‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 56 sur 68 · EN DANSANT AVEC OLYMPE · texte numérisé non relu

EN DANSANT AVEC OLYMPE

yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d’une gorge éblouissante.

Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle que Marguerite. Je le compris mieux encore à cer-

tains regards que celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N... et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que Marguerite m'avait inspirée.

lle n'avait pas d'amant à cette époque.

Il ne serait pas difficile de le devenir. Le tout était de montrer assez d’or pour se faire regarder.

Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.

Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.

Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa pelisse et quittait le bal.

C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.

Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me pardonnera jamais le mal que j'ai fait.

Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.

Je m'assis à côté d’Olympe et j'engageai mon argent avec tant de hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents

J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui s’occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle avait devant elle et probablement chez elle.

A cinq heures du matin on partit.

Je gagnais trois cents louis.

Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière sans que l'on s’en aperçût, car je n'étais l’ami d'aucun de ces messieurs.

Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les autres, quand, revenant vers elle, je lui dis :

— Ïl faut que je vous parle.

— Demain, me dit-elle.

— Non maintenant.

— Qu'avez-vous à me dire?

— Vous le verrez.

Et je rentrai dans l'appartement.

— Vous avez perdu, lui dis-Je.

— Oui.

— Tout ce que vous aviez chez vous?

Elle hésita.

— Soyez franche.

— Eh bien, c'est vrai.

— J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.

Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.

— Et pourquoi celte proposition?

— Parce que je vous aime, pardieu!

— Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.

— Ainsi, vous refusez?

— Oui.

— Préférez-vous m'aimer pour rien?

C'est moi qui n’accepterais pas alors.

Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement avec vous. Acceptez sans chercher lescauses qui me fontagir; ditesvous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je sois amoureux de vous.

Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre créature, et qu’au moment même où je proposais ce marché, malgré son extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.

Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez elle son amant : mais Je quittai son lit sans emporter le souvenir des caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.

Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.

A compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous les

instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez aisément pourquoi.

Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme amoureux d'une femme comme Olympe.

Le bruit de ma nouvelle passion se répandit aussitôt.

Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres, répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pàle, de plus en plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je rougissais du rôle que j'avais pris, et qué j'étais près de lui en demander pardon.

Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait fini par mettre toule espèce d’amour-propre de côté, et compris qu'en faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu’elle voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la femme autorisée par un homme.

Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait honteuses choses que je n'engageasse ma maitresse à raconter el que je ne racontasse moi-même sur Marguerite.

Il fallait être fou pour en arriver là.

J'étais comme un homme qui, s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.

Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s’y était rencontrée avec Marguerite,

cu cette fois n'avait pas fait grâce à dans cette épitre que j'envoyai le Jour la Solte fille qui l'insultait, au point que même à son adresse,

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