‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 57 sur 68 · OLYMPE ÉCLAIRAIT ELLE-MÈME L'ESCALIER · texte numérisé non relu

OLYMPE ÉCLAIRAIT ELLE-MÈME L'ESCALIER

celle-ci avait été forcée de céder la place. Olympe était rentrée furieuse, et l’on avait emporté Marguerite évanouie.

En rentrant, Olympe m'avait 4 raconté ce qui s'était passé, .

m'avait dit que Marguerite, la voyant #5 seule, avait voulu se venger de ce qu'elle était ma maitresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter, moi absent ou non, la femme que j'aimais.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis

Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât sans rien dire.

Je me doutais bien qu’une réponse allait m'arriver; aussi étais-je résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.

Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.

J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et d’un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en élait malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin l’avaient mise dans son lit.

Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce, en me faisant dire qu’elle n’avait plus la force morale ni la force physique de supporter ce que je lui faisais.

— Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous prétexte que cette femme est ma maîtresse, c’est ce que je ne permettrai jamais.

— Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.

— Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera égale.

— Vous savez bien qu'elle ne le fera pas.

Ainsi, mon cher Armand, laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle n'ira pas loin maintenant.

Et Prudence me tendit la main en ajoutant :

— Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.

— Je n'ai pas envie de rencontrer monsieur de N...

— Monsieur de N.. n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.

— Si Margucrite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu’elle vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.

— Et vous la recevrez bien?

— Parfaitement.

-- Eh bien, je suis sûre qu’elle viendra.

— Qu'elle vienne.

— Sortirez-vous aujourd’hui ?

— Je serai chez moi toute la soirée.

— Je vais le lui dire.

Prudence partit.

Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me génais pas avec cette fille. A peine si je passais une nuit avec elle par semaine. Elle s’en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre du boulevard.

Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire du feu partout et je donnai congé à Joseph.

Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui m'agitèrent pendant une heure d'attente : mais, lorsque, vers neuf heures, j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne pas tomber.

Heureusement l’antichambre était dans la demi-teinte, et l’altération de mes traits était moins visible.

Marguerite entra.

Elle était tout en noir et voilée. A peine si je reconnaissais son visage sous la dentelle.

Elle passa dans le salon et releva son voile.

Elle était pâle comme le marbre.

— Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.

Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.

Je m'approchai d'elle.

— Qu'avez-vous, lui dis-je d’une voix altérée.

Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore sa voix.

Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, elle me dit :

— Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.

— Rien? répliquai-je avec un sourire amer.

— Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.

, Je ne sais pas si de volre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez jamais ce que je ressentais à Ja vue de Marguerite.

La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens avaient touché ses lèvres, auxquelles, mal-

gré moi, tendaient les miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et peut-être plus que je ne l'avais Jamais aimée.

Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit :

— Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous demander :

pardon de ce que j'ai dit hier à mademoiselle Olyÿmpe, et grâce de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore.

Volontairement ou non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'aisupportées jusqu’à ce malin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas?

et vous comprendrez qu'il y à pour un homme de cœur, de plus nobles choses à faire que de se veñger d’une femme malade et triste comme Je le suis. Tenez, prenez ma main.

J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence. ;

En effet, je pris la main de Marguerite.

Elle était brülante, et la pauvre femme frissonnait sous son manteau de ve:

lours.

Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.

— Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où, après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui à failli me rendre fou? Comment avez-vous pu me

Page 1