‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 61 sur 68 · CE MATIN J'AI PRIS LE LIT · texte numérisé non relu

CE MATIN J'AI PRIS LE LIT

donner l'explication de ma conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais, écrite par une fille comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être une lettre, elle ne soit une confession.

» Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu qu'empirer celte affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais Je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.

» Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire, pour me donner une nouvelle preuve de ma justification :

» Vous vous rappelez, Armand, comment l’arrivée de votre père nous surpril à Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous ct lui et que vous me racontâles lé soir.

» Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous altendiez votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, ct me remeltait une lettre de M. Duval.

» Celle leltre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque et de recevoir votre

il avait à me parler et me recomne vous rien dire de

père:

mandait surtout de sa démarche,

» Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour d'aller de nouveau à Paris le lendemain.

» Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous fais

grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit un être sans cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or, toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la fait vivre et agir.

» Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de menaces, dans ses premières paroles, pour que Je lui fisse comprendre que J'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils. t

» M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinàt pour moi; que j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne

devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme par des dépenses comme celles que Je faisais.

» À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? c'était de montrer les preuves que depuis que j'étais votre mailresse, aucun sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander plus d'argent que vous ne pou-

des remontrances et des menaces, mais par des prières, que J'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.

» Je tremblai à ce préambule.

» Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d’un ton affectueux :

Page 1