‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 62 sur 68 · VOTRE PÈRE ME PRIT LES DEUX MAINS · texte numérisé non relu

VOTRE PÈRE ME PRIT LES DEUX MAINS

viez en donner. Je montraï les reconnaissances du Mont-de-Piélé, les reçus des gens à qui j'avais vendu les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour vivre avec vous sans vous être une . charge trop lourde. Je lui racontai notre - bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d’une vie plus tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était présenté d'abord.

» Puis il me dit.

»w— Alors, madame, ce n'est plus par

» — Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que Je vais vous dire; comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le cœur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maitresse il y a la famille; qu'outre l'amour il y a les devoirs; qu'à l’âge des passions succède l’âge où l’homme, pour être respecté, a besoin d’être solidement assis dans une position sérieuse. Mon fils n’a pas de fortune, et cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il acceptait

de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète. Mais ce sacrifice, il ne peut l’accepter, parce que le monde, qui ne vous connait pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si Armand vous aime, si vous l’aimez, si ce double amour est un bonheur pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose, c’est qu'Armand Duval a souffert qu'une filleentretenue, pardonnezmoi, mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire, vendît pour lui ce qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait, soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors?

Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et moi, son père, je n'aurais que de l’un de mes enfants la récompense que j'attends des deux. Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie.

Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeût une fois à me répondre. J'aurais pu mourir sans qu'il le sût! Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle sa modeste position vous condamnerait, et qui n’est pas faite pour votre beauté.

Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l’ai su; sans vous en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours. Ce qui eût pu arriver peut arriver encore. Êtes-vous sûre en outre que la vie que vous quitteriez pour lui ne vous attirerait pas de nouveau! Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d’ambition succèdent à des rêves d'amour?

Réfléchissez à tout cela, madame : vous aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul

moyen qui vous reste de le lui prouver encore : en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour. Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d’un homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui vous demanderait compte de la vie de son fils. Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez donc ce qui m'amenait à Paris. J’ai une fille, je viens de vous le dire, jeune, belle, pure comme un ange.

Elle aime, et elle aussi elle a fait de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écris tout cela à Armand, mais tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de l’homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de compter sur l’avenir, «est entre vos mains. Avez-vous le droit et vous sentezvous la force de le briser? Au nom de votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de ma fille.

» Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père, acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que votre père n’osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur les lèvres : que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver un pareil avenir, et que j'aceeptais des responsabilités auxquelles mes habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie.

Enfin, je vous aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d’avoir plus tard, tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées qui me relevaient à mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'im-

La Dame

plorait pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de méler mon nom à ses prières, comme le nom d’une mystérieuse amie, je me transformais et j'étais fière de moi.

L'exaltation du moment exagérait peutêtre la vérité de ces impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces senti- . ments nouveaux faisaient taire lesconseils que me donnait le souvenir des jours heureux passés avec vous.

» — C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. Croyez-vous que j'aime votre fils?

» — Oui, me dit M. Duval.

» — D'un amour désintéressé ?

» — Oui.

» — Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le pardon de ma vie ?

» — Fermement.

» — Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais.

» — Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.

» — Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.

» Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l’un comme pour l’autre.

» J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de N.., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.

» Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.

» Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.

» — C’est le bonheur de votre fils, lui

répondis-je.

.__ » Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux larmes - de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par cette nouvelle faute.

aux Camélias.

Hire)

» C'était bien naturel, Armand: vous maviez dit que votre père était le plus honnête homme que l’on püût rencontrer.

» M. Duval remonta en voiture et partit.

» Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, Je ne pus m'empêcher de pleurer, mais je ne faiblis pas.

» Ai-je bien fait? voilà ce que Je me

demande aujourd'hui que J'entre malade dans un lit que Je ne quitterai peut-être que morte.

. © Vous avez été témoin de ce que J'éprouvais à mesure que l'heure de notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour me soutenir, et il y eut un moment où Je fus bien près de tout vous avouer, tant j'étais épouvantée de l’idée que vous alliez me haïr et mo mépriser.

» Une chose que vous ne croirez peutêtre pas, Armand, c'est que je priai Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon sacrifice, c’est qu'il me donna cette force que j'implorais.

» À cesouper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!

» Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que Je souffrirais tant à la seule pensée d’un nouvel amant?

» Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais dans le lit du comte.

» Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme Je vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour. »

« Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais ce que vous ne savez pas, Ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce que j'ai souffert depuis notre séparation

» J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où je vous rencontrai aux Champs-Élysées je fus émue, mais non étonnée. |

» Alors commença cette série de Jours dont chacun m'apporta une nouvelle insulte de vous, insulte que Je recevais

presque avec joie, car outre qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que, plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où vous sauriez la vérité.

» Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l’amour que vous aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles enthousiasmes.

» Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.

» Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour, un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin d’avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit, n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les orgies?

» J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d’excès, et, je crois, cette espérance ne tardera pas àse réaliser.

Ma santé s’altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme.

» Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez récompensé la dernière preuve d’amour'que je vous ai donnée, et par quel outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui, comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait, Armand : on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher!

» J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N.. et s’est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le comte de G...

était à Londres C’est un de ces hommes qui, ne donnant à l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils onteues et n’ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur cœur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui que je pensai tout de suite. J’allaile rejoindre. Il me recut à merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde, et craignait de se compromettre en s’affichant avec moi. Il me présenta à ses amis qui

me donnèrent un souper après lequel l’un d’eux m'emmena.

» Que vouliez-vous que je fisse, mon ami ?

» Me tuer? c’eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d’un remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de mourir?

» Je passai à l’état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris et je demandai après vous; j’appris alors que vous étiez parti pour un long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s’apercoivent qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour,

j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus

maigre encore. Les hommes qui achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu’à hier.

» Maintenant je suis tout à fait malade.

J'ai écrit au duc pour lui demander de l'argent, car je n’en ai pas, et les créanciers sont revenüs, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! vous viendriez me voir et vos visites me consoleraient. »

20 décembre.

« Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n’arrivera sans doute jamais. Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner.

Le due ne m'a pas répondu,

» Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.

» Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud el de n'avoir pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. Aujourd'hui, je me suis levée un

La Dame aux Camiélias.

peu, et, derrière les rideaux de ma fenêtre, J'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n’a levé les yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me Connais- SiezZ pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles tous les matins. Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu pour vous autant d'amour que le cœur de la femme peut en contenir et en donner, et vous êtes loin, etvous me maudissez, et il ne me vient pas un mot de consolation de vous. Mais c’est le hasard seul qui fait cet abandon, j'en suis sûre, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez pas mon chevet et ma chambre. »

Le

28 décembre.

« Mon médecin me défend . d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu’elle contenait :

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