‹ La dame aux caméliasChapitre 10 sur 10 · LA OA^B · texte numérisé non relu

LA OA^B

VOUS ce que je fis pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à Texécution de Faction honteuse que j'allais commettre^ savez-vous ce que je fis? Je me dit que cette femme se moquait de moi^ je me la représentai dans son téte-à-téte inviolable avec le comte^ répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la noit^ et prenant un billet de cinq cents francs^ je le lui œvoyai avec ces mots :

« Vous êtes partie A vite ce matin, que j'ai oublié « de vous payer.

c Voici le prix de votre nuit. »

Puis^ quand cette lettre fut portée^ je sorUs comme pour me soustraire au remords instantané de ctitte infamie.

J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.

Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cœur et sans esprit, pour moi du mdns, car peut-être un homme avait-il fait avec elle le lève que j'avais fait avec Marguerite.

Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre sio^s de m'en aller, je rentrai chez moi.

Marguerite ne m'avait pas répondu.

Il esi inutile que je vous dise dans qudle agitatioii je passai la iournée du lendemain.

AUX CAVÉLUS. 285

A six heures et demie^ un commissionnaire apporta une enveloppe contenant ma lettre et le billet <ie cinq cents francs^ sans un mot de plus.

— Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.

— Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de Boulogne^ et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture serait hors de la cour.

Je courus chez Mai^erite.

— Madame est partie pour T Angleterre aujourd'hui à six heures^ me répondit le portier.

Rien ne me retenait plus à Paris^ ni haine ni amour. J'étais épuisé par toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père me donna des traites^ des recommandations^ et huit ou dix jours après je m'embarquai à Marseille.

Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade^ que j'avais vu quelquefois chez Marguerite^ la maladie de la pauvre fille.

Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que vous connaissez et que je reçu^ à Toulon.

Je partis aussitôt et vous savez le reste.

Haintenaiit il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que Julie Duprat m'a remises et qui sont

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le complémeat indispensable de ce qee je viens de

TOUS raconter.

XKV

Annand, fatigué de ce long récit souvent iitterrompu par ses larmes^ posa ses deux mûns sur son firent et ferma les yeux soit pour penser^ soit pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main de Marguerite.

Quelques instants après^ une respiration un ftu plus rapide me prouvait qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bnût fut envoler.

Voici ce que je lus^ et que je transcris sans ajoàler ni retrancher une syllabe :

« C'est aujourd'hui le 18 décembre. Je suis souf^^ frante depuis trois ou quatre jours. Ce matin j'ai pifs le lit; le temps est sombre^ je sids triste; personne n'est auprès de moi^ je pense à vous^ Armand. Et vous^ où ôtes-vous à l'heure où f écris ces Hgnc»? Loin de Paris^ bien loin^ m'a-i-on dit, et peoMtre avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin soyei heureux^ vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vib.

c Je n'avais pu résister au désir de vous dcmnei FexpHcation de ma conduite^ et je vous avais écrit

AUX CAHÉLUS. ^'87

une lettre^ mais écnie par une fille comme moi^ une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge^ è moins que la mort ne la sanctifie de son autorité^ et qu'au lieu d'être une lettre^ elle ne soit une cDnfession.

« Aujourd'hui^ je suis malade; je puis mourir de cette maladie^ car j'ai toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de la poitrine^ et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu qu'empirer cette affection^ le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir sur moi^ si toutefois^ lorsque vous reviendrei^ vous vous inquiétez encore de la pauvre fille que vous aimiei avant de partir.

« Voici ce que contenait cette lettre^ que je serai heureuse de récrire^ pour me donner une nouvelle preuve de ma justification :

c Vous vous rappelez^ Armand^ comment l'arrivée de votre père nous surprit à Bougival^ vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette arrivée me causa ; de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous me racontâtes le soir.

a Le lendemain^ pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez votre père qui ne rentrait pas^ un homme se présentait chez moi^ et me remettait une lettre de M. Duval.

c Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans

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les tenues les plus graves^ de vous éloigner le Irade» main sous un prétexte quelconque et de recevoir votre père ; il avait à me parler et me recommandait surtout de ne vous rien dire de sa démarche.

c Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour d'aller de nouveau à Paris le lendemain.

c Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous fais grâce de Timpresmon que me causa son visage sévère. Votre père était imbu des vieilles théories^ qui veulent que toute courtisane soit un être sans cœur, sans rmson, une espèce de machine à prendre de Tor^ toujours prête, comme kg machines de fer^ à broyer la mam qui lui tend quelque chose^ et à déchirer sans pitié^ sans discernement celui qui la fait vivre et agir.

c Votre père m'avait écrit une lettre très-convenable pour que je consentisse à le recevoir ; il ne se présenta pas tout à fait comme il avait écrit. Il y eut assez de hauteur^ d'impertmence^ et même de menaces, dans ses premières paroles^ pour que je lui fisse comprendre que j'étais ehez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie qu'à cause de la sincère affeotiou que j'avais pour son fils.

« n. Duval se calma un peu^ et se mit cependant à me dire qu'il ne pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruin&t pour moi; que j'étais belle, il est vrai, mais que si belle que je fusse je ne devais

pMiDB servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un Jeime hosMie pir des dépenses comme celles que je

< A ceU 3 n'y avait qu'une diou à répondre» n'est- . ce pasjt c'était de montrer les preuves que depmi que j'étais votre maltresse, aucun saçrifioe ne m'aviiteoàu pour voua rester âdèle sans voua demander plus d'ai^ gent que vous ne pouviei en dmmw. le mmtni les «econnaissances du Htmt-de'Piété', les reçoB des gens â qui j'avais vendu les objets que je n'avais pu enga- ^et, je fis part à votre père de bu résolutiott de me défaire de mon mobilier pmir payer mes dettes, et pour vivre avec vous sans vous être une diaige trop lourde. Je lui rac(mtai notre bcmhenr, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie ^us tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre fc l'évidence, tit me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était présenté d'alxKd.

■ Pois il me dit :

■ — Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces, mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice -çiaà grand tfaa . tous ceux que vous avei encore faits pour mon Bls^

■ Je tremblai à ce préambule.

« Votre père se rapprocha de moi, me pril les deux mains et continua d'un ton affectueux :

« — Mon entant, ne ^enei pas en mauvaise part ce que je vais vous dire ; «Hsprenez seulement qncla

t90 LÀ DAm

Yie a parfois des nécessités cruelles pour le cœur^ mab qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre àme a t\^ff^r\âT(\s\iÂ^ jp^vimiiiAfi h hî^n rtftfr rismincy

qui peut-être vous méprise nt et ne vous vaknt p as. Hais songes qu'à oàté de la maltresse il y a la famille; qu'outre l'amour il y a les devoirs ; qu'à l'ftge des passions succède l'âge où rhonune, pour être respecté, a besoin d*étre solidement assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mèce. S'il acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le pœnt de faire, il serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète. Mais œ sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne vous connaît pas, dimnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'mie chose^ c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue, pardonnei-moi, mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire, vendtt pour lui ce qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait^ soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que ferfet'VOCis alors ? Votre jeunesse serait perdue, Favenir de mon fils serait déindt; ei moi, son père, je n'casais que ie

AUX CiifiUAS. 291

Tun de mes enfants la récompense que j'aitencb^ aes deux.

€ Tous êtes jeune^ vous êtes belle^ la vie vous coos oleraTvo "« ^^ ^ "ohifîj rt Ifr fiouvf^njr fJSmft linrm f action rach ètera pour w^na b^^n Hpgp.Tinsfts p ig ées. Depuis six mois qu'il vous connaît^ Armand m'oublie. Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeftt une fois à me répondre. J'aurais pu mourir sans qu'il le sût 1

a Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez vécu^ Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle sa modeste position vous condamnerait^ et qui n'est pas faite pour votre beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors 1 II a joué^ ]e l'ai su; sans vous en rien dire^ je le sais encore; mais dans un moment d'ivresse^ il eût pu perdre une partie de ce que j'amasse^ depuis bien des années^ pour la dot de ma fille^ pour lui^ et pour la tranquillité de mes vieux jours. Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.

c Ëtcs-vous sûre en outre que la vie que vous quit* teriez pour lui ne vous attirerait pas de nouveau! Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame; vous aimez Armand, prouvez-le^id par le seul

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jpoy en qui vous reste de le lui prouver encore : en faisant à son jBiYfiok.tej8ajaJfirrf^ dft Yotra amour. Aucnn

malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait^ et peut-être de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un homme qui vous a aimée ; il peut le provoquer^ il peut se battre, ii peut être tué enfin^ et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui vous demanderait compte de la vie de son fils.

< Enfin^ mon enfant^ sachez tout^ car je ne vous ai pas tout dit, sachez donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai ime fille, je viens de vous le dire, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi ^Ue i fait de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armana, mais tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien! ma fille va se marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de compter sur raYenir^fisLiiEaJVOt mains.

c Avez-vousle droit et vous sentez-vous i a foro a d e le briser? Au nom de votre amour et de votre-rapemir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de ma fille.

c Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que j'avais faites bien smivent, et

AUX GAMtLIAS. 293

qui^ dans la bouche de votre père^ acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que votre père n'osait pas me dire^ et ce qui vingt fois lui était venu sur les lèvres : que je n'étais après tout qu'une fille entretenue^ et que quelque raison que je donnasse à notre liaison^ elle aurait toujours Tair d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver un pareil avenir^ et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin^ je vous aimais^ Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les c hastes sen timents qu 'il évoquait en m oi, l'estime de ce vieillard loyal que j'allais conquérir^ la vôtre que j'étais sûre d'avou* plus tard^ tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées qui me relevaient âmes propres yeux^ et faisaient parler en moi de saintes vanités^ inconnues jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais, et j'étais fière de moi.

(X L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces impressions ; mais voilà ce que j'éprouvais, ami et ces sentiments nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des jours heureux passés avec vous.

« — C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. Croyez-vous que j'aime votre fils?

S94 LÀ DAMI

g — Oui^ me dit M. Duval.

c — D*un amour désintéressé?

€ — Oui.

« — Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir^ le rêve et le pardon de ma viel

c — Fermement.

c — Eh bien^ monsieur^ embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez votre fille^ et je vous jure que ce baiser^ le seul vraiment chaste que j'ûe reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais.

c — Tous êtes une noble fiUe, répliqua votre père en m'embrassant sur le front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.

c r— Oh 1 soyez tranquille, monsieur, il me hàSra.

f n fallait entre nous une banrière infranchissidile, pour l'un comme pour l'autre.

c J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de N... et qu'elle allât lui due que je souperais avec elle et lui.

c Je cachetai la lettre, et sans lui dbe ce qu'elle leofërmait, je priai votre père de la faire remettre à soo adresse en arrivant à Paris.

« Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.

AUX GAMiUAS.

€ — C'est le bonheur de votre Sis, lui répondis-je.

c Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes d'autrefois^^ au mo ment où je venais de consentir à me livrer à un

que je rachetais par cette nouvelle faute.

a C'était bien naturel^ Armand; vous m'aviez dit que votre père était le plus honnête homme que l'on pût rencontrer.

« M. Duval remonta en voiture et partit.

; a Cependant j'étais femme^ et quand je vous revis^ jenepusm'empêcher de pleurer^ mais je ne faiblis

pas.

a Ai-je bien fait? voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre malade dans un lit que je ne quitterai peut-êke que morte.

a Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de notre inévitable séparation approchait ; votre père n'était plus là pour me soutenir^ et il y eut un moment où je fus bien pi'ès de tout vous avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me mépriser.

a Une chose que vous ne (voirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai Dieu de me donner de la force > et ce qui prouve qu'il acceptait mon sacrificei c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.

S94 LA DAMI

— Oui^ me dit M. Duval.

— D*un amour désintéressé?

— Oui.

— Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir^ le rêve et le pardon de ma viel

— Fermement.

— Eh bien^ monsieur^ embrassez-moi une foift comme vous embrasseriez votre fille^ et je vous jure que ce baiser^ le seul vraiment chaste que f ùe reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais.

c — Tous êtes une noble fiUe, répliqua votre père en m'embrassant sur le front, et vous tentez une chose d(HitDieu vous tiendra compte; mais je crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.

c ^ Oh 1 soyez tranquille, monsieur, il me haira.

f n fallait entre nous une banrière infranchissidile, pour l'im comme pour l'autre.

f J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de N... et qu'elle all&t lui due que je souperais avec elle et lui.

c Je cachetai la lettre, et sans lui dbe ce qu'elle leofèrmait, je priai votre père de la faire remettre à soo adresse en arrivant à Paris.

« Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.

AUX QOfym. /' iflft :

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c Votre pke m'MsAnMi «ne diRdèra fois, lasaaitis sur mon front deax larmes de veoomiaiss^e qui ftn rent comme le bajrtâme de mes îvoim d'aulkefipjs^ a n moment oit je venais de copse ^fa'»^ ^ ^ \vntX I ""

que je rachetas par cette nouyelle faute.

a C'était bien naturel^ Armand ; vpu9 m'aviez dit que votre p^e était le plus honnête homme que Ton pût rencontrer.

c M. Duval remonta en voiture et partit.

/ c Cependant j'étais femme^ et quand je vous revis, je ne pus m'empécher de pleurer, mais je ne faii^Us pas.

c Ai-je bien fait? voilà ee que je me demande ail«jourd'hui que j'entre malade dfffis un lit que je ne qqit» terai peut-être que morte.

« Tous avez été témoin de ce que j'éprouvais à me^ sure que l'heure de notre inévitable séparaliim approchait ; voire père n'était plus là pour ma soutenir, et il y eut un moment ob je fiis bien i^rès <k tout vous avouer, tant j'étais épouvantée de lidée que vous alliez me haïr et me mépriser.

« Une chose que vous ne cioirez peut^ti» pas, Armand, c'e^ que je i»îai Dieu de me donner de la fopœt et ce qui prouve qu'il acceptait mon sacrifice qu'il me dmma cette focee que j'imploraîs.

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c A ce souper^ j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir ce que j'allais faire, tant je eraigpais que le courage ne me manquât 1

« Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la seule pensée d'un nouvel «nanit

a Je bus pour oublier, et quand je me réveîIUd k lendemain^ j'étais dans le lit du comte.

ff Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi^ comme je vous ai pardonné tout le nud que vous m'avez fait depuis ce jour.

c Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savei aussi bien que moi, mais ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce que j'ai souffert depuis notre séparation.

c J'avais appris que votre père vous avait enounené, mais je me doutais bien que vous ne pourriei pas vivra longtemps loin de moi, et le jour où je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.

ff Alors commença cette série de jours dont chacua m'apporta une nouvelle insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait

«DXCUtftIAf. -•S7

que {dus vous me pènéeateries, pins je grandi]^ àràgl yeux le jour oii voiis sauriez la vérité;

c Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux^ Axvmand^ l'amour que vous aviez eu pour moi avait ôo* .vert mon cosur à de nobles enfliousiasmes,

c Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.

c Entre l'exécution de sacrifice que je vous avais fait et votre retour^ im taoaps assez long s'était écoulé pendant lequel f avais eu besoin d'avoir recours à des moyens physiques pour ne paa devenir folle et pour m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit^ n'est-ce pas^ que j'étais de toutes les fétes^ de tous les bals, de toutes les orgies!

« J'avais comme l'espérance dé me tuer rapidement, à force d'excès^ et, je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ha santé s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madamié Du? vemoy vous demander grâce, j'étab épuisée de corps et d'&me.

c Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez récompensé la dernière preuve d'ft» mour que je vous ai donnée, et par quel outrage vcns avez chassé de Paris la fenune qui, mourante, n'avait pu résister à votre voix, quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui, comme une insensée, a cru, im

298 LA DAMB

instant^ qu'elle pourrait ressouder le passé et le préseni Vous aviez le droit de faire ce que vous avei faity Armand : on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi

cher!

c J'ai tout laissé alors ! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et s'est chargée^ m'a-i-on dit^ de lui apprendre le motif de mon départ. Le comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à l'amour avec les filles conune moi que juste assez d'importance pour qu'il soit un passetemps agréable^ restent les amis des femmes qu^ils ont eues et n'ont pas de haine^ n'ayant jamais eu da jalousie ; c'est enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un cdtô de leur cœur^ mais qui nous ouvrent les deux cdtés de leur bourse. Cest à lui que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à merveille^ mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde^ et craignait de se compro* mettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena.

c Que vouliez-voiLs que je fisse, mon ami î

c Me tuer! c'eût été charger votre vie^ qui doit être heureuse, d'un remords inutile; puis à quoi bon se tuer quand on est si près de mourir î

« Je passai à l'état de corps sans ftme, 49 diose sans censée; je vécus pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris et je da-

AUX GAHfiLIAS. 399

mandai apvës vous ; j'appris alors que vous étiez parti pour un long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de ramener le duc^ mais j'avais trop rudement blessé cet homme^ et les vieillards ne sont pas patients^ sans doute parce qu'ils s'aperçoivent qu'ils ne sont pas étemels. La maladie m'envahissait de jour en jour^ j'étais pâle^ j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y avait à Paris des femmes mieux portantes, plus gaies et plus grasses que moi; on m'oubUa un peu. Voilà le passé jusqu'^ hier.

c Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le duc merépondra-t-îl?Que n'étes-vous à Paris, Armand! vous viendriez me voir et vos visites me console* raient. »

c 20 décembre.

c ïl fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis trois joiurs j'ai été prise d'ime ie\h

300 LA Dm

fièvre que je n'ai pu vous écrire un mot.- Rien de nouveau^ mon ami; chaque jour j'espère vaguement une lettre de vous^ mais elle n'arrive pas et n'am» vera sans doute jamais. Les hommes seuls <mt la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas répondu.

a Prudence a recommencé ses voyages au Montde-Piéto.

t Je ne cesse de cracher le sang. Oh 1 je vous ferais peine si vous me voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. Aujourd'hui^ je me suis levée un peu^ et derrière les ndeaux de ma fenêtre^ j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont passés dans la rue rapides^ joyeux^ insouciants. Pas un n'a levé les yeux sur mes fenêtres. Cependant^ quelques jeunes gens sont venus s'iascrire. Une fois déjà^ je fus malade, et vous qui ne me connaissiez pas^ qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je vous avais vu pour la première fois^ vous veniez savoir de mes nouvelles tous les matins. Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble J'ai eu pour vous autant d amour que le cœur de la femme peut en contenir et en donner, et vous êtes loin^ et vous me maudissez, et Q ne me vient pas un mot de consolation de vous. Mais c'est le

AUX GAIIÉUAS. 3M

hasard seul qui fait cet abandon^ j'en suis sûre^ car si vous étiez à Paris^ vous ne quitteriez pas mon chevei et ma chambre, n

€ 25 décembre.

c Mon médecin me défend d'écrire tous les jours» En effets mes souvenirs ne font qu'augmenter ma fièvre ; mais hier, j'ai reçu une lettre qui m'a fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle contenait :

c Madame,

t J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si f j'étais à Paris, j'irais moi-même savoir de vos noiia velles ; si mon fils étmt auprès de moi, je lui dirais « d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et € Armand est à six ou sept cents lieues d'ici ; permeta tez-moi donc simplement de vous écrire, madame, c combien je suis peiné de cette maladie, et croyez c aux vœux sincères que je fais pour votre prompt ré* c tablissement.

c Un de mes bons amis^ M. H..«, se présentera chai c vous, veuillei le recevoir. Il est chargé par moi « d'une conunission dont j'attends impatienuiiant le t résultat.

< Veuillez agréer^ madame, Passurance de mes senc timents les plus distingués. >

t Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble cœur^ aimez-le bien, mon ami ; car il y a peu dliommes au monde aussi dignes d'être aimés. 6e papier signé de son nom m'a fait plus de bien que toutes les ordonnances de notre grand médecin.

a Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission délicate dont Favait ohaigé ^^. Diival. Il venait tout bonnement m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refàter d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offeoserail M. Duval, qui l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout ce dont f anran besoin encore. J'ai accepté ce service qui^ de la part de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous reviendrez, nK)ntrez à votre père oe que je viens d'écrire pour lui, et dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fiUe à laquelle il a daigaé écrire cette lettre consolante versait des larmes de reconnaissance, et priait Dieu pour lui. >

àffl GAKbiAf • 303

a 4 JMàYier.

< le viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que le corps pût faire souffrir ainsi. Oh ! ma vie passée 1 |e la paye deux fois aujourd'hui.

c On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.

c Ma salle à manger est pleine de bonbons^ de cadeaux de toutes sortes que mes amis m'ont apportés, n y €91 a sans doute> parmi ces gens^ qui eq[)èrent que je serai leur mattresse plus tard. S'ils voyaient ce que la maladie a fait de moi^ ils s'enfuiraient épouvantés.

c Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.

a Le temps est à la gelée, et le doAeur m'a dit que je pourrais sortir d'ici à quelques jour« si le beau

temps continue. »

304 tkhàMM

« 8 janTler*

c le suis sortie hier dans ma voiture. Il faisût un temps magnifique. Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai trouvé hier de }oie, de douceur et de consolation.

« J'ai rencontré presque tous les gens que je connais^ toujours gais^ toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas qu'ils le sont I Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a donnée H. de N... Elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec lui et un de ses amis qui désire beaucoup^ disait-i], faire ma connaissance.

c J'ai souri tristement^ et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.

t Je n'ai jamais vu visage plus étonné.

t Je suis rentrée à quatre heures^ j'ai dîné a? ec assez d'cppétit.

t Cette sortie m'a fait du bien.

€ Si j'allais guérir !

c Comme Paspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans Tombre de leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite 1 »

« 10 janvier.

c Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on f en donnera aujourd'hui !

a II faut que nous ayons bien fait du mal avant de nat' tre, ou que nous devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes les douleurs de l'épreuve. i>

306 u DAin

< Je souffre toujours.

c Le comte de N... m'a envoyé de Targent hier, je ne l'ai pas accepté. Je ne veux rien de cet heinme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes pas près de moi.

<t Oh ! nos beaux jours de Bougival I où êtes-vous 1

c Si je sors vivante de cette chambre^ ce sera pour fah*e un pèlerinage à la maison que nous habitions en< semble^ mais je n'en sortirai plus que morte.

c Qui sait si je vous écrirai demain T >

€ M janvier.

c Voilà onze nuits que je ne dors pas^ qu6 j^éfoufTe^ et que je crois à chaque instant que je vais mourir* Le médecin a ordonné qu'on ne me laissftt pas toucher une plume. Julie Duprat^ qui me veille^ me permet encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne revieudrez-vous donc pas avant que je meure ? Est-ce donc éternellement fini entre nous ? U me semble que si vous meniez je guérirais. A quoi bon guéru» î »

a 28 janvier. I

c Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit» Julie^ qui dormait dans ma chambre^ s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est rentrée en pleurant.

a On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la justice. L'huissier est entré dans ma chambre^ le chapeau sur la tête. Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu^ et n'a pas eu Tair de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le Ut qu'heur'usem^'ldt la charité de la loi me laisse.

a 11 a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition avant neuf jours^ mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée. B

€ l'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous arriv^a-t-elle à temps t Me verrez-

VOUS encore î Voilà une journée heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six semaines. Il me semble que je vais mioux^ malgré le sentiment de tristesse sous Timpresâon duquel je vous ai répondu.

c Après tout^ on ne doit pas toujours être malbeU" reux.

c Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas^ que vous reveniez^ que je revoie le printemps^ que vous m'aimiez encore et que nous recommencions notre vie de Tannée dernière!...

a Folle que je suis ! c'est à peine si je puis tenir la plume avec laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon cœur.

a Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand^ et je serais morte depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour, et comme un vagoo espoir de vous revoir encore près de moi. i

c 4 téiftim.

(L Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort triste, il l'aimait beaucoup. D est venu me conter tout cela. Le pauvre garçon est

md dans ses aifai^eSy ce qid ne Pa pas emptehé de payer mon huisspier et de congédier le gardien.

c le lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maltresse et c(Hnme il essayait de me le faire oublier ausâ I Cest un brave coeur.

c Le duc a envoyé savok de mes nouvelles hier^ et il est venu ce matin. Je ne sais pas ce Qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté trois heures auprès de moi^ et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le souvenir de la m<»rt de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura vue mourir deux fois. S<m dos est courbé^ sa tète penche vers la terre^ sa lèvxe^ pendante^ son regard est éteint. L'ftge et hi douleur pè^ sent de leur double poids sur son corps épuisé. U UQ m'a pas fait un reproche. On eût même dit qu^ jouis* sait secrètement du ravage que la mala^ avait fiût en moi. Il semblait fier d'être debout, quand nooi, jeime encore^ j'étais écrasée par la sou£fîrance.

«Le mauvais temps est revenu. Persomie ne vient me voir. Julie veille le plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence^ à qui je ne peux plus donner autant d'ar* gcnt qu'autrefois^ conunence à {urétexter des affidres pour s'éloigner.

a Maintenant que je suis près de mourir, malgré^ ce que me disent les médecins, car j'en ai plusieursi ce q«M prouve que la mdadie augmente, jei^egretle

310 i^ i>Aia

presque d'avo!r écouté votre père; si j'avais su ne prendre qu'une année à votre avenir^ je n'aurais pas résisté au désir de passer cette année avecvous^et au nioins je mourrais en tenait la main d'un ami. II est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne serais pas morte sitôt.

c La volonté de Dieu soit faite I >

€ s féfrier.

a Oh ! venez^ venez^ Armand, je souffre horriblement ^ je vais mourir, mon Dieu, l'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié par la mort me fait mourir plus vite.

« Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné notre premier rendez-vous ; tout le temps j'ai eu les yeux fixés surla stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'oecupait hier une sorte de rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte cbezmei. J'û toussé et

craché le sang toute la nuit. Aujourd Ti«i je ne peux plus parler, à peine si je peux remuer 1m iwas. Mon Dieu ! monBieu ! je vais mourir. Je m'y attendais bien^ mais je ne puis me faire à Tidée de souffrir plus que je ne soufTre, et si... i

A partir de ce mot les quelques caractères que MaN guerile avait essayé'.de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Dupsat qui avait continué.

« 18 février.

€ Monsieitf Armand,

< Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis Tusage de ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie esf jmpossîble à dire. Je ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs continuelles.

c Que le voudrais que vous fussiez auprès de nous I Elle a puresque toujours le délire, mais délirante ou lucide, c*est toujours votre nom qu'elle prononce quand elle arrive k pouvoir dire un mot.

c Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis qu'eUe est si malade, le vieux duc n'est pas reveau*

813 LA DAMI

c II a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop déniai.

c Madame Duvemoy ne se conduit pas bien. Cette fcmme^ qui croyait tirer plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant que sa voisine ne lui sert plus à rien, elle ne vient même pas la voir. Tout le monde Tabnidonne. H. de G..., traqué par ses dettes, a été forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque argent; il a fait tout ce quMl a pu, mais on est revenu saisir, et les créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre.

< J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces saisies, mais Fhuissier m'a ditqœ c'était inutile, et qu'il avait d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et du cœur. De grosses farmes coulent sur ses joues, si amaigries et si p&les que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez tant, si vous pouviez la voir. Elle m*a fiiit pro-

AUX CAMÉUAS. 313

mettre de vous écrire quand elle oe le pourrait plus, e j'écris devant elle. Elle porte les yeux de mon côté mais elle ne me voit pas^ son regard est déjà voilé pai la mort prochaine; cependant elle sourît, et toute sa ^pensée et toute son âme sont à vous, j'en suis sûre.

« Chaque fois que Ton ouvre la ^rte, ses yeux s'éclairent, et elle croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»

c 19 février, minuit*

fl La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand ! Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-môme chercher un abbé à Saint-Roch.

a Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit^ m'a priée d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie :

« Je vais mourir après m'être confessée, alors ta

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m'habilleras avec ces objets : c'est une coquetterie de mo^iraiite.

4 Puis elle m'a embrassée en pleurant^ et elle a ajouté :

c — Je puis parler^ maisj'étoufie trop quand je parle ; j'étouffe ! de l'air I

< Je fondais en larmes^ j'ouvris la f^ètre^ et quelques instants après le prêtre entra.

< J'allai au-devant de lui.

Quand il sut chez qui il était^ il parut craindre d'âtre

mal accueilli.

a — Entrez hardiment^ monpère^ lui ai-je dlit.

4 II est resté peu de temps dans la chambre de la malade^ et il en est ressorti en me disant :

c — Elle a vécu comme une* pécheresse^ mais elle mourra comme une chrétienne.

< Quelques instants après^ il est revenu accompagné d'un enfant de chœur qui portait un cniciûz^ et d'un sacristain qui marchait devant eux en rauiaot^ pour annoncer que Dieu venait vers la mourante.

< Ds sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait retenti autrefois de tant de mots étranges^ et qui n'était plus à cette heure qu'un taber^

nacle saint.

a Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera l'impression que m'a produite ce spectacle^ mais je ne crois pas que jusqu'à ce que j'en

AUX ÇAXkHàB. 3tS

sois arrivée au mdme moment^ une ebose hummue pourra m'impressîonner autant.

« Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds^ les mains et le frcmt de la mourante^ récita une courte prière^ et Marguerite se trouva prête à partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu le0 ^^reuves de sa vie et la sainteté de sa mort.

« Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un mouvement. Vingt fois je l'aurais crue inn^, si je n'avais entendu l'effort de sa respiration. »

« 30 février, einq heures duioif.

c Tout est fini.

< Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. Jamais martyre n'a souffi^ pareilles tortures^ à en juger par les cris qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur s&a lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers Dieu.

c Deux ou trois fois aussà, elle a dit votre nom, puis tout s'est tû, elle est retombée épuisée sur son lit. Des (armes silencieuses ont coulé de ses yeux, et elle est morte.

d Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai F^pelée^

et comme elle ne me répondait pas^ je lui ai fermé les yeux et je Pal embrassée sur le front.

a Pauvre chère Marguerite^ j'aurais voulu être une sainte femme^ pour que ce baiser te recommandât à Dieu.

a Puis^ je Vsi habillée comme elle m'avait priée de le faire^ je suis allée chercher un prêtre à SaintrRoch^ j'ai brûlé deux cierges pour elle^ et j'm prié pendant une heure à Téglise.

« J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.

€ Je ne me connnais pas bien en religion^ mais je pense que le bon Dieu reconnaîtra que mes larmes étaient vraies^ ma prière fervente^ mon aumône sincère^ et qu'il aura pitié de celle qui^ morte jeune et belle^ n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et TeQsevelir. »

c 33 février.

c Aujourd'hm l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite sont venues à l'église. Quelquesunes pleuraient avec sincérité. Quand le convoi a pris le chemin de Montmartre^ deux hommes seulement se trouvaient derrière^ le comte de G... qui était revenu exi irès de Londres^ et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.

i AUX CABifiLUS, ' ^7

< C'est de chez die que je vous éorb toi» ces dftailsy au milieu de mes lannes, et devant la lampe qui brûle tristement près d*un dtner auquel je ne toudie pas^ comme bien vous pensez^ mais que Nanine m'a fait faire^ car je n'ai pas mangé depuis plus de vingtquatre heures.

« Ha vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes^ car ma vie ne m'iqppartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite^ c^esl ' pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux ;' mêmes où ils se sont passés^ dans la cnûnte^ si un :; long temps s'écoulait entre eux et votre retour^ de ne pas pouvoir vous les donner avec toute teur triste exactitude. »

xxvn

— Vous avez lut me dit Armand^ quand j'eus terminé la lecture de ce manuscrit.

— Je comprends ce qu? vous avei dû soufRrir^ mon ami^ si tout ce que j'ai lu est vrai !

— Mon père me l'a confirmé dans une lettre.

Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de s'accomplir^ et je rentrai chei moi prendre un peu de repos.

Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par

318 lA DÀMB

le récit de cette histoire, sq rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à Prudence et à Julia Duprat.

Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était la cause^ que^ pendant isa midadie^ elle lui avait prêté beaucoup d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu payer^ Hai^erite étant morte sans le lui rendre et ne lui en ayant pas donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière «

A Taide de cette fable que madame Duvemoy.racon* tait partout poiur excuser ses mauvaises affaires^ dUe tira un billet de mille francs à Armand, qai n'y croyait pas^ mais qui voulut bien avoir Tair d'y ccoire^ tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa maîtresse.

Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes événements dont elle avait été témoin^ versant des larmes sincères au souvenir de son amie.

Enfln^ nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.

Il restait h. Armand un dernier devoir à remplir^ c'était d'aller rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.

Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duvai tel que -^

je me Tétais figuré d'aprôs le portrait que m'en avait fait son fils : grand, digne, bienveillant.

Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.

Sa fille^ nommée Blanche^ avait cette transparence des yeux et du regard^ cette sérénité de la bouche qui prouve que Tâme ne conçoit que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses paroles. : Elle souriait au retour de son frère^ ignorant^ la chaste jeune fille^ que loin d^elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la seule invocation de son nom.

Je restai quelque temps dans cette heureuse famille^ tout occupée de celui qui leur apportait la convalescence de son cœur.

Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui d'être vraie.

Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait ; loin de là^ mais j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.

Je ne suis f^as Tapôtrc du vice, mari je me ferai

l'écho du malheur noble partout où je Tentendrai prier.

L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète ; mais si c'eût été une généralité^ ce n'eût pas été la peine de l'écrire.

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