‹ La dame aux caméliasChapitre 4 sur 10 · SO LA DAU · texte numérisé non relu

SO LA DAU

marqué en elle une distmction peu commune à se» semblables, distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

Ces malheureuses créatures -sont toujours^ quand elles sortent^ accompagnées on ne sait de qui.

Comme aucun honmie ne consent k afficher publiquement l'amour nocturne qu'il a pour elles^ conmie dles ont horreur de la solitude^ elles emmènent ou celles qui^ moins heureuses^ n^ont pas de vbiture^ ou quelques-unes de ces vieilles él^^tes dont rien ne motive Télégance^ et k qm Ton peut s'adresser sans crainte^ quand on veut avoir quelques détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux Champs-Elysées toujours seule^ dans sa voiture, oà elle s'effaçait le plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire. Tété vêtue de robes fort simples ; et quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien des gens qu'elle connût^ quand par hasard elle leur souriait, le sourire était visible pour eux seuls, et une duchesse eftt pu sourire ainsi.

Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées^ comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux l'emportaient rapidement au bois. Là, elle descendait de voiture, marchait pendant une heure, remontait dans son ooupé, et rentrait diez elle au grand trot de son atte* lage.

Toutes ces circonstances dont j'avais quelqutfois

AUX CAMÉLIAS. Zi

été le témoin^ repassaient devant moi^ et je ipegrettais la mort de cette fille comme on regrette la destruction totale d'une beUe ceuvre. "^

Or^ il était impossible de voir mie plos charmante beauté que ccUe de Marguerite.

Grande et mince jusqu'à l'exagâ^tion^ elle possédait au -suprême degré Fart de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple arrangement des choses qu'eBe revêtait. Son cachemire, dont la pointe touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les laides volants d'une robe de soie^ et Tépais manchon qui cachait ses mains et qu'elle appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement ménagés, que l'œU n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fût, au contour des lignes.

La tête, une merveille, étaii l'objet d'une coquetterie particulière. Elle était toute petite, et sa mère, Oiomme dirait de Musset, semblait l'avoir faite ainsi pour là faire avec soin.

Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez diis yeux noirs surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint ; voilez ces yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre sia la teinte rose des joues ; tracez un nez fin , droit, spirituel, aux narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient gracieusement sur des dents blanches comme du lait ; colorez la peau de ce velouté qui couvre les pédies

Ji

Si LA DAMB

qu'aucune main n'a touchées^ et vous aurez l'eusemblô de cette charmante tête.

Les cheveux noirs <;onunè du jais^ ondes naturelle* ment ou non^ s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux^ et se perdaientderrièrela tôte^ en laissant voir un bout des oreilles^ auxquellesbrillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs chacun.

Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite l'expression virginale^ enfantine même qui la caractérisait^ s'est ce que nous sommes forcé de constater sans le comprendre, o

Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Yidal^ le seul homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce portrait pendant quelques jours à ma disposition^ et il était d'une si étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

Parmi les détails de ce chapitre^ quelques-uns ne me sont parvenus que plus tard^ m^ je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir^ lorsque comment cera l'histoire anecdotique de cette femme.

Marguerite assistait à toutes les premières représen* tations et passait toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait une pièce nouvelle^ on était sûr de l'y voir^ avec trois choses qui ne la quiV» talent jamais, et quioccupaienttoujours le devant de sa loge de rez-chaussée : sa loi^gnette, un sac de bonbooff et un bouquet de camélias.

Pendant vingt-cinq jours du mois^ les camélias/ étaient blancs^ et pendant cinq ils étaient rouges ; on I • n'a jamais su la raison de cette variété de couleurs^ Que y" je signale sans pouvoir Texpliquer et que les habitués l des théâtres où elle allait le plus fréquemment et see \ amis avaient remarquée comme moi. <^

On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias. Aussi chez madame Barjon^ sa fleuriste^ avait-on fini par la sumonuner la Dame aux Camélias^ et ce surnom lui était resté.

Je savais en outre^ comme tous ceux qui vivent dans un certain monde^ à Paris^ que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes ge'^s les plus élégants^ qu'elle le disait hautement^ et qu'eux-mêmes s'en vantaient^ ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie passée, ce que du reste elle avait paru se laisser faire d'assez bonne grâce.

Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, à changée que les médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

Là parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait non-seulement la même maladie, mais encore le même visage que Marguerite, au point qu'on

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eftt pa les prendre pour les deux sœurs. Seulement U jeune duchesse était au troisième degré de la phthisie, et peu de jours après Tarrivée de Marguerite elle suc* combait.

Un matin le duc resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui ensevelit une partie du coeur aperçii Slarguerite au détour d'une allée.

II lui sembla voir passer l'ombre de son «nfant et, marchant vers elle^ il lui prit les mains, l'iend^rassa -en pleurant^ et, sans lui demander qui e!lle était, implora h permission de la voir et d'aimer en elle l'image vivante de sa fille morte.

Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui demandait

n se trouvait à Bagnères des gens qui la connais^ soient, et qui vinrent officieusement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle Gautier. Ce fiit un coup pour le vieillard, car là cessait la ressemblance avec sa Me, mais il était trop tard. La jeune fenune était devenue un besoin de soncœur et son seul prétexte, sa seule excuse de vivre encore.

Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire, mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui offrant en échange de ce«ip carifice toutes les cQmpensations qu'elle pourrait déan rer. Elle promit.

Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite nature enthousiaste, était malade. Le passé lui apparaissait

AUX CASfêUAS. 38

eomoie une des causes principales de sa maladie, et une sc>rte de siq>er8tition lui fit espérer que Dieu M laisserait la beauté el lasanté, «a échange de son repentir et de sa c^aversion.

En effet, les eaux, les promenades, la fatigue natu* selle et le sommeil l'avaient à peu jHrès rétablie quand vintlafindeFété.

Le due accompagna Hai^erile à Paris, oii il continua devenir la vokr comme à Bagnères.

Cette liais(»i, dont on ne connaisssdt ni la véritable origine ni le véritable motif, causa une grande sensation ici, car le due, connu par sa grande fortune, se faisait connaître maint^ant par sa prodigalité*

On attribua au I9)ertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On suppoiÉi tout, excepté ce qui était.

Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle, lui eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fiDe n'eût pu entendre.

Loin de mms la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée 4 Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir^ et qu'elle avait été tenue ; mais une fois de retour h Paris, il avaSi semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bah^ aux orgies même que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du duc, la ferait mourir

3b LA DAMK

d^ennui^ et les souffles brûlants de sa vie d'auteefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voya^ plus belle qu'elle n'avait jamais été^ qu'elle avait vingt ans^ et que la maladie endormie^ mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sfOA presque toujours le résultat des affections de poitrine;

Le duc eut donc une grande douleur le jour où sel amis^ sans cesse aux aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et loi prouver qu'à Theure où elle était sûre de ne pas le voir venir elle recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent jusqu'au lendemain.

Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans arrière -pensée, de cesser de s'occupa d'elle, car elle ne se sentait pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

Le duc resta huit jours sans paraître, ce fut tout œ qu'il put faire, et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore, lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît, et lui jurant que, dût-il en mourir, il ne lui ferait jamais un reproche,

Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite, c'est-à-dire en novembre ou déceoi!brelH42.

AUX CAHÉLIAS. 37

Le 16 à une heure je me rendis rue d'Antin.

De la porte cochère on entendait crier les eonxhiift- Baires-priseurs.

L'appartement était plein de curieux.

n y ayait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement examinées par quelques grandes dames 'qui avaient pris encore une fois le prétexte de la vente^ pour avoir le droit de voir de près des femmes avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

Madame la duchesse de F... coudoyait mademoiselle A..,, une des plus tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T... hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D...^ la femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris^ à Paris pour se ruiner à Madrid^ et qui^ somme toute, ne dépense même pas son revenu, tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec mar dame de N..., cette belle promeneuse des Cbampi»- ÈLjsées, presque toujours vêtue de rose ou dd bleu et

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qui fait traîner sa voiture par deux grands cnevaox noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés; enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce que ces fenunes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue faire quelques emplettes^ et ce n'était pas elle qu'on regardait le moins.

Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions de lasser le lecteur.

Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

On riait fort; les conunissaires criaient àtue-tête^ les marchands qui avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires franquillement. Januds réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

Je me glissai huirblement au milieu de ce tumulte attristant quand je songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour examiner plus que pour acheter, je regardais les fi* gures des fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaieiit chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

/ AOX CAMPAS. 39,^

Honnêtes gens gai avaient spéculé sur la prostitution de cette îexûme, qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs ^n même tenq[>s que les intérêts de leur honteux crédit.

CEombien avaient raiscm les anciens qui n'avaient qu'un même Dieu pour les marchands et pour les voleurs 1

Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable. Rien de tcmt cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

Tout à coup j'entendis crier :

— Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon Lescaut. Il y a quelque chose d*écrit 9ur la première page : Dix francs.

— Douze, dit une voix après un silence assez long.

— Quinze, dis-je.

Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

— Quinze, répéta le commissalre-priseur.

— Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on mit davantage.

Cela devenait une lutte.

— Trente-cinq! criai-je alors du même toa.

— Quarante.

— Cinquante.

— Soixante.

— Cent.

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l'avoue que si j'avais voulu faire de reflet^ j'aurais complètement réussi^ car à cette enchère un grand silence se fit^ et Ton me regarda pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder ce volume.

Il parait que Taccent donné à mon dernier wtÈ avait convaincu mon antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à me faire payer ce volume dix fois sa valeur^ et s'inclinant^ il me dit fort gracieusement^ quoique un peu tard :

— Je cède, monsieur.

Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

Comme je redoutais un nouvel entêtement que mo0 amour-propre eût peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très-mal, je fis ii^ scrire mon nom, mettre de côté le volume, ot je descendis. Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, ' témoins de cette scène, se demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un livre . que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francf au plus.

One heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture élégante, la dédicace du donataire de ce livre Cette dédicace portait ces seuls mots :

Manon à Marguerite^ Bumiliti.

AUX GAMÉLUS. 41

Elle était signée : Armand Duval.

Que voulait dire ce mot : Humilité t

Manon reconnaissait-elle dans Marguerite^ par Topinion de ce M« Armand Duval^ une supériorité de débauche ou de cœur?

Là seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première n'eût été qu^une impertinente frandiise qup n'eût pas acceptée Marguerite^ malgré son opinion sur elle-même.

Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir lorsque je me couchai.

Certes^ Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne m'est inconnu^ et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main^ ma sympathie pour lui m'attire toujours^ je l'ouvre^ et pour la centième fois je revis avec Théroïne de Tabbé Prévost. Or, celte héroïne est tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances nouvelles, l'espèce de comparaison faite ^ntre elle et Marguerite donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses larmes et y ensevelit son cœur ; tandis que Mai^erite, pécheresse comme Manon, et peut-être ronvertie conune elle, était morte au «cin d'un luxe somptueux, sH fallait en croire ce que j'avais vUj dans le lit de son

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passée mais aussi au milieu de ce désert du conir^ bien plus aride^ bien plus vaste^ bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été enterrée Manon.

Hai^erîte^ en effets comme je Tavais appris de quel* ques amis informés des dernières circonstances de sa vie^ n'avait pas vu s'asseoir une réelle consolation à aoù chevoty pendant les deux mois qu'avait duré sa lenla et douloureuse agonie.

Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se rfr> portait sur celles que je connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort presque toojours invariable.

Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer^ c'est bien le moins qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons du jour^ le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et sous un faux prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur, cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue piire de l'amour et de la foi.

Hugo a fait Marion Delorme, de Musset a fait Ber' nerette, Alexandre Dumas a fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté à la courti» sane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefcns uft grand homme les a réhabilitées àesoa amour et môme de um nom. Si j'insiste ainsi sur ce point, c'est que

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pam» eeux qui vont me lire^ beaucoup peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre^ dans lequef ils craignent de ne voir qix^nne apologie du vice et delà prostitution^ et rage de Tautenr contribue sans doute encore à motiver cette cramte. Que ceux qui penseraient ainsi se détrompent^ et qu'ils continuent^ si cette crainte seule les retenait.

Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui e^ que : Pour La femme à qui Téducation n'a pas ensdgné le bien^ Dieu ouvre presque toujours deux sentiers qui Ty ramenant ; ces sentiers sont la douleur et Tamour. Ils sont difficiles ; ceHes qui s'y engagent s'y eBsamg^antent les pieds^ s'y déchirent lest mains, mais elles laissent en même temps aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire à tous qu'ils les ont rencontrées, car en le publiant ils montrent la voie.

H ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux poteaux, portant l'un cette inscription : Rmae du bien, l'autre cet avertissement : Houte du mal, et de dire à ceux qui se présefitent : Choisissez; il farut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent de te seconde route à la première œux qui s'étaient laissé unter j>ar les abords ; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole

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de refont prodigue pour nous conseiller Findulgenoe et le pardon. Jésus était plein d'amour pour ces imeS' blessées par les passions des hommes^ et dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devmt le& guérir des plaies ^lies-mémes. Ainsi^ il disait à Madeleine : a II te sera beaucoup remis parce que ta as. beaucoup aimé^ d sublime pardon qui devait éveiller une foi sublime.

Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ ? Pourquoi^ nous en tenant obstinément aus opinions de ce monde qui se fait ^ut pour qu'on le croie fort^ rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de blessures par où^ comme le mauvais sang d'un malade^ s'épanche le mal de leur passée et n'at<» tendant qu'une main amie qui les panse et leur rende la convalescence du cœur ?

C'est à ma génération que je m'adresse^ à ceux pour qui les théories de M. de Voltaire n'existent heureusement plus^ à ceux qui, comme moi, comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise ; la foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du mcÀns meilleur. Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et toutes les grandes volontés s'attellent au même principe : soyons bons, soyons jeunes, soyons vrais î Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil du bien, ei surtout ne désespérons pas. Ke méprisons pas la femme

Mrt CAHVLUi. 4S

qui n'est ni mère^ ni sœur^ ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas Testime à la famille^ Findulgence à FégoTsme. Puisque le ciel est plus en joie pour le repentir d'uni pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais péché, essayons de réjouir le ciel, n peut nous le rendre avec usure. Laissons sur notre chemin l'aumône de notre ftodon à ceux que les désirs terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal.

Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui croient que tout est i dans peu. L'enfant est petit, et il renferme rhon^me ; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; Tœil n'est qu'un point, et il embrasse des lieues.

Deux jours après, la vente était complètement termmée. Elle avait produit cent cinquante mille francs.

Les créanciers s'en étaient partagé les deux tiers, et la famille, composée d'une sœur et d'un petit-neveu^ avait hérité du reste.

Cette sœur avait ouvert de grandsyeuxquand l'homme d'affaires lui avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

46 Là DAIU

Il y avait six eu sept ans que cette jeune fille jfsnÈ vu sa sceur, laqueite avait disparu un jour sans çw Ton sût, ni par elle ni par (f autres, le moindre détaB sur sa vie depuis le moment de sa dispariticm»

Elle était donc arrivée en toute hftte à Paris, et PS» tonnement de ceux qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne, qui jus» qu'alors n'avait jamais quitté son village.

Sa fortune se trouva faite d*un seul coup, sans qu'elle sût mérae de quelle source lui venait cette fortune inespérée.

Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne^ emportant de la mort de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à quatre et demi qu'elle venait de faire.

Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale, commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des dé* tails si touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je l'écris.

Depuis trois ou quatre jours l'appartement, vide de tous ses meubles vendus, était à louer, quand on soima un matin chez moL

Mon domestique, on fkàtA mmi portier qui me ser» vait de domestique, alla ouvriretme rapporta unecarte.

AUX GAHiUAS. i7

en me disant que la personne qui la lui avait remise désirait me parler.

Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots :

Armand Duval,

Je cherchai oùj'avaîs déjà vu ce nom^ et je merap^ pelai la première feuille du volume de Manon Lescaut.

Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à Marguerite? Je disde faire entrer tout de suite celui qui attendait.

Je vis alors un jeune homme blond^ grande pftle, vôbi d'un costume de voyage qu'il semblait ne pas avoir ' * quitté depuis quelques jours et ne s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris^ car û était couvert de poussière.

M. Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion^ et ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me dit :

— Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume ; mais outre qu'^entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais tant vous voir au« •ourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles, et je suis accouru chez vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous rencontrer. •

Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il Et tout en tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

— Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en sou-

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riant tristement ce que vous veut ce visiteur inconnu^ à pareille heure^ dans une paneille tenue et pleurant comme il le fait.

Je viens tout simplement, monsieur^ vous demander on grand service.

— Parlez^ monsieur^ je suis tout à votre disposition?

— Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gaulle ?

A cemot^ Témotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut plus forte que lui^ et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

— Je dois vous paraître bien ridicule^ ajouta-t-ii^ excusez-moi encore pour cela^ et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle vous voulez bien m'écouter.

— ' Monsieur^ répliquai-je^ si le service que je parais pouvoir vous rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez^ dites-moi vite à quoi je puis vous être bon^ et vous trouverez en moi un homme heureux devons obliger.

La douleur de H. Duval étmt sympathique^ et malgré moi j'aurais voulu lui être agréable.

Il me dit alors :

— Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

— Oui, monsieur, un livre.

— Manon Lescaut f

— Justement *

AUX GAHÈUA8.

— Avez-vous encore ce livre î

— n est dans ma chambre à coucher.

Arnfind Duval^ à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en gardant ce volume.

Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui remis.

— C'est bien cela, fit-il er; regardant la dédicace de la première page et en feuilletant, c'est bien cela.

Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

— Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

— Pourquoi, monsieur?

— Parce que je viens vous demander de me le céder.

— Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je. alors; mais c'est donc vous qui l'avez donné à Marguerite Gau« tier?

— C'est, moi-même.

— Ce Uvre est à vous, monsieur, reprenez- le, je suis heureux de pouvoir vous le rendre.

— Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous en donne le prix que vous l'avez payé.

— Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul

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volume dans une vente pareille est une bagatelle, etje ne me rappelle plus eombien j^aipuyé celui-ci. *- Vous l'avez payé cent francs.

— C'est vrai^ fis^je embarrassé à mon toisPj, oe» ment le saveaMrous ?

— C'est bien simple^ j'espérais arriver à Paris i temps pour la vente de Marguerite^ et je ne suis aicM que ce matin. Je voulais absolument avoir un objet qs vtut d'elle et je courus chez le conunissaire-priaeur M demanda la permission de visita la liste des objeli vendus et des noms des acheteurs. Je vis que œ ¥•lume avait été acheté par vous^ je me résolus à vous prier de me le céder^ quoique le prix que vous y aviet mis me fit craindre que vous n'eussiez attaché von»même un souvenir quelconque à la possession de ce volume.

En parlant ainsi ^ Armand paraissait évidenunent craindre que je n'eusse connu Marguerite comme hn l'avait connue.

Je m'empressai de le rassurer.

— Je n'ai connu mademoiselle Gautier que de vue^ lui dis-je ; sa mort m'a fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une jolie fenune qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acbeter quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume^ je ne sais pourquoi^ *poin* le plaisir de faire enrager un monsieur qui s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le ré» pète donc, monsieur, ce livre est à votre dispositîiMi et

AUl CJlHÈLIAB. si

je vous prie de nouveau de Faccepter pour que voue De le teniez pa5de moi eomme je le tiois d'un commîssaire*priseiff^ et pour qu-il soit entre nous f «ngag^nent d'une connaissance {dus longue et de relations plus intimes.

— C'est bieiv monsieur^ me dit Armand en me tendant la mam ei en aerrmii la mi^u», j'accepte^ et je vous serai reconnaissant toute ma vie.

J'avais biei» envie de questionner Armand sur lla^• guérite, ear la dédicace du livre^ le voyage du jeune famume, son dé^ de posséder ce volume piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me mêler de ses affaires*

On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit :

— Vous avez lu ce vcdume t

— En enti«.

— Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

— i'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne voulais pas ne vcht dans ces lignes qu'un compliment banal.

— Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille ^it un ange. Tenez, me dit-il^ lisez cette lettre.

Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des lois.

Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait :

€ Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous

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