‹ La dame aux caméliasChapitre 5 sur 10 · M LA BAM · texte numérisé non relu

M LA BAM

c êtes resté bon et j'en remercie Dieu. Oui, mon am^ « je suis malade^ et d'une de ces maladies qui ne paN « donnent pas ; mais Tintérét que vous voulez ùieù c prendre encore à moi diminue beaucoup ce que je a souffre. Je ne vivrai sans doute pas assez longtemps « pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit « la bonne lettre que je viens de recevoir et dont to

< paroles me guériraient^ si quelque chose pouvait me « guérir. Je ne vous verrai pas^ car je suis tout pris « de la mort, et des centaines de lieues vous séparent € de moi. Pauvre ami ! votre Marguerite d'autrefini tr est bien changée^ et il vaut peuWètre mieux que yooi € ne la revoyiez plus que de la voir telle qu'elle esL « Vous me demandez si je vous pardonne ; oh I da « grand cœur^ ami^ car le mal que vous avez voufai € me faire n'était qu'une preuve de l'amour que vcm € aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au lit^ rt « je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écrin € le journal de ma vie^ depuis le moment où nous

< nous sommes quittés jusqu'au moment où je n'an-

< rai plus la force d'écrire.

t Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Ar*

< mand^ à votre retour, allez chez Julie Duprat. Elle

< vous remettra ce journal. Vous y trouverez la raî-

< son et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie

< est bien bonne pour moi; nous causons souvent de

< vous ensemble. Elle était là quand votre lettre est

< arrivée^ nous avons pleuré en la lisant.

c Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos

c nouvelles^ elle était chaînée de vous remettre cf^s c papiers à votre arrivée en France. Ne m'en soyez c pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls c moments heureux de ma vie me fait un bien énorme^ t et si vous devez trouver dans celte lecture Texcuse « du passée j'y trouve^ moi^ un continuel soulage- «ment.

« Je voudrais vous laisser quelque chose qui me « rappelât toujours à votre esprit^ mais tout est saisi c chez moi, et rien ne m'appartient.

« Comprenez-vous, mon ami î je vais mourir, et « de ma chambre à coucher j'entends marcher dans c le saloa le gardien que mes créanciers ont mis là « pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien c dans le cas où je ne mourrais pas. Il faut espérer « qu'ils attendront la fin pour vendre. ^

< Oh ! les hommes sont impitoyables ! ou plutôt, c je me trompe, c'est Dieu qui est juste et inflexible.

c Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et c vous achèterez quelque chose, car si je mettais de « côté le moindre objet pour vous et qu'on l'apprît, « on serait capable de vous attaquer en détournement « d 'objets saisis.

« Triste vie que celle que je quitte !

« Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous < revisse avant de mourh* ! Selon toutes probabilités, « adieu, mon ami ; pardonnez-moi si je ne vo\<s en € écris pas plus long, mais ceux qid disent qu'ik me

fU LA DÀMB

c guériront m'épuisent de saignées^ el ma main se <i refuse à écrire davantage.

I Marguerite GAunsa. »

En éSet^ les derniers mots étaient à peine lisibbs.

Je rendis cette lettre à Armand qui venait de la n» lire sans doute dans sa pensée comme moi je Tavais hie sur le papier, car il me dit en la reprenant :

— Qui croirait jamais que c'est une fille en treta nn e qui a écrit cela ! Et tout ému de ses souvenirs^ 9 considéra quelque temps récriture de cette lettre qaH finit par porter à ses lèvres.

— Et quand J3 pense^ reprit-il^ que celle-ei art morte sans que j'aie pu la revoir et que je ne la raiwrai jamais^ quand je pense qu'elle a fait pour moi ea qjui'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne paa de l'avoir laissée mourir ainsi.

Morte ! morte I en pensant à pioi>en écrivant et m disant mon nom, pauvre chère Marguerite !

Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées el à ses larmes, me tendait la main et continuait :

— On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur une pareille morte ; c'eist qae Ton ne saurait pas ce que je lui ai fait souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et aujourd'hui je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh ! je donnerais dix de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

AUX GAMÈLU8. 56

n est toujours diffîoile de consoler une dool«ur que Ton ne connak pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune homme, il me faisait avec tant de frandùse le confident de son chagrin, que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente^ et je lui dis:

— N'avez^vous pas des parents, des amis ? espérez, voyez-les, et ils vous consoleront, car moi je ne pms que vous plaindre.

— Cest juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

— Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre service ; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire^ si enfin vous avez besoin de moi en quoi que ce soit^ je veux que vous sachiez hiea tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

— Pard(Mi, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. Laissez-moi restar quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les yeux^ pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais conunent reconnaître ce que je vous dois.

86 LA OAMB

— En m'accordant un peu de rotre amitié^ dis- je ï Armand, et en me disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on souffre.

— Vous a^ez raison ; mais aujourd'hui j'ai trop b^ soin de pleurer, et je ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour^ je vous ferai part de cette histoirei et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez pjis trop niais, et permettesmoi de revenir vous voir.

Le regard de ce jeune homme était bon et doux ; je fus au moment de l'embrasser.

Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau k se voiler de larmes ; il vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

— Voyons, lui dis-je, du courage.

— Adieu, me dit-il alors.

Et faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il: sauva de chez moi plutôt qu'il n'en sortit.

Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis monter dans le cabriolet qui l'attendait à la porte ; mais à peine y était- il qu'il fondit en larmes et cacha . son visage dans son mouchoir.

k\3X CÀUiLIAS. ^'7

Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand^ mais en revanche il avait souvent été question de Marguerite.

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué^ il suffit que le nom d'une persoxme qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins indifférente soit prononcé une fois devant vous^ pour que des détails viennent peu à peu se grouper autour de ce nom^ et pour que vous entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette personne vous touchait presque^ vous vous apercevez qu'elle a passé bien des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les événements que l'on vous raconte une coïncidence^ une affinité réelles avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas positivement là avec Marguerite^ puisque je l'avais vue^ rencontrée^ et que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant» depuis cette vente» son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles» et dans la circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en augmeaUyat ma curiosité.

U en était réndté f«e je n'abordais plus mea imjf

9H LA DAMB

auxquels je n'avais jamais parlé de Hai^erite, qu'en disant:

— Avez-vous connu une nommée Marguerite GtO' tîerî

— • La Dame aux Camélias î

— Justement.

— Beaucoup !

Ces : Beaucoup I étaient quelquefois acoompagnéi de sourires incapables de laisser aucun doute sua leor signification.

— Eh bien ! qu'est-ce que c'était que cette fitte4kf continuais-je«

— Une bonne fille.

— Vcrilà tout î

— Mon Dieu 1 oui, plus d'eiB^rit et peut-être un pea plus de cœur que les autres.

— Et vous ne savez rien de particulier sur elle ?

— Elle a ruiné le baron de G...

— Seulement!

— Elle a été la maltresse du vieux duc de...

— Était-elle bien sa maltresse t

— On le dit : en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

Toujours les mêmes détails généraux.

Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison de Marguerite et d'Armand.

Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent confr nuellement dans rintimité des femiaes connues. Je le questionHaL

•— Av€i-vous €onna Marguerite Gautier ?

Le même beaucoup me fut répondu.

— Quelle fille était-ce?

— Belle et bonne fille. Sa mort m*a fsdt une grande peine.

«» N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duvalî

— Dn grand blond.

— Oui.

— C'est VMÛ.

— - Qu'est-ce que c'était que cet Armand!

— Dn garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait^ je crois^ et qui a été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

— Et elleî

— Elle l'aimait beaucoup &uâsi> dit-on toujours, mais comme ces filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent donner.

— Qu'est devenu Armand?

— Je l'ignore. Nous l'avons très-peu connu. H est resté cinq ou six mois avec Marguerite^ mais à la campagne. Quand elle est revenue^ il est parti.

— Et vous ne l'avez pas revu depuis ?

— Jamais.

Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort de Marguerite n'avidt pas exagéré son amour d'autrefois et par conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait

60 LA DAKB

déjà oublié avec la morte la promesse faite de revenir mevoii.

Cette. supposition eût été assez vraisemblable à regard d'un autre^ mais il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères^ et passant d^m extrême à l'autre^ je me figurai que le chagrin s'élail changé en maladie^ et que si je n'avais pas de sei nouvelles^ c'est qu'il était malade et peat-âtrebMl mort.

Je m'intéressais malgré moi à ce jeune honune. Peut-être dans cet intérêt y avait-il de l'égoïsme; peut' être avais-je entrevu sous cette douleur une toucluinle histoire de cœur^ peut-être enfin mon désir de la ooo* naître était-il pour beaucoup dans le souci que je pcenais du silence d'Armand.

Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi> je résobu d'aller chez lui . Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne savais pas son adresse^ et panni tous ceux que j'avais questionnés^ personne n'avutpa me la dire.

Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Harguerito savait peut-êti-e où demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi. Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée mademoiselb Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

Avril avait reparu^ le temps était beau^ les tombes ne de valent plus avoir cet aspect douloureux et désolé que leur dcMme l'hiver ; enfin il faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts et les vifltai-

▲DX GAMÈUAg. 61

«ent. Je me rendis au cimetière, en me disanl : A la seule inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-étro ce qu'il est devenu.

J'enti*ai dans la loge du gardien, et je lui demandai n le 22 du mois de février une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée au cimetière Montmartre.

Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22 février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

Je le priai de me faire conduire ^ la tombe, car il n'y a pas moyen de se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues conune la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant : Je sais, je sais... Oh I la tombe est bien facile k reconnaître, continua-t-il en se tournant vers moi.

— - Pourquoi ? lui dis-je.

— Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

— C'est vous qui en prenez soin?

— Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

- Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et m»

— Nous y voici.

81 LA DAm

En effets j'avais sous les yeux on canré de flem qn'on n'eût jamais pris pour une tombe, si im nmfare blanc portant un nom ne Teût constaté.

Ce marbre était posé droit, un treillage de far linih tait le terrain acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

— Que dites- vous de cela ? me dit le jardinier.

— C'est très-beau.

— Et chaque fois qu'un camélias se fane, f ai ordre de le renouveler.

— Et qui vous a donné cet ordre t

— Un jeune homme qui a bien pleuré, la prenûère fois qu'il est venu ; un ancien à la m<Mrte, sans doute, car il parait que c'était une gaillarde, celle^. On dll qu'elle était très-jolie. Monsieur l'a^-ilconirae?

— Oui.

— Comme l'autre, me dit le jardinier avec un aeurire malin.

— Non, je ne lui ai jamais parlé.

— Et vous venez la voir ici ; c'est bien gentil de votre part, car ceux qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

— Personne ne vient donc î

— Personne, excepté ce jeune monneur qui est venu une fois.

— Une seule fois!

— Oui, monsieur.

— Et il n'est pas revenu depuis î

— Non, mais il reviendra à son retour.

AUX GAMÈtUS. 63

— B est donc en voyaget

— Oui.

— Et savez-vous où il estT

— n esif je erois^ chez fat soeur de mademoiseOe Gautier.

— Etquefeil-iîar

— H va lui demander Fautorisation de faire exhumer la morte^ pour la faire mettre autre part.

— Pourquoi ne la laisserait-il pas ici î

— Vous savez^ monsieur; que pour les morts on a des idées. Nous voyons cela tous les |ours^ nous au* très. Ce terrain n^est acheté que pour cinq ans^ et ce jeune honmie veut une concession à perpétuité et un terrain pins grand; dans le quartier neuf ce sera nnenx. '^

— Qu'appel^-vous le quartier neuf?

— Les terrains nouveaux que Ton vend maintenant^ à gauche. Si le cimetière avait toujours été tenu comme maintenant^ il n^ en aurait pas un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit tout à fait c<xnme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

— Que voulez-vous dire!

— Jeveuxdirequ'ilyades gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi^ cette demoiselle Gautier^ il paraît qu'elle a fait un peu la vie^ passez-moi Texpression. Maintenant^ la pauvre demoiselle^ elle est morte ; et il en reste autant qœ de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons tous les jours; eh bien ! quand les parents deer peisonnesqui sont eaiBrrées àcdté d'elle ent appris qui

64 LA OASX

elle était, ne se sont-ils pas imaginé de dire qu'ils s'op* poseraient à ce qn^on la mit ici^ et qu^il devait y avoir des terrains à part peur ces sortes de femmes comme pour les pauvres. A-t-on jamais vu cela ? Je les ai joliment relevés^ moi ; des gros rentiers qui ne viennent pas quatce fois Tan visiter leurs défunts^ qui apportent leurs fleurs eux-mêmes^ et voyez quelles fleurs ! qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées^ et qui viennent faire les difficiles pour h voisinage. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pat ce qu'elle a fait, eh bien I je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin d'elle, et je lui passe les camélias au {dot juste prix. C'est ma morte de prédilection. Nousautresj, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le temps d'aimer autre chose.

Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, sans que j'aie besoin de k leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à l'entendre. Il s'en aperçut sans doute, car il continua : — Ou dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et qu'elle avait des amants qui l'adoraimit, eh bien ! quand je pense qu'il n'y en ap^ un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela qui est cvh rieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre, ear elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se soir» Vienne d'elle, il fait les choses pour les autres. M^l

AUX GAMfiLlAS. 05

oous avons ici de pauvres filles du mâme genre et du même ftge qu'on jette dans la fosse commune^ et cela me fend ie cœur quand j'entends tomber leur» pauvres corps dans la terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles^ One fois qu'elles sont mortes ! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons^ surtout tant qu'il nous reste un peu de coeur. Que voulez-vous î c'est plus fort que moi. J'a{ une belle grande fille de vingt ans, et quand (m apporte ici une morte de son ftge je pense à elle^ et, que ce soit une grande dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empécher d'être ému.

Hais je vous ennuie sans doute avec mes histoires^ et ce n'est pas pour les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à quelque chose?

— - Savez-vous l'adresse de H. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

— Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que ]e suis allé toucher le prix de toutes les fleurs que vous ?oyez.

— Merci, mon ami.

Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout triste.

— Est-ce que monsieur veut voir M. Duval î reprît le jardinier qui marchait à côté de moi.

— Oui.

66 LA DAMl

— Cest que je suis bien sûr qu'il n'est pas eneore de retour, sas» quoi je Saurais déjà tu ici.

— Vous êtes donc conTafncu qu'il n'a pas ouUià Marguerite ? '

— Non-seulement j'en suis convaincu^ mais je p»» rierais que son désir de la changer de tombe n'eii que le désir de la revoir.

— Comment celaî

— Le premier mot qu'il m'a dit en venant an dmfrfièrea été : Comment faire pour la voir encore? Cek ne pouvait avoir lieu que par le changement de tombe, et je Tai renseigné sur toutes les formantes à renqdir pour obtenb ce changement^ car vous savez que pour transférer les morts d'un tombeau dans un antre^ fl faut les reconnaître^ et la famille seule peut autoriser cette opération à laquelle doit présider un oomBii»saire de police. C'est pour avoir cette autorisation que H. Duval est allé chez la sœur de mademoisdle Gautier et sa première visite sera évidemment pour nous.

Nous étions arrivés à la porte du cimetière ; je remerciai de nouveau le jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

Armand n'était pas de retour.

Je laissai un mot chez lui^ le priant de me venir vw dès son arrivée^ ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

Le lendemain, au matin^ je reçus une lettre de

AUX CAHiLlAS. 6T

Daval, qui m'informait de son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qa'épuisé de fatigue, il lui était impossible de sortir.

Je trouvai Armand dans son lit.

En me voyant il me tendit sa main brûlante.

— Vous avez la fièvre, lui dis-je.

— Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

— Vous venez de chez la sœur de Marguerite.

— Oui, qui vous Fa dit î

— Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous von- Uez?

— Oui encore ; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en le faisant?

— Le jardinier du cimetière.

— Vous avez vu la tombe ?

C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à l'émotkm dont j'avais été le témoin, 'et que chaque fois que sa pensée ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

Je me contentai donc de répondre par un si£;ne de tâte.

— D en a eu bien soin 1 continua Armand.

U BAHl

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la tête pour me les cacher. J'eus rair de ne pas les voir et j'essayai de changer la convei^ sation.

-— Voilà trois semaines que vous êtes partie lui dis-je. Armand passa la main sur ses yeux et me répondit : -*- Trois semaines juste.

— Votre voyage a été long.

— Oh ! je n'ai pas toujours voyagé^ j'ai été malade quinze jours^ sans quoi je fusse revenu depuis longtemps ; mais à peine arrivé là-bas^ la fièvre m'a pris et j'ai été forcé de garder la chambre*

— Et vous êtes reparti sans être bien guéri.

— Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays^ ^ serais mort.

— Hais maintenant que vous voilà de retour, H faut vous soigner; vos amis viendront vous voir. Hoi^ tout le premier, A vous me le permettez.

— Dans deux heures je me lèverai.

— Quelle imprudence I

— Il le faut.

— Qu'avcz-vous donc à faire de si pressé î

— Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

— Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous rendre plus malade encore î

— - C'est la seule chose qui puisse me guérir. D faut que je la voie. Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe, je ne dors plus. Je

AUX GâMEUAS. 69

peux pas me figurer que cette femme que j'ai quittée si jeune et si belle est morte. U faut que je m'en assure par moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai tant aimé^ et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le désespoir du souvenir ; TOUS m'accompagnerez^ n'estrce pas... si cela ne vous ennuie pas trop ?

— Que vous a dit sa sœur î

— Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étrangeir voulût acheter un terrain et faire faire une tombe à Marguerite^ et elle m'a signé tout de suite l'autorisation que je lui demandais.

— - Croyez-moi^ attendez pour cette translation qiœ vous soyez bien guéri.

•^ Oh 1 je serai fort^ soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou^ si je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite.Cest peut-être une soif de la fièvre qui me brûle^ un rêve de mes insomnies^ un résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste^ comme H. de Rancé^ après avoir vu^ je verrai.

— Je comprends cela^ dis-jè à Armand^ et je sufa tout à vous ; avez-vous vu Julie Duprat ?

— Oui; Oh î je l'ai vue le jour même de mon premier letour.

— Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite hd svait laissés pour youst

— - Les vœci.

Armand tira ua rouleau de dessous son CfteSkat^ ^ l'y replaça immédiatement

— Je sais par coeur ce que ces papiers renfârment^ me dit-il. Depuis Irais semaines je les ai relus dîxfok par jour. Vous les lirez aussi, maia plus tard, quand ja serai plus calme et quand je pourrai vous faire Gomr prendre tout ce que cette confession révèle de ooeur et d^amour.

Pour le moment, j'ai un ser^ce à réclamer de voiif*

— Lequel!

— Vous avez une voiture en bas î

— Oui.

— Eh bien ! voulez-vous prendre mon passe-port el aller demander à la poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû m'écrire à Paris^ et je suis parti avec une telle précipitation que je n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon déparL Lorsque vous reviendrez, nous irons ensemble pré» venir le commissaire de police de la cérémonie de diemain.

Armand me remit son passe-port, et je me rendis ma J.-J. Rousseau.

Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les jNns et je revins.

Quand je reparus, Armand était tout babillé et prât

à sortir.

— Merci, me dii4i en prenant ses lettres. Ou^ ajouta-i-il après avoir regardé les adresses^ oui, c'est de

AUX CA1IÉLU8. 7i

mon père et de masœur. Ikout dû ne rien comprendre jt mon silence.

U ouvrit les lettres^ et les devina plut6t qu'il ne les lut^ car elles étaient de quatre pages chacune^ et au boni d'un instant il les avait repliées.

— Partons^ me 4lii-ily je i^épondrai demain.

Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la prociuration de la sœur de Marguerite.

Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à dix beuresdu matin, que je viendra le pr^dre une heure auparavant» et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

Moi aussi, j'étais curieux d'assistar à ce spectacle, et j'avoue que la nuit je ne dormis pas.

A en juger par les pensées qui m'sâsaillirent, ce dut être une longue nuit pour Armand.

Quand le lendemain à neuf heures j'entrai dbez lui, il était horriblement pâle, mais il paraissait calme.

n me sourit et me tendit la main.

Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et avant de sortir, Armand prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans doute de ses impressions de la nuit.

Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre. Le commissaire nous attendait déjà.

On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Mai^erite^ Le commissaire marchait lèpre-

— - Les vœci.

Armand tira ua rouleau de dessous son Ofefller^ti^ l'y replaça immédiatement

— Je sais par coeur ce que ces papiers renfermenl^ me dit-il. Depuis trois semaines je les ai relus dixfok par jour. Vous les lirez aussi, maia plus tard^ quand, ja serai plus calme et quand je pourrai vous faire comr prendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour.

Pour le momentj'ai un ser^ce à réclamer de voua»

— Lequel î

— Vous avez une voiture en bas î

— Oui.

— Eh bien ! voulez-vous prendre mon passe-port el aller demander à la poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû m'écrire à Paris^ et je suis parti avec une telle précipitation que je n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ Lorsque vous reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la cérémonie de demain.

Armand me remit son passe-port, et je me rendis roa J.-J. Rousseau.

Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les jNns el je revins.

Quand je reparus, Armand était tout babillé et prêt à sortir.

— Merci, me dii4i en prenant ses lettres. Oïdj» ajouta-i-il après avoir regardé les adresses^ oui, c'est de

AUX CAlriÉUJUI. 7i

jBcm père et de masœur. Ikout dû ne rien comprendre à mon silence.

U ouvrit les lettres^ et les devina plut6t qu'il ne les lut^ car elles étaient de qui^i» pages chacune^ et au Jbout d'un instant il les avait repliées.

— Partons, me 4lii-ily je i^épondrai demain.

Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui JLrmand remit la procuration de la sœur de Marguerite.

Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à dix heuresdu matin, que je viendrais le pr^idre une heure auparavant» et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

Moi «issi, j'étais curieux d'assistar à ce spectacle, et j'avoue que la nuit je ne dormis pas.

A en juger par les pensées qui m'sâsaillir^t, ce dut être une lougue nuit pour Armand.

Quand le lendemain à neuf heures j'entrai chez lui, il était horriblement pâle, mais il paraissait cahne.

n me sourit et me tendit la main.

Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et avant de sortir, Armand prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans doute de ses impressions de la nuit.

Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre. Le commissaire nous attendait déjà.

On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite^ Le commissaire marchait lèpre-

72 tA DAMB

mier^ Armand et moi nous le suivions à quelques pu.

De temps en temps je sentais tressaillir convuluvement le bras de mon compagnon^ comme si des finsons l'eussent parcouru tout à coup. Alors^ je lei^;»dais; il comprenait mon regard et me souriait, mail depuis que nous étions sortis de chezlui^ nous n'avions pas échangé une parole.

On peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage qu'inondaient de grosses gouttes ds sueur.

Je profitai de cette halte pour respirer, car moimâme j'avais le cœur comprimé comme dans un étsu.

D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à oei sortes de spectacles ! Quand nous anrivftmes à ki tombe, le jardinier avait retiré tous les pots de fleurSi le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes ^piochaient la terre.

Armand s'appuya contre un arbre ^et regarda.

Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

A ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra la main avec une telle force p'ii me fit mal.

Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse ; puis, quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les jeta dehors une à une.

J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations qu'il concentrait visiblemeal

AUX CAHBLIA8. 73

ne le brisassent; mais il regardait toujours^ les yeux iBxes et ouverts comme dans la folie^ et un léger tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à une violente crise nerveuse.

Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais d'être venu.

Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux fossoyeurs :

— Ouvrei.

Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus simple.

La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis et ce ne fût pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

— mon Dieu ! mon Dieu 1 murmura Armand, et il pfllit eacGre.

Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

Un grand linceul blanc couvrait le cadavre dont il dessinait quelques sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des bouts, et laissait passer wi pied de ia morte.

J'étais bien près de me trouver mal, et à T heure où j'écris ces lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante réalité.

— Hàtons-nous, dit le commissaire.

Alors un des deux hommes étendit la main, se mit h

74 LA DAKB

découdre le linceul^ et le prenant parle bout^ déoouvrH brusquement le visage de Marguerite.

C'était terrible à voir^ c'est horrible à raconter.

Les yeux ne faisaient plus que deux trous^ les lèvres avalent disparu^ et les dents blanches étaient serrées ies unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les Cft* vitos vertes des joues^ et cependant je reconnaissais dario ce visage le visage blanc ^ rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette ligure^ avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.

Pour moi^ il me sembla qu'un cercle de fer m'étraignait latête^ un voile couvrit mes yeux^ des boordonnements m'emplirent les oreilles^ et iout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

Au milieu de cet éblouissement^ j'entendis le oooimjssaire dire à H. Duval :

— Reconnaissez-vous?

— Oui; répondit sourdement le jeune homme.

— Alors fermez et emportez^ dit le commissaire. Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de

la moite^ fermèrent la biëre^ la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers l'endroit qui leur avait été désigné.

Arina:;<) ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à

AUX CAMÉLIM. If^

cette fo9se nide; il était pâle Gomme le cadavre que nous venions de voir... On Teût dit pétrifié.

Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleu» iminuerait par Tabsence du spectacle^ et par conséquent ne le soutiendrait plus.

Je m'approchai du commissaire.

— ' La présence de monsieur^ lui dis-}e en montrani Armand^ est-elle nécessaire encore t

— Non, me dit-il, et même je vous conseille de Teimnener^ car il paraît malade.

— Venez, dis-je alors à Armand en lai prenant le

bras.

— Quoi? fit-il en me regardant comme s'il ne m*eût pas reconnu.

— C'est fini, ajotttai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

— Vous aveznôson, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans faire un pas.

Alors je le saiâs par le bras et je Tentrainai.

n se laissait conduire comme un enfant, murmurani seulement de temps k antre :

— > Avez-vous vu les yeuxl

Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par secousses ; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

Je lui parlai, il ne me répondit pas*

Tout ce qu'il pouvait faire^ c'était de se laisaer eon- Juire.

À la porte nous retrouvâmes une voiture. U était temps.

A peine y eut-il pris place^ que le frisson augmenta et qu'il eut une véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main :

—Ce n'est rien^ ce n'est rien^ je voudrais pleurer.

Et j'entendais sa poitrine se gonfler^ et le sang se portait à ses yeux^ mais les larmes n'y venaient pas.

Je Jui fis respirer le flacon qui m'avait servie et quand nous arriv&mes chez lui^ le frisson seul se manifestait encore.

Avec l'aide du domestique^ je le couchai^ je fis allumer un grand feu dans sa chambre^ et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce qui venait de se passer.

U accourut.

Armand était pourpre^ il avait le délire^ et bégayait des mots sans suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre distmctement.

— Eh bien ? dis-je au docteur quand il eut exanûné le malade.

— Eu bien^ il a une fièvre cérébrale ni plus ni moinsi et c'est bien heureux^ car je crois^ Dieu me pardonne^ qu'il serait devenu fou. Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale^ et dans un mois fl sera sauvé de l'une et de l'autre, peut-être.

AUX GAHÈLUi. '^'^

vn

Les maladies comme celles dont Armand avait' été atteint ont cela d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se lussent vaincre très-vite.

Quinze jours après les événements que je viens de raconter^ Armand étmten pleine convalescence^ et nous étions liés d'une étroite amitié. A peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa maladie.

Le printemps avait semé à profusion ses fleui's^ ses feuilles^ ses oiseaux^ ses chansons^ et la fenêtre den:on ami s'ouvrait gaiement sur son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

Le médecin avait permis qu'il se levftt^ et nous restions souvent à caui^er^assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le plus chaud^ de midi à deux heures.

Je me gardais bien de l'entretenir de Hai^erite, craignant toujours que ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du malade ; mais Armand^ au contraire^ semblait prendre jdaisir à parler d'elle^ non plus comme autrefois^ avec des larmes dans les yeux, mais avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son ftme.

J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depms le spectade qui avait détemûné en

78 LA DAMB

lui cette crise violente^ la mesure de la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie^ et que la mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous Taspect du passé. Une sorte de consolation était résultée de la certitude acquise^ et pour chasser Fimage sombre qui se représentait souvent à Im^ il s'enfonçait dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite^ et semblait ne plus vouloir accepter que ceux-là.

Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par ia guérison de la fièvre pour permettre à Tesprit une émotion violente^ et la joie printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré lui sapoisée aux images riantes.

11 s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger qu'il courait^ et lorsqu'il avait été sauvée son père ignorait encore sa maladie.

Un soir^ nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris^ la verdure qui nous entourait semblait nous isoler du monde^ et à peine si de temps en temps le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

— C'est à peu près à cette époque de Tannée et le soir d'un joiu* comme celui-ci que j'ai connu Hargue« rite, me dit Armand écoutant ses propres pensées ei non ce que je lui disais.

Je ne répondis rien.

Alors il se retourna vers mioi^ et me dit :

ACl GABtÂLlAS. 79

-* D TEut pourtant que je vous raconte cette histoire ; iPOtts en ferez un livre auquel on ne Gtim pas^ mm qui sera peut-être intéressant à faire.

--> Vous me conterez cela plus tard, mon anû^ lui dis-je, vous n'êtes pas encore assez bien rétabli.

— La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet^ me ditril en souriant; je n'ai paslaâèvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout vous dire.

— Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

— C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous raconterai en suivant Tordre des événements. Si vous en faites quelque chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots à ce touchant récit.

— Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son fauteuil, oiû, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma journée à la campagne avec un de me$ amis, Gaston R... Le soir nous étions revenus k Paris, et ne sachant que faire, nous étions entrés au théâtre des Variétés.

Pendant un eutt''acte nous sortîmes, et dans le corridor nous vîmes passer une grande f'^mme que mon ami salua.

— Qui saluez- vous donc là! hii demandai-je.

— Marguerite Gautier, me dil-u.

— Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue, dis-je avec une émotion que vous ecHnprendrez tout à Theure.

— Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas krin* Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaienl été dites hier.

U faut que vous sachiez^ mon ami^ que depuis deux ans la vue de cette fille^ lorsque je la rencontrais^ me causait une impression étrange. ^

«Sans que je susse pourquoi^ je devenais pâle et mon cœur battait violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes^ et qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi^ je crois tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite^ et que je le pressentais.

Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle^ que plusieurs de mes amis en avaient été témoinS; et qu'ils avaient beaucoup ri en reconnaissant de qui cette impression me venait.

La première fois que je l'avais vue^ c'était place de la Bourse^ à la porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait^ et une femme vêtue de blanc en était descendue. Un murmure d*admiration avait accueilli son entrée dans le magasin. Quant àmoi^ je restai cloué à ma place^ depuis le moment où elle entra jusqu*aa moment où elle sortit. A travers les vitres^ je la regardai choish* dans la boutique ce qu'elle venait y acheter. J'aurais pu entrer^ mais je n'osais. Je ne savais quelle était cette femine^ et je craignais qu'elb ne devinât la cause de mon entrée dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas appelé à la revoir.

Elle était élégamment vêtue; elle portait une roba

de mousseline tout entourée de volants, un châle de Unde carré aux coins brodés d'or et de fleurs de soie, un chapeau de paille dltalie et un unique bracelet, grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

Elle remonta dans sa calèche et partit.

Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la voiture de Télégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me dire le nom de cette femme.

— C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'élon gnai.

Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit pas de l'esprit comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

A quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une loge d'avant-scène de L ^ilerie fut Marguerite Gautier.

Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussii car il me dit, en me la nommant :

— Voyez donc cette jolie fille.

En ce moment, Marguerite lorgnait de notre cA\é, die aperçut mon ami, lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

— Je vais lui dire bonsoir, me dit-U, et je reviens

dans un instant.

82 LA DAlfB

Je ne pus m'empêcber de lui dire : c Vous êtes bien heureux I

— De quoi ?

— ij'aller voir cette femme.

— Est-ce que vous en êtes amoureux!

— Non^ dis-je en rougissant^ car je ne savais vraiment pas à quoi m'en tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

— Venez avec moi, je vous présenterai.

— Demandez-lui-en d'abord la permission

— Ah ! pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle ; venez. »

Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé : Am Rauchen, un homme qui suit^ le soir^ une femme très-élégante, et dont, à la première vue, il est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout conquérir, le courage de tout faire. A peine s'il ose regarder le bas de jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'A ferait pour posséder celte femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter chez eUe.

n détourne la tête,' traverse !â rue et rentre tout triste chez lui.

Je mo rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu

MX CAMÉLIAS* 83

souffrir pour cette temiae^ je craignais qu'eQe ne m'acceptât trop vite et se me donnât trop promptement mi amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou d'un grand sacrifice. Nous 6(Hnmes ainm^ nous autres hommes ; et il est bien heureux que rimagination l?iîi58e oette poésie aux sens^ et que les désirs du corps fassent cette concession aux rêves de Tâme.

Enfin, on m'eût dit : Vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué demain, j'eusse accepté. On m'eût dit : Donnez dix louis, et vous serez son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir au réveil le château entrevu la nuit.

Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul, de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et (fie je ne saurais quelle con^ tenance prendre sous son regard.

Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j allais lui dire.

Quel sublime enfantillage que l'amourt

Un instant après mon ami redescendit.

— Elle nous attend, me dit-il.

— Est-elle seule î demandai-je.

— Avec une autre femme.

— n n'y a pas d'hommes?

— Non.

84 LA DAMfi

— Mons.

Mon ami se dirigea vers la porte du théfttre. ^ Eh bien! ce n'est pas par là^ lui dis-je.

— Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a lemandé.

Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi Ton pouvait composer le sac^ quand mon ami demanda :

— Une livre de raisins glacés.

— Savez-vous si elle les aime t

— Elle ne mange jamais d'autres bonbons, cM connu.

— Ah ! continua-t-il quand nous fûmes sortis^ saveivous à quelle femme je vous présente ? Ne vous figures pas que c'est à une duchesse^ c'est tout simplement k une femme entretenue^ tout ce qu'il y a de plus entretenue mon cher; ne vous gênez donc pas^ et dites toill ce qui vous passera par la tête.

— Bien^bien^ balbutiai-je,et jelesuivis^ enmedisanl que j'allais me guérir de ma passion.

Quand j'entrai dans la loge^ Marguerite riait am éclats.

J'aurais voulu qu'elle WjX triste.

Mon ami me présenta. Marguerite me fit une lég&re inclination de tête^ et dit :

— Et mes bonbons ?

— LesvoicL

AUX CAMÉilAS. 85

En les prenant elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

Elle se pencha à Toreille de sa voisine^ lui dit quelques mots tout bas^ et toutes deux éclatèrent de rire.

Bien cexiainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en redoubla. A cette époque^ j'avais pour mattresse iine petite bourgeoise^ fort tendre et fort sentimentale^ dont le sentiment et les lettres mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui faire par celui que j'éprouvais^ et pendant cinq minutes^ je l'aimai conune jamais on n'aima une femme.

Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

Hon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

— Marguerite^ fit-il^ il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous dit rien^ vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

— Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous ennuyait d'y venir seul.

— Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de vous demander la permission de me présenter.

— Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.*

Pour peu que Ton ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à taquiner les gens qu'elles voient

g6 tA DAMIi

pour la première fois. Cest sans doute une revandie des humiliations qu'elles sont souvent forcées de subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

Aiîssi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, habitude que je n'avais pas ; puis, ridée que je m'étais faite de Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était mdifFérent de la part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant^ avec une altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement :

— Si c'est là ce que vous pensez de moi^ niadamei il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de moo indiscrétion, et à prendre congé de vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

Là-dessus, je saluai et je sortis.

A peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de rire. J'aurais bien voulu que qudqu'un me coudoyât en ce moment.

Je retournai à ma stalle.

On frappa le lever de la toile.

Ernest revint auprès de moi.

— Ciomme vous y allez! me dit-il en s*asseyant; elles vous croient fou.

— Qu'a dit Marguerite quand j'ai été partit

— Elle a ri, et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle que vous. Hais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement, ne faites pas à ces fiUes-là l'honneur dé les prendre au sérieux. Elles ne savent pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est.comni9

ACfX CAI^ËilAS. 8?

les chiens auxquels ou met des parfums^ ils trouvent que cela sent mauvais et vont se rouler dans le ruisseau.

— Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton dégagé^ je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

— Bah I je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge, et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on jouait me serait impossible. Tout "ce que je me rappelle, c'est que de temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à chaque instant.

Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place que j'avais abandonnée si vite.

Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son. amie quittèrent leur loge»

Malgré moi, je quittai ma stalle.

— Vous vous en allez? me dit Ernest.

— Oui.

— Pourquoi?

En ce moment, î] s'aperçut qpie la loge était vide.

— Allez, allez, dit-il, et bonne chance, on j/hàk meilleure chance.

Je sortis.

J'entendis dans Tescalier des frôlements de robes et des bruits de voix. Je me mis à Técari et je râ passerj sans être vu^ les deux femmes et les deux jeuneB gens qui les accompagnaient.

Sous le péristyle du théfttre se présenta à ellef on petit domestique.

— Va dh*e au cocher d'attendre à la porte da cift Anglais^ dit Marguerite^ nous irons à pied jusque-là.

Quelques minutes après^ en rôdant sur le bootoyard^ je vis à une fenêtre d'un des grands cabinets da restaurant^ Marguerite^ appuyée sur le balcon, effeol^ lant un à un les camélias de son bouquet.

Un des deux hommes était penché sur son épanle el lui parlait tout bas.

J'allai m'installer à la Maison-d'Or^ dans les sakMOi du premier étage^ et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

A une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses trois amis.

Je pris un cabriolet et je la suivis.

La voiture s'arrêta rue d'Antin, n<> 9.

Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux. •

A partir de ce jour^ je rencontrai souvent Marguerite au spectacle^ aux Champs-Elysées. Toiqoun niême

gaieté chez elle^ toujours même émotion chez moi. Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. Je me trouvai avec CUiston à qui Je demandai de ses nouvelles.

— La pauvre fille est bien malade^ me répondit-il.

— Qu'a-t-elle donc î

— Elle a qu'elle est poitrinaire^ et que^ comme elle a fait une vie qui n'est pas destinée à la guérir^ elle est dans son Ut et qu'elle se meurt.

Le cœur est étrange ; je fus presque content de cette maladie.

J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade^ sans cependant m'inscrire^ ni lusser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son départ pour Bagnères.

Puis^ le temps s'écoula^ rimpression,sinon le souvenir, parut s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai ; des liaisons^ des habitudes^ des travaux prirent la place de cette pensée^ et lorsque je songeais à cette première aventure^ je ne voulais ' voir ici qu'une de ces passions comme on en a lorsque Ton est tout jeune^ et dont on rit peu de temps après.

Du reste^ il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, je ne la reconnus pas.

Elle était voilée* il est vrai; mais si voilée qu'elle eût

90 LA DAUB

été; deux ans plus tôt^ je n'aurais pas eu beftom de h voir pour la reconnaître : je l'aurais deviaée.

Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle ; et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette séparation avait para amener s'évanouirent dans la même fumée au seul toucher de sa robe.

Cependant^ continua Armand après une pause^ tout en comprenant que j'étais encore amoureux^ je me sentais plus fort qu'autrefois^ et dans mon désir de me retrouver avec Marguerite^ il y avait aussi la v<donté de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu'il veut !

Aussî^ je ne pus rester longtemps dans les corridorSi et je retournai prendre ma place à-l'orchestre, en jetant un coup d'œil rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

Elle était dans Tavant-scènedu rez-de^haosaée^ et toute 5ieule. Elle était changée^ comme je vousTai dit, je ne retrouvais plus sur sa bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert j^elIe souffrait encore*

Quoiqu'on fût déjà en avrils elle étût encore vêtue comme en hiver et toute couverte de velours.

Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

AOX CAMÉLIAS. 91

EUe me coBsidéra quelques instants^ prit sa lorgnette pour mieux me voir^ et crut sans doute me reconnaltre^ sans pouvoir positivement dire qui j'étais^ car lorsqu'elle reposa sa lorgnette^ un sourire^ ce char» mant salut des femmes^ erra sur ses lèvres^ pour répondre au salut qu'elle avait Tair d'attendre de moi; mais je n'y répondu points comme pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié quand elle se souvenait.

Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

On leva le rideau.

J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle^ je ne l'ai jamais vue prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

Quant à moi^ le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts poiu* qu'elle ne s'en aperçût pas.

le la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge en face de la sienne ; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et avait pris un magasin de modes.

Je vis eu elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la main el des yeux.

Ce que f avais prévu arriva, elle m'appela dam n

loge.

Prudence Duvemoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces grosses femmes de qiuranta ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'onveutsavoir, surtout quand ce que l'on veut savoir est aussi simpk que ce que j'avais à lui demander.

Je profitai d'un moment où elle recommençât sei correspondances avec Marguerite pour lui dire:

— Qui regardez-vous ainsi?

— Marguerite Gautier.

— Vous la connaissez î

— Oui ; je suis sa modiste, et elle est ma voisiiie.

— Vous demeurez donc rue d'Antint

— N"* 7. La fenêtre de son cabinet de toilette dooM sur la fenêtre du mien.

— On dit que c'est une charmante fille.

— Vous ne la connaissez pas ?

— Non, mais je voudrais bien la connaître.

— Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

— Non, j'aime mieux que vous me présentiei à elle.

— Chez elle ?

— Oui.

— C'est plus difficile.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est protégée par un vieux due trèr jaloux.

AUX CAMÊLIAi. 93

r- Protégée est charmant.

7- Oui^ protégée^ reprit Prudence. Le pauvre vieux, serait bien embarrassé d'être son amant.

Prudence mè raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du duc à Bagnères.

— C'est pour cela^ continuai-je, qu'elle est seule ici. ^>- Justement.

— Hais^ qui la reconduira?

— Lui.

— n va donc venir la prendre Y

— Dans un instant.

— Et vous^ qui vous reconduit Y

— Personne.

«^ Je m'offire.

— Mais vous êtes avec un ami^ je crois.

— Nous nous offrons alors.

— Qu'est-ce que c'est que votre ami T

— Cest un charmant garçon^ fort spirituel^ et qui «era enchanté de faire votre connaissance.

— Eh bien I c'est convenu^ nous partirons tous les quatre après cette pièce^ car je connais la dernière.

— Volontiers^ je vais prévenir mon ami.

— Allez.

— Ah 1 me dit Prudence au moment où j'allais sortir^ voilà le duc qui entre dans la loge de Marguerite.

Je regardai.

Un homme de soixante-dix ans^ en effets venait de s'asseoir derrière la jeime femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa aussitôt en sou»

M LA DAMB

riant^ puis elle l'avança sur le devant de sa loge ca ^ sant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

— En vouleiHirous?

— Non, fit Prudence.

Marguerite reprit le sac^ et se retournant^ se mit à causer avec le duc.

Le récit de tous ces détails ressemble à de Penfantiliage, mais tout ce qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire^ que je ne puis m'empôcher de le rappeler aujourd'hui.

Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et pour moi.

Il accepta.

Nous quittâmes nos stalles pour mcmter dans la loge de M™« Duvemoy.

A peine avions-nous ouvert la porte des ordtiestres que nous fûmes forcés de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en allaient.

J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la plaee de ce vieux bonhomme.

Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux superbes chevaux.

Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

Quand la pièce fut finie^ nous descendîmes prendre un simple fiacre qui nous conduisit rue d'Antin^ n* 7. A la porte de sa maison^ Prudence nous offrit de monter chez elle pour nous fkire voir ses magasins que nous ne connaissions pas et dont elle paraissaU être très-

AUX CAMÊUAS. W^

Qère. Vous jugez avec quel empressement j'acceptai. Il me semblait que je me rapprochais peu & peu de Marguerite. J'eus bientôt fait retomber la conversation sur elle.

— Le vieux duc est chez votre voisine, dis-je à Pru-> dcnce.

— Non pas ; elle doit être seule.

— Mais elle va s'ennuyer horriblement^ dit Gaston. — Nous passons presque toutes nos soirées ensemble,

ou lorsqu'elle rentre elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du matin. Elle ne peut pas dormb plus tôt.

— Pourquoi î

— Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours la fièvre.

— i31e n'a pas d'amants? demandai-je.

— Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne réponds pas qu'il ne ^ent personne quand je suis partie ; souvent je rencontre chez elle^ le sou*^ un certain comte de N... qui croit avancer ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voh* en peinture. Elle a tort, c'est un garçon très-riche. J'ai beau lui dire de temps en temps: Ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut ! Elle qui m'écoute assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop béte. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les vieil"

lards sont égoïstes; sa famille hii reproche sans cesse son affection pour Hai^erite: voilà deux raisons pou qu'il ne lui laisse rien. Je lai fais de la morale^ à laquelle elle répond qu'il sera toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

Cela n'est pas toujours drôle ^ continua Prudenoei de vivre comme elle vit. Je sais bien^ moi^ que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien vite promener la bonhomme. Il est insipide^ ce vieux ; il l'appelle si fille^ il a soin d'elle comme d'une enfant, il est toujoun sur son dos. Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rade dans la rue pour voir qui sort^ et surtout qui entre.

«— Ah ! cette pauvre Marguerite ! dit Gaston en se mettant au piano et en jouant une valse, je ne savais pas cela^ moi. Cependant je lui trouvais l'air nMnns gai depuis quelque temps.

— Chut I dit Prudence en prêtant l'oreille.

Gaston s'arrêta.

— Elle m'appelle^ je crois.

Nous écoutâmes

En effets une voix appelait Prudence.

— Allons^ messieurs^ allez-vous-en, nous dit mk^ dame Duvemoy.

— Ah ! c'est comme cela que vous entendez Tbospitalité^ dit Gaston en riant^ nous nous en irons quand bon nous semblera.

-— Pourquoi nous en irions-nous t

— Je vais chez Marguerite.

AOX GAtt6UAS 97

^ Nous attendrons ici.

— Cela ne se peut pas.

— Alors^ nous irons avec vous.

— Encore moins.

— Je connais Marguerite^ moi^ fit Gaston^ Je puis bien aller lui faire une visite.

— - Hais Armand ne la connaît pas.

-— Je le présenterai.

— C'est impossible.

Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours Prudence.

Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je Ty suivis avec Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

<— U y a dix minutes que je vous appelle^ dit Marguerite de sa fenêtre et d'un ton presque impérieux.

— Que me voulez-vous?

'— Je veux que vous veniez tout de suite.

— Pourquoi T

^— Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

— Je ne peux pas maintenant.

— Qui vous en empêche?

— J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas ^'en aller.

— Dites-leur qu'il faut que vous sortiez*

— Je le leur ai dit

98 LA DAMB

— Eh bien ! laissez-les chez vous ; quand ils rom verront sortie^ ils s'en iront.

— Après avoir mis tout sens dessus dessous t

— Mais qu'est-ce qu'ils veulent ?

— Us veulent vous voir.

— Comment se nomment-ils?

— Vous en connaissez un, M. Gaston R**^.

— Ah! oui, je le connais; et Tautre?

— H. Armand Duval. Vous ne le connaissez pas. — Non ; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout

que le comte. Je vous attends, venez vite.

Marguerite referma sa fenêtre. Prudence la sienne.

Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet oubli.

— Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

— Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son chftle et son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se bromllers avec moi.

Nous suivîmes Prudence qui descendait.

Je tremblais; il me semblait que cette visite allait 4voir une grande influence sur ma vie.

J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de l'Opéra-Comique.

En arrivant à la porte de l'appartement que vous

connaissez^ le cœur me battait si fort que la pensée m'échai^t.

Quelques accords de piano arrivaient jusqu^à nous.

Prudence sonna»

Le piano se tut

Une femme qui avait plutôt Fair d'une dame de compagnie que d'une femme de chambre vint nous ouvrir.

Nous passâmes dans le salon^ du salon dans le boudoir qui était à cette époque ce que vous l'avez vu depuis

Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

Marguerite^ assise devant son piano^ laissait courir ses doigts sur les touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre personnage.

A la voix de Prudence, Marguerite se leva, et venant à nous après avoir échangé un regard de remercîment

avec madame Duvernoy, elle nous dit :

— Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.

— Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à moA compagnon, je suis bien aise de vous voir. Pourquoi n'étes^ous pas entré dans ma loge aux Variétés?

iOO LA DAUB

-— Je craignais d'être indiscret.

—Les «mis, et Marguerite appuya sur ce mot, oomoie si elle eût voulu faire comprendre à ceux qui ^teient là que malgré la façon familière dont elle PaccaeOlaît, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un ami^ les amis ne sont jamais indiscrets.

— Alors, vous me permettez de vous présenter M< Armand Duval?

— J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.

— Du reste, madame, dis-je alors en m^clinant et en parvenant à rendre des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être présenté.

L'œil charmant de Hai^erite sembla chercher dans son souvenir, mais elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.

— Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié cette première présentation, car j'y fus très-ridicule et dus vous paraître très-ennuyeux. C'était, ily adeux ans, à l'Opéra-Comique ; j'étais avec Ernest de***.

— Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec on sourire. Ce n'est pas vous qui étiez ridicule, c'est md qui étais taquine, comme je le suis encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monaeiv f

Et elle me tendit sa main que je baisai.

— C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que jlri U mauvaise habitude de vouloir embarrasser les gens que Je vois pour la première fois. C'est trèsHSOt. Mon méde?

AUX GAH&LIAS. 101

du dit que c'est parce que je suis nerveuse et toujours souffrante : croyez mon médecin.

*-» Hais vous paraissez trës*bien portante.

— Oh ! j'ai été bien malade.

-* le le sais.

««- Qui vous Ta dit?

— Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles^ et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.

— On ne m'a jamais remis votre carto.

— Je ne l'ai jamais laissée.

— Serait-ce vous ce jeune honune qui venait tous les jours s'informer de moi pendant ma maladie^ et qui n'a jamais voulu dire son nom ?

— ■ C'est moi.

— Alors^ vous êtes plus qu'indulgent^ vous £tes généreux. Ce n'est pas vous^ comte^ qui auriez fait cela^ ajouta-t-elle en se tournant vers H. de N...^ et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les femmes complètent leur opinion sur un honmie.

— Je ne vous connais que depuis deux mois^ repli' qua le comte.

— Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes. Vous répondez toujours des niaiseries.

Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n* aiment pas.

Le comte rougit et se mordit les lèvres.

J'eus pitié de lui^ car il paraissait être amoureux comme moi^ et la dure franchise de Marguerite devait

lOS LA DAMB

le rendre bien malheureux, surtout en présence de ^eux étrangers.

— Vous faisiez de la musique quand nous sonmoes entrés^ dis-je alors pour changer la conversation^ ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter en vieille connaissance, et ne continuercz-vous pas ?

— Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de nous y asseoir^ Gaston sait bien quel genre de musique je fais. Cest bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous faire eiH durer pareil supplice.

— Vous avez cette préférence pour moi? répliqua H. de N... avec un sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.

— Vous avez tort de me la reprocher; oiest la seule, n était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas

un mot. n jeta sur la jeune femme un regard vraiment suppliant.

— Dites donc. Prudence, continua-elle, avez-vous fait ce que je vous avais priée de faire?

— Oui.

— C'est bien, vcrus me conterez cela plus tard. Noos avons à causer, vous ne vous en irez pas sans que je vous parle.

— Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je dan, et maintenant que nous avons ou plutôt que j'ai obtenu \iric seconde présentation pour faire oublier la ivemière, nous allons nous retirer, Gastoa et moi.

— Pas le moins*du monde; ce n'est pas pour vous

▲ox càmëlias. 103

qne je dis cela. Je veux au contraire que vous restiei* Le comte tira une montre fort élégante^ à laquelle il regarda l'heure :

— n est temps que j'aille au club^ dit-il.

Marguerite ne répondît rien.

Le comte quitta alors la cheminée^ et venant à elle :

— Adieu, madame.

Marguerite se leva.

— Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà?

— Oui, je crains de vous ennuyer. '

— Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les / autres jours. Quand vous verra-t-onî '

— Quand vous le permettrez.

— Adieu, alors 1

C'était cruel, vous l'avouerez.

Le comte avait heiu'eusement une fort bonne éducation et un excellent caractère. Use contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.

Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.

Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait :

— Que voulez-vous? j'ai fait tout ce que j'ai pu.

— Nanine ! cria Marguerite, éclaire M. le comte. Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.

— Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.

- Ma obère enfant, dit Pi-ndeRce vous êtes vrai-

ment trop méchante avec Im^ lui qui est si bon et flipté* venant pour vous. Voilà encore sur votre dheminée une montre qu'il vous a donnée^ et qui lui a coûté an moins mille écus^ j'en suis sûre.

Et madame Duvernoy^ qui s'était approchée de la cheminée^ jouait avec le bijou dont elle parlait^ et jetait dessus des regards ardents de convoitise.

— Ma chère^ dit Marguerite en s'asseyant à son piaoo quand je pèse d'un côté ce qu'il me donne et de Fauire ce qu'il me dit^ je trouve que je Im passe ses viotei bon marché.

— Ce pauvre garçon est amoureux de voua.

/ — S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui aont

amoureux de moi^ je n'aurais seulement pas le temps de diner.

Et elle fit courir ses doigts sur le piano^ après quoi se retournant elle nous dit :

— Voulez-vous prendre quelque choseY moi, je boirais bien un peu de punch.

— Et moi^ je mangerais bien un peu de poulet, dil Prudence; si nous soupions?

— C'est cela^ allons souper^ dit Gaston.

— Non, nous allons souper ici.

Elle sonna. Nanine parut.

— Envoie chercher à souper.

— Que faut-il prendre ?

— Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.

Nanine sortit

AUX CAMtUAS. im

— Cest cela^ dit Marguerite en sautant comme une enfant^ nous allons souper. Qae cet imbécile de comte est ennuyeux!

plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à ravir. Sa maigreur même était une grftce.

J'étais en contemplation.

Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à Texpliquer. Tétais plein d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes yeux toutes ses fautes passées.

Ily avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.

On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche assurée, sa taSle souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons d'Orient qui, oi bien fermés qu'ils soient, lais- A^nt échapper le parfum de la liqueur qu'ils renferment.

Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se com^aient plus, ^ ceux qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.

i06 U DAMB

Bref^ on reconnaissait dans cette fiUe la vierge qifiiii rien avait faite courtisane^ et la courtisane dont imrieii

e&t fait la vierge la plus amoureuse et la plus pure. D y j

avait encore chez Marguerite de la fierté et de llndé- *

pendance : deux sentiments qui^ blessés^ sont capaUei ^

de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rienj mon i

âme semblait être passée toute dans mon cosur el '

mon cœur dans mes yeux. {

— Ainsi^ reprit-elle tout à coup^ c'est vous qui ve- | niez savoir de mes nouvelles quand j'étais maladet ^

— Oui.

— Savez-vous quo c'est tr&s-beau^ cela I Et qoe puis-je faire pour vous remercier!

— Me permettre de venir de temps en temps i^ms voir.

— Tant que vous voudrez^ de cinq heures à six, de onze heures à minuit. Dites donc^ Gaston^ joueMnd

y Invitât io7î à la valse.

— Pourquoi?

— Pour me faire plaisir d'abord^ et ensuite parce que je ne puis pas arriver à la jouer seule.

— Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?

— La troisième partie^ le passage en dièse.

Gaston se leva^ se mit au piano et commença cetk erveilleuse mélodie de Weber^ dont la musique était

uverte sur le pupitre.

Marguerite, une main appuyée sur le piano^ regardait le cahier, suivait des yeux chaquo aote qu'elle accompagnait tout bas de la voix^ et quand Gaston

AUX CAMÈLUS. / Wl

arriva au passage qu'eDe lui avait indiqué^ elle dian* tonna en faisant aller ses doigts sur le dos du pianos

— Ré^ mi^ ré^ ào, ré, fa^ mi^ ré^ voilà ce que je ne puis faire. Recommencez.

fiaston recommença, après quoi Marguerite lui dit:

— Maintenant, laissez-moi essayer.

Elle prit sa place et joua à scua tour; mais ses doigts rebelles se trompaient toujours sur Fune des notes que nous venons de dire.

— Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage ! Croiriez-vous que je reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus ! Et quand je pense que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.

Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.

— Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos ! dit-elle en jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne puisse pas faire huit dièses de suite ?

Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.

Le saiig lui monta aux joues et une toux légère en* tr'ouvrit ses lèvres.

— Voyous, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait ses bandeaux devant la glace, wus allez eacoce vous mettre en colère et vous faire

108 LA DAUB

mal; allons souper» cela vaudra mieux ; moi^ je mean 'de faim*

Marguerite somia do nouveau^ puis elle se reaùt an piano et commença à demi-voix une chanson Ubertine« dans l'accompagnement de laquelle elle ne s'emhroaflb point.

Gaston savsdt cette chanson^ et ils en firent une espèce de duo.

— Ne chantez donc pas ces saletés-Ut^ dis-je familièrement à Marguerite et avec un ton de prière.

— Oh ! comme vous êtes chaste ! me dit-elld en souriant et en me tendant la main.

— Ce n'est pas pour moi^ c'est pour vous.

Marguerite fit un geste qui voulait dire : Oh ! il y a

longtemps que j'en ai fini^ moi^ avec la chasteté. En ce moment Nanine parut.

—Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.*

— Oui, madame^ dans un instant.

— A propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez, que je vous le montre.

Vous le savez, le salon était une merveille.

Marguerite nous accompagna un peu, puis elle ap-^ pela Gaston et passa avec lui dans la salle à manger pour voir si le soup^ était prêt.

— 'Tiens^ dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y prenant une figurine de Saxe, je

ne vous connaissais pas ce petit bonhomme-là I

— Lequel ?

— Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau»

AOX CAlliLIAS« 106

•^ Prénee-le^ s'il vous fait plaisir.

— Ah ! mais je crains de vous en priver.

— Je ' oulais le donner à ma femme de chambre^ je le trouve hideux; mais puisqullvous plalt^ prenez-le.

Prudence ne vit que le cadeau et non la manière

dont il était fait. Elle mit son bonhomme de cùié, et

m'emmena dans le cabinet de toilette où^ me montrant

'deux miniatures qui se faisaient pendant^ elle me dit :

— Voilà le comte de G... qui a été très-amoureux de Marguerite; c'est lui qui Fa lancée. Le connaisseivous?

-- Non. Et celui-ci ? demandai-je en montrant l'autre miniature.

— Cest le petit vicomte de L... Il a été forcé de partir.

— Pourquoi!

— Parce qu'il étaità peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite I

— Et elle l'aimait beaucoup sans doute.

— Cest une si drôle de fiUe^ on ne sait jamais à qud s'en tenir. Le soir du jour où il est partie elle était au spectacle^ comme d'habitude^ et cependant elle avût pleuré au moment du départ.

En ce moment Nanine parut^ nous annonçant que le souper était servi.

Quand nous entrâmes àsxA la salle à manger^ Marguerite était appuyée contre le mur^ et Gaston^ lui tenant les mains^ lui parlait tout bas.

— Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous sor»,

liO LA D»B

vez bien que je ne veux pas de vous. Ce n'est pis m bout de deux ans que Ton connaît une femme comme moi^ qu'on lui demande à être son amant. Nou» autres, nous nous donnons tout de suite ou jamais. Alkms, messieurs^ à table.

Et s'échappant des mains de Gaston^ Haiguerite le fit asseoir à sa droite, moi à sa gSAiche, pois elle dit k Nanine :

— Avant de t'asseoir, reconunande à la cuisine que Ton n'ouvre pas si Fon vient aonner.

Cette recommandation était faite à une heure du matin.

On rit, on but et Ton mangea beaucoup à ce soi»per. Au bout de quelques instants, la gaieté Maît descendue aux dernières limites, et ces mots qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement; c'était un garçon plein de coeur, mais dont l'esprit avait été un peu faussé parles premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, faire mon cœur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui k^mblait un des mets du repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était resté plein, et j'étais^ devenu près* que triste en voyant cette belle créature de vingt ans, boire^ parler comme un portefaix, et rire d'autant plus que ce que l'on disait était {dus scandaleux.

AUX CAMÊLUS; 111

Cependant cette gaieté^ cette façon de parl^ et de boire^ qui me paraissaient chez les autres convives lea résultats de la débauche^ de Thabitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin d'oublier^ une fièvre, une irritabilité nerveuse. A chaque verre devin de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte pour la forcer à renverser sa tète sur le dos de sa chaise et à comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.

Je souffrais du mal que devaient fabe à cette frêle organisation ces excès de tous les jours.

Enfin, arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus f<n*t que tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une goutte de s^mg rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de toilette.

-- Qu'a donc Mai^erite î demanda Gaston.

— Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh ! ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. HUe va revenir. Laissons-la seule, elle aime mieux cela.

Quant à moi, je ne pus y tenir, et au grand ébahisscment de Prudence et de Nanine qui me rappelaient j'allai rejoindre Marguerite*

lâS LA DA^8

La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé^ sa robe défaite^ elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre Tautre. Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau ; cette eau était marbrée de filets de sang.

Marguerite^ très-pfile et la bouche entr'ouverte^ essayait de reprendre haleine. Par moments^ sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui^ exhalé^ paraissait la soulager unpeu^etla laissait pendant quelques secondes dans un sentiment de bien-être.

Je m'approchai d'elle^ sans, qu'elle fit un mouvement^ je m'assis et pris celle de ses mains qui reposait sur le canapé.

— Ah I c'est vous ? me dit-elle avec un sourire.

B paraît que j'avais la figure bouleversée^ car elle ajouta :

— Est-ce que vous êtes malade aussi?

— Non; mais vous^ soufiEre^-vous encore?

— Très-peu; et elle essuya avec son mouchoir les iarmef que la toux avait fait venir à ses yeux ; je suis habituée à cela maintenant.

— Vous vous tuez^ madame^ lui dis-je alors d'une voix émue ; je voudrais être votre ami^ votre parent^ pour vous empêcher de vous taire mal ainsi.

AfTX GAMÊLUS. 113

— Ah ! cela ae vaut vraiment pas la peine que voiSb vous alannîez^ répliqua-t-elle d'un ton un peu amer^ voyez si les autres s'occupent de moi : c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à fai»e à ce mal-là.

Après quoi^ elle se leva et prenant la bougie^ elle h mit sur la cheminée et se regarda dans la glace.

— Gomme je suis pâle ! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses doigts sur ses cheveux délissés. Ah ! bahl allons nous remettre à table. Venez-vous?

Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.

Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée^ car elle s'approcha de moiet^ me tendant la main, elle médit:

— Voyonsji venez.

Je pris sa main^ je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de deux larmes longtemps contenues.

— Eh bien ! mais étes-vous enfant ! dit-elle en se rasseyant auprès de moi; voilà que vous pleurez I Qu'avez-vousî

— - Je dois vous paraître bien niais^ mais ce que je viens de voir m'a fait un mal affreux.

— Vous êtes bien bon I Que voulez-vous î je ne puis pas dormir^ il faut bien que je me distraie un peu. Et puis^ des filles comme moi^ une de plus ou de moins^ qu'est-ce que cela fait? Les médecins médisent que le sang que je crache vient des bronches ; j'ai l'air de los croiro, c'est tout ce que je puis faire pour eux.

— Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus retenir^ jf ne sais pas l'influence

lâS LA DA?J8

La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé^ sa robe défaite^ elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre Pautre. Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau ; cette eau était marbrée de filets de sang.

Marguerite^ très-pfile et la bouche entr'ouverte^ essayait de reprendre haleine. Par moments^ sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui^ exhalé^ paraissait la soulager unpeu^etla laissait pendant quelques secon« des dans un sentiment de bien-être.

Je m'approchai d'elle^ sans, qu'elle fit un mouvement^ je m'assis et pris celle de ses mains qui reposait sur le canapé.

— Ah I c'est vous ? me dit-elle avec un sourire.

B paraît que j'avais la figure bouleversée^ car elle ajouta :

— Est-ce que vous êtes malade aussi?

— Non; mais vous^ soufiEre^-vous encore?

— Très-peu; et elle essuya avec son mouchoir les iarmef que la toux avait fait venir à ses yeux ; je suis habituée à cela maintenant.

— Vous vous tuez^ madame^ lui dis-je alors d'une voix émue ; je voudrais être votre ami^ votre parent^ pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.

AfTX GÂMÊLUS. 113

— Ah ! cela ae vaut vraiment pas la peine que voiSb vous alarmiez, répliqua-t-elle d'un ton un peu amer^ vDyez si les autres s'occupent de moi : c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à fabie à ce mal-là.

Après quoi, elle se leva et prenant la bougie, elle Li mit sur la cheminée et se regarda dans la glace.

— Gomme je suis pâle ! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses doigts sur ses cheveux délissés. Ah Ibahl allons nous remettre à table. Venez-vous?

Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.

Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit :

— VoyonSji venez.

Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de deux larmes longtemps contenues.

— Eh bien ! mais étes-vous enfant ! dit-elle en se rasseyant auprès de moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vousî

— - Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a fait un mal affreux.

— Vous êtes bien bon I Que voulez-vous î je ne puis pas dormir, il faut bien que je me distraie un peu. Et puis, des filles comme moi^ une de plus ou de moins^ qu'est-ce que cela fait? Les médecins médisent que le sang que je crache vient des bronches ; j'ai l'air de les croiro, c'est tout ce que je puis faire pour eux.

— Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus retenir^ îp ne sais pas l'influence

H4 LA DAUB

<iue VOUS devez prendre sur ma vie^ mais ce que je sais^ c'est qu'à Theuie qu'il est^ il n'y a personne^ pas même ma sœur^ à qui je m'intéresse conune à vous. C'est ainsi depuis que je vous ai vue. Eh bien^ au nom du ciel, soignez-vous^ et ne vivez plus comme vous le faites.

— Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient^ c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis^ se soigner^ c'est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis; mais nous^ dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants^ ils nous abandonnent^ et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le sais bien^ allez^ j'ai été deux mois dans mon lit ; au bout de trois semaines^ personne ne venait plus me voir.

— Il est vrai que je ne vous suis rien^ repris-je^ mais si vous le vouliez je vous soignerais comme un frère^ je ne vous quitterais pas^ et je vous guérirais. Âlors^ quand vous en auriez la forec^ vous reprendriez la vie que vous menez^ si bon vous semblait; mais j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.

— Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin ti'iste, mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.

-• Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les jours savoir de vos nouvelles.

— C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous past — • Parce que je ne vous connaissais pas slcscs.

— Est-ce qu'on se gène avec une fille comme moit . — On se gène toujours avec une fenune ; c'est nu>n

avis du moins.

— Ainsi^ vous me soigneriez?

— Oui.

— Vous resteriez tous les jours auprès de moit --Oui.

— Et même toutes les nuits?

— Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.

— Comment appelez-vous cela?

— Du dévouement.

— Et d'où vient ce dévouement?

— D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.

— Ainâ vous êtes amoureux de moi? dites-le tout desuite^ c'est bien plus simple.

— C'est possible ; mais si je dois vous le dire un jour^ ce n'est pas aujourd'hui.

— Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne peut résult» que deux choses de cet aveu-

— Lesquelles ?

~ Ou que je ne vous accepte pas^ alors vous m'en voudrez^ ou que je vous accepte^ alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui crache le sang et qui dépense cent mille

116 LA DâU

jfrancs par an^ c'est bon pour un vieux richard comme ie duC; mais c'est bien ennuyeux pour un jeune homme jcomme vous^ et la preuve^ c'est que tous les jeunes [amants que j'ai eus m'ont bien vite quittée.

Je ne répondais rien : j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de la confession^ cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile doré qui la couvrait^ et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la débauche^ l'ivresse et l'insomnie^ tout cela m'impressionnait tel^ lement que je ne trouvais pas une parole.

— Allons^ continua Marguerite^ nous disons là des enfantillages. Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas savoir ce que notre ab« sence veut dire.

— Rentrez^ si bon vous semble^ mais je vous demande la permission de rester ici.

— Pourquoi î

— Parce que votre gaieté me fait trop de mal.

«— £h bien^ je serai triste.

— Tenez ^ Marguerite , laissez-moi vous dire une chose que Ton vous a dite souvent sans doute^ et à laquelle rhabitude de l'entendre vous empêchera peutêtre d'ajouter foi^ mais qui n'en est pas moins réelle, et que je ne vous répéterai peut-être jamais.

— C'est?... dit-elle avec le source que prennent les jeunes mères pour écouter une folie de leur enfant.

— C'est que depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, vous avez pris une place dans

AUX GAVÈLIAS. ii7

ma vie, c'est que j'ai eu beau chasser votre image de ma pensée^ eUe y est toujours revenue^ c'est qu'aujourd'hui quand je vous ai rencontrée^ après être resté deux ans sans vous voir^ vous avez pris sur mon cœur et mon esprit un ascendant plus grand encore^ c'est qu'enfin^, maintenant que vous m'avez reçu^ que je vous connais^ que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en VOUS; vous m'êtes devenue indispensable^ et que je deviendrai fou^ non pas seulement si vous ne m'aimez pas^ mais si vous ne me laissez pas vous aimer.

— Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame D... : vous êtes donc bien riche 1 Mais vous ne savez donc pas que je dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est devenue nécessaire à ma vie ; vous ne savez donc pas^ mon pauvre ami^ que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature comme moi. Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez me voir, nous rirons, nous causerons^ mais ne vous exagérez pas ce que je vaux, car je ne vaux pas grand'chose. Vous avez un bon cœur, vous avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis une bonne fille et que je vous parle franchement.

— Ah çà î que diable faites-vous là î cria Prudence que nous n avions pas entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses cheveux à

as LA DAUl

moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce désordre la main de Gaston.

— Nous parions raison^ dit Marguerite, laisses-nous un peU; nous vous rejoindrons tout à llieiire.

— Bien^ bien^ causez^ mes enfants^ dit Prudenoe^ s'en allant et en fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait prononcé ces dernières paroles.

— Ainsi c'est convenu^ reprit Marguerite^ quand nous fûmes seuls^ vous ne m'aimerez plus.

— Je partirai.

^ C'est à ce point-là î

J'étais trop avancé pour reculer^ et d'ailleurs cette fille me bouleversait. Ce mélange de gaieté^ de tristesse^ de candeur^ de prostitution^ cette maladie même qui devait développer chez elle la sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs^ tout me faisidt comprendre que si^ dès la première f ois^ je ne prenais pas de l'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour moi.

— - YoyonSj c'est donc sérieux ce que vous ffitesl fit-elle.

— Tr^sérieux.

— M:ûs pourquoi ne m'av<^-vous pas dit cda olus tôt?

— Ouaci vous l'aurais-je dit?

— Le lendemain du jour ob vous m'avez été présensé à l'Opéra-Comique.

AUX CAUÉLIAS

— Je crds que vous m'auriez fcit mal venu vous voir.

— Pourquoi ?

— - Parce que j'avais été stupide la veille.

— Cela^ c'est vrai. Hais cependant vous m'aimiei déjà à cette époque.

— Oui.

— Ce qui ne wus a pas empêché d'aller vous coucha et de dormir bien tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands amours-là.

— Eh bien ! c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir de l'Opéra-Comique T

— Non.

— Je vous ai attendue à la porte du café Anglab. J'ai suivi la voiture qui vous a emmenés^ vous et vos trois amis^ et quand je vous ai vue descendre seule et rentrer seule chez vous^ j'ai été bien heureux.

Marguerite se mit à rire.

— De quoi riez-vous t

— De rien.

— Dites-lcHmoi^ je vous en supplie^ ou je vais croire que vous vous moquez encore de moi.

— Vous ne vous fâcherez pas !

— De quel droit me f&cherai&-je?

-— Eh bien ! il y avait une bomie raison pow que je rentrasse seule.

— Laquelle î

— On m'attendait ici.

Elle m'eût donné ^in coup de couteau qu'elle ne

120 LA DAMB

m'eût pas fait plus de mal. Je me levai, et, lui tendant la main :

— Adieu, lui dis-je.

— Je savais bien que vous vous f&cheriez, dit-elle* Les hommes ont la rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.

-- Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je ne suis pas fâché. II était tout naturel que quelqu'un vous attendît, comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin*

— Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attende chez vous ?

^ Non, mais il faut que je parte*

— Adieu, alors.

— - Vous me renvoyez.

— • Pas le moins du monde.

— Pourquoi me faites- vous de la peine?

— Quelle peine vous ai-je faite î

— Vous me dites que quelqu'un vous attendait*

— Je n'ai pas pu m^empécher de rire à l'idée que vous aviez été si heureux de me voir rentrer seule,

quand il y avait une si bonne raison pour cela*

— On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et

il est méchant de détruire cette joie^ quand, en la laissant subsister, on peut rendi^e plus heureux encore celui qui la trouve.

*— Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire 7 Je ne

▲OX CAUÉLIÂ8. 121

suis ni une vierge ni une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre maîtresse^ il faut que vous sachiez bien que j ai ea d'autres amants que vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant^ qu'est-ce que ce sera donc d^rès, si jamais Taprès existe ! Je n'ai jamais vu un homme comme vous.

— C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.

^ Voyons^ franchement vous m'aimez donc bien Y

— Autant qu'il est possible d'aimer^ je crois.

— Et cela dure depuis... ?

— Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez Susse^ il y a trois ans.

— Savez-vous que c'est très-beau? Eh bien t que faut-il que je fasse pour reconnaître ce grand amour Y

— Il faut m'aimer un peu^ dis-je avec un battement de cœur qui m'empêchait presque de parler; car^ malgré les sourires demi-moqueurs dont elle avait accompagné toute cette conversation^ il me semblait que Marguerite commençait à partager mon trouble^ et que j'approchais de l'heure attendue depuis si longtemps.

— Eh bien! et le duc?

— Quel duc?

— Mon vieux jaloux.

— Il n'en saura rien.

— Et s'il le sait?

mm n vous pardonnera.

iSS LA DAMS

— Hé non ! il m'abandonnera^ et qu'est-ce qpie )e deviendrai?

— Vous risquez bien cet abandon pour un antre.

— Comment le savez-vous !

— Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer personne cette nuit.

— C'est vrai ; mais celui-là est un ami sérieux.

— Auquel vous ne tenez guère, puisque tous loi faites défendre votre porte à pareille heure.

— Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était poiu* vous recevoir, vous et votre ami.

Peu à peu je m'étais rapproché- de Marguerite, j'avais passé mes mains autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur mes mains jdntes.

— Si vous saviez comme je vous aime ! lui disus^e tout bas.

— Bien vrai?

— Je vous jure.

— Eh bien ! si vous me promettez de faire toutes mes volontés ians dire un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je tous aimerai peut-être.

— Tout ce que vous voudrez l

— Mais je vous en préviens, je veux être Ubre de faire ce que bon me semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a longtemps que Je cherche un amant jeune, sans volonté, amoui^ux sans défiance, eimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, aulieu d'être satisfaits qu'on l^ir ac-

corde lonj^mps ce qu'ils eussent à peine espéré obtenir \ une fois^ demandent à leur maltresse compte du pré- / sent^ du passé et de Tayenir même. A mesure qu'ils C s'habituent à elle^ ils veulent la dominer^ et ils de* ) viennent d'auismtplus exigeants qu'on leur donne tout / ce qu'ils veulei^t. Si je me décide à prendre un nouvel \ amant maintenant^ je veux qu'il ait trois qualités bien j rares^ qu'il soit confiant^ soumis et discret. '

— Eh bien ! je serai tout ce que vous voudrez.

— Nous verrons.

— Et quand verrons-nouir?

— Plus tard.

— Pourquoi ?

— Parce que^ dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un eamâia qu'elle passa à ma boutonnière^ parce qu'on ne peut pasto«gours exécuter les traités le jour où on les signe.

C'était facile à comprendre.

-« Et quand vous reverrai-je ? dis-je en la pressant dans mes hras.

— Quand ce camélia changera de couleur.

— Et quand changenht41 de couleur?

— Demain ^ de OQxe heures à minuit. Êtes-vous content?

— Voas mç5 le demandez ?

— Pas i in mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prur dence^ ni L qui que ce soiL

— Je vous le promets.

124 LA OAMB

-- Maintenant embrassei-moi^ et raitrons dans ki salle à manger.

Elle me tendit ses lèvres^ lissa de nouveau ses cheveux^ et nous sortîmes de cette chambre, elle enchantant, moi à moitié fou.

Dans le salon elle me dit tout bas, en «'arrêtant :

— Cela doit vous paraître étrangequef aie Faird'étre prête à vous accepter ainsi tout de suite ; savex-vous d'où cela vient ?

Cela vient, continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur dont je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis prwiis de vivre plus vite.

— Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie. '— Oh ! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si

peu de temps que j'aie à vivre, je vivrai {dus longtemps que vous ne m'aimerez.

Et elle entra en chantant dans la salle à manger.

— Où est Nanine ? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.

— Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, répondit Prudence.

— La malheureuse ! Je la tue I Allons^ messieurs, retirez-vous, il est temps.

Dix minutes après, Gaston et md nous sortions. Mai^erite me serrait la main en me disant adieu et restait avec Prudence.

AUX CAMÉLIAS. jgg

-^ Eh bien, me demanda Gaston, qaand nous fûmes dehors, que dites-vous de Marguerite ?

— C'est un ange, et j'en suis fou.

— Je m'en doutais ; le lui avez-vous dit ?

— Oui.

— Et vous a4-elle promis de vous croire .

— Non.

— - Ce n'est pas comme Prudence.

— Elle vous l'a promis î

— Elle a fait mieux, mon cher ! On ne le croirait pas, elle est encore très-bien, cette grosse Duvernoy t

En cet endroit de son récit Armand s'arrêta.

— Voulez-vous fermer la fenêtre ? me dit-il, je commence à avoir froid. Pendant ce temps je vais me coucher.

Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très-faible encore, ôta sa robe de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer sa tête siu* Foreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou agité de pénibles souvenirs.

— Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je, vouleivous que je m'en aille et que je vous laisse dormir t vous me raconterez un autre jour la fin de cette histoire.

— Est-ce qu'elle vous ennuie!

126 LA DAMB

— Au contraire.

— Je vais continuer alors; si v^as me liteiei asoi^ je ne dormirais pas.

— Quf^dje rentrai chez moi^ i«IH*ii-il aaas avoir besoin de se recueillir^ tant tous ces détsdls étaient encore présents à sa pensée^ je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur Taventure de la journée. La rencontre^ la présentation, Teng^ement de Mai^guerite vis-à-vis de moi^ tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n^'était pas la première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme pour le lendemain du jour ob il le lui demandait.

J'avais beau me faire cette réflexion^ la première impression produite par ma future maltresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable aux autres^ et avec la vanité si commune à tous les hommes^ j'étais prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction que j'avais pour elle.

Cependant j'avais sous les yeux des exen^les bien contradictoires^ et j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.

Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle ? Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de

AUX CAMÉLIAS. It7

prendre un autre amant^ elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors^ pourquoi ne voukit-elle pas de Gaston^ c^iarmant, spirituel^ riche^ et paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la première fois qu'elle m'avait vu ?

n est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qm font plus qu'une cour d'une année.

De ceux qui se trouvaient au souper^ j'étais le seul qui se fût inquiété en la voyant quitter la table* Je l'avais suivie^ j'avais été ému à ne pouvoir le cacher^ j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette circonstance^ réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de sa maladie^ avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux connus jusqu'alors^ et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien faire pour un amour exprimé de cette façon^ ce qu'elle avait fait tant de fois^ que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.

Toutes ces suppositioas, comme vous le voyez, étaient assez vraisemblables ; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.

Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une fille entretenue, je m'étr'^ls tellement, peut-être pour la poétiser, fiiU de cet amour un amour sans espoir, que plus le nicmenl approchait où je n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.

ISg LA DAME

Je ne fermai pas les yeux de la huit.

Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié foa. Tantôt je ne me trouvais ni assez beau^ ni assez riche^ ni asbez élégant pour posséder une pareille femme^ tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de cette possession; puis je me mettais à craindre que Hargnerite n'eût pour moi qu'un caprice de quelques jours^ et^ pressentant un malheur dans une rupture prompte^ je ferais peut-être mieux^ me disais-je^ de ne pas aller le soir chezelle^ et de partir en lui écrivant mes craintes. De là^ je passais à des espérances sans limites^ à une confiance sans bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que cette fille me devrait sa guérison physique et morale^ que je passerais toute ma vie avec elle^ et que son amour me rendrait pins heureux que les plus virginales amours.

Enfin^ je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de mon cœur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me gagna au jour.

Quand je me réveillai^ il était deux heures. Le temps était magnifique. Je ne me rappelle pas que la vie m'ait amais paru aussi belle et aussi pleine. Les souvenirs e la veille se représentaient à mon esprit^ sans ombres^ ans obstacles et gaiement escoiiés des espérances du soir. Je m'habillai à la hâte. J'étais content et capiÂ)le des meilleures actions. De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des raisons :(ui m'avaient préoccupé avant que je m'endOT'

iiiisse> je ne voyais que le résultat^ je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir Uarguerite.

n me fUt impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop petite peur contenir mon bonheur ; i'avms besoin de la nature entière pour m'épancher.

Je sortis.

Je passai par la rue d*Antin. Le coupé de Mai^erite l'attendait à sa porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais^ sans même les connaître^ tous les gens que je rencontrais.

Comme l'amour rend bon I

Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Harly au rond-point et du rond-point aux chevaux de Harly^ je vis de loin la voiture de Marguerite ; je ne la reconnus pas, je la devinai.

Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées^ elle se fit arrêter^ et un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir causer avec elle.

Ds causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis^ les chevaux repartirent^ et moi^ qui m'étais ai^roché du groupe^ je reconnus dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de 6... dont j'avais vu le portrait et que Prudence m'avait ngnalé comme celui à qui Marguerite devait sa position.

C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa poite^ la veille; je ^mpposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.

ISS ^^ ^^^B

Je ne fermai pas les yeux de la huit.

Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié foa. Tantôt je ne me trouvais ni assez beau^ ni assez riche^ ni asbez élégant pour posséder une pareille femme^ tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de cette possession; puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût pour moi qu'un caprice de quelques jours^ et, pressentant un malheur dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait pins heureux que lesplus virginales amours.

Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de mon cœur à ma tête et qui s'éteigni-» rent peu à peu dans le sommeil qui me gagna au jour.

Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. Je ne me rappelle pas que la vie m'ait amais paru aussi belle et aussi pleine. Les souvemrs e la veille se représentaient à mon esprit, sans ombres, ans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je m'habillai à la hâte. J'étais content et capiÀ)le des meilleures actions. De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des raisons ^m m'avaient préoccupé avant que je m'endor*

iiiisse> je ne voyais que le résultat^ je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir Marguerite.

n me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop petite peur contenir mon bonheur ; l'avais besoin de la nature entière pour m'épancher.

Je sortis.

Je passai par la rue d*Antin. Le coupé de Marguerite rattendait à sa porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais^ sans même les connaître, tous les gens que je rencontrais.

Comme Tamour rend bon I

Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly^ je vis de loin la voiture de Marguerite ; je ne la reconnus pas, je la devinai.

Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir causer avec elle.

Ds causèrent quelques instants ; le jeune homme rejoignit ses amis, les chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de 6... dont j'avais vu le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite devait sa position.

C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je ^mpposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.

130 LA DAMB

Gomment le reste de la journée se passa, je llgnoee ; je marchai; je fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je raiconirai, à dix heures du srâ, je n'avais aucun souvenir.

Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chei moi, que je passai trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et ma monha, qui nudheureusement allaient Tune comme l'autre.

Quand dix heures et demie sonnèrent^ je me dis qu'il était temps de partir.

Je demeurais à cette époque rue de Pïovence : Je suivis la rue du Hont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-6rand, la rue de Port-Mahon et la rue d'Ântin. Je regardai aux fenêtres de Hargoerite. Il y avait de la lumière.

Je sonnai.

Je demandai au portier si mademoisdie Gautiei était chez elle.

il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant orne heures ou onze heures un quart.

Je regardai ma montre.

J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que <Ànq minutes pour venir de la rue de Provence chex Marguerite.

Alors, je me promenai dans cette rue sans bouti* ques, et déserte à cette heure.

Au bout d'une demi-heure Hai^erite arriva. Bk descendit de son coupé en regardant autoiff d'elle comme si elle eût dierché quelqu'un.

AUX GAMilIAS. 131

La Tofture repartit au pas^ les écuries et la remise n'étant pas dans la maison. Au moment où Mai^erite allait sonner^ je m'approchai et lui dis :

— Bonsoir.

— Ah ! c'est vous? me dît-elle d'un ton peu rassurant sur le pisûsir qu'elle avait à me trouver là.

— Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire vkite aujourd'hui ?

— C'est juste ; je Tavais oublié.

Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toiAes mes espérances de la journée. Cependant^ je commençais à m'habituer à ces façons et je ne m'en allai pas^ ce que j'eusse évidemment fait autrefois.

Nous entrâmes.

Nanine avait ouvert la porte d'avance.

— Prudence est-elle rentrée! demanda Marguerite.

— Non^ madame.

— Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant^ étems la lampe du salon^ et^ s'il vient quelqu'un^ rép<mds que je ne sois pas rentrée et que je ne rentrerai pas.

Citait bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher ; je restai où j'étais.

— Vene^, me dit-elle.

Elle dta son chapeau^ son manteau de velours ef. les

iSt LA DABnt

jeta sur son lit, puis se laissa tomber dans on grand fiRuteuil^ auprès du feu qu'elle faisait faire Jusqu'an commencement de Tété^ et me dit en jouant avec la chaîne de sa montre :

— Eh bien ! que me conterez-vous de neuf t ^ Rien^ /\nc3 que j'ai eu tort de venir ce soir.

— Pourquoi î

— Parce que vous paraissez contrariée et qne sans doute je vous ennme.

— Vous ne m'ennuyez pas ; seulement je sois ma^ lade^ j'ai souffert toute la journée^ je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.

— • Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit !

— Oh 1 vous pouvez rester^ si je veux me coucbar, je me coucherai bien devant vous.

En ce moment on sonna.

— Qui vient encore ! dit-elle avec un monvemait d'impatience.

Quelques instants après on sonna de nouveau.

— n n'y a donc personne pour ouvrir ; il va falkrir que j'ouvre moi-même.

En effets elle se leva en me disant :

— Attendez ici.

Elle traversa l'appartement^ et j'entendis ouvrir la porte d'entrée. * J'écoutai.

Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux premiers mots je reconnus la vwl da jeune comte de N...

-— Gomment vcus portez-vous ce soir ? disait-iL

— Mal, répondit sèchement Marguerite.

— Est-ce que je vous dérange !

— Peiit-ôtre.

— Ck)mme vous me recevez ! Que vous ai-je fait» ma chère Marguerite ?

— Mon cher ami^ vous ne m'avez rien fait. Je suis malade^ il faut que je me couche, ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez ? Que je sois votre maîtresse ? Eh bien 1 je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous m'agacez horriblement^ et que vous pouvez vous adresser autre part. Je vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois : je ne veux pas de vous, c'est bien convenu; maintenant^ adieu. Tenez^ voici Nanine qui rentre; elle va vous édtdrer. Bonsoir.

Et sans ajouter un mot^ sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, Marguerite revint dans sa chambre et ref^ma violemment la porte, par laquelle Nanine, à son tour, rentra presque inunédiatement.

— Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu dh*as tou- \ jours à cet imbécile que je n'y suis pas ou que je ne

veux pas 1^. recevoir. Je sms lasse, à la fin, de voir

; sBYis cesse des gens qm viennent me demander la même 4r

) chose^ qui me payent et qui se croient quittes avec

- moi.^i celles qui commencent notre honteux métier

' savaient ce que c'est, elles se feraient plutôt femmes de

N chambre. Mais non ; la vanité d'avoir des robes, des

^-. Toitures^ des diamants nous entraîne; on croit àee / que Ton entend^ car la prostitution a sa foi^ et Voû

f use peu à peu son cœur, son corps^ sa beauté; on est redoutée comme une béte fauve^ méprisée comne un paria ^ on n'est entourée que de gens qui vous prenn^t toujours plus qu'ils ne vous donnent^ et on s'en va m beau jour crever comme un chien^ après avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.

— Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine, vous avez mal aux nerfs ce soir.

— Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de son corsage, donne-moi un peignoir. Eh bien ! et Prudence î

— Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle rentrera.

— • En voilà encore une, continua Marguerite 9EI ôtant sa robe et en passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir sans s'occupa de moi.

— Peut-être a-t-elle été retenue.

<— Fais-nous donner le pundi.

— Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanind.

— Tant mieux. Apporle4noi aussi des frafts, do p&té ou une aile de poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.

AUX CAHÉLUfl. 135

Tons dire Timpression que cette scène me causait , c'est inutile; vous la devinez^ n'est-ce pas?

«-* l^ous allez souper avec moi^ me dit-elle; en attendant^ prenez un livre^ je vais passer un instant dans mon cabinet d« toilette.

Elle alluma les bougies d'un candélabre^ ouvrit une porte au pied de son Ut et disparut.

Pour moi; ie me mis à réfléchir sur la vie de cette fille^ éi mon amour s'augmenta de pitié.

Je me promenais à grands pas dans cette chambre^ tout en songeant; quand Prudence entra.

-^ TienS; vous voilà ? me dit-elle : où est Marguerite?

— Dans son cabinet de toilette.

— le vais l'attendre. Dites donc^ elle vous trouvf charmant; saviez-vous cela?

— Non.

— Elle ne vous Ta pas dit un peu t

— Pas du tout.

— Comment étes-vous ici?

— Je viens lui faire une visite.

— A minuit?

— Pourquoi pas?

— Farceur I

— Elle m'a même très-mal reçu.

— Elle va mieux vous recevoir.

— Vous croyez?

— • Je lui apporte une bonne nouvelle*

136 LA DAMB

— n n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parié de moiT

— Hier au soir^ ou plutôt cette nuit^ quand vous avez été parti avec votre ami... A propos, comment va-tnil, votre ami? c'est Gaston R...,je crois,qu'on rappelle î

— Oui^ dis-je^ sans pouvoir m*empécher de sourire en me rappelant la confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à peine son nom.

— n est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il faiti

— Il a vingt-cinq mille francs de rentes.

-^ Ah I vraiment I eh bien, pour en revenir à vous^ Marguerite m'a questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin, tout ce qu'on peut demander sur un homme de votre ftge. Je lui ai dit tout ce que je sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.

— Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle vous avait chargée hier.

— D'aucune; c'était pour faire partir le comte, .ce qu'elle disait; mais elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je lui apporte ce soir.

En ce moment Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement coiffée d'un petit bonnet de nuU orné de touffes de rubans jaunes, appelées techniquement des choux.

Elle était ravissante ainsi.

AUX CAMËLU8. 1^

Etie avait ses pieds nus dans des pantoufles de ss^ tin, et achevait la toilette de ses ongles.

— Eh bien, dit-elle en voyant Prudence^ avez-vous vu le duc?

— Parbleu !

— Et que vous a4-îl dHt

— Il m'a donné.

— Combien î

— Six mille.

— Vous les avezî

— Oui.

— A-t-il eu Y m contrarié!

— Non.

— Pauvre honune !

Ce Pauvre homme i fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit les six hiQets de mille francs;

— n était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, aveivous besoin d'argentt

— Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez service.

— Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.

— N'oubliez pas.

— Soyez tranquille, soupez-vous avec nous,?

— Non, Charles m'attend chez moi.

— Vous en êtes donc toujours folle t

— > Toquée, ma chère ! A demain. Adieu, Armaad. Madame Duvemoy sortit

138 LA DAMI

Marguerite ouvrit son étagke et jeta dedans les billets de banque.

— Vous permettez que Je me coucheî ^Ki-clle en som'iant cl ea se dirigeant vers son lit.

— Non-seulement je vous le permets^ mais encore Je TOUS en prie.

Elle rejeta sur le pied de son lit la gmpure qui le couvrait et se coucha.

— Maintenant^ dit-elle^ venez vous asseoir près de moi et causons.

Prudence avsdt raison : la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite Tégayait;

— Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soirt me dit- elle en me prenant la main.

•— Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autreti

— Et vous m'aimez t

— A en devenir fou.

— - Malgré mon mauvais caractère !

«- Malgré tout.

— Vous me le jurez?

— Oui^ lui dis-je tout bas.

Nanine entra alors portant des assiettes^ un poidel froid^ une bouteille de bordeaux^ des fraises et deux couverts.

— Je ne vous ai pas fait faire de punch^ dit Nanine, le bordeaux est meilleur pour vous. N'est-ce pas^ moQ' tleur*

r- Certainement^ répondis-je tout ému encore des

AUX CA1IÈUA8. . 139

dernièrÊÂ paroles de Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.

— Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du lit ; nous nous servirons nous-mêmes* Voilà trois nuits que tu passes^ tu dois avoir envie de dormir, va te coucber; je n'ai plus besoin de rien.

— Faut-il fermer la porte à double tour î

— Je le crois bien! et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne demain avant midi.

A cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les rideaux, Marguerite me dit :

— Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les matins ; on va lui répondre que je dors quand il va venir, et il attendra peut-être que je me réveille.

Je pris dans mes mains la tète de Marguerite, dont les cheveux défaits ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui disant :

— Quand te reverrai-je?

— Écoute, reprit-elle, prends cette petite def dorée qui est sur la cheminée, va ouvrir la porte ; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu dois obéh» aveuglément

— Oui, et si je demandais déjà quelque chose.

— Quoi Jonc t

— Que tu me laissasses cette clef.

— Je n'ai jamais fait pour personne ce que ta me demandes là.

— Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que moi, je ne t'aime pas comme les autres t'aimaient.

— Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que cette clef ne te serve à rien.

— Pourquoi.

— Il y a des verrous en dedans de la porte.

— Méchante !

— Je les ferai ôter.

— Tu m'aimes donc un peuî

--^ Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. Maintenant, va-f en; je tombe de sommeil.

Nous restftmes quelques secondes dans les bras Tim de Tautre et je partis.

Les rues étaient désertes, la grande ville dormmt encore, ime douce fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait envahir quelques heures plus tard.

Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait ; je cherchais dans mon souvemr les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur ; et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.

Être maé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange mystère de l'amour, certes, c'est

AUX GAHÉUAS 441

une grande félicité^ maïs C'*est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas Fhabitude des attaques^ c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'éducation^ le sentiment des devoirs et la famille sont de très-fortes sentinelles^ mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans^ à qui^ par la voix de Thomme qu'elle aime^ la nature donne ces premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils paraissent plus purs.

Plus la jeune fille croit au bieû^ plus elle s'abandonne facilement^ sinon à l'amant^ du moins à Tamour^ car étant Sans défiance elle est sans force^ et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout honune de vingtcinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que voyez conune on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts! Les couvents n'ont pas de murs assez hauts^ les mères de serrures assez fortegj la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseau^^ans leur c^e^ sur laquelle on ne se donne même pas la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désh*er ce monde qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreai^, vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la première, un coin du voil^ mystérieux.

Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont brûlé le cœur, la dé-

142 LA DAMB

bauche a cuirassé les sentûneaU. Les mots qu'on leur dît> elles les savent depuis longtemps, les moyens qm l'on emploie, elles les connaissent^ Tamour mènae qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment (lar métier et non par entraînement. Elles sont mieux gardées par leurs calculs qu'une viei^e par sa mare et son couvent; ausû ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans iraËc qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme eiLcuse, ou comme consolation ; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêts et sans lui demander de refu.

Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, sincère, irré^tible, dont elle ne se fût jamais crue capable ; quand elle a avoué cet amour, comme l'bomme aimé ainsi la domine! Comme il se sent fort avec ce droit cruel de lui dire : Vous ne faites pas plus pour de l'amour que vous n'a* vez fait pour de l'argent.

•^ Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un entant^ raconte la fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier : Au secours I pour déranger des travailleurs, fut dévoré un beau jour par un ours, sans que ceux qu'il avût trompés si souvent cmsMBt

Aint €A«ËLIA8. 443

cette fois aux cris réels qu'il poussait. II en est de même de ces malheureuses filles, quand elles aiment s&fieusement. Elles <uit menti tant de fois qu^on ne veut plus les ardre, et elles sont, au milieu de leurs remixrds, dévorées par leur amour»

De lances grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes (mt donné Tei^mple.

Mais quand Phomme qui inspire cet amour rédempteur a rftme assez généreuse pour Taccqpter sans se souvenir du passé, quand il s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un coup toutes les émoticms terrestres, et après cet tfnour son cosur sera fermé à tout autre.

Ces réflexioùs, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, et malgré mon Mnour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de sem»blables conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout itant irrévocablement fini, dles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.

Hais revenons au premier jour de cette Maison. Quand je rentrai, j'étais d'une gaieté folle. En songeait que les barrières placées par num imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je lapossédais, que j'oc€upaîs un peu sa pensée^ que j'avais dans ma poche la clef de son appartement et le droit de me seis vir de cette def, j'étais c(Hitent de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout cela.

Un jour un jeune homme passe dans une rue, il y

coudoie une femme, il la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucuae part. Il n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se moquerait-elle de lui comme Mai^erite avait fait de moi. Des semaines, des mois, des années s'ér coulent, et tout à coup, quand ils ont suivi dhacunleur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les ramène en face Fun de Tautre. Cette femme devient la maîtresse de cet homme et Taime. Conmient ! pourquoi ! leurs deux existences n'en font plus qu'une; à peine l'intimité existe^t-elle, qu'elle leur semble avoir existé toujours, et tout ce qui a jN^éeédé s'efface de la mémoire des deux amants. C'est curieux^ avouons-le.

Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés pendant cetto première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper,^ ou elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont nées.

Plus j*y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter l'une de l'autre : elles aiment avecle cœur ou avec les sens. Souvent une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et apprend sans s'y être

AUX CAMELIAS. ^ 149

attendue le mystère de Tamoiir immatériel et De vit plus que par son cœur ; souvent une jeune fille ne cherchant dans le mariage que la réunion de deux afiPections pures^ reçoit cette soudaine révélation de Tamour physique^ cette énergique conclusion des plus chastes impressions de Tftme.

Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre de Marguerite^ lettre contenant ces mots:

c Voici mes ordres: Ce soir au Vaudeville. Venez € pendant le troisième entr'acte. M. G. »

Je serrai ce billet dans un tiroir^ afin d'avohr toujours la réalité sous la main^ dans le cas où je douterais^ comme cela m'arrivait par moments.

Elle ne me disait pas de Taller voir dans le jour^ je n'osai me piéscnter chez elle ; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées^ où^ comme la veille^ je la vis passer et redescendre.

A sept heures j'étais au Vaudeville.

Jamais je n'étais entré sitôt dans un théfttre.

X?utes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule restait vide : l'avant-scène du rez-dechaussée.

Au commencement du troisième acte^ j entendis ouvrh* la porte de cette loge^ sur laquelle j'avais prest que constamment les yeux fixés^ Marguerite parut»

|4g LA OAm

Elle passa tout de suite sur le devant^ chercha à' rorchestre^ m'y vît et me remercia du regard.

Elle était merveilleusement belle ce soir-là,

Étâis-je la cause de cette coquetterie ? M'aimaii-ellô assez pour croire que plus je la trouverais belle, plus je serais heureux! Je Tignorais encore; mais si telle avait été son intention^ elle réussissait^ car lorsqu'elle se montra^ les têtes ondulèrent les unes vers les autres^ et racteur^ alors en scène^ regarda lui-même celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.

Et j'avais la clef de Tappartement de cette femme^ el dans trois ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.

On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes entretenues ; ce qui m'étonne^ c'est qu'ils ne fassent pas pour elles vingt fois plus de folies. H faut avoû* vécu^ comme moi^ de cette vie-là^ pour savoir combien les petites vanités de tous les jours qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque nous n'avons pas d'autre mot, l'anïour qu'il a pour elles.

Prudence prit place ensuite dans la loge, et un hemme que je reconnus pour le comte de G... s'assit au fond.

A sa vue, un froid me passa sur le cœur.

Sans doute Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par la présence ]q cet honune dans

AUX GAMÉLUS. 14*7

sa ioge^ cai elle me sourit de nouveau^ et^ tournant le dos au comte^ elle parut fort attentive à la pièce. Au troisième entr'acte^ elle se retourna^ dit (feux mots ; le comte quitta la loge, et Marguerite me ât signe de venir la Toir.

— Bonsoir, me dit-elle quand f entrai, et eHe me tendit la main.

— Bonsoir, répondis-je en m'adresaant à llarguerite et à Prudence.

— Asseyez-vous.

— Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que H. le comte de G... ne va pas revenir?

— Si ; je Tai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions causer seuls un instant. Madame Duvemoy est dans la confidenoe.

— Oui, mes enfants, dit celle-el ; mais soyei tranquilles, je ne dirai rien.

— Qu'avez-vous donc ce sonrf dit M^uerite en se (evant et en venant dars Tomlnre de la loge m'embrasser sur le front.

— Je suis un peu souffranL

-^ Il faut aller veus coucher, reprit-elle avec cet ak Ironique si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.

-Oùî

— Cheavous.

<»- Vous savez bien que je n'y dormirai pas.

«-- Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici

|4Q LA OAm

Elle passa tout de suite sur le devant^ chercha à' Torchestre^ m'y vît et me remercia du regard.

Elle était inerveilleusement belle ce soir-là.

Étâis-je la cause de cette coquetterie ) M'aimail^elld assez pour croire que plus je la trouverais belle, plus je serais heureux! Je Tignorais encore; mais si telle avait été son intention^ elle réussissait^ car lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et racteur, alors en scène, regarda lui-même celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.

Et j'avais la clef de Tappartement de cette fenune, el dans trois ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.

On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices ei des fenunes entretenues ; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles vingt fois plus de folies. H faut avou* vécu, comme moi, de cette vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elles.

Prudence prit place ensuite dans la loge, et uu hemme que je reconnus pour le comte de G... s'assit au fond.

A sa vue, un froid me passa sur le cœur.

Sans doute Marguerite s'apercevait de Timpression ^^roduite sur moi par la présence le cet honune dans

AUX GÀUÉUJUI. 14"]

sa ioge^ cai elle me sourit de nouveau^ et^ tournant le dos au comte^ elle parut fort attentive à la pièce. Au troisième entr'acte^ elle se retourna^ dit deux mots ; le oomte quitta la loge^ et Marguerite me fit signe de venir la voir.

— Bonsoir^ me dit-elle quand j'entrai^ et eBe me tendit la main.

— Bonsoir^ répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.

— Asseyez-vous.

— Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que H. le comte de 6... ne va pas revenir ?

— Si ; je Tai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions causer seuls un instant. Madame Duvemoy est dans la confidenoe.

— Oui^ mes enfants^ dit celle-ci ; mais soyet traii> quillee, je ne dirai rien.

— Qu'avez-vous donc ce soir ! dit Marguerite en se levant et en venant dars Yornibre de la loge m'embra»ser sur le front.

— Je sds un peu sooffranL

— Il faut aller v«us coucher^ reprit-elle avec cet aii Ironique si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.

-Oùî

— Cheivous.

<- Vous savez bien que je n'y dormirai pas.

— AlorS; il ne faut pas venii* nous faire la moue ici

parce que vous avec vu on homme dans ma loge;

— Ce n'est pas pour cette raison.

— Si £ait^ je m'y connais^ et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de cela. Vous viendrez après le spectade chez Prudence^ et vous y resterez jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous t

— Oui.

Est-ce que je pouvais désobéir ?

— Vous m'aimez toujours ? reprit-elle* •-«- Vous me le demandez 1

r— Vous avez pensé à moit r- Tout le jour.

— Savez-vous que je crains décidément de devoir amoureuse de vous ? Demandez plutôt à Prudence.

— - Ah 1 répondit la grosse fille^ c'en est assommant.

— Maintenant^ vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer^ et il est inutile qu'il vous trouve id.

— Pourquoi!

— Parce que cela vous est désagréable de le voir.

— Non ; seulement si vous m'aviez dit désirer \ems au Vaudeville ce soir^ j'aurais pu vous envoyer cette logi aussi bien que lui.

— Malheureusement^ il me Ta apportée sans que je la lui demande^ en m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très-bien^ je ne pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où j'allais

AUX CAMÊLlifl. 149

pour que vous me vimei, et parce que moi-même j V vais du plaisir à vous revoir plus tdt^ mais puisque c'est ainsi que vous remerciez^ je profiterai de la leçon.

— J'ai tort^ pardonnez-moi.

— ^ À la bonne heure^ retournez gentiment à votre: place^ et surtout ne faites plus le jaloux.

Elle m'embrassa de nouveau^ et je sortis.

Dans le couloir^ je rencontrai le comte qui revenait.

Je retournai à ma stalle.

Ai»rès tout^ la présence de H. de G... dans la loge de Marguerite était la chose la plus simple. Il avait été son amant^ il lui apportait une loge^ il raccompagnait au spectacle^ tout cela était fort naturel^ et du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Harguœite^ il me fallait bien accepter ses habitudes.

Je n'en fus pas moins très-malheureux le reste de la soirée^ et j'étais fort triste en m'en allant^ après avoir vu le comte^ Prudence et Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.

Et cependant un quart d'heure après j'étais chez Prudence. Elle rentrait à peine.

^ Vous êtes venu presque aussi vite que nous> me dit Pmdence.

^50 LA DASÏK

•— Oui^ répondis-je machinalement. Où est M rgue rite t

— Chez elle.

— Toute seule?

— Avec M. de G.

le me promenai à grands i>as dans le salon.

— Eh bien ! qu'avez- vous î

— Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre id que M. de G.. sorte de chez Marguerite ?

— Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte. M. de G. «a été longtemps avec elle^ il lui a toujours donné beaucoup d'argent ; il lui en donne encore. Marguerite dépense plus de cent mille firançs par an; elle a beaucoup de dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande^ mais elle n'ose pas toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par an au moins. Hai^erite vous aime bien^ mon cher ami^ mais votre liaison avec elle^ dans son intérêt et dans le vdtre^ ne doit pas être sérieuse. Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous soutiendrez le luxe de cette fillelà ; ils ne suffiraient pas à l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est^ pour une bonne fille spirituelle et jolie ; soyez son amant pendant un mois^ deux mois; donnez-lui des bouquets^ des bonbons et des loges ; mais ne vous mettez rien de plus en

AUX CAMÉLUS. 151

tête> et ne lui faites pas des scènes de jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire ; Marguerite n'est pas une vertu. Vous lui plaisez^ vous Taimez bien^ ne vous inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible 1 vous avez la jlm agréable maltresse de Paris 1 Elle vous reçoit dans un appartement magnifique^ elle est couverte de diamants^ elle ne vous coûtera pas un sou^ si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que diable 1 vous en demandez trop.

^ Vous avez raison^ mais c'est plus fort que moi^ l'idée que cet homme est son amant me fait un mal affreux.

— D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant t c'est un homme dont elle a besoin, voilà tout.

Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa porte ; 3 est venu ce matin, elle n'a pas pu fah*e autrement que d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. 11 Ta reconduite, il monte un instant chez elle, il n'y reste pas puisque vous attendez ici. Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien le duc t

— Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et rapproche rhomme qui y consent, même par amour, de ceux qui^ un étage plus bas, font un inétier de ce consentemeni et un profit de ce métier.'

— Ah ! mon cher, que vous êtes arriéré ! combien en ai-je vus^ et des plus nobles^ des plus élégantSj des plus riches^ faire ce que je vous conseille^ et cela^ sans efforts^ sans honte^ sans remords ! Hais cela se voit tous les jours. Hais comment voudriez-vous que les femmes entretenues de Paris fissent pour soutenir le trdn qu'elles mènent, si elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois t n n'y a pas de fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux dépenses d'une femme comme Harguerite. Une fortune de cinq cent mille francs de rente est une fortune énorme en France ; eh bien ! mon cher ami, cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici pourquoi : Un homme qui a un pareD revenu a une maison montée, des chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis ; souvent il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que sais-je, moi 1 Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an il ne peut pas donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien 1 d'autres amours complètent la dépense annuelle de la femme. Aivec Harguerite, c'est encore plus commode ; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche i dh millions, dont la femme et la fille sont mortes, qiû n'a plus que des neveux riches eux-mêmes, qui iui donne tout ce qu'elle veut sans rien lui demander en

AUX GAMtUAS. 153

échange ; mais elle ne peut pas lui demander plus de soixante à soixante-dix miUe francs par an^ et je suis sûre que si elle lui en demandait davantage^ malgré sa fortune et rajBTection qu'il a pour elle^ il le lui refuserait.

Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rentes à Paris^ c^est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils fréquentent^ savent trèsbien^ quand ils sont les amants d'une femme comme Marguerite^ qu'elle ne pourrait pas seulement payer son appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Us no lui disent pas qu'ils le savent^ ils ont l'air de ne rien voir^ et quand ils en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout^ ils se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyezvous que la femme leur en soit reconnmssante? Pas le moins du monde. Au contraire^ elle dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que pendant qu'elle était avec eux^ elle perdait de l'argent. Ahl vous trouvez tous ces détails honteux^ n'est-ce pas? ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon^ que j'aime de tout mon cœur^ je vis depuis vingt ans parmi les femmes entretenues^ je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent^ et je ne voudrais pas vous voir prendre au sérieux le ca* price qu'une jolie fille a pour vous.

Puis, outre cela^ admettons^ continua Prudence^ que Marguerite vous aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et

— Ah ! mon cher, que vous êtes arriéré ! combien en ai-je vus^ et des plus nobles^ des plus élégantai» des plus riches^ faire ce que je vous conseille^ et cela^ sans efforts^ sans honte, sans remords ! Hais cela se voit tous les jours. Hais comment voudriez-vous que les femmes entretenues de Paris fissent pour soutenir le trdn qu'elles mènent, si elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois t n n'y a pas de fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux dépenses d'une femme comme Harguerite. Une fortune de cinq cent mille francs de rente est une fortune énorme en France ; eh bien 1 mon cher ami, cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici pour* quoi : Un homme qui a un pareD revenu a une maison montée, des chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis ; souvent il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que sais-je, moi 1 Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an il ne peut pas donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien ! d'autres amours complètent la dépense annuelle de la femme. Aivec Harguerite, c'est encore plus commode ; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche i dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qiû n'a plus que des neveux riches eux-mêmes, qui iui donne tout ce qu'elle veut sans rien lui demander en

AUX GAMtUAS. 153

échange ; mais elle ne peut pas lui demander plus de soixante à soixante-dix miUe francs par an^ et je suis sûre que si elle lui en demandait davantage^ malgré sa fortune et rajBTection qu'il a pour elle^ il le lui refuserait.

Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rentes à Paris^ c^est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils fréquentent^ savent trèsbien^ quand ils sont les amants d'une femme comme Marguerite^ qu'elle ne pourrait pas seulement payer son appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Us no lui disent pas qu'ils le savent^ ils ont l'air de ne rien voir^ et quand ils en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout^ ils se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyezvous que la femme leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire^ elle dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que pendant qu'elle était avec eux^ elle perdait de l'argent. Ahl vous trouvez tous ces détails honteux, n'est-ce pas? ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que j'aime de tout mon cœur, je vis depuis vingt ans parmi les femmes entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne voudrais pas vous voir prendre au sérieux le car price qu'une jolie fille a pour vous.

Puis, outre cela, admettons, continua Prudence,

que Marguerite vous aime assez pour renoncer au

comte et au duc, dans le cas où celui-ci s'apercevrait

de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et

lui^ le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? quand la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que feriez-vous pour la dédomïxiager de ce que vous lui auriez fait perdre ? Rien. Vous i*auricz isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle serait oubliée. Ou vous seriez un honune ordinaire, alors, lui jetant son passé à la face^ vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère certaine ; ou vous seriez un honnête homme, et vous croyant forcé de la garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur inévitable, car cette liaison excusable chez le jeune homme, ne l'est plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de l'homme. Croyezm'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.

C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.

— Allons, allons, me dit-elle, chassez' moi ces nuiuvaises théories, et riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on la regarde. Tenez,

^riX CAHÊLIAs. lA

consultez ¥Otre «mi Gaston^ en voilà na c|iii me fait Veffet de comprendre l'anM>ur comme }e le comjifends. Ce dont il faut que vous soyez convaincu^ saxus cnifti vous deviendriez un garçon insipide^ c'est qpi'il y a à côté d*ici une belle QRe qui attend impatienmient que l'homme qui est chez elle s'en aille^ qui pense à voos^ qui vous garde sa nuit et qui vous aime^ j'en suis certaine. Maintenant venez vous mettre à la fenêtre avec moi^ et regardons partir le comte qui ne va pas tasrder à nous laisser la place.

Prudence ouvrit une fenêtre, et nous noua accoudftmes à côté l'un de l'autre sur le bekon.

Elle regardait les rares passants^ moi je révais.

Tout ce qu'elle m*avait dit me bourdonnait dans la tète^ et je ne pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mm Pamoor réel que f ava» pour Marguerite avait peine & s'accommoder de cette rff9on4à. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient retourner Prudence^ et hn faisaient hausser les épaules comme on médecin qui désespère d'un malade.

a Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte^ disjM-je en moi-même^ per fe rapidité des sensations I ie ne connais Marguerite que depuis deux jours, elle n'est ma maîtresse que d^NÂs hier, et elle a déjà tdlemem envahi ma pensée, mon cœur et ma vie^ que la visite de ce cmnte de 6... est on malheur pour moi-

Enfin le comte sortit^ remonta dans sa voiture et disparut. Prudence ferma sa fenêtre.

i^.t LA DA3i3

lui^ le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme^ c'est incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous ? quand la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que feriez-vous pour la dédomxXiager de ce que vous lui auriez fait perdre ? Rien. Vous i*auricz isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle serait oubliée. Ou vous séries un honune ordinaire, alors, lui jetant son passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites qu'agir comme ses autres amants, et vous Tabandonumez à une misère certaine ; ou vous seriez un honnête honune, et vous croyant forcé de la garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur inévitable, car cette liaison excusable chez le jeune homme, ne Pest plus chez rhomme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de l'honmie. Croyezm'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles valent, les fenmies pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.

C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.

— Allons, allons, me dit-elle, chassez* moi ces nuiuvaises théories, et riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on la regarde. Tenez,

^nX CAMÊLUs. lA

consultez votie «mi Gaston^ en ¥oilà na c|iii me fait Veffet de comprendre l'anM>ur comme |e le comprends. Ce dont il faut que vous soyez convaincu^ sans aofti vous deviendriez un garçon insipide^ c'est qu'il y a à côté d*ici une belle fille qui attend impatiemment que l'homme qui est chez elle s'en aille^ qui pense à voos^ qui vous garde sa nuit et qui vous aime^ j'en suis certaine. Haântenant venez vous mettre à la fenêtre avec moi^ et regardons partir le comte qui ne va pas tasrder à nous laisser la place.

Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudftmes à côté l'un de l'autre sur le bekon.

Elle regardait les rares passants, moi je révais.

Tout ce qu'elle m*avait dit me bourdonnait dans la tète^ et je ne pouvais m'empècher de convenir qu'elle avait raison; mm Pamoor réel que j^avais pour Marguerite avait peine & s'accommoder de cette rffson4à. Aussi poussais*je de temps en temps des soupirs qui faisaient retourner Prudence, et hn faisafeaC hausser les épaules comme on médecin qui désespère d'un malade.

a Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disjM-je en moÎHcnéme, per fe rapidité des sensaiionsl ie ne connais Marguerite que depuis deux jours, elle n'est ma maîtresse que d^NBS hier, et elle a déjà tdlemem envahi ma pensée, mon qœur et ma vie, que la visite de ce cmnte de G... est on malheur pour moi-

Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence ferma sa fenêtre.

156 LA DAin

Au même moment^ Marguerite nous ajqpelait.

— Venez vUe, on met la table^ disait-elle^ nom allons souper.

Quand j'entrai chez eDe^ Marguerite courut à moi^ me sauta au cou et m'embrassa de toutes ses forces.

— Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.

— Non^ c'est fini^ répondit Prudence^ je Im ai fait de la morale^ et il a promis d'être sage.

— A la bonne heure 1

Malgré moi^ je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait : quant à Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.

On se mit à table.

Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui demander autre chose ; que bien des gens seraient heureux à ma place^ et que, comme le berger de Vii^ile» je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un dieu ou plutôt qu'une déesse me&isait.

J'essayai donc de mettre en pratique les théories de Prudence, et d'être aussi gai que mes deux compe^ gnes; mais ce qui chez elles était nature, chez moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel eUep se trompèrent, touchait de bien près aux larmes.

Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Margua» rite. Elle alla, comme eDe en avait l'habitude, s'asseoir

AUX CAMÉLIAS. ol

sur son tapis devant le feu^ et regarder d'un air triste la flamme du foyer.

Elle songeait 1 A quoi? je l'ignore; moi^ je la regardais avec amour et presque avec terreur en pensant à ce que j'étais près de souffrir pour elle.

— Viens f asseoir près de moi^ me dit-elle tout à coup.

Je me couchai à son cdté.

— Sais-tu à quoi je pensais?

— Non.

— A une combinaison que j'ai trouvée. - — Et quelle est cette combinaison ?

— Je ne puis pas encore te la confier^ mais je puis te dire ce qui en résulterait. H en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre^ je ne devrais plus rien^ et nous irions passer ensemble Tété à la campagne.

— Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?

— Non. n faut seulement que tii m'aimes comme je f aime^ et tout réussira.

— Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison!

— Oui.

— Et vous l'exécuterez seule ?

— Hoi seule aurai les ennuis^ me dit Marguerite avec on sourire que je n'oublierai jamais^ mais nous partagerons les bénéfices.

Je ne pus m'empdcher de rougir à ce mot de béné-

158 LA DAUB

fices; je me rappelai Hanon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...

ie répondis d'mi ton un peu dur et en me ksvaaA :

— Vous me permettrez^ ma chère Marguerite^ de ne partager les bénéfices que des entreprises que je caa^M et que j'exploite moi-même*

— Qu'est-ce que cela signifie!

— Cela signifie que je soupçonne fort M* le comte de 6... d'être votre associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges ni les bteéfices.

— Vous êtes im enfant. Je croyus que vous m'aimiez^ je me suis trompée^ c'est bien.

Et en même temps elle se leva^ ouvrit son pisno el se remit à jouer l'Invitation à la valse jusqu'à ce fameux passage en majeur qui l'arrêtait toujocsn.

Était-ce par habitude^ ou pour me rappeler le jour où nous nous étions connus? Tout ce que je sais, cTest qu'avec cette mélodie les souvenirs me revinreol^ et que^ m'approchant d'elle^ je lui pris la tête entie mes

mains et Fembrassai.

— Vous me pardonnez t lui dis-je.

— Vous le voyez bien^ me répondit-elle ; mais remarquez que nous n'en souunes qu'au second jour^ et que déjà i'ai quelque chose à vous pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d*obéissance aveugle.

— Oue voulei-vous^ Marguerite 1 je vous aima ttop,

AUX GAUÈLIAS. 159

et je suis jaloux de la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à Fheure me rendrait fou de ioie^ mais le mystère qui précède Texécution de ce projet me serre le cœur.

— Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et en me regardant avec son charmant sourire auquel il m'était impossible de ré^ sister; vous m'aimez, n'est-ce pas, et vous seriez heureux de passer trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule ; moi aussi, je serais heureuse de cette solitude à deux, non-seulement j'en serais heureuse, mais j'en ai besoin pour ma santé, je ne puis quitter Paris pour un si long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme comme moi sont toujours très-embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen de tout concilier, mes affaires et mon amoiur pour vous, oui, pour vous, ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! et voilà que vous prenez vos grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfaiit, rappelezvous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de rien. — Est-ce convenu, voyons!

•— Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.

— Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier ; cela vient, mon ami, de ce que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre

460 LA DAHB

si heureuse^ ne me brûle pas^ elle m'ennuie^ et alors j'ai des aspirations soudaines vers une existence phis calme qui me rappellerait mon enfonce. On a tooîours eu une enfance^ quoi que Ton soit devenue. Oh I soyez tranquille^ je ne vais pas vous dire que je sms la fille d'un colonel en retraite et que j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis ime pauvre fille de la campagne^ et je ne savais pas écrire monnom il y a six ans. Yous voilà rassuré^ n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à voiis le premier que je m'adresse pour partager la joie du désir qui m'est venu! Sans doute parce que j'ai reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous^ tandis que les autres ne m'ont jamais aimée que pour eux.

J'ai été bien souvent à la campagne^ mais jamais comme j'aurais voulu y aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur focile, ne soyez donc pas méchant^ et accordez-le-moi. Dites-vous ceci : Elle ne doit pas vivre vieille^ et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour elle la première chose qu'elle m'a demandée^ et qu'il était si facile de faire.

Que répondre à de pareilles paroles^ surtout avec le souvenir d'ime première nuit d'amour^ et dans Pattente d'une seconde t

Une heure après Je tenais Marguerite dans mesbras^ et elle m'eût demandé de conunettre un crime que je lui eusse obéi.

A six heures du matin je partis^ et avant de partir Je lui dis:

— A cesoir*.

AUX CAMÊUAB. 161

Elle m'embrassa plus fort^ mais elle ne me répondit pas.

Dans la journée^ je reçus mie lettre qui contenail ces mots :

c Cher enfant^ je suis un peu souffrante^ et le méc decin m'ordonne le repos. Je me coucherai de bonne c heure ce soir et ne vous verrai pas* Mais^ pour vous f récompenser^ je vous attendrai demain à midi, ie c vous aime. »

Mon premier mot fut : Elle me trompe l

Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme pour que ce soupçon ne me boii^ leversftt point.

Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours avec Marguerite^ et cela m'était arrivé souvent avec mes autres maîtresses^ sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc l'empire que cette femme prenait sur ma vie?

Alors je songeai^ puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir comme de coutume. De cette façon je saiu*ais bien vite la vérité, et si je trouvais un homme, je le souffletterais.

En attendant j'allai aux Oiamps-ÉIysées. J'y restai quatre heures. Elle ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait l'habitude d'aller. Elle n'était dans.aucun*

A onze heures, je me rendis rue d'Antin.

ICI LA DAJUJI

11 n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite* Je sonnai néanmoins.

Le portier me demanda où j'allais.

^ Chez mademoiselle Gautier^ lui dis^e.

— Elle n'est pas rentrée.

— Je vais monter l'attendre*

— n. n'y a personne chez elle.

Évidemment c'était là une oonsigne que je pouvais forcer puisque j'avais la clef^ mais je craignis un esclandre ridicule^ et je sortis.

Seulement^ je ne rentrai pas chez m<H^ je ne pouvais quitter la rue^ et ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que j'avais encore quelque chose à apprendre^ ou du moins que mes soupçons allaient se confirmer.

Vers minuit^ un coupé que je connaissais bien ifarrêta devant le numéro 9.

Le comte de G... en descendit et entra dans la

maison^ après avoir congédié sa voiture.

Un moment j'espérai que^ comme k tmoi, oa allail lui dire que Marguerite n'était pas chez elle^ et que j'allais le voir sortir; mais à quatre heures du nuiUn j'attendais encore.

J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois^ en comparaison de ce que je souffris cette nait-là>

401 CAJUftUAft. m

Rentré chez moi^ je me mis à pleurer comme u& enfant. II n'y a pas d'homme qui n'ait été trompé au moins ime fois^ et qui ne sache ce que Ton souffre.

Je me dis^ sous le poids de ces résolutions de la fièvre que Ton croit toujours ^."ei*' Ik lorce île* qu'il me fallsdt rompre inmiédiatement avec cet amour^ et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir ma place, retourner auprès de mon père et de ma sœur^ double amour dont j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.

Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi je partais. Seul, im honune qui n'aime décidément plus sa maîtresse la quitte sans lui écrire.

Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.

J'avais eu affaire à une fille semUable à toutes les filles entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce que cette rupture me faisait souflWr, et void ce que je lui écrivis de mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans les yeux:

Htl LA DAUS

11 n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Margoente. Je sonnai néanmoins.

Le portier me demanda où j'allais.

^ Chez mademoiselle Gautier^ lui dis-je.

— Elle n'est pas rentrée.

— Je vais monter l'attendre.

— n, n'y a personne chez elle.

Évidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais la clef^ mais je craigms on esclandre ridicule^ et je sortis.

Seulement^ je ne rentrai pas chez moi^ je ne poovais quitter la rue^ et ne perdais pas des yeux la noAiscm de Marguerite. Il me semblait que j'avais enoinre quelque chose à apprendre^ ou du moins que mes soupçons allaient se confirmer*

Vers minuil^ un coupé que je connaissais bien ifarrêta devant le numéro 9.

Le comte de G... en descendit et entra dans b maison^ après avoir congédié sa voiture.

Un moment j'espérai que, comme k mœ^ <m allail lui dire que Marguerite n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre heures du naatin j'attendais encore.

J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'esl rien, je crois, en comparaison de ce que je souffiris cette nuit-là>

401 CAJUftUAft. Ht

Rentré chez moi^ je me nus à pleurer comme un enfant. II n'y a pas d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois^ et qui ne sache ce que l'on souffre.

Je me dis^ sous le poids de ces réso lutions de la fièvre que l'on croit toujoi^^ ^.•5'^' îk loi^ Je* qu'il me fallait rompre immédiatement avec cet amour^ et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir ma place^ retourner auprès de mon père et de ma sœur^ double amour dont j'étais certain^ et qui ne me tromperait pas^ lui.

Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi je partais. Seul^ un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la quitte sans lui écrire.

Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.

J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles entretenues^ je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce que cette rupture me faisait souffrir, et void ce que je lui écrivis de mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans les yeux:

« Ha chère Mai^erite^ ;

« J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de diose. J'ai été à onze heures du soir demander de vos nouvelles, et Ton m'a répondu que vous n'éUei pas rentrée. H. de 6... a été plus heureux que moi, car il s'est présenté quelques instants après^etàquatre heures du matin il était encore chez vous.

« Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuiei 4Uti je vous ai fait passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que je vous dois.

c Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourdlmi, mais je compte retourner près de mon père.

c Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni riche pour vous aimer comme je le voudrais^ ni pauvre pour vous aimer comme vous le voudriez. Oublions donc, vous, im nom qui doit vous être à peu près indifférent, moi, im bonheur qui me devient impossible.

« Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous être utile, si vous êtes souvent ma* lade comme vous Tétiez hier, i

Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans ime impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux.

Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la peine à Marguerite me calma un peu. J'ea-

AUX CAKÉLUg. 165

sayai de m'enhardir dans les sentiments qu'elle affectait^ et quand à huit heures^ mon domestique entra chez moi^ je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite.

*- Faudra-t-il attendre une réponse? me demanda Joseph (mon domestique s'appelait Joseph,comme tous les domestiques).

— Si l'on vous demande s'il y a une réponse^ vous direz que vous n'en savez rien^ et vous attendrez.

le me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.

Pauvres et faibles que nous sommes i

Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation extrême. Tantôt^ nie rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi.^ je me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente^ quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas H. de 6... qui me trompait^ mais moi qui trompais M. deG...; raisonnement qui permet à bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantdt^ me rajqpelant les serments de cette fille^ je voulais me convaincre que ma lettre était trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi âncère que le mien. Puis^ je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire^ d'aller chez elle dans la joiumée^ et que^ de cette fa* çon^ j'aurais joui des larmes que je lui aurais fait répandre.

IGli LA DAV&

Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt k croire Fexcuse qu'elle me domMniti

Joseph revint.

— Eh bien î lui dis-je.

— Monsieur, me répondit-il, madame était oottehéa et donnait encore, mais dès qu'elle sonnera, oa loi remettra la lettre, et s'il y a une réponse on Pqqportera. .

Elle dormait I (

Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chMdMr j cette lettre, mais je me disais toujours :

— On la lui a peut-être déjà remise, et j'auraii Pair de me repentir.

Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qaTèDa me répondit approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.

Dix heures, onze heures, midi sonn&reni.

A midi, je fus au moment d'aller au^eodAapivM^ i comme si rien ne s'était passé. Eafini, je ne asMii | qu'imaginer pour sortir du cercle da fer qui m'ébal^ f

gnaii. |

A une heure j'attendais enowe. i

Alors je crus, avec celte superstitiem des i^ens qui [ attendent, que si je sortais un peu, à mon retoor je j trouverab une réponse. Les réponses impatiemment ' attendues arrivent toujours quûid on r'est pas cfaei T soi, '

AVX GAMÊLUS. i^^

Je sortis donc sous prétexte d'aller déjeuiier*

Au lieu de déjeuner au café Foy^ au coin du boulevard^ comme j'avais Phabitude de le faire^ /e préférai aller déjeuner au Palais-Royal et passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une fensme^ je croyais voir Nanine mc'apportant uae réponse. Je passai rue d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnmre. J'arrivai au Palais-Royal^ j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me ser^ vit ce qu'il voulut^ car je ne mangeai pas.

Malgré moi^ mes yeux se fixaient toujours sur la pendule*

Je rentrai^ convaincu que j'allais trouver une lettre d^ Marguerite*

Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique* Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.

Si Marguerite avait dft me répondre^ elle m'eût répondu depuis longtemps.

Alors je me mis à regretter les termes de ma lettre; l'aurais dû me taire complètement^ ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son inquiétude ; car, ne me voyant pas venir au rendex-vous donné la veille, elle m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seiUcment j'eusse ctti les lui donner. D. cette façon^ elle n'eût pu faire autrement que de se disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je {îorJ.ais déjà que quelques raistns qu'elle m'eût objeo*

168 LA DAUK

tées^ je les aurais crues et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.

i'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-mèoM chei moi ; mais les heures se passèrent et elle ne visA pas.

Décidément Marguerite n'était pas comme toutes les femmes; car il y en a bien peu qm, en recevant une lettre semblable à celle que je venais d'écrire^ ne répondent pas quelque ^chose.

A cinq heures^ je courus aux Champs-Elysées.

— Si je la rencontre^ pensais-je, j'affecterai un air indifférent^ et elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.

Au tournant de la rue Royale^ je la vis passer dans sa voiture ; la rencontre fut si brusque que je pftlis. J'ignore si elle vit mon émotion; moi^ j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.

Je ne continuai pas ma promenade aux Cihampe- Élysées. Je regardai les afTiches des théfttres^ car j'avais encore une chance de la voir.

n y avait une première représentation au Palais- Royal. Marguerite devait évidemment y assister.

J'étais au théfttre à sept heures.

Toutes les loges s'emplirent; mais Marguerite né parut pas.

AlorS; je quittai le Palais-Royal et j'entrai dans tous les thé&tresoù elle allait le plus souvent^ au Vaudeville» aux Variétés^ à l'Opéra-Comique.

AUX GAMiLUS. 168

EUe n'hait nuUe part.

Ou ma lettre lui avait Mi trop de peine pour qu'elle 6'occupftt de spectacle^ ou elle craignait de se trouver avec moi» et voulait éviter une explication.

Voilà ce que ma vanité me soufDait sur le boulevard^ quand je rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais.

— Du Palais-Royal.

— Et moi de TOpéra^ me dit-il ; je croyais môme vous y voir.

— Pourquoi t

— Parce que Marguerite y était.

— Ah! eliey était! ,

— Oui.

— Seule!

— Non, avec une de ses amies.

— VoUà tout!

— Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est allée avec le duc. A chaque instant je croyais vous voir paraître. Il y avait à cdté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et j'étais convaincu qu'elle était louée par vous.

— Hais pourquoi irais-je où Marguerite va?

— Parce que vous êtes son amant, pordieu !

— Et qui vous a dit cela!

— Prudence, que j'ai rencontrée hier, le vous en

170 LA OAIiB

félicite^ mon cher ; c'est une"jolie matiresse que n'a pas qui veut. Gardez*la^ elle vous fera honneui*.

Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités étaient ridicul 38.

Si je Tavab rencontré la veille et qu'il m'eût parié ainsi, je n'eusse certainement pas écrit la sott« lettre du matin.

Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Uarguerite que j'avais à lui parler ; mais je craignis que pour se venger elle ne me répondit qu'elle ne pouvait pas me recevoh*, et je rentrai cbei moi après être passé par la rue d'Antin.

Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.

Rienl

Elle aura voulu voir si je ferais quelque nonvdie ^démarche et si je rétracterais ma lettre aujourd'hui^ me dis-je en me coucbâiit, mais voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain.

Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand en laissant suivre aux choses leur véritable cours^ j'aurais dùôtre auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je n'avais entendus que deux fois, et qui me brû-. laient les oreilles dans ma solitude.

Ce qu'il y avait d'afifreux dans ma situation, c'est que le raisonuement me donnait tort ; en effet, tout

icx camëuj^s. ni

me disait que Marguerite m'aimait. D'abord, ^efirujel de passer un été avec moi seul à la campa^e^ puis cette certitude que rien ne la forçait à être ma maltresse, puisque ma fortime était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y avait donc eu chez elle que Tespérance de trouver en moi une affection sincère, capable de la reposer des anu>urs mercenures au milieu desquelles elle vivait^ et dès le second jour je détruisais cette espérance^ et je payais eu ironie impertinente Tamour accepté pendant deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule^ c'était indélicat. Avais-je seulement payé cette femme^ pour avoir le droit de blâmer sa vie^ et n'avais-je pais Tair^ en me retirant dès le second jour^ d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de son dîner? Gomment! il y avait trente-six heures que je connaissais Marguerite ; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant^etje faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle partageât pour moi^je voulais avoir tout à moi seul^ et la contraindre à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m*avait écrit qu'elle était souffrante^ quand elle eût pu me dire tout crûment^ avec la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure

172 LA DAHB

qu'elle m'indiquait^ je faisais TOthello^ Je TespioimaiSy et je croyais la punir en ne la voyant plus. Hms eHe devait être enchantée au contraire de cette séparation mais elle devait me trouver souverainement sol, et son silence n'était pas même de la rancune; c*était du dédain.

J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui. laissât aucun doute sur ma générosité, et qd m'eût permis, la traitant comme une fille entretenue, de me croire quitte avec elle ; mais j'eusse cru offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si court qu'eût été ce bonheur.

Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais prêt à aller dire à Marguerite.

Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j^avais la fièvre; il m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.

Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait encore à me recevoir.

Mais, vous le savez^ on retarde toujours un parti décisif : aussi, ne pouvant rester ohez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai d'un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre

pourrait mettre sur le compte du hasard, dans le cas où i] réussirait.

Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi elle devait cette visite matinale.

Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que j'étms sorti de bonne heure pour aller retenir une place à la diligence de C où demeurait mon père.

— Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce beau temps-là.

Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.

Hais son visage était sérieux.

— Irez-vous dire adieu à Marguerite î reprit-elle toujours sérieusement.

— Non.

— Vous faites bien.

— Vous trouvez?

~- Naturellement. Puisque vous avez rompu avee elle, à quoi bon la revoir?

— Vous savez donc notre rupture ?

— Elle m'a montré votre lettre.

— Et que vous a-t-elle dit?

— Elle m'a dit : Ha chère Prudence^ votre protégé a'est pas poli : on pense ces lettres-là^ mais on ne los écrit pas.

— Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?

«74 LA DAHB

— En riant^ et elle a ajouté :

c n a soupe deux fois chez moi^ et fl ne me fait même pas de visite de digestion. »

Voilà Teffet que ma lettre et mes jalouses avaient produit. Je fus cruellement humilié dans la vanité de

mon amour.

— Et qu'a-t-elle fait hier au soirt

— eie est allée à l'Opéra.

— Je le sais. Et ensmte î

— Elle a soupe chez elle.

— Seule?

— Avec le comte de G..., je crois.

Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans tes habitudes de Marguerite.

C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent :

— Il fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.

— Allons^ je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour moi^ repris-je avec un sourire forcé.

— Et elle a grandement raison. Vous avez fiiit ce que vous deviez f aire^ vous avez été plus raisonnable qu'elle^ car cette fille-là vous aimait^ elle ne faisait que parler de vous^ et aurait été capable de quelque folie.

— Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu^ puisqu'ellt m'aime!

AUX CAHÈUAS; 175

— Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous ûmer. Puis les femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour^ jamais qu'on blesse leur amourpropre, etl'oii blesse toujours l'amour-propre d'une femme quand, deux jours après qu'on est son amant^ on la quitte, quelles que soient les raisons que Ton donne à cette rupture. Je connais Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.

— Que faut-il que je fasse alors !

— Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à vous reprocher l'im à l'autre.

— Mais si je lui écrivais pour lui demander pardonT

— Gardez-vous-en Men, elle^vous pardonnerait. Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.

Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et f écrivais à Marguerite :

c Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite c hier, qui partira demain si vous ne lui pardonnez, c voudrait savoir à quelle heure il pourra déposer son c repentir à vos pieds.

c Quand vous trouvera-t-il seule ? car, vous le savez, c les confessions doivent être faites sans témoins. »

Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph, qui remit la lettre à Marguerite elle* même, laquelle lui répondit qu'elle répondrait plus tard.

176 LA DAUB

Je ne sortis qu'un insiânt pour aller diner^ et à onia heures du soir je n'avais pas encore de réprase.

Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtempt et de partir le lendemain.

En conséquence de cette résolution^ eonvaineu que je ne m'endormirais pas si je ine couchais, je me mil à faire mes malles.

Il y avait à peu près une heure que Joseph et m nous préparions tout pour mon départ^ lorsqu'on sonna violemment à ma porte.

— - Faut-il ouvrir T me dit Joseph.

<— Ouvrez^ lui dis-je> me demandant qui pouvait venir à pareille heure chez mci, et n'osant croire que ce fût Marguerite.

— Monsieur^ me dit Joseph en rentrant, ce sont deoi dames.

— C'est nous, Armand, me cria une voix que je leconnus pour celle de Prudence.

Je sortis de ma chambre.

Prudence, debout, regardait les quelques curioditét le mon salon ; Marguerite, assise sur le cani^^, riê^ ehissait.

Quand j'entrai, j'all i à elle, je m'agenouillai, je W

AUX GAHÊLIA8. 177

pris les deux mains^ et^ tout ému^ je lui dis : Pardon ! Elle m^embrassa au front et me dit :

— - Voilà déjà trois fois que je tous pardonne. ^- J'allais partir demain.

— En quoi ma visite peut-elle changer votre réso> lution ? Je ne v 'ens pas pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens) Brce que je n'ai pas eu dans la journée le temps de vous répondre^ et que je n'ai pas voulu vous laisser croire que je fusse fftchée contre vous. Encore Prudence ne voulait-elle pas que je vinsse^ elle disait que je vous dérangerais peut-être.

— Vous^ me déraager^ vous^ Marguerite 1 et comment?

— Dame 1 vous pouviez avoir une femme chez vous^ répondit Prudence, et cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.

Pend:Jit cette observation de Prudence^ Marguerit«^ me regardait attentivement.

— Ma chère Prudence^ répondis-je^ vous ne savez pas ce que vous dites.

— C'est qu'il est très-gentil votre appartement, répliqua Prudence; peut-on voir la chambre à coucher I

— Oui.

Prudence passa dans ma chambre, mofns pour la visiter que pour réparer la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls^ Marguerite et moi.

— Pourquoi avez-vous amené Ppudence ? lui dii»^ alors.

I7S LA DÂilK

— Parce qu'elle était avec moi au spectacle^ et qu'eD partant d'ici je voulais avoir quelqu'un pour m'accom-

pagner.

— N'étais-je pas là î

— Oui; mais outre que je ne ^noulais pasvous d6ranger^ j'étais bien sûre qu'en venant jusqu'à ma porte vous me demanderiez à monter chez moi^ et, camme je ne pouvais pas vous l'accorder^ je ne voulais pas qœ vous partissiez avec le droit de me reprocher on refîu.

— Et pourquoi ne pouviez-veus pas me reoeivoirt

— Parce que je suis très-surveillée^ et que le mo0H dre soupçon pourrait me faire le plus grand tort.

— Est-ce bien la seule raison T

— S'il y en avait une autre^ je vous la dirais ; nous n'en sommes plus à avoir des secrets l'un pour Tautre.

— Voyons^ Marguerite^ je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en arriver à ce que je veux vous dire. Franchement^ m'aimez-vous un peu?

— Beaucoup.

— Alors, pourquoi m'avez-vous trompé î

— Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle oo telle, si j'avais deux cent mille livres de rentes^ que je fusse votre maltresse et que j'eusse tm autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander ^urquoi je vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier; î'ai quarante mille francs de dettes^ pas un sou de fortune, et je dépense cent miDe francs par an^

ACX CASfÊLIAS. 179

votre question devient donc oiseuse et ma réponse inutile.

— C'est juste^ dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de Marguerite^ mais moi je vous aime comme œi fou.

— Eh bien^ mon ami^ il fallait m'aimer un peu moma ou me comprendre un peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été libre^ d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier^ ou^. l'ayant reçu^ j/Q serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout à l'heure^ et je n'aurais pas à l'avenir d'antre amaiM que vous. J'ai cru un moment que je fourra me ckmner ce bonheur-là pendant six mois ;

TOUS ne Tavez pas voidu ; vous teniez à connattre les moyens^ eb ! mon Dieu^ les moyens étaient bien faciles ^ deviner. C'était un sacrifice plus grand que vous ne croyez cpe je faisais en les employant. J'aurais pu vous dire: f ai besoin de vingt mille bsncs ; vous étiez amoureux de moi^ vous les eussiez trouvés^ au rigque de me les reprocher plus tard , J'ai mieux aime ne rien vous devoir ; vous n'avez pas comi»ris cette déHeatesse^ car c'en est une. Nous autres^ quand nous avons encore un peu de cœuf , nous donnons aux mots et aux choses une extension et un développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que de la part d^ Margu^îrite Gautier le moyen qu'elle trouvait de payer ses dettes sans vous demander l'argent nécessaire poar cela était une délicatesse dont vous deviez piotiter 3an5 rm'i àbc:. Si vous ne m'aviez cimoue qu'aujoar-

IBO LA DAMB

û'tiUi, VOUS seriez trop heureux de ce que je tous jnomettraîs^ et vous ne me demanderiez pas ce que f ai fait avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction pour notre ftme aux dépens de notre corps^ et nous souffrons bien davantage quand^ aprës^ cette satisfaction nous échappe.

J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser les pieds^ consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa pensée^ à me donner un râle dans sa vie^ et que je ne me contentais pas encore de ce qu'elle me d(»mait^ je me demandais si le désir de l'homme a des bomea, quand^ satisfait aussi promptement que le mien Tavait été, il tend encore à autre chose.

— C'est vrai^ reprit-eUe ; nous autres créatures du hasard^ nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose^ tantôt pour une autre. U y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous^ il y en a d'aufzes qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices ; c'est sa seule distraction et sa seule excuse/Te me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme^ je te le jure; pourquoi î parce que me voyant cracher le sang tu m'as pris la main^ parce que tuas pleuré^ parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie^ mais j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste quand je toussais; c'est le seu^ être que j'aie aimé.

AUX CASi^raft. 18l

Quand il est mort, j'ai plus pieuré qu'à la mort de <? ma mère. H est vrai qu'elle m'avait battue pendants douze ans de sa vie. Eh bien ! je t'ai aimé tout de suite ^. autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu'on <; peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et ( nous serions incins ruineuses.

Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que j'avais pour toi que tout co que tu aurais pu me faire. C'était de la jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à midi, déjeuner avec toi, effacer enfin par ta vue une incessante pensée que j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.

Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles^ à tirer une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous n'avons naturnllementpas d'amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme iis le disent, mais pour leur vanité.

Pour ces gens -là, il faut que nous soyons gales quand ils sont joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont, L noué esi défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de'ruiner notre crédit.

Nous ne nous appartenons plu». Nous ne somme» plus des ôtres^ mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amies^ maïs ce %Gùi des amies comme Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de dépense que leur ftge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos amies ou {dutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne nous donneront qu'un conseil lucratif . Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu'dles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent de temps en temps se promener dans notre voiture eA venir au spectacle dans notre l(^e. Hles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent nos cadv^mires. Elles ne nous rendent jamais un service^ si petit qu'il soit, sans se le faire payer le double de oe qu'il vaut. Tu Tas vu toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais priée d'aller demander pour moi au duc^ elle m'a emprunté cinq cents franc» qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui ne sortiront pas de leurs cartons.

Nous ne pouvois donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un bonheur, c'était, *riste comme je le suis quelquefois, souffrante comme je le suis toujours, oje trouver un honoxae assez supérieur pour ne pas me demander compte de ma vio, et pour être l'a^ mant de mes impressions bien plus que de mon corps Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le dur

ÂOX CAMÉUAS. iS3

est vieux, et la viaillesse ne j^otége ai ne console. J'avais cru pouvoir accepter la vie qu'il me faisait ; mais que veu-tu } ye périssais d'ennui et pour faire tant que (f être consuxB^, autant se jetar dans un incendie que de s'asphyxier avec du charbon.

Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j^ai essayé de fabe de t(H l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante soKtude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais cekd qui devait être. Tu n'acceptes pas ce râle,tule rejettes comme indigne de toi, tu es un amaiit vulgaire ; fais eomme les autres, paye-moi et n'en parlons plus.

Marguerite, que cette longue confession avât fatiguée, se rejeta sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.

— Pardon, pardon, murmurai^je, j'avtts compris tout cela, mais je vouUds te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et ne nous souvenons que d'une chose : c'est que nous sommes l'un à l'autre, que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.

Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, ton chien ; mats au nom du ciel déchire la lettre que je f su écrite et ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.

Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe, et me la remettant, me dit avec un aourire d'une douceur

ineâ'abie :

iHA l DAKB

— Tiens, je te fa rapportais.

Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes ta main qui me la rendait.

En ce moment Prudence reparut.

~ Dites donc, Prudence, savez-vous ce cpi'il me d^ mande ? fit Marguerite.

— - n vous demande pardon.

— Justement.

— Et vous pardonnez ?

— Il le faut bien, mais il veut encore autre chosa;

— Quoi donc î

— n veut venir souper avec nous.

— Et vous y consentez t

— Qu'en pensez-vousî

— Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez 'de tête ni Tun ni Tautre. Hais je pense aussi que j'ai très-faim et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons.

— Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous ouvrirez ia porte, prenez ma def, et tâchez de ne plus la perdre.

J'embrassai Marguerite à f étouffer.

Joseph entra là-dessus.

— Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles sont faites.

Acx Camélias. ^^^

Entièrement?

Oui, monsieur.

Ï2i bien ! défaites-les ; je ne pars pas.

/aurais pu^ me dit Armand^ vous raconter en quelques lignes les commencements de cette liaison^ mais je voulais que vous vissiez bien par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés^ moij à consentir à tout ce que voulait Mai^erite^ Maq^erite^ à ne plus pouvoir vivre qu'avec moi.

C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je lui envoyai Manon Lescaut.

A partir de ce moment^ comme je ne pouvais changer la vie de ma maîtresse^ je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas laisser à mon es^ prit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais d'accepter^ car malgré moi^ j'en eusse conçu une grande tristesse. Aussi ma vie^ d'ordinaire si cahne^ revêtit-elle tout à coup une' apparence de bruit et de désordre. N'allez pas ctobe que^ si désintéressé qu'il soit^ l'amour qu'une fenune entretenue a pour vous ne coûte rien. Rien n'est cher conune les mille caprices de fleurs^ de loges, de soupers^ de parties de campagne qu^on ne peut jamais refuser à sa maltresse.

tSO LA DAUB

Comme je vous Tai dit^ je n'avais pas de forione. Mon père était et est encore receveur général à 6... Il a une grande réputation de loyauté^ grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer pour entrer en fonction. Cette recette hii donne quarante mille francs par an^ et depuis dix ans qu'il {% il a remboursé son cautionnement et s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est Phomme le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère^ en mourant^ a laissé six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis^ lorsque j'ai eu vingt et un ans^ il a. joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs^ m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très-heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une position soit dans le barreau, soit dans la médedne. Je suis donc venu à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et conune beaucoup de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort modestes; seulement, je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et je passais les quatre mois d'été ohez mon père, ce qui me faisaiten somme douze mille ii\Tes de rente et me donnait la réputation d^un bon fils. Du reste pas un sou de dettes.

Voilà où j'en étais quand je fis ia connaissance de Marguerite.

Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie

AUX CAUËLU8. 187

iiugnienta. Marguerite était d'une nature fort capricieuse^ et faisait partie de ces femmes qui n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions dont leur existence se compose. Il en résultait qu6 voulant passer avec moi le plus de temps possible^ elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait avec moi^ non pas chez elle^ mais chez quelque /restaurateur, ^it de Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir quatre ou cinq louis, ce qui fai sait deux mille cinq cents ou trois mille francs par mois, ce qui réduisait m(m année à trois mois et demi, et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter Marguerite.

Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éveth tHalité.

Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que ja vous raconte est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté des détails et toute la simplicité des développements.

Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de me faire oublier ma mattresse, il me fallait trouver un moyen de soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire. — Puis, cet amour me bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de Marguerite étaient des années, et que l'avais ressenti le besoin de brûler ces moments au fev

iSh LA DAMJK

(l'une passion quelconque^ et de les vivre tellemeiit vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.

Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital^ et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on joue partout. Autrefois^ quand on entrait à Frascali, on avait k chance d'y faire sa fortune : on jouait contre de rangent; et si Ton perdait, on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine sévérité pour le payement, on a presque certitude, du moment que Ton gagne une somme importante, de ne pis la recevoir. On comprendra facilement pourqum.

Le jeune peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands besoins, et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils mènent ; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci : ou ils gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort ridicule, ou ils perdent, et comme ils manquent déjà d'argent pour leur vie, à plus forte raison doivent41s en mani\\xev pour payer ce qu'ils ont perdu; ils ne payent donc pas, ce qui est fort désagréable. D^ dettes se contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert unissent par des querelles ofi l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné souvent par de trè*honnétes jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent mille livres de rente.

AUX GAUIÉLIAS.

Je n'ai pas besoin de vous parier de ceux qui au jeu^ et dont un jour on apprend le départ néce et la condamnation tardive.

Je me lançai donc dans cette vie rapide^ bruyante^ volcanique^ qui m'effrayait autrefois quand j'y songeais^ et qui était devenue pour moi le complément inévitable de mon amour pour Marguerite. Que vouliez-vous que je fisse ?

Les nuits qus je ne passais pas rue d'Antin^ si je les avais passées seid chez moi^ je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et m'eût brûlé la pensée et le sang ; tandis que le jeu détournait pour un moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et la reportait sur une passion dont l'intérêt me saisissait malgré moi^ jusquli ce que sonnât l'heure où je devais me rendre auprès de ma maltresse. Alors^ et c'est à cela que je reconnaissais la violence de mon amour^ que je gagnasse ou per« disse^ je quittais impitoyablement la table^ plaignant ceux que j'y laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la quittant.

Pour la plupart, le jeu était une nécessité ; pour moi, c'était un remède.

Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.

Aussi, au milieu de tout cela, gardab-je un assez grand sang-troid; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que j'aurais pu perdre.

Du reste, la chance me fayorisa. Je ne faisais pas de

dettes, et je dépensais trois fois plus d'argent que lors-

190 LA DAMB

que jane jouais pas. Il n'était pas facile de résister à une vie aui me permettait de satisfaire sans me gêner aux mille capiHces de Marguerite. Quant à elle^ elle m'aimait toujours autant^ et môme davantage.

Comme je vous Tai dit^ j'avais conunencé d'abord par n'être reçu que de minuit à six heures du matin^ puis je fus admis de temps en temps dans les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin^ je ne m'en allai qu'à huit heures^ et il arriva un jour où je ne m'en allai qu'à midi.

En attendant la métamorphose morale^ une métamorphose physique s'était opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison^ et la pauvre fille^ devinant mon but^ m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. J'étais parvenu^ sans secousses et sans effort^ à l'isoler presque complètement de ses anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, m'avait dit que le repos seul et le caime pouvaient lui conserver la santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux enfants, courir le soir dans les allées sombres des Chaaips-Éhsées. Elle rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un peu de musique ou aj^rcs

▲DX GAHÈL1A8. <9I

^voir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Aussi U sauté revenaitrelle rapidement. Les tpux^ qui^ chaque fois que ie lesentendais^ me déchiraient la poitrine^ avaient disparu presque complètement.

Au bout de six semaines^ il n'était plus question.du ^mte^ définitivement sacrifié ; le duc seul me forçait encore à cacher ma liaison avec Marguerite^ et encore avait-il été congédié souvent pendant que j'étais là^ sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on la réveillât.

Il résulta de Thabitude et même du besoin que Marguerite avait contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un adroit joueur Teût quitté. Tout compte fait^ je me trouvais^ par suite de mes gains^ à la tète d'une dizaine de mille francs qui me paraissaient un capital inépuisable.

L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoin« dre mon père et ma sœur était arrivée^ et je ne partais pas ; aussi receyais-je fréquemment des lettres de l'un €tde l'autre^ lettres qui me priaient de me rendre auprès d'eux.

A toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours que je me portais bien et que je n'avais pas besoin é^mf&ai, deux choses qui^ je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que Je mettais à ma viâte annuelle.

11 arriva sur ces entrefaites qu'un matin Marguerite ayant été réveillée par un sdeil édatant, sauta en bas

192 LA DAtfB

de son lit^ et me demanda si je voulais la menor Umte la journée à la campagne.

On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois^ après que Uarguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu profiter de ce beau iour^ et qu^elle était allée à la campagne avec madame Duvernoy.

Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser le vieux duc^ Prudence était une de ces femmes qui semblent faites exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et s<m appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux qu'elle accompagnait^ et devait s^eiitendre parfaitement à commander les muta, les cerises, le lait^ le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin le déjeuner traditionnel des environs de Paris.

U ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions* Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.

— Est-ce à une vraie campagne que vous voulei aliert demanda-i-elle.

-Oui.

— Eh bien I allons à Bougival, au Point du i^ur» chez la veuve Amould. Armand^ allez louer une rm- (èche.

Une heure et demie après nous étions chez la veuvt ÀrnouU.

Vous connaissez peut-dU« eetle auberge, hlKel la

AUX CAMÉLIAS. Id3

semaine^ guinguette le dimanche. Du jardin^ qui eat à la hauteur d'un premier étage ordinmre, on découvre une vue magnifique. A gauche l'aqueduc de Mariy ferme rhorizon^ à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la rivière^ presque sans courant dans cet endroit^ se déroule comme un large ruban blanc moiré^ entre la plaine des Gabillons et l'Ue de Croissy^ éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers et le murmure de ses saules.

Au fond^ dans un large rayon de soleil s'élèvent de petites maisons blanches à toits rouges, et des manufactures qui^ perdant par la distance leur caractère dur et commercial^ complètent admirablement le paysage.

Au fond^ Paris dans la brume !

Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois le dire, ce fut un \Tai déjeuner.

Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce j)etst village gaiement couché au pied de la colline qui le protège.

Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.

On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait : rien n'encadre la femme que l'on aime

494 JLA MHB

comme le ciel bleu^ iôs senteurs^ les fleurs^ les brises, U solitude resplendissante des champs ou des bols. Si fort que Ton aime une femme^ quelque con&aacb que ?on ait en elle, quelque certitude surravenir que vous donne son passée on est ioiyours plus ou moins jaloux. Si vous avez été amcureux^ sérieusement amoureux^ vous dvez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel vous vouliez vivre tout entier. Il semble que^ si indifférente qu'elle soit à ce qui l'entoure^ la femme aimée perde de son parfum et de.; son unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien plus que tout autre. Mon amOur n'était pas un amour ordinaire ; j'étais amoureux autant qu'une créature humaine peut l'être, mais de Marguerite Gautier^ c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas^ je pouvais coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du brait de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et sani^ crainte.

La courtisane y disparaissait peu à peu. y%iwà auprès de moi une femme jeune, belle, que j'aimais^ dont j'étais aimé et qui s'appelait Marguerite : le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le soleil éclairait ma maîtresse comme il eût édsifé la olus ehaste fiancée. Nous nous promeniont tous deui

AUX GAMËLIAS, 195

dans ces charmants endroits qui semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se pendiait à mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoile les mots qu'elle m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre amour.

Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de Itle ob nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient aupa* ravant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les espérances qu'elle rencontrait.

Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle ; à trava» la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier fait la veille.

Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée qu'elles embrassaient jusqu'au pre^ mier étage.

A force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir assis

19() LA DAMl

^surla pelouse^ et je me demandais si créatures terrestres auraient jamais été aussi heureuses que nous.

— Quelle jolie maison I me dit Marguerite qui a?ait suivi la direction de mon regard et peut-être de ma pensée.

— Où î fit Prudence.

— Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.

~ Ah ! ravissante^ répliqua Prudencej die tous plait?

— Beaucoup.

— Eh bien 1 dites au duc de vous la louer; il voas la louera^ j'en suis sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.

Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet avis.

Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout étourdi de la chute.

— En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je. sans savoir ce que je disais.

— Eh bieu ! j'arrangerai cela, dit en me serrant li main Mai^[uerite qui interprétait mes paroles selot son désir. Allons voir tout de suite si elle est à louer.

La maison était vacante et à louer deux mille francs.

— Serez-vous heureux ici î me dit-cll«.

AUX CAMÉLUS. 197

^ Suis-je sûr d*y venir t

— Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là^ si cd n'est pour vous 7

— Eh bien! Marguerite^ iaissez-moi louer cette maison moi-même.

— Êtes-vous fou î non-seulement c'est mutile, mais ue serait dangereux; vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.

— Cela fait que quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer chez vous, dit Prudence.

Nous quittâmes la maison et reprimes la route de Paris tout en causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.

XVU

Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrh*e dès qu'il serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.

En effet, dans la journée, je reçus ce mot :

498 tA DAMB

« Je MÀâ à Bougivai avec le duc ; {>oyez chei Pnif dence^ ce soir^ à huit heures. »

A l'heure indiquée^ Marguerite était de retour^ et v(>nait me rejoindre chez madame Duvemoy.

— Eh bien I tout est arrangé^ dit-elle en entrant.

— La maison est louée ? demanda Prudence.

'— Oui; il a consenti tout de suite.

Je ne connaissais pas le duc^ mais j'avais honte de le tromper conune je le faisais.

— Mais^ ce n'est pas tout I reprit Harguerile.

— Quoi donc encore î

— Je me suis inquiétée du logement d'Armand.

— Dans la même maison ? demanda Prudence en riant.

— Non^ mais au Point du Jour^ où nous avons déjeuné^ le duc et moi. Pendant qu'il regardait la voe^ j'ai demandé à madame Arnould^ car c'est madame Arnould qu'elle s'appelle^ n'esirce pas? je lui ai demandé si elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec salon^ antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut^ je pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un hypocondriaque. J'ai retenu ce logement. Ai-je bien fait ?

Je sautai au cou de Marguerite.

— Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez

ime def de la petite porte^ et j'ai promis au duc uae clef de la grille qu'il ne prendra pas^ puisqu'il ne viendra que dans le jour^ quand il viendra. Je crois, entre nous^ qu'il est enchanté de ce caprice gui m'éloigne de Paris pendant quelque temps^ et fera ^aire un peu sa famille. C^pendant^ il m'a demandé comment^ moi^ qui aime tani Paris^ je pouvais me décidei à m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante et que c'était pour me reposer. Il n*a paru me croire que très-imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons donc beaucoup de précautions^ mon cher Armand ; car il me fera surveiller là-bas^ et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison^ il faut encore qu'il paye mes dettes^ et j'en ai malheureusement quelques-unes. Tout cela vous convi^itril 7

— Oui^ répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.

— Nous avons visité la maison dans tous ses détails^ nous y serons à merveille. Le duc s'inquiétait de tout : Ah ! mon cher^ ajouta la folle en m*embrassant^ vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait votre lit.

— £t quand emménagez-vous ? demanda Prudence.

— Le plus tôt possible.

— Vous emmenez votre voiture et vos chevaux

— J'emmènerai toute ma maison. Vous vous char-

ÎOO LA DAME

gérez de mon appartement pendant mon absence. Huit jours après^ Marguerite avait pris possesdcn é» la maison de campagne^ et moi j'étais instaUé au Point du Jour»

Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous décrire.

Dans les commencements de son séjour à Bougivai^ Marguerite ne put rompre tout à ùit avec ses habitudes; et comme la maison était toujours en ISte^ toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois Q ne se passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table. Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait^ et leur fidsait les honneurs de la maison, comme A cette maison lui dA appartenu.

L'argent du duc payait tout cela^ comme vous le pensez bien^ et cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un billet de mille firancs^ soi-disant au nom de Marguerite. Vouf aavex que j'avais fiât quelque gain au jeu ; je m'empressû donc de remettre à Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la crainte qu'elle n*eât besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois^ et que j'avais rendue très-exactement.

Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs^ sans compter ma pension.

Cependant le plaidr qu'éprouvait Marguerite à

fiHr ses amies se calma un peu devant les dépenses auxquelles ce piffisîr Tentralnaît^ et surtout devant la néo«»ité où elle était quelquefois de me démander de

^^ l'argent. Le duc^ qui avait loué cette maison pour que

-k Marguerite s'y reposât^ n'y paraissait plus^ craignant toujours d'y rencontrer une joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. Cela tenait surtout à ce que^ venant un jour pour dtner en téteratête avec Marguerite, il était tombé au milieu d^un déjeuner de quinze personnes^ qui n* était pas encore

p fini à rheure où il comptait se mettre à table pour dtner. Quand^ ne se doutant de rien^ il avait ouvert la porte de la salle à manger^ un rire général avait accueilli son entrée^ et il avait été forcé de se retirer brusque-

^ ment devant l'impertinente gaieté des filles qui se trou-

^ valent là.

Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la chambre voisine^ et avait essayé^ autant que possible^ de lui faire oublier cette aventure ; mais le vieillard^ blessé dans son amour-propre^ avait gardé rancune ; il avait dît assez cruellement à la pauvre fille qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas le faire respecter chez elle^ et il étail parti fort courroucé.

Depuis ce 'our on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait eu beau congédier ses convives^ changer ses habitudes^ le duc n'avait plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maltresse m'appartenait plus complètement^ et oue mon rêve se réa-

202 LA DiJB

lisait enfin. Marguerite ne peuyait plus ae paner di tnoi. Sans s'inquiéter de ce qui en réfinliamt, eUe^ffichait publiquement no(re liaison^ et j'en étrâ anivé à ne plus sortir de ebez elle. Les domestâquas m'appe* laient monsieur, et me regardaient olBcielki|ieiiloonaw leur maître.

Prudence a\'ait bien faît^ à propos de cette moméùb vie^ force morale à Marguerite; mais ceUe-ri svait répondu qu'elle m'aimait^ qu'elle ne pondait vme sans moi^ et que^ quoi qu'il en dût advenir, elle ne renoncerait pas au bonbeur de m'avoir sans cesse auprès d'elle^ ajoutant que tous ceux à qui cela ne plaçait pas étaient libres de ne pas reyenir.

Toilà ce que j'avais entendu un jour oti Pradence avait dit à Marguerite qu'elle avait quelque diose de trèfi-important à lui communiquer^ et oà j'avais écouté à la porte de la chaml^e où elles s'étaient reafennées»

Quelque temps après Prudence revint.

J*étais au fond du jardin quand elle entra; eBe ne me vit pa^. Je me doutais^ à la façcm dont Hwguerite était venrie au-devant d'elle^ qu'une oonversatioii pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir lieu de nouveau^ et je voulus Fentendre coiWie l'autre.

Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir

le je me mis aux écoutes.

— Eh bien t demanda Marguerite.

— Eh bien ! J'ai vu le duc.

AUX GAHtUAS. 203

•— f>ue vous a-l-il dit î

— Qu'il vous pardonnait .volontiers la première scène^ mais qu'il avait appris que vous viviez publiquement dn'ec M. Armand Duval^ et que cela il ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jetme homme, m'a-t-il dit, et ce>mlûe par le p&ssé je lui donnerai tout ce qu'elle voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.

— Vous avez répondu ?

— Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai ppomi^ de vous faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je parle à Armand?

Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me battait violemment en attendant sa réponse.

— Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et ■e ne me cacherai pas pour vivre avec lui. C'est peut- )tre une folie, mais je l'aime ! que voulez-vous ? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans obstacle ; ii souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne f&t-ce qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre pour me rendre malheureuse

f04 LA DAHK

et faire les volontés d'un vieillard dont la vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent ; je m'en passerai.

— Hais comment ^rez-vous ?

— Je n'en sais rien.

Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite^ couvrant ses mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.

— Ha vie est à toi^ Harguerite^ tu n'as jios besoin de cet homme^ ne suis-je pas là? t'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le bonheur que tu me donnes ? Plus de contrainte^ ma Harguerite, nous nous aimons ! que nous importe le reste t

— Oh ! oui^ je t'aime^ mon Armand ! murmurai-elle en enlaçant ses deux bras autour de mon cou^ je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir aimer. Nous serons heureux^ nous vivrons tranquilles^ et je dirai un étemel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me reprocheras le passée n'est-ce pas ?

Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre ^u'en pressant Marguerite contre mon cœur.

— Allons^ dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix encore émue^ vous rapporterez cette scène au duc^ et vous ajouterez que nous n'avons pas besoin de lui.

A partir de ce jour il ne fut plus question du doc. Marguerite n'était plus la fille que j'avais connue. EQe

AUX CAMÊtiASe 205

éditait tout ce qui aurait pu me rappel» la vie au mi- , lieu dc^laquelle je Tavais rencontrée. Jamais femme^ jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère Tamon^ et les soins qu'elle avait pour moi. Cette nature mala^ dive était prête à toutes les impressions^ accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais acheté^ on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche^ couverte d'un grand chapeau de paille^ et portant sur son bras la simple pelisse de soie qui devait la garantir de la fratcheur de l'eau^ était cette Marguerite Gautier qui^ quatre mois auparavant^ faisait bruit de son luxe et de ses scandales.

Hélas! nous nous hfttions d'être heureux, comme si nous avions deviné que nous ne pouvions pas l'être

longtemps.

Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était venu nous voir^ excepté Prudence^ et cette Julie Duprat dont je vous ai parlée et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit que j'ai là.

Je passais des journées entières aux pieds de ma inattresse. Nous ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin^ et regardant Tété s'abattre joyeusement ' dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre des

2 r- U BAHB

ai bi 06, nous respirions à côté l'un de Tautre cette vie véritable que ni Marguerite m moi n'avioxiâ comprise jusqu'alors.

Cette femme avait des élannemenU d'enfant pour les moindres choses. Il y airaît des jours où elle o«mit dans le jardin^ comme one fille de dix ms, apiès mi papillon ou une demoiseBe. Cette courtisane^ qui avait fait dépenser en bouquets plus d'argent qoV n'en faudrait pour faire vivre dans la jwè vaut ianûlle entîAre^ s'asseyait quelquefois sur la pelouse^ pendant une beure^ pour examiner la simple flew â<mt elle portail le nom.

Ce fut pendant ce temps-là qu'eHe lut si souvent JUanon Leicaut. le la surpris bien des fois annotant ce livre : et elle me disait toujours que k^nqu'une femme aime^ eUe nie peut pas faire ce que faisait Manon.

Deux ou kois fois le duc hd écrivit. EBe reoonmif l'écriture et me donna les lettres sans les yre. ^/

Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux yeux.

Il avait cru en fermant sa bourse à Marguerite la ramener à lui; mais quand il avait vu l'inutilité de ce moyen^ 'A n'avait pas pu y tenir; il avait écrite redemandant^ comme autrefois^ la permission dt revenir^ quelles que fussent les conditions mises à ce retour.

J'avais donc lu ces lettres pressantes et râtéfées, et je les avais déchirées^ sans dire à Marguerite ce qu^elles contenaient^ et sans lui conseiller de revoir le vieiHard,

AUX (UKÊLIAS. Wl

quoiqu'on sentiment de pitié pour la douleur du pauvre homme m'y portât : mais je craign^ais qu^elle ne vtt dans ce conseil le désir^.en faisant repr6:!Mire an duc ses anciennes visites^ de lui faire reprendre les charges de la maison; j e redoutais par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la req>onsabilité de sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait m'entrahier.

Il en résulta que le duc^ ne recevant pas de réponse^ cessa d'écrire^ et que Marguerite et moi nous conUnuftmes à vivre ensemble sans nous oecuper de Tavenir.

Vous donner les détails de notre nouvelle vie serait chose difficile. Elle se composait d'une série d'enfantillages cliarmants pour nous, mais insignifiants pour ceux à qui je les raconterais. Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme^ vous savez comment s'abrègent les journées^ et avec qudle amoureuse paresse on se laisse porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses^ qui natt d'un amour violent confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir déjà^jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on n'entrevoit pas la possibilité de presser jamms une autre main que celle que l'on

f08 LA Dx^JâB

tient dans les siennes. Le cerveau n'admet mira?ail ni souvenir, rien enfin de oe qui pourridt le distraire de Tunique pensée qu'on lui ofTre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un charme nouveau^ une volupté inconnue.

L'existence n'est plus que l'accomplissement réitéré d'un désir continu^ l'ftme n*est plus que la vestale chargée d'entretenir le feu sacré de Tamour.

Souvent nous allions^ la nuit venue^ nous asseoir sous le petit bois qui dominait la maison. LÀ nous écou* tions les gaies harmonies du soir^ en songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois^ nous restions couchés toute la journée^ sans laisser même le soleil pénétrer dans nobre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés^ et le numde extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit d'ouvrir notre porte^ mais seulement pour nous apporter nos repas ; encore les prenions-nous sans nous lever^ et en les interrompant san^ cesse de rires et de folies. A cela succédait un sommeil de quelques instants^ car disparûssant dans notre amour^ nous étions comme deux plongeurs obstinés qui ne reiieiinent à la surface que pour reprendre haleine.

Cependant je surprenaisdes moments de tristesse et quelquefois même des larmes chez Hai^erite; je lui demandai? 4'où lui venait ce chagrin subit^ et elle me repondait :

— Notre amDur n'est pas un amour (Mrdinaire> mon

ADl CAtfËUAS. f09

cher Armand. Tu m'aimes comme si je n'avais jamais appartenu à personne^ et je tremble que plus tard^ te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passée tu ne me forces à me rejeter dans Texistence au milieu de laquelle tu m'as pnse. Songe que maintenant que j'ai goOté d'une nouvelle vie^ je mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quiu teras jamais.

— Je te le jure I

A ce mot^ elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment était sincère^ puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tète dans ma poitrine^ elle me disait :

— Cest que tu ne sais pas combien je f aime !

Un soir^ nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre^ nous regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de nuages^ (St nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres^ nous nous tenions la main^ et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions pas, quand Marguerite me dit :

— Voici l'hiver^ veux-tu que nous partions!

^ Et pour quel endroit?

— Pour l'Italie.

— Tu t'ennuies donc t

— Je crains Phiver^ je crains surtout notre fetoar à Paris.

— Pourquoi?

tltl LA DAME

— Pour bien des choses.

Et elle reprit brusquement^ sans me donn^ les nt

sons de ses craintes :

— Yeux -tu partir? je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre là-bas^ il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui je sms. Le veux-tut

— Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage, lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu seras heureuse de trouver au retour! Je n'ai pas une assez grande fortune pour accepter un pareil sacrifice, msds j'en ai assez pour que nous puissions voyager grandement pendant cinq on six mois, si cela t'amuse le moins du monde.

— Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenAtre et en allant s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre ; à quoi bon all«r dépenser de l'argent Ià4>a8 ? je t'en coûte déjà bien assez ici.

— ^ Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.

— Pardon, ami, fit-elle en me tondant la main, oe temps d'orage me fait mal aux nerfs ; je ne dis pas ce que je veux dire.

Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.

Plusieurs fois des scènes semblables eurent fieuj et ^i j'ignorais ce qui les faisait naître, je ne surpreniii ^^as moins chez Marguerite un sentiment d'inquiétudi

A ex GAMÉUAS. SU

pour TaTenir. Elle ne pouvait douter de mon amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyus souvent triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses, autrement que par une cause phy* sique.

Craignant qu'eUe ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme elle Fêtait à la campagne.

Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois, elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais qu'imaginer.

Un jour Marguerite resta dans sa chambre. J'entrai. Elle écrivait.

— A qui écris-tu? lui deœanaai-je.

— A Prudence : veux-tu que je te lise ce que j'écris?

J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis donc à Marguerite que je n'avms pas besoin de savoir ce qu'elle écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette letto m'eût appris la véritable cause de ses tristesses.

Le lendemain, il faîsmt un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller faire une promenade en bateau, et de visiter l'Ile de Croissy. Elle semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.

Ml LA DAMB

— Madame Duvemoy est venue; dit Nanine en nous voyant entrer.

— Elle est repartie? demanda Marguerite.

— Oui^ dans la voiture de madame; eUe a dit que e'était convenu.

— Très-bien^ dit vivement Marguerite ; qvFim nous serve.

Deux jours après arriva une lettre de Prudence^ et pendant quinze jours Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies^ dont elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.

Cependant; la voiture ne revenait pas.

— D'où vient que Prudence né te renvoie pas ton coupé î demandai-je un jour.

— Un des deux chevaux est malade^ et il y a des réparations à faire à la voiture. U vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sonunes encore Uàj où nous n'avons pas besoin de voiture^ que d'attendre notre retour à Paris.

Prudence vint nous voir quelques jours après^ et me confirma ce que Marguerite m*avait dit.

Les deux feuunes se promenèrent seules dans le jar» diU; et quand je vins les y rejoindre, eUes changèrent de conversation.

Le soir, en s'en allant^ Plrodence se plaignît du firoid et pria Marguerite de loi prêter un cadiemiie»

AUX CAtftUAS. Il 3

On mois se passa idnsi^ pendant lequel Marguerite fîit plus joyeuse et plus aimante qu'elle ne Pavait ja* mais été.

Cependant^ la voiture n'était pas revenue^ le cachemire n'avait pas été renvoyé^ tout cela m'intriguait malgré moi^ et comme je savais dans quel tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence^ je profitai d'un moment où elle était au fond du jardin^ je courus à ce tiroir et j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain^ il était fermé au double tour.

Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance^ mais les écrins avaient disparu, avec ce qu'ils contenaient^ bien entendu.

Une crainte poignante me serra le coeur.

J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions; mais certainement elle ne me l'avouerait pas.

— Ha bonne Marguerite^ lui dis-je alors, je viens te demander la permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où Je suis, et l'on doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute; il faut que je lui réponde.

— Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.

Je partis.

Je courus tout de suite chez Prudence

Si 4 LA DjUIB

— Voyons^ lui dis-je sans antre préUminaire, r^ pondez-moi franchement, oli sont les cherau de lla>

guérite?

— Vendus.

— Le cachemire t

— Vendu.

— Les diamants!

— Engagés.

— Et qui a vendu et engagé t

— Moi.

— Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?

— Parce que Marguerite me l'avait défendu.

— Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?

— Parce qu'elle ne le voulait pas.

— Et à quoi a passé cet argent?

— A payer.

— Elle doit donc beaucoup?

— Trente mille francs encore ou à peu près. Ahl mon cher^ je vous l'avais bien dit 1 vous n'avez pas voulu me croire; eh bien^ maintenant, vous voilà oonvaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu a été mb à la porte quand il s'est présenté chez le duc^ qui lui a écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pom* mademoiselle Gautier. Cet homme a voulu de fargent, on lui a donné des à-oomT»te, qui sont les quel-

AUX CAMÉLIAS. rrtS

ques mille francs que je vous ai demandés; pais^ des ftmes charitables Tont averti que sa débitrice^ abandonnée par le Juc, vivait avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de môme^ ils ont demandé de ^argent et ont fait des saisies. Marguerite a voulu tout vendre^ mais il n'était plus temps^ et d'ait leurs je m'y serais opposée. 11 fallait bien payer^ et pour ne pas vous demander d'argent^ elle a vendu ses chevaux^ ses cachemires et engagé ses bijoux* Voulezvous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du Mont-de-Piété î

Et Prudence^ ouvrant un tirotr^ me noontrait ces papiers.

— Ah ! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la fenune qui a le droit de dire : l'avais raison I ah ! vous croyez qu*3 suffit de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et vaporeuse T Non^ mon ami, non. A côté de la vie idéale, il y a la vie matérielle, et les résoIiiti(»is les plus chastes som Foteaiues à terre par des fib ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vmgt fois, c'est qu'eUe est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu ! elle m'a répondu qu'elle vous aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye ha créanciers, et aiyourd'hui elle ne peut plus s'en tirer.

^15 LA DAKB

à moiud d'une trentaine de mille firancs, je voui ou répète.

— Cest bien^ je vous donnerai cette somme.

- Vous allez remprunter?

r— Mon Dieu^ oui.

~ Vous allez taire là une belle chose : vous brouUier avec votre père, entraver vos ressources, et Fon ne trouve pas ainsi trente mille francs du jour au laodemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connaît mieux les femmes que vous ; ne faites pas cette folie» dont vous vous repentiriez un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de Tété. Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le dismt encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera d'être l'amant de iUarguerite. Elle pleurera bien un peu au commencement, mus elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour d6 ce que vous aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, voilà tout.

Je vous ai déjà dit tout cela une fois ; seulement à

AUX CAM&LIA8. ii7

Cette époque, ce n'était encore qu'un conseil, -ei aujourdliui, c'est presque une nécessité.

Prudence avait cruellement raison.

— Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle venait de montrer, les femmes en* tretenues prévoient toujours qu'on les aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent de côté, et à tre::te ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un amant pour rien. S j'avais su ce que je ssds, moi ! Enfin, ne dites rien à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de N...^ elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher 1

Et Prudence paraissait enchantée de son conseil que je rejetai avec indignation.

Non-seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.

— C'est assez plaisanter, dis-je à Prudence ; cornbien faut-il définitivement à Marguerite î

— Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs. '— Et quand faut-il payer cette somme t

— Avant deux mois.

218 LÀ DAMI

— Elle raura; Prudence haussa les épaules.

— Je vous la remettrai^ continuai-je^ mais yoqb j urez que vous ne direz pas à Marguerite que ]e tous Tai remise.

— Soyez tranqiûlle.

— • Et si elle vous envoie autre chose & vendre ou I engager, prévenez-moi.

— Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.

Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon père.

U y en avait quatre.

Dans les trois premières lettres, mon père 8%iquiétait de mon silence et m'en demandait la causer; dans la dernière, il me laissait voir qu'on l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée •^ochaine.

J'ai toujours eu un {;rand respect et une sincère affection pour mon père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que je pusse aller au-devant de hn.

Je donnai à mon domestique mon adresse à la cam-

AUX CAMÉLIAS. Sfd

pagne, en loi recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la ville de G..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.

Marguerite m'attendait à la porte du jardin.

Son regard exprimait Tinquiétude. Elle me sauta an cou, et ne put s'empêcher de me dire :

— As-tu vu Prudence?

— Non,

— Tu as été bien longtemps à Paris î

— J'ai trouvé des lettres de mon père, ancpiel il m'a

Mu répondre.

Quelques instants après, Nanine entratout essoufflée. Marguerite se leva et alla lui parler bas.

Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi et en me prenant la main :

— Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Pm-; dence.

— Qui te l'a dit?

— Nanine.

— Et d'oii le sait-elle?

— Elle t'a suivi.

-— Tu lui avais donc dit de me suivre?

— Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller ainsi It Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je craignais qu'il ne te fût

S20 Lk dàmb

arrivé un malheur^ ou que peut-être 'tu n'allasseB voit une autre femme.

— Enfant 1

-— Je suis rassurée maintenant, je sais oe que tu at fmt; mais je ne sais pas encore ce que l'on t'a dit.

Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.

— - Ce n'est pas cela que je te demande; ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi tu es allé chex Prudence.

— Pour la voir.

— Tu mens, mon ami.

— Eh bien ! je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si elle n*avait plus besoin de Um cachemire, ni de tes bijoux. :

Marguerite rougit, mais elle ne répondit pas.

— Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux, des cachemires et des diamants.

:— Et tu m'en veux?

— - Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais besoin.

— Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de dignité, elle doit s*imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour. Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas conibieii est léger le fil qui retient dans le cœur l'amour que l'on a pout des filles comme moi. Qui saitt peut-ôtra

dans un jour de gêne ou d'ennui^ te serais-tu figuré voir dans notre liaison un calcul habilement comDiné! Prudence est une bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux? J'ai fait une économie en les vendant; je puis bien m'en passer^ et je ne dépense plus rien pour eux ; pourvu que tu m'aimes^ c'est tout ce que je demande^ et tu m'aimeras autant sans chevaux^ sans cachemires et sans diamants.

Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais )es larmes dans les yeux en l'écoutant.

— Mais, ma bonne Marguerife, répondis-je en près» sant avec amour les mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce sacrifice, et que le jour où je l'apprendrais, je ne le soufirirais pas.

— Pourquoi cela?

— Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Us te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et, c'est peut-être ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.

•^ Alors c'est que tu ne m'aimes plqs.

— FoUe !.

2âS LA DAME

— Si tu m'aimais^ tu me laisserais t'aimer a ma façon; au contraire^ tu ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable^ et que ta te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des preuves de mon amour. Malgré toi^ ta penses à me quitter un jour^ et tu tiens à mettre ta délicatesse à Tabri de tout soupçon. Tu as raison, mon ami^ mais j'avais espéré mieux.

Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je h

retins en lui disant :

— Je veux que tu sois heureuse^ et que tu n'aies rien à me reprocher^ voilà tout.

— Et nous allons nous séparer 1

— Pourquoi^ Marguerite T Qui peut nous sépÊxeti

m'écriai-je.

— Toi^ qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position^ et qui as la vanité de me garder la mienne; toi^ qui en me conservant le luxe au milieu duquel j'ai vécu^ veux conserver la distance momie qui nous sépare ; toi^ enfin^ qui ne crois pas mon afiTection assez désintéressée pour partager avec moi la fortune que tu as, slyqc laquelle nous pourrions vivre heureux ensemble^ et qui préfères te ruiner, esclave que tu ei j'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et des bijoux à ton amour! crois-tu que te bonheur consiste pour moi dans les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui deviennent bien mesquines quand on aime T Tu payeras mes dettes^

tu escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin 1 Combien de temps tout cela durera-t-il7 deux ou trois mois^ et sioti il sera trop tard pour prendre la vie que je te propose^ car alors tu accepterais tout de moi^ et c'est ce qu'un homme dlionneur ne peut faire. Tandï que maintenant^ tu as huit ou dix mille francs de rentes avec lesquelles nous pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'at^ et avec cette vente seule^ je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. Uéié, nous viendrons à la campagne^ non pas dans une maison comme celle-ci^ mais dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es indépendant^ je suis libre^ nous sommes jeunes^ au nom du ciel^ Armand^ ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.

Je ne pouvais répondre^ des larmes de reconnaissance et d'amour inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.

— Je voulais^ reprit-elle^ tout arranger sans t'en rien dire^ payer toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois d'octobre, nous serions retournés à Paris^ et tout aurait été dit ; mais puisque Prudence fa tout raconté, il faut que tu consentes avant, au lieu de consentir ajHrès. -— H'aimes-tu asseï pour cela?

Il était impossible de réfflster à tant de dévouement. Je baisai les mains de Margumte avec effusion, et je lui dis:

f24 LA DAVB

— Je ferai tout ce que tu voudras.

Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.

Alors elle devint d'une gaieté folle : elle elle cnantait^ elle se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement^ sur le quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.

Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir nous rapprocher définitivement l'un de Tautre.

Aussi^ je ne voulus pas être en reste avec elle.

En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune^ et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère^ et qui me parai bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que l'acceptais.

Il me restait les cinq mille fi*ancs de pension que me faisait mon père^ et quoi qu'il arrivât^ j'avais toHJours assez de cette pension annuelle pour vivre.

Je ne dis pas à Hai^erite ce que j'avais résolu^ convaincu que j'étais qu'elle refuserait cette donation.

Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs "ur une maison que je n'avais môme jamais vue. Tout ce que je savais^ c'est qu'à chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille^ me remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.

Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paria

AUX GAMÊLIJUI. S25

pour chercher des appartements^ j'allai chez ce notaire^ et je lui demandai de quelle façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert de cette rente.

Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette décision. Or^ comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en faveur de qui je fai* sais cette donation, je préférai lui raconter tout de surte la vérité.

U ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout pour le mieux.

Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie Duprat, où elle avait préféré descendre phitôt que d'aller écouter la morale de Prudence. ^

Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions, Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples. Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, ^jsolé de la maison principale.

Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin char* mant, jardin qui en dépendait, entouré d,e murailles assez élevées pour nous séparer de nos voisins et assez basses pour ne pas borner la vue.

C'était mieux que nous n'avions espéré.

2^6 LA DAUB

Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement^ Mai^erite allait chez un homme d'affaires qui^ disait-elle^ avait déjà fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour elle.

Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.' Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant Tabandon de tous ses meubles.

Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.

Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et ea continuant de nous communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et surtout à noire amour, nous voyons sous les teintes les plus dorées.

Huit jours après, nous étions à déjeuner, quand Nanme vint m'avertir qyie mon domestique me demandait.

Je le fis entrer.

— - Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Pari% et vous prie de vous rendre tout de suitp ehez vous^ oà il vous attend.

Cette nouvelle était la chose du monde la plus sû&ple, et cependant, en l'apprenant, Marguerite et niol nouj nous regardâmes.

Nous devinions un malheur dans cet incident.

Austtj, sans (gi'ella m'eût fait part de cette impression que je partageais^ j'y répondis en lui prenant la main:

— Ne crains rien.

— Reviens le plus tôt que tu pourras^ murmura Marguerite en m'embrassant^ je t'attendrai à la fenêtre.

J'envoyai Joseph dire à mon père que f allais arriver.

En effet, deux heures qiràs^ j'étais rue de Provence.

Mon père, en robe de chambre^ était assis dans mon salon et il écrivait.

Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand j'entrai^ qu'il allait être question de choses graves.

Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien donné dans son visage, et je l'embrassai :

— Quand êtes-vous arrivé, mon père T

— Hier au soir.

Vous êtes descendu chai moi ocmime de c<m-

tume.

— Oui. ^

— Je regrette bien de ne pas m'étre trouvé là pour

rous recevoir.

Je m'attendais à Toir surgir dès ce mot la morale que me promettait le visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien^ cacheta la lettre qu'il venait d'écrire^ et la^remit à Joseph pour qu'il la jetftt à la poste.

Quand nous fftmes seuls^ mon père se leva et me dit^ en s'appuyant contre la cheminée :

— Nous avons^ mon cher Armand^ à causer de choses sérieuses.

— Je vous écoute, mon père.

— Ta me promets d'être franc 1

— C'est mon habitude.

— Est-il vrai que tu vives avec Une femme nommée Marguerite Gautier?

— Oui.

— Sais-tu ce qu'était cette femmet

— Une fille entretenue.

— C'est pour elle que tu as oublié de venir noi» voir cette année, ta soeur et moit

— Oui, mon père, je l'avoue.

^ Tu aimes donc beaucoup cette femmet

— Vous le voyez bien, mon père^ puisqu'elle m*a

fait manquer à un devoir sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.

Mon père ne s'attendait sans doute pas à des répon* ses aussi catégoriques^ car il parut réfléchir un instant, •après quoi il me dit :

— Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi t

— Je Tai crûnt, mon père, mais je ne Fai pas compris.

— Hais vou» avez dû comprendre, c(mtinua mon père d'un ton un peu plus sec, que je ne le soupirais pas, moi.

— Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fbt contraire au respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la famille, je pourrais vivre conmie je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur les craintes que j'avais.

Les passions rendent fort contre les sentiments, l'étais prêt à toutes les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.

— Alors, le moment de vivre autrement est venu.

— Eh ! pourouoi, mon père î

— Parce gjgrvous êtes au moment de fûre des choses qui^^ssent le respect que vous croyez avoir pour votre famille.

— Je ne m'explique pas ces paroles.

230 LA DAMl

\ — Je vais vous les expliquer. Qu6 vous afaune maîtresse, c'est fort bien ; que vous la payiei camme un galant homme doit payer Tamour d'uue fill^ entre* tenue, e'est on ne peut mieux, mais que vous oubliiei les choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette Fombre d'une Uh che sur le nom honorable que je vous ai donné, voflk ce qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.

— Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de mademoiselle Ganr tier, je vis avec eUe, c'est la chose du monde la pins simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de vous, je dépense pour elle œ que mes moyens me permettent de dépenser, je n'ai pas fait une dette, et ne me suis trouvé enfin dans aucune de ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez de me dire.

— - Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal, mais vous le ferez.

— Mon père !

— Monsieur, je eonnais la vie n^Bl^rae vons. Il n'y a de sentiments entièrement purs^B èbez te femmes entièrement chastes. Toute Man<nM)eut fldie unDesGrieux, et le temps et les mœun

AUX CAMÉLUJ. tM

n serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous quitterez votre maltresse.

— Je suis fâché de vous désobéir^ mon père^ mais c'est impossible.

— Je vous y contraindrai.

— Malheureusement, mon père, il n'y a phu dVes Sainte-Marguerite où Ton envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la condition que je resterai l'amant de cette femme.

— Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?

— Qu'importe, mon père^. à personne ne doit plus l'avoir 1 qu'importe, si cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi et par l'amour que j'ai pour elle l Qu'importe, enfin, s'il y a conversion 1 .

— Eh 1 croyez-vous donc, monsieur, cpie la mission d'un honune d'honneur soit de convertir des courtisanes ? croyez-vous donc que Dieu ait donné ce bu< grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir on autre enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure merveilleuse, et que penserez- ^ous de ce que vous dites aujourd'hui, quand vous fturcgK quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il

83S LA DAMB

VOUS est pennis d'en rire encore^ s'il n'a pas laissé de traces trop profondes dans votre passé. Que sériei-vous k cette heore^ si votre père avait eu vos idées^ et avidt abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour^ au lieu de rétablir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de loyauté ? Réfléchissez^ Armand^ et ne me dites plus de pareilles sottises. Voyons^ vous quitterez cette femme^ votre père vous en supplie.

Je ne répondis rien.

— Armand^ continua mon père^ au nom de votre sainte mère^ croyez-moi^ renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez^ et à laqnelh vous enchaîne une théorie impossible. Yous avez vingtquatre ans^ songez à l'avenir. Yous pe pouvez pas aimer toujours cette femme qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne pourrez plus quitter la route où vous êtes^ et vous aurez^ toute votre vie^ le remords de votre jeunesse. Partez^ venez passer un mois ou deux auprès de votre sœur. Le repos et l'amour jievai de la famille vous guériront vite de cette fièvre^ car ee n'est pas autre chose.

Pendant ce temps, votre maîtresse se eonsolen, elle prendra un autre amant^ et quand vous rerrei pour qui vous avez failli vous brouiller avec votre père et perdre son affection^ vous me direz que j'ai bien (ait de venir vous chercher^ et vous me bÂiirez.

AUX GAMÉLIAS. 333

Allons^ tu partiras^ n'est-ce pas^ Armand ?

Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais j'étais convaincu qu^il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux^ si suppliant que je n'osms lui répondre.

— Eh bien? fit-il d'une voix émue.

— Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce que vous me demandez est audessus de mes forces. Croyez-moi, continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fiUe que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est capable au contraire de développer en moi les plus honorables sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de dési*^ ^ ssement chez elle.

— Ce qui ne Tempéche pas d'accepter toute votre fortune^ car les soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui donnez, sont, rappelezvous bien ce que je vous dis, votre unique fortune.

Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour me porter le dernier coup.

23& LÀ DABIB

J'étais plus fort devant ses menaces que devant sei

•prières.

— Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somm€ ? repris-je.

— Mon notaire. Un honnête honune e&i-ii fait un acte semblable sans me prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille que je sois venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos maîtresses.

— Je vous le jure^ mon père, Marguerite ignorait cette donation.

-- Et pourquoi la faisiez-vous alors?

— Parce que M£u*guerite, cette femme que vovm lomniez et que vous voulez que j'abandonne, fait le crifice de tout ce qu'elle possède pour vivre avec moi.

— Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtc* * '^Ms donc, monsieur, pour permettre à une mademoio. ..'o Marguerite de vous sacrifier quelque chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à l'heure je vous en priais, mamtenant je vous l'ordonne; je ne veux pas de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et apprêtez-vous à me suivre.

— .PardoLiiez-moi, mon père, dis-je alors^ mais je [m partirai pas.

— Varce que?

— Parce que j'ai déjà Tàge où Ton n'obéit plus à un ordre.

Mon père pâlit à cette réponse.

— C'est bien, monsieur, reprit-il ; je sais ce qu'il mo reste à faire.

n sonna.

Joseph parut.

— Faites transporta mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de s'habiller.

Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.'

— Yous me promettez, mon père, liû dis-je, de ne rien faire qui puisse causer de la peine à Marguerite ?

Mon père s'arrêta, me reg<mla avec dédain, et se contenta de me répondre :

— Vous êtes fou, je croîs.

Après quoi il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.

Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je

partis pour Bougival.

Marguerite m'attep^t à la fenêtre.

Page 1