SCÈNE X
MARGUERITE, ARMAND
ARMAND
Eh bien! comment allez-vous, madame?
MARGUERITE
Ah! c'est vous, monsieur Armand, merci, je vais mieux... D'ailleurs, j'y suis habituée.
ARMAND
Vous vous tuez... Je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.
MARGUERITE
Vous n'y arriveriez pas. Voyons, venez!... Ah ça! mais, qu'avez-vous?
ARMAND
Ce que je viens de voir m'a fait beaucoup de mal.
MARGUERITE
Ah ! vous êtes bien bon... voyez les autres, s'ils s'occupent e moil
ARMAND
Les autres ne vous aiment pas comme je vous aime.
MARGUERITE
Ah ! c'est juste, j'avais oublié ce grand amour.
Vous en riez !
MARGUERITE
Dieu m'en garde ! j'entends tous les jours la même chose, je n'en ris plus.
ARMAND
Eh bien ! soit; mais cet amour vaut bien une promesse de votre part.
MARGUERITE
Laquelle?
ARMAND
Celle de ne plus vivre comme vous le faites et de vous soigner.
MARGUERITE
Me soigner... Est-ce que c'est possible?
ARMAND
Pourquoi pas?
MARGUERITE
Mais si je me soignais, je mourrais, mon cher. Ce qui mo soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du monde, qui ont une famille et des amis ; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir au plaisir ou à la vanité de personne, on nous abandonne, et les longues soirées succèdent aux longs jours ; je le sais bien, allez ; j'ai été deux mois dans mon lit, au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.
11 est vrai que je ne vous suis rien, mais si vous le vouliez, Marguerite, je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais, j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille, qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.
MARGUERITEo
Vous avez le vin triste.
ARMAND
Est-ce que vous n'avez pas de cœur, Marguerite ?
MARGURITE.
Le cœur. C'est la seule chose qui fasse faire naufrage dans la traversée que je fais.
ARMAND
Alors, vous n'en avez pas?
MARGUERITE
J'en ai peut-être, mais cela m'étonnerait bien. Pourquoi me demandez-vous si j'en ai?
ARMAND
Parce que si vous avez du cœur, ou seulement de l'esprit, vous ne devez pas rire de mes paroles.