‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 16 sur 71 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

MARGUERITE, ARMAND

ARMAND

Eh bien! comment allez-vous, madame?

MARGUERITE

Ah! c'est vous, monsieur Armand, merci, je vais mieux... D'ailleurs, j'y suis habituée.

ARMAND

Vous vous tuez... Je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.

MARGUERITE

Vous n'y arriveriez pas. Voyons, venez!... Ah ça! mais, qu'avez-vous?

ARMAND

Ce que je viens de voir m'a fait beaucoup de mal.

MARGUERITE

Ah ! vous êtes bien bon... voyez les autres, s'ils s'occupent e moil

ARMAND

Les autres ne vous aiment pas comme je vous aime.

MARGUERITE

Ah ! c'est juste, j'avais oublié ce grand amour.

Vous en riez !

MARGUERITE

Dieu m'en garde ! j'entends tous les jours la même chose, je n'en ris plus.

ARMAND

Eh bien ! soit; mais cet amour vaut bien une promesse de votre part.

MARGUERITE

Laquelle?

ARMAND

Celle de ne plus vivre comme vous le faites et de vous soigner.

MARGUERITE

Me soigner... Est-ce que c'est possible?

ARMAND

Pourquoi pas?

MARGUERITE

Mais si je me soignais, je mourrais, mon cher. Ce qui mo soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du monde, qui ont une famille et des amis ; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir au plaisir ou à la vanité de personne, on nous abandonne, et les longues soirées succèdent aux longs jours ; je le sais bien, allez ; j'ai été deux mois dans mon lit, au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.

11 est vrai que je ne vous suis rien, mais si vous le vouliez, Marguerite, je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais, j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille, qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.

MARGUERITEo

Vous avez le vin triste.

ARMAND

Est-ce que vous n'avez pas de cœur, Marguerite ?

MARGURITE.

Le cœur. C'est la seule chose qui fasse faire naufrage dans la traversée que je fais.

ARMAND

Alors, vous n'en avez pas?

MARGUERITE

J'en ai peut-être, mais cela m'étonnerait bien. Pourquoi me demandez-vous si j'en ai?

ARMAND

Parce que si vous avez du cœur, ou seulement de l'esprit, vous ne devez pas rire de mes paroles.

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