ACTE 1, SCENE X. Si
MARGUERITE
C'est donc sérieux?
Très-sérieux.
MARGUERITE
Prudence ne m'a pas trompée alors, quand elle m'a dit que vous étiez sentimental.
ARMAND
Est-ce bien ridicule ?
MARGUERITE
C'est selon à qui l'on s'adresse. Ainsi, vous me soigneriez ?
ARMAND
Oui!
MARGUERITE
Vous resteriez tous les jours'auprès de moi ?
ARMAND
Oui ! tout le temps que je ne vous ennuiera ; :
MARGUERITE
Mais comment appelez-vous cela?
ARMAND
Du dévouement.
MARGUERITE
Et d'où vient ce dévouement ?
ARMAND
D'une sympathie irrésistible que j'ai pour v<>< .
Depuis...
ARMAND
Depuis deux ans. Depuis un jour où je vous ai vue passer devant moi, belle, fière, souriante. Depuis ce jour, j'ai suivi de loin et silencieusement votre existence.
MARGUERITE
Comment se fait-il que vous ne me disiez cela qu'aujourd'hui?
ARMAND
Je ne vous connaissais pas, Marguerite.
MARGUERITE
Il fallait faire ma connaissance. Pourquoi, lorsque j'ai été ma- . lade il y a un an, et que vous êtes si assidûment venu savoir de mes nouvelles, pourquoi n'êtes-vous pas monté me voir?
ARMAND
De quel droit l'aurais-je fait?
MARGUERITE
Est-ce qu'on se gêne avec une femme comme moi?
ARMAND
On se gêne toujours avec une femme... et puis,..
MARGUERITE
Et puis?...
ARMAND
J'avais peur de vous, de l'influence que vous pouviez prendre sur ma vie. J'en ai une preuve ce soir par l'émotion ov me met l'état où vous êtes.
MARGUERITE
Ainsi, vous êtes amoureux de moi ?
ARMAND
Si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas aujourd'hui.
MARGUERITE
Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
ARMAND
Pourquoi ?
MARGUERITE
Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu... ou que je n'y croie pas, alors vous m'^n voudrez ; ou que j'y croie, alors vous aurez une triste société, celle d'une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui dépense cent mille francs par an; c'est bon pour un vieux richard comme le duc, mais c'est bien ennuyeux pour un jeune homme comme vous. Allons, nous disons là des enfantillages! Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger; on ne doit pas savoir ce que notre absence veut dire.
ARMAND
Rentrez si bon vous semble, mais je vous demande la permission de rester ici.
MARGUERITE
Pourquoi ?
ARMAND
Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
Voulez-vous que je vous donne un conseil?...
ARMAND
Dites.
MARGUERITE
Prenez la poste et sauvez-vous, si ce que vous me dites est réel ; ou bien alors, aimez-moi comme un bon ami, mais pas autrement. Venez me voir, nous rirons, nous causerons ; mais ne vous exagérez pas ce que je vaux, car je ne vaux pas grand' chose. Vous avez un bon cœur, vous avez besoin d'être aimé ; vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre monde. Aimez une autre femme, ou mariez-vous. Vous voyez que je suis une bonne fille, et que je vous parle franchement.
ACTIi I, SCÈNE XII. 33