ACTE 11, SCENE XI
ARMAND
Pourquoi alors?...
MARGUERITE
Pourquoi? tu veux le savoir? Parce qu'il y a des moments où ce rêve commencé, je le fais jusqu'au bout ; parce qu'il y a des jours où je suis lassée de la vie que je mène, etque j'en entrevois une autre ; parce qu'au milieu de notre existence bruyante, notre tête, notre vanité, nos sens vivent... mais que notre cœur se gonfle, ne trouvant pas à s'épancher, et nous étouffe. Nous paraissons heureuses, et l'on nous envie... En effet, nous avons des amants qui se ruinent, non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité... Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amis, des amis comme Prudence, dont l'amitié va jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement. Peu leur importe ce que nous faisons, pourvu qu'on les voie dans nos loges, ou qu'elles se carrent dans nos voitures. Ainsi» tout autour de nous, vanité, honte et mensonge... Je rêvais donc, par moment, sans oser le dire à personne, de trouver un homme assez supérieur pour ne me demander compte de rien, et pour vouloir bien être l'amant de mes impressions... Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc ; mais la vieillesse ne protège ni ne console, et mon cœur a d'autres exigences... Alors, je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux; les larmes que je t'ai vu répandre pour moi, l'intérêt que tu as pris à ma santé, tes visites mystérieuses pendant ma maladie, ta franchise, ton enthousiasme, tout me faisait voir en toi celui que j'appelais du fond de ma bruyante solitude. En un instant, comme une folle, j'ai bâti tout mon avenir sur ton amour, j'ai rêvé campagne et pureté, je me suis souvenue de mon enfance, car on a toujours eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. C'était souhaiter l'impossible ; un mot de toi me l'a prouvé... Tu as voulu tout savoir, tu sais tout I
ARMAND
Et tu crois qu'après de pareilles paroles, je vais te quitter ? quand de tels mots sont sortis de ta bouche ! quand le bonheur vient à moi, je me sauverais devant lui ! Non, Marguerite, non; ton rêve s'accomplira, je te le jure. Ne raisonnons rien, nous sommes jeunes, nous nous aimons, marchons en suivant notre amour.
MARGUERITE
Ne me trompe pas, Armand; songe qu'une émotion violente peut me tuer; rappelle-toi bien qui je suis, et ce que je suis.
ARMAND
Tu es un ange, et je t'aime !
nanine, frappant, Madame...
MARGUERITE
Quoi?
On vient d'apporter une lettre !
Ahçà! c'est donc lanuit aux lettres!... Dequi est-elle?
De M. le comte.
MARGUERITE
Demande-t-il une réponse?
Oui, madame.
MARGUERITE
Eh bien ! dis qu'il n'y en a pas.