ACTE II, SCENE XL t
MARGUERITE
Que voulez-vous?
ARMAND
Je veux que vous me pardonniez.
MARGUERITE
Vous ne le méritez pas! [Mouvement d'Armand.) J'admets que vous soyez jaloux et que vous m'écriviez une lettre irritée, mais non une lettre ironique et impertinente... Vous m'avez l'ait beaucoup de peine et beaucoup de mal.
ARMAND
Et vous, Marguerite, croyez-vous que vous ne m'en ayez pas fait?...
MARGUERITE
Si je vous en ai fait, c'est bien malgré moi.
ARMAND
Quand j'ai vu arriver le comte ici, quand je me suis dit que c'était pour lui que vous me renvoyiez, j'ai été comme un fou, j'ai perdu la tête, je vous ai écrit. Mais quand au lieu de recevoir à ma lettre la réponse que j'en attendais, quand, au lieu de vous disculper, vous m'avez froidement fait dire que cela était bien, et que vous n'aviez pas de réponse à me faire, c'a été bien pis encore... Je me suis demandé ce que j'allais devenir, si je ne vous revoyais plus. — Le vide s'est fait instantanément autour de moi... N'oubliez pas, Marguerite, que si je ne vous connais que depuis quelques jours, je vous aime depuis deux ans.
Eh bien ! mon ami, vous avez pris une sage résolution.
ARMAND
Laquelle?...
MARGUERITE
Celle de partir. — Ne me lavez-vous pas écrit ?
ARMAND
Est-ce que je le pourrais?
MARGUERITE
11 le faut pourtant.
ARMAND
Il le faut?
MARGUERITE
Oui. — Non-seulement pour vous, mais pour moi. — Ma position me force à ne plus vous revoir, — et tout me défend de vous aimer.
ARMAND
Vous m'aimez donc un peu Marguerite?
MARGUERITE
Je vous aimais.
ARMAND
Et maintenant?
Maintenant, j'ai réfléchi, et ce que j'avais espéré est impossible.
ARMAND
Si vous m'aviez aimé, d'ailleurs, vous n'auriez pas reçu le comte, surtout ce soir.
MARGUERITE
Aussi, est-ce pour cela qu'il vaut mieux que nous n'allions pas plus loin. Je suis jeune, je suis jolie, je vous plaisais, je suis une bonne fille, vous êtes un garçon d'esprit, il fallait prendre de moi ce qu'il y a de bon, laisser ce qu'il y a de mauvais, et ne pas vous occuper du reste.
ARMAND
Ce n'est pas ainsi que vous me parliez tantôt, Marguerite, quand vous me faisiez entrevoir quelques mois à passer avec vous, seule, loin de Paris, loin du monde; c'est en tombant de cette espérance dans la réalité, que je me suis fait tant de mal.
MARGUERITE
C'est vrai... j'avais été plus loin; je m'étais dit : un peu de repos me ferait du bien ; il prend intérêt à ma santé, s'il y avait moyen de passer tranquillement l'été avec lui, dans quelque campagne, au fond de quelque bois, ce serait toujours cela de pris sur les mauvais jours... Au bout., de trois ou quatre mois, nous serions revenus à Paris, nous nous serions donné une bonne poignée de main, et nous nous serions fait une amitié des restes de notre amour; car l'amour qu'on peut avoir pour moi, si violent qu'on le dise, n'a même pas toujours en lui de quoi faire une amitié plus tard. Tu ne l'as pas voulu ; ton cœur est un grand seigneur qui ne veut rien accepter... n'en parlons plus... Tu m'aimes depuis quatre jours, tu as soupe chez moi, envoie-moi un bijou avec ta carte, nous serons quittes.
ARMAND
Tu es folle, Marguerite ; je t'aime. Cela ne veut pas dire que tu es jolie et que tu me plairas trois ou quatre mois, tu es toute mon espérance, toute ma pensée, toute ma vie ; je t'aime, enfin ! que puis-je te dire de plus?
MARGUERITE
Alors, tu as raison, il vaut mieux cesser de nous voir dès à présent!
ARMAND
Naturellement, parce que tu ne m'aimes pas, toi !
MARGUERITE
Parce que je... tu ne sais pas ce que tu dis, tiens !