‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 69 sur 71 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MARGUERITE, lisant une lettre qu'elle prend dans son sein.

a Madame, j'avais appris le duel d'Armand et de M. de Vara ville, non par mon fils, car il est parti sans môme venir m'em- « brasser. Le croiriez-vous, Madame? je vous accusais de ce « duel et de ce départ. Grâce à Dieu, M. de Varville est déjà (( hors de danger, et je sais tout. Vous avez tenu votre serment «au delà même de vos forces, et toutes ces secousses ont « ébranlé votre santé. J'écris toute la vérité à Armand. Il est « loin, m»^ il reviendra vous demander non-seulement son « pardon, mais le mien ; car j'ai été forcé de vous faire du mal « et je veux le réparer. Soignez-vous bien, mon enfant, espèce rez; votre courage et votre abnégation méritent un meilleur « avenir, vous l'aurez, c'est moi qui vous le promets. En at- « tendant, recevez l'assurance de mes sentiments de sympathie, « d'estime et de dévouement. — Georges Duval, — 15 novem- <( bre. » Voilà six semaines que le père d'Armand m'a écrit cette lettre et que je la relis sans cesse pour me rendre un peu de courage. Si je recevais seulement une lettre de lui ! Si je pouvais atteindreau printemps! (Ellese lève et se regarde dans la glace.) Comme je suis changée ! Cependant le docteur m'a promis de me guérir. J'aurai patience. Mais tout à l'heure avec Nanine ne me condamnait-il pas? Je l'ai entendu, il disait que j'étais bien mal. Bien mal ! c'est encore de l'espoir, c'est encore quelques mois à vivre, et si pendant ce temps Armand revenait, je serais sauvée. Le premier jour de l'année, c'est bien le moins qu'on espère. D'ailleurs, j'ai toute ma raison. Si j'étais en dan ger réel, Gaston n'aurait pas le courage de rire à mon chevet, comme il faisait tout à l'heure. Le médecin ne me quitterait pas. {A la fenêtre.) Quelle joie dans les familles! Oh ! le bel enfant, qui rit et gambade en tenant ses jouets ; je voudrais embrasser cet enfant.

nanine, venant à Marguerite , après avoir déposé sur la cheminée l'argent qu'elle apporte.

Madame...

MARGUEMTE.

Qu'as-tu, Nanine?

Vous vous sentez mieux aujourd'hui, n'est-ce pas?

MARGUERITE

Oui; pourquoi?

Promettez-moi d être calme.

MARGUERITE

Mais qu'arrive-t-ii?

JANINE.

J'ai voulu vous prévenir ..une joie trop brusque est si difficile à porter !

Une joie, dis-tu?

Oui, madame.

MARGUERITE

Armand, tu as vu Armand?... Armand vient me voir!... (Na-

nine fait signe que oui. — Courant à la porte.) Armand ! [Il paraît pâle, elle se jette à son cou, elle se cramponne à lui.) Oh ! ce n'est pas toi, il est impossible que Dieu soit si clément, si bon !

ARMAND

C'est moi, Marguerite, moi, si repentant, si inquiet, si coupable, que je n'osais franchir le seuil de cette porte; si je n'eusse I rencontré Nanine, je serais resté dans la rue, à prier et à pleurer. Marguerite, ne me maudis pas ! Mon père m'a tout écrit' j'étais bien loin de toi, je ne savais où aller pour fuir mon amour et mes remords... Je suis parti comme un fou, voyageant nuit et jour, sans repos, sans trêve, sans sommeil, poursuivi de pressentiments sinistres... voyant de loin la maison tendue de noir... Oh ! si je ne t'avais pas trouvée, je serais mort, car c'est moi qui t'aurais tuée!... Je n'ai pas encore vu mon père; Marguerite, dis-moi que tu nous pardonnes à tous deux... Oh ! que c'est bon de te revoir !

MARGUERITE

Te pardonner, mon ami, moi seule étais coupable!... Mais, pouvais-je faire autrement? je voulais ton bonheur, même aux dépens du mien... Mais maintenant, ton père ne nous séparera plus, n'est-ce pas? Ce n'est plus ta Marguerite d'autrefois que tu retrouves, mais je suis jeune encore, je redeviendrai belle, puisque je suis heureuse... Tu oublieras tout... Nous commencerons à vivre à partir d'aujourd'hui.

ARMAND

Oh! non, je ne te quitte plus... Ecoute, Marguerite, nous allons partir à l'instant, quitter cette maison... Nous ne reverrons jamais Paris... Mon père sait qui tues maintenant... Il t'aimera comme le bon génie de son fils... Ma sœur est mariée.. . L'avenir est à nous.

MARGUERITE

Oh! parle-moi... parle-moi... Je sens mon âme qui revient avec tes paroles, la santé qui renaît sous ton amour... Je le disais ce matin, qu'une seule chose pouvait me sauver... Je ne l'espérais plus, et te voilà ! Oh ! nous n'allons pas perdre de temps, va, et, puisque la vie passe devant moi, je vais l'arrêter

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