‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 70 sur 71 · ACTE V, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VI

au passage... Tu ne sais pas?Nichettc se marie... Elle épouse Custave ce matin... Nous la verrons... Cela nous fera du bien d'entrer dans une église.., de prier Dieu, et d'assister au bonheur des autres... Quelle surprise la Providence me gardait pour le premier jour de Tannée ! Oh ! dis-moi donc encore que tu m'aimes!...

ARMAND

Oui, je t'aime, Marguerite, toute ma vie est à toi.

MARGUERITE

Nanine, donne-moi tout ce qu'il faut pour sortir.

ARMAND

Bonne Nanine ! Vous avez eu bien soin d'elle; oh! merci !

MARGUERITE

Tous les jours, nous parlions de toi toutes les deux ; car personne n'osait plus prononcer ton nom... C'est elle qui me consolait, qui me disait que tu allais revenir !... Elle ne mentait pas... Tu as vu de beaux pays... Nous les reverrons ensemble.

ARMAND

Qu'as-tu, Marguerite, tu palis!...

marguerite, avec effort.

Rien, mon ami, rien ! Tu comprends que le bonheur ne rentre pas aussi brusquement dans un cœur désolé depuis longtemps... sans l'oppresser un peu... La joie est quelquefois aussi lourde à porter que la douleur. (Elle s'assied et rejette sa tête en arrière.)

ARMAND

Mon Dieu! Marguerite, parle-moi !... Marguerite, je t'en supplie!

marguerite.

Ne crains rien, mon ami ; tu sais, j'ai toujours été sujette à ces faiblesses instantanées. Mais elles passent vite; regarde, je souris, je suis forte, va! C'est Tétonnement de vivre qui m'étouffe !

armand, lui prenant la main.

Tu trembles !

marguerite.

Non, ce n'est rien!... Voyons, Nanine, donne-moi donc un châle, un chapeau...

armand, avec effroi.

Mon Dieu ! mon Dieu !

marguerite, étant son châle avec colère, après avoir essayé de

sortir.

Oh ! je ne peux pas ! (Elle tombe sur le cmapé.)

ARMAND

Nanine, courez chercher le médecin !

MARGUERITE

Oui, oui, dis-lui qu'Armand est revenu, que je veux vivre, qu'il faut que je vive... (Nanine sort.) Mais, si ce retour ne m'a pas sauvée, rien ne me sauvera. Tôt ou tard, la créature humaine doit mourir de ce qui l'a fait vivre. J'ai vécu de l'amour, J'en meurs.

ARMAND

Dieu ne m'eût pas ramené, pour que je te perde encore, Marguerite; tu vivras, il le faut !

MARGUERITE

Assieds-toi près de moi... le plus près possible, mon Armand, et écoute-moi bien... J'ai eu tout à l'heure un moment de colère contre la mort. Je m'en repens, elle est nécessaire ; et je l'aime, puisqu'elle t'a attendu pour me frapper. Si ma mort n'eût été certaine, ton père ne t'eût pas écrit de revenir...

ARMAND

Ecoute, Marguerite, ne me parle plus ainsi, tu me rendrais fou... Ne me dis plus que tu vas mourir, et dis-moi que tu ne le crois pas... que cela ne peut être... que tu ne le veux pas!

MARGUERITE

Quand je ne le voudrais pas, mon ami, il faudrait bien que je cédasse, puisque Dieu le veut. Si j'étais une sainte fille, si tout était chaste en moi, peut-être pleurerais-je à l'idée de quitter un monde où tu restes, parce que l'avenir serait plein de promesses, et que mon passé m'y donnerait droit... Moi morte, tout ce que tu garderas de moi sera pur... Moi vivante, il y aura toujours des taches sur mon amour... Crois-moi, Dieu fait bien ce qu'il fait...

armand, se levant.

Ah ! j'étouffe, Marguerite.

marguerite, le ramenant.

Comment, c'est moi qui suis forcée de te donner du courage ? voyons, obéis-moi... Ouvre ce tiroir, prends-y un médaillon... c'est mon portrait du temps que j'étais jolie !... Je l'avais fait faire pour toi... garde-le, il aidera ton souvenir... Mais si un jour une belle jeune fille t'aime et que tu l'épouses, comme cela doit être... comme je veux que cela soit... et qu'elle trouve ce portrait... dis-lui que c'est celui d'une amie qui, si Dieu lui permet de se tenir dans le coin le plus obscur du ciel... prie Dieu tous les jours pour elle et pour toi... Si elle est jalouse du passé, comme nous le sommes souvent, nous autres femmes, si elle te demande le sacrifice de ce portrait... fais-le-lui sans crainte, sans remords; ce sera justice, et je te pardonne d'avance... La femme qui aime souffre trop quand elle ne se sent pas aimée... Entends-tu, mon Armand, tu as bien compris ?

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