‹ La dame aux girofléesChapitre 6 sur 21 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BEAUCRESSON, ANGÈLE.

BEAUCRESSON.

Je ne sais pas ce qui t’asticote contre ces rubans.,. Tu as donc le rouge en grippe?

ANGÈLE

Je n’aime pas les couleurs criardes!

BEAUCRESSON.

Il n’y a pas que les couleurs qui soient criardes !

ANGÈLE

Qu’est-ce que tu dis ?

BEAUCRESSON.

Je dis... Eh bien, oui, là... franchement... ça va trop loin ! il faut y mettre un terme 1

ANGÈLE

Un terme... à quoi?

♦ Beaucrcsion, Sylvie, Angèle.

BEAUCRE8SON.

A l’existence tumultueuse que nous menons ici.,. Je suis un penseur, moi... un creuseur de problèmes... un puisatier de la pensée ! La science m’absorbe I

ANGÈLE, soariant.

Je m'en suis aperçue plus d’une foisi

BEAUCRESSON.

J’ai besoin do calme pour creuser... et tu fais de mon domicile un magasin à poudre, où tu tiens toujours la mèche allumée I

ANGÈLE *

Mon Dieu! mon ami... est-ce ma faute?

Air des Bavards, final du 1" acte (Offexbach).

Ton injustice est extrême...

On ne se fait pas soi-même...

El c’est en vain que je veux Calmer mon état nerveux I

Je ne suis pas apathique. . .

Et j’ai trop do calorique...

Mais, toi, qui viens en gémir,

Tu devrais t’cn réjouir I

Accepte mon caractère...

On n’y peut plus rien changer C’est la faute de mon père.

Qui l’a fait sans y songer,'

Oui, c’est là (bis.)

Le seul remède à celât Tes reproches, mon cher,

Mo feraient sauter en l’air I Avec ces reproches, mon cher,

Tu me ferais sauter en l’airl

Angèle, Beaucresson.

BEAUCRESSON.

Tu dis que tu es nerveuse... moi aussi, je serais nerveux, si Je voulais... mais je ne veux pas... Je raisonne mes nerfs.

AXGÈLE.

Tu n’as pas affaire, comme moi, aux domestiques; ils sont très-agaçants... et, si tu savais jusqu’où va ma patience...

Ah! oui, parlons-cti de ta patience!... Tu n’en as pas et tu la perds à chaque instant!... je no m’explique pas çal... Et, alors, tu lèves la main avec une facilité... Tu frappes à tort et à travers...

ANGÈLE

Quelquefois.... quand on me pousse à bout! (Elle va i’a»*eoir dans le fauteuil à gauche, près do la table de jeu.)

BEAUCRESSON.

Avant-hier encore, tu as soullleté mon valet de chambre, qui m’allait... comme tu avais soullleté, auparavant, le chef, le cocher, le frotteur, et tant d’autres ! Ils s’en vont tous avec la joue enflée... et nous ne pouvons garder personne!

ANGÈLE

Parce qu’ils sont paresseux et mauvais sujets !... C’est un fléau que ces gens-là !

BEAUCRESSON.

Un fléau nécessaire!... J’ai besoin d’un fléau pour battre mes habits; et il faut tpie je remplace mon valet do chambre !

ANGÈLE

Sois tranquille : j’en ai fait demander un autre au Bureau do placement.

BEAUCRESSON.

Pourvu qu’il en vicnnel... ce n’est pas sûr! Tu es connue dans le quartier! Les domestiques, chassés par tes gifles, crois-tu donc qu'ils restent bouche close? Ils détalent à qui mieux mieux, répétant à tous les échos d’alentour que notre ménage est un éternel carillon... et que tu as des allures de furie ! L’épicière, la fruitière, la charcutière et la boulan-

gère... pas celle qui a des écus, l’autre... sais-tu ce qu’elles disent? Elles disent que tu es un suppôt de Beizébut... un diable en cotillon!

ANGÈLE

Je brave les méchants propos ?

BEAUCRESSON.

Il vaudrait mieux ne pas les justifier! Et, malgré tout, tu es bonne au fond... tu as un cœur en velours de soie... et, sans tes vivacités... Mais, voyons, Angèle, tu ne peux donc pas réfréner ton système nerveux?

ANGÈLE

Je tâcherai, mon Ernest... je ferai mes efforts... puisque tu y tiens...

BEAUCRESSON, s’agenouillant près d’elle.

J’y tiens énormément !... c’est-à-dire que, pour ça, je donnerais tout au monde I

ANGÈLE

Tout au monde?... Eh! bien, voyons... qu’est-ce que tu me donnerais?

BEAUCRESSON, se levant.

Un cadeau... un joli cadeau!

ANGÈLE, se levant aussi et venant en scène.

Marché conclu !

BEAUCRESSON.

Eh bien, si, pendant quinze jours... quinze jours, ce n’est pas la mer à boire... si, pendant quinze jours, lu ne brises rien, et que tu ne laisses tomber ta main sur aucune face humaine, je te réserverai une slalle pour toutes mes conférences!

ANGÈLE, faisant une petite mone.

Sur les huîtres? C’est très-gentil! mais j’aimerais mieux le bracelet que nous avons au, l’autre jour, rue de la Paix, chez Beaugrand I

BEAUCRESSON.

Tu ne réfléchis donc pas que mes conférences l’orneraient l’esprit?

ANGÈLE

Il me semble que le bracelet m’ornerait davantage !

BEAUCRESSON.

- Je ne crois pas; mais, si c’est ton idée... va pour le bracelet!... Seulement, promets-moi...

ANGÈLE

Tout, mon ami, tout! Je serai calme, paisible! je serai sage comme une image!

BEAUCRESSON.

Je prends acte de tes paroles, et j’y aurai l’œil !

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