SCÈNE VI
Les Mêmes, SYLVIE, puis CORADIN.
SYLVIE, eotraot par le fond
Madame, voilà le domestique que vous avez demandé au Bureau. (Elle remonte un peu au lond, fait un signe à la cantonade, et Ya ensuite se placer près du fauteuil de gauche.)
ANGÈLE, à son mari.
Tu vois, mon ami., tu disais qu’il n’en viendrait pas! (Elle va s’asseoir sur le fauteuil qui est près de la table de jeu.)
CORADIN, entrant du fond et le chapeau sur la téte**^.
Oui, monsieur et madame, j’arrive du Bureau de placement. (Sur un geste do Beaucresson, il retire son chapeau.)
BEAUCRESSON, i. part.
Bonne tète! il n’a pas l’air malin! (u s’assied à droite, près du piano.)
CORADIN
Je crois que nous pourrons nous convenir.
BEAUCRESSON.
Vraiment! alors, nous vous avons plu au premier coup d’œil ?
Angèle, Sylvie, Beaucresson .
'* Sylvie, Angèle, Coradin, Beaucresson.
CORAOIN.
Ah! ce n’est pas ça, monsieur... c’est que j'ai pris des informations... V.OUS comprenez?...
ANGÈLE
Des informations... sur nous ?...
BEAUCRESSON.
Et il parait qu’elles ont été bonnes?...
ANGÈLE
Eh bien, c’est heureux !
CORADIN
Les maîtres en prennent bien sur les domestiques... pourquoi donc que les domestiques s’en priveraient ?
BEAUCRESSON, à part.
Ce garçon-là doit avoir souscrit pour la statue de Voltaire I (Haut.) Comment vous nomme -t on, jeune homme ?
CORAOIN.
C’est selon, monsieur. Chaque maître que j’ai servi me baptisait à son idée... les Bourgeois sont si maniaques I
BEAUCRESSON.
Merci I
SYLVIE, à part.
Le maladroit I
CORADIN
Je ne dis pas ça pour Monsieur... qui n’est pas un Bourgeois!... Monsieur est dans les lettres... il écrivasse! On me l’a dit.
BEAUCRESSON.
J’écrivasse ! j’écrivasse !... Voyons, avez-vous un nom, oui ou non ?
CORADIN
Mon vrai nom est Coradin. C’est assez distingué, n’est-ce pas ?
ANGÈLE
Je n’aime guère ce nom-là !
BEAUCRESSOX.
On ne se nomme pas Coradin!... C’est un nom de féerie. .. et nous sommes ici dans la vie réelle I
CORADIN
Mais, monsieur, je m’appelle réellement Coradin.
BEAUCRESSON.
N’importe ! je vous baptiserai d’une autre façon 1
ANGÈLE
De chez qui sortez-vous?
CORADIN
Madame... je sors... Mais qu’est-ce que je sens-là?... Il y a un courant d’airi... Ah! je crois bien... la fenêtre est ouverte! (h va & la feDètre, la rcrme il revient à la place qu’il occupait.)
ANGÈLE
Il parait que vous ôtes frileux?
CORADIN
Non, madame. Mais j’ai servi chez un médecin qui me répétait toujours:» Joseph... »— celui-là m’appelait Joseph! — « délie-toi dos courants d’air, il n’y a rien do si mauvais! » El il me faisait porter de la Ilanelle... des plastrons... des habits fourrés... tout ce qu’il y a de plus chaud 1
Et pourquoi diable avez-vous quitté un si bon maître?
CORADIN
Parce qu’il me faisait suer!
BEAUCRESSON.
C’est une raison!... Et, en dernier lieu, chez qui étiez vous, Polydore ?
CORADIN
Polydore?
BEAUCRESSON.
Oui, je vous appellerai Polydore.
CORADIN
Ab 1 bon I J’étais chez un avocat.
tA DAME AUX GIROFLÉES
ANGÈLE
Qui VOUS a renvoyé?
CORADIN
Je ne lui en veux pas ; il était célibataire... et sa gouvernante s’aoatt affolé de moi!... J’étais incapable de couper l’herbe à mon maître... et puis, elle était vieille!... Mais, un soir, par une belle nuit de printemps...
ANGÈLE
Assez! assez!
SYLVIE, à part.
Est-il bavard !
BEAUCRESSON, à part.
Il est plus fùté que je ne croyais 1
ANGÈLE
Enfin, qu’est-ce que vous savez faire?
CORADlN.
Je sais un tas de petites choses ! (s’interrompant.) Mais, permettez... je crois que le feu s’éteint ! (il va i la cheminée, prend une bâche dans le colTre a bois et la met dans le feu.)
BEAUCRESSON.
Comment! comment 1 vous disposez de mes bûches... sans une autorisation préalable!
CORADIN, reprenant la place qn’il occupait.
Monsieur, le froid commence k picolter pas mal... et, si Madame s’enrhumait, ce n’est pas vous qui lui feriez de la bourrache I
ANGÈLE, h part.
Allons, il aura des prévenances.
BEAUCRESSON.
AhI Jasmin... je dois vous. prévenir d’une chose.
Jasmin ?
BEAUCRESSON.
Oui. J’aime mieux Jasmin- que Polydore !
Ça m’est égal.
Digilized by Coogle
BEAUCRESSON.
On frotte ici ; il est bon que vous sachiez qu’il faut frotter.
CORADIN
Ohl c’n’estpas ça qui m’embarrasse ! J’ai été chez un vieux Commandant, couvert de rhumatismes... et je le frottais matin et soir.
ANGÈLE
Ainsi, vous êtes tout à fait aa courant du service I
CORADIN
Oh! pour ce qui est du service!... Tenez, madame, j’ai appartenu à un fonctionnaire public qui me disait tcujours: « Prosper... » — il m’appelait Prosper — « je n’ai jamais vu de « service pareil au tien!... Quand on a eu un domestique « comme toi... ça dégoûte de tous les autres! »
BEAUCRESSON, à part.
Il a pris ça pour un compliment!
ANGÈLE, se levant, ^ son mari*.
Je crois, mon ami, que nous pouvons toujours essayer.
BEAUCRESSON.
Oui... essayons-le.
SYLVIE, i part.
J’ai réussi !
BEAUCRESSON**.
Quant aux gages, qu’est-ce que vous avez l’habitude de gagner, Narcisse ?
CORADIN
Narcisse, à présent ?
BEAUCRESSON.
C’est moins commun que Jasmin.
CORADIN
Et puis ça sent moins fort !
* Sylvie. Cor.idin, Angèle, Beuueresson.
** Sylvie, Corailin, Ueaucrcsîon, Angèle.
BEAÜCRESSON.
Sans doute.
CORADÏN.
Faudra vous décider.
BEAÜCRESSON.
Eh bien! Narcisse, qu’est- ce que vous voulez gagner?
CORADIN
Le plus possible, monsieur!
BEAÜCRESSON.
Je le crois ! Mais nous donnons six cents francs.
CORADIN
Par mois?
BEAÜCRESSON.
Par an , et c'est bien assez !
CORADIN
El combien de bouteilles ?
BEAÜCRESSON.
Trois.
Par jour?
ANGÈLE
Par semaine.
CORADIN
Trois bouteilles ! 11 n’y a pas de quoi se mettre en ribolte !
B-EAUCRESSON.
Mais je n’entends pas qu’on ribotte chez moi !
CORADIN
Du reste, ce n’est pas mon défaut... Ce serait plutôt les femmes! Oh! les femmes! (il fixe Angèle.)
ANGÈLE
Assez !
BEAÜCRESSON.
Vous allez entrer en fonction tout de suite, Victorin.
CORADIN
Vous dites ?
BEACGHESSON.
Oui, nous nous arrêtons à Victorin !
CORADIN
Va pour Victorin ! mais tonons-nous-y !
BEAUCRESSON.
Et vous commencerez par ma chambre.
ANGÈLE
Non, ce salon d’abord... C’est mon samedi... et j’attends du monde.
BEAUCRESSON.
Et moi aussi !... ma conférence m’amènera des visites 1
ANGÈLE
J’en suis filchée... ce salon avant tout!
BEAUCRESSON.
Allons! point de querelle !... Je cède !
CORADIN, à pari.
Le mari fouine !
BEAUCRESSON.
Je retourne au travail... et j’achève mes huîtres, (n sort par à droite.)
CORADIN, à pari.
Tiens! des huîtres à lui tout seul !
ANGÈLE
Dépêchez-vous de nettoyer à fond ! Vous m’entendez 1 tElle
sort par la gauche.)