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LA PETITE MONTRE

La musique approchait toujours; mais, parvenue à cent pas environ de l'endroit où Violette était évanouie, elle cesse, et le dialogue suivant s'établit entre les deux musiciens :

— En voilà assez pour aujourd'hui : ce n'est plus la peine de jouer par ici, où il ne passe personne... D'ailleurs, il est temps de nous reposer, nous l'avons bien gag-né... C'est loin, Bercy !

— Mon pauvre Benoît, c'est surtout loin, quand on porte un orgue avec soi ; mais tu ne veux jamais me donner ce gros instrument, cela te soulagerait.

— Tu ne dois pas porter l'orgue, puisque tu joues du piston... Enfm, la journée n'a pas été mauvaise... C'est égal... si tu voulais retourner au pays... nous

y serions plus heureux... mais, puisque ce n'est pas ton idée !...

— Si, mon frère... si... nous y retournerons, car je sens bien que c'est une folie à moi de vouloir rester dans cette ville... où je ne la rencontre plus... parce que, sans doute, elle est toujours en voiture... ou dans un monde élégant i...

— Mon pauvre Girofle ! à quoi cela te servirait-il de la rencontrer?...

— Ah ! tu as raison... à rien... qu'à la von' !

Tout en causant, les deux frères marchaient toujours, et ils arrivent bientôt devartla place oii Violette est toujours sans connaissance. En jetant les yeux du côté de la rivière, Girolle dit :

— Tiens ! je vois quelque chose de blanc, là-bas, à terre !... On dirait que quelqu'un est couché là...

— Quelque ivrogne qui s'y est endormi, probablement !

— Mais si c'était quelqu'un qui ait besoin de secours?...

— Ah ! tu as raison, mon ami ; il faut aller nous en assurer.

Les deux frères se sont approchés.

— Mais c'est une femme ! dit Girofle.

— Oui... une femme endormie là... quelque mauvaise fille prise devin sans doute!... Il faut la réveiller..

— La réveiller!... mais elle ne dort pas, cette femme... elle est sans connaissance...

— Tu crois?... En effet... Pauvre femme !... Portons-la sous le bec de gaz là-bas.,, nous pourrons mieux la secourir et voir si elle est blessée.

— Oh ! je la porterai bien seul, va I

Et Girofle a déjà pris dans ses bras Violette qui est toujours évanouie. Il la dépose contre les maisons, sur un banc. A cet endroit éclairé par le gaz, 'il peut voir les traits de celle qu'il veut ranimer.

— C'est une jeune femme...

— Oui... qui a été brûlée au visage...

— Elle ne revient pas à elle!... C'est singulier... il me semble... Ah ! je voudrais bien qu'elle rouvrît les

yeux!...

— Attends, je vais chercher dans ma poche ; je dois avoir un peu d'eau-de-vie dans ma gourde. .

— Mon Dieu!... cette femme... Benoît, est-ce que tu ne trouves pas qu'elle a quelques traits de Violette ?

— Par exemple !... Celle-ci est laide... l'autre qui est si jolie!... Ah ! voilà ma gourde... 11 faut lui frotter un peu les tempes avec l'eau-de-vie...

— Mon Dieu! que je voudrais voir ses yeux !... Tiens ! elle a quelque chose pendu à son cou... C'est une montre... Ah ! Benoît I regarde ! regarde ! Cette montre! c'est celle que j'ai donnée à Violette!... Vois le cadran... voici le chiffre!...

— En effet !... Par quel hasard?

— Mais cette femme... Quelque chose me dit qu'elle ne m'est pas inconnue!...

En ce moment Violette revient à elle ; en rouvrant les yeux, elle aperçoit ce jeune homme penché vers elle et la regardant avec anxiété ; alors sa' bouche murmure :

— Girofle !... Benoît !... Ah ! c'était bien vous que j'avais entendus !...

— Violette !... c'est Violette ! s'écrie Girofle qui est comme un fou, et baise les mains de la jeune fille. C'est bien elle, Benoît ; vois-tu, mon cœur l'avait reconnue... même avant que je n'eusse aperçu sa montre... et pourtant je ne pouvais pas croire...

— Mais que vous est-il donc arrivé, mademoiselle? dit Benoît, et par quel hasard... quelle suite d'événements étiez-vous là... évanouie, tout près de la rivière?...

— La rivière?... J'allais y chercher la fin de mes peines... quand les sons de votre musique sont venus jusqu'à moi... Alors, mon émotion a été si forte... j'ai perdu connaissance.

— Elle voulait mourir ! Serait-il possible !.. Quoi!... Violette, vous vouliez mourir !... Est-ce donc le chagrin d'avoir eu le visage brûlé qui vous avait fait prendre cette terrible résolution ?

— Oh ! pas cela seulement!... Mais je n'avais plus de ressources... Je ne trouvais plus de travail... je n'avais plus d'amis!...

Plus d'amis ! Et nous, nous !... Violette, vous nous

aviez donc oubliés ?

— Non, mais je me suis si malconduite avec vous.

Girofle, que je ne devais plus compter sur votre amitié!

— Sijinam'zelle... si... Vous ne deviez jamais douter de moi !

— Mais, dit Benoît, vous n'étiez pas entièrement sans ressource, puisque vous aviez encore votre montre?...

— Cette montre... il est vrai... Mais je n'ai pas voulu m'en séparer... C'était tout ce qui me restait de celui qui m'avait vraiment aimée... Je voulais mourir avec elle...

— Ah ! Benoît 1 l'as-tu entendue ? Elle ne voulait pas se séparer de ce queje lui avais donné. Violette... chère Violette!... Vous pensiez donc un peu à moi? .. Ah ! depuis queje suis à Paris, voilà le premier moment de bonheur que j'aie éprouvé!...

— Mes enfants, il ne faut pas rester là. Violette est bien pâle, elle doit avoir besoin de prendre quelque chose... Vous allez venir avec nous, dans le modeste hôtel oii nous logeons, on vous aura une chambre, et tout ce qu'il vous faudra...

— Que vous êtes bons!... Vous voulez donc encore me faire du bien?

— Si nous le voulons ! Benoît, elle demande si nous voulons la secourir !. .. Comme si nous n'étions pas trop heureux de vous avoir retrouvée...

— Petrouvée !... Mais si différente de ce que j'étais!... Ah! (jue j'ai bien fait de garder ma montre.''... Sans elle vous ne m'auriez pas reconnue...

— Gela VOUS fait voir, Violette, que les bonnes pensées ont toujours leur récompense. Mais je vais courir chercher une voiture, vous ne pouvez pas marcher sans doute...

— Si... si... Je mai'cherai en m'appuyant sur votre bras, Girofle.

Les deux frères emmènent la pauvre fille dans leur garni, lui font donner une chambre, font apporter un bon potage et une bouteille de vieux vin. Puis, lorsque Violette est restaurée, lorsque ses forces sont revenues, ils la regardent et n'osent l'interroger ; mais leurs yeux lui disent combien ils seraient curieux de savoir quels événements ont amené son changement physique, et l'état misérable dans lequel ils l'ont trouvée.

Violette devine aisément ce qu'ils n'osent lui demander, et, les faisant asseoir près d'elle, leur dit :

« Maintenant écoutez-moi. »

Elle leur fait alors le récit exact de tout ce qui lui est arrivé, ne cache ni ses fautes ni ses malheurs ; après l'avoir entendue, Girofle veut couru* chez la grosse Toinon pour la rosser. Mais Violette l'arrête, en lui disant :

— Non, mon ami, laissez cette femme... Elle et Marj oléine m'oat fait beaucoup de mal ; mais cela ne serait point arrivé, si je ne les avais pas écoutées, et peut-être n'est-ce que la juste punition de mon ingratitude envers vous.

— Violette a raison, dit Benoît ; car si elle a été

fautive, elle en a été bien punie. Et maintenant, mon enfant, êtes-vous toujours si désireuse d'habiter Paris?...

— Ah! bien loin de là !... Je l'aurais quitté depuis longtemps si j'avais su où aller... Si j'avais espéré trouver un asile quelque part !

— En ce cas, ma pauvre Violette, vous voudrez donc partir avec nous pour retourner à Saint-Jeanau-Bois ? dit Girofle, en pressant dans les siennes la main delà jeune fille.

— Si je le voudrai !... Ah ! je serai trop heureuse de revoir mon village!

— Eh bien! alors, dès demam nous nous mettrons en route pour y retourner... Dès demain... tu le veux bien, n'est-ce pas, Benoît?

— Ah ! tu sais bien que depuis longtemps c'était mon plus ardent désir !...

— Quel dommage que j'aie vendu la maison de ma tante ! dit Violette en soupirant, nous aurions tout de suite trouvé à nous loger I . .

— Ne vous chagrinez pas, dit Benoît. Je vous réponds d'un gîte, moi !

Le lendemain matin, les deux frères et Violette prenaient le chemin de fer deCompiègne, emportant l'orgue qu'ils ne voulaient plus vendre, parce qu'on lui devait d'avoir arrêté Violette, lorsqu'elle allsit accomplir son funeste dessein. Pendant tout le voyage, Girofle ne cesse pas de témoigner le plaisir qu'il éprouve d'avoir retrouvé Violette, et celle-ci, quand il la re-

garde avec amour, détourne parfois la tête, en murmurant :

— Ah ! vous ne pouvez plus m'aimer!.. Je suis trop vilaine à présent 1...

— Que dites-vcrus là, Violette ! s'écrie Girofle. Ah ! je vous trouve bien plus jolie, depuis que vous êtes laide !... Pardon !... mais je veux dire que maintenant vos yeux ont pour moi une expression si tendre... si différente d'autrefois! . . . Que m'importent les cicatrices qui sont sur votre visage . . . Votre voix est plus douce. . . Vous ne me repoussez plus!... Ah! je vous trouve cent fois mieux ainsi !

Lorsqu'on descend du chemin de'fer de Compiègne, Benoît y laisse son frère et Violette, en leur disant :

— Je vais en avant nous chercher un gîte ; vous autres faites la route tout doucement en vous promenant, vous me retrouverez à l'entrée du village.

Girofle et Violette s'en viennent donc bras dessus bras dessous ; la pauvre fille respirant avec délices l'air des champs, son amoureux lui pressant tendrement le bras. Quand elle aperçoit son village, Violette s'arrête tout émue, en murmurant :

— Ah l quel plaisir j'éprouve à le revoir !... Et dire que je me croyais si heureuse de le quitter!... Mon Dieu! qu'il a fallu peu de temps pour changer ma façon de penser !.. Car ily a à peine un an que je suis partie pour Paris !..,

— Ah ! dit Girofle, cette année-là m'a semblé bien longue, à moi 1

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En approchant du village, on aperçoit Benoît, qui attendait les voyaî;^eurs, et leur dit :

— Suivez-moi!

— Tu nous as trouvé un gîte, mon frère ?

— Oui, oui.

— Pour nous trois ?

— Sans doute ; car j'espère bien que nous ne nous séparerons plus !

On suit Benoît, qui mène Violette et son frère dans la maison de la mère Moutin, dont lui-même ouvre la porte.

— Mais c'est la maison de ma tante! s'écrie Violette.

— Oui, mon enfant, mais elle est toujours la vôtre; car c'est moi qui lavais achetée, ou plutôt vous en avais donné le prix : vous voyez que c'est comme si vous ne l'aviez pas vendue...

— Ah ! Benoît, que vous êtes bon !... Mais ce bruit que j'entends dans l'étable...

— C'est Zozo, votro bonne vache, que vous aviez vendue à Thomas, et que je viens de lui racheter ; c'est pour cela que j'avais pris les devants.

Violette pleure en tendant sa main à Benoît ; quant à Girofle, il saute au cou de son frère et rétoulTe presque à force de l'embrasser.

Quelques jours après, Girofle dit à Violette :

— Quand nous marions-nous?

lit celle-ci lui répond, en baissant les yeux ;

— Est-ce que vous voulez bien encore de moi

pour votre femme après ma conduite passée?

— Oh! oui, Violette; cai' vos fautes passées me garantissent votre fidélité pour l'avenir.

« Ce n'est pas toujours une raison 1 se dit en luimême Benoît ; mais, cette fois, il y en a une plus péremptoire... c'est qu'elle a cessé d'être jolie. »

Au bout de quelques jours, Violette devenait, enfin, la femme de Girofle. Le bon air, le repos, une vie tranquille et heureuse lui rendirent sa fraîcheur, et firent disparaître une partie des traces de sa brûlure.

Bientôt une petite fille vint ajouter au bonheur du jeune ménage, et quand on disait à Violette :

- Elle sera très-jolie, votre fille ! elle ne manquait pas de répondre :

— Souhaitez-lui plutôt d'être bonne ; cela vaut mieux, et cela dure toujours!

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