ADVERSITE
(tétait avec de l'eau forte que madame de Boucherose avait aspergé le visage de son ancienne amie, et c'était sur le côté gauche de sa figure, sur celui qui n'avait point de cicatrice, qu'elle avait eu soiix ue jeter cette eau corrosive qui, en brûlant la peau, y laisse des marques ineffaçables.
Dans le premier moment, Violette n'a rien senti ; la terreur lui avait presque ôté l'usage de ses sens ; mais au bout de quelques instants, elle se sent brûler au visage, et ses souffrances deviennent si vives qu'elle crie et appelle à son secours,
La femme de chambre arrive, puis la concierge ; ces deux femmes poussent de grands cris en voyant dans quel état est le visa^re de leur maîtresse; l'une
lui jette de l'eau fraîche à la figure, l'autre court chercher un médecin dans le voisinage. Le médecin n'arrive qu'un quart-d'heure après ; il ordonne plusieurs choses; mais le mal était déjà irréparable.
— Qui donc vous a arrangée ainsi, madame? dit- il à Violette. C'est un crime, c'est un assassinat que Ton a commis sur vous... il faut porter plainte...
— Je n'ai vu entrer qu'une dame, dit la concierge; elle était fort bien mise ; elle a demandé madame Manfredonia et est entrée dans la maison. La connaissez-vous, madame?
Violette hésite, puis enfin elle balbutie :
— Non, je ne la connais pas !
On met au lit la jeune blessée, on lui prodigue tous les soins. Tout l'art du médecin parvient à éviter que rœil gauche ne soit perdu; mais il ne peut empêcher que ce côté du visage ne soit horriblement lacéré, couturé , abîmé. Cette fois , Violette a totalement perdu sa beauté, qui ne peut plus revenir.
Par une singulière coïncidence, à partir de ce jour, oii la jeune femme a été si cruellement maltraitée par la vindicative Toinon, Sidi-Aboukir et son équipage cessent de reparaître à la jolie villa de Saint' Mandé. Cela étonne beaucoup la femme de chambre et la concierge, qui se demandent comment le riche amoureux a pu savoir que madame Manfredonia avait cessé d'être séduisante ; mais cela ne su rprend nul lement Violette, qui présume bien que madame Boucherose n'aura pas manqué de conter à son Turc ce
qu'elle avait fait et de se vanter d'avoir défiguré celle dont il était amoureux.
Dans les premiers jours de sa souffrance, Violette qui garde le lit, n'a pas cherché à voir son visage ; mais les tristes regards que mademoiselle Lizida jette sur elle lui font deviner une partie de la vérité. Cependant, bientôt elle demande un miroir pour connaître son état.
— Pas encore, madame ! lui dit la suivante ; vous ôtes encore trop rouge... cela vous effrayerait i mais cette rougeur passera... attendez un peu.
La pauvre blessée attend quelques jours, puis elle demande de nouveau le miroir, que Lizida lui refuse toujours sous différents prétextes. Mais, un joui-, se sentant assez forte pour se lever, Violette qmtte 'son lit, se dirige vers la glace, puis pousse un cri en se N oyant, ou plutôt en ne se reconnaissant pas.
Lizida accourt au cri de sa maîtresse, et trouve celle-ci évanouie devant cette glace qui lui a fait voir à quel point la vengeance de Toinon l'avait défigurée Quand Violette revient à elle, c'est pour verser d'abondantes larmes. Puis, enfin, elle s'efforce de rappeler son cour.ige, en se disant :
- C'est à ma beauté que j'ai du tous mes malheurs!... C'est elle qui est cause que je suis venue à Paris... pouKiuoi donc la regretter?
Mais Violette ne songeait pas alors qu'avec sa boêiuté, quand on n»a que cela pour tout bien, devait disparaître la fortune et arriver l'adversité. Elle passe
encore trois mois dans cette campagne qu'on lui a louée; mais, chaque jour, elle voit diminuer cet or qu'on lui avait prodigué et qu'elle n'a pas songé à ménager. Lorsqu'elle s'aperçoit qu'il ne lui reste plus qu'une faible somme, elle congédie sa femme de chambre et prévient la concierge qu'elle peut mettre écriteau, parce qu'elle quittera bientôt la villa.
— Pauvre dame! murmure la concierge en regardant Violette; c'était pas la peine d'y venir pour vous y faire arranger de la sorte!... Et vous ne connaissez pas celle qui vous a abîmée ainsi ?
— Non... répond Violette; et, d'ailleurs, quand je la connaîtrais, à quoi me servirait maintenant de chercher à la faire punir? Gela ne me rendrait pas ma figure d'autrefois !
— Mais cela servirait à vous venger... et c'est quelque chose !
— Oui, quelque chose d'affreux !... Car ce sont des vengeances qui m'ont réduite en cet état... et pourtant je n'étais pas coupable, moi!... je n'avais rien fait pour attirer sur ma tête la colère de ces femmes !
Violette descend à Paris pour y louer un petit logement modeste. Maintenant, elle est mise avec élégance ; mais elle porte un voile par-dessus son chapeau. Cependant, comme sa tournure est toujours gracieuse, comme elle a conservé sa jolie taille, son petit pied et sa jambe bien faite, plus d'un galant suit encore ses pas; mais lorsque, à force de patience, ce galant est parvenu à apercevoir un petit coin du vi-
sage de celle qu'il a suivie, il disparaît bien plus vite qu'il n'était venu.
Violette a loué dans Paris un petit logement tout garni; elle ne tarde pas à s'y installer, car le séjour de la villa lui est devenu insupportable. Mais que peut faire une jeune femme à Paris, quand elle n'a aucune occupation et aucun amoureux? S'ennuyer beaucoup : c'est ce qui arrive à Violette, qui, pour chasser cet ennui qui la gagne, va tous les jours se promener en voiture et tous les soirs- au spectacle.
Après quelques semaines de cette existence, elle n'a plus d'argent; mais elle a les bijoux, présents de Sidi-Aboukir; elle y tient fort peu et s'empresse de les vendre. Elle est fort surprise de n'avoir qu'une faible somme de ces objets dont tout le mérite est dans la façon. Avec cette somme, elle passe encore quelques semaines, puis elle se trouve de nouveau sans argent; alors elle commence à envisager avec effroi sa position : il faut maintenant qu'elle s'en prenne pour vivre à ses effets, à ces belles robes qu'elle s'est achetées lorsqu'elle avait beaucoup d'or à sa disposition; mais, lorsqu'elle aura tout vendu, tout engagé, de quoi vivra-t-elle ? Elle frémit et comprend qu'elle ne peut plus devoir son existence qu'à son travail; mais ce travail, il faut le trouver.
Violette commence par quitter un logement trop cher pour elle. C'est dans les mansardes, c'est dans une chambre qui n'est guère plus grande que le ca-
binet qu'elle occupait chez madame Repiqué, que la pauvre femme va se nicher ; c'est de là qu'elle sort pour aller chercher de l'ouvrage.
Mais elle n'a plus de recommandations, et mamtenant que sa figure fait au premier abord une impression désagréable, on reçoit assez mal la solliciteuse, car le monde est ainsi fait : il se laisse attendrir, il est accessible pour une figure gentille ; mais il tourne vivement le dos à un visage désagréable; c'est injuste ; mais c'est ainsi.
Violette ne trouvant rien d'aucun côté, se décide à retourner chez les marchandes de modes qui lui avaient promis de l'occupation, avant qu'elle allât à Saint-Mandé. Elle s'y rend de nouveau; mais, là, on ne veut pas la reconnaître, et lorsqu'elle dit qu'elle a été victime d'un accident qui l'a défigurée, on lui répond :
a Mademoiselle, nous en sommes bien fâchées ; mais nous ne pouvons plus vous prendre dans notre magasin, votre figure déplairait trop à nos pratiques.»
Violette s'en revenait un jour tristement ; elle sortait d'une boutique de lingère sans avoir pu obtenir de l'ouvrage, lorsque, au coin d'une rue, un jeune homme passe devant elle, mis avec élégance, marchant en sautillant et en fredonnant une chansonnette. Un seul coup d'œil lui a suffi pour le reconnaître, c'est Grisgris ; elle court sur ses pas, le rejoint, et lui prend le bras, en lui disant :
— N'allez donc pas si vite, monsieur, j'ai à vous parier.
Grisgris s'arrête, se retourne, regarde cette dame mise maintenant fort modestement, qui lui tient le bras, et répond :
— Que voulez-vous, madame?... je ne vous connais pas!... Vous vous trompez assurément, vous me prenez pour un autre !...
— Non, monsieur, non, Grisgris, je ne me trompe pas... car je suis Violette, celle que vous avez si lâchement abandonnée!... Ah! ma figure n'est plus la même, je le sais; de terribles accidents ont changé mes traits... mais je n'en suis pas moins celle que vous aviez juré d'aimer toujours.
M. Grisgris considère quelques in .tants la pauvre fille, puis s'écrie :
— Il serait possible !... Vous seriez cette Violette sijoHe!...Eh bien! ma chère amie, ceux qui ont voulu vous rendre à faire peur ont parfaitement gagné leur argent... Oh! là! là!... quelle frimousse !...
— Oui, monsieur, j'ai perdu ma beauté; mais enfin je suis toujours Violette... Si je suis malheureuse,
I est-ce donc une raison pour me repousser?...
— Ah ! pardon ! ma chère, mais je n'ai pas le temps de vous entendre... je suis pressé...
— Grisgris, de grâce, écoutez-moi !... Vous me sembiez heureux maintenant, à en juger par votre élégance...
— Eh bien! après?...
— Moi, je suis dans la peine... je n'ai pu trouver d'ouvrage nulle pari... j'aurai bientôt vendu mes dernières ressources...
— Ça ne me regarde pas..
— Mais ce qui vous regarde, monsieur, c'est que vous m'avez plus d'une fois emprunté de l'argent, que vous deviez me le rendre... et que j'en ai besoin aujourd'hui...
— Ah ! bien, elle est bonne, celle-là !... Apprenez, ma chère, que je n'ai jamais eu l'habitude de payer mes dettes, et je que ne commencerai pas par vous... Bonjour !...
En achevant ces mots, M. Grisgris reprend sa course et disparaît.
— Ah! le misérable !... le lâche !... murmure Violette, en regardant fuir cet homme chez lequel elle espérait trouver au moins un peu de pitié. Et voilà celui par qui je me suis laissée séduire... celui que j'ai préféré à...
Elle n'achève pas ; désespérée, elle rentre chez elle et, pendant quinze jours, n'en sort que pour se procurer les choses indispensables à la vie. Elle n'a plus le courage de se présenter nulle part pour demander du travail, et, cependant, il ne lui reste plus à vendre qu'un châle pour avoir encore quelque argent.
Les pensées les plus sombres et les plus sinistres viennent assaillir cette pauvre fille qui n'a pas une amie pour la soulager dans sa misère, pour la conso-
1er, pour lui redonner du courage. Déjà plus d'une fois elle s'est dit :
— Puisque quand on est laide on ne peut plus trouver du travail, il me faudra donc bientôt mourir de faim!... Oh! non... je n'attendrai pas cette dernière souffrance i...
Le châle est vendu; Violette passe quelques semaines avec le produit de celte vente; elle a encore essayé, mais inutilement, de se faire admettre dans quelque magasin. Alors, quand il ne lui reste plus rien, elle se dit :
— C'est à présent qu'il faut en finir... puisque le bon Dieu n'a pas pitié de moi !... Ah ! je sais bien que j'ai encore une ressource... cette montre que m'a donnée Girofle... Je l'ai conservée... elle est là... sur ma poitrine... Mais quand je l'aurai vendue, ce sera toujours la même chose ; il me faudra ensuite me trouver dans le même état; j'aime mieux en finir tout de suite... et, du moins, finir avec elle... ne pas m'en séparer... Pauvre garçon! s'il savait... mais il ne saura jamais que j'ai voulu mourir avec ce qui me venait de lui !
Violette attend le soir pour sortir de son galetas et se diriger du côté de la rivière. C'est vers le pont d'Austerlitz qu'elle dirige ses pas. On est à la fin de l'été; la journée a été befie; mais, sur le soir, une petite pluie d'orage a mis en fuite les promeneurs. La pauvre fille marche lentement; elle l dépassé le pont d'Austerlitz et suit les bords de l'eau, en s'avan-
ir».
çant du côté de Bercy. Arrivée à un endroit oii elle ne voit plus personne, elle va descendre jusqu'à la rivière, lorsqu'elle entend au loin le son d'un orgue. Elle s'arrête; cette musique lui ai^rive au cœur... Elle v/coute, la musique se rapproche; alors elle peut distinguer le chant d'un piston qui joue avec l'orgue.
Violette tressaille, ses forces l'abandonnent; elle ne peut que murmurer .
— Oh ! mon Dieu !
Et elje tombe évanouie sur le bord de Teau.