‹ La dame aux trois corsetsChapitre 2 sur 15 · LE PISTON · texte numérisé non relu

LE PISTON

Los conseils de la sagesse ne sont jamais écoutés fior les amoureux ; ceci est une pensée vieille comme le iiioiide : je n'ai jamais eu l'idée de vous la donner coinmo neuve. Gu^oflé avait donc méprisé les conseils de son frère Benoît, qui cependant était son aîné, et, comme tel, aurait dû peut-être exercer sur lui une cei'laine influence; mais il n'en était pas ainsi, bien au contraire !

Benoît Girofle, — assez mal partagé du côté du physique, et que l'empereur Adrien n'aurait certes pas fait mettre au rang des dieux, parce qu'il était mal bâti, cagneux, que ses yeux étaient tout petits, son nez fort gros, sa bouche énorme, et que ses cheveux un peu roux avaient une exlrème ressem-

blance avec du coton, — était, du reste, un excellent garçon, obligeant, serviable, et adorant son ft^ère, dont il se croyait obligé d'être le protecteur, parce qu'il avait dix ans de plus que lui ; mais ce protecteur-là n'avait jamais su se faire obéir, et c'était lui qui faisait toutes les volvatés de celui qu'il croyait ainsi protéger. Assez instruit pour un instituteur de campagne, il n'avait pas .se faire étudier son frère, parce que celui-ci lui avait dit que travailler à la terre était bien plus utile que d'apprendre le latin et l'histoire; il avait même trouvé que son frère avait raison, et s'était dit :

a Au fait, les patriarches étaient jadis laboureurs, et si les hommes n'avaient jamais fait autre chose que cultiver leurs champs, il est bien probable que Sodome n'aurait pas été brûlée ainsi que Gomorrhe par le feu du ciel. »

Toutes les fois que le jeune Girofle faisait quelque chose contre l'avis de son frère, celui-ci s'empressait de chercher des raisons pour se prouver que c'était lui qui avait tort et que son frère avait eu raison de ne point l'écouter.

Aussi, en quittant Gompiègne pour aller habitai Saint-Jean-aux-Bois, Girotlé était-il bien certain que son frère aîné ne lui garderait pas rancune de l'avoir quitté ; et, en effet, il n'y avait pas trois jours que notre amoureux était installé dans sa nouvelle demeure, lorsipi'il y vit arriver son frère, portant un paquet au bout d'un bâton, c'était tout son bagage.

— Comment, te voilà ! s'était écrié le jeune frère en apercevant son aîné... Et que viens-tu faire dans ce village?

— Belle demande ! puisque tu y es, ne fallait-il pas que j'y vinsse aussi?... Est-ce que tu as cru que je te laisserais demeurer... vivre tout seul... sans personne pour te soigner... pour veiller sur toi?... Ce serait joli !

— Mon pauvre Benoît !... Mais ta classe?

— Je l'ai quittée !

— Tes élèves?

— Ils trouveront d'autres instituteurs.

— Mais que feras-tu, toi?

— J'apprendrai à lire aux enfants de ce village.

— Tu ne gagneras pas assez!..

— Eh bien! alors, je ferai tout ce qui se présentera, des petits fromages même, si cela est nécessaire.

Girofle avait sauté au cou de son frère, en s'écriant :

— Ah! Benoît, tu es trop bon pour moi!... Tu excuses toutes mes sottises...

— Pas ciu tout, par exemple ! Mais ce village est très-pittoresque... c'est plus gai que Gompiègne... toujours des maisons bien alignées, c'est monotone... Ici; les maisonnettes sont tantôt grandes, tantôt petites, ça change, c'est plus agréable.

— Mais tu vas t'ennuyer dans ce petit village?

— Tu sais bien que je ne m'ennuie jamais avec toi.

— Mais... je dois te prévenir, mon frère, qne je

serai plus souvent près de Violette qu'avec toi, que je pnsscrai chez elle tous les moments que j'aurai de libres.

— Eh bien 1 n'ai-je pas mes livres , mes auteurs favoris : Molière, La Fontaine, Labruyère, Voltaire? Si je m'ennuyais dans cette société-là, il faudrait que je fusse bien difficile !...

— Cependant... si tu ne gagnais pas assez ici?... Il faut vivre... et je ne veux pas, moi, que tu te mettes au régime des fromages !

— Ah ! voyez-vous cet égoïste qui veut tout garder pour lui! Mais, sois tranquille... As-tu donc oublié que nous avons trois cents francs de rente que nous a laissés notre pauvre oncle, le frère de notre mère?

— C'est-à-dire que c'est à toi qu'il a laissé cette petite fortune, et pas à moi qu'il n'aimait guère !

— A moi, à toi; n'est-ce pas la même chose? Ce serait beau que j'eusse un revenu quand tu n'aurais rien!...

— Mais, je suis plus jeune, plus fort que toi, je dois travailler davantage, et il est bien convenu que jamais tu n'ahéneras tes rentes...

— Dis donc nos rentes! Oui, oui, c'est convenu... Mais, toi, que feras-tu ici?

-^- J'ai déjà trouvé des jardins à entretenir, à soigner, chez des bourgeois (jui ont de jolies maisons dans les environs... Oh ! je jie manquerai jamais d'ouvrage! Et puis, à la rigueur, j'irai aider Violette à faire ses fromages...

Les deux frères s'étaient donc installés à Saint- Jean-aux-Bois : Girofle arrangeait les jardins, mais il gagnait peu, parce qu'au lieu d'aller exactement faire S()nou>^rage, il passait quelquefois des matinées entières auprès de Violette, qui n'encourageait pas son amour, mais qui, comme toutes les femmes, filles, veuves ou douairières, n'était pas fâchée qu'on lui fît la cour.

De son côté, l'instituteur Benoît apprenait à lire et à écrire à tous les enfants qu'on voulait bien lui envoyer, soit qu'on le payât ou qu'on ne le payât pas ; i] se donnait autant de peine pour instruire l'enfant qui apprenait gratis que pour celui pour lequel il recevait une légère rétribution. Tout cela ne donnait pas assez pour vivre convenablement ; et le frère Benoît, qui avait blâmé son cadet de se mettre au régime des fromages à la crème, ne dînait les trois quarts du temps qu'avec du pain bien rassis et quelques pommes de terre cuites sous la cendre ; mais il ne se trouvait pas malheureux , car son frère paraissait content.

Un jour, cependant, Girofle était accouru dire à Benoît :

— Mon frère, elle aime la musique , elle vient de m'en faire l'aveu. Depuis dimanche, qu'il est venu dans ce village des musiciens ambulants qui nous ont fait danser... tu sais? ils étaient trois, un violon, un tambourin et un piston...

Je ne les ai pas remarqués...

— Oh 1 Violette les a bien remarqués, elle; le piston surtout lui a plu ; elle ne cesse de s'écrier :

a Quel charmant instrument ! comme cela fait bien danser! Ah! si j'étais homme, je voudrais jouer de cet instrument-là ! » Tu conçois bien que c'est absolument comme si elle m'avait dit : « Si vous voulez que je vous aime, il faut savoir jouer du piston ! »

— Tu crois que cela veut dire cela ?

— Oh 1 cela s'entend de reste. Benoît, toi qui sais tant de choses, apprends-moi le piston?

— Je ne demanderais pas mieux ; mais il y a une petite difficulté : c'est que je ne le sais pas, et je n'ai jamais compris que l'on pût enseigner ce qu'on ne sait pas ; il y a pourtant des gens qui ne font pas autre chose et qui ont beaucoup d'élèves!... Par exemple, j'ai quelques notions sur la musique, je puis t'apprendre les notes et leur valeur.

— Alors je m'apprendrai le piston tout seul... Tu m'as dit toi-même, Benoît, qu'avec une ferme volonté, l'homme venait à bout de tout ce qu'il voulait faire.

— C'est vrai. Seulement... de même que pour faire une gibelotte de lapin, il faut d'abord un lapin...

— Je t'entends... Pour apprendre le piston, il faut en avoir un... Je cours à Gompiègne; il y a un marchand de musique et d'instruments d'occasion... Ce serait bien le diable s'il n'avait pas un piston !

— Et de l'argent?... C'est plus cher qu'un mirliton, cela!

— De l'argent?... Je crois que j'en aurai assez : j'avais fait depuis deux ans quelques petites économies... je possède trente francs... j'espère que ce sera assez !

— Et si cela ne l'est pas , je te donnerai les miennes; j'en ai quarante, moi; c'est pour toi que je les avais mis de côté. Tu m'avais dit autrefois que tu serais bien content de posséder un bon fusil, je voulais t'en offrir un aux étrennes ; mais puisque aujourd'hui tu préfères un piston, ce sera pour t'en acheter un... avec une méthode pour s'apprendre tout seul à jouer de cet instrument.

Girofle rapporte au village un piston et une méthode : les économies des deux frères y ont passé; mais le jeune amoureux étudie avec tant d'ardeur qu'au bout de deux mois il est en état de jouer assez bien une polka.

Alors, un soir, il va se placer à trente pas de la chaumière de la mère Moutin, et se met à jouer de son piston; c'est une surprise qu'il compte fnire à Violette, à laquelle il n'a pas dit qu'il apprenait la musique.

En effet, au son de cet instrument, que l'entourage des bois rend encore plus sonore, plus expressif, la jolie fUle est sortie de sa chaumière; elle écoute, elle regarde de tous côtés, ses yeux exprimont le plaisir que lui cause ce qu'elle entend; elle s'avance vers

Tendroit d'où partent les sons, et bientôt elle aperçoit Girofle jouant de son instrument.

— Comment ! Girofle, c'est vous qui jouez ainsi du piston? s'écrie Violette en s'arrêtant devant le jeune garçon.

— Oui, mam'zelle, oui, c'est moi... comme vous voyez.

— Mais vous ne m'aviez pas dit que vous étiez musicien , que vous saviez jouer de cet instrument?

— Mam'zelle, je ne pouvais pas vous le dire... quand je ne le savais pas encore...

— Et depuis quand donc avez-vous appris?

— Depuis que je vous ai entendu dire que cet instrument-là vous plaisait beaucoup... que vous voudriez toujours l'entendre...

— Ah! c'est donc pour m'ètre agréable que vous avez appris à en jouer?

— Mais, assurément!... Ne savez-vous pas, Violette, que pour vous être agréable, il n'y a rien que je ne fasse?

— Ah ! c'est bien poU de votre part !

— Poh ! poli!... murmure Girofle, ne suis-je donc que cela pour vous?... Ah! mam'zelle Violette, vous savez bien que je vous aime, que, nuit et jour, je ne pense qu*à vous... enfin, que je grille de vous épouser... et qu'il ne tient qu'à vous de me rendre le plus heureux des liommes !

— Le plus heureux... c'est possible ; mais, mci, serais-je la olus licureuse des femmes?

— Mam'zelle, je ferai toutes vos volontés... je cont6nterai tous vos désirs... Vous voyez bien que j'ai appris le piston, parce que vous avez dit que cet instrument-là vous plaisait beaucoup...

— Sans doute... c'est très-aimable de votre part... mais vous ne pourrez pas m'acheter des robes de soie , des bonnets de dentelle, en jouant du piston?

— Mam'zelle, je travaillerai de mon état... je travaillerai comme quatre pour gagner plus d'argent... et vous donner ce que vous voudrez...

— Oh ! ce n'est pas en taillant des arbres, en soignant des fleurs, que l'on devient riche... Enfin, c'es* égal, jouez-moi encore quelque chose...

— Oui, mam'zelle...

— Ah! pas cet air-là, vous venez de le jouer déjà, un autre...

— Mam'zelle, c'est que je n'en sais pas d'autre encore...

— Ah! c'est différent, alors recommencez.

Girofle a recommencé son air ; puis il le recommence encore; enfin, il le joue six fois de suite. Alors Violette lui dit :

— C'est assez; c'est bien gentil, mais il faudra en apprendre un autre.

Lorsque notre amoureux revient près de sou frère, celui-ci lui dit :

— i^h bien î ta belle Violette est-elle bien contente?

— Ohl oui, mon frcre, elle a été enchantée de m'entendre jouer du piston ; elle a été fièrement surprise, va!

— Et elle consent à t'épouser à présent ?

— Non, pas encore... mais elle m'a dit d'apprendre un autre air, afm de ne point lui jouer toujours la même chose.

— Et quand tu sauras un autre air, t'épouserat-elle?

— Dame! elle ne me l'a pas encore dit... mais, à force de lui être agréable, faudra bien que j'y arrive.

Girofle a appris un autre air, puis encore plusieurs ; il va tous les jours, dès qu'il a fini sa besogne, s'asseoir devant la maisonnette de la mère Moutin, et se met à jouer du piston. Dans les premiers temps, Violette sort de chez elle. pour mieux entendre, ensuite elle vient seulement sur le seuil de sa porte, puis elle ne se montre plus du tout, et, enfin, un beau soir, elle se montre de nouveau, mais c'est pour aller dire au musicien :

— Monsieur Girofle, il me sort par les oreilles votre instrument?... Toujours entendrejouer du piston, c'est fatigant. Voyez-vous, vous ferez bien de vous reposer pendant quelque temps.

Le pauvre garçon ôte l'embouchure de son instrument, et le soir il revient tristement près de son frère, qui lui dit :

— Tu snis beaucoup d'airs à présent, ta bonne amie doit rtn- i w^i cnil^r-Mto'' \ .piand le mariage?

— Ah î ben oui! maintenant, mam'zelle Violette ne veut plus entendre le piston, elle dit que ça lui sort par les oreilles... je n'en jouerai plus !

Le frère Benoît hoche la tête en murmurant entre ses dents :

— Hum! les femmes!... Catonabien dit que la raison et la sagesse étaient incompatibles avec l'esprit d'une femme! Origènei? nomme la clef du péché, et Catulle prétena que le^ derments des belles sont gravés sur l'haleine des vents et la surface des ondes ! Enfin, Virgile a dit : Varium et mutabik semper femina I

im ORGUE PE BARBAPIE.

A. quelque temps de là, un beau dimanche, et cumme c'était la lele du vill.ige, un joueur d'or?;ue vint avec son instrument à S lint-Jean-aux-Bois, où il n'en était pas venu depuis bien des années. Le musicien ambulant se mit sur la place du village, et, là, pendant plus de cinq heures, il fit danser les paysans.

Violette, qui avait bien voulu danser avec Girolle, ne cessait de s'écrier :

— Ah! le bel instrument! les beaux sons! On croirait qu'il y a là-dedans cinq ou six musiciens... Et flire qu'il ne faut que tourner cette manivelle pour f.-iire cette; musique-là!... Oh! ce n'est pas possible... il doit y avoir une m;mière...

— Mais, non, mam'zelle; tenez, venez plutôt près du musicien... vous allez voir.

Et Girofle mène Violette au joueur d'orgue ; celuici consent à laisser un moment la jeune fille tourner la manivelle. Violette est enchantée de faire aller la musique ; elle ne s'éloigne de l'orgue qu'avec regret et en répétant à chaque instant :

— Oh! que c'est joU!... on sait faire de la musique sans avoir appris!... A la bonne heure! en voilà un bel instrument... c'est autre chose que le piston, cela. Et il suffit de pousser un petit ressort pour changer l'air!... et il y a huit airs différents, -ju'on peut jouer tout aussi bien les uns que les autres ! ... Oh ! la belle invention!... Si je le pouvais, je m'achèterais un orgue tout de suite! Je ne sortirais plus jamais de chez moi, je me ferais de la musique toute la journée.

Ces paroles n*ont pas été perdues pour le pauvre mioureux, qui, lorsqu'il est avec son frère, lui dit en soupirant :

— Maintenant, Violette a une autre passion.

— Elle aime un autre garçon du village?

— ^ Oh! non! mon frère, grâce au ciel, ce n'est pas cela... Je me périrais si c'était ça!

— Ce serait un mauvais moyen pour être aimé à ton tour ! . . .

— Il est venu un joueur d'orgue à la fête, et c'est son instrument qui a séduit Violette; elle ne voulait piis cr'-iire qu'on puu\ait en jouor sans avoir appris...

2i LA DAME AUX TROIS CORSETS

Je lui ai fait tourner la machine... elle était enchantée... Ah! dame! c'est vrai que ça fait une belle musique... un bruit superbe... comme si on entendait beaucoup d'instruments !

— Eh bien!... ensuite?

— Ensuite... Violette ne cesse de répéter qu'elle serait bien heureuse si elle avait chez elle un orgue, parce qu'alors elle se ferait de la musique toute la journée et ne sortirait jamais ! Une femme qui ne sort jamais, c'est rare, cela ! Aussi... je lui donnerais bien vite un orgue si j'avais de l'argent... mais je n'en ai plus!

— Et puis il en serait peut-être de l'orgue comme de ton piston, elle s'en fatiguerait!

— Oh ! non, parce qu'elle en jouerait elle-même, et c'est ça qui la flatte !... Je suis bien sûr qu'elle ne laisserait pas les autres jeunes filles y toucher... Mais il n'y faut pas penser, car je n'ai pas d'argent!...

Et le pauvre amoureux soupirait, et il était tous les jours plus triste, parce qu'il sentait qu'il ne pouvait pas satisfaire le désir de celle qu'il aimait ; si bien que, tout attristé aussi en voyant le chagrin de son frère, un jour, Benoît partit pour Compiègne; il se rendit chez le notaire, lui remit son titre de rente, en lui disant :

— Monsieur, j'ai besoin d'une centaine d'écus, faites-l(3s moi avoir là-dessus, afin que je puisse rendre la gaieté et le bonheur à mon jeune frère.

Puis, au bout de quelques jours, le frère aîné fai-

LA DAME AUX TU OIS COU SET S i>.5

s; lit venir de Paris un orgue complet qu'il présentait à son frère en lui disant :

— Tiens, François, donne ça à celle que tu aimes tant, contente son envie, et tâche qu'elle contente la tienne en devenant ta femme.

Girofle saute de joie ; il saute au cou de son frère, il sauterait sur l'orgue, s'il ne craignait pas de r;ibîmer. Mais, ensuite, il regarde Benoît d'un air attendri, en balbutiant :

— Tuas entamé tes rentes pour me faire plaisir... Ah! mon frère, tu es trop bon pour moi!

— Qu'est-ce que tu dis? Je n'ai pas touché à mes rentes... c'est aux tiennes, puisque la moitié esta toi ; tu es bien le maître d'en faire ce que tu veux ; il te fallait un orgue pour être aimé de Violette, en voilà •m. Cours vite le lui porter. Il joue huit airs.

Girofle ne se fait pas répéter ce conseil; il met l'orgue sur ses épaules, et, bien que ce soit un lourd fardeau, il court jusque chez Violette ; il y arrive en nage, il peut à peine parler; mais il dépose l'instrument devant la jeune fille, en lui disant :

— Voilà ce que vous désiriez tant posséder, mam'zelle ; je suis bien heureux de pouvoir vous faire ce plaisir.

Violette a peine à en croire ses yeux... elle tourne autour de l'orgue, ne peut se lasser de l'examiner, puis apercevant la manivelle que Girofle vient d'y attacher, elle la prend, la tourne, la nmsique se fait entendre; alors elle pousse un cri de joie :

— C'en est un... c'en est vraiment un!

— Quoi ! mam'zelle, est-ce que vous pensez que 'aurais voulu me moquer de vous?... vous donner un

faux orgue... qui n'aurait pas joué po^^r de bon !...

— Oh! mais, monsieur Girofle, c'est que je suis si étonnée que vous ayez pu m'avoir un orgue... Vous m'en faites cadeau?

— Mais naturellement, mam'zell'^.

— Savez-vous ({ue c'est bien galant de votre part!

— C'est pas de la galanterie, Violette, c'est de l'amour, c'est toujours de l'amour... et si ça peut vous faire m'aimer aussi?...

— Oh ! laissez-moi tout de suite en jouer et connaîlre les airs !

La jolie villageoise fait placer son orgue sur une table, puis elle s'assied à côté et se met à en jouer. Tous les habitants de l'endroit s'arrêtent devant la maisonnette pour écouter la musique ; les filles et les garçons sautent, dansent quand l'orgue joue une polka, enfin le cadeau de Girofle met tout le village en mouvement.

' Cela dure ainsi pendant plusieurs jours ; puis on ne fai^- plus attention à la musique de l'orgue, quj distrait trop du travail; i)uis, lorsque Violette sait par cœur les huit airs que contient le cylindre de l'instrument, elle en joue elle-même moins souvent, et euiiu elle n'c^n joue plus du t^ut. Et lorsque (iiroflo, tout surpris de ne i)lus cnL .udre de musique, entre chez Viot«jtt(^ et lui dit :

— Vous ne jouez donc plus de votre org-ue, mam'zelle ?

Elle lui répond :

— Cette musique-là ennuyait ma vache ; elle maigrissait sans cesse... elle ne donnait plus tant de lait... Alors, vous comprenez que je ne veux pas qu'elle tombe malade; remportez votre orgue, monsieur Girofle, je n'en jouerai plus, et ici ça me gêne, ça tient trop de place.

Benoît, qui voit son frère re\enir avec l'orgue sur le dos, lui demande s'il y a quelque chose de cassé à l'instrument dont il n'entend plus jouer, et Girofle murmure :

— Non, l'instrument est en bon état ; mais cette musique-là déplaît à la vache de la mère Moutin... alors Violette n'en veut plus.

— Mais, au moins, cette jeune fille se montre-t-elle maintenant sensible à ton amour?

— Pas trop!... Elle dit toujours qu'elle verra!...

— Elle ne verra jamais un garçon l'aimer mieux que tu ne l'aimes !

— Oh ! pour cela, j'en réponds !...

— Mon pauvre François, j'ai peur que tu ne te sois amouraché d'une coquette !...

— Je ne vois pas Violette faire la coquette avec personne; seulement, elle me pai-le quelquefois de Paris...

— De Paris!... Est-ce qu'elle aurait envie d'y aller, par hasard?

— J'en ai peur...

— Alors, mon garçon, c'est ({u'elle ne t'aime pas...

— Oh! ce sont des idées de jeune fille... mais ça ne lui dure pas... Quand elle sera ma femme et qu'elle s'occupera d'élever nos marmots, elle ne songera plus à Paris.

— C'est juste; mais tâche donc qu'elle se décide bien vite à t'épouser.

— Et les leçons, frère, cela va-t-il? As-tu beaucoup d'élèves, gagnes-tu assez pour vivre ?

— Oui... oui... ça commence à venir.

Benoît ne veut pas dire à son frère que les trois quarts de ses élèves ne le payent point, et que c'est à peine s'il gagne de quoi manger depuis qu'il habile Saint-Jean-aux-Bois, car il sait bien que Girofle lui dirait : a Pourquoi as-tu quitté Gompiègne pour me suivre? » Et il préfère manger du pain sec que de vivre loin de son frère.

Quelques semaines après que Violette a rendu l'orgue, qu'elle avait d'abord désiré avec tant d'ardeur, une paysanne de ses amies reçoit de son futur une jolie petite montre en or qu'elle ne manque pas de faire voir à tout le village et qu'elle porte fièrement à son cou.

Ge bijou cause des éblouissements à Violette; elle ne cesse plus de parler de la montre de Madeleine, et, chaque fois qu'elle aperçoit Girofle, ne mancjue pas de s'écrier :

— Avez- vous vu la montre de Madeleine?

LA DA3]E AUX TROIS CORSETS eO

— Oui, mam'zelle ; pardi ! elle la fait voir à tout le monde !...

— Dame ! elle a bien raison d'en être fière, c'est un si joli bijou!... Oh! le charmant cadeau!... A la bonne heure, c'est là un cadeau!... On peut porter cela sur soi... c'est pas comme voire orgue de Barbarie ! . . .

— Je n'ai jamais pensé, mam'zelle, que vous porteriez un orgue pendu à votre cou !... mais, jadis, vous sembliez tant aimer cette musique-là...

— Oh! la musique, ça n'avance à rien!... C'est comme votre idée de piston!... Est-ce que vous en jouez encore?

— Quelquefois, mam'zelle... pour ne pas l'oublier tout à fait !

— On ne gagne pas d'argent à toutes ces bêliseslà... et ce n'est qu'avec de l'argent qu'on peut se donner des belles choses... comme la montre de Madeleine, par exemple!... Oh! Dieu! serais-je heureuse si j'en avais une comme cela !

François Girofle ne manque pas, dès qu'il rentre au logis, de dire à son frère :

— As-tu vu la montre de Madeleine ?

— Non; d'abord, je ne connais pas même Madeleine... Qu'est-ce qu'elle fait? Est-ce qu'elle veut apprendre à écrire ?

— Non, c'est une grande fillo qui va se marier bientôt.

— Et c'est pour cola ({irellc a une montre?

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— Oui, parce que c'est son l'utiir qui lui en a fait présent... Il l'a achetée pour elle à Paris.

— Eh bien! qu'est-ce que cela nous fait?

— Oh ! rien du tout ; mais c'est Violette à qui ça fait quelque chose... Elle est toquée de cette montre; ce bijou ne lui sort pas de la tête... Elle ne cesse pas de dire : a A la bonne heure ! voilà un futur qui fait un joh cadeau à celle qu'il veut épouser, et Madeleine a raison d'en être fière ! Une montre en or!.., comme ça doit bien marquer l'heure! »

Benoît, qui comprend oi^i son frère en veut venir, se gratte l'oreille et garde quelque temps le silence. Girofle reprend au bout d'un moment :

— Si je donnais une montre à Violette, certainement elle ne pourrait plus refuser d'être ma femme!... surtout si elle était aussi en or.

— Si tu es persuadé de cela, mon ami, eh bien! il faut donner une montre à mademoiselle Violette...

— Ah! mon frère... mais tu sais bien que je n'ai pas d'argent!

— Mais tu sais bien aussi que nous pouvons en avoir sur notre inscrij)tion de rentes...

— Mon cher Benoît... je Unirai par te ruiner...

— Ce n'est pas moi, c'est ton bien dont tu disposes.

— Une montre toute petite, ça ne doit pas être ti'ès-chcr?

— Les plus petites coûtent qui'hjuefois plus (pie les grc^ses... J'irai à Compiègne... jeté trouverai cela.

LA DAME AUX TROIS ClRSEïS

— Mais il faut qu'elle soit en or, pour bien marquer l'heure.

— Ce n'est pas parce qu'elle sera en or qu'elle marquera mieux l'heure; mais le cadeau sera plus convenable. Sois tranquille, elle soracii or...

— Mon cher Benoît, tu es trop bon pour moi. Ah! je voudi'ais aussi qu'elle eût le cadran émaillé comme celle de Madeleine, et le chiffre de Violette dessus... mais je t'en demande trop peut-être?

— Pas du tout. Tu veux te marier, il fa;it bien (pie tu fasses ton présent de noces.

Le surlendemain de cotte conversa lion, Girofle offrait à Violette une charmante peîite montre en or, dont le travail et l'élégance dépassaient do beaucoup celle que portait Madeleine, et qui avait sur la boîte le chiffre de la jeune lille. En recevant ce bijou, Violette a rougi de plaisir; pour la première fois, elle tend d'elle-même la joue à son amoureux en lui disant :

— Embrassez-moi, cela mérite bien ça... Ah! mon petit Girofle, vous êtes bien gentil, et je vais joliment me parer do votre cadeau.

Le jenne jardinier, qui s'entend pour la première fois appeler par Violette : « Mon petit Girofle, » est dans l'ivresse ; il voudrait avoir d'autres bijoux à offrir à celle qu'il aiine, il s'écrie :

— Enfin j'ai donc trouvé le chonnn de votre cœur!... J'ai en de la peine; mais m'y v'Ià... ol vous serez m;i femme; vous le voulez bien, n'est-ce i)as?

— Dame! puisque vous y tenez tant... faudra bien en venir là!...

— Et quand cela, mam'zelle, quand cela?... fixezmoi une époque?...

— Mais en ce moment ma tante est malade, il faut attendre qu'elle soit rétablie.

— Oh! mam'zelle, soignez-la bien, je vous en prie! Donnez-lui trois mé lecines par jour, s'il le faut, afin qu'elle guérisse plus vite.

— Trois médecines, je ne pense pas qu'il lui en faille tant; mais, soyez tranquille, nous voyons le médecin, nous faisons tout ce qu'il ordonne.

— Est-ce un bon médecin?

— Dame!... c'est le seul dans les environs.

— Voulez-vous que je vous envoie aussi le vétérinaire et le dentiste de Compiègne?

— Oh! je ne pense pas que ce soit nécessaire.

— On ne sait pas! Quéquefois, ce que l'un n'a pas ordonné, l'autre le fait faire! Je vous enverrai aussi le pédicure et le rebouteux, et ce sera bien le diable SI, avec tout ce monde-là, on ne parvient pas à guérir celte pauvre mère Moutiii!

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