LES BONNES AMIES DE PARTS
Malgré le médecin, le vétérinaire, le dentiste et le pédicure... ou probablement grâce aux ordonnances de tout ce monde-là, la mère Moutin ne tarda pas à mourir. Alors Violette se trouvait sa maîtresse, libre de faire ce qui lui plaisait, et de penser aux belles toilettes que les dames portent à la ville et surtout à Paris .
Girofle, qui est toujours aussi assidu près de la jolie lille, lui répète encore :
Eh ben! mam'zelle, à quand fixez-vous notre
mariage?
Mais Violette, qui ne se sent nullement pressée d'épouser le jardinier, lui répond sur un tou aose/
sec
3i LA D.UIE AUX TU 01 S CORSETS
— Monsieur Girofle, c'est pas quand ma tante vient de moiirii' que je dois penser à ces choses-là.
Cependant, la tante était morte depuis trois mois, et Violette faisait toujours la môme réponse. Pour consoler son frère, que ct.s œtards désolaient, Benoît lui disait :
— Mon ami, cela prouve que ta future aimait bien sa tante, qu'elle la regrette sans cesse; cela fait l'éloge de son cœur.
Mais, un matin, une dame fort élégante entre dans la maisonnette oii Violette était en train de battre ses petits fromages. Cette dame court embrasser la villageoise en s'ecriant :
— Bonjour! chère amie ; ah! que je suis contenle de te revoir!... Tu me regardes... est-ce que tu ne me reconnais pas?
— Ah! mais... attendez donc... est-ce bien possible?... C'est toi, Marj oléine?...
— Eh! oui, c'est moi!... ton ancienne camarade... avec qui tu allais à l'école et qui ai quitté ce village il y a trois ans pour me placer à Compiègne...
— Où tu n'es pas restée bien longtemps, car, au bout de cinq mois, tu n'y étais plus... Tu avais disparu, on ne savait pas ce que tu étais de venue!...
— Mais je le savais bien, moi... Je m'étais fait enlever et conduire à Paris.
— Enlever!... par des voleurs?
— Que t'es bète!... non pas! mais par un beau
jeune homme, un militaire... un dragon, rien que ça... c^ui m'avait dit qu'il m'épouserait.. .
— Alors, tu es dragonne, à présent ?
— Non... mon militaire a été obligé d'aller en garnison dans une ville fort triste; moi, je suis restée à Paris, 011 un gros fabricant de sucre m'offrit son cœur...
— Alors tu es dans la sucrerie, maintenant?
— Je n'y suis plus... Les sucres ont par trop baissé; mon sucrier ne me menait plus au spectacle, ni dîner au restaurant... Je l'ai laissé pour écouter les propositions d'un gros négociant en vin de Champagne.
— On dit que c'est bien bon ; je n'en ai jamais bu ! Tu es dans le vin, en ce cas ?...
— Plus à présent, parce que mon négociant, qui fabriquait son vin de Champagne lui-même, s'est, un jour, trompé de drogue... si bien qu'au lieu de faire du Champagne, il a fait du vinaigre... ça l'a coulé. Mais, heureusement, j'avais été distinguée par un homme de Bourse ..
— Qu'est-ce ({uc c'est que ça, un homme de Bourse?
— C'est un homme qui tripote dans les fonds publics et qui gagne beaucoup d'argent en boursicotant.
— Ah! que c'est drôle! Comme ça, te voilà boursicotière, toi... Il t'a épousée, celui-là?
— Pas encore, mais c'est la même chose; ce qui fait(|ue je vis à })résont dans le beau monde...
— Gomme tu es bien mise!... Le beau cha[.oaa ...
une robe de soie!... oui, vraiment, c'est de la vraie soie!
— Je crois bien ; oh ! j'ai encore de bien plus belles robes que celle-ci !
— De plus belles ! Comment donc sont- elles, alors? Et ce petit chapeau!... ces rubans!... Ah! vois-tu, dans une promenade, je ne t'aurais jamais reconnue, Marjoleine !
— Aussi je ne suis plus Marjoleine, je suis madame Trafalgar.
— Ah ! ce nom!... Ton boursicotier s'appelle Trafalgar?
— Non ; mais il m'a fait prendre ce nom-là, parce que, quand on a un certain ton et des domestiques, on ne peut plus s'appeler Marjoleine... c'est trop paysan.
— Je ne peux pas me lasser de t'admirer... Comme tu dois être heureuse !
— Certainement que je suis heureuse... M. Bichetout me donne tout ce que je veux.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Bichetout ? «s— Eh bien! c'est mon monsieur...
•- Ah! ton mari ?
— C'est la même chose.
— Qu'est-ce que tu fais toute la journée?
— Ah! ma chère, je m'amuse tant, (|ue rpiolquefois je ne sais plus qu'inventer itoui* \i\o. ( ivertir... Alors, ces jours-là, je suis de trùs-mauvij'sr hunajur, j'ai mes nerfs...
LA DAME AU>: TROIS COllSl-ns 37
— Tu as tes nerfs?... De quoi que c"est? des puces?
— Eh! non... ses nerfs... cela veut dire ses vapeurs !
— Ah ! oui, des vents i
— Tu n'y es pas!... Mais alors, quand j'ai mes nerfs, M. Bichetout ne sait que s'imaginer pour me rendre ma gaieté, et cela tinit toujours par quelque cadeau qu'il me fait, un chale ou un bracelet.
— Ah ben ! tu peux dire que tu as de la chance, toi!
— Ah ! pas encore tant que madame de Boucherose !
— Qu'est-ce que c'est que madame de Boucherose?
— C'est Toinon... Tu ne te souviens plus de Toinon, qui était si gourmande, qui volait des cerises, des pommes à tout le monde ?
— Ah ! si, la grosse Toinon, qui est entrée, à Compiègne, au service d'un monsieur seul... pour lui faire sa cuisine.
— Il paraît qu'elle lui a fait une si bonne cuisine, que son maître l'a emmenée à Paris. Il est mort; mais il lui a laissé une johe somme... Alors, elle s'est bien habillée... elle est assez belle femme, seulement, un peu trop grasse à mon idée ; mais il y a des hommes qui aiment les paquets ! la preuve, c'est qu'elle a donné dans l'œil à un riche étranger... un Turc, à ce qu'on dit; enfin, il lui a donné un hôtel, ma chère!
— Et elle lui fait sa cuisine ?
— Sa cuisine ! par exemple ! C'est elle maintenant
qui a une cuisinière et des valets pour la servir... jusqu'à un nègre jaune !... Enfin, son Turc lui a donné un coupé !
— Son Turc l'a coupée?
Ah ! tu ne comprends rien ! Un coupé, c'est une
voiture, rien que ça...
— En vérité ! Toinon, la grosse Toinon a voiture !
— Oui, Violette. Ah ! je ne serai heureuse que lorsque j'en aurai autant... Déjà, plusieurs fois, j'ai fait entendre à M. Bichetout que je voudrais avoir un équipage à moi, avec des chevaux à moi, et un nègre jaune pour se tenir derrière. 11 a fait la sourde oreille , mais il faudra qu'il y arrive ! sinon... il verra !
— Tu auras tes nerfs ?
— Ah ! j'aurai bien autre chose. Mais, voyons, parlons de toi, ma petite Violette ; tu veux donc passer ta vie ici ?
— Dame ! je le veux... c'est-à-dire que j'aimerais autant être ailleurs !
— Qu'est-ce que tu fais ici ?
— Gomme tu le vois... des petits fromages que je vends.
— C'est pas une position, ça... Jeune, jolie comme tu l'es... passer sa vie à faire des fromages, ce n'est pas exister.
— Ah ! ça ne m'ainuso pas beaucoup, je l'avoue! 11 y a Girofle qui veut absolument m'épouser...
— Qu'est-ce qu'il fait, ce l'irollé?
LA DAME AUX Tx^iOIS CORSETS 39
— Il est jardinier... il travaille pour des bourgeois quand il trouve de l'ouvrage...
— Voilà un beau parti pour une jolie fille comme toi!... Tu n'es pas sotte, tu sais lire et écrire...
— Et coudre et broder même !
— En vérité, mais en voilà plus qu'il n'en faut pour que tu trouves une place à Paris dans quelque magasin ! Et, une fois à Paris, oh ! je suis bien sûre que l'on t'offrira vite une belle position...
— Tu crois?... Ah! si je le savais!... d'autant plus que ma tante est morte. Je suis ma maîtresse, je puis partir quand je le voudrai!... Seulement, c'est ce pauvre Girofle à qui ça fera de la peine...
— Est-ce qu'il faut se gêner pour un homme?... Ton jardinier t»^>GUsera une autre paysanne... il n'en manque pas dans le pays... Les hommes se consolent bien vile, va !
— Tu crois?... Cependant...
— Est-ce que tu as de l'amour pour ce garçon?
— Oh ! je ne crois pas... ou bien peu.
— Si tu ne crois pas, c'est que tu n'en as pas du tout.
— C'est que... il m'a donné cette montre.
— Eh bien ! après ? Voilà-t-il pas un si beau cadeau ! A Paris, on te donnera des pendules avec leur garniture... Je te le répote, il faut y venir.
— Mais où irai-je en arrivant à Paris?... Je n'y connais personne... j'irai donc chez toi?
— Ah ' non! Diable ! pas de ç^... tu is trop gop
tille... tu n'aurais qu'à tourner la tête à Bichetout!... Il est vrai qu'il te trouverait trop forte, lui... il aime les tailles très-fines... aussi vois, comme je suis pincée ! . . .
— Oh! c'est vrai !... Tu as donc bien maigri?
— Pas tant, mais je me serre pour plaire à ce monsieur... Enfin, c'est égal, je ne veux pas que tu viennes loger chez moi, par e que je connais les hommes!... Leur fidélité ne tient jamais qu'à un cheveu. Écoute : je vais m'occuper de te chercher une place dans quelque magasin... Une fois casée, tu iras toute seule...
— Vraiment, tu t'occuperas de moi?
— Je te le promets, et je vais aussi parler de toi à Toinon... madame de Boucherose...
— Tu la vois donc quelquefois ?
— Très-souvent; elle me mène promener dans son coupé; ça me vexe d'être dans son équipage, mais, comme ça m'amuse d'aller un voiture, j'y vais tout do même. J'ai dit à Boucherose que j'allais faire un tour à Gompiègne, puis que je viendrais ici pour te voir; elle m'a répondu : « Ah ! cette chère Violette, un de ces jours, j'irai la voir aussi. » Comme c'est une très-bonne pratique pour les magasins , elle achète toujours sans marchander... j'en fais autant, vii que ce n'est pas moi qui paye... A nous deux, ce sorait bien étonnant si nous ne te trouvions pas une place dans un beau magasin. . . et dans un quartier riche 1 C'est bien impoitant cela ; car il ne faut
pas al! ^r se mettre dans une rue où il ne passe ([ue des pannes. Dès que nous aurons trouvé cela, je te le ferai savoir. Alors , tu ne souffles pas mot , Lu fais argent de tout... tu prends ton sac et tes quilles, et tu vas, un beau matin, sans rien dire à personne, prendre ta place dans le chemin de fer, qui, en quelques heures, te dépose à Paris.
— Ah! que je serai contente! ma chère Marjoleine... pardon, je veux dire madame Trafalgar...
— Entre nous, appelle-moi toujours Marjoleine; va, ça ne me fâche pas, au contraire...
— Ah ! tu es bien bonne enfant ! la fortune ne t'a pas changée !
— Ah ! par exemple, si nous étions à Paris et devant du monde, tu comprends qu'il ne faudrait pas m'appeler Marjoleine !
— Oh! je ne serais pas si simple. Et, vraiment, tu t'occuperas de moi, tu ne m'oubheras pas quand tu seras à Paris?
— Sois tranquille, tu ne tarderas pas à en avoir la preuve... Sont-ils bons tes fromages?
— Très-bons; veux-tu en goûter?
— Pourquoi pas?... Et je boirai du lait, ça me reposera un peu du vin de Champagne.
— De celui au vinaigre?
— Oli ! non ; j'en bois du très-bon, du vrai, mainlon.int. . M, Oiclietout s'y connaît! Mais, c'est égal... toujours du Champagne... ça altère.
Madame Trafalgar attaiiuo avec appétit les i)Ctits
fromages, elle en mange pliisiem^s, boit un grand bol de lait, puis embrasse Violette et la quitte en lui disant :
— Je retourne gagner le chemin de fer.
— Toute seule?... Veux-tu que je t'accompagne?
— Non, j'ai quelqu'un qui m'attend dans les envi- /ons.
— Ah! M. Bichetout?...
— Le plus souvent ! pas si bête ! Au revoir, Violette! Tu auras de nos nouvelles. Vois-tu, ma petite, il ne faut pas moisir ici; tu es trop jolie pour rester dans un village.
La dame élégante est partie, et Violette reste tellement préoccupée de tout ce qu'elle a dit, qu'elle ne songe plus à terminer ses fromages; et Girofle qui, suivant son habitude, vient à la brune lui apporter un bouquet, la trouve encore là, assise et pensive devant ses jattes de crème.
— Tiens ! est-ce qua vous dormiez, mam'zelle ? demande le jeune amoureux, surpris de ce qu'il voit.
Violette, rappelée à elle-même par la voix de Girofle, lui répond presque avec humeur :
— Non, monsieur, je ne dormais pas I... Pourquoi supposez-vous que je dormais?
— Pardon, mam'zelle, mais c'est parce que je vois encore toute votre crème là... devant vous...
— Eh bien! monsieur, est-ce qu'il n'est pas permis de se reposer un peu? Est-ce qu'il faut toujours travailler ? Croyez-vous donc que ce soit si amusant
de faire des fromages?... Ah! ça m'ennuie!... ça m'ennuie!... Pour un rien, je renverserais cette crème à terre !
Girofle, désolé d'avoir reçu cette rebufade, balbutie :
— Quand vous serez ma femme, Violette, vous ne ferez plus de fromages, je vous le jure î... Vous ferez autre chose... de plus agréable, de plus amusant... vous arroserez mes fleurs...
— Ah! oui... avec ça que ce n'est pas fatigant d'arroser!...
— Eh ben! non... non, vous n'arroserez pas... Vous cousez très-bien... vous me ferez des chemises !
— Ils sont gentils vos amusements!... Si c'est là tout ce que vous avez à m'offrir, ça ne me tente guère !
Le jeune jardinier fait tout ce qu'il peut pour rendre à Violette sa bonne humeur ; mais il n'y parviriit pas, et, le soir, son frère, le voyant tout triste, lui dit :
— Ton amoureuse ne t'a pas encore fixé un jour pour t'épouser?
— Non, Benoît, car j'ai bien peur que mon amoureuse ne soit pas du tout amoureuse de moi.
— Alors, elle ferait mieux de le dire tout de suite, au lieu de te leurrer de fausses espérances I
— Je ne sais pas ce qu'elle avait aujourd'hui; elle était de bien mauvaise humeur.
4i LA DAME AUX TROIS CQT.SETS
— Leu femmes ont rarement l'humeur égale, mon ami; tu sais bien ce qu'en dit Virgile : Variuni et nmtahile. . .
— Je no connais pas ton monsieur Virgile, mais quand une fille a reçu une montre d'un jeune homme, est-ce que ce n*est pas l'encourager à lui l'aire la cour ?
— Cela pourrait être aussi pour savoir l'heure. Allons, console-toi, frère ; de la patience, cette belle Violette ne voudra pas toujours rester fiUo... et comme il n'y a (jue toi de gentil dans le viljage, il faudra bien qu'elle te donne la préférence.
Huit jours se sont écoulés. Violette n'a pas reçu de lettres de Paris ; elle pense déjà que son ancienne compagne l'a oubliée, lorsque, par une belle matinée, une voiture bourgeoise s'arrête devant sa demeure.
Une dame, très-parée et très-grasse, descend, aidée par un petit mulâtre qui était derrière l'équipage. Violette pousse un cri de joie en reconnaissant Toinon, qui, malgré sa parure, est moins changée que Marjoleine. Elle court bien vite au-devant de la belle dame, en disant :
— Oui, oui, c'est Toinon, avec son nègre jaune, sa voiture coupée et des diamants à ses oreilles!... C'est madame Bouche... Boucherose, comme Marjoleine m'a dit qu'elle était maintenant.
La belle dame ouvre ses bras à Violette, en s'écriant d'une voix un peu rauque, et que les plus riches parures ne sont point parvenues à adoucir :
— Bonjour, mignonne, viens m'embrasser ! . . . Tu m'as donc reconnue tout de suite ?...
— Oh! oui... quoique tu sois bien engraissée; mais ta figure est restée la même...
— Tant mieux! Si elle pouvait rester comme ça quarante ans encore, ça me chausserait !
— Et puis, Marjoleine m'avait parlé de toi; elle m'avait prévenue que tu avais fait fortune...
— Oui, ma biche, on a équipage, rien que ça ! ce qui la fait un peu endéver, la Trafalgar !... Mais, dame ! tout le monde ne fait pas la conquête d'un Grand-Turc !
— Ton mari est Grand-Turc ?
— Il l'a été ou à peu près... Sultan , pacha, bâcha... est-ce que je sais?...enfm dans les gros emplois de ce pays-là! Il a même eu un sérail, le scélérat! à c*e qu'il m'a laissé croire... Mais, Dieu merci! il a renoncé à ce luxe... et il a d'autant mieux fait que ça ne lui serait d'aucune utililé, pauvre Sidi-Aboukir !... On dit : Fort comme un Turc!... merci... les proverbes mentent comme les dentistes... Mais Sidi-Ahoukir a des diamants et des sequins à remuer à la pelle... c'est là le principal...
— Cette chère Toinon!... Es-tu bien mise !
— Chut ! petite, mutus. Veux-tu bien ne pas m'appeler Toinon! Si mes gens t'entendaient... nvec ça que mon petit mulâtre est malin comme un singe!... J'ai même dans l'idée qu'il l'a été...
— Ah! pardon... c'est vrai... on t'appelle à présent madame Boucherose, n'est-ce pas?
— De Boucherose, ma petite ; faut pas oubHer le c?e, parce que ça donne un /îon... ça en impose au vulgaire... et puis ça fait plaisir à Sidi...
— Mais es-tu devenue forte!... as-tu de la rotondité!...
— Ah! grâce au ciel, c'est ça qui m'a valu la conquête de mon sultan. Les Turcs font fi des femmes maigres... mais les gros appas ça les séduit... et c'est mon gros... matériel qui a tout de suite donné dans l'œil à Sidi-Aboukir.
— Et il te rend bien heureuse cet homme-là ?
— Mais oui... sauf quelques petites habitudes turques, auxquelles il a fallu m'accoutumer, et qui ne me plaisaient pas d'abord, comme, par exemple, de manger assise à terre sur des coussins et les jambes croisées comme un tailleur...
— Oh! que ça doit gêner!...
— On s'y fait... et puis, de manger du riz à tous ses repas...
— C'est ça qui doit engraisser!
— Ce qu'il y a de certain, c'est que ça ne maigrit pas... Voilà donc ta cahutte!... Ça n'est pas brillant !
— Veux-tu entrer?
— Ce n'est pas la peine, ça sent le fromage làdedans, restons au grand air... Domino ! hohé! mon groom !
Le pelit mulâtre s'avance en sautillant et se place
LA DAME AUX TROIS COliSETS 41
devant sa maîtresse, en tenant ses deux index en l'air comme les Chinois.
— C'est Sidi-Aboukir qui lui a appris à se tenir comme ça devant nous... Moi, je trouve que ça lui donne l'air d'un chien savant! mais le Grand-Turc l'a voulu!... Domino, va prendre dans le coffre de ma voiture une bouteille ficelée et des gâteaux que j'y ai placés, et apportes-nous cela ici... Allons, vite, esclave ! presto ! subito! Domino ! . . .
Le petit jockey court à la voiture, et la grosse Toinon, dite de Boucherose, se tourne vers Violette, qui ne se lasse pas de la regarder.
— Vois-tu, ma petite, je ne m'embarque jamais sans biscuit, moi... Et puis, tu sais que j'ai toujours été un peu licheuse... Va chercher une table et deux chaises, avec des verres; nous allons tortiller tout cela ici sous les arbres... Ah! les arbres! c'est la seule chose que je regrette de la campagne.
Violette apporte ce qu'on lui a demandé. Ces dames s'asseyent; le petit mulâtre couvre la table de gâteaux de petit four, puis place à côté une bouteille de Champagne, recouverte de sa capsule.
— Eh bien ! Double-Six, à quoi penses-tu, de ne point nous déboucher cette bouteille?... J'espère que tu as sur toi tout ce qu'il faut pour cela, ou ça m'étonnerait! Le malin singe sait que je ne fais jamais une longue promenade sans me munir de Champagne... c'est mon vin favori, et Sidi-Aboukir m'a appris à l'ingurgiter.
48 LA DAME AUX TROIS COliSr/lS
— Je croyais que les Turcs ne buvaient pas de vin?
— Oui, ma petite, c'est comme les juifs qui ne mangent pas de lard! Allons , jockey versenous!
M. Domino, qui a l'habitude de déboucher du Champagne, fait lestement sauter le bouchon qui, en partant, fait presque autant de bruit qu'un pistolet, Violette pousse un cri, la grosse dame rit, et le petit mulâtre, qui s'amuse de la frayeur de la jeune fille, envoie de la mousse dans le nez de sa maîtresse. Alors celle-ci se lève, lui donne un coup de pied au derrière, puis lui retire la bouteille des mains et emplit elle-même les verres.
— Voilà comme il faut corriger ces drôles-là!... dit madame Boucherose, dont les manières comme le langage annoncent que son Turc ne tient pas positivement au bon ton et à la distinction dans une maîtresse.
Violette mange quelques gâteaux ; son ancienne camarade en mange trois fois plus qu'elle, en lui disant :
— Eh bien, bois donc ! Est-ce que tu ne trouves pas ça bon, le Champagne?
— Oh! si... c'est délicieux!... mais c'est fort... j'ai peur de m'étourdir.
— Faut jamais avoir peur : et puis, boire du Champagne, ça entre maintenant dans l'éducation d'une femme.
— En vérité^
— Oui, c'est très-bien porté... J'y suis d'une belle force... je grise quelquefois mon Turc. Alors, il est enchanté de moi, il m'appelle sa Grosse-Lune, et il me donne son mouchoir !
— Pourquoi faire ?
— Chut ! ceci est un m/stère, compris seulement par les femmes du Levant! Mais c'est pas tout ca!... parlons de toi. D'après ce que Trafalgar m'a dit, tu brûles d'envie d'aller à Paris?...
— Mais dame... oui!... si je trouvais à m'y occuper...
— Eh bien ! ma petite, je me suis mise en course pour te trouver une place dans un beau magasin et dans un riche quartier; j'ai ton affaire !
— Il serait possible !
— Plus que possible... Bois donc!... A ta santé!... Oui, ma belle, tu vas entrer demoiselle de boutique chez madame Repiqué , fabricante de corsets , rue
de Rivoli Tiens, voilà l'adresse ne la perds
pas...
— Chez une marchande de corsets... mais je ne sais pas en faire, moi !
— N'aies pas peur! on t'apprendra... Tu sais bien coudre ?
— Oh! très-bien.
— Ça suffit; le reste ira tout seul. A ta santé!...
— Et tu crois qu'on voudra bien me recevoir dans cette maisun-là?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûre ! Est-ce qu'on
aurait quelque chose à refuser à une pratique comme moi, et qui en ai procuré une foule... et qui paye rubis sur l'ongle !... Je te dis que c'est arrangé, convenu, on t'attend, et il faut L'y rendre le plus tôt possible. A ta santé !
— Ah! ma bonne Toinon! non, je veux dire Bouchederose!... que je suis contente!... Oh ! dès aujourd'hui, je vais m'occuper de vendre ma vache, et je filerai sans rien dire à Girofle...
— Qu'est-ce que c'est que ça, Girofle?...
Mon amoureux , qui voulait à toute force
m'épouser !
— Envoie-le donc promener?. . . Des amoureux ! mais tu en auras à Paris plus que tu n'en voudras!... Seulement, il ne faudra écouter qua les hommes sérieux... parce que, vois-tu, Violetto... à ta santé !... les amourettes, c'est des bêtises ; ii faut se faire un sort et songer à son avenir... D'abord, je ne te donnerai que de bons conseils, moi. Tiens! il n'y a plus de gâteaux... Allons, embrasse-moi, et je remonte en voiture...
— Quoi! déjà?
— Que diable veux-tu que je fiche ici?... Domino, emportez cette bouteille... Ce qui reste est pour vous et le cocher.
Le petit mulâtre examine la bouteille et s'écrie :
— Maîtresse ! il ne reste plus rien dedans...
— Eh l)ien, tant mieux! c'est assez pour vous deux... Ma chère Violette, j'irai te voir chez madame
Repiqué, où j'ai souvent affaire. J'use des corsets que c'en est dégoûtant ! Je les fais tous craquer.
— Oh! oui, viens me voir, je t'en prie!
— C'est entendu. Grois-nioi, ne perds pas de temps; vends ta vache et pousse-toi de l'air ! Quand on a une /rimousse gentille comme la tienne, on ne reste pas dans un village, on doit faire son chemin à Paris. Adieu, à bientôt!... je suis sûre que Sidi-Aboukir s'ennuie déjà après moi... il dit : a Où est donc ma lune!... » Au revoir, petite!
Madame de Boucherose remonte en équipage, dans lequel elle n'entre qu'avec peine, vu sa rotondité; il faut, pour qu'elle y pénètre, que M. Domino pousse sa maîtresse par son matériel. Enfm, elle est incluse ; la voiture part, et Violette un peu étourdie parce qui lui arrive et le vin de Champagne qu'elle a bu, reste quelques instants regardant toujours le chemin par où vient de s'éloigner la voiture. Puis, tout à coup, revenant à ce qui l'intéresse, elle se dit : a Le père Thomas m'a répété plusieurs fois qu'il voudrait bien avoir une vache comme la mienne... je vais lui proposer de me l'aciieter... et bien sûr il me l'achètera... Mais je lui dirai de ne venir la prendre que demain matin, parce que, ce soir, il ne faut pas que Girotlé se doute que je vais partir... A (juoi bon le lui dire? Pour qu'il me fasse des reproches, qu'il se désole, qu'il pleure?... Ça me ferait de la peine... Mais en ne lui disant rien... je ne verrai pas tout ça!... Seulement, par pohtesse, je lui laisserai un petit mot
d'écrit, en lui recommandant de ne pas être inquiet de moi!... Ma pauvre vache Zozo!... Ça me peine aussi le ia vendre ; mais il le faut bien, je ne peux pas l'emmener avec moi à Paris. »
Tout s'exécute comme la jeune fille l'a projeté : la vache est vendue au père Thomas, et, le soir, lorsque Girofle vient, suivant sa coutume, tenir compagnie à Violette, il trouve celle-ci faisant comme à l'ordinaire ses petits fromages ; elle est même de meilleure humeur que les jours précédents, elle se montre plus aimable avec son amoureux ; car c'est presque toujours lorsqu'elles méditent quelque perfidie, quelque trahison , que les femmes nous reçoivent avec un doux sourire. Mais Girofle, qui n'a pas encore d'expérience, s'en revient très-content près de son frère, et lui dit :
— Je crois que ça commence à prendre, et que ma future sera bientôt ma femme î
Au lieu de cela, Violette, après avoir reçu l'argent de sa vache, mis en poche ses petites économies, puis fait un paquet de ses effets, écrit une lettre adressée à son amoureux, et qui ne contient que ces mots :
« Mon bon Girofle , je pars pour Paris ; il ne faut pas m'en vouloir, je m'ennuyais ici, et je sens bien que je ne vous aurais pas rendu heureux. Oubliez- moi, épousez-en une autre et ne me gardez pas rancune. Quant à ma petite maison, seul héritage de ma pauvre tante, vendez-la ce que vous
pourrez, et, plus tard, vous m'en donnerez le prix. » Après avoir signé cela, elle ferme la maison, remet la clef et la lettre à une petite voisine, en la priant de donner le tout à Girofle ; puis la jolie Violette court au chemin de fer prendre une place pour Paris.
LA MAISON REPiQUé,
C'est une fort belle boutique, magasin, si vous l'ainioz mieux, dans lequel on ne fait et ne vend que des corsets. Mais il y en a de toutes les formes, de toutes les grandeurs, de toutes les tailles; il y en a même qui ont Theureux privilège de redresser les tailles ou du moins de masquer ce qu'elles ont de défectueux. On en fait sur mesure, on en vend de tout faits aux dames qui sont pressées ; enfin, on en envoie en province et même à l'étranger : car il n'est guère de pays où les femmes ne portent point de corlets, et ce magasin ayant la vogue, une dame ne se croirait pas bien habillée si son corset ne venait pas de chez madame Repiqué, qui a pour enseigne : A la Poule blanche.
CeLLu maison se compose d'abord de la femme et du mari; je mets la femme en premier, parce qu'en effet, dans cette maison, c'est elle qui commande, qui ordonne, qui entreprend, qui dirige tout ; le mari n'est quo le commis. Il tient les livres, la caisse, mais il lui est défendu d'y rien prendre sans la permission de madame; et madame sait toujours, à cinq centimes près, ce qu'elle a en caisse; tous les soirs elle en fait le compte.
M. Repiqué a bien, en plus, la surveillance du magasin ; il doit, lorsque son épouse est occupée avec une piatique, examiner si les ouvrières ne flânent point au lieu de travailler, mais ceci est une sinécure : M, Repiqué, étant fort indulgent pour ses ouvrières, ne remplit cette fonction que superficiellement; sa besogne la plus réelle, la plus rude, ce sont les courses que sa femme le charge de faire, soit pour toucher de l'argent, soit pour aller chercher des marchandises; quant aux corsets à livrer à des dames, ce n'est jamais lui qu'on charge de cette commission, et vous allez en comprendre la cause.
Madame Repiqué est jalouse, jalouse comme une Italienne, comme une Andalouse, enfin, comme presque toutes les femmes nées sous un ciel brûlant; et, cependant, madame Repiqué est de Pontoise, oii la température n'est pas plus élevée qu'à Paris; mais il y a partout des exceptions.
Cette dame a maintenant quarante-cinq ans ; c'est l'âge où la jalousie tourne à la férocité, parce qu'elle
ne peut plus tourner à la i-evanche. C'est une petite femme très-forte, brune, qui a été assez cjentille étant jeune, mais qui maintenant a trop de couleurs et semble toujours étouffer parce qu'elle se serre mfiniment dans son corset, voulant absolument se faire une taille mince, lorsque son embonpoint s'y oppose. Madame Repiqué conserve encore une jolie main et un assez joli bras, qu'elle met au grand jour, dès que la saison le permet; enfm, cette dame, toujours trèssoignée dans sa mise, porte des petits bonnets extrêmement coquets, sous lesquels ses cheveux en bandeaux sont encore d'un assez beau noir, M. Repiqué étant , depuis quelques années , chargé d'extirper chaque cheveu blanc qui ose se montrer sur la tète de sa femme : besogne qu'il fait avec adresse, mais dans laquelle il apporte quelquefois trop de négligence.
Passons à M. Repiqué : il a deux ans de moins que sa femme. C'est toujours une faute quand madame est plus âgée que monsieur; c'est bien pis quand cette dame a du penchant à la jalousie ; il n'y a pourtant, chez M. Repiqué, rien qui puisse lui faire espérer des conquêtes : c'est un petit homme maigre, sec, se dandinant sans cesse sur ses jambes, une figure en couperet, des cheveux d'un blond jaune, des yeux qui louchent, un grand nez, une grande bouche, qui, en s'ouvrant, laisse voir de longues dents fort éloignées les unes des autres, ce qui ne l'empêche pas de rire sotzvent, en faisant l'aimable, ceci est sa spé-
cialité : Repiqué tient à avoir toujours l'air aimable daus son magasin.
Du reste, très-bon enfant, d'une humeur toujours égale, sans cesse disposé à rire, si sa femme n'y mettait pas ordre. M. Repiqué serait le modèle des maris, s'il n'avait pas pour le beau sexe un penchant qui lui a fait avoir bien des scènes dans son intérieur. Trèsdisposé à faire des infidélités à sa femme, le pauvre mari en cherche sans cesse l'occasion, mais il ne la trouve pas; d'abord, parce qu'il est fort peu séduisant par lui-même; ensuite, parce que Lucrèce, c'est le nom de sa femme, a sans cesse les yeux ouverts sur ses moindres actions.
Il y a trois demoiselles de magasin : la première, et la plus ancienne, mademoiselle Magloire, a trente ans; elle est horriblement grêlée, défigurée même par la pelito vérole; elle a avec cela une épaule plus haute que l'autre, on pourrait la croire bossue sans beaucoup se tromper. Mademoiselle Magloire est dei)uis longtemps déjà chez madame Repi(iué, car c'est ainsi que celle-ci aime ses demoiselles de boutique, elle n'en est pas jalouse; aussi la traite-t-elle avec beaucoup d'égards et daigne-t^lle quel luolois la consulliT jionr la coupe d'un corset.
La seconde demoiselle se nomme Ursule ; elle a vingt-cinq ans, c'est un grand manche à balai, osseuse, anguleuse et boudeuse ; su ligure, toujours rechignée, n'olïre riiMi do se luisant ; elle se plaint sai's cesse de l'ouvrage qu'on lui donne- elle pré-
tend qu'on la fait travailler beaucoup plus que les autres, et, cependant, elle est d'une extrême lenteur, mais elle fait les œillets dans la perfection. Elle n'a rien qui puisse séduire, même M. Repiqué : voilà pourquoi madame lui passe son humeur, et ne la renvoie pas.
La troisième demoiselle se nomme Babiole ; elle n'a que vingt ans. Elle est petite, vive, frétillante, et, sans être positivement jolie, elle n'est pas désagréable ; elle ne demande qu'à rire, et pour le moindre mot, la cause la plus légère, elle se livre à sa gaieté naturelle. Voila bien des motifs pour déplaire à madame Repiijué; mais la petite Babiole travaille vite et bien, elle faitprestementles courses, porte les corsets aux dames, et sait parfaitement les leur essayer ; si bien que beaucoup de pratiques ne manquent pas de dire à madame Repiqué : Vous m'enverrez mon corset par votre petite Babiole, il n'y a qu'elle pour bien nous lacer... Je ne veux pas de votre affreuse Magloire, elle me fait peur ! ni de ce grand canon de fusil, que vous appelez Ursule, et qui est toujours de mauvaise humeur.
Ces discours-là forçaient en quelque sorte la jalouse Lucrèce à garder chez elle la petite Babiole, qui, au reste, se moquait franchement des œillades que M. Repiqué lui lançait à la dérobée, et des soupirs qu'il poussait chaque fois qu'il se trouvait près d'elle ; ce qui n'empe^-cliait pas madame de surveiller sans cesse son volage époux, de ne point le perdre
de vue un instant, lorsqu'elle le voyait s'approcher de la petite Babiole, et de savoir par un mot énergique le rappeler à l'ordre lorsqu'il semblait vouloir mi parler.
Il est trois heures de l'après-midi; une belle dame vient de sortir du magasin de corsets, en disant à madame Repiqué :
— Je compte sur mon corset pour après-demain ; vous me l'enverrez par mademoiselle Babiole : je tiens essentiellement à ce que ce soit elle qui me l'essaye.
La dame est partie. Madame Repiqué murmure entre ses dents quelques paroles qu'on n'entend pas. La grande Ursule fait la moue, mademoiselle Magloire conserve une physionomie impassible, et M. Repiqué, qui se promène dans le magasin en ayant Tair de tailler un crayon, s'approche d'un air indifférent du comptoir où Babiole est assise, en lui disant :
— Vous entendez, mademoiselle Babiole, vous irez après-demain porter le corset élastique chez madame Perdrinot ?
— Oui, monsieur, oui, oh! j'irai avec plaisir; elle est très-aimable, cette dame-là...
— Savez-vous son adresse?... C'est rue Joubert... numéro... numéro...
— Mais de quoi vous mèlez-vous, monsieur, de quoi vous mclez-vous! s'écrie Lucrèce qui trône à son comj)toir cl lance à son mari des regards furibonds. Depuis quand a-l-on besoin (in vous pour savoir l'adresse
d'une pratique?... Mademoiselle ira chez madame Perdrinot si ça me convient de l'y envoyer, cela ne vous regarde pas...
— Pardon, bobonne!... mais c'est cette dame ellemême qui désire que ce soit mademoiselle qui...
— Assez, monsieur, assez! vous dis-je... D'abord, qu'est-ce que vous faites ici à flâner, au lieu d'être à vos livres de caisse?
— Ma chère amie, je ne flâne pas... je taille mon crayon...
— Voilà deux heures que vous le taillez votre crayon ! Vous avez donc bien de la peine à en venir à bout?...
— Ce n'est pas ma faute... il ne fait que casser... c'est de mauvaise quaUté... ceux de Mangin valaient mieux... Pauvre J/â72^273.'... il est mort; je ne sais pas qui est-ce qui porte son casque à présent.*.
Mademoiselle Babiole part d'un éclat de rire, auquel M. Repiqué répond par un sourire. Madame les examine et fronce les sourcils, en reprenant :
— C'est apparemment pour faire rire mademoiselle Babiole et lui dire de ces jolies choses-là que vous tournez depuis deux heures devant elle?...
— Gomment je tourne devant Babiole... par exemple!...
— Monsieur, je vous ai défendu de dire Babiole tout court; je ne veux pas de ces familiarités-là quand vous parlez à ces demoiselles... c'est très-mauvais genre!... Et vous, mademoiselle Babiole, je trouve
LA DA^ll- AUX '^UOIS COl'.SKTS „i
Irès-ridicule que vous vous mettiez à rire de ce (\ue dit monsieur...
— Mon Dieu! madame, monsieur parlait du caîj'iue de Mangin... j'ai trouvé ça drôle!
— Imitez vos camarades, mademoiselle; voyez... elles ne rient jamais, elles!
— Chacun son caractère, madame, il y a des personnes qui ont toujours l'air d'avoir envie de pleurer... j'aime mieux rire, moi; il me semble que cela ne fait de mal à personne i
— Et moi, mademoiselle, il me semble que c'est fort mauvais ton, et, dans un magasin bien fréquenté comme le mien, on doit savoir se tenir! Vous n'êtes pas ici chez des modistes !
— Madame, il y a des modistes qui ont de fort bonnes manières et se tiennent aussi bien que d'autres...
— C'est bon, mademoiselle! Oh! je sais bien qu'avec vous on n'aura jamais le dernier! Vous croyez que vous pouvez tout vous permettre, parce que mon mari vous protège; mais je vous forai voir que je suis seule maîtresse ici.
— Monsieur me protège? Ah ! je ne m'en étais pas encore aperçue ! Elle est jolie la protection de monsieur Repiijué, qui n'a pas le droit de re^rarder aux carreaux sans permission!...
^ Le mari volage avait depuis longtemps quitté la boutique pour retourner à sa caisse, établie dans un cabinet à part. Madame Heinijué passe aussi dans son arrière-boutique, en muiinurant :
oc Ah ! si cette péronnelle ne m'était pas si nécessaire.. . mais, patience ! . . . patience! ...» Puis, s'arrêtant devant une glace qui se trouve sur son chemin, la jalouse Lucrèce se regarde, se mire, s'examine, semble se dire : «Pourtant je suis encore très-bien ! » Mais tout à coup elle aperçoit quelque chose qui lui fait pousser un cri, et appelle à plusieurs reprises Florestan,
Florestan, c'est le petit nom de M. Repiqué, accourt près de sa femme, tout inquiet :
— Qu'y a-t-il, bonne amie... vous m'appelez?...
— Sans doute je vous appelle!... Ce qu'il y a! ce qu'il y a, monsieur ! que vous êtes sans soins, sans attention, et d'une négUgence impardonnable quand il s'agit de votre femme!... Allons, monsieur, ôtez-lemoi bien vite...
— Tu veux que je te l'ôte...
— Et dépêchez-vous, cela devrait déjà être fait!
— Mais d'abord explique-toi !... Je n'y suis pas du tout! Qu'est-ce que tu veux que je t'ôte?
— Un cheveu blanc, monsieur, un cheveu blanc qui est extrêmement en vue... là, dans mes bandeaux, à gauche...
— Ah! c'est, ma foi, vrai !... Je ne comprends pas comment ce matin il a pu échapper à mon inspection...
— Cela prouve que vous la faites fort mal votre inspection !... Ah! Florestan!... Florestan, comme vous me négligez!...
— Mais, pas du tout; je L'assure que je fais la plus grande attention... Ce cheveu était sans doute caché sous les autres ce matin... Tu en as encore tant!
— Comment encore? pourquoi encore?... Qu'entendez-vous par cet encore? Est-ce que vous trouvez que je devrais déjà être chauve?
— Mais, non!... ce n'est pas cela que j'ai voulu dire!... Tu prends toujours les choses en sens inverse!... Je te disais : « Tu as toujours de si beaux cheveuxnoirs...eten si grande abondance... » Crac!... le voilà ôté ce perfide, qui ose se faufiler parmi cette ébène...
— Regardez bien s'il n'y en a pas d'autres...
— D'autres! Oh! jamais!... je voudrais bien voir!... Ah ! si... en voilà encore un tout petit... Je vais t'extirper, misérable!...
— Aïe!... Ah! que vous m'avez fait mal...
— C'est qu'il tenait ferme.
— Montrez-moi donc cela... Qu'est-ce que je vois!... Avec un cheveu blanc vous m'en avez arraché deux superbes noirs!...
— Ils seront venus d'eux-mêmes apparemment... Je ne les ai pas touchés...
— Venus d'eux-mêmes!... Oh! vous les avez bien arrachés, car vous m'avez fait un mal horrible... Eh bien! c'est joli... vous m'arrachez mes cheveux nou-s à présent... je ne m'étonne pas si vous êtes surpris que j'en aie encore tant... C'est affreux cela, monsieur!...
Gi LA DAME AUX TROIS CORSETS
— Je t'assure, bobonne... que je ne sais pas comment cela s'est fait...
■ — C'est que vous pensiez à mademoiselle Babiole, probablement.
— Allons , bon! voilà encore Babiole sur le tapis...
— Est-ce que vous croyez que je ne vois pas les yeux que vous lui faites?... Il faudrait que je fusse aveugle... Dès que vous êtes dans la boutique, c'est pour la lorgner...
— Pardon, ma chère Lucrèce, tu es dans l'erreur : tu sais bien que je louche un peu; ce n'est pas ma faute si j'ai un œil du côté de Babiole, lorsqu'au contraire je regarde dans la rue.
— A d'autres, monsieur! Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela! Et qu'a-t-elle donc cette petite chipie pour que vous lui fassiez des yeux blancs !
— Allons ! je lui fais des yeux blancs, à présent !
— C'est qu'elle n'est pas jolie du tout... des yeux percés avec une vrille... une bouche bête... un nez en pied de marmite... un front bas !
— C'est vrai; oh! c'est bien là son portrait... il est parlant !
— Mais mademoiselle a un petit air effronté ! elle rit dès qu'on la regarde ! voilà ce qui donne dans l'œil à ces messieurs!
— Ça ne me donne nulle part, je t'assure...
— Ah! si cette grande sotte d'Ursule savait essayer les corsets... i elle ne faisait pas tout de
si mauvaise grâce, il y a longtemps que j'aurais mis mademoiselle ^- '^ole à la porte !...
— Alors, tu en prendrais une autre, car nous n'avons pas trop de trois demoiselles... notre commerce s'étend chaque jour davantage... Tu le sais bien, puisque tu as consenti à prendre encore cette personne qui t'est recommandée par mesdames de Boucherose et Trafalgar... et qui doit nous arriver de la campagne au premier jour.
— Oui, monsieur, oui, je prends cette jeune villageoise... Ces dames m'ont répondu de sa vertu, de sa sagesse...
^ Ah! ces dames... Eli! en! eh!
— Pourquoi cela vous fait-il rire, monsieur?
— Ma chère amie, c'est, qu'entre nous, ces dames... enfin, je ne veux pas en dire du mal, ce sont de nos meilleures pratiques !... Mais...
— Taisez-vous, Florestan, vous êtes un mauvais sujet! Enfin, cette jeune Violette qui arrive de soh village n'aura pas, je pense, le ton déluré et toutes les roueries de mademoiselle Babiole ; elle n'est jamais venue à Paris...
— Alors, elle ne pourra pas faire les courses.
— Ce n'est pas pour cela que je la prends. Mais il me manque quehjue chose d'indispensable et (jue l'on trouve chez toutes mes rivales en corsets...
— Ah! certainement, je te l'ai dit cent fois ! H to faut une demoiselle bien faite, à laquelle tu fais porter les nouveaux corse ts (lue tu inventes... une fille
Hiaimequin, voilà comment cela s'appelle... On lui met , tanlôt les corsets qui engraissent , tantôt ceux qui amincissent , qui pincent considérablement la taille... et les dames, qui peuvent juger de l'effet du corset sur nature, aiment beaucoup mieux cela...
— Je le sais, monsieur; oui, je prends cette jeune paysanne que l'on m'a dit être très-bien faite... et sage... vous entendez, monsieur? sage...
— Oui, oui! Eh! moi Dieu! je n'ai pas besoin ({ue tu appuies là- dessus î... je n'ai pas l'intention de ia séduire !
— Au reste, j'y veillerai... Je ne sais pas si elle est jolie : cela m'est parfaitement égal !
— Et à moi, donc!
— Ce qui m'importe, c'est que sa taille se prête à tout ce que je veux lui faire porter. Je ne puis pas essayer mes inventions sur Magloire...
— Je le crois bien, elle est bossue !
— Non ; pas bossue, monsieur, mais un peu contrefaite ! Ursule est si grande, que, sur elle, rien n'a de grâce... Quant à mademoiselle Babiole , votre protégée, elle n'est bonne qu'à faire les courses, et je ne veux pas que l'on sorte avec mes nouveaux corsets plastiques : il me fallait donc absolument quelqu'un pour me servir de mannequin, et c'est cet eiriploi que je réserve à la jeune fille que l'on m'a recommandée. Je vous réitère, Florestanjl'injo.iction do conserver toujours un ton réservé avec cette
T. A DAMP: aux trois C0USI:TS G7
nouvelle apprciilie, et de ne vous penneLUe avec
elle aucune familiarité !
— On s'y conformera !
Et M. Repiqué retourne à sa caisse en se disant: a Si elle pouvait être inlie, cette campagnarde,
je lui ferais de l'œil... Cela rendrait Babiole jalouse,
et peut-être qu'alors... On ne sait pas 1 »
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