PREMIERE PARTIE
Entrée en matière.
Rien ne sait rendre autrui plus traitable à nos yeux *;ue lorsqu'il s'avise de lutter pour son intérêt contre le nôtre.
RECUEIL DE MAXIMES
« A Tangle du boulevard et de la rue Saint- « Denis, dans une salle basse, nouvellement dé- « corée par un peintre célèbre, et augmentée « dune bibliothèque aussi nombreuse que bien « choisie, Télitede la société parisienne trouvera « tout à la fois un lieu commode pour la lecture « des journaux, des brochures et des ôw
<> modernes en tous genre, et un but de repos et <i de réunions : la jeune dame placée à latètedece « superbe établissement, et qui a l'honneur d'ap- « partenir à deux familles distinguées, ne négli- « géra rien de ce qui pourra rendre son cabinet « de lecture agréable et utile à la fois, les sacri- «. fiées ne lui coûteront pas, et ses prix seront à « la portée de tous ceux pour qui l'instruction « est un besoin de l'esprit et un réconfortement « de lame. »
— Faites-en donc part le plus tôt possible, et pour son plus grand avantage à vos amis, parents et connaissances.
— Que récitez-vous là, monsieur Alcimedon, ou plutôt que lisez vous en y ajoutant, selcn votre usage, la formule que vous placez à tout propos.
— Dites mieux, madame, demandez moi ce que je lis, je vous répondrai que je tenais à vous faire connaître que l'abomination de la désolation est dans le lieu saint, que le voile du temple est outrageusement déchiré du haut en bas, en un mot notre charmante et douce dame Giguet, et souveraine, que voici le prospectus d'un nouveau cabinet de lecture, ouvert à votre barbe et
à la nôtre, non loin de ce sanctuaire que vous avez ouvert aux arts, aux sciences, à la politique, aux jeunes ouvrières, aux sentimentales ^risettes et à toute la bourgeoisie hupée des quartiers du Caire, Bourbon-YilleAeuve, Cléry, etc.
— Un cabinet de lecture, dites-vous, M. Alcirnedon Piealol, et si près de moi... oh! mon Dieu ! cela n'est pas possible, vous me faites des farces, et tenez à me mettre dedans.
— Vous mettre dedans, respectable et génie amazone de mon cœur et du quartier, reprit Tinierpellé, je n'ai pas cette audace, je vous rapporte la vérité, et plutôt voyez vous-même, voilà le prospectus que Ton vient de me remettre sur le boulevart Bonne-Nouvelle, et que Ton distribue à tout Paris.
En disant ces mots, M. Alcimedon Piealol se renversa aux trois quarts sur sa chaise qu'il lit craquer, au grand chagrin de ia dame, allongea le bras, et sans autre galanterie, glissa une feuille de papier timbré à l'extraordinaire, à la dame du lieu qui la prit en tremblant.
Or il est à propos de faire savoir au lecteur quel sont les acteurs de ce colloque, où il avait
lieu , et quelles eu seront peut-être les conséquences; voici les renseignements que nous pouvons donner à ce sujet :
Dans la rue Bourbon-Yille-Neuve, enfaced'un commissionnaire au Mont-de-Piété, il fut fondé en Tan de grâce 4814, et le dernier jour d'août, L'un des premiers, et depuis tant multipliés des cabinets de lecture , nés des conséquences casanières, politiques et littéraires de la Restauration. La ci-devant boutique d'un tapissier avait subi cette transformation ; de magasin de meubles , elle était devenue friperie d'ouvrages anciens et modernes, et successivement les sept personnes qui s'attachèrent à cette entreprise , augmentèrent la masse indigeste de ce qu'on est convenu d'appeler le fonds d'un cabinet de lecture.
Cet établissement prospéra d'abord puis déclina, puis végéta, se releva vers 4 825, grâce au cinquième propriétaire, sorte d'ex-abbé défroqué, mi-prètre mi-bourgeois, drôle sans cœur et sans religion aucune, mais spéculateur moderne, ce qui constitue la pire espèce de tous , car elle suppose un homme saturé de tous les vices possible apte à tout crime quel qu'il fut,
et dédaigneux de la moindre vertu , bien persuadé qu'avec elle il n'y a rien à gagner et beaucoup à perdre.
Dans deux ans ce renégat rétablit la splendeur de rétablissement; ^1 augmenta la bibliothèque, doubla le nombre des journaux, prêta à la'petite semaine aux abonnés solvable , et \ 827 venu, comprenant que désormais le sacerdoce bien exploité devenait l'entreprise par excellence, luisesentitsoudainementilluminédes rayons de la grâce; il courut tomber aux pieds de l'archevêque, et enfin rétracta ses erreurs avec tant d'éclat que six mois après il y eut nécessité absolue de le nommer à une cure richissime (il y en avait encore dans ce temps); car on craignit que, chancelant de nouveau , il ne retournât vers le siècle... en un mot l'hypocrite avait joué son rôle avec succès.
Dès les premiers instants de son retour au devoir, il s'était empressé de vendre l'exploitation du cabinet de lecture à un ci-devant lieutenant-colonel de la ligne, l'un de ces héros de notre ère de gloire, de ces braves à trois poils qui avaient parcouru l'Européen la domptant; celui-ci, comme
presque tous ses confrères, avait le repos en horreur : du commandement de son régiment il passa, eiH 8 15, à un calme plat insupportable à ces esprits tant agités. 11 entra d'abord dans une maison de commerce, y fut flibuste par ses honnêtes associés, les quittant à demi ruiné, il tenta de reprendre du service, or comme sa bravoure le protégeait seul, on le repoussa, et le désespoir l'amena au cabinet de lecture.
Quelque tempsaprès, il dictait son testament, et cet acte dernier devenait une bonne œuvre, pensait-il; voici pourquoi. Au premierinstant où ion ouvrit le cabinet de lecture, une fillette âgée de vingt-quatre ans, forte, leste, presque adroite, s'y engagea pour tout faire , expression consacrée dans certaine classe de la société.
Tout faire dans le cabinet de lecture consistait à remplir amplement les fonctions de cuisinière, de blanchisseuse* de repasseuse, dedécroteuse, de balayeuse et de commis de la maison, elle devait donner les livres en l'absence du maître, les recevoir, inscrire ceux qu'on prenait, rayer les rendus, ouvrir la devanture, emporter les volets dans un réduit prochain, fermer dès
dix heures du soir, tout tenir net où à peu près, soigner les lampes, remplir les écritoires, fournir sobrement la poudre et les pains à cacheter; vendre le papier et les plumes, aller au marcher acheter toutes choses, enfin se multiplier et remplir à elle seule ce qui dans l'Indostan exigerait trente ou quarante domestiques, et en retour d'une telle omnipotence de travail... (elle s êta'itengagéeàtout faire. . .) elle recevait du propriétaire le droit de coucher dans une soupente à plis de corps, dont une phrase ambitieuse avait fait sa chambre, la nourriture aussi mauvaise et autant exiguë que possible; les chances de recueillir de loin en loin le bénéfice de la rare défroque du patron, de plus quatre cent francs de guges annuels et les étrennes des abonnés au jour de Tan.
Catherine Giguet, née sous les piliers des halles, d'une mère dont elle ne conservait qu'un faible souvenir, et d'un père inconnu , ne se croyait pas moins très légitimement venue au inonde, et ce, en vertu de la maxime de dom Bridoison, on est toujours F enfant de quelqu'un: comment avait-elle grandi, vécu jusqu'à sa dix-
neuvième année, c'étaient des questions inutiles à lui faire , soit qu'elle ne pût y répondre par oubli, soit que l'excellence de sa mémoire y mit un obstacle opposé.
C'était, en \ 81 4, une fille de stature moyenne, fortement charpentée, ayant de gros os et des chairs lourdes et massives, un embonpoint respectable dont elle tirait vanité , des traits comii! uns, une peau bistrée, des couleurs éclatantes, et qui , selon elle , achevait de la rendre une beau/ é conséquente (c'était son expression), c'est qu'avec des cheveux presque rouges elle avait des yeux à peu près noirs, les pieds plats, les mains énormes mais blanches et grasses, par un jeu de la nature; telle était dans son ensemble terrestre marri zelle Catherine Giguet.
Quant au côté sensitif, nous dirons, parce qu'il faut être juste, que cette créature était un fouillis, un pêle-mêle de mauvaises et de bonnes qualités, tendre et avare, laborieuse et fainéante, jacasseuse et compatissante, envieuse des avantages d'autrui, orgueilleuse des siens qu'elle croyait surnaturels, colère, caressante, capricieuse et bonne fille; aimant à se mêler de tout,
à parler de tout, à blâmer tout, mais aussi prompte à servir autrui, elle aimait enfin le premier sexe et pensait mal, presque toujours, de celui dont elle faisait partie.
Dans sa première jeunesse elle se rappelait avoir, vêtue de blanc pailleté et sale, fait des cabrioles sur un tapis troué, plus tard un inventaire devant elle, Catherine avait vendu des cernaux et de la salade, vers quatorze ans, l'épouse d'un mince épicier essaya d'en faire sa femme y*- X\ de chambre et en fit en réalité sa cuisinière, mais
' V£.\ayan* surPr*s son mar' fesant a son tour l'office
! xlde tentateur vis-à-vis de cette jeunesse, elles'é-
/Citait vengée en souflettant monsieur, et en désho-
/^ / norant par ses cris Catherine qu'elle mit à la
porte.
Un vieux mercier retiré, instruit de cette circonstance, engagea Catherine chez lui pour tout faire, cUcy lit tout aussi, dans l'histoire de ladite héroïne il se trouvait un nombre de mois pendant lesquels sa trace avait été perdue, temps employé, prélendait-elle , à aller visiter ses parents paternels , dans un pays inconnu sans doute et dont le nom ne lui revenait pas; enfin elle sortait de
chez un herbager, lorsqu'elle se présenta pour tout faire audit cabinet de lecture de la rue Bourbon-Villeneuve.
Soit que la jeune iille (elle avait dix-neuf ans en 1814) eut trouvé ici le port qu'elle ne devait pi us quitter par la volonté de la Providence, soit que sa bonne étoile ne lui eût donné dès cette époque jusqu'à \ 827, que des célibataires pour maîtres, et elle avait un penchant marqué en faveur de ceux hors des nœuds du mariage, il est certain que Catherine Giguet demeura inamovible dans cet établissement.
Disons à sa louange qu'elle s'identifia en quelque sorte avec lui , qu'elle en fit une autre partie de son tout, et instinct ou prévision, elle ne cessa pas de croire que le cabinet lui appartenait : aussi dès ce moment il y eut en elle une demi- métamorphose, la première partie de celle-ci fut un changement de prénom, celui de Catherine, trop vulgaire, fut évincé pour celui, bien autrement sonore selon elle, de Mélicerte, qu'elle se donna comme l'ayant trouvé dans les œuvres de Molière.
Ce fut un peu avant les cent Jours, que cette
transformation eut lieu; dès que mam'zelle Mélicerte eut accoutumé les abonnés et les habitués surtout à la nommer ainsi , elle grandit dans son importance, et dans la dignité de son maintien les années s'écoulèrent, chaque nouveau patron conservait la demoiselle à tout faire , la chronique scandaleuse du quartier prétendait qu'en effet elle lésait tout, mais on sait ce que sont les méchantes langues de la rue Bourbon- Villeneuve et des autres adjacentes. Au demeurant, la considération dont jouissait la demoiselle de l établissement, inextérieur dû à l'ascendant du nom de Mélicerte, n'en fut pas ébranlée.
Le temps de passage du mauvais prêtre fut rude pour notre héroïne; notre plume chaste se refuse à dire par qui elle fut au moment d'être évincée. Cette époque de calamité eut enfin un terme, le sexe triompha de la fantaisie brutale, et des jours doux et une perspective heureuse se levèrent pour mam'zelle Mélicerte, dès l heure de grâce ou l'excellent lieutenant-colonel Dutoillis eut acheté la manutention du cabinet littéraire.
Vieux, cassé, infirme, bon homme très galant,
il tarda peu à subir l'influence de celle à tout faire, on vit le patron soumis à la subordonnée qui eut la voix plus haute, l'attitude plus fière et qui, par anticipation, disait moji cabinet; le chevalier Dutoillis devint malade, jamais dans sa famille, si lui aussi en avait eu une, il n'aurait obtenu de tels soins et une assistance pareille ici les qualités de la demoiselle : éclatèrent, elle se montra infatigable, le jour à servir l'établissement, la nuit à veiller le patron.
Chaque habitué entonna sa louange, admira son zèle, apprécia son bonheur, aussi lorsque le terme de la vie du lieutenant-colonel fut venu , aucun ne se récria sur les dispositions de son testament de mort qui instituait légataire universelle mademoiselle Catherine, dite Mélicerte Giguet; en conséquence elle fut mise, de par la loi, en position solennelle du mobilier, des bardes et bijoux du défunt, d'un sac rempli de trois mille francs trouvés dans le secrétaire, de quatre billets de banque de mille francs chacun, enfin d'une cassette volumineuse ef soigneusement close, mieux ficelée encore, et portant ceUe suscription mystérieuse : pour être ouverte par
mon héritier, et par lui seul... par lui complètement seul, volonté encore mieux attestée par la signature du défunt et l'application de son cachet armorié.
Que de conjectures fit éclore dans le quartier la connaissance de cette suscription singulière ! D'abord on prétendit que mademoiselle Melicerte avait trouvé en valeurs diverses la somme d'un million; puis ce fut les preuves dune conspiration gigantesque dont la découverte sauverait l'Europe; mais comme le train de la maison ne fut pas augmenté, et comme les conjurations se succédèrent, on finitparmoins parler de lajcassette mystérieuse, et même en cette année 1829, on en avait à peu près perdu le souvenir.
Madame, tout court, mam'zelle Mélicerte s'était ainsi qualifiée au jour où elle devint à son tour propriétaire, Madame donc, augmenta le personnel de l'établissement, d'abord on vit apparaître tout à coup une nièce de madame, parente dont le nom et l'existence avaient jusque là été inconnus, nous en parlerons plus tard, cellelà dut faire la cuisine et le gros ouvrage? un galopin âgé de quatorze ans, fils d'un compagnon
menuisier, fut aussi installé au litre de commis, et après avoir renouvelé les tapis, les chaises et la tapisserie , le cabinet de lecture de la rue Bourbon-Ville-Neuve, commença une ère nouvelle toute d'espérance et de splendeur.
Conversation.
J'aime mieux, lorsque je veux connaître un homme, l'entendre parler que de voir agir.
RECUEIL DE MAXIME
Nous avons fait connaître pleinement dans notre premier chapitre , l'histoire à peu près vraiede la dernière propriétaire de laFleurd'Amour, qualification gracieuse que Mélicerte imposa à sa propriété, dès le premier instant où la douleur de la perte de son bienfaiteur lui permit de reprendre les errements de la vie ordinaire,
dès-lors et un matin, à la vive satisfaction des habitués et à l'enivrement orgueilleux de Madame , on vit une enseigne posée nuitamment afin de compléter la surprise.
C'était un tableau peint par un artiste illustre, à ce qu'il disait lui-même, par M. Alcimedon Picalot , élève de son propre génie et dédaigneux de concourir au grand prix , parce qu'il lui serait trop facile de le conquérir. Alcimedon, en 1827, avait vingt ans d'âge, et un siècle de suffisance ; il dépensait chaque jour de sa vie inégalement, passant à son atelier (sa chambre, son salon, sa cuisine, etc.) le moins de temps possible , et employant le reste à jouer le rôle d'habitué dans le cabinet de lecture.
Mélicerte n'aurait pu mieux choisir un autre artiste pour confectionner son enseigne ; Alcimedbn avait représenté un jeune page (moyen-âge) qui offrait à une belle châtelaine (Madame avait posé pour celle-ci) une triomphante r»se , âme de l'inscription à la Fleur d Amour.
Dès ce moment, Mélicerte fut heureuse, elle
avait un rang dans le monde, une position honorable, elle trônait, elle dominait les lecteurs à demeure et ceux du dehors; ceux-ci bourgeois du quartier; ouvriers, grisettes, garçons, commis, élèves de commerce, rentiers retirés, dames sur le retour venaient eux-mêmes changer les ouvrages : chacun s'arrêtait à causer avec Madame, et ajoutait un cran à son importance, en soumettant à son goût et à son choix sa lecture perpétuelle.
Elle servait dignement et avec perspicacité. Selon le rang, l'âge, la ligure et le caractère présumé, elle avait ses auteurs favoris, les indifférents et ceux qu'elle méprisait; adorant les noms qui poussaient aux lectures , et proclamant les chefs de la littérature, ces écrivains vulgaires chéris de la populace parce qu'elle les comprend ; du reste, s'identifîant avec les ouvrages, et par fois, s'imaginant les avoir faits, par cela seul qu'elle les avait souvent dans les mains.
Enivrée de sa position, heureuse de sa suprématie, elle régnait réellement, et comme tout souverain, jalousait de tout son cœur chaque en-
treprise rivale de la sienne : l'ouverture d'un nouveau cabinet de lecture la rendait malade; s'il tombait, elle guérissait; s'il maintenait son existence, elle sentait la sienne compromise et prête à lui échapper. Elle savait toujours, et on ne sait comment, des faits scabreux et entachant la réputation de ses rivaux et de ses rivales : leur biographie dans sa bouche était une calomnie perpétuelle , et sa bonté naturelle la rendait méchamment féroce, lorsqu'il s'agissait de nuire à un établissement en concurrence avec le sien.
Il est donc facile de pressentir maintenant de quel sentiment de crainte, de haine et de colère son Ames'enflammait pendant la lecture faite par le peintre Alcimedon , du prospectus annonçant l'ouverture d'un cabinet rival si heureusement situé pour la client 'e lie , et qui s'annonçait par un raffinement de luxe et de' magnificence auquel le sien, certes, n'atteignait pas, malgré ce qu'elle appelait le rafraîchissement de la mise en possession.
— En voilà donc un autre qui vient encore m'enlever mes clients etme ruiner, s'écria-t-el'e!
Mais à quoi songe le gouvernement , pourquoi autorise-t-il chaque drôlesse embarrassée de sa personne momentanément, ou tout escroc en nécessité de se faire oublier, à ouvrir chacun un cabinet de lecture? C'est une houle, c'est la ruine des bons bourgeois, des personnes honnêtes et cossues! Quoi! un autre cabinet et si proche du mien, ah! j'en ferai une maladie.
— -En effet, dit Alcimedon , cela crie vengeance.
— ■ Je gage, reprit madame, que celle-là veut trouver un mylord pot-au-feu, que c'est une intrigante, une sans-culotte... oui une sans-culotte! riez. Messieurs, je me comprends, je veux dire une libérale, une républicaine, une buveuse de sang enfin.
— Vous vous trompez, madame, répondit l'uo des habitués, M. Croquebois, ex-maître
perruquier, et maintenant rentier et voisin de Mélicerte, esprit contrariant, parieur toujours contre quiconque avançait un fait plausible, et soutenant sans hésiter toute proposition contraire à celle avancée, fut-elle raisonnable,
— Oui, vous vous trompez, reprit-il eu posant son journal sur la table , la dame dont on parle ici, appartient, je le sais de bonne part, à une très ancienne famille.
— Ah ! oui, c'est une pierrette, une myladi de contrebande, une noble féodale qui veut l'inquisition , la ruine du peuple et le retour des privilèges, on ne voit plus que cela maintenant... Mais patience, le peuple se lassera d'être esclave et il se lèvera quelque jour.
A ces mots, un vieux chevalier de Saint-Louis, lecteur patient de la Quotidienne , se tourna brusquement vers le comptoir :
— Est-ce vous, Madame, dit-il, vous qui tenez ce langage incendiaire? cela m'étonne au possible, je ne croyais pas que les carbonari disposassent de votre établissement.
— Au nom de Saint-Henri , monsieur le vicomte deCrostillacsehâta de répondre Mélicerte toute honteuse, ne prenez pas à la lettre la vivacité de mes expressions : grâce à Dieu, je suis bonne royaliste, ma famille a tant perdu à la ré-
volution... mais je m'indigne que l'on veuille me couper l'herbe sous les pieds , et m'ôter le morceau de la bouche. Moi appeler la république! le ciel m'en préserve; elle me volerait mon cabinet de lecture et me ferait tomber la tète pardessus le marché.
Un troisième habitué, bourgeois de Paris dans la vigueur du terme, c'est-à-dire crédule, niais, flâneur, gobe-mouche au premier degré, grommelant, et au fond excellent homme, mais tremblant, craignant tout, et collé à chaque gouvernement par frayeur d'une diminution dans la rente; ex-tailleur d'autrefois, à ce temps où le drap coûtait soixante francs l'aune et neuf à douze francs la façon d'un habit; lorsque celuici durait dix années, ce qui refaisait de la cherté avantageuse de l'époque, M. Théodore Talperdier, vain des honneurs que lui procurait sa charge de marguillier à Notre-Dame de Bonne- Nouvelle, prit la parole à son tour.
— Hier, dit-il , après mon dîner (j'ai conservé la bonne habitude de faire à trois heure» d'après
midi ce repas), j'ai, selon ma coutume, été pren-
dre ma demi-tasse au café de Malthe; j'avoue que j'ai admiré le luxe de ce cabinet de lecture et la bonne mine de la dame , son fauteuil a dû coûter cher, il a des draperies de velours plein et des rideaux en quinze-seize.
— Miséricorde, s'écria impétueusement Mélicerte ébahie, que nous conlez-vous là, monsieur Talperdier? du velours plein , du gros de Naples ! mais c'est exorbitant... c'est un îusque féroce, l'empereur Charlemagne dont, parle M. Hugo dans sa Notre-Dame de Paris, n'avait pas plus demagnifîcence, et vous avez vu cela, mon cher monsieur?
— Comme je vous vois, madame, aussi les lecteurs étaient en nombre, il n'y avait plus de place aux quatre tables.
— Quatre tables! jour de Dieu , c'est donc grand comme une mer à boire, dit encore douloureusement madame Mélicerte.
— Bah... tonnerre de Milan , dit à son tour un des lions subalternes du quartier, le fils unique d'un fabricant de passementerie, jeu ' ;
za
France, Adonis barbu, aux cheveux longs, plais et huileux, à la redingote de velours de coton grimaçante, et qui affectait de haïr la vie attendu qu'il ne fesait que de la commencer.
Ne vous tourmentez pas , adorable colombe , vous notre patronne et notre refuge contre l'ennui , les abonnés ne vous feront faute. Je gage, d'ailleurs, que si votre rivale est jolie, un beau jeune homme, avant six mois, lui aura tordu le cœur et mangé son cabinet.
— Cela peut bien être, monsieur Alexandre, les hommes sont si perfides et noire pauvre sexe si crédule; heureuse celle qui acquiert de l'expérience et qui reconnaît le léopard sous l'habit de l'agneau !
A ces mots dits sans malice , M. Alexandre jeta sur lui-même un regard complaisant, et après un autre coup-d'œil dirigé avec autant de promptitude que de prudence, du côté de la seconde salle, il reprit la lecture des mémoires de Gabrielle d'Estrée, qu'il recommençait une troisième fois faute de les avoir compris aux deux premières.
En ce moment, et peut-être par sympathie, la clame du cabinet de lecture, elle aussi, examina ce qui se passait dans la seconde salle où un lecteur seul était arrêté , elle le vit accoudé sur un volume et fort occupé de sa lecture, du moins rimagina-t-elle; cependant élevant la voix elle se mit à appeler sa jeune compagne, la Heur des pois du quartier, l'objet de la surprise curieuse des uns et de la tendre adoration des autres, mademoiselle Félicité, enfin, à laquelle on ne connaissait pas un autre nom.
Ici nous devons, dans l'intérêt de ceux qui nous liront, revenir encore en arrière, et raconter l'un des incidents les plus importants de la carrière agitée de dame Mélicerte Giguet, nous avons déjà dit, qu'en 4825 la propriété du cabinet de lecture était passée d'un mauvais prêtre à un brave et noble militaire, et que celui-ci, en 4827, était décédé à la suite d'une maladie longue et douloureuse, la propriété était passée par héritage aux mains de celle qui depuis \ 844 lui avait donné tous ses instants. On sait que légataire universelle du lieutenant-colonel Dutoillis, la dame avait été investie de toute la suc* es-
sion et notamment d'une caisse aux dimensions assez étendue, chargée d'une suscription qui n'en permettait l'ouverture qu'en secret et par la seule dame de l'établissement.
Or, celle-ci, dès que onze heures du soir eurent sonnées le jour qui l'avait mis en possession d'une propriété, l'objet de ses vœux depuis près de quatorze ans, n'ayant pas voulu que ce soirlà, personne demeurât avec elle, s'informa soigneusement de la sortie du dernier abonné, et bien certaine qu'aucun indiscret ne la surveillait, se mit à ouvrir ce dépôt, précieux sans doute.
Le couvercle fut soulevé avec une vraie émotion, sous une première toile d'emballage, elle aperçut deux objets très distincts, l'un était un coffre d'ébène, ayant la clef à la serrure, et contenant, soit en or, soit en billets de banque, une somme de cent mille francs , plus une lettre écrite par le lieutenant-colonel, lui-même, et conçue ainsi :
« Ma chère Mélicerte, je vous connais assez « pour vous apprécier et pour confier à votre
« honneur ce que j'ai de plus cher au monde, « apprenez d'abord que la somme de cent mille « francs qui est devant vous vous appartient « tout entière, à une condition pourtant, c'est « que vous n'ouvriez pas le second coffre, celui « en laque rouge de ia Chine, et que vous le « remettiez fidèlement , ainsi que vous le rece- « vez , à la personne qui vous dira s'appeler « Félicité, et qui en même temps vous remettra <( la seconde moitié de cette quadruple espu- «< gnole : la boite, ce qu'elle renferme est sa pro- « priété, elle ne me la doit pas , je ne suis que « le premier intermédiaire; soyez le second, ma « chère Mélicerte , et vous en aurez la récom- « pense dans cette satisfaction intérieure et « constante que nous procure une bonne action. « N'est-ce pas , Mélicerte , que vous exécuterez « exactement la dernière résolution de votre « dern'er ami.
« Le chevalier Dltoillis. »
Ce militaire ne s'était pas trompé dans sa conjecture, Mélicerte était causeuse, envieuse, médisante, commère, sans doute, et tendre par-
dessus le marché, mais au fond de son âme la nature ou la Providence avait mis un fond de probité qu'elle manifesta dans cette occurrence, d'abord elle retira la cassette de laque de la caisse qui renfermait, l'enveloppa de divers linges, et puis la cacha dans sa chambre à coucher, en un trou existant dans la muraille et qu'une armoire dérobait aux regards.
Ce soin pris, ce soin attestant la délicatesse de la dame du cabinet, elle revint à la magnificence du legs caché de son honorable et regretté colonel, car il lui avait laisse environ cent vingt-cinq mille francs y compris la somme actuelle , l'argent trouvé lors de sa mort, une argenterie assez nombreuse, des bijoux et la valeur fictive de l'établissement , la tète de Mélicerte lut sur le point d'être détraquée, à tel point une fortune pareille lui semblait dépasser tous ses vœux.
En 4827, Mélicerte approchait de sa quarantième année; elle admirait comment le bonheur lui était venu, lorsque ses attraits disparaissaient, comment presque constamment malheureuse dans son jeune âge, elle était parvenue à se caser
convenablement dans la société. Cette pensée dernière l'ayant saisie fortement , elle releva la tête, dressa le corps , et après deux minutes de réflexion, se détermina à fermer dès cet instant sa vie, c'est-à-dire à renoncer à l'amour et à ses douceurs, ce fut un serment d'ivrogne.
Un souvenir puissant se déroula dans ses idées, elle rougit, quoique seule ses yeux se remplirent de larmes; elle prononça les noms de Anne Paméla qu'elle répétait encore lorsqu'elle se coucha, après avoir mis à couvert des escrocs et des amants, le legs superbe du défunt. Le lendemain, à son lever, Mélicerte n'était plus la femme de la veille, sa voix avait pris des forces, et les inflexions du commandement; sa démarche était délibérée, elle portait haut la tête, en un mot, elle nageait dans son indépendance et dans celte certitude consolante, à" avoir son pain cuit pour ses vieux jours.
C était à ne pas la reconnaître! Dès lors elle écoula les galanteries déshabitués, non pas avec cet air d'acquiescement hâtif à toute tendresse avec celte facilité dangereuse , à aecejiter
une flamme que l'on veut partager ; mais avec cette indifférence superbe, ce respect de soimême, cette conviction de qui sait que dorénaventson sort, son bonheur futur, toute son existence enfin ne dépend plus d'autrui mais de soi seulement.
Six moix après, apparut, ai-je dit déjà, une j eu tfe fille aecorte, leste-, gracieuse, répondant au prénom de Paméla; j'ai dit aussi que la dame du cabinet de lecture lui confia les soins du ménage dont elle ne se réserva que la haute main, j'ai instruit le lecteur qu'elle en fit sa nièce; je dois ajouter que dans le but d'améliorer le sort de la gentille Paméla, elle déclara solennellement à qui voulut l'ouïr, et le nombre des confidents ne fut pas médiocre, que madame Mélicerte renonçait dorénavant au mariage, abandonnerait à Paméla, sa nièce, le superbe établissement, dès que celle-ci ayant fait un choix, marcherait à l'autel d'hyménée; ajoutant qu'en outre elle lui ferait deux mille francs de rente, et qu'après sa mort Paméla hériterait sans doute d'un revenu de quatre mille francs au inoins; du cabinet de lecture; grâce à la manière avantageuse et sûre
vj
dont elle avait placé ses fonds au jour fatidique où l'ouverture d'un nouveau cabinet de lecture troubla sa douce hilarité.
Elle allait poursuivre la conversation sur ce même sujet , lorsqu'une autre idée l'ayant détournée, elle appela, avons-nous dit, une belle et gracieuse jeune fille, sa commensale depuis peu , et qui partageait avec Paméla sa tendresse ctparfoissa mauvaise humeur, celle-ci dominait à cette heure; aussi celle qui accourait ne put, malgré la vivacité de sa marche, venir assez vite , et le soupçon naissant de moitié avec le chagrin récent aigrit la parole amicale dans la bouche de dame Mélicerte.
— Ne m'entendez-vous pas , mademoiselle , ou bien étiez-vous retenue par un talisman puissant dans l'autre salon, je vous appelle depuis une heure.
La rougeur pudique et honteuse qui couvrit le charmant visage de la jeune fille , augmenta vivement l'éclat de sa beauté surnaturelle ; alors abaissant ses yeux admirables dans l'espoir de dissimuler son brillant coloris.
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— Pardonnez-moi, madame, dit-elle, Paméla dévidait un écheveau de fil et je le tenais , sans cela je serais venue plus vite.
— Oui tante, s'écria la fringante Paméla, qui à son tour montra sa gentille figure, cette excellente Félicité me rendait ce service , foi de Paméla,, je vous jure.
Une nouvelle Actrice.
Le ciel De nous consulte pas sur le choix de nos parents, mais en revanche notre volonté seule nous donne nos amis.
RECUEIL DE MAXIMES
Mélieerte hocha la tête , manifestant ainsi qu'elle n'était pas convaincue de la justesse du motif donné .par les deux jeunes amies; sa méfiance protesta même contre, en regardant une seconde fois, dans l'autre salon de lecture, le jeune homme si puissamment occupé à méditer sur le contenu du volume posé devant lui. Tous
ios jeunes habitués avaient eux aussi examiné le gracieux groupe de Paméla et de Félicité : Cellelà vive, rieuse , aux formes juvéniles, mais déjà tournant à l'embonpoint; celle-ci noble, telle que la Diane antique, parant son visage de tout ce qui, ensemble, inspire l'amour et commande le respect.
Quelle était cette étrangère'1' Selon notre usage, nous allons communiquer au lecteur ce que nous savons déjà sur son compte. Vers la fin du printemps de 4829, le 20 juin, à deux heures de l'après-midi, un facteur -commissionnaire des diligences Royales, ouvrit brusquement la porte de la rue du cabinet de lecture; il conduisait avec lui une demoiselle âgée d'environ dixhuit ans, vêtue avec autant de simplicité que de goût, et qui paraissait vivement émue.
, — Vest-ce pas, madame, dit le facteur, que c'est ici le cabinet de la Fleur d'Amour?
— Oui, certes, c'est bien ici, répondit l'interpelée, et je m'en vante ; c'est le lieu du quartier où 1 on trouve le plus de nouveautés; j'ai, m \~
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demoiselle, le salon des journaux et celui de la conversation, où viennent lire aussi mes habitués, afin de mêler l'utile à l'agréable. J'ai tous les ouvrages nouveaux : voyages, poésies, mémoires, romans nouveaux, œuvres littéraires et politiques ; j'ai tout Lamartine ; un choix d'Hugo; j'ai du Dumas, du Soulié, de l'Eugène Sue, de l'Alphonse Ivarr, du Paul de fcock, du Balzac, du Sophie Gay ; du Walter-Scott en masse, à peu près Cooper complet, madame Cottin, la
vieille romancière; la neuve les Mémoires
delà comtesse Dubarry; ceux d'une Femme de
qualité
Mélicerte allait poursuivre la nomenclature, s'imaginanl avoir en sa présence une abonnée, lorsque, et lui coupant la parole, un Auvergnat parut, les crochets chargés d'une malle, d'un coffre et d'un sac de nuit; il demanda où il fallait poser son fardeau, et sans attendre qu'on lui répondit, il se fit aider par le facteur, posa le tout sur le plancher, reçut de l'homme des diligences son prix et son pour-boire , et tous les deux, après avoir salué civilement les deux femmes, partirent, n'ayant plus rien à ajouter.
A ce moment de la journée, par l'effet des occupations des abonnés, le cabinet de lecture était ordinairement peu garni de lecteurs; tous alors étaient absents. La nouvelle venue était donc seule avec la maîtresse de l'établissement. Celle-ci , fort étonnée de cet envahissement et de cette prise de possession présumée de son domicile, ce que faisait naturellement préjuger la vue des effets; et soit l'étourdissement, soil le désir de deviner quelle visite lui arrivait, il est certain que d'abord Mélicerte resta muette et ne recouvra la parole qu'un peu après.
L'étrangère, de son côté, ne paraissait pas à son aise; violemment émue, ses yeux se remplissaient de larmes, son sein se soulevait, tandis que ses genoux flageolaient sous elle; ses lèvres frémissantes demeuraient glacées, tandis qu'une de ses mains cherchait machinalement dans un sac à ouvrage de voyage une lettre de recommandation, certainement.
Or, ce silence ne pouvait durer, et entre deux femmes surtout, sa fin devait être prochaine. Ce fut la dame du cabinet de lecture qui, forte
de sa position de maîtresse souveraine du lieu, ouvrit le colloque par ces paroles presque sacramentelles.
— J'espère que Mademoiselle me fera l'honneur de me conter quel motif important l'amène à vouloir se loger chez moi. Je ne peux lui accorder un asile; l'exiguité de mon appartement personnel, et l'exigence du public, dominant mes autres sentiments et ma bonne volonté.
— Ne m'en veuillez pas, madame, répondit l'étrangère, si je me présente chez vous témérairement; je continue, en agissant ainsi, à obéir à ce mystère qui, dès mon âge de raison, dicte toutes mes aclions. Je viens , parce qu'on le veut, parce qu'une nécessité invincible m'y contraint; enfin, et pour tout vous apprendre, je m'appelle Félicité , et voilà la moitié dune quadruple d'Espagne dont vous de¥«ez posséder l'autre portion, si vous êtes madame Calherine- Mélicerte Giguet, maîtresse du cabinet de lecture n° 420, rue Bourbon -Villeneuve.
Depuis le soir où, faisant deux portions du
contenu de la grande caisse, Mélicerle mita part celle qu'elle aurait à remettre, chaque jour avait affaibli ce souvenir effacé presque par degré; elle ne s'en rappelait guère, et lorsqu'au bout de deux ans environ, l'on venait le lui rappeler avec si peu de préparation, la surprise où la plongea cette spontanéité fit en elle une si poignante révolution, que son esprit s'imagina voir, non une créature humaine, mais bien l'un de ces fantômes dont les préjugés font un peuple existant. Mélicerte, épouvantée, se leva brusquement , et poussant un demi-cri, dit aussitôt :
— Au nom de Dieu, qui êtes-vous, madame? Le colonel a-t-il besoin de prières, et venezvous les réclamer pour lui?
Le doux sourire qui erra sur la bouche rosée de la jeune fille se maria momentanément à la mélancolie de ses traits délicats. Elle hocha la tête deux lois; puis, prenant la parole :
— Je ne connais pas, madame, ce militaire; mois je viens de Montpellier, ville que j'habitô's
dès ma jeunesse, parce qu'une lettre que m'écrivit il y a un peu plus de deux ans lun des amis de mon enfance, m'enjoignait de vous rejoindre au bout d'un laps de temps précis écoulé.
En achevant , l'étrangère remit à Mélicerte une note , car elle était sans enveloppe , dans laquelle elle lut ce qui suit , et qui était sans doute tracée de la main de son bienfaiteur ; car écriture, seing et cachet, tout était semblable à la pièce qu'elle avait trouvée dans la grande caisse et à tout ce qu'elle avait vu sortir de la plume de M. Dutoillis.
« Mademoiselle Félicité , je crois qu'il me « reste peu de temps à vivre. Jusques à la der- « nière heure je tiendrai mon serment. En con- « séquence, voici , ma chère pupille, ce qui me « reste à vous dire. Continuez à demeurer dans « le monastère paisible que vous habitez jusques « aux approches de votre première majorité ; « mais en 4829, et dans le mois de juin, vous « abandonnerez le couvent et Montpellier; vous « vous rendrez à Paris, et, le 20 du même mois,
« vous vous ferez conduire rue Bourbon-Ville- « neuve, n° -120, dans le cabinet de lecture de c madame Catherine-Mélicerte Giguet , à la- « quelle vous direz votre nom de baptême en « l'abordant , et lui remettrez cette moitié de « quadruple ; elle , après avoir ajusté l'autre « qu'elle garde, exécutera de point en point les « instructions que je lui aurai donné avant ma « mort, si je viens à vous manquer. Madame « l'abbesse sait qu'elle ne doit pas vous retenir; « elle vous remettra dix mille francs afin de « fournir aux frak du voyage, et veillera à ce « que vous soyez protégée pendant celui-ci.
<c Ma chère pupille, je ne vous en dis pas da- « vantage; c'est inutile ; plus tard , vous serez « mieux instruite. Espérez dans l'avenir, sans « doute ; mais sachez néanmoins vous suffire à ' c vous-même : qui compte sur soi seul agit plus « fermement que qui se repose sur autrui de « son propre intérêt. Je vous embrasse , ma « chère pupille; bien que je ne vous aie jam;;is « vue, je ne vous en aime pas moins. La per- « sonne à laquelle je vous adresse est foncière-
« ment honnête, et je me confierai pleinement « en sa probité. Je suis, etc.
« Le chevalier Dltoillis. »
Ce fut à haute voix que la dame du cabinet de lecture déchiffra lentement cette lettre, non moins mystérieuse que tout le reste, et dont le contenu tourna en affection sincère le premier mouvement de répulsion que l'arrivée imprévue de l'étrangère avait soulevé dans son cœur. Aussi, changeant de manières et de langage, elle se leva de son fauteuil majestueux, quitta son trône bourgeois, et venant les bras ouverts à la jeune fille :
— Mademoiselle, dit-elle, le nom connu de votre tuteur vous rend ici souveraine maîtresse. Le brave homme m'a comblé des preuves de sa bonté; je lui dois ma joie, ma fortune; il m'a rendu heureuse :' puisse-t-il en faire autant pour vous ! D'abord je vous avouerai qu'il est vrai que je suis logée très à l'étroit; mais à côté de ma chambre, à l'entresol, il y en a une seconde que je loue meublée; celui qui l'occupe port en
vacances après-demaiu : vous le remplacerez tant que vous voudrez, et sans avoir rien à payer. Certes, c'est le moins que je puisse faire en souvenir d'un homme qui m'a honorablement enrichie : quant à ce qui vous regarde et à ce qui touche votre intérêt, je n'ai rien à vous dire, car je n'en sais pas un mot, le colonel ayant eu là-dessus bouche close; mais, en revanche, je vous remettrai , comme la volonté de mon bienfaiteur me l'ordonne, une cassette dans laquelle sans doute votre avenir est renfermé. Prenez patience jusqu'à minuit ; vous coucherez dans ma chambre jusqu'à ce que l'autre soit libre; et lorsque ma nièce sera endormie , je remplirai ma commission envers vous.
Comme l'étrangère remerciait Mélicerte de son accueil alfectueux, entrèrent presque ensemble Paméla, qui revenait du marché, et Antoine Corrabœuf , se faisant nommer anglomanement Tony, et se qualifiant du litre de commis du magasin de librairie de la veuve Giguet , à tel point la manie parisienne tend à élever la professiou que l'on a.
Ce fut pour l'espiègle et vive Paméla autant de surprise que de joie lorsque sa tante lui eut annoncé que cette belle personne arrivée de province habiterait longtemps peut-être avec elles deux.
— Plût à Dieu, s'écria la Parisienne, que ce soit pour toujours! Oh! ma tante, que mademoiselle est belle ! Je réponds qu'elle sera aimable.
— Et que tu resteras folle et coquette pour toutes les deux , ajouta Mélicerte en riant. Allons, Tony, aidez à ces demoiselles à porter tout cela ; soyez galant, gamin ; faites comme le page Jehan de Saintré, dont hier je lisais l'histoire dans les romans de chevalerie du comte de Tressan.
La conclusion fut que Tony porta tout où il fallait déposer les effets, et que les trois femmes demeurèrent à caquetler ensemble.
Les habitués arrivèrent successivement ; chacun admira la nouvelle venue, et la Renommée fit circuler rapidement c nt contes plus saugre-
nus les uns des autres sur cette jolie créature tombée des nues, et dont le passeport, savait-on sciemment, ne contenait d'autre nom que celui de Félicité.
A cinq heures de l'après-midi, on vit entrer un jeune homme aussi remarquable par sa beauté peu commune que par le goût exquis et la simplicité de sa parure. Mis comme tout le monde, ne portant rien de recherché , il plaisait néanmoins au premier coup-d'œil, et la fréquentation faisait qu'on s'attachait à lui plus encore. Peu causeur, difficile à former ces liaisons que ceux de son âge nouent avec tant d' imprudence, il savait parler avec tous, n'accueillir et ne répondre qu'à ceux qui lui convenaient.
Il entra si rapidement dans le cabinet de lecture, il se montra d'abord tellement impatient, inquiet et contrarié, il était lui-même si bien fait pour attirer l'attention, que celle de la patronne ne tarda pas à s'attacher à lui. Dès ce moment, elle ne le perdit pas de vut, et s'aperçut que tout à coup son front sombre s'était rasséréné. Quelle en pouvait être la cause, ce
fut la question que Mélicerte se posa. Elle eut peu tardé à la résoudre, si au lieu de n'examiner que ce qui se passait dans le salon de lecture, elle eut ouï dans la seconde pièce la voix fraîchement sonore de la jeune Félicité.
Le nouveau venu l'avait entendue. Dès-lors, biemassuré de ne pas s'être trompé,, il écarta ses inquiétudes, etil ne fut plus parmi tout ce monde qu'un homme satisfait et joyeux. De la chambre voisine, Félicité l'avait vue, et ses joues se colorèrent mieux encore, et son front s'épanouit. Elle aussi se montra satisfaite et contente déjà de son voyage à Paris. A sept heures, et au moment de sortir, le jeune homme marcha vers le bureau, et d'une voix mâle et sonore, demanda un abonnement complet. Il y en avaitde plusieurs sortes: V la seule lecture des journaux; 2° le droit de lire en outre tous les ouvrages du cabinet, le droit de les emporter chez soi, etc., etc. Chaque condition ayant des prix différents, le plus élevé les comprenaient tous ensemble. Ce fut celui que voulut l'étranger; il mit sur le comptoir, outre la somme mensuelle, une pièce d'or de
quarante franc», afin de pouvoir lire à son hôtel tout ce qui lui conviendrait. Il partait chargé des premiers chefs-d'œuvre de style de Georges Sand, lorsque la dame du cabinet, saisissant un protexte triompha ut qui le lui ferait nécessairement connaître, ouvrit son registre d'abonnement, trempa une plume dans l'écriloire, et dit aussitôt ;
— Monsieur, je vous prie de me donner vos prénoms, noms, logement et signature.
Lui, négligemment, attira vers lui 1 in-folio, prit en se jouant la plume, et traça rapidement et avec netteté les mots suivants : Don Thadéo de Salvatierra, né à Madrid en 4805.
Première ouverture d'une cassette mystérieuse.
Il faut plus de force d'âme pour ne pal le laisser éblouir par la fortune, qu'il n'en faut pour se la procurer.
RECUEIL DE MAXIMES
Mélicerte tint fidèlement sa parole. En attendant, comme elle avait dit de loger l'étrangère dans la chambre meublée, elle lui dressa un lit tout auprès du sien, et qui fut composé du mieux possible. Le jeune inconnu, ou plutôt le bel Espagnol, ainsi que la dame du cabinet de lecture et sa nièce le titrèrent bientôt, revint à neuf
heures, et ne quitta le lieu qu'à dix heures passées, avec l'habitué !e plus attardé. Après son départ, on ferma les fenêtres extérieures, Tony et Paméla rangèrent les livres, les brochures et les journaux, puis le premier gagna la demeure paternelle où il couchait par respect des bonnes mœurs, car depuis la mort du colonel, Mélicerte s'était rapprochée de l'Eglise, et en avait obtenue je ne sais quelle charge d'honneur. Un ecclésiastique, homme du monde, avait de son consentement visité et épuré les livres. Aussi cet acte de condescendance valait à la dame une protection puissante dans le quartier. Paméla s'en fût dans sa soupente, habitée par la tante pendant tant d'années. Enfin, celle-ci accompagna Félicité dans sa chambre, afin de lui en faire les honneurs.
Si la fatigue d'une part, et les désagréments d'un b>ng voyage poussaient Félicité au sommeil, la curiosité puissante, l'intérêt si grand qu'elle avait à connaître son sort, empêchèrent qu'elle ne se livrât d'abord au sommeil. Quelque chose d'approchant tfuvrit aussi les yeux de Mélicerte, et ce ne fut qu'impatiemment que la prudence les
arrêta jusqu'au moment où elles durent se croire seules à veiller dans le logis.
L'armoire qui, depuis le décès du noble militaire, n'avait pas été remuée, fut poussée facilement par les efforts réunis des deux femmes. L'ouverture dans la muraille apparut après que Mélicerte eut soulevé le lambeau de tapisserie qui, "pour plus de sûreté, la cachait encore. La dame du cabinet de lecture en relira, non sans effort, une cassette en laque rouge de la Chine, large en tous sens de douze pouces. Des cordes formant plusieurs nœuds gordiens à la mode des matelots l'enceignaient entièrement. Sur chacune des six faces, il y avait cinq cachets aux armes de M. Dutoillis.
Ni la jeune fille, ni Mélicerte, ne parvinrent à dénouer ces autres dédales; après du temps perdu, et n'arrivant à rien, l'on se décida à couper avec des ciseaux les cordes trop fidèles. Lorsque la chose eut été faite, Mélicerte fit jouer deux crochets d'or, et, cela, fait, elle se recula par délicatesse à l'autre bout de la chambre, déclarant qu'elle ne voulait pas assister a la vé-
rification de l'intérieur de la boîle. Félicité, par raison, n'insista pas.
Demeurée seule, surmontant une faiblesse de cœur, elle s'agenouilla alin de mieux découvrir ce qui éclaircirait un sort jusqu'alors si obscur. Sous le couvercle de la cassette, un autre papier, toujours de la même écriture , lui apparut. 11 la prévenait que là, d'abord, on avait enfermé cinq contrats de rente de dix mille livres chacun, en cinq pour cent, ou sur la banque de France, et tous cinq au nom et prénom de Félicité Lander; plus, trois cents billets de mille francs chacun. Qu'enfin, à ceci seul elle devait borner la première investigation. On lui interdisait, à part l'honneur de ne point, passer outre à la visite du reste de la cassette, à moins qu'elle ne se trouvât dans un péril imminent et sans aucune ressource d'en sortir , ou bien qu'elle fut résolue à se marier, et, dans ce cas, la veille seule du mariage. Enfin, si elle arrivait sans malheur flagrant ou sans hymen a sa vingtcinquième année, ce jour là révolu, c'est-àdire le 20 juin 4836.
Félicité, loin de se réjouir de la fortune considérable qui devenait sienne, n'éprouva dans le premier instant qu'un chagrin vif, qu'un désappointement extrême. Ainsi donc on lui interdisait pendant sept ans encore la connaissance de sa position sociale. Qui était-elle? rienjusque là ne le lui disait. Le nom de Maison, qui suivait son prénom, était visiblement faux, et un véritable en attendant. S'appelait-elle Lander? Quel nom d'ailleurs était celui de son père, de sa mère? Rien ne le lui indiquait.
Lorsqu'elle se releva, etque Mélicerte put voir son visage, elle s'étonna de la pâleur et des larmes dont ses yeux étaient remplis, ne soupçonnant pas encore la cause de cette mélancolie, et persuadée en la contemplant qu'elle avait reçu une mauvaise nouvelle, elle lui prit !a main et se mit à la consoler. Félicité l'interrompit en lui confiant la note qu'elle venait de lire. Mélicerte la parcourut avec rapidité, et, parvenue à la fin, elle s'écria :
— A quoi pensez-vous, ma toute belle? Quoi! des pleurs et du désespoir lorsque d'un état pré*
caire et humble même, vous arrivez à posséder une énorme fortune! Vive Dieu, vous avez un revenu de cinquante mille francs de rente et trois cent mille francs comptant; plus de biens encore vous attendent du fond de cette cassette, remplie encore aux trois quarts, et vous vous désolez.
— J'aime peu l'argent, répondit Félicité, je souffre de me voir sans famille.
— Sans famille?... Eh qu'importe... Le beau sujet de deuil... Tout le monde n'en a pas, de famille... Tant d'enfants vivent seuls... Je n'en ai jamais eu, moi qui vous parle... La grosse riche et belle bouchère, ma voisine, sort de la Bourbe; ce riche banquier de la rue de Cléry, tout proche, est un enfant de l'amour; sur quarante de mes abonnés, six à peine désigneraient pertinemment leurs père et mère... Ayez de gros revenus, les amis ne vous ferontfaute, et, grâce à un mari, vous aurez des parents à foison.
— Je ne me marierai jamais.
— Allons donc, quel genre! étes-vous folle? Que Ton connaisse combien vous êtes fortunée,
et les partis vous poursuivront, vous assiégeront, et des plus huppés, encore. Il vous en viendra par milliers. Avoués, avocats, notaires, gros marchands, agents de change, manufacturiers, fournisseurs, financiers , agioteurs, receveursgénéraux, militaires hauts gradés, conseillers, présidents, députés, pairs de France, ducs, princes mêmes. Une demoiselle dotée comme vous ne monte pas en graine ; on vous assiégera, et vous n'aurez avant la quinzaine que l'embarras du choix.
Mademoiselle Lander secoua mélancoliquement la tète, sourit avec tristesse, et répéta qu'elle ne se marierait pas.
— Oui, cela se dit toujours d'abord, puis on réfléchit et 1 on accepte. Par exemple, il y a un péril certain et terrible, c'est la chance de tomber sous l'amour d'un beau garçon , de ces hommes faits à peindre et sans aines, qui épousent nos écus et rendent leurs femmes malheureuses. Que Dieu vous préserve de ces messieurs-la.
— Madame, répondit la nouvelle héritière, il
est tard, la nuit, dit-on, porte conseil, je vais la passer à réfléchir, car il me serait maintenant impossible de dormir ; demain , je vous dirai à quoi je me suis arrêtée.
— Eh bien, à demain soit, pourvu que l'on ne vous vole pas cette nuit, demain, croyez-moi, portez votre argent à la Banque de France, et ne conservez chez nous ni vos titres de propriété, ni la grosse somme comptant; deux, trois cents livres, à la bonne heure, à moins que ne voulant jouir de la vie...
— A demain, madame et chère amie, répondit l'orpheline à demi vaincue par la fatigue et le sommeil.
Le lendemain, et dès le réveil de mademoiselle Lander, elle vit agenouillée sur un tabouret et devant son lit, la figure réjouie et rougeaude de la dame du cabinet de lecture, qui dit aussitôt^ dès que sa commensale eut bien ouvert les yeux.
— Eh bien ! ma chère enfant, comment vous trouvez-vous? Est-ee pauvre ou riche que vcs
nous allez apparaître , grande dame ou simple grisette , car vous êles en position d'être et de faire ce que bon vous conviendra.
— Je pense comme mon respectable tuteur défunt, madame, repartit Félicité, aprèsavoir naïvementreçuet rendu le baiser amical de son hôtesse. vJe dois ajourner à ma vingt-cinquième année mon entrée dans le monde , de quelle façon y apparaitrais-je tant que je ne saurais pas qui je suis et quel est mon vrai nom? Je vois avec épouvante les périls que je courrais, si l'avidité publique me savait opulente et non moins en position si précaire... Ainsi, j'ai résolu de me maintenir de niveau , d'être pendant sept ans encore ce que vous êtes jusques au moment où, en récompense des services que vous me rendrez, vous deveniez mon égale, car alors assurément, je serai votre débitrice.
— Vous êtes une sage, une excellente fille , mam1 selle, et de mon côté, je ne suis pas trop mauvaise. Croyez-en moi , en Paméla, qui bien qu'étourdie, a delà probité et du cœur; mai»
attendrez-vous donc sept ans encore , et retarderez-vous jusques-là à vous marier.
Le beau front de la jeune fille rougit, ses yeux s'abaissèrent; et elle, comprenant ce qui se passait sur ses traits, repartit dune voix affaiblie:
— Je ne me marierai point et je n'aimerai jamais.
— Miséricorde! s'écria Mélicerte , en levant au ciel ses bras et ses regards. N'aimer jamais ! cela est impossible, un cœur de pierre s'amollit et le vôtre est moins dur... ne pas aimer... cela se peut dans la solitude d'un couvent, et encore même les grilles sont impuissantes, disent tous les romans que je loue ; mais dans Paris où les jolis garçons abondent , où il y a foison de militaires à belle prestance et foule de désœuvrés de bonne mine, nepas aimer ici !... vous trouveriez plutôt le merle blanc ou la pierre pbilosophale.
Ici Félicité sourit et sa rougeur augmenta... elle venait de penser à ce nouvel abonné de la veille, qui déjà... au chapitre prochain, je pré-
senterai au lecteur ce jeune homme, il sera convenable que tous deux fassent une connaissance plus intime , car ils se retrouveront souvent en présence.
Dans le dessein d'écarter un sujet de conversation pénible, l'orpheline prenant la parole déroula à sa seule amie son plan de campagne. Elle lui montra facilement les périls qui l'assailliraient si elle affichait sa fortune; les pièges qu'on lui tendrait , les intrigues avides dont elle deviendrait l'objet. Jeunes et vieux, riches et pauvres, grands et petits, tous pour s'emparer de mes revenus, chercheraient, ajoutà-t-elle , à éblouir mon*cœur; comment me défendra is-je ? Ne serais-je pas tôt ou tard trompée et punie ? Qui me protégerait, moi isolée et sans soutien.
— Vous avez raison, dit à son tour l'excellente Mélicerte , à moins d'une famille puissante, vous seriez bientôt perdue, mais aurez-vous la force de soutenir le rôle de fille pauvre? Ne céderez-vous pas à la tentation des cachemires, diamants, dentelles, plumes, étoffes de soie, broderies, bijoux, qui font tourner tant de jeu-
nés tèles ; irez-vous en omnibus pouvant avoir un carrosse.
— Je vous le répète, je veux vous doubler dès ce moment. Voici mou histoire, écoutez-la , vous aurez souvent à la répéter, il faut donc qu'elle vous soit bien contée. Je suis fille naturelle...
— Oh ! c'est commun , on le croira facilement.
— Un parrain m'a laissé en mourant douze mille francs comptant et douze cent livres de rente.
— Mettez une marraine , c'est moins suspect et arrive moins souvent.
— Je suis restée dès ma sortie de nourrice dans un couvent de Montpellier, à ma dix-huitième année , ne voulant point prendre le voile, je suis venue à Paris ; une dame, votre ex-abonnée m'a donnée votre adresse et recommandée à vous ; arrivée à Paris, nous nous sommes associées et nous exploitons de moitié ce cabinet
— Non pas de moitié, car j'ai promis à Paméla un tiers...
— Je ne veux ni tiers ni moitié, j'entends vous payer une forte pension, voilà tout; que votre nièce sache la vérité , et que je ne sois votre associée qu'en apparence.
Telles furent les conditions cachées qui dès le second jour lièrent fidèlement ce trio d'honnêtes créatures. L'orpheline exécuta de point en point l'avis de la dame du cabinet de lecture; elle déposa ce qn'elle possédait à la banque , contraignit son hôtesse à recevoir bon gré mal gré, une pension mensuelle de deux cents francs, en retour de laquelle on dût la loger, la nourrir, la blanchir, etc.; Mélicerte et Paméla résistèrent noblement et cédèrent à la voix de l'amitié.
La révolution apparente fut consommée aussi ou plutôt le nouveau gouvernement s'établit. Les abonnés, les habitués et le quartier surent rapidement, grâces aux cent bouches de la renommée, que le cabinet de lecture, sous le titre de la Fleur d'Amour, existerait dorénavant
sous la double direction de deux associées et de l'héritière présomptive de l'une d'elles, la gentille et vive Paméla.
Ceci loin de nuire à rétablissement, en accrut la splendeur ; les femmes par curiosité, les hommes par un autre sentiment, redoublèrent de goût pour la lecture des nouveautés ; le d'Arlincourt eût même de la vogue, et plus que jamais les romans intimes, physiologiques et marilimes firent fureur; les abonnés s'accrurent en nombre et très souvent celui des habitués atteignit un tel chiffre que les deux salles purent à peine les contenir.
Ce fut un beau triomphe pour Mélicerle , avec quelle orgueilleuse satisfaction entr'ouvrailelle particulièrement les rideaux de mousseline dont l'écartement permettait aux passants de voir une foule réelle, lisant, écrivant ou assiégeant le trône boutiquier où siégeaient fraternellement les deux reines. Une autre amélioration eût lieu, une bonne fut prise sur laquelle Paméla se déchargea des soins du ménage, et comme elle manquait doccupalion, Mélieerte
afin de la maintenir dans une bonne voie , la plaça de son consentement au rang des élèves du conservatoire des arts, seulement Paméla incertaine encore, balançait entre Topera, la danse ou la Comédie-Française ; elle était jolie , l'omnipotence s'en suivait.
Le rideau soulevé.
Qu'il est bien réel le fameni prorerbe qui dit que ce que Dieu garde est bien gardé.
RECUEIL DE MAXIMES
L'arrangement de la biographie de mademoiselle Félicité Lander , telle qu'on Ta débitée aux curieux Parisiens, ne s'écartait guère de la réalité que voici : On vit, et par l'une de ces admirables matinées du Midi, un militaire que du moins on prit pour tel à sa tournure décidée , entrer dans le parloir du couvent des dames de
la Visitation, à Montpellier, où il demanda la supérieure; l'entretien accordé fut long et secret, le militaire ressortit, il reparut vers le soir conduisant une nourrice allemande et une petite fille de deux ans qui était sevrée , mais à qui cette compagnie était indispensable.
Dès-lors, le militaire ne reparut plus , trois ans après, l'enfant en ayant cinq, la nourrice partit et cette séparation fut douloureuse. La petite Félicité eut pour mentor une sœur converse, bonne créature, décédée huit ans après. Elevée dans ce couvent mademoiselle Lander en fit sa patrie, sans l'aimer ni le haïr, son tuteur qui correspondait avec elle, le lieutenant-colonel Dutoillis n'alla jamais lavoir.
Des propositions de prendre le voile lui furent faites, mais simplement, et surtout sans insistance après son refus. On sait comment elle avait quitté la sainte maison et comment son tuteur décédé, elle lui obéissait encore , consentant à remettre à sa vingt-cinquième année, le moment où elle entrerait dans sa parfaite indépendance ; ne la conquérerait-elle point à l'a-
vance pourtant par un mariage, plus proche que cette époque, encore reculée de sept ans? n'aimerait-elle jamais ainsi qu'elle s'en targuait ou plutôt n'aimait-elle pas déjà ? Je vais répondre à cette question naturelle.
Quatre mois avant que mademoiselle Lander quittât Montpellier pour se rendre à Paris , un incident vint tout à coup traverser son existence et lui faire connaître un nouveau sentiment. Une dame espagnole environnée de mystère, ce qui, sans doute, découlait des convulsions politiques auxquelles depuis 4808 ce beau royaume est en proie, vint habiter le couvent des Visitandines ; elle avait environ quarante-huit ans, tout en elle annonçait une haute naissance, mais nul ne connaissait à Montpellier son vrai nom , un ordre du ministre de l'extérieur lui servait de passeport.
On la respectait et peu la hantèrent, car on la vit cherchera écarter toute liaison; pourtant la jeune Félicité trouva grâce devant elle , bientôt elle l'aima passionnément , la voulut presque toujours en sa compaguie , et comme la supé-
rieure accédait à ses moindres désirs, elle ne mit aucun obstacle à cette liaison agréable pour l'orpheline.
Madame de Salvatierra (on la connaissait sous ce nom qui n'était pas le sien) occupait dans la maison pieuse, en dehors de la clôture à moitié, un bel appartement, un salon coupé en deux par une grille, lui tenant lieu de parloir; là venaient peu de dames de la ville, mais ehoisies parmi les plus considérables , là , madame de Salvatierra amenait parfois Félicité , heureuse de rompre ainsi, grâce à une conversation variée, l'uniformité de sa vie de quinze jours.
Un soir l'Espagnole fit appeler sa jeune amie, l'embrassa vivement et ayant les yeux remplis de larmes, non de deuil mais de joie; en même temps elle la conduisit vers la grille et lui présentant un gentilhomme aux grands airs , à la figure ouverte, à la démarche distinguée, lui dit d'un ton calme en apparence, et démenti par son allégresse visible.
— Je veux , ma fille chère et belle , vous pré-
senter mon parent éloigné , don Thadéo de Salvatierra, qui à travers mille périls, a quitté Séville et noire belle Andalousie pour venir consoler sa pauvre cousine.
— Pouvais-je faire moins , madame , s'écria vivement le nouveau venu en se jetant h genoux contre la grille et en pressant de ses mains celle de l'Espagnole, landis qu'il les couvrait de baisers passionnés.
Félicité quoique bien ingénue ne prit pas le change un moment, et sans s'arrêter à des paroles vaines ; devina facilement que dans cette circonstance le fils se trouvait en présence de la mère , et que la tendresse impérieuse de la nature rompait un incognito commandé sans doute par des circonstances redoutables; elle feignit néanmoins de croire ce qu'on lui disait, mais ne se retint pas dans ses félicitations sur la présence de ce parent éloigné.
Celle-là et celui-ci également comprirent que leur secret était deviné, peu leur importait au fond ; néanmoins aucune parole périlleuse, nu-
cun aveu ne survint, le jeune homme prolongea sa visite, et dès ce moment ne quitta presque plus sa cousine ou sa tante , car elle l'appelait tantôt son cousin ou son neveu , et tout bas le qualifiait d'un titre bien plus tendre.
Si mademoiselle Lander était charmante, don Thadéode Salvatierra n'était pas moins distingué, vif, impétueux, élégant, rempli d'esprit et paré de belles manières à entendre la signora, il tarda peu à conquèter des cœurs dans la bonne compagnie de Montpellier, et même parmi ces agaçantes et délicieuses griseltes si bien propres à inspirer cet amour qu'elles ne partagent pas toujours.
Par modestie, certainement, chaque fois que la tante faisait allusion devant Félicité, aux avantures galantes de son neveu ; celui-ci loin de les avouer et d'en tirer gloire, les niait avec force et soutenait violemment que si son cœur n'était plus libre, ce qui était possible, du moins il n'étuit pas volage et n'adressait ses vœux qu'à un seul autel.
— Vous amoureux, constant, vous soupirant.
fidèle, don Thadéo, quel conte! qui prétendez vous abuser par de tels propos? avez-vous donc changé, et quel est cet objet triomphant qui vous accapare? est-elle seule, est-ce madame de... la marquise de... mademoiselle de... la chanoinesse... ou cette petite financière?... serait-ce la fille de ce fameux avocat? laquelle enfin? car vous vous adressez à tant que Ton ne saurait deviner celle qui vous attache victorieusement.
A ces attaques journalières, et ou se manifestait , à tort sans doute , l'orgueil maternel ; don Thadéo repartait en prenant à témoin les saints du paradis et son honneur, que dégoûté de la vie aventureuse, il n'acceptait aucune des conquêtes que la malignité lui donnait; que cette existence de papillon lui était impossible désormais, car il se sentait irrévocablement engagé.
Ce fut avec tant d'énergie qu'il tint ce dernier propos que la signora, contrainte de l'admettre pour sincère, se mordit les lèvres, pâlit presque et repartant prestement.
— Non Thadéo, non, vous ne pomez <Hre réel-
iJ.
lement amoureux , convenez que votre assertion est un badinage... plaisez ici à cent femmes, peu m'importe , mais n'en aimez aucune d'amour vrai, car aucune ici n'est digne par son rang, s?s richesses ou sa naissance de devenir ma... nièce, entendez-vous.
— Aucune signora, aucune; répéta douloureusement le gracieux caballero; tandis que pour la première fois ses yeux, rencontrant ceux de mademoiselle Lander, protestèrent plus solennellemeni encore contre l'assertion orgueilleuse do la hautaine Espagnole.
Si celle-ci , comme par malheur il n'arrive que trop souvent, ne s'était pas encore aperçue de la tendresse de don Thadéo , il n'en était pas de même de celle qui en étai l l'objet caché ; déjà depuis près de trois mois , c'ost-à-dire depuis l'apparition de ce jeune seigneur, Félicité avait compris qu'elle en était aimée, et à son tour, sétant interrogée sérieusement, force lui fut de s'avouer que don Thadéo lui sembiail bien aimable ; niais le bruit de ses galanteries irritait l'horpheline et retenait dans son cœur un sen-
liment difficile à contenir; cependant cette fois il lui fut impossible d'être autant réservée , elle se troubla et son amant devina presque ce qu'elle ressentait.
Heureuse de ces dénégations d'inconstance, plus heureuse encore de ces promesses de fidélité , l'orpheline ne tarda pas à voir s'évanouir ses idées riantes , en conséquence de ce qui suivit ce doux moment; des devoirs à remplir contraignirent peu à peu le noble Espagnol à sortir du couvent, il avait à visiter le marquis de Montcalm , madame de Besplas , le comte de Boussorolles et autres notabilités, et malgré lui il dut s'éloigner; à peine fut-il parti que madame de Salvatierra, prenant la parole, et ceci sans arrière-pensée, se mit à dire avec une mauvaise humeur visible :
— Savez-vous, mon enfant, que je ne me coir solerais pas si mon... neveu faisait un mauvais mariage ; il est fait pour prétondre aux premiers partis de l'Europe, et aucune Montpelleraise , quelle que fut sa fortune ou sa position sociale, ne contenterait les vœux que je forme pour lui :
C'est dans nos grandes familles d'Espagne, dans certaines maisons princières d'Italie , ou parmi la noblesse médiate d'Allemagne, que don Thadéo doit chercher sa compagne; ce qu'il vient de dire empoisonne ma joie de le voir ici, et je vais tout disposer pour son dépari afin que l'absence rompe une tendresse qui me serait si fatale.
La signora s'arrêta, réfléchit puis dit :
— Je payerais au poids le l'or le nom de l'intrigante qui s'empare de mon fils... oui de mon fils, le mot est lâché, ma belle mignonne ; soyez discrète, mais je n'ai pu me taire plus longtemps: j'étouffe de colère , du besoin de vengeance ; il faut que je puisse parler librement , à cœur ouvert, et vous êtes la seule que j'investirai de ma confiance.
Cependant elle prit les mains de l'orpheline •dans les siennes, les serra doucement et les abandonnant de même, ajouta :
— Qu'avez-vous donc? vous êtes brûlante, auriez-vous la fièvre? oh! comme vous pâlissez I
— Je lutte depuis hier avec une douleur dont
la cause m'est inconnue, répondit vivement mademoiselle Lunder, je désirerais la cacher, j'abhorre la médecine.
— Vous êtes réellement malade , soignezvous.
Ensuite l'attirant à soi et la baisant au front.
— Que j'étais égoïste, je ne songeais qu'à mon fils, qu'à la coquette... votre front est glacé, assurément vous n'êtes pas dans une assiette ordinaire.
Félicité profita de ce qu'elle disait, et s'en fit un prétexte à la quitter; il n'en fut pas ainsi , la senora la ramena dans sa chambre malgré ses instances, aida à la déshabiller , la fit coucher elle présente , et ne la quitta que lorsque la supérieure fut venue, le médecin envoyé quérir, et le bruit répandu dans le monastère que l'orpheline était dangereusement frappée d'un mal mystérieux.
Enfin celle-ci se vit seule ; alors cachant sous les draps sa tète mouillée de larmes, elle se livra à ce désespoir qui trouble lame et déchire le cœur;
ainsi éclairée soudainement d'une lumière fatale, elle aimait, elle enfant abandonné, à la naissance illigitime, sans avenir quelconque, sans rang, nom, famille et fortune, et qui aimait-elle? un richissime seigneur, un pur hidalgo , ungrand d'Espagne, sans doute, et contre elle s'armait déjà la mère terrible de son amant.
Cet amant lui-même méritait-il cet amour? n'était-il pas, s'il fallait croire celle qui certes devait le mieux connaître, un monstre, un voluptueux débauché; ne se ferait-il pas un jeu de courir de conquêt3s en conquêtes?... Cependant lui repousse cette réputation? à l'entendre, il est sincère, il ne changera pas : hélas! ses paroles, ses serments sont des jeux, c'est une formule nouvelle de séduction. Oh! non, ne le croyons pas... Le croire... il ne m'a rien dit, il m'a regardé, et sur un regard je fonde le bonheur de toute ma vie, c'en est fait je ne veux plus le voir, je le fuirai et je satisferai sa cruelle mère.
Ces réflexions, ces pensées pénibles se perdirent dans le délire de la fièvre. La tête s'égara. La nuit fut dure à passer. Félicité n'ayant plus
sa raison ne {>ut se maintenir prudente, et, tandis que l'affection de l'Espagnole retenait celle-ci au chevet de celle-là depuis onze heures du soir à sept du matin, une bouche indiscrète avoua dans les paroxismes de la lièvre ce que le cœur pensait et ce qu'il croyait.
Le lendemain, la jeunesse prit le dessus et combattit victorieusement la maladie. Vers midi, mademoiselle Lander se leva; elle allait passer chez madame de Salvatierra pour la remercier de ses tendres soins, loreque la senora parut; contente du rétablissement de sa chère amie , elle l'embrassa affectueusement, et du ton du plus vif intérêt lui déclara que dès ce moment elle ne la laisserait plus sortir de sa chambre.
— A mon tour de vous visiter, ajouta-t-elle; voici plusieurs mois que vous me venez voir, je dois vous rendre la pareille tant que vous serez sous le coup de vos maux.
— Je me porte bien.
— Propos de malade. Le docteur s'y connaît; vous êtes mal; il faut des soins, de la prudence.
Comptez sur moi, je serai là ; ne vous rendrai-je pas vos bons offices? Vous êtes consignée ici par arrêt de la faculté, je m'y renferme aussi et sans partage.
— Mais madame, osa dire la jeune fille, désespérée de cet attachement malencontreux , dois-je vous priver de la société de monsieur votre fi... neveu?
— Soyez sans crainte de ce côté, le sacrifice est absolu. Le sénor don Thadéo part demain matin. J'ai su à qui sa folie l'attache maintenant.
— Il part demain, demain dites-vous?
— Oui, demain, et pas seul; mon extravagant brûle depuis un mois, non, grâce au ciel pour une Languedocienne en position de ramener à un mariage avilissant, mais bien pour une Anglaise mariée qu'il suit à Florence, où il consumera en quelques semaines une passion qu'il se figure sans terme. Il m'a conté ce matin, en prenant congé de moi et eu me chargeant pour vous de ses hommage» respectueux, il m'a tout
appris, dis-je, et j'ai cessé de trembler. Savezvous que je me prépare une bru presque royale? Jugez si tout autre hymen me conviendrait; je vous avoue que je ne reculerais devant aucun acte hostile qui arracherait ce cher enfant à une adroite, à une indigne séduction.
La senora put parler à volonté. .Mademoiselle Lander anéantie avait perdu la. force de répondre; elle ne possédait même pas celle de se soustraire à ce supplice que 1 Espagnole prolongea malignement jusqu'à l'heure de se coucher.
Un amour naissant.
La plus belle rose naît entourée d'épines, qui font connaître le danger de la cueillir; l'amour au contraire à son début est beau et rend tout facile; les épines, c'est-à-dire les douleurs, ne paraissent que tard.
RECUEIL DE MAXIMES
Ce second jour si malencontreux s'écoula, ai-je dit, dans une torture incessante à laquelle l'ambition féroce d'une mère soumit une pauvre fille isolée et sans appui. Félicité, dont la vie n'était pas en rapport avec ce nom mal choisi, ne retrouva de calme et de pais que dans la soli-
tude do la nuit; alors, livrée à ses seules pensées, elle invoqua la fierté, les convenances, fit un appel à sa verlu et se flatta que l'absence et le silence, qu'un mur infranchissable sélevant désormais entre l'ingrat et elle, la victoire demeurerait du côté de la sagesse et de linnocence.
L'orpheline le supposa du moins. Les heures nocturnes ne furent qu'un long , mais auss1 qu'un ferme sacrifice; elle se promit de ne plus aimer qui ne l'aimait pas, qui l'avilissait par une fausse passion et, à l'approche de l'aube, devenue plus calme., elle se laissa surprendre par un sommeil impérieux.
Elle fut réveillée en sursaut. Une sœur converse était devant elle et tenait une énorme botte de fleurs. Cette religieuse en sous-ordre la servait ordinairement et s'était attachée à elle en raison de ses manières affectueuses et de sa générosité; sa vue surprit Félicité, qui demeura encore bien plus étonnée lorsque l'autre, en lui présentant le bouquet, lui dit :
— Voilà, mademoiselle, ce que vous envoie,
eu vous communiquant son mariage, votre meilleure amie , nouvellement sortie du couvent.
— Ma meilleure amie, répéta machinalement l'orpheline, laquelle?
— Je ne sais. Un domestique en riche livrée vient cle l'apporter avec ce billet de .communication.
Elle n'ajouta pas que le présent d'un reliquaire, de dix livres de café et de sucre avait été offert aussi à elle, sœur converse, à condition que la lettre ne serait pas remise d'abord à la supérieure, et que l'envie de transporter à un directeur chéri la meilleure partie de ces provisions, avait fait pécher une honnête fille, qui du reste disparu»., la commission faite, tant sa conscieuce la bourrelait tout bas.
Félicité demeurée seule, cédant elle aussi à un entraînement souverain, sépara le billet des fleurs ; elle posa celles-ci dans des vases de verre bleu à forme élancée et dans d'autres vases peints en faïence , et cacha dans son corset
la communication de mariage, car elle entendait s'approcher le pas d'une personne bien connue : c'était madame de Salvatierra.
Elle parut peinée, se mordant les lèvres; elle embrassa la jeune fille et lui dit avec courroux que son fils avait consommé l'étourderie, que la veille il s'était battu en duel avec le frère de la lady anglaise, qu'il avait à demi tué ce dernier et que dans la nuit il avait pris la fuite en compagnie de la sœur; elle ajouta que ce duel demeurerait secret par conséquence de la discrétion britannique, mais que son mécontentement à elle était extrême et ne pardonnerait de longtemps à l'auteur de ce beau coup de main.
La tentation de lire la lettre cachée devenait par trop absolue; un instinct secret instruisait l'orpheline qu'elle avait été écrite par don Thadéo et que conséquemment elle renfermerait des explications touchant une conduite aussi coupable. L'ouvrir devant la mère ne se pouvait... un prétexte vulgaire qui aiderait à s'écarter momentanément fut invoqué, accepté et mis en jeu; ce fut donc Félicité qui s'éloigna de la chambre,
et allant où elle savait qu'on ne viendrait pas la surprendre, elle ouvrit la double feuille et v lut ce qui suit :
« Mademoiselle, je vous adore et ce sera pour « toute ma vie.... oui j'ai été léger, oui j'étais « encore volage au moment que je vous ai con- « nue... depuis lors j'ai suivi une autre route, « celle qui va droit à votre cœur et qui ne dévie « pas... n'admettez rien de ce qu'on vous dira « contre moi; ne vous arrêtez à aucune preuve « qui ne sera pas orale et moi présent, défiez- « vous même de vos oreilles.... on emploiera « pour me nuire auprès de vous tous les moyens « possibles, on supposera peut-être des calom- « nies , on contrefera mon écriture; rejetez « comme pseudonyme tous caractères tracés eu « apparence par ma main, lorsqu'ils ne vous « exprimeront ni ma constance ni mon res- « pect.... déjà on me prive de voire vue; vous « ; liez vous marier avec un jeune Toulousain « qui vous a déjà séduite, déshonorée (j'ose tout « vous répéter), et qui néanmoins consent à se « lier avec vous irrévocablement,
«Ces paroles sont un odieux mensonge; il « en sera autant de tout acte de ma part qui ne « vous aurait point pour but. Nous allons, une «certaine personne et moi, jouer au plus fin; « dans cette lutte, la force et la franchise l'em- « porteront, elles seront de mon côté. Que du « vôtre il y ait, je vous en conjure, de la pa- « tience et un peu de partialité en ma faveur; en « me croyant, vous ferez mon bonheur, et j'ose « ajouter le vôtre, oui le vôtre, si vous le faites « ressortir d'une tendresse sans partage.
« J'aurai certes beaucoup à faire pour suret monter les barrières qui nous séparent : les « franchir, les briser selon l'occurrence seront « mon travail constant; je ne m'arrêterai qu'a- « près la victoire. Dignités, titres, domaines « immenses, je possède tout ce qui égare les « femmes, eh bien ! je ne m'en servirai que pour « vous mériter. Vous valez à vous seule tous ces « avantages; il en est un qui pourtant me met « au-dessus de vous, c est la violence et la pute reté de ma flamme; oui, jamais vous ne me « chérirez autant que je vous aime, et ceci fait
« mon orgueil, puisque par Jà vous me devrez « toujours quelque chose. Vous aurez souvent « de mes nouvelles : lorsque je me tairai, ne me « soupçonnez pas: croyez au contraire que trop « occupé de vous , le temps manque à mon « amour, car le temps a des bornes et mon « amour n'en a pas.
« Thadéo Salvatierra.
« P. S. Bien que ce nom ne soit pa:* le mien, « je le signerai encore; plus tard je vous dirai « pourquoi : qu'il vous sufQse aujourd'hui d'ap- « prendre que si le commun des amants cher- « che à se relever aux yeux de celles qu ils ai- « ment, moi nu contraire je m'abaisse afin de « pouvoir un jour vous mieux prouver qu'aucun « aulre homme ne vous aimera pas comme je « le ferai. »
La leitre était longue, importante et propre à faire méditer; elle renversait si bien tout ce que depuis deux jours on disait à l'orpheline. Le noble Espagnol y apparaissait avec tant de puissance et d irrésistibles sentiments, que mal-
gré tout ce que purent objecter la raison et ia pudeur de la jeune fille, contre cette déclaration à cœur ouvert, il lui fut impossible de ne pas se ranger du côté d'une franchise si positive, et de ne pas être fière d'inspirer un tel attachement et à un tel homme.
Sa mère attendait pourtant; sa mère, que Félicité aurait eu un si vif désir d'aimer et de respecter, et qui venait d'arracher elle-même ces deux sentiments d'un cœur naïf et tendre. Félicité recacha sa lettre désormais si précieuse; rassurée et consolée, et n'étant plus tourmentée ni du duel, ni de l'adultère, ni de l'absence de don Thadéo, elle reparut si occupée de lui et d'elle, que l'étourdie ne songea pas à maintenir, forcément sur son visage, le chagrin disparu et remplacé par une joie indicible et triomphante, éclatant et jubilant avec éclat.
Son teint était si calme, ses yeux si étincelants, ses lèvres si riantes et si moqueuses, son nez s'évasait avec tant d'énergie, comme pour flairer les émanations de ce fluide magnétique et sympathique élancé du corps aimant et à 'a
recherche du corps aimé; sa taille était si souple, sa démarche si légère; enfin, elle ressemblait tant à un oiseau heureux, que madame de Salvatierra n'osa pas douter que, dans l'espace si bref de temps qui venait de s'écouler, son fils n'eût trouvé le moyen de correspondre avec la jeune fille ; hors ce cas seul, il n'était aucune explication naturelle et satisfaisante. à donner à son aspect actuel.
Cependant la réflexion présentait le cas comme impossible, le couvent était bien gardé, un homme en plein jour n'aurait pu s'y introduire, toute missive était examinée avec soin par la supérieure; enfin, Félicité n'était pas descendue; elle était allée au contraire à un demi-étage supérieur; la fenêtre grillée de cette pièce ne s'ouvrait que sur un ciel nu; enfin, comme elle était rapprochée, madame de Salvatierra était assurée qu'aucune personne n'était, pendant ce laps de temps, venu joindre l'orpheline... Mais lors, que s'était-il donc passé de si surprenant et à la fois de si positif?
Voulant s'en assurer, elle entama lui* le
champ et vigoureusement l'attaque en s'écriant :
— En vérité, vous êtes une sainte, ma toute belle, car un miracle s'est opéré en vous!
— En moi ! madame.
— En vous, je le répète, et un miracle patent. Quoi! depuis avant-hier, vous étiez maladive, souffrante, saisie par la lièvre qui vous consumait vos yeux éteints, vos lèvres flétries, votre teint pâli, tout me faisait frémir Dix minutes se sont écoulées, et à la suite de cette rapide absence, vous revenez leste, rayonnante de santé, de joie et de bonheur. Ma reine, il n'y a pas de milieu, ou vous êtes une sainte qu'un ange vient de visiter, ou vous êfes ur.e gentille dissimulée qui a reçu des nouvelles d'un amant aimé et cru infidèle; choisissez laquelle de ces deux conjectures est la véritable ; l'une ou l'autre doit l'être certainement. Je ne peux vous laisser
que ie choix et craignez de chercher à me
tromper.
Ainsi que la sensation inopinée et terrible que produit à notre oreille la détonation i natte n-
due de la foudre, ou la décharge soudaine de cent bouches à (eu grondant ensemble, nous atteint, nous émeut et nous anéantit; ainsi, les premières pr.roles de l'étrangère confondirent l'orpheline lorsqu'elle se vit devinée, si spontanément; il est positif que si son ennemie avait ménagé son attaque et s'était arrêtée à propos, dissimuler lui eût été impossible, son effroi Taurail amenée à un aveu dont madame de Salvatierra eut fait son profit.
Mais alors, comme en tout ce qui part des hommes, il est rare que l'on mesure exactement les actes et les paroles ; plus rare encore que l'on ne sache pas se contenir dans son impétuosité. Cette dame, au ii^u de s'arrêter à la double conjecture, se flatta d'en accroître l'effet et dans ce dernier but, dépassant le trait, lança l'inutile et imprudente menace qui, heurtant Félicité dans von noble cœur, l'irrita, le souleva contre un courroux injuste, et lui rappela spontanément et certes bien mal à propos, la calomnie coupable et odieuse dont cette même personne venait de la souiller ; dès-lors, retrouvant
de la force dans son indépendance blessée et dans sa vertu qui aspirait à se venger, elle se contenta de répondre sans baisser ses veux constamment attachés sur ceux de qui l'écoulait.
— Que se passe-t-il donc entre nous, madame, et qui de Tune ou de l'autre part est la plus paisible en sa conscience, pour s'arroger le droit de dominer l'autre? et où est aussi la victime réelle de la duplicité masquée?
C'était repartir durement ; c'était parler haut que démettre dans sa bouche à soi de telles paroles , lorsque surtout il y avait en apparence entre les deux interlocutrices tant d'inégalité de rang selon les lois du monde; mais dans cet instant aussi, subitement et comme parti d'un ressort existant, mais caché, il se développa dans le cajur de la malicieuse fille quelque chose de hautain, d'impérieux, une manifestation de volonté puissante (elle, que,. la chose se révélant mieux par les inflexions de la voix , l'expression du regard, là dignité du maintien et l'impériosité du geste, madame de Salvalierra , malgré sa superbe haut montée , ta connaissance certaine de
ce qu'elle était, la certitude du peu qu'était son adversaire, perdit son assurance, baissa la tête, et hésita touchant ce qu'elle repartirait. Son usage du monde ne la laissa guère en cette fausse position : tout-à-coup elle partit d'un long éclat de rire, embrassa résolument l'orpheline, et dit presque naïvement :
— Quelle envie nous a donc pris ainsi de jouer l'une et l'autre à l'impératrice courroucée ! Ma curiosité était folle et sotte, mon enfant, et vous avez eu en retour plus d'orgueil et moins de laisser-aller qu'il n'en faut à votre bel âge. Croyezmoi, laissons cette mauvaise querelle ; si nous avons des ennuis, il faut s'en consoler réciproquement. Hélas ! mon fils , avec ses extravagances, me fera perdre la tête, et malheureuse sera l'insensée qui le prendra pour le maitre de son cœur.
Elle n'alla pas plus loin, elle changea de propos ; mais sa science profonde sut si bien pénétrer dans la dissimulation peu habile de l'orpheline, qu'elle emporta en s'éloignant, deux heures plus tard, la certitude que don Thadéo, d'une façon ou d'autre, ayant communiqué avec
sa nouvelle maîtresse, s'était hâté de contrebalancer par ses paroles tout ce qu'on avait tenté pour le perdre sans retour.
Rentrée dans son appartement, madame de Salvatierra écrivit à son fils pour l'engager à venir lui parler. 11 arriva peu après. Le colloque fut long, mais secret ; rien de ce que Ton y dit ne transpira dans le public; seulement les adieux furent froids et contraints. La mère , rendue à sa solitude, se mit à. son bureau, écrivit encore, et ne se coucba qu'après minuit. Au jour suivant, plusieurs lettres scellées de ses armes partirent pour diverses destinations.
Dès-lors mademoiselle Lander fut soumise à une surveillance et à un espionnage intérieur qui acheva de lui rendre le séjour du couvent peu agréable. D'autres circonstances survinrent; le lecieur les connaît , elles déterminèrent le departdeMontpellierde l'orpheline, qui, comme on le sait, se mit en route pour Paris de manière à y arriver le 20 juin -1829. Quelques événements avaient précédé son départ : d'abord, et en vertu d'une dépêche télégraphique surve-
nue six jours après la dernière conversation de la mère et du fils; enjoignit aux autorités du lieu de faire partir sur-le-champ don Thadéo pour l'Espagne, pour l'Italie ou pour l'Angleterre, à moins qu'il ne préférât aller visiter, à la Jamaïque, de belles propriétés son patrimoine. Il déclara que ce dernier but lui souriait mieux vque les autres. Incontinent il se rendit à Marseille où un trois-mâts était en partance, et le préfet de Marseille et le colonel de gendarmerie des Bouches-du-Rhône instruisirent séparément leur collègue de Montpellier de l'embarquement positif du jeune Espagnol.
Madame de Salvatierra reçut cette heureuse nouvelle avant que Félicité, elle aussi, ne s'acheminât vers Paris. Jusqu'au jour du départ de la jeune fille, qui s'éloigna recommandée à une famille entière en roule avec elle vers la capitale, l'Espagnole ne cessa de la voir, mais ne put en apprendre qu'à part la première lettre elle en avait reçu deux autres de son iils , la dernière datée de Marseille et de la veille du jour où il quittait l'Europe. Il parait qu'il changea
toutefois de direction ; car, comme on îe sait, il arriva dans Paris en même temps qu'elle, ayant sans doute joué sa mère et mieux pris ses mesures. Au demeurant, la suite nous l'apprendra.
Telle était la position des deux amants à l'heure où s'est ouverte cette histoire véridique. Don Thadéo avait franchement communiqué à son amie l'état de son cœur ; elle , maintenue dans une retenue honorahle, n'avait encore laissé parler que ses yeux ; instruite d'ailleurs à ses dépens, elle avait cru convenable de taire entièrement cette partie de son histoire à ses nouvelles amies , et cette réserve prudente amena néanmoins divers incidents dont nous entretiendrons le lecteur curieux de ces sortes d'affaires galantes.
Un Marguillier tapissier amoureux.
Rien n'est beau comme l'amour jeune, rien n'est ridicule comme l'amour en cheveux gris,
RECUEIL DE MAXIMES-
L'impulsion donnée à la curiosité de !a partie du 5e arrondissement qui embrasse l'espace contenu entre les boulevarts, les rues Montorgueil, Thévenot et Saint-Denis, ayant cessé avec l'agitation fébrile qui en était devenue la conséquence naturelle, toutes cboses rentrèrent il ans leur état ordinaire à l'extérieur, tandis que de
jour en jour la paix fût moins entière dans le cabinet de lecture sous le patronage de la charmante Fleur d Amour .
Bien que dame Mélicerte s'avançât vers cet âge qui n'est favorable à son sexe que dans les seuls romans de M. de Balzac, c'est-à-dire qu'elle approchât, eût atteint où dépassé la quarantaine, époque toujours difficile à préciser dans la vie d'une femme-, son cœur, quelque mûr qu'il fût, hésitait à se tenir tranquille et regimbait parfois contre les conseils du curé de Notre-Dame-de- Bonne Nouvelle, contre les avertissements d'un miroir sévère et surtout contre le sens droit de la dame princesse du cabinet de lecture.
Le surcroît d'aisance apporté dons le ménage par Félicité, la certitude qu'en cas de malheur .il y avait un sûr moven de réparer toute perte, le bénéfice résultant du nombre haussé toujours croissan ides abonnés de rétablissementlitléraire; le résultat positif de ces deux choses avait augmenté le goût de la parure chez ladite dame, et conséquemment même ses prétentions.
Comme on avait caché avec soin la fortune conséquente de l'orpheline. Paméla d'une part, et sa tante de l'autre, ayant une haute opinion de leurs charmes personnels leur attribuaient pour la meilleure part la foule des abonnés hommes qui , du matin au soir, entraient, sortaient, lisaient, causaient, faisant incessamment la navette.
Avecl'aisance, ai-je dit, etl'introduction d'une domestique femelle , on s'était donné des chapeaux plus frais, des robes aux couleurs plus vives , et cette quantité de bijoux et de petits meubles de goût qui doublent l'importance de la femme assez heureuse pour pouvoir s'en parer. La joieengraisse, le bonheur embellit, du moins il nous le fait croire ; quand on est heureuse on rit. Mélicerte l'était : donc elle était rieuse, et ce, du malin au soir ; en tout honneur elle se livrait à une hilarité peu convenable, niais qui passait pour bon ton dans la rue Bourbon-Villeneuve , plus habitée par le commerce que par la bonne compagnie.
Or, tout ce que je viens de tracer avait porté
son fruit. L' ex-tapissier Théodore TalperJier n'avait pu voir impunément se développer et fleurir sous ses yeux la seconde jeunesse de la triomphante dame du cabinet de lecture, et insensiblement il avait oublié , nouvel Hippolvle, ses serments d indépendance et ses projets d'une vie célibataire prolongée jusqu'à son dernier moment. Les éloges prodigués aux deux jeunes ii Iles étaient éparpillés en forme de rejaillissement sur Mélicerte ; si bien que le marguillier (je crois lui avoir donné ce titre) de Noire-Dame-de-Bonne-Nouvelle poussait des soupirs, lançait de doux regards, prodiguait le su* cre de pomme et les jujubes du Midi.
Parfois il faisait arrêter galamment un orgue de Barbarie, des sauteurs en plein vent en face du cabinet de lecture. Sa bourse payait le régal, et au premier de Tan il apporta trois boîtes de bonbons du Grand-Monarque, et dans celle destinée à Mélicerte, tous le,s diablotins étaient en forme de cœurs percés d i [lèches ou ila kiboyants à volonté.
Une démarche aussi décisive a' ait eu du re-
tentissement : on en avait parlé au q;\\q de la place du Caire, et une bouche maligne s'était empressée de propager la nouvelle dans la sale rue des Filles-Dieu, ou résidait depuis sa naissance (et alors en ÎS29 elle avait trente ans) une revendeuse à !a toilette que, depuis douze ans, le Lovelacë Talperdier- visitait chaque jour, disail-von.
De ces propos incendiaires il pouvait résulter des événements déplorables, d'autant que si la dame du cabinet de lecture avait le cœur sensible, madame Calminet, dite la Rosette au bel œit f, possédait un tempérament chaud prompt à s'exalter et une main aus^i leste à rafraîchir de vieilles bardes qu'à tomber pesante sur la joue d'un amant infidèle ou d'une rivale préférée. Or, de ce côté il grondait dans le lointain un orage que Ja prudence aurait dû dissiper et que la coquetterie et l'indiscrétion firent crever avant peu.
Si M. Talperdier annonçait ses desseins amoureux par des dépenses folles et par le rajeunissement de sa parure ; un autre rival se présentait, ou, pour mieux dire, était soupçonné de
projets hostiles sur deux cœurs auxquels, certes, il ne songeait pas. J'ai dit que dès le jour que don Thadéo de Salvatierra s'était abonné au cabinet de la Fleur d'amour, il s'y maintint en habitué tenace. Il arrivait le premier, sortait le moins possible, et ne se retirait chez lui que lorsque les convenances l'y contraignaient impérieusement. Plus jeune, plus élégant, plus beau, plus aimable que le marguiller, tenant à plaire non à la chambrée, mais aux trois dames du lieu ; il partageait ses soins avec une habileté si parfaite, qu'une belle nuit Mélicerte, dans sa chambre d'honneur etPaméla dans sa modeste cellule, se mirent à réfléchir, et le résultat de cet examen fut que chacune demeura persuadée que le bel étranger ne venait là que pour elle seule, de quoi on lui sut un très grand gré.
Ce n'estpoint que la sagesse ne venant d'abord à l'encontre, se tint muette, au contraire, elle disait tout bas, il est vrai, à la nièce, que mademoiselle Lander pourrait bien être l'objet des adorations de don Thadéo, elle ne manquait ni de grâce, ni de beauté pour cela ; mais, répon-
dait l'amour-propre, elle est froide, sérieuse, guindée ; elle évite les douceurs, est-ce le moyen de les attirer? à peine d ailleurs s'il la regarde. Assurément, il doit se moquer des prétentions de ma tante; donc je suis la seule qu'il puisse aimer, la seule que, par conséquent, il aime.
Lorsque Mélicerte tenait également sa leçon d'arrïour, c'était don Thadéo qu'elle y traduisait à son avantage; elle admirait sa délicatesse qui maintenait tant de réserve dans son ardeur; elle se rappelait confusément que, contre la coutume, on aimait autrefois avec une bien autre impétuosité; et sans aller plus loin que sa première entrée dans son cabinet de lecture, elle songeait à ses sept propriétaires successifs , et à ce souvenir elle rougissait en répétant tout bas les hommes sont devenus plus calmes ou moins pressés que jadis.
— Certainement, poursuivait-elle , c'est moi qu il aime, son respect m'en donne la preuve. Les autres me désirent, lui. m'eslime, la différence est honorable. Et pourtant... Ah ! dam, il est jeune, il peut attendre... Mais mai...
Et puis elle rougissait, songeait à Paméla ; elle levait les épaules. Ce n'était , pensait-elle, qu'une enfant, rieuse, inconsidérée, et trop peu avancée pour pouvoir inspirer un digne sentiment. D'ailleurs, coquette à l'extrême, elle s'amourachait d'Alexandre Grispardon ou d'Alclmedon Picalot. Occupée avec tous les deux, le temps lui manquerait pour mener une troisième intrigue.
Quant à Félicité, à peine si ordinairement elle en faisait l'objet de sa jalousie. Trop peu inspirée par son intérêt, ne possédant aucunement la science du monde, elle ne voyait que l'apparence. La simplicité de mise et des manières de l'Espagnol, dont elle ignorait !a patrie, le lui montrait en commis d huissier, en ouvrier de bonne conduite endimanché dans la semaine, et rien au-delà. Donc, ce ne serait jamais un parti convenable à une millionnaire; et comme, d'une autre part, Thadéo et les autres habitués ignoraient à l'égard de Félicité le véritable état des choses, tout, en résumé, lui prouvait victorieusement que dans aucune circonstance
un homme hab'lene préférerait une jeune personne fluette, par trop délicate, et sans fortune probable, à elle, ayant pignon sur rue, des appas robustes et un long usage de la vie.
En troisième, enfin, Félicité, préoccupée du sentiment qu'elle partageait, donnait également peu d'attention aux projets hostiles de ses deux compagnes. Souvent, lorsqu'un sourd instinct de jalousie portait la dame du cabinet de lecture à s'interposer entre elle et don Thadéo, ce n'étail pas à une rivalité possible qu'elle attribuait ce mouvement, mais au contraire à une pensée amie et bienveillante qui tendait à la préserver d'une liaison nuisible ou du moi^s peu convenable à la position cachée d'elle Félicité; position agrandie, selon toute apparence, au jour où le secret de ses antécédents lui seraient dévoilés.
Ainsi, reconnaissant dans Mélicerte une fidèle amie, elle ne voyait en Paméla qu'une étourdie sans conséquence, qui , coquette avec tous les hommes, badinait des désirs de chacun, sans s'arrêter et sans vouloir admettre une passion
sérieuse. C'était de cette façon que ces trois femmes s'aveuglaient, et , croyant chacune ce qui lui plaisait davantage, cheminaient paisiblement sans crainte vers l'avenir.
Hors la bourgeoisie parisienne et les autres castes supérieures de la société, personne ne sait bien ce qu'est un cabinet de lecture actuel , surtout lorsqu'il appelle les deux genres connus d'amateurs, ceux qui lisent les volumes imprimés, ou plutôt qui lisent au volume, et les politiques nombreux pour qui le journal du jour ou de la veille est un besoin quotidien.
Ce lieu est un centre où aboutissent une multitude d'individus humains, tous variant entre eux de forme et de caractère. C'est un foyer où viennent s'éclairer, s'obscurcir souvent et rarement s'améliorer quiconque sait lire ou à peu , près. Il y a là des lecteurs de tous les genres et de tous les goûts. Au lieu de les passer froidement en revue, je préfère les mettre en action, car, pour apprécier convenablement les hommes, il n'est rien de tel que de les entendre parler. Eu générai, quoiqu'on dise le contraire, les actions
peignent moins le cœur que ne le montrent dans son entier les paroles échappées de la bouche.
Il est à peine huit heures et demie du matin; madame Mélicerte. non encore parée, mais
. . . Dans le sale appareil D'une laide qu'on vient d'arracher au sommeil *,
dirai-je en parodiant un vers fameux; vient, appelée par le brusque appel de la sonnette, qui tient lieu de portier à rétablissement , d'accourir à demi échevelée vers son bureau, où elle trouvera plus tard le reste du jour.
C'est une vieille femme dont les vêtements tombent en lambeaux. AOn de paraître à l'avenant de sa Ggure décrépite, elle trahie la savate, elle sent déjà l'odeur de l'eau-de-vie, de sa consolation de l aurore, comme elle dit. Elle tient un bol ébréché où s'agite une eau blanchâtre, baptisée du nom pompeux de crème de lait. Elle le pose doucement sur l'établi gras et luisant de vétusté, et s'alressant à la dame du cabinet de lecture en lui remettant un volume humide, noirci, maculé en tous sens :
* Racine, Britannicus , acte II, scène n.
— Madame, dit-elle, voici le roman que nous venons d'achever, ma fille et moi ; il ne nous a guère plu, aussi bien aurais-je dû le deviner à son titre, Simple histoire. C'est commun; ça raconte ce qui se voit partout. Ma fille qui s'y entend, elle est artiste, trouve ça si naturel quelle n'en veut plus de pareil 5 elle préfère , et elle a raison, la pauvre chatte, ces romans incendiaires, selon son expression, où les nobles sont des tas de brigands,, et où les grisettes, d'abord malheureuses, finissent par se faire mourir ou par devenir princesse; où les grands scélérats ont de l'occupation, et où surtout on rencontre un bossu ou une bossue méchant, ou malicieuse à faire frémir.
Mélicerte comprend quel livre il faut donner à la mère et à la fille, et le fantôme puant servi, arrive une jeune et gracieuse créature, vive, accorte, fringante, habituée de la Grande-Chaumière et du Prado d'hiver, dont la vie est un tourbillon de plaisirs, de misère, de coquetterie, de désespoir et de vives sensations ; à celle-là il faut des romans tels que Malvina , Amélie
Mensuel' I, Malhiide (de madame Coltin), car l'espèce humaine ne vit que de contraste.
Elle est remplacée par le lion subalterne du quartier, le grand vainqueur des belles marchandes voisines , le Lovelace du passage du Caire; drôle beau de visage, mais hideux de mœurs tet de mauvais ton ; né pour le crime en passant par le vice, et qui, trompé par des réputations mensongères, veut faire dans les œuvres de certains auteurs son cours du grand monde; celui-là s'imagine que les Luizzi, les Lugano, les héros d'autres romans de cette sorte sont la vivante image du lion de la meilleure compagnie. Il étudie le grand monde dans les écrits de ceux qui ne l'ont même pas écouté aux portes, mais qui, prenant pour la sommité de la société les maisons de banque, de basse robe et des enrichis modernes, s'imaginent avoir peint une vie et des formes qu'ils sont encore à connaître et qu'ils ne comprendraient pas, lors même qu'un autre Asmodée les introduirait dans les salons du véritable grand monde; car eux ne sont pas faits et n'ont pas élé élevés pour ceux-là.
N'importe, notre lion de bas étnge les lit, ces auleurs mensongers, copie leurs héros, et mal encore, et finit par admettre comme vérité première que toute fpmme de qualité est corrompue, et que la débauche et l'escroquerie constituent seuls le grand seigneur.
Voici un homme entre deux âges : il a sous le bras l'éternel parapluie avec lequel est né sans doute tout Parisien de pur sang. Sa physionomie est un mélange unique de finesse marchande et de stupidité native; on reconnaît en lui de cent pas X ex-négociant retiré des affaires, Tex-chandelier, mercier, épicier, miroitier, gainier, gantier, etc. : enfin celui qui a passé sa vie à rechercher le gain , n'importe comment, et cela sans atteindre à une idée, sans s'inspirer d'un beau sentiment. Celui-ci est devenu le pourvoyeur de lecture de son ménage; rentier heureux, il fréquente les endroits où le beau monde se trouve, le calé, le jardin Turc, les concerts de Musard, le théâtre des Folies- Dramatiques ; il leur a dû une littérature exceptionnelle, et dans sa décrépitude il s'est fait bel esprit faute de sens c m m un.
— Madame, dit-il. mon épouse vous salue; elle veut du neuf, du gentil et de 1 attendrissant; quant a moi , qui lui fais la lecture, je demande du bon, du chenu; enfin les œuvres de nos grands auteurs.
Et lui demeure renfermé dans son cercle exigu de dix noms, la lèpre de la littérature , heureusement inconnus dans leur obscurité;
Voici un jeune apprenti, auquel il faut des livres gras; c'est-à-dire, ceux qui saliront son imagination, et qui lui feront du vol et de la débauche d'agréables passe-temps. Un vieux républicain veut tout ce qui calomnie les prêtres et les rois ; il lit des ouvrages pathétiques qu'il ne pourra comprendre, hors lorsqu'ils feront un appel au meurtre et à la guerre civile.
Une grisetie , sage encore , mais maladive et malheureuse, recherche les romans où la vertu des pauvres filles est récompensée nécessairement; le résultat la frappe seul, et elle se pervertit et se démoralise dans l'espérance du mari riche et puissant qui n'arrivera pas.
11 y a la classe des lecteurs obtus, qui lisent jusques à l'errata , un traité de mathématique, un cours de chirurgie-pratique , un dictionnaire de droit, sans y avoir rien compris, mais ils ont lu pour l'acquit de leur conscience. J'ai eu une portière, qui n'a pas sauté une ligne d'un ouvrage latin qu'elle croyait du français d'autrefois, et parconséquent difficile à entendre.
Puis on rencontre le lecteur crétin , à courte mémoire; celui à qui pendant douze ans de sa vie, on a prêté les quatre premiers volumes du voyageur français , en lui redonnant le premier, quand le dernier était lu, et cela impunément trente ou quarante fois, sans qu'il se soit aperçu qu'il recommence la même chose; seulement on l'entend dire parfois. « Ceci est un excellent ouvrage , bien qu'il se répète un peu.
11 y a le lecteur indécis , qui ne sait jamais
ce qu'il veut lire} il lui faut du bon et du nouveau. Excusez du peu , s'il vous plait. C'est à la dame patronne à le satisfaire il se rapporte à son goût ; le sien n'existe pas; il hésite entre cent
ouvrage, et toujours accepte celui qui vaut ie moins.
Certains lecteurs changent la loueuse de livres en ministre cons'.itutionneî. Ils la rendent responsable de leur ignorance, de leur ennui, de leur mauvais choix; elle doit savoir ce qui leur comient, ne leur donner que de l'excellent , du chenu (c'est le terme. ) Ceux-là lisent au hasard, toujours avec défiance, jamais satisfaits, grondant sans relâche et fatiguant de leurs exigences et la dame du cabinet de lecture , et lès autres habitants et eux-mêmes enfin.
Il y a aussi les lecteurs qui lambinent tant, qu'ils ne rendent jamais les volumes qu'on leur confie. D'autres au contraire dont la lecture est si rapide, qu'ils dévorent trois et quatre ouvrage par jour; ceux-là, abonnés au volume, sont la providence des établissements et leur désolation, s'ils le sont au mois.
Tel lecteur se plaint toujours , tel autre trouve tout admirable. 11 y a des femmes qui établissent une querelle chaque fois qu'elles rendent
un livre, Les négligents tachent et abîment ou perdent ce qu'on leur confie; la mauvaise foi lutte avec 1 avidité. Il y a en outre à chaque cabinet de lecture, l'auteur obligé, maie ou femelle; le grand homme incompris, la grande femme qui le sera toujours; gens ayant sans cesse un manuscrit à vendre-, l'offrant à tous, et ne le plaçant jamais. Ceux-ci empruntent une foule de volumes, gaspillent les livres et ne les rendent pas dans la folle pensée de cacher leurs larcins.
Les amants gênés dans leurs tendresses , communiquent entre eux par fois , grâce au louage des livres; des mots notés, des billets cachés dans la couverture servent à leurs correspondance. Les commères lisent moins quelles ne cherchent un lieu où. elles puissent parler. Les politiques affluent dans ces maisons où les es- . crocs, les filous viennent chercher un temps de repos, ce qui amène les mouchards, les espions, cette pire espèce de la société; là, des amis se donnent rendez-vous ; la , le créancier relance le débiteur; là, vient se cacher ou économiser son feu et son luminaire, le malheureux qui ne
us
peut renoncer au monde et à qui la solitude fait mal et peur.
Je passe sous silence les voleurs de livres , ceux qui dérobent les images ou arrachent les pages; enfin, les mille et une catégorie des habitués et des abonnés d'un cabinet de lecture.
Trois Amants.
La jalousie ôte à l'amour son innocence ; elle rend aveugle et elle ouvre le cœur aux passions haineuses.
RECUEIL DE MAXIMES
— Taisez-vous, mauvais sujet que je suis trop bonne de croire , pouvez-vous me soupçonner aussi injustement , moi j'aimerais ce Monsieur que nul ne connaît , qui ne parle à personne, qui repousse toutes les avances et qui certainement rumine quelque mauvais coup, ce qu'annonce sa mine sournoise.
— Paméla de mon cœur, vous la femme adorée avec laquelle je prétends passer le fleuve de la vie, répondit Alcimedon Picalot, ne vous figurez pas me faire aller avec votre dédain d'emprunt, à rencontre de ce monsieur Thadéo. D'abord , ce n'est pas un coquin, sa réserve est du bel et bou orgueil, et c'est au moins le fils d'un gros marchand de drap : vous l'aimez, je vous le répète.
— Ingrat, j ai donc deux cœurs !
— Non, mais le votre est élastique, il y a place pour deux; je vois votre manège et ceci finira par un coup d'éclat.
— Pourquoi, vilain que vous ê:es, ne me donnez-vous pas aussi de l'amour pour ce dernier venu, cet insolent tapageur qui a déjà soufflette hier dans la rue, Alexandre Grisbardon. qui le cherche dans tout Paris, afin de se couper la gorge avec lui.
— En effet, il le cherche si bien, que dès le soufflet donné, il n'a plus reparu au cabinetd'où celui-là ne bouge pas plus qu'un terme, et où
il l'aurait rencontré certainement... Quant a celui-là qui s'est fait inscrire, je crois, sur le registre des adresses sous le nom de Francis Norai, je ne le mets pas sur votre compte, il s'est mis sans cérémonie aux ordres de cette lière petite que je ne peux souffrir, de cette associée de votre tante, toujours majestueuse et qui n'apprécie nHes arts, ni les beaux garçons.
— Oh ! vous en voulez à Félicité parce qu'elle s'est refusée à ce que vous fassiez son portrait : tant mieux, volage! Dans quel but lui avez-vous demandé cela?
— Aiin de vous voir plus à mon aise, ô Paméla que tant j'adore!
— Dites mieux, dans le but de lui inspirer de l'amour; j'ai reconnu votre manège.
— Et moi je sai* le vôtre, n'espérez pas de me jouer, si je surprends entre ce monsieur Thadéo ci vous le moindre signe d'intelligence, avec ce cou tel espagnol que j'ai acheté à un Prussien, je vous égorge d'abord, je le lue ensuite, et je m'immole en dernier : redoutez mon désespoir.
— Vous n'avez donc plus l'espérance d'aller à Rome , répondit la jeune fille visiblement contrariée de la menace du peintre et effrayée de son propos.
— Aller à Rome, s'écria-t-il , et pourquoi faire? ne peut-on étudier aussi bien la nature à Paris, ce sont les rapins académiques que l'on envoie à Rome. Les artistes de génie ne sortent pas de la capitale du peuple français. Je ne songe qu'à mon tableau pour l'exposition prochaine, je cherche à le rendre digne de ma réputation ; il écrasera tout mes concurrens.
— L'avez -vous avancé, demanda Paméla charmée d'avoir détourné la conversation de son sujet de départ scabreux.
— Sans doute, j'achève !a composition, je ne l'ai pas encore arrêtée; mais dès que je serai convenu avec moi-même du sujet, je l'exécuterai rapidement. La pensée d'un tobleau est tout, et l'exécution rien. Il y a toujours ctes châssis prêts à recevoir les couleurs, et maintenant que Ton nous vend celles-ci toutes disposées, un
chef-d'œuvre est aux trois quarts achevé , dos
qu'il n'y a plus qu'à le faire IMais, voici
venir à nous le nouvel abonné, a-l-il l'air crâne et la main leste; si je lui cherchais querelle, on verrait bientôt du sang répandu.
— Vous êtes un Napoléon, mon ami je
vous quitte, ma tante doit s'impatienter que je reste autant , lorsque je n'ai qu'à acheter du ruban rose , et d'ailleurs je ne veux pas que M. Francis nous voie ensemble.
— Avez-voub, perfide, aussi des projets sur son cœur, tremblez de me trahir, moi, l'amant fidèle par essence.
Alcimedon aurait prolongé la causerie qui avait lieu dans le passage du Caire; mais il se rappela qu'une jolie grisette, dont il faisait gratis le portrait (on sait ce que cela veut dire), l'attendait vue Saint-Eloi, et il ne retint point Paméla qui de son coté !e trompait de son mieux peut-être.
Ainsi va le monde.
Le jeune homme, nouvel habitué du cabinet
de lecture et répondant aux nom et prénom de Francis Norai, avait vingt-cinq ans à peu prè ; taillé en force, beau et vigoureux , il affectait de parler haut et d'étaler 1 énergie de son regard et le timbre tonnant de sa voix. Il avait la peau blanche et colorée, les yeux bleux, les cheveux blonds, la mine impérieuse, le regard hardi; il y avait environ une semaine qu'il s'était abonné au cabinet de lecture, et déjà il en avait chassé l'un des habitués en le souffleltant.
Le lecteur se rappelle peut-être d'un lion bourgeois répondant d'ordinaire à l'appellation Alexandre Grisbardon, ce viveur secondaire, la coqueluche du troisième et quatrième arrondissement, s'était peu auparavant déclaré le soupirant de mademoiselle Lander. Il avait affiché de hautes prétentions, ne cachant pas ses projets , de plaire; déjà même et sans le deviner un orage l'avait menacé. Thadéo, indigné de son audace, s'était levé une fois prêta fondre sur lui, mais le regard éloquent de Félicité et tout ce qu'il avait si bien su dire, arrêta subitement l'impétueux jeune homme.
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Un peu de réflexion fit aussi comprendre à l'Espagnol combien sa jalousie devenait inutile, certes ce ne serait pas un faraud vulgaire qui plairait à l'orpheline, et puisqu'elle aimait ailleurs, celui-là certainement ne parviendrait pas à la rendre infidèle ; il rasséréna son front et dédaigna davantage l'héritier présomptif du ferblantier de la rue Beaurepaire , lorsque deux heures après il trouva dans le livre qu'il devait demander à Félicité, les phrases suivantes :
« — Tenez-vous votre promesse? doutez-vous « delà mienne? Au nom du ciel, laissez-moi « repousser des attaques insolentes !... Pour me a prouver votre amour honorable, vous avez « consenti à renouveller le prodige do Jacob par « vos sept ans de servage et d'altente. Ne rom- « pez donc pas notre avenir, vous êtes placé si « haut loin de moi que cette épreuve seule me « convaincra de votre amour... Au nom de Dieu, «je vous le répète, laissez les autres m'aimer * impunément, lorsque vous seul l'êtes et le « serez à jamais de
« Fklicité Landkr. »
Jamais celle-ci n'en avait autant avoué à son silencieux amant, leur correspondance briève lui offrait moinsde bonheur. Pleinement rassuré par cette lettre sincère, il renferma dans son sein toutes les colères que doit éprouver en pareille circonstance un amant espagnol.
Alexandre Grisbardon, grâce à ce paratonnerre, put suivre impunément ce qu'il appelait son plan de séduction ; il s'était vanté, dans vingt ateliers féminins du voisinage, qu'il mettrait au pas l'associée de Mélicerte, c'est-à-dire qu'il s'en ferait aimer. Or, pour ne pas démentir sa superbe espérance, il ne cessait de se montrer violemment épris sans queThadéo s'en offensât, ou plus réellement osât en maiiifester du courroux.
Le champ donc lui paraissait libre, lorsque tout-à-coup un nouvel abonné vint accroître de son contingent mensuel le lucre et la prospérité du cabinet de lecture; d'abord il voulut payer un prix inusité, vingt francs par mois , puis il déposa presque par force un billet de banque de cinq cent francs ; le tout, prétendit-il. afin
de pouvoir satisfaire ses fantaisies, emporter à son gré les volumes qu'il voudrait, et afin de fournira la somme de chaque mois, si d'ailleurs il oublait de payer, distraction dont il était très accoutumée.
Un pareil début, son air de supériorité marquée sur tous les autres commensaux, moins sur Thadéo ; sa voix tonnante, sa force peu commune, son ton de moquerie dédaigneuse, tout en lui tarda peu à fasciner la tante et la nièce : sans connaître le rang réel de Francis Noi ai , elles le qualifièrent du titre de marquis, et de leur autorité parèrent son nom de famille de la particule nobiliaire; dès-lors, Paméla et Mélicerte, en parlant de lui, dirent le marquis de Norai. Toutes les deux reconnurent avec joie à qui son hommage était dévolu, ce fut une joie vive pour elles, bien persuadées qu'un pareil nom l'emporterait dans le cœur de Félicité, mémo sur l'admiration de M. Salvatierra, si par cas celle-ci s'égarait du même côté.
Le nouveau venu , malgré son observation assidue, ne devine de deux rivaux que le moins
redoutable; la réserve prudente du plus dangereux, échappa à son investigation, il ne comprit pas que Thadéo serait l'amant à craindre, mais en revanche, il ressentit une humiliation furieuse de la concurrence avec lui , que le farand Alexandre manifestait imprudemment.
D'abord , il tacha de se contenir afin de bien s'assurer si ce lionceau était ou non préféré. Le penchant de la jeune fille, envers ce misérable, l'eut vivement blessé, dans son orgueil, dans son amour, et peut-être encore beaucoup plus dans ses projets lâches, aussi hésita-t-il avant que d'éclater.... Deux jours, et trois au plus , furent employés à cette investigation ardue , mais elle le satisfit complètement , il demeura persuadé que mademoiselle Lander, au lieu de s'être éprise de ce, drôle, le voyait avec dégoût et mépris; dès ce moment, tran- • quillisé, son cœur n'éclata point, sa superbe tante seule se mêla de l'affaire.
Une après midi , ou Alexandre , dans toute la pompe de son coslume de dandy ou de lion supérieur, avait tenté d'arrêter au passage Fé-
licite, en la pressant dans ses bras amoureux; la jeune filie privée de son défenseur naturel Thadéo, éloigné dans ce moment, ayant poussé un cri.... Plus prompt que l'éclair, l'impétueux Francis s'élança vers le téméraire , l'enlaça dans ses bras vigoureux, l'emporta rapidement hors du cabinet de lecture , et dans la rue , layan't redressé sur le pavé , lui appliqua sur les deux joues, des doubles soufflets, tels que jamais de mémoire d'homme, les habitants de la rue Bourbon -Villeneuve, n'en avaient entendu retentir de pareils.
Le contre-coup fulsi décisif que lancé par cette violente impulsion, l'illustre Alexandre descendit rapidement la rue, du côté de la porte Saint- Denis, et dès ce moment ne reparut plus dans le lieu théâtre de sa mésaventure : s'il ne s'y montra point, du moins il n'oublia pas sa vengeance. Peut-être le relrouvera-t-on plus tard.
Le nouvel abonné, lui, au contraire, rentra gravement; et, satisfaire attention aux regards de surprise craintive que le gros des lecteurs assumait sur lui, il se dirigea vers la seconde
salie où Félicité, honteuse, étonnée et même affligée, s'était réfugiée sans pouvoir aller plus 1 in. Le hautain jeune homme marcha droit à elle, ne voulut pas voir son trouhle et son effroi, et l'examinant avec une espérance vaniteuse :
— Pardonnez-moi, Mademoiselle, d'avoir pris, sans votre aveu, la défense de vos vertus. Ce lâche polisson , excusez-moi d'oser vous le dire, cherchait à vous compromettre : je n'ai pu le supporter. Comptez dorénavant sur mon intervention; je ne réclamerai en récompense que l'honneur de vous accompagner dimanche prochain au soir.
— Je ne sortirai pas, Monsieur, dit-elle toute tremblante.
— Eh quoi! répondit Francis, n'avez-vous pns reçu ce matin les billets d'une loge à la Comédie-Française, qu'a dû vous envoyer le semainier de tour, mon ami... obligé? reprit-il vivement.
— il est vrai que madame Mélicerte a reçu
les coupons dont vous parlez; mais, moi, je ne présume pas possible...
— N'achevez pas , Mademoiselle , vous me mettriez la mort dans l'âme. Un pareil passetemps vous déplairait-il par cela seul que je vous le procure?
— Ce n'est point ma pensée ; mais je veux ce soir-là garder la maison.
— Sans doute afin de ne pas y être seule?... dit Francis avec un fier sourire. Attendriezvous le misérable que tout-à-l'heure... Ohl non, non; cela est impossible... Serait-ce moi qui vous déplairais, ou un plus heureux...
— Monsieur, se hâta de répondre Félicité tremblante, car elle venait de voir Thadéo entrer dans le premier salon, je ne me suis chargée que de vous fournir des livres et des gazettes ; et dans vos abonnements, pour si amples qu'ils sont, je ne vous ai pas accordé celui de me questionner ; je suis libre, je crois, de ma personne et de mes sentiments.
A ce dernier mol, elle fit une noble révérence au jeune homme; et l'excès de sa crainte lui ayant rendu de la vigueur, elle sortit de la salle, et, par un couloir voisin, monta dans la chambre située à l'entresol.
Jouer à double jeu.
Je conseille à tout amant de se méfier de tout beau garçon qui s'offre à le servir au~ près de sa maîtresse.
RECUEIL DE MAXIMES
Francis Norai demeura longtemps immobile après le départ de mademoiselle Lander, et comme perdu dans ses réflexions : cela donna le temps au jeune Espagnol, qui n'avait pas vu celle-Jà dans le premier salon de lecture, de passer dans le second, où il espérait de la trouver : elle en sortait. Lui, sans deviner le motif de sa
retraite, voulant couvrir d'un prétexte sa venue dans celte pièce plus jolie que la première, s'assit à la grande table, et, sans trop savoir ce qu'il faisait, se mit à faire rouler un globe céleste posé devant lui.
Debout et tout proche, Francis était encore perdu dans ses pensées. Se croyant seul d'abord, il soupira, et s'inierrogeant, il dit à haute voix, comme s'il se fût répondu à lui-même :
— Serais-je par hasard trop tardif; la place aurait-elle déjà été prise?
— Quelle place, Monsieur ? lui demanda Thadéo en riant ; serait-ce celle que j'occupe ? je l'ai crue libre; et si elle vous appartient, la voilà..
— Grand merci, repartit Francis, et soudainement apaisé en entier par la politesse du seul abonné qui lui eût paru digne de causer avec lui, et que ne jalousait ses projets secrets, tant celui-là savait couvrir de discrétion ce qui se passait dans son âme.
— Non, Monsieur ; ce n'est pas une chaise autour de ee tapis vert que je réclame; c'est...
Ici il baissa la voix, vint s'asseoir à côté de Thadéo, et le regardant fixement, il poursuivit en ces termes :
— Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe français ; c'est pourquoi, au milieu de cette foule d'hommes insignifiants, je me suis senti attira vers vous, comme étant le seul à peu près de mon rang.
Un coup-d'œil indéfinissable de l'Espagnol précéda sa réponse ; il était rempli de tant de surprise, de tant de moquerie même, quoique contenue sous un charme bienveillant, que dans toute autre circonstance celui à qui il l'adressait s'en serait fâché ; mais plus tard il n'eût pu le faire, car Thadéo lui avait répondu ainsi :
— Mille remerciments, Monsieur, de votre bienveillance généreuse ; j'ai fait de bonnes études, je hais la vie ordinaire des Parisiens de notre âge, et, moi aussi, je vous ai distingué dès que je vous ai vu : je suis donc enchanté de faire votre connaissance.
Ces choses furent dites si naturellement, elles
flattaient si bien la vanîiê puissante de Francis, qu'elles firent disparaître l'impression haineuse produite par le regard dont j'ai parlé. S'applaudissant au fond de s'être si bien contenu, il approcha son siège de celui de son voisin, pencha du même côté la tête; puis adoucissant l'immense volume de sa voix :
— Étes-vous, demanda-t-il , commensal de cette maison longtemps avant moi?
— J'y viens depuis l'été dernier, et nous sommes en novembre.
— Avec exactitude?
— Tous les jours, soir et matin.
— Ah!...
— Je loge tout proche, rue de Cléry; j'écris pour vivre.», et comme il y a ici une belle collection de journaux et beaucoup de bons livres, comme aussi je ne vois personne, je suis assidu ; le travail, Monsieur, m'occupe sans relâche.
— Vous êtes auteur? dit avec un dédain mi-
figé Francis; à la bonne heure, je vous avais cru d'abord amoureux de l'une des deux demoiselles de céans.
— Je suis l'amant des Muses, repartit Thadéo avec une bonne foi apparente qui acheva d'extirper la méfiance du sein où elle était née. Quant à vous, Monsieur, vous avez un autre culte; j'ai de bons yeux, et j'ai vu... Vous avez bien choisi.
— Parbleu! s'écria le mystifié, vous êtes vit bon garçon, un véritable homme de lettres ! Moi ( et ici il se remit à parler bas), je suis, tel que vous me voyez, un homme du monde, et encore du monde le plus haut.
— 'En vérité, je vous en félicite... vous êtes heureux, et si j'étais à votre place...
— Que feriez-vous?
— Ce ne serait pas à une petite bourgeoise que je ferais ma cour; je m'attacherais plutôt à une comtesse, à une duchesse !
— Petite bourgeoise ! répéta Francis avec
moquerie; pas tant petite peut-être que vous le croyez.
— Lui savez-vous des rentes ou un parent riche? demanda Thadéo ingénuement.
— Peut-être, lui fut-il répondu.
Ici un silence suivit. Le présomptueux vainqueur d'Alexandre parut tenir conseil en luimême. Plus habile que lui, son auditeur avait repris son livre, et l'indifférence régnait sur son front. Francis l'examina par trois fois, se remit à se consulter, puis, et comme s'il se fût arrêté à une résolution adroite et prudente ensemble, il posa la main sur l'épaule de l'abonné, qui se retourna vers lui à ce geste, et d'une Vvûx amicale il lui dit :
— Je le répète, vous me plaisez, Monsieur, et beaucoup. Pourriez-vous, si vos travaux le permettent, m'accompagner au prochain café honorable ; je tiens à vous y offrir un bol de punch et à y causer avec vous.
— Je suis à vos ordres, Monsieur, et serai
toujours trop flatté d'obtenir votre bienveillance.
Les deux nouveaux amis se levèrent et sortirent ensemble du cabinet de lecture, d'où chacun les regarda aller, dèsqu'ilsavaienttournéle dos. Aussitôt que la porte à vitres de la rue se fut refermée, grâce au mécanisme ingénieux qui suppléait à l'inattention ou à la paresse des habitués, le peintre Alcymedon se mit à dire :
< — Je gage savoir où tous les deux se rendent.
— Et moi aussi, ajouta le vicomte de Crostillac en posant la main là où jadis il avait sa rapière.
— Et où vont-ils, Messieurs? demanda curieusement Mélicerte, encore préoccupée de rengagement qui, prévoyait-elle, lui coûterait un abonné.
— Mais cela va de soi, repartit le gentilhomme Bordelais Crostillac; l'ancien, M. Thadéo, est le second du nouveau venu, et certainement il va en son nom porter parole au petit Alexandre.
— Miséricorde! est-ce possible? s'écria lion»
delie-même la clame du cabinet de lecture. Tous mes abonnés doivent vivre en paix mutuellement ; je hais les spadassins : on les fuit, et par conséquent on s'éloigne des lieux qu'ils hantent... Au nom du ciel ! Monsieur le vicomte, et vous, Monsieur Talperdier, vous, gens simples et incapables de ferrailler mal à propos , courez vers ces buveurs de sang, apaisez-les, et faiiesleur bien comprendre que mes intérêts supposent à tout combat qui me priverait de F un d'eux.
Surpris, indigné du collègue que Mélicerte lui donnait, le vicomte repartit majestueusement qu'il était fâché de ne pouvoir complaire à son aimable dame, mais que ceux de sa caste et de son caractère étaient plus aptes à régler les conditions d'un combat qu'à y mettre obstacle.
■ — Mon intervention, mademoiselle, ajoutat-il, ne ferait que les échauffer davantage ; ils me connaissent sans doute, et rougiraient de se raccommoder en présence du plus fameux duelliste du dernier siècle.
— Oh! vous autres nobles, repartit la dame du cabinet de lecture, vous avez un gésier de bronze et une âme de granit... Mais vous, monsieur Talperdier, vous qui, marguiller de notre paroisse, devez professer les principes de L'Évangile, je ne doute pas...
— Et vous avez raison, madame, répliqua l'ex-tapissier, j'ai toujours eu horreur de l'effusion du sang, et mon saint ange est témoin que mes mains sont innocentes de tout meurtre humain. J'accepte donc avec honneur la fonction charitable d'arrêler un duel, mais seul, que ferais-je? il me faudrait un homme de poids...
— Oui, un homme bien posé, n'est-ce point? dit la dame du cabinet de lecture, et vous avez raison, un maigrelet n'en impose à personne, monsieur le vicomte n'a que la peau sur les os... Prenez donc en passant, monsieur Talperdier, rue Saint-Éloi, au magasin de bric-àbrac, le propriétaire de la maison, c'est un Allemand qui pèse quatre cent trente, et celui-là fera pencher la balance... Partez donc, monsieur
Talperdier, partez donc; que cherchez-vous ainsi?
— Mon parapluie, madame... mon parapluie que je ne vois plus; je l'avais tout-à-l'heure à côté de moi... Tony, monsieur le premier commis, où donc est mon parapluie?
— Ne le savez-vous pas, monsieur, repartit le jeune espiègle, ces messieurs qui sortent vous Font emprunté.
— Ils ont pris mon parapluie!!! Ce meuble de famille servira de pièce de conviction dans un procès criminel.
— Raison de plus, répondit le gamin malicieux, pour courir après les assaillants.
— Seul et sans mon par... il me manquera quelque chose... En vérité, c'est un malheur.
— C'est vous, répondit avec colère Mélieerte, qui en provoquez un par une lenteur sans pareille; et vous, monsieur Alcimedon, vous le représentant de la jeune France, ne vous offrirez-vous pas en cette calamité?
— Ma foi, en effet, tant vaut moi qu'un autre. J'accepte, n'étant pas fâché d'assister à cette affaire... parbleu... Et il se frappa la tête des mains. Je trouverai là peut-être ce sujet de grand prix ou de chef-d'œuvre d'exposition que je cherche depuis plusieurs années.
— Partez, enfants des dieux, se mit à chantonner M. Rossignolet , musicien émérite de l'Ambigu-Comique, qui lui aussi, depuis quarante ans, travaillait aux bases fondamentales et aux morceaux d'ensemble d'un grand opéra dont il cherchait le libretto, et qu'aucun auteur, même ceux des derniers théâtres , n'avaient voulu lui donner.
Pendant que ïalperdieret Alcimedonse mettaient en route, munis de l'adresse d'Alexandre, la jeune Paméla était montée auprès de Félicité. Là, dans la confidence de son âme, elle lui avait raconté ce qui s'était passé.
— Mais vous-même, Paméla, avez-vous bien compris l'affaire? Nos deux abonnés ne se seraient-ils pas réciproquement querellés, et ne
seraient-ils pas sortis pour aller eux-mêmes se battre?
Ce fut d'abord par un long éclat de rire, par un superbe haussement d'épaule, que ia nièce de Mélicerte répondit; puis, prenant la parole, et avec une conviction entière, elle dit :
— Eh pourquoi, s'il vous plaît, auraient-ils querelle ensemble? Sont-ils amoureux de la même personne, et parce que le dernier venu brûle pour vous, mademoiselle Félicité, M. Thadéo, qui m'aime, doit-il en faire autant? Rassurez-vous, une autre femme occupe sa pensée, et avant peu on verra quel est son choix. D'ailleurs, je les ai vus partir du meilleur accord bras dessus dessous, comme une paire de bons amis.
Félicité devina que si elle continuait à manifester sa peine, elle dévoilerait son secret. Laissant donc Paméla" dans la croyance que don Thadéo était son amaut, elle renonça à rien dire, et contint en elle-même sa souffrance physique et son chagrin moral.
La grisette s'en allait... Elle se retourna, revint sur la pointe des pieds , et prenant la main de l'orpheline :
— Mam'selle Lander, dit-elle, gardez-vous de répéter à ma tante ce que je viens de vous confier, ne s'est-elle pas imaginé que M. Thadéo l'adore... Elle, à son âge... Au mien à la bonne heure/
— Mais, dit Félicité tout à coup inquiète malgré elle, celui dont vous parlez vous a donc instruit de son amour?
— A quoi bon me l'apprendre? ma tante est sans cesse sur nos talons, roucoulant autour de lui, et jalouse de moi en tigresse. Elle a quarante ans, et moi dix-neuf tout au plus; elle a une taille énorme, je suis faite comme les sylphides , et mon maître de danse me dit qu'à l'Opéra j'aurais fait bientôt une fortune rapide : croyez-vous alors que notre bel abonné sera fâché de m'épouser?
— Pendant que ce colloque avait lieu à l'entresol, le marguiller et l'artiste marchaient dé-
libérément vers la demeure d'Alexandre, où ils espéraient avoir des nouvelles de sa position, sinon par lui, du moins par son père. Ils avaient pris, pour arriver plus vite, le passage du Caire, lorsque dans la branche allongée de celui-ci qui débouche rue Saint-Denis , ils virent par terre, et encombrant la voie de la galerie , une espèce de montagne formée de volumes de diverses dimensions; des commissionnaires en apportaient des sacs tout remplis, les vidaient sur les autres, puis repartaient, tandis qu'une famille retirait les livres, les entrait dans une boutique et les casait sur des rayons.
Cet incident frappa les deux médiateurs, qui s'arrêtèrent de concert. Une pensée unanime remplit leurs cœurs, et sans se la communiquer de vive voix, ils s'entre-regardèrent piteusement, puis faisant quelques pas sans néanmoins , abandonner le passage :
— Que va-t-il avoir lieu ici, dit Talperdier avec une consternation motivée par son projet matrimonial, et dont Mélicerte était le but.
— Ma foi, compère, rien de bon pour de
pauvres femmes de notre connaissance, et auxquelles ce nouvel établissement va faire un tort infini, repartit Aloimedon.
Lui aussi, ai-je dit, conservait la pensée de réparer les injustices du public pour son talent, par un mariage habilement combiné avec Paméla, qu'il regardait comme l'héritière de sa tante.
— Bon , reprit l'ex-tapissier, c'est peut-être une vente après décès et de par justice.
— Non, c'est au contraire un emménagement et une prise de possession.
— Ne pensez-vous pas, jeune homme, qu'avant de poursuivre notre route, il conviendrait, dans l'intérêt de ces dames, de prendre des renseignements.
— Oui , certes, Alexandre est brave , il sait ce qu'il doit à soi et autres; dans cette rencontre, il doit aussi avoir choisi ses secours , notre intervention pacifique l'irriterait. Je le connais, il est capable de nous chercher querelle, à nous qui aurions l'air de douter de sa valeur.
— Dans ce cas arrêtons-nous ici , je connais i. i°
tout proche un imprimeur en taille-douce , il nous apprendra ce que nous voulons savoir.
L'intérêt personnel jouant ici un tour de sa façon; les deux ministres pacificateurs abandonnant leur saint message, et poussés par l'égoïsme humain, s'informèrent chacun en une boutique diverse , du motif réel qui amenait là ces brassées de volume. Ils ne s'étaient pas trompés dans leurs conjectures , c'élait un nouveau cabinet de lecture qui le surlendemain s'ouvrirait et ceci afin de répondre au besoin universellement senti d'un établissement si utile aux habitants du passage et aux désœuvrés des quartiers adjacents.
Ce coup de foudre qui diminuait l'importance de la Fleur d Amour, émut le maquiller et l'artiste si puissamment, que l'un et l'autre ne songèrent plus à poursuivre ieur route et qu'ils s'en revinrent tristement vers le point d'où ils étaient partis.
Séance au Café Valois.
Malheur à l'amour qui porte sur les yeux le bandeau de l'orgueil, rarement atteint-il son but.
RECVEIL DE MAXIMES
Le café Gaulois existait alors dans sa splendeur à l'angle du boulevard et de la rue Poissonnière ; ce fut vers son enceinte élégamment décorée que les deux abonnés de la Fleur d'Amour se rendirent amicalement , bien que leurs pensées fussent, certes, très opposées, l'ampliytrion Francis Norai, prenant l'initiative, com-
manda un premier bol complet au rhum, y fit ajouter une pyramide de gâieaux fins, puis ordonna que le tout fût porté vers une table isolée, acculée dans un angle du café et séparée des groupes divers qui à cette heure y arrivaient de toutes parts.
Deux fois successivement . les verres furent remplis sans que l'excellence de la boisson fit ouvrir la bouche aux deux jeunes gens, chacun redoutait de faire la première avance; enfin Francis prenant l'initiative et regardant fixement Thadéo, lui demanda s'il était riche, aisé ou pauvre.
— La question, fut-il répondu, est dure, la prudence ou l'orgueil l'éluderait naturellement; mais moi, qui me sens un vrai besoin de votre intimité, je ne crains pas de dire que je possède mensuellement deux cents francs de rente.
— C'est-à-dire, repartit Francis jubilant, que vous avez à peine un capital de quarante à cinquante mille francs; or, c'est rien à peu près.
— J'avoue que ce n'est pas grand chose.
— Seriez-vous homme à refuser le doublement, le quadruplement de voire fortune et audelà ; en un mot, de changer votre mince revenu contre douze bonnes mille livres de rente, contre un logement commode à vie et où vous trouveriez un mobilier confortable d'environ dix mille francs.
— J'ignorais, dit-il avec froideur, que le pays d'Eldorado fût si proche de Paris, et à moins que de dévaliser le Trésor public, ce qui ne me conviendrait guère, je ne vois quel travail, prompt surtout, me procurerait légitimement un tel lucre.
— Vous ignorez ce que je sais, ce que je suis le seul à savoir; un secret enfin que ne soupçonne même pas et que ne soupçonnera pas de longtemps la personne qu'il regarde ; en un mot, je m'engage à vous assurer un capital de cent mille écus, si vous consentez à me faire épouser celle qui porte maintenant le faux nom de Félicité Lander.
Si depuis un instant don Thadéo n'avait pas
contenu avec vigueur toutes les facultés de son âme, Témotion causée par cette révélation imaginée , quoiqu'imparfaile, aurait trop agité sa figure et son corps pour ne point inspirer de suspicion à celui qui, en parlant ainsi, le couvrait tout entier de son regard inquisiteur.
Mais, comme je le dis, le noble Espagnol était prêt à tout ouïr; déjà il soupçonnait que ce serait de l'orpheline dont on lui parlerait, et dans cette prévision instinctive, il s'était emparé de ses sens et de son âme, si bien que la seule émotion d'une curiosité vulgaire et naturelle apparut sur sa physionomie et dans ses yeux, ne s'exclamant pas, riant de dédain et d'ironie, il se mit à dire :
— La montagne est accouchée d'une souris. » — Comment? s'il vous plait.
— C'est ainsi que je qualifie votre mystification. Malepeste ! trois cents mille francs à votre aide! Eh! Monsieur, présentez-vous propriétaire de cette somme, et l'humble associée d'un
cabinet de lecture n'hésitera pas à vous accepter pour époux.
— Oui, il en serait ainsi si elle était réellement ce qu'elle semble être, mais par malheur pour ces philosophes imbécilles qui prétendent que dans l'homme la nature n'est rien, et que nousvne sommes que ce que l'éducation nous fait. Cette jeune fille, bien vous ai-je dit qu'elle s'ignore, possède les sentiments, non de sa vie humble depuis qu'elle se connaît, mais de sa vie première; en un mot, celle de sa naissance.
Depuis lors, Thadéo a répété mille fois qu'il n'a pu jamais concevoir quelle puissance supérieure à la sienne le soutint de sa main souveraine à l'heure où une telle révélation lui fut faite. Non, il n'a jamais compris comment au lieu d'éclater et de faire tonner sa joie, il persista a se maintenir dans une sorte d'indifférence et à ne manifester d'étonnement que ce qu'à sa place en aurait laissé échapper, quiconque aurait entendu parler de mademoiselle Lander pour la première fois.
Il sut si bien prendre de l'empire sur son amour heureux et passionné, que son rival n'y vit que du feu, selon l'expression proverbiale et actuelle ; aussi Tbadéo pour ne pas quitter son rôle, s'écria cette fois :
— Bravo, monsieur, de plus fort en plus fort, c'est comme si nous étions aux exercices d'équilation de Franconi : plaisant que vous êtes. Pourquoi me mystifier?
Francis ne se fâcha, ni ne répondit à la question, il se conserva froid et paisible, et dit à son tour :
— D'où êtes-vous?
— Je ne suis pas Français.
— Ah !... seriez-vous Allemand?
— Non, je suis Andaloux et franc Espagnol. ■ — Réfugié, peut-être ?
— Oui.
— Persécuté par Ferdinand VII?
— C'est mon lot. Échappé à la mort avec moins de douze mille piastres (60,000 fr.),
ayant perdu mes parents, j'ai renoncé à ma patrie et ne sais encore où je m'en ferai une.
— Servez-moi bien et vous aurez celle où je commanderai, mon cher monsieur; vous avez de l'esprit , comprenez qu'il vaut mieux vivre à une cour brillante avec de beaux revenus que de végéter misérablement dans une capitale où vous seriez toujours étranger.
— Je conviens que vous avez raison, mais franchement, je ne me donne pas ainsi à qui me juge digne de sa confiance; je ne veux pas servir les yeux fermés et marcher nul, entre nous, si vous ne m'en apprenez pas davantage.
A ces mots les yeux de Francis lancèrent des éclairs , il mordit de rage ses lèvres , se souleva comme s'il eût voulu se retirer, puis se rasseyant il réfléchit , se calma , son front s'éclaircit , ses regards se désarmèrent et toute sa physionomie prit soudainement une parfaite expression de bonhomie, il dit alors :
— Vous avez raison, mon ami, à votre place
non plus je ne me jeterais pas en aveugle dans une intrigue mystérieuse; mais d'une autre part non plus vous ne pouvez espérer que je vous dise tout, que je me mette à votre discrétion, cela serait-il juste, je vous le demande?
— Non, monsieur, je sais qu'il est des choses que vous devez me taire ; je place dans cette catégorie tout ce qui concerne l'existence de mademoiselle Lander, et dans l'autre tout ce que vous attendez de moi, et c'est celle-ci que je veux qu'on me dévoile de tous points.
— Vous êtes , monsieur, un homme raisonnable , et du moment que vous-même posez ces limites, je dois les accepter, aussi écoutez bien : Sans vous faire connaître les antécédants de mademoiselle Lander, ses prétentions , que dis-je , ses droits ; je vous apprendrai que son origine est des plus relevées, que son mari peut aspirer à tout et que c'est moi qui dois l'être. Non que ma seule ambition me porte à ce beau mariage, je suis en outre appuyé par la famille véritable de cette noble demoiselle ; les parents seront charmés de notre union, car jusqu'à ce moment leur
inquiétude sera extrême, mais je ne peux user de violence, il faut que je plaise, que mademoiselle Lander consente à m'épouser...
— Et si elle ne le faisait pas, demanda Thadéo avec simple curiosité.
— Alors elle mourrait... car tout autre époux lui est interdit; vous frémissez, hélas! est-ce ma faute? Telle est la politique humaine, que mademoiselle Lander me choisisse pour mari , dès lors sa vie est heureuse et passée au milieu des plaisirs et de la puissance, parce qu'alors on ne la redoutera plus ; si au contraire follement éprise de n'importe qui elle me refuse et porte ailleurs sa main, soudain tout sera bon pour se défaire d'elle, poison, poignard, lacet, incendie, noyade, que vousdirai-je? elle portera la ruine et la mort à son autre époux... Maintenant vous gardez le silence, vous comprenez l'importance du cas, et devinez sans que je vous le confie , qu'un grand secret d'Etat est caché là-dessous.
— Oui , fut-il répondu, je le vois facilement ,
mais quel sera mon rôle dans cette péripétie périlleuse?
— Il consistera à veiller autour de la jeune fille; à écarter, dans son intérêt autant que dans le mien , tout amant redoutable ; à lui parler de moi , à lui conter, en ayant l'air de trahir ma confiance, que je ne suis pas ce que je parais , mais un très grand seigneur et peut-être plus encore : à lui prouver que je l'aime, à l'engager à m'aimer aussi, enfin à tenter toutes les voies possibles pour qu'elle ne m'échappe pas et pour que son avenir ne lui devienne pas funeste; ceci sera votre œuvre, en voici maintenant la récompense. Demain matin, pour vous lier sans retour, vous accepterez une somme de cent mille francs à compte sur les cent mille écus ; si mademoiselle Lander m'échappe sans qu'il \ ait de votre faute, cette somme vous appartiendra définitivement en récompense des bons et loyaux services que vous m'aurez rendus. Si la victoire me vient, deux autres cent mille francs vuus prouveront ma gratitude, vous aurez en outre on hôtel meublé, un titre féodal , une charge éminente dans une
cour et une décoration imposante. Convenez à votre tour que si je demande des services je sais aussi les payer convenablement? voilà tout, maintenant acceptez ou refusez ; mais avant de séparer votre cause de la mienne, songez que je vous en ait beaucoup trop dit pour n'être pas inquiété de votre refus.
Un homme moins habile que don Thadéo aurait compris la menace cachée sous la forme de cette fin de phrase ; lui qui avait profité de la longue allocution de son interlocuteur pour se conseiller à soi ce qu'il devrait faire , se trouva pleinement déterminé, lorsquecelui-làeutachevé. Aussi sans tergiverser, il lui prit les mains dans les siennes , les serra fortement et le regardant franchement en face, lui dit :
— Oui , je suis à vous , et j'y suis au moins autant pour arracher une jeune fille à une mort affreuse, que pour sauver ma vie et me rendre riche et heureux. Je crois à vos paroles , je vois quel péril court cette belle enfant, d'une part, et quel magnifique avenir lui est réservé de l'autre: tout cela me décide, aussi je vous jure que je ne
me séparerai de vous, que lorsque je verrai un heureux mariage changer en vie tranquille et pieuse sa présente obscurité... j'ajouterai franchement, que la perspective gracieuse que je vois luire pour la mienne, entre aussi en compte dans ma ferme détermination.
— A la bonne heure ! voilà parler, non en héros des romans français de Florian , mais en homme du jour , répondit Francis avec une satisfaction marquée : je vous voyais d'abord tant de chevalerie dans vos motifs déterminant, que j'en étiiis lâché; oui, vous faites bien, c'est le bon parti que vous prenez, et je comprends bien un dévouement dont l'intérêt personnel est la première base.
— Oh! croyez aussi que celui de cette demoiselle, que le vôtre... j'accepte vos offres en entier, et dans quel genre sera la charge que vous me promettez.
— Vous aurez à choisir entre celles, de la cour, de l'épée, de la robe et même de l'église; je disposerai assurément de riches canonicats catho-
liques, luthériens, grecs; n'importe, un homme d'esprit à une table bien servie ne refuse aucun des meilleurs morceaux.
— Même au hasard d'un peu d'indigestion.
A ces derniers mots que l'Espagnol prononça en avide des avantages à venir et de la forme obséquieuse que prit tout sa personne , Francis Norai lui sourit superbement, lui frappa sur l'épaule avec une familiarité hautaine • puis lui expliqua mieux encore ses projets, et enfin très assuré de s'être attaché un second , habile , courageux , soumis et utile , il demanda un second bol , et tous deux achevèrent de passer en pleine gaité le reste de l'après-dînée.
Scènes obligées jouées en un Cabinet de lecture.
La police est l'ennemie naturelle des cabinets de lecture et l'amour est leur ami dévoué.
RECUEIL DE MAXIMES
Pendant que cet accord était conclu au café Gaulois, d'autres événements avaient lieu au cabinet de lecture. D'abord, l'anxiété inspirée à Mélicerte, à Paméla et peut-être à mademoiselle Lander, par la crainte d'un duel cru inévitable , fut mise un peu en oubli à la vue d'un monsieur bien couvert ; vêtu de noir, à la physionomie
froide, vaniteuse et sévère: deux hommes de mauvaise mine, parés ou plutôt salis par d'énormes favoris, l'accompagnaient; ils tenaient en mains un bâton énorme, arme qu'à leur physionomie ou jugeait n'être pas toujours oisive entre leurs mains.
Ce personnage important, à la manière humblement respectueuse qu'employèrent à le recevoir et à le complimenter, ia tante et la nièce, n'était néanmoins qu'un simple commissaire de police avec deux agents subalterues, exécuteurs de ses volontés. L'année 4829 était une époque d'épreuve , de troubles et de menaces d'orages ; la mauvaise destinée de la couronne et de la France, avait amené aux affaires des hommes pleins d'honneur et de probité, mais antipathiques aux masses , au commerce , à la bourgeoisie, aux artistes et surtout aux hommes de lettres.
Leur apparition parut menaçante pour quiconque aimait la Révolution française ; on ne douta pas que leur entrée au ministère n'amenât des projets hostiles contre l'ordre des choses qu'on voulait maintenir: aussi dès ce moment ce
que l'on appelait les libéraux depuis vingt ans , et qui à peu près de quelques cœurs honnêtes et égarés, ne comprenaient que des ennemis de la famille royale, et conséquemment du pays , se rassemblèrent en foyer de conspiration plus actif, et se ralliant, cette fois du moins, dans les chefs achetez ou séduits, au parti orléaniste, se mirent à préparer la catastrophe des trois journées de juillet 4 850.
La multitude de pamphlets, de libelles mensongers, de brochures calomniatrices, ne fit ques'accroite. La Direction delà librairie débordée fit un appel à la préfecture de police, et celleci, prudemment, redoubla de surveillance. Or dans cette situation les premiers lieux à suspecter cl à redouter même, furent naturellement les cabinels de lecture, foyers volcaniques où l'on venait lire les actes d'accusation dressés contre les ministres et contre le roi ; c'était dans ces établissements. que les faibles se nourrissant de brochures envenimées , s'exaspéraient et appelaient hautement la guerre civile.
De son côté, la police ne demeura pas oisive,
ses espions , ses émissaires , ou en secret ou ouvertement inspectaient, sondaient, visitaient les lieux ouverts aux journaux et aux écrits incendiaires. Des descentes fréquentes, des recherches actives avaient lieu; on se combattait des deux parts, les propriétaires cachaient aux inconnus les bons livres (les plus séditieux), lescarricatures offensives au gouvernement, pour ne les confier qu'aux abonnés éprouvés, qui sont fort friands de cette méchante pâture.
Dans chaque cabinet il y avait, des tablettes cachées ou on recelait ces brandons de discorde, ces mensonges criminels dont la passion faisait des actes d'accusation remplis de vérité; on en dérobait la connaissance aux séides, aux suspects, aux mouchards surtout, et sous ce titre flétrissant on englobait presque toujours les fidèles sujets du roi, les royalistes amis de la France, et qui , par un zélé que l'opinion de la multitude réprouvait, auraient peut-être, sans hésitation, dénoncé ces coupables, dans le but d'en diminuer le nombre et d'en amoindrir l'effet.
Mademoiselle Mélicerte était trop complète-
ment dame d'un cabinet de lecture, elle tenait trop à l'augmentation de son lucre, de quelque manière qu'il lui vint, pour refuser aux colporteurs connus, aux commis de librairie, l'achat de certains ouvrages lus avec avidité et dont i'usance rapide était payée au poids de for. Il y avait dans un cabinet obscur de son appartement privé une case remplie des brochures des Guizot, des Carrel, des autres séditieux.
On ne les communiquait qu'à bon escient, et souvent qui s'avisait de les demander recevait en réponse une bourrée deMélicerte, bourrée d'indignation : était-ce à elle, bonne royaliste, à laquelle il fallait s'adresser pour obtenir en communication ces écrits si misérables et si odieux; elle nourrirait la révolte en l'alimentant par des livres coupables? non sans doute cela n'était pas.
Son éloquence de soumission redoublait de véhémence, remarquait-on, chaque fois que pareille requête lui était adressée en présence du vicomte de Crostillac : celui-ci était si sincèrement partisan de l'ancien régime, que l'esprit
de parti, qui ne raisonne pas, avait fait de lui l'agent perpétuel de surveillance de la préfecture de police dans cet établissement; aussi, pendant qu'il était là, nulle gazette ou feuille clandestine , nulle caricature piquante n'étaient apportées; on faisait passer l'adepte mystérieusement dans un second salon, et pendant tout le temps qu'il y demeurait, la surveillance active de Tony, le petit commis de la tante et delà nièce, annonçait beaucoup plus que toute autre chose le flagrant délit du moment.
D'après celte longue et nécessaire explication, on croira sans peine qu'à la vue du commissaire et de ses deux agents, qui tous les trois suintaient la police de toutes parts, madame Mélicerte, et mademoiselle Paméla particulièrement, durent ressentir cette épouvante qu'un homme du pouvoir fait toujours naître au cœur de ceux ou de celles coupables volontairement.
Plus on était en vraie contravention en ce lieu contre l'autorité souveraine, plus on essaya par des bassesses combinées et multipliées à se donner un air d'innocence et à tromper l'ennemi.
Ce fut donc avec une sorte de joie égarée, avec un respect saturé d'amour charnel, que la massive dame du cabinet de lecture accueillit ceux qui la faisaient trembler; ellcentonna son panégyrique particulier, jura de son amour du roi, de sa vénération des ordonnances ministérielles et de sa détermination, grâce au ciel bien arrêtée, de n'être jamais en contravention euvers les lois et règlements de la police.
— Tout cela est bel et bon, répondit avec froideur le commissaire, mais hier encore, dans la seconde salle de votre établissement, vous avez donné en lecture ces trois ouvrages et livré à la curiosité criminelle de deux amateurs des caricatures séditieuses.
C'était trop vrai pour que Mélicerte ne criât pas à la calomnie. Elle jura ses grands dieux et par son honneur, serment scabreux; qu'elle était en ceci sous le poids d'une dénonciation coupable ; que les rapporteurs de ce délit étaient eux des menteurs infâmes et que, forte de son innocence, elle les déliait au jugement de U iou
En parlant ainsi, son fier et ferme regard tentait de foudroyer rimpassible vicomte de Crostillac, qui se tenait d'autant plus tranquille que, très capable de s'indigner contre les ennemis de l'autel et du trône, que très coutumier de leur faire du mal en les signalant avec imprudence, n'importe devant qui, il avait au fond trop de délicatesse pour jouer sciemment le rôle d ospion.
Toutefois il était vrai que la lumière fournie à l'autorité provenait de son irréflexion. Au café Valois où il se rendait exactement à sept heures du soir pour y passer la soirée avec de purs royalistes, il rencontrait chaque jour un ancien émigré, chevalier de Saint-Louis, ami du trône et de la religion, ferme sur les principes, n'acceptant aucun altermoiement et le plus ennemi qu'on trouvât des idées libérales.
C'était à lui que le vicomte, dans les épanchements de l'amitié, avait conté le manège de la dame du cabinet de lecture, s'irritant contre le double jeu qu'elle jouait. Or, l'ancien émigré, le chevalier de Saint-Louis, l'ennemi juré
des idées nouvelles était uue mouche habile à tirer les vers du nez des gobe-mouches à sentiment.
Mais le vicomte en épanchant son ire loyale n'avait conté que ce qu'il savait. Incapable de ruser, il ignorait où Mélicerte cachait ses œuvres séditieuses, et en conséquence la police ne le savait pas non plus. Loin de s'arrêter aux protestations véhémentes de la tante, renforcées de celles de la nièce, le commissaire et ses seconds se mirent à chercher dans les deux salons de lecture avec une sagacité persistante qui annonçait à tous leur grande habitude de cette sorte de travail.
Les meubles furent vérifiés et renversés; on sonda les lambris, les plafonds, les murailles; on n'oublia pas les feuilles du parquet en bois qu'on tenta de soulever; les volumes, les tas de journaux, rien ne put échapper à la vigilance de ces trois hommes, qui semblaient faire leur métier par goût et du moins avec un vrai plaisir; mais circonscrits dans ces deux chambres, se trompant sur l'usage qu'on pouvait faire de la
soupente et de la cuisine, mal renseignés en cette partie, les agents de la police crurent que Mélicerte, sa nièce et leur bonne couchaient là, et ne s'enquêtèrent pas du reste de leur logement : la tournure élégante et noble de mademoiselle Lander aida à les tromper, ils la prirent pour une voisine qui venait lire ou attendre un amant aimé.
Un nouvel incident assez commun dans ce genre de négoce attirant leur curiosité maligne, les occupa assez pour les détourner de leur but certain ; ils avançaient dans leur recherche sans avoir encore trouvé des brochures repréhensibles ou des caricatures séditieuses, lorsque la porte extérieure fut ouverte violemment et une femme entre deux âges s'élança de la rue dans le premier salon.
. Vêtue en grosse madame de la halle, parée d'un embonpoint volumineux, vêtue non sans richesse, quoique sans goût ou élégance; elle avait l'œil ardent, les joues enflammées et par fois sillonnées de larmes. Paraissant sans dire gare, elle se précipita vers le bureau, et me-iant
les poings sur les hanches, elle s'écria impétueusement :
— Voici de belles affaires, madame Trognon, dame Gigogne, empoisonneuse patentée du quartier; n'avez-vouspasde honte, aûndegagner un argent mal acquis, de corrompre des filles innocentes et de les pousser à leur perdition. Tredame, je ne suis pas d'humeur de souffrir cette coquinerie, et je viens ici pour t'en punir.
— Qu'est-ce, madame Corbetton? répondit majestueusement Mélicerte, en tâchant de prendre l'air d'une grande dame outragée, nous ne sommes ici ni à la halle ni à la poissonnerie, et je vous conseille de respecter la paix de mon établissement.
— Moi te respecter, loueuse de mauvais livres! toi qui perds peu ou prou toutes les jeunesses du quartier, penses-tu que ma fille unique, ma Lien-aimée Armêli aura pris la volée comme un jeune hanneton sans qu'il t'en coûte quelque chose. Oui, jour de Dieu! cette enfant si douce, si innocente est partie ce matin a\ec un
gredin; sans donte elle a foulé aux pieds son honneur et le nôtre, et cela égarée par tes livres maudits.
— Par mes livres, vraiment,, et où en trouvet-on de meilleurs, n'ai-je pas dans ma bibliothèque conséquente un choix des meilleures nouveautés
— Oui, par ma fine, répliqua la dame de la halle exaspérée, de la belle ouvrage que ce tas de friperies au moyen desquelles on tourne la tête aux filles et on les livre à des galants. N'estce pas depuis que madame Mitoullier s'est abonnée ici qu'elle a donné tant de désagréments à son mari, qui ne peut plus mettre son chapeau sur la tête: la jeune Gothon Quoliquet n'a-t-elle pas avoué que si elle a mal tourné, elle le doit à une certaine Leiiha et autre zéroi- ,nes de contrebande. N'ai-je pas trouvé sur le lit de ma fille ce matin ces deux romans écrits par deux coquines qui s'appellent femmes de lettres? ce sont ces lectures mauvaises qui pervertissent les griseties, les femmes d'ouvriers et qui font de nos enfants des marlous et des mi
sérables.... mais, patience, je suis ici pour te punir, et je te punirai, coquine.
A ce dernier mot, la marchande de marée, car madame Corbetton comptait au nombre des négociantes de la poissonnerie, faisant un demitour à gauche, s'élança, les doigts crochus en l'air, vers la dame du cabinet de lecture, stupéfaite d'une pareille attaque, surtout tentée en un tel moment; mais, depuis un peu de temps, les spectateurs avaient prévu son acte hostile. Les deux hommes de la police, suspendant leurs recherches, s'étaient rapprochés d'elle et, aidés d'un voisin de bonne volonté, on l'arrêta dans son élan, et ce très à l'avantage de Mélicerte.
La rage de la mère abandonnée par sa fille redoubla lorsqu'elle se vit contenue ainsi ; elle se mit à vociférer, à se débattre, et la violence de ses mouvements devint telle, que peut-être aurait-elle échappé aux bras des trois hommes, lorsque spontanément sa pétulance se calma, les tons aigus de sa voix expirèrent et une frayeur respectueuse prit la place de son emportement :
la seule vue du commissaire de police qui venait de revêtir son écharpe produisit cet effet.
Dès leur enfance, les dames des halles, malgré la violence de leur caractère, sont accoutumées par leurs respectables parents à craindre Un peu plus que Dieu, et assurément beaucoup plus que le diable, tout commissaire, tout agent de l'autorité revêtu des insignes de ses fonctions. La femme Corbetton était trop accoutumée à ployer devant de tels personnages pour, en cette circonstance même, ne pas céder à l'ascendant de l'homme public ceint de son écharpe.
— Votre servante , mon brave Monsieur le commissaire, se mit-elle à dire avec unecâlinerie de tigresse effrayée ; je ne fais pas de tapage au moins-, je respecte la loi ; aussi permettrez-vous que je fasse, en toute douceur, prendre un potage cul sur tête, dans le ruisseau voisin , à cette empoisonneuse de jeunesse, à cette vendeuse et loueuse de mauvais livres dignes du feu.... Ma pauvre Armélie, ma fille, bien née, est partie tout à l'heure avec un lion de notre quartier, vraie barbe de bouc, drôle achevé, quoique en-
fant de bonne mère. N'est-ce pas , mon bon monsieur le commissaire, qu'elle est dans son tort, et que moi j'ai raison ?
L'homme envoyé là du quai des Orfèvres , prenant sa physionomie solennelle, répondit négativement à madame Corbelton; lui disant que nul ne peut se faire justice soi-même, et que, pourvu que la dame du cabinet n'eût loué aucun des livres mis à l'index , tous ceux de sa boutique étaient sensés honnêtes et sans reproches.
11 fallut du temps, des paroles nombreuses, et se résoudre à en dire de plus nombreuses encore, avant que cette mère affligée comprit que Ton peut fournir publiquement et en pleine sécurité, appuyés en outre de l'assistance du pouvoir souverain, cette multitude d'œuvres pervertissantes où l'on nie la sainteté du mariage; où l'on sape toutes les lois de la vertu, de la morale et de la naissance; productions infernales, écrites la plupart par des femmes criminelles, perverses, libertines, ayant toute honte bue, qui, saturées de l'adultère, en font leur maxime favorite, qui
n'écrivent que pour exciter les passions, que pour les justifier toutes.
Malgré son désespoir et sa conviction intime, la pauvre mère abandonnée et dont la lecture de tant d'auteurs coupables avait perverti la fille, dut faire prompte retraite, sous peine d'aller en prison, car, par son attaque inconstitutionnelle, elle portait atteinte à la liberté du commerce; ce fut ce que lui dit énergiquement un spéculateur présent; il avait ouvert deUx maisons de prostitution, une de prêt; il fabriquait d'obscènes instruments de débaucbe, aussi s'empressa-t-il de prendre la défense de Mélicerte, que soutint aussi le commissaire, qui eut peur de s'attirer, en agissant en faveur de la pauvre mère, le corps égoïste et impitoyable dans son amour du gain des boutiquiers de Paris. Cette scène et la nécessité d'emmener madame Corbetton firent cesser la recherche, et Mélicerte sortit triomphante de ce double péril.
Les projets de mariage.
Déûons-noas de tout hymen que la sottise et la haine veulent nouer et de ceux dont la richesse fait toute la convenance.
RECCEIL DE MAXIMES.
La dame du cabinet de lecture était à peine remise de sa double émotion, et les périls personnels qu'elle et son établissement avaient courus l'occupaient encore tant, qu'elle ne voyant qu'eux, oubliait tout le reste, lorsque la porte de la rue fut ouverte de nouveau et aussi brusquement que tout à l'heure, et une femme a la
parure également populaire entra avec rapidité. A sa vue, c'était d'ailleurs une inconnue, Mélicerte frémit dans tous ses membres, et ne préjugeant que traverses nouvelles, elle s'imagina que celle-ci allait lui faire une scène pareille à celle que la marchande de marée lui avait adressée.
Elle tressaillit donc et son regard était inquiet; ce sentiment pénible dura peu : l'étrangère, sans rien dire, la salua d'abord, puis une seconde fois, puis une troisième fois et toujours comme quelqu'un fait lorsqu'il a besoin de nous; Mélicerte devina ceci, soudain rassemblant son courage et se raccrochant à son orgueil, elle se pinça les lèvres, et demi-hautaine et demi-polie, demanda ce qu'on lui voulait.
— La faveur, Madame, lui fut-il répondu, de vous parler à l'écart : je suis mère de famille et à ce titre j'ai droit à votre pitié.
A ces mots qui vinrent la tourmenter vaguement, elle se donna l'expression d'une femme ennuyée et en hâte d'en finir avec qui la dé-
range, salua légèrement, no dit mot, passa la première clans le second salon vide de lecteurs et alors fit signe à l'inconnue de l'y suivre', et puis ayant fermé, non le battant, mais une portière en vieille tapisserie qui servait pendant Phiver à clore cette chambre et qui en toute autre saison la changeait en cabinet secret et de conférence.
Ce soin majeur annonçait l'agitation de Mélicerle; celle qui la suivait en fut charmée et, plus rassurée alors, elle tomba moins qu'elle ne s'assit sur la chaise la plus proche et là, se mettant à pleurer abondamment, elle dit :
— Ah! madame! c'est un bien vif chagrin que d'être la mère d'un beau homme.
— Vous dites? demanda Mélicerte, passablement étonnée de cette conversation.
— Je suis la mère, vous dis-je! fut-il répondu ; la mère du superbe et de l'intrépide Alessandre Grisbardon; c'est un heureux gaillard que ce polisson, je vous assure; son père gagne gros ; nous avons du quibus . et certes
après nous, il pourra vivre de ses rentes; il le pourrait déjà et même se faufiler parmi les nobles; car ce n'est point par vanité, c'est un bel enfant qui a de l'esprit comme l'Alcoran ; des manières de pape , et qui est brave , brave ! comme fut Napoléon! Eh bien! c'est ce courage qui me fera mourir de douleur.
— En vérité, dit avec ironie Mélicerte, qui comme les Françaises ne pouvait s'empêcher de mésestimer un poltron.
— Je vous le répèle, c'est un hercute, un téméraire garçon; je sais tout ce qu'il a fait, tout ce qu'ii veut faire, et c'est par pitié pour les arpwns qui ont osé lui tenir tète, que je viens vous trouver afin qu'ensemble nous accommodions cette affaire; parlons peu. mais parions bien, comme dit mon z époux
Madame Grisbardon allait poursuivre , mais Mélicerte qui avait été témoin de la lâcheté du fils de cette honnête femme , surprise de son langage si différent de la réalite, se senti! saisie de la curiosité d'apprendre sous quel jour avan-
tageux pour lui le jeune lion subalterne avait placé son rôle peu brillant. En conséquence elle n'hésita pas à interrompre cette mère, et à feindre d'ignorer ce qui s'était passé tantôt chez elle; à l'entendre, elle venait de rentrer d'une course fatigante qui l'avait retenue depuis la première matinée.
— Figurez-vous, madame, que c'est un ours pour la bravoure , que ce lion , repartit l'interpellée; il fait trembler tout son quartier, et il me dit même que tous les ofliciers de la garde royale le saluent les premiers lorsqu'il vient à passer; c'est à un tel point de courage, que dans notre rue, on s'étonne qu'au lieu de l'appeler Alexandre , nous ne lui ayons pas donné le nom de César. . . Ce sont des petites gens qui disent cela, comme s il était plus honorable à notre héritier , de porter le nom d'un chien en place de celui d'un chrétien. 11 est vrai qu'ils disent qu'il y a eu jadis à Roume , un pape de ce nom, qui avait fait la guerre à beaucoup de monde ; quoiqu il en soit , ce matin mon Aiessandre étant cbez-vous , ici , et de mauvaise hu
meur, a distribué des torgnoles et des calottes en veux-tu? en voilà! à un grand rougeaud qui en pince ici de l'écriture ; de plus il veut le tuer , et afin d'empêcher ce malheur, son père vient de renfermer dans notre mansarde , et moi je suis venue proposer au battu, de payer les cataplas et le droguiste , pour peu qu'il ne veuille point faire sa plainte.
— Et personne de la part de ce monsieur, n'est encore venu trouver votre fils.
— Eh ! mon Dieu , pourquoi faire ? Alessandre le mangerait à la croque-au-sel-, c'est un tonnerre de Dieu, je vous le répète, quand il est furieux.
— Je n'en doute pas, Madame, repartit Mélicerte qui commençait à se rassurer sur les chances du combat, pui que M. Francis n'y avait pas donné de suites; très rassurée 'également que de sa part Alexandre se garderail bien de troubler la paix publique, lui un jour de Tan , si curieux de la conserver.
La dame du cabinet de lecture, croyant que la tendre mère n'avait plus rien à lui dire se dis-
posait à la faire sortir par l'issue qui de pelle pièce s'ouvrait sous l'allée de la porte de la maison, lorsque madame Grisbardon, reprenant la parole, lui dit encore ceci :
— Oui , tâchez Madame , de câliner !e Incita , il ne faut pas qu'il renonce à votre établissement; quant à mon Alessandre , non-seulement il ne vous quittera pas , mais encore si vous vouliez vous entendre avec moi , vous vous allieriez à notre famille. Nous ne sommes pas de petites gens , croyez-le bien ; je suis la fille d'un gros marchand de tripes dont le grand oncle a été prêtre capucin ; j'ai apporté une grosse adot à mon époux; soixante mille livres : Cadet, c'est monseu Grisbardon , que j'appelle de ce petit nom de chaterie ; Cadet est aussi bien apparenté; sa tante a épousé un commis au Mont-de-Piété ; sa propre sœur est unie à un épicier de la rue Quincampoix; ils n'ont que onze enfants maladifs, ; notre Alessandre , s'ils meurent , sera plus ortuné qu'un rnylord. Cadet assurera à son fils, deux cent cinquante mille francs; Rosette qui \eut qu'on l'appelle Tespecore , ce qui est dit-
elle un beau nom ; Rosette ma fille aura cinquante mille écus . et nous ne l'unirons qu'à un huissier ou à un entrepreneur, maître paveur ou marbrier; enfin, notre allégresse serait injlammable , si vous nous accordiez la main de votre nièce pour ce courageux mauvais sujet.
Assurément Mélicerte était à mille lieues de la pensée d'un tel mariage, ne devinant pas que la seule frayeur d'Alexandre avait machiné cette demande, au moyen de laquelle il espérait désarmer son ennemi : aussi fut-elle étonnée d'abord, et puis ensuite charmée. Sans s'arrêter à la cause de la rixe de tantôt, qui était venue non de l'amour du jeune homme envers sa nièce , mais bien de ce qu'il avait cherché à plaire à mademoiselle Lander, elle saisit la balle au bond, et ne croyant pas trouver un plus riche parti pour Paméla , elle se hâta de répondre :
— Vous m'honorez trop, madame Grisbardon, ainsi que ma chère enfant, par la proposition flatteuse que vous nous faites, pour que je ne vous ouvre pas mon cœur entier. D'abord je ne vous cacherai pas non plus que cette folle
lille en tient pour votre aimable Alexandre; elle ne voit que lui quand il est là, et ne me parle que de lui pendant son absence.
— Oh! le coquin 1 il n'en fait pas d'autres; c'est un brise-cœur, un gobe-tout!
— Voici en outre mes intentions pécuniaires : comme il est bon qu'un jeune ménage ne soit pas sans rien faire, je céderai, en cas de mariage, mon cabinet de lecture bien achalandé, le premier de tous ces quartiers, et d'un rapport bénéficiaire de deux cents francs par mois, au moins; j'y ajouterai deux mille francs de rente, et à ma mort... si je ne me remarie pas, ma nièce héritera de quatre autres mille livres annuels; enfin il y a telle personne qui aime Paméla, et qui assurément augmentera sa do!.
— Est-ce un monsieur? demanda honteuse ment une mère, honnête au fond, bien que ridicule à la surface.
— Non, certes; c'est une femme, une de nos amies, et je ne doute pas qu'elle ne nous montre son amitié en ce pareil moment.
— Tope ! et à la bonne flanquette, s'écria joyeusement madame Grisbardou en faisant claquer sa main droite dans la main gauche de Mélicerte; est une caponne qui s'en dédira : chose acceptée et chose conclue. Allons, par ce mariage, je rétablis la paix dans vingt ménages, et je fais pleurer cinquante donzelles des plus cossues des alentours. Au demeurant, j'ai hâte d'aller porter cette bonne nouvelle à notre drôle ; et mon impatience est telle que je vais me mettre à haller sans auparavant me retenir à embrasser ma belle-fille... Au prochain revoir, ma commère !
« — Je vous en dis autant, Madame.
Et là-dessus les deux femmes s'embrassent, se félicitent mutuellement; et peu après la mère d'Alexandre s'évade, ai-je dit, par une sortie qui du salon va à l'extérieur.
A peine la dame du cabinet de lecture se trouva-t-elle toute seule que, moins satisfaite qu'auparavant, elle se mit à réfléchir sur la besogne rapide qu'elle venait de faire, et n'osa presque point s'eu avouer le motif caché, j'ai
dit que la sensible Mélicerte aimait le bel Espagnol : en conséquence, elle jalousait sa... nièce; et, bien que celle-ci parût écouter avec plaisir les galanteries d'AIcymedon, elle ne cessait de se méfier de quelque dessous de carte. Dans cette situation, éloigner Paméla en la mariant richement, et à un bel être, c'était un véritable coup de parti; c'était la rendre heureuse malgré elle et lui fermer victorieusement tout retour à venir vers celui que la dame tenait tant à garder pour elle-même.
Toutefois, en s'engageant pour elle et pour l'autre, ne dépassait-elle pas son pouvoir? Si Paméla, au lieu d'aimer Thadéo, chérissait Alcymedon, qui visiblement brûlait pour elle, consentirait-elle à donner la main, le cœur et tout le reste, à celui qui ne lui était rien? En outre, quelle serait la colère du peintre, du grand artiste? demeurerait-il tranquille? ne se porterail-il pas à quelque extrémité fâcheuse?
— N'importe, se disait Mélicerte, poussons à l'œuvre ;, ceci dessinera ma position et forcera mon bel Andaloux à se prononcer. Toute femme
amoureuse a perdu la tête, surtout lorsque, parvenue à quarante ans presque, elle arrive à la décrépitude , à cet âge où elle entre dans cette vieillesse dont l'automne a commencé vers trente ans. Celle-ci, aveuglée par sa passion, ne voyait qu'elle-même, s'y complaisait, s'y berçait, s'y maintenait avec fureur; et pourvu que Paméla ne lui fût plus une pierre d'achoppement, elle trouvait tout le reste facile, et ne doutait pas de mener à bien cette intrigue , dans laquelle elle se lançait si audacieusement.
Etonnée de la longue absence de Thadéo, et afin de le séduire mieux, elle monta chez elle et y revêtit sa parure des grandes occasions : une robe jaune, un chale rouge et un chapeau grosbleu avec des plumes serin : véritable costume de revendeuse à la toilette endimanchée, et dont pourtant elle attendait un brillant résultat.
Une querelle d'Allemand;
Dès que l'égoïsme est attaqué, il met mort toute qualité honnête.
RECUEIL DE MAXIMES
Je le dis à regret, mais en moi la vérité l'emporte sur mon respect voué dès mon jeune âge au beau sexe ; toute femme sincèrement amoureuse est un monstre d'égoïsme et d'insensibilité; elle ne voit en rien l'avantage d'autrui : le sien seul la touche ; elle oublie les services rendus, le dévoûment complet, les sacrifices sans
nombre; elle n'a gratitude de rien, et ne récompensera personne, tant le besoin irrésistible de sa propre satisfaction la pousse, l'isole et la sépare de tout ce qu'elle a de plus cher.
Si une femme agit ainsi lorsqu'elle est en présence de ceux auxquels , en toute autre circonstance, on la verrait s'immoler elle-même, et que maintenant elle abandonne à sa passion; il devenait plus simple que dans cette circonstance l'ingrate dame du cabinet de lecture ne se ressouvînt plus que dans ce moment Alcymedon, l'amant de sa nièce et le vénérable margtiillier, le sieur ïalperdier, maître tapissier en retraite, étaient sortis ensemble dans le but de lui conserver deux abonnés.
Elle avait perdu de vue leur mission diplomatique et secrète, surtout ne s'apercevant à cette heure que de l'absence du seul homme pour qui son cœur battit, en ne voyant pas à sa place accoutumée Thadéo l'Espagnol; où pouvait-il être? par quel motif s'attardait-il ainsi? aurait-il sérieusement secondé M. Francis dans un combat dangereux? Faudrait il qu'il se ca-
chat, qu'il s'exilât?... Ah! ce serait commencer une vie de tortures et de larmes! Aurait-elle fait pour autre que lui sa parure triomphante, qui déjà lui devenait embarrassante dès que lui ne serait plus là pour la regarder.
Depuis donc sa rentrée, ses yeux s'attachaient obstinément sur le vitrage de la porte extérieure par où elle attendait l'ami cher à son cœur : vainement la coquetterie ingénue de Paméla cherchait à l'agacer, elle ne répondait rien, demeurant immobile et préoccupée. Mademoiselle Lancier serait peut-être parvenue à la distraire momentanément par l'ascendant pris sur elle; mais l'orpheline depuis le.moment où l'on avait contenu la colère de la mère d'une fugitive avait pris prétexte du mal que cet événement lui causait pour obtenir sa retraite momentanée. Rentrée dans sa chambre, elle aussi rêvait du bel Espagnol, sans mieux comprendre pourquoi au lieu de revenir au cabinet de lecture, il prolongeait son absence.
Seule des trois associées, Paméla. malgré la tendre disposition de son àme, était loin de s'a-
bandonner à la mélancolie , l'amour au lieu de l'attrisler, la porlait à la joie et à la dissipation. Assise à l'extrémité du trône à trois fauteuils où Félicité et Mélicerte partageaient l'empire avec elle, on la voyait cherchant à captiver les hommages et à soumettre le concours des lecteurs au pouvoir de ses charmes. Jeunes et vieux, tous lui semblaient de bonne prise; et, certes, qui l'aurait alors examinée , ne se serait pas douté qu'elle accordât à quelqu'un une préférence marquée.
Sur ces entrefaites , les yeux de Mélicerte si fixement attachés sur le même point, découvrirent en dehors de la devanture, Alcimedon et le vieux Talperdier, tous deux marchant du même pas sans se devancer, chacun fronçant le sourcil et gardant un profond silence , peu pressés de se produire et assurément porteurs d'une nouvelle fâcheuse. Aussitôt que la dame les eût aperçus, elle s'attendit à une mauvaise nouvelle. Quoi ! pendant qu'avec la mère du bel Alexandre, elle aurait arrêté un hymen pour ce pauvre
jeune homme, terail-ii lui-même tombé sous la main du terrible étranger.
Cette conjecture se changea en elle si rapidement en chose certaine et foudroyante, que lorsque Talperdier, d'un ton solennel, lui eût demandé la faveur de l'entretenir en secret avec son collègue; elle, anéantie, ne douta pas que Ton ne vînt lui annoncer la mort du jeune homme.
En conséquence, sans faire à sa nièce le moindre signe pour lui intimer de les suivre, elle quitta le bureau, salua gravement les habitués et se rendit mélancoliquement dans le deuxième salon , vide encore de lecteurs, qui ne se remplissait d'ordinaire que vers le soir. Tous les trois entrèrent , Talperdier dont la galanterie avait charmé le troisième arrondissement lors du Directoire, lui présenta d'abord un fauteuil, et l'ayant contrainte à s'y asseoir, préparatifs dont la solennité lui annonça l'importance de ce qu'elle allait apprendre, il lui dit en baissant les yeux :
— Nous ne doutons pas, monsieur et moi, que vous n'ayez, madame, une urne énergique et à la hauteur des circonstances.
— Oui, sans doute, répondit-elle, préparée à tout, je le suis à ce funeste trépas. Est-il déjà mort ?
— Non, madame, répliqua le même, loin de trépasser, il sera demain rempli de vie, et sa position dans la grande galerie du passage du Caire nous le montre dangereusement posté pour nuire à vos intérêts.
— Comment, dans le passage du Caire; que peut y faire là contre moi M. Grisbardon ?
— Il y a quiproquo, se mit à dire en riant en vrai fou le jeune Alcimedon, ce n'est pas d'Alexandre que nous vous parlons ; il s'agit d'une spéculation malencontreuse d'un Roboarn
. qui fonde une autre Samarie, afin d'empêcher les fidèles daller sacrifier à Jérusalem.
Cette citation si à propos de la Bible sainte manqua pleinement son effet. Mélicerte était médiocrement érudite; aussi, sans s'embarrasser
de montrer son ignorance , elle demanda l'explication de ce point d'histoire.
— Cela signifie, repartit Alcimedon, qu'un spéculateur ennemi vient d'approprier un local dans la grande galerie du passage du Caire, et demain sans retard il y ouvrira un nouveau cabinet de lecture.
— Un cabinet de lecture si proche du mien, s'écria Mélicerte toute interloquée. Quoi! encore un autre, le deuxième en trois mois; n'y a-t-il donc rien à faire dans le commerce que de pareils établissements?... Il ne prospérera pas, c'est impossible; il sera mal logé, la place est indécente, les salles seront sombres et tristes, et puis ces gens-là auront-ils ma grâce, mon expérience... Oh! mais cela est impossible, et c'est en me laissant égorger ainsi que Charles X croit régner... Nous sommes, mes amis, sur un volcan, la banqueroute nationale est inévitable.
— Je pense comme vous, dit Alcimedon, qu'une telle folie amusait, et, à votre place, je ferais de cette usurpation une attaque vigoureuse
contre la légitimité, j'apprendrais au roi s'il doit supporter de tels abus.
Au milieu de sa douleur égoïste, elle se rappela heureusement que si le mariage de Paméla avait lieu, ce ne serait pas sur elle que retomberait le contre-coup de la concurrence. Cette pensée lui devint une iiche de consolation, mais à la fois elle se ressouvint aussi que pour que la chose lut ainsi, il faudrait que rien ne dérangeât le mariage de Paméla et d'Alexandre, lorsque la présence d'Alcimedon y mettrait immanquablement obstacle. Il importait donc de se débarrasser au plus vite de ce jeune homme. En conséquence, elle se résolut à lui chercher querelle, et pour cela se hâta de s'attacher malignement à son dernier propos, et lui repartit avec aigreur :
— Lorsque de concours avec mon inestimable ami M. de Talperdier, j ai voulu, monsieur Alcimedon, vous accorder ma conOance, j'étais loin, bien loin de prévoir qu'au lieu de me servir, ainsi que ma pauvre nièce, vous se-
riez au contraire l'un de nos adversaires les plus acharnés.
— Qui? moi, madame... qui, moi votre ennemi? Est-ce une plaisanterie?
- — Le cœur repousse le badinage lorsque les circonstances sont graves et énergiques, lorsque l'amie est enveloppée d'un voile noir. Mais vous avez toujours manqué de délicatesse, abusé de la faiblesse de deux pauvres femmes qui sont sans guide et sans appui.. Ah ! fi donc, c'est indigne, et dire que nous n'avons pas au moins un chevalier pour vous en demander raison.
En prononçant ces paroles étranges, Mélicerte regardait si fixement M. Talperdier, que ce dernier ne put feindre de ne pas voir la chose. Mais, d'une autre part, quoique fort épris des charmes éprouvés de la dame du cabinet de lecture, son humeur pacifique, maintenue par soixante ans de calme, ne pouvait soudainement se monter à la hauteur des circonstances ; aussi, ne sachant que faire, ayant à la fois fraveur et envie de feindre un acte de bravoure :
— Mademoiselle, se mit-il à dire en bégayant... certainement... tout Français , n'importe le temps... et les principes, ne peut résister... D'un autre côté, M. Alcimedon est attaché à votre famille ; ce n'est pas que je ne sois prêt...
— A recevoir sur le nez des chiquenaudes. m£me en présence de votre Dulcinée duToboso, repartit avec autant de véhémence que de colère l'artiste indigné des procédés de Mélicerte , et comprenant sans pouvoir encore s'en rendre raison que celle-ci ne lui cherchait cette querelle d'Allemand qu'en vertu de quelque calcul ignoble.
— Taisez-vous! vieux Roquenlinl poursuivit-il, si vous ne voulez que je vous mette dix pouces d'épée dans la poitrine; ou plutôt mon cher ami, ouvrez les yeux; voyez que si on me traite ainsi lorsque j'ai tâché de rendre un grand service , on fera pire envers vous lorsqu on ne croira plus avoir besoin de vous pas plus que de moi; mais patience, ceci s'éelaircira et rira bien qui rira le dernier.
Cette vigoureuse allocution accomplie, il ne salua pas Mélicerte, stupéfaite de la manière dont son attaque avait porté, et se hâta de passer dans le premier salon où prenant Paméla à part, il lui conta l'inconcevable algarade dont il venait d'être la victime; lui déclara qu'il n'entendait pas être joué ainsi , et ayant obtenu d'elle un serment d'amour éternel, il se jeta rapidement dans la rue où il se mit à réfléchir touchant tout ceci.
Moins encore que les hommes, les femmes supportent qu'on les découvre; elles pardonneront un vice, un crime même, et jamais la connaissance approfondie de leurs manèges et de leur caractère. Mélicerte, au moment où elle frappait avec tant d'ingratitude sur Alcimedon, ne lui en voulait aucunement; c'était à froid et surtout sans haine qu'elle avait tenté de le bannir, mais dorénavant, l'orgueil blessé et cette humiliation à laquelle il venait de la soumettre, ie lui firent prendre en détestation. Le désir de la vengeance s'alluma rapidement a la suite de l'outrage , et une fureur insensée inspira de
mauvaises pensées à une créature naturellement sans malice et sans fiel; son premier soin fut de voir si elle ne pourrait rien tirer de son vieil adorateur ; elle tarda peu à reconnaître l'impossibilité d'opposer le marguillier de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle dans les débris de la décrépitude, à un jeune homme impétueux, réellement à la fois courngeux et plein de vigueur.
Rendez-vous demandé.
Un amant a bien de la puissance lorsque celle qu'il aime est confiante en sa vertu.
RECUEIL DE MAXIMES
Mélicerte renvoya Talperdier qui ne demandait pas mieux que de retirer son épingle du jeu , ne se souciant même pas de se rencontrer dans le premier instant avec Alcimedon, qui pourrait bien être demeuré dans le premier salon; il s'en alla, non de ce côté, mais par celui de l'allée principale. M.'liccrtc seule se
mit à pleurer amèrement; des passions vindicatives endormies en elle, se réveillèrent spontanément, et chaque de leurs exaltations rendit Alcimedon de plus en plus coupable; il fallait tirer un châtiment de son offense ; elle réfléchit et enfln crut avoir trouvé un moyen qui à la fois lui assurerait un défenseur et contraindrait un amant aimé à répondre aux sentiments que l'on a pour lui.
Après une longue séance au café Gaulois et la nuit étant venue, les nouveaux conjurés après s'être ensemble promenés sur le boulevard se séparèrent jusques au lendemain. Thadéo avait dit qu'il ne rentrerait pas de ce soir au cabinet de lecture; un reste de défiance qui tarda peu à disparaître au vu de sa sincérité , y ramena au contraire Francis, qui y demeura jusques au moment où la règle de la maison évinça nocturnement les habitués.
L'Espagnol avait dit vrai; du repos, de la solitude, lui devenaient nécessaires; la fortune venait de le combler de tant de faveurs d'une manière si inopinée, si complète, qu'il en était
ivre de joie et quil lui fallait se tenir un peu à l'écart pour commander à son imagination et plus à son contentement sans pareil; d'abord il fut longtemps à pouvoir s'accoutumer à sa nouvelle fortune ; à bien admettre la réalité des choses qui le comblaient de joie.
— Ainsi donc, s'écriait-il, tandis qu'il marchait activement dans sa chambre, je vois s'élargir en face de moi cet avenir qui me semblait tellement borné ; ainsi mon instinct est d'accord avec ma prévision, ainsi les folies que j'étais prêt à faire en faveur d'une fille obscure seront les démarches convenables dirigées vers un but honorable autant que doux. J'aimais une fille naturelle, sans parents, sans fortune, mon amour repose aujourd'hui sur une princesse illustre, digne de moi et trop au-dessus de moi... Oh! quant à ceci, la chose n'est guère possible, je domine tant de rangs, il en est si peu qui me dépassent !
Mais cependant, poursuivit-il en donnant un nouveau tour au llux de ses pensées, que sais-je encore d'assuré? Rien... ou presque rien. Qui
est-elle ?a0Ù est sa patrie? quels sont ses droits, ses prétentions? Je l'ignore, et même il parait qu'elle-même est de ce côté aussi peu éclairée que je le suis. Ce ne sera pas elle qui me fera voir dans ces ténèbres... Qui me rendra le service de les éclairer... Qui? toi... toi homme mystérieux, homme de peu malgré tes prétentions colossales... homme sans vertu, sans vraie bravoure, sans générosité... Orgueilleux , avide, égoïste, sans amour, et toutefois demandant tout à cette tendresse... Oui, morbleu! oui ce sera toi, je le jure... toi seul qui me fourniras toutes les clartés dont j'aurai besoin... C'est toi qu'il faut que je circonvienne, que je pénètre, que je devine, que je divulgue; toi mon livre où je déchiffrerai lettre par lettre et mot pour mot un travail assidu, opiniâtre, me serviras seul. Pas de faute, d indiscrétion, à bas l'orgueil, ma dignité, mes vertus peut-être. Enfermons tout, dissimulons tout dans un sage avantage... le sien... Quoi! il faut ou que cet ange tombe au pouvoir d'un tel démon, ou qu'il meure... Alternative horrible, abî;ne qui la menace et dont je l'affranchirai. Nous verrons si des qua-
litéssi brillantes seront odieusement obscurcies, et si un méchant obtiendra la récompense qui n'est due qu'à un dévoùment sans bornes, à un état pareil au tien, et à une vie, je peux dire, sans tache et sans reproche aucun.
La pendule de la chambre de l'Espagnol, sonnant aussitôt que l'horloge de Notre-Dame-de- Bonntf-ïSouvelle, retira don Thadéo de Salvatierra de sa profonde rêverie. Aussitôt il courut vers un modeste secrétaire, l'ouvrit, en tira tout ce qu'il faut pour écrire, et puis traça rapidement les mots suivants :
« Ma belle et noble amie, je ne manque pas a à mes serments lorsque je vous adresse ces « quelques mots. Nos promesses ne peuvent « comprendre que ce que nous connaissons : « des devoirs nouveaux, des situations nouvelles « découlent de tout événement extraordinaire « qui change ou dénature notre position réci- « proque.
« Ce double cas est arrivé.
« Certes, j'ai l'assurance que vous êtes con- « vaincue de mon amour, de mon honneur, et <r j'ose ajouter de ma vertu. Maintenant écou- « tez-moi sans indignation ; répondez-moi avec « cette confiance que je mérite, et ne balancez « pas à m'accorder ce que je vais vous deman- « (1er sous peine de mort, sous peine de mort, « entendez-vous, pour vous qui en êtes menacée, t pour moi qui n'y survivrais point.
t Mademoiselle, persuadez-vous bien que ce « ne sont pas ici des jeux d'enfants.
« il faut que \i vous voie... que je vous voie « seule, et nuitamment, non hors de chez vous; « ce serait nous livrer à vos ennemis devenus « les miens, mais chez vous... oui, dans la mai- « son où vous êtes, et demain, snns faute, à une « heure du matin. Ne vous tourmentez pas des « moyens que je prendrai pour aller à vous : ils « sont déjà pris et immanquables. Partout ail- « leurs on le saurait maintenant. Vous me ré- « pondrez affirmativement, en manifestant de- (f main devant moi le désir d'aller au grand « Opéra . Je ne doute pas de votre acquiescement
« n ma prière, car vous nie jugez cligne de vous.
« Dès cette lettre lue, brûlez-la; et surtout en
« toute chose, n'ayez de confiance qu'en Dieu
« dans le ciel, et qu'en moi sur la terre, où il
« m'a chargé de vous protéger.
« Adieu, adieu. Je ne signe pas : celte écri- « ture n'est pas la mienne , je la contrefais. A « de telles précautions, jugez de l'importance « de la prudence dont nous avons besoin.
« A quoi bon vous en dire davantage , si « vous m'avez compris, cela suffit.... et dans « le cas contraire.... mais, non, vous m'ap- « préciez à ma valeur et vous ne repousserez « pas ma requête.... »
Ici , suivaient les formules d'usage , phrases banales, bonnes néanmoins à conserver dans leur égalité précieuse. On ne sait pas, je l'imagine, tout ce qu'a d'impertinent, de dédaigneux et de repoussant; les mille manières actuelles de clore une lettre ! 11 y a cent ans que si on les eut employées , elles auraient provoqué de grands coups d'épées : qui ne comprend toute la
différence désagréable à qui. on les adresse, les modifications reçues de ceiîe seule formule de maintenant, que voici :
\° Je suis avec considération votre dévoué serviteur.
Je vais la donner avec toutes ses variantes.
A un supérieur très-haut placé.
2° Je suis avec la plus soumise et la plus respectueuse considération , Monseigneur , votre très-humble et très-obéissant serviteur.
A un autre supérieur plus rapproché de soi.
5° Je suis avec une respectueuse considération , Monsieur, etc.
A un égal.
4° Je suis avec considération affectueuse distinguée, etc.
A un supérieur de quelque importance.
5° Je suis avec estime et considération, etc.
Et avec un moindre supérieur.
6° Je suis avec considération, etc.
Enfin , au plus minime.
Je suis, Monsieur, ou même sans Monsieur, et surtout si on supprime la dernière partie de la phrase obligée, dès-lors, plus de serviteur, ni d'équivalent, si bien que le pauvre malheureux à qui ou écrit, ignore si on est envieux de lui ou déterminé à lui rendre service. De telles modifications et trente autres, inventées par l'orgueil pour se grandir, deviennent des impertinences, car elles classent, abaissent ou relèvent à volonté , des hommes auxquels l'ancienne urbanité accordait une pleine légalité par la phrase bannale et sans importance adressée à tous, je suis votre très-humble et très obéissant serviteur. On l'appliquait, n'importe à qui; à duc et pair, comme au financier opulent, comme au quêteur misérable, au prolétaire; et sa constante répétition ne fesait pas monter au front de l'indigent; le rouge de la honte dont le frappe la forme cavalière que l'on emploie, aujourd'hui et par laquelle on lui signifie souvent, avec un refus désespérant, le mépris qu'inspire son infortune.
Je pourrais pousser plus loin cette dissertation et montrer que dans les milie formules actuelles (chacun ayant les siennes), Ton a pour but, non de relever celui à qui on écrit, mais de l'humilier s'il est pauvre, et de l'aduler lâchement s'il est puissant et heureux. Laissons ceci et revenons au fil de notre histoire.
La lettre finie , fermée et roulée, en contradiction à la forme voulue , disparut bientôt sous du fil dont l'Espagnol forma un peloton; puis il sonna, un domestique parut et se posa en attitude respectueuse.
— La senora Miltano, demande don Thadéo.
Le valet disparut, deux minutes après, une femme âgée , simplement vêtue, au visage pâle et flétri, se présente, Thadéo lui remit le peloton qu'il achevait, en disant :
— Malgré l'heure , portez-le à madame Richaud, qu'elle fasse le signal accoutumé afin de pouvoir donner ceci à son adresse le plus tôt possible, là, se borne la commission, il n'y
a pas de réponse à attendre, partez, mu chère senora.
L'Espagnole, ainsi que t'indiquait son nom el même son costume , fit à don Thadéo la plus belle révérence, inclina la léte, en souriant; avec une supériorité marquée; et lui à son tour dès qu'il se vit seul, il se remit à marcher.
11 faut croire que c'était avant ce jour que la 'chaîne d'une correspondance s'était établie en tre mademoiselle Lander et son amant , ce qu'il y a d'assuré , c'est que tout aussitôt, la senora Miltano, escortée d'un vigoureux Catalan , bien armé sous sa cape brune, sortit de la maison de la rue de Cléry, où logeait le grand d'Espagne, son maître , et se rendit rue Bourbon-Villeneuve; parvenue à la porte cociière qui touchait au cabinet de lecture, théâtre de diverses aventures ; elle heurta : malgré l'heure indue pour le quartier, on lui ouvrit.
. lame Richaud, cria-t-elle au portier qui prudemment avait quitté sa loge.
— A l'entresol, à droite, tut-il répondu, je la crois couchée, ajouta-t-on.
Reproche indirect, et s'applicjuant à cette visite tardive ; la messagère ne répondit pas, atteignit l'escalier, et parvenue au demi étage, frappa de nouveau au lieu d'employer la sonnette.... Des coups tinlés, ayant sans doute une signification particulière et connue, firent accourir prompiement vers la nouvelle venue, non une femme , mais un homme de taille courte, aux traits de bronze, aux muscles d'acier, à la chevelure noire et Irisée, aux yeux de flamme et aux dénis d'ivoires, une cigarette était passée par ses lèvres minces et pâles, tout en lui annonçait un vigoureux Andaloux.
— Pedro, c'est pour Nunciata, dit celle qui venait; est-elle au lit.
— Pas encore, vous savez, Manuella que son Altesse a ordonné de faire sentinelle chaque nuit jusques aux trois quarts d'onze heures, et nous attendions. Viens-ici, Jago, assieds-loi, il reste un fond de bouteille....
Le Catalan sourit , il avait suivi jusque là sa compagne, il se mit à boire tar dis qu'elle allait joindre la Nunziata et lui répéter ce qu'elle te-
nait de leur maître commun. Tout cela exigea peu de temps, les paroles échangées, le verre vidé par deux fois, on se sépara, et les étrangers de la maison la quittèrent et se hâtèrent d'aller calmer l'impatience de don Thadéo, qui ne prit de repos qu'après leur retour certain , alors que déjà Félicité avait sa lettre.
En effet , dès que la senora Manuella Miltano fût éloignée, sa compatriote, connue à Paris sous le nom de dame Richaud, et appelée dans la Péninsule, depuis son mariage, Nunziata Caîcante, passa dans la petite anti- chambre de son appartement , s'approcha d'une horloge à mécanique musicale, tira un ruban, et peu à peu on entendit une fanfare , de courte durée il est vrai, mais assez éclatante pour être ouïe de la chambre voisine, située sur l'autre côté de l'escalier.
C'était là où demeurait mademoiselle Lander; elle se déshabillait lorsquele concert imprévu la lit tressaillir; elle en savait la signification et avait connaissance des divers signaux que l'on lui adressait ainsi; elle écouta donc, et à une
minute de distance , l'air Ecoutez-moi Bergère, ayant été joué, elle rougit, se troubla et néanmoins s'approcha en cherchant à faire le moins de bruit possible, de la porte alors soigneusement barricadée qui , de sa chambre, ai— jo dit, s'ouvrait sur l'escalier à la hauteur de cet entresol très exaucé; d'ailleurs là, palpitante et respirant à peine, elle se tint immobile.
Elle entendit en ce moment ouvrir avec iracas la porte du coté de ses voisins ; puis madame Ilichaud, éleva la voix ens'adressant à son mari; elle sortit de son anti-chambre, et tandis que l'adroit Jago, qui les suivait, glissait dans la cellule élégante de mademoiselle Lauder , au moyen d'une brique soulevée sous le seuil de la porte, la lettre recouverte encore du fil, elle, madame Richau î, précipitait avec fracas dans le plomb extérieur de la fenêtre de l'escalier, des eaux grasses ou propres peut-être, et sans doute disposées à l'avance pour justifier aux investigalions des curieux ou des espions , sa sortie de chez elle à cette heure inclue.
Première démarche d'un nouvel Amant.
Je plains beaucoup l'amant qui pour plaire à une toute jeune Bile amoureuse pour la première fois ne peut l'attaquer qu'ivec son rang et son opulence. Ces avantages alors sans moyen ne recouvrent leur puissance que lorsqu'on les présente à une femme de tingt-cinq ans.
RECUEIL DE MAXIMES
Bientôt le bruit cessa dans celte partie de la maison; Félicité, étonnée autant que possible et déjà convaincue avant de rien savoir, que son amant se trouvait dans une circonstance majeure, puisqu'il correspondait avec elle par un moyen que sa délicatesse n'avait autorisé que
dans le cas de pleine urgence ; senti! son cœur battre bien fort dans sa poitrine, tandis qu'elle se pencha pour ramasser le peloton; quand il fut dans sa main, elle hésita à le défaire.
D'abord elle traversa la chambre , alla écouter vers celle de la dame du cabinet de lecture, et n'y entendant aucun bruit (Mélicerte n'étant pas encore montée tant elle mettait de la ténacité a demeurer à attendre l'Espagnol), Félicité mit les verroux à cette porte de communication, ensuite et maintenant certaine de ne pas être surprise, elledéuda le fil, déploya le papier froissé, le lissa de son mieux, et se servant de la double lumière de deux bougies, lut attentivement la lettre que Ton connaît déjà.
L'importance de ce qu'elle contenait 1 émut singulièrement; son sein palpita à la pensée de cette entrevue nocturne , si contraire aux règles sévères de la pudeur, et d'abord en soimême elle la refusa... Mais ayant repris le billet et en ayant fait une autre lecture, elle resta pensive et incertaine en face de la solennité des révélations qui lui étaient faites ; ce mot
de mort, dont son amant la menaçait pour elle et pour lui , 1 aurait peu effrayé s'il n'était devenu commun à tous deux : ajouterai-je , qu'en fille d'Eve, notre mère commune, une violente curiosité la saisit et avant peu la domina.
Elle avait donc des ennemis, des ennemis acharnés et féroces? ceux-là savaient son histoire, puisqu'ils la poursuivaient. Don Thadéo, avait , lui aussi , surpris leur secrets , en savait-il plus? de qui fallait-il se défier, à cette question qu'elle se fit tout-à-coup , son instinct lui répondit, en jetant à son âme le nom de Francis; le nom de cet homme audacieux qui, pendant ce jour fini maintenant, avait osé manifester par des actes de violence, son attachement pour elle.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Lander se coucha , non pour dormir cela lui serait im* possible, mais afin de réfléchir plus librement. Le résultat de ses combats intérieurs fut qu'elle ne pouvait sans rompre avec don Thadéo , lui manifester une défiance dégradante. Puisqu'il
demandait un entretien avec les formes solennelles, c'est qu'il était dans son droit, c'est que loin de chercher à contenter une simple violence de son amour, il avait à Lui communiquer des choses intéressantes auxquelles leur avenir et leur honheur commun éiait attaché positivement.
Ce fut lorsque la nuit atteignait au-delà de la moitié de sa course que la fatigue parvint enfin à la conduire au sommeil. Pendant la durée de celui-ci, des songes bizarres, mais terribles et sombres, la menacèrent. Elle se vit livrée à des bandits : elle aperçut don Thàdéo tomber baigné dans son sang; un monstre horrible, demi-tigre, demi-vipère, aux proportions gigantesques, les poursuivait tous les deux. Une couronne fermée, tantôt sanglante, tantôt brisée, était l'un des objets communs que ce rêve singulier lui montrait; tantôt elle était posée sur sa tôle, tantôt elle la foulait aux pieds; mais toujours brillante ou ternie, entière ou en morceaux, le sang la tachait et en faisait quelque chose de sinistre et de repoussant.
Le réveil dissipa ces vapeurs funèbres, qui maintinrent plus encore Félicité dans sa résolution d'accorder à don Tliadéo le rendez-vous qu'il lui avait demandé. Pendant tout le temps qu'elle accordait à sa toilette, elle ne s'occupa que de chercher la manière dont elle se servirait pour manifester son désir d'aller a l'Opéra, puisque c'était dans ceci que consistait sa réponse à faire au désir de son amant.
Le cabinet de lecture ouvrait ordinairement ses séances dès huit heures du malin, aiin de satisfaire aux usages de travail de certains habitués qui commençaient à neuf heures leur journée active. Mais à ce premier moment ne présidaient ni Félicité ni Mélicerle elle-même. Le soin de recevoir les lecteurs hâtifs reposait, soit sur la domestique, soit sur le jeune commis, Antoine Corrabœuf, dit Tony, soit parfois sur la matinale et coquette Paméla, qui aimait assez cet instant où elle régnait seule.
Mais à neuf heures précises, Mélicerle se montrait non encore parée, mais en déshabillé peu élégant, et rarement blanc et propre; vers onze
<>2 heures, son perruquier venait la coiffer : alors Félicité faisait son apparition de peu de durée; car, dès que son associée, resplendissante ou se croyant telle, reparaissait, elle, à son tour, partait du bureau, leur trône commun, et revenait se renfermer dans sa chambre : ce n'était que plus tard quelle se montrait de nouveau.
Ce jour-là donc, et vers dix heures, mademoiselle Lander, occupée à brûler la lettre de don Thadéo, avait encore poussé les verroux de la porte par laquelle on arrivait chez elle de l'intérieur de l'appartement; déjà son opération, attardée trop, si elle eût écouté la prudence, tirait à sa lin; la flamme d'une allumette phosphorique dévorait les dernières lignes du tendre écrit, lorsque l'on frappa vivement à la porte.
— Qu'est-ce ? demanda-t-elle presque effrayée.
— C'est moi. ...moi, ma chère amie, répondit Mélicerte; hùtez-vous de me permettre d'entrer; si vous saviez ce que j'ai à vous dire!...
Le souffle de la jeune fille repoussa dans le
fover les restes consumés d'un écrit qu'elle regrettait, puis elle alla faire ce qui lui était demandé. Mélicerte parut sans s'étonner ni se formaliser d'une barricade à laquelle sa compagne l'avait accoutumée; d'ailleurs elle était trop vivement agitée par ce qu'elle apportait d'inattendu.
— Ma toute belle, dit-elle en embrassant affectueusement mademoiselle Lander , qu'au fond elle aimait par entraînement, je vous donne à deviner quelle nouvelle je vous apporte, et qui est déjà arrivé là-bas, et m'a ehargé de solliciter de vous la permission de vous parler ici en particulier, avec enfin moi seule pour témoin.
A ces paroles étranges qui, en effet, rompaient l'uniformité de la vie de l'orpheline, elle tout occupée de son amant et se ressouvenant d'autant mieux de sa missive, quelle venait de la relire avant de l'anéantir, présuma que de nouveaux incidents majeurs et qui ne permettaient pas de délai, contraignaient don ïhadéo, non-seulement à la voir plus tôt qu'il n'avait
fixé, mais encore le forçaient à braver toute curiosité publique.
Persuadée qu'il en était ainsi, ne connaissant qui que ce soit autre qui pût vouloir lui parler de celte façon, elle tenta de vaincre son cœur et de commander à une émotion qu'elle sentait monter sur ^es joues en coloris éclatant. Elle se bâta de répondre que n'importe qui ce fût, elle consentait à le recevoir.
— A la bonne heure, dit à son tour Mélicerte satisfaite; voilà parler en fille raisonnable. Je vous dis ceci, car je vous sais un peu précieuse. Vous faites bien de laisser la pruderie dans les grandes occasions. Au reste, celui qui va monter ne vous fera pas, j'espère, repentir de la permission que vous m'accordez de le faire venir
Ces mots achevés , la dame du cabinet de lecture s'approcha de l'escalier de service , qui delà cuisine se dressait vers l'entresol et se penchant sur la rampe, cria d'une voix aiguë :
— Montez, monsieur Francis, mademoiselle Lancier consent à vous recevoir.
— Quoi ! monsieur Francis , dit tristement , et sans effroi, l'orpheline désappointée, je ne sais en vérité si je dois ! . . .
Mélicerte continuant d'appeler, n'entendit pas ceci; bientôt les marches gémirent sous un poids inaccoutumé, et tandis que Félicité, .dépitée et chagrine, se mordait les lèvres de colère et s'attachait à dissimulerson mécontentement; la tète, puis le buste, enfin tout le corps du survenant apparurent successivement au haut des degrés.
Un regard de l'orpheline lui fit voir M. Francis sous un aspect autre à celui sous lequel il s'était montré jusqu'à ce jour; précédemment vêtu en homme habile à suivre les modes , il était paré constamment de l'habit ou de la redingote française, et comme il parlait notre langue sans le moindre accent; jusqu'à ce moment chacun des habitués du cabinet de lecture, et même les dames de l'établissement l'avaient pris pour un compatriote; il n'en était rien, son costume actuel le prouvait pleinement.
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C'était un riche vêtement militaire, avec les insignes du grade .de général ; un grand cordon rouge, liseré de jaune, passait en sautoir sur sa poitrine , et en bas on voyait la croix de Sainte- Anne de Russie : deux plaques couvraient sa poitrine gauche , et sur la droite on avait brodé une autre décoration; plusieurs petites croix pendaient à la boutonnière, et d'une des poches de derrière sortait une clef de chambellan.
Tout cela rehaussait la tournure du personnage; il portait la tête haute, et sur ses lèvres errait un sourire de plein contentement. Son premier regard s'attacha sur la physionomie de mademoiselle Lander, comme pour bien saisir, dans le premier moment, les sentiments de surprise , d'admiration et de joie qui pourraient y éclater, cela devint une peine perdue. Au seul nom , ouï , d'un homme déjà indifférent , sinon odieux , et au délais que fournit le temps de monter l'escalier; l'orpheline s'était préparée à une visite peu agréable , avait refoulé dans son âme son mécompte et son ennui , et s'était armée d'une indifférence telle , que le dépit de ne
produire aucun des effets qu'il s'était promis, se manifesta sur les traits du survenant, malgré ses efforts pour demeurer, lui aussi, impassible.
Cependant il s'avança , il salua profondément et accepta, avec de nouvelles révérences, le siège que Mélicerte songea seule à lui offrir. Félicité était alors loin de la cheminée et proche d'une fenêtre1, Francis alla l'y rejoindre ert transportant son siège; pendant ce manège, comme Mélicerte , au mépris de ce qu'elle avait dit être la volonté de Francis, se disposait à descendre, un signe impérieux de l'orpheline la rappela , elle ne put désobéir; mais loin d'avancer aussi du côté de la fenêtre, elle s'adossa contre la cheminée et demeura là, assez près pour tout voir, assez éloignée pour ne pas entendre ce qui serait dit si l'on abaissait la voix.
Je ne peindrai pas l'agitation de Félicité, pendant ces préliminaires d'une conversation qu'elle redoutait et dont elle craignait 1 importance ; néanmoins faisant un appel à la force de son âme, elle se disposa avec froideur et calme , en apparence, à écouter tout ce qui lui serait dit.
Le militaire étranger, de son côté, entièrement contrarié dans ses espérances présomptueuses , par la froideur solennelle de la réception qu'on lui faisait, n'était pas non plus tranquille et moins encore satisfait ; aussi demeura-t-il plus longtemps en silence qu'il ne l'aurait fait si le visage de l'orpheline lui eût donné de l'encouragement. Comme ellecontinuait à se taire, il fallut qu'il se déterminât à parler: voici en quels termes il entama une conversation dont il ne se dissimulait pas les écueils, mais dont les conséquences avantageuses, en cas de succès, étaient tellementimmenses, que, pourdéterminereellesci, il fallait bien abandonner quelque chose au hasard.
Son début préparé à i'avance et qu'il débita de manière à être entendu de Félicité et de Mélicerte , dut d'abord l'excuser auprès de la première, de ce qu'en lui montrant, par les insignes dont il était couvert, le haut rang qu'il tenait dans une cour étrangère , il ne se faisait pas encore connaître mieux en nommant sa patrie et son nom réel.
— Souffrez, mademoiselle, ajouta-t-il , que sur ce point je garde le silence ; cependant, pour vous convaincre que je ne me pare de rien qui ne m'appartienne légitimement , je vous offre de vous faire entendre le témoignage de quatre ambassadeurs : ceux de Russie, d'Autriche, de Suède etdePrusse, tous vous affirmeront mes immenses richesses et le haut rang que je tiens dans la société , dans la cour de ma patrie , car je ne suis pas Français. Quant à mon nom, je vous le livrerai dès que j'aurai obtenu de votre bouche une réponse favorable.
Pendant qu'il pérorait, une seule chose frappait Mélicerte et la plongeait en un profond étonnement, c'était le grand air de l'orpheline et sa dignité naturelle , que l'instinct de la dame du cabinet lui disait être si différent de ce qu'elle même aurait fait en circonstance pareille et en présence d'un homme si haut placé, et la rendant le but de ses hommages.
L'amour et l'ambition.
C'est toujours un spectacle hideux et douloureux tout ensemble que l'intérêt revêtant les couleurs de l'amour dans le but de vaincre l'innocence.
RECUEIL DE MAXIMES
A la fin du chapitre précédent, j'ai exprimé les sentiments vulgaires de la dame du cabinet de lecture et désigné leur vulgarité. Combien plus ils éprouvèrent de sensations communes, lorsque mademoiselle Lander, sans affecter de coquetterie, sans laisser éclater aucun contentement, prit à son tour la parole; et ne faisant
nulle attention à ce qui venait de lui être débité, demanda d'une voix sèche et sévère ce que M. Francis lui voulait.
— Ce que je vous veux, Mademoiselle, reprit-il avec vivacité et néanmoins décontenancé visiblement ; c'est que vous me permettiez de vous présenter d'abord les illustres répondants qui représentent à Paris de grands monarques ; afin que lorsque vous serez certaine de ce que je suis, je devienne plus hardi pour vous formuler ma dernière demande.
■ — Laquelle, Monsieur? Vous pouvez hardiment vous énoncer; je n'ai nul besoin que des tiers me confirment ce que je me plais à croire sur votre parole ; que me servirait d'ailleurs d'en douter, ou plutôt, et en ceci excusez ma franchise , il m'importe trop peu que cela soit ou non pour m'en inquiéter d'une manière si Solennelle.
— Madame!.. Madame!... s'écria Francis d'un ton demi-menaçant; seriez-vous déjà l'ennemie de vous-même? vous aurait-on prévenue contre
moi?... mais non, cela ne peut être, je me trompe , et puisque vous y consentez , je vais parler; écoutez... J'ignore qui vous êtes; le rang que vos parents ont tenu dans le monde et j'ai lieu de soupçonner que votre fortune est médiocre. N'importe! vous seule, avec vos charmes et vos qualités, êtes dignes du plus bel établissement. De mon côté, je ne vois au-dessus de moi que les princes qui portent une couronne fermée... et pourtant je viens vous apporter enserm ble l'hommage de mon cœur et le don de ma main.
— Vous, Monsieur de Norai , vous, Monseigneur, veux-je dire , car assurément cette qualification vous est due, vous voulez épouser mon amie? certes, ce sera une heureuse journée, que celle où un pareil bonheur lui sera advenu !
C'était Mélicerte, suffoquée de contentement vrai et de jalousie secrète, qui avait prononcé la phrase en réponse à celle de l'étranger. Celuici la salua par forme deremercimentet ajouta ;
— Tel est mon projet, Madame , et je serais au comble de la joie, si votre amie pensait comme vous.
— Monsieur, dit à son tour l'orpheline , vos offres me surprennent et m'honorent. Comment ai-je pu en aussi peu de temps décider en vous des sacrifices d'une telle nature? Quoi! vous qui ne vous arrêtez que là où s'élèvent les trônes les plus hauts de l'Europe, vous prétendez donner votre nom à une femme de condition commune, sans parents, sans nom peut-être ! Que vous dirai-je? il y a de votre part une générosité tellement exagérée , que s'il me faut être franche, je crois y voir du manège et du calcul.
Un éclair de dépit irrité passa dans le regard hardi de l'étranger; ses yeux s'attachèrent mieux encore sur ceux de l'orpheline pendant que sa bouche lui disait ;
— N'avais-je pas raison de craindre que vous ne fussiez prévenue contre moi? vos paroles ne
sont-elles que le résultat de votre haine, ou plutôt dissimulez-vous votre connaissance ?. . .
Francis s'apercevant de l'école qu'il venait de faire acheva de se nuire en arrêtant son propos ; il en avait trop dit pour cacher qu'il en savait davantage. Aussi Mademoiselle Lander, se levant majestueusement, lui dit d'une voi\ impérieuse :
— Maintenant, Monsieur, si vous tenez à mon estime, je vous somme de me confier sur-lechamp ce que vous savez sur la prosition de ma famille, sur ma naissance , enfin sur tout ce qui peut me concerner.
— ■ Et vous, Madame, repartit Francis avec non moins d'impétuosité, avouez-moi avec une même franchise que vous avez déjà choisi un époux, et que je vous suis odieux.
— Monsieur, ce n'est pas me répondre.
— Madame, vous continuez à éluder la réplique à ma question. Si vous êtes libre, suis-je donc si peu digne de vous?
Félicité demeura quelques secondes immobile et silencieuse. Il devenait facile de deviner qu'elle se consultait sur ce qu'elle avait à faire L'incertitude du sens de la répartie, la crainte qu'elle ne fût en tout défavorable, l'orgueil d'une situation accoutumée à la flatterie, et qui voit croître une résistance inaccoutumée, un homme maître de soi et presque toujours des autres; tout enfin combattait péniblement dans le sein de ce personnage mystérieux à son tour.
Enfin l'orpheline, d'accord avec elle-même, et charmée au fond du mezzo termine qu'elle avait trouvé, reprit gravement en s'adressant à l'étranger :
— Monsieur, je ne sais pourquoi je vous suivais sur le terrain d'une discussion qui me doit être indifférente, puisqu'il ne m'est pas permis de la soutenir : apprenez , et je suis d'autant plus charmée de pouvoir vous le dire, que cela me met à l'abri de vos reproches , que je ne m'appartiens pas.
— Seriez-vous mariée? s'écria Francis avec tous les signes d'une rage prête à faire explosion. Oh ! malheur! malheur au téméraire!...
— Vous vous méprenez sur le sens de mon propos. Je voulais vous dire qu'enfant abandondonnée, légitime ou non, j'ai eu pourtant un tuteur, et c'est la seule personne qui, jusqu'à ma venue à Paris, se soit attachée à moi. Il m'a recommandé d'attendre à ma vingt-cinquième année avant que de prendre une résolution quelconque. A cet instant m'a-t-il mandé? on me dévoilera le secret de mon existence ; jusqu'alors tout ce que je ferais serait irréfléchi, dangereux et coupable. Remplie de coniiance envers un noble cœur si dévoué à mes intérêts , j'ai juré sur l'honneur, comme par tout ce que le ciel a de plus sacré, de retarder à ce terme tout engagement, toute détermination quelconque ; très certaine d'avoir alors à en rougir, à en souffrir ou à m'en plaindre , si j'agissais avec autant de précipitation. Ne vous étonnez point si jusqu'à ce moment j'ajourne surtout des propositions de mariage, lacté le plus important de notre vie.
— Quoi ! Madame ! votre résolution est prise, d'attendre à votre vingt-cinquième année? quoil
sept ans s'écouleront avant que l'on puisse
Oh ! c'est impossible, ne peut être, ne sera pas , reprit M. de Norai, qui poursuivant, et en ceci oubliant les auditeurs, et se parlant à soimême ajouta: Il y a donc sur terre quelqu'un instruit de ce qu'elle est, et alors... Madame, reprit-il en s'adressant à mademoiselle Lander, songez , quoi que l'on vous ait dit, que je peux seul avoir de l'influence sur votre destinée, que seul j'ai les moyens d'en lever le voile , et de vous faire avoir ce que vous n'avez pas. Je sais que votre tuteur est mort ; avec lui sans doute sont ensevelies les preuves qu'il possédait. Je sais aussi qu'il n'a confié à personne un tel mystère; avec lui tout a péri, oui tout... et c'est un bonheur, croyez-le bien, car cette science fatale • serait l'arrêt inévitable de la perte complète de celui qui la posséderait ; ainsi, ne vous attachez point à aucune vaine illusion , acceptez-moi pour votre guide, pour votre époux; alors j'agirai, et avant peu, à l'amour peut-être que vous
m'accorderez , vous vous lierez à moi par les nœuds plus sacrés de la reconnaissance.
— N'aurai-je pas à me plaindre à mon tour? répliqua l'orpheline , de vos calculs peu généreux, de cet égoïsme qui se voit avant moi dans ma propre cause , de cette avidité ambitieuse , qui me dit sans honte ; vous n'êtes rien, par moi vous serez tout; mais je ne vous laisserai rien être, tant qu'à l'avance vous ne m'aurez pas surpayé les services que je vous rendrai plus tard.
— . Madame ! Madame 1 vous ne me ménagez pas!
— Moi ! Monsieur, de quoi vous plaignezvous? je vous mets à votre place, cependant sans vous désespérer , sans expliquer le tond de ma pensée, puisque je peux par moi-même me connaître au bout de sept ans révolus, j'attendrai cette époque , et cela sans vous avoir la moindre obligation. J'ai dit; et sachez-le bien, ma resolution est inébranlable.
— Eh bien! Madame, vous qui avez du sens et de l'esprit, dit avec flatterie Francis en s'adressant à Mélicerte dans le but de la ranger à son parti ; ne combattrez-vous pas en ma faveur? Laisserez-vous une personne prévenue fouler aux pieds d'immenses avantages, et peutêtre les perdre sans retour par l'opiniâtreté de son délai? parlez-lui dans mon intérêt et le sien; prouvez-lui qu'en répondant à mon amour elle serait la femme la plus honorablement placée et la plus heureuse.
— Ma chère amie , se hâta de dire l'orpheline au moment où Mélicerte allait ouvrir la bouche pour se mettre en auxiliaire à ce nouveau combat; je vous conjure de demeurer dans une impartialité entière; la première manœuvre qui me prouvera votre désertion sous les drapeaux de Monsieur me fera renoncer à une liaison devenue un combat, ou un esclavage... Quant à vous, Monsieur, je vous ai pareillement manifesté ma détermination inébranlable; soumettez-vousy, je n'y reviendrai jamais.
Le visage de l'étranger blêmit, ses dents cla-
quèreni, son corps frémit; il se leva brusquer ment une nouvelle fois , il alla et vint à deux reprises dans la longueur de la chambre , occupé sans cloute à se vaincre , afin de réparer, par de la mansuétude, le tort fâcheux qu'il s'était fait. Lorsqu'il crut y être parvenu, il adoucit l'expression cruelle et colère de ses traits, il essaya de sourire , et s'arrètant les bras croisés en face de l'orpheline : .
— Madame, dit-il (en continuant d'employer celte qualification que l'on ne donne ordinairement qu'aux jeunes filles nobles, et qui dans sa bouche semblait lui être commandée par le respect), nous avons chacun des moments d'aigreur ci de répulsion involontaire d'autrui. Tout me prouve que vous êtes, certainement malgré vous, dans une de ces passes désagréables pour le Drochain. Je dois doncnepas prolonger un entretien qui vous irrite et qui me nuit. Je tenterai, pour le reprendre, de rencontrer une heure plus opportune, ma bonne fortune me la procurera sans cloute. D'ici là croyez-moi le plus dévoué de vos
serviteurs , et pensez parfois que votre destinée est irrévocablement liée à la mienne.
Sans rien ajouter et assurément en ayant trop dit, puisque, de l'indifférence où était Félicité envers lui, il l'avait fait passer à un sentiment de crainte ou de répulsion fâcheux à ses espérances , le lieutenant-général Francis de Norai salua les deux femmes, et s'en retourna par l'escalier qui l'avait amené. Il se hâta de jeter sur ses épaules un manteau ample et garni de fourrures, qu'un domestique posté sur la dernière marche lui remit, avec un chapeau rond qu'il échangea contre le tricorne bordé et paré de plumes blanches qui là-haut avait complété sa parure militaire et somptueuse ; puis , au lieu de passer par les salons de lecture , il traversa la cuisine, ressortit dans l'allée delà maison, et, tournant à gauche afin de n'être pas vu des habitués, il s'éloigna.
Lui aussi était logé dans la rue de Cléry , mais à l'extrémité opposée de !a portion habitée par l'Espagnol , c'est-à-dire du côté de la rue
Montmartre, dans une belle maison dont l'appartement le plus magnifique du premier étage avait été enlevé au commerce parisien, qui continue à tout envahir dans ce quartier.
Un artiste honnête homme.
Autrefois, et en général, les Reawi-Arts inspiraient des œuvres sublimes, maintenant l'amour de l'or ne produit que des nast;ches. RECUEIL DE MAXIMES.
— Que l'enfer confonde la froide et maligne femme qui vient de renverser mes espérances, sans se douter de tous les malheurs qu'elle assumait sur sa tète! s'écria Francis deNorai en rentrant dans le salon particulier de son logement, où don Thadéo, se commandant une indifférence apparente, l'attendait, non sans une
vive émotion d'inquiétude, depuis le moment où il l'avait vu partir.
— Oui, poursuivit Francis, je suis refusé, avec dédain même; et cependant elle ne sait rien.... rien, que ce que ma sottise lui a fait soupçonner.
— Quoi! Monsieur, vous si habile, vous cité parmi les diplomates, vous vous êtes laissé deviner !
— J'en conviens, j'ai agi en insensé; je me suis abandonné à ma violence; ma première phrase, entamée par inadvertance, en a laissé voir plus que je n'aurais voulu. Elle , fine comme si elle eût été dans son rang légitime a saisi à la volée ce que j'aurais voulu lui vendre cher.
— Elle sait donc tout?
— Elle ne sait rien de positif, mais elle peut conjecturer assez haut pour ne plus croire en ma générosité naturelle. Au demeurant , j «q>-
pris tout ce qu'elle savait; c'est qu'elle ne doit aucunement s'engager avant sa vingt-cinquième année, parce que, ce terme arrivé, on viendra lui conter ce qu'elle est : ce sont ses propres paroles. Ainsi me voilà trompé dans tout ce que je croyais si bien accommodé à mon profil. Son tuteur mort, je me figurais demeurer sur la terre Je seul homme instruit d'un pareil mystère. Point : il y en a un second. Cette connaissance me plonge dans une horrible incertitude; car maintenant je ne vois plus clairement où est mon véritable intérêt.
— Je ne vous le dirai pas; je ne peux même pas vous donner un conseil utile , ne sachant rien de votre situation.
— La prudence, répondit le général , s'oppose à ce que mon affection aimerait à vous conter; cependant je peux vous dire que depuis que je sais que cette créature peut rencontrer un révélateur que sans doute elle investira de sa reconnaissance, je suis à me demander si , au lieu de persister à l'épouser, afin d'attirer b
moi tout le profit de ses droits, il ne me serait pas plus lucratif et plus sur, quoique moins brillant, de vendre le mystère de son existence à qui me défrayerait d'une manière propre à satisfaire la plus haute ambition.
L'Espagnol, dont la perspicacité lisait à page ouverte au fond de cette âme égoïste et vile, comprit à ces dernières paroles tout le péril imminent que courait mademoiselle Lander. Il vit que si la bassesse et l'amour de l'argent parlaient haut dans cet esprit gangrené, il ne balancerait pas à s'assurer une existence brillante en dévouant à la mort l'innocence, la beauté et la vertu. Aussi, dans le but de l'affermir dans une autre résolution moins périlleuse :
— Monseigneur, dit-il, si je me trouvais à votre place, je méditerais longtemps et ne me presserais jamais à prendre une résolution qui, au lieu d'un trône peut-être, ne me procurerait qu'une existence vulgaire. Si mademoiselle Lander assure par elle les avantages géants que vous m'avez fait entrevoir, songez que l'on ne peut
s'y maintenir que par elle. Dans le cas opposé, votre fortune dépendra toujours d'un plus puissant que vous ; un caprice, un jour d'éloignément, un favori, une maîtresse pourront vous nuire et vous perdre. Qui vous soutiendra ? Garde-t-on dans les cours la moindre reconnaissance des services que l'on a payés avec de l'or et des honneurs? tandis qu'un époux est inattaquable : sa femme ou les enfants qu'il en a seront à jamais son paratonnerre. Craignez qu'ébloui par la nonchalance, vous ne preniez le mauvais parti,
— Vous avez raison, senor, répliqua Francis. Oui; je vois que renoncer à la main de mademoiselle Lander serait commettre une faute impardonnable. Les rois sont sans gratitude : ne nous abandonnons pas à eux.
— Bravo, Monseigneur!
— Oui, elle sera ma femme, et je ne reculerai devant aucun des moyens qui ramèneront dans mes bras. Je vais y rêver; vous, allez au cabinet de lecture; restez-y le plus possible!
examinez ce qui s'y passera ; et si un amant préféré venait à paraître, désignez-le moi , et il ne m'inquiétera pas longtemps.
— Grâce à votre générosité , repartit l'Espagnol, votre cause étant désormais la mienne, je ne négligerai rien de ce qui assurera le succès de celle-ci ; mais je tiens à vous le répéter : dans toutes les circonstances où vous auriez besoin d'un agent, d'un aide sûr, comptez sur mon dévouement; il ne vous fera pas faute.
< — C'est bien, j'y compte aussi; mais que maintenant il me donne une vraie preuve de zèle en allant, comme je l'en prie, s'installer au maudit cabinet, où je ne reparaîtrai pas d'aujourd'hui; il est bon que Ton me désire un peu. Quant à v^us, en route, en route!
Charmé qu'on lui imposât en manière de tâche ce qu'il désirait si ardemment, don Thadéo s'empressa de prendre son chapeau et de partir. Bien que son rival lui eût à peu près rapporté tout ce qui s'était passé dans la renf contre du matin, il éprouvait un double désir
d'obtenir de Félicité le rendez-vous demandé, soit afin de la prévenir contre l'ambition de Norai , soit afin d'ouïr de sa bouche comment elle avait éconduit un amant détesté.
Le cœur tourmenté par ces inquiétudes si familières aux amants, celui-là cheminait vers le cabinet^de la Fleur-d 'Amour , lorsque, au moment où de la rue de Cléry il tournait dans celle du Petit-Carreau, afin daller atteindre la place du Caire, on l'appela par son nom. Il se retourna vivement. C'était Àlcimedon, encore tout irrité de la rebuffade de la veille, et d'autant plus désireux de nuire à Mélicerte , que pendant la visite de Francis à Félicité, Paméla, séparée de sa tante, demeurée, comme on sait, avec celle-là , lui avait tout conté sans rien omettre.
La vue de l'Espagnol le confirma dans le désir de la vengeance et dans l'espoir du succès. Aussi, charmé de le rencontrer si à propos, il vint à lui, et l'abordant le rire sur les lèvres :
— Parbleu! Monsieur, lui dit-il, c'est \otre
heureuse fortune qui me met sur votre passage; vous êtes né coiffé, Monsieur. Je gage que vous ne vous doutez pas de la masse de bonheur que Ton vous destine?
Tout propos ambigu devait inquiéter Thadéo. Dans sa situation équivoque, devinant ici quelque révélation, connaissant d'ailleurs l'artiste, sa gaité, son caractère viveur, il ne crut pas devoir monter sur ses grands chevaux et prendre au sérieux ce qu'il venait de dire ; et se mettant à lui répondre du même ton de plaisanterie, il lui dit :
— Le bonheur , Monsieur , est toujours bien venu, soit qu'il soit procuré par la richesse, les festins , les arts et les femmes ; vous ne vous mêleriez guère de celui qui me viendrait de la vertu.
— Pourquoi pas, Monsieur ! Je suis au fond, ce que vous êtes de toute manière, un honnête homme.
— Jeu suis si bien convaincu que, si vous
or,
vouiez nie faire l'honneur d'accepter une pèche à Feau-de-vie, au café ci-proche (celui situé au coin des rues du Petit-Carreau et Neuve-Saint- Eustache), j'écouterai volontiers ce que vous avez à m'apprendre.
Malgré le ton d'égalité que le peintre mettait avec les habitués de la F leur- d'Amour, il ne se dissimulait pas la supériorité de don .Thadéo, et lui parlait toujours avec une déférence marquée. Aussi , dans cette circonstance , son amour-propre se sentit énormément flatté de cette proposition qui ouvrait la porte à une familiarité plus intime; dès-lors, loin de refuser, il accepta, charmé, triomphant, songeant déjà quelle envie il exciterait dans lecabinet lorsqu'on apprendrait cet acte de pair à compagnon avec un homme devant lequel tout s'inclinait.
L'Espagnol , de son côté , ne croyait pas inutile à ses projets ultérieurs de s'attacher un satellite tel qu'Alcimedon , homme de courage, hardi , téméraire, mauvais sujet en apparence,
et, au fond, tel qu'il le disait réellement, homme d'honneur.
Tous les deux s'acheminèrent vers le café. Là, du punch accompagna la première offre. La conversation , d'abord , s'était maintenue indifférente ; mais après le second verre bu de la liqueur brûlante, don Thadéo , regardant fixement l'artiste , lui demanda de ne pas retarder la révélation qu'il lui avait annoncée.
— Elle sera plus complète, répondit celui-ci, que je ne voulais d'abord la faire. Tenez , monsieur Thadéo , quoique l'on dise que vous êtes Espagnol , et peut-être, à cause même de cela, je vous aime et je vous considère; je suis persuadé que vous valez beaucoup mieux que cet arrogant casse-tout qui a hier si grossièrement cherché querelle à ce pauvre Alexandre.
— Je vous remercie, Monsieur, et moi aussi j'ai démêlé du bon à travers votre étourderie calculée.
— Et vous voyez bien , c'est un genre que je
me donne , c'est plus peintre; les artistes sont comme cela , les vrais j'entends, et on veut leur ressembler, au moins par quelque chose.
Thadéo se mit à rire... Alexandre poursuivant :
— Savez-vous que, quoique nous soyons tous les deux de parfaits bons enfants , on ne manigance pas moins de nous jouer un mauvais parti, à nous, à vous et à moi.
— A vous?
— Et à vous aussi , je le répète.
— A moi ?. . . Je ne comprends pas
— C'est ça , boutonnez-vous , séparez votre cause de la mienne et vous aurez tort , il y avait du bon dans la vieille maxime républicaine : l'union fait la force. Ne vaut-il pas mieux que nous marchions de conserve comme deux navires amis, nous battrons mieux les corsaires qui nous font la petite guerre?
— Je ne refuse, Monsieur, aucune alliance avec vous; mais auparavant, faites-m'en connaître la cause et l'urgence.
— Soit; je n'irai pas par deux chemins, ce n'est pas ma coutume. Je sais, moi, et je passe devant, comme à la procession ainsi que le l'ont les plus minimes, que l'on nous menace, moi de perdre la gentille Paméla que sa tante veut marier à ce lâche richard d'Alexandre ; et vous , si vous n'y mettez ordre , vous verrez enlever, à votre barbe, par M. Francis de Noray, que je déteste, mademoiselle Lander dont lui aussi est violemment épris.
— Monsieur Alcimedon , vos paroles indiscrètes
— Par Jupiter! Monsieur, ne perdez pas le temps à me nier une chose certaine. J'ai de bons yeux et de meilleures oreilles. Il y a huit jours, vous pensiez être seul avec cette demoiselle dans la seconde salle; moi , j'attendais Paméla caché dans la cuisine. Là, j'ai tout ouï, et, foi d'homme d'honneur, comprenant l'importance
de la chose, j'en ai fait un secret même à Pa-
in ela.
— Allons , Monsieur , puisqu'il en est ainsi, il me faut votre vie ou votre amitié ; je préfère celle-ci.
— Et elle ne vous manquera pas, jevous jure; maintenant, écoutez-moi bien.
Alors, Alcimedon lui raconta tout ce qui s'était passé; comment la dame du cabinet de lecture, devenue amoureuse de don Tbadéo , et redoutant les charmes moins avancés de sa nièce et de l'orpheline, s'était promis de se débarrasser de toutes les deux. D'abord dès la veille, sans égard à la double tendresse d'Alcimedon et de Paméla , elle avait conclu le mariage de celle-ci avec le souffleté Alexandre Grisbardon, afin que le noble Espagnol, cette jeune fille une fois mariée, s'en dégoûtât, s'il l'aimait D'ailleurs, par »;el hymen , elle punissait le peintre qui n'avait jamais pu se résoudre a brûler un grain d'encens sur son autel, et c'est là un grief impardonnable aux yeux des femmes.
Cette première partie épuisée , le peintre , prenant haleine et puisant de nouvelles forces dans un supplément de vin chaud demandé par don Thadéo ; instruisit celui-ci du fait dont sa modestie ne se doutait pas : c'est-à-dire que la maîtresse du cabinet de lecture , brûlant pour lui d'une flamme amoureuse et manquant de tact propre à reconnaître la distance qui la séparait de ce gentilhomme , n'aspirait à rien moins quà l'investir de l'héritage, tour-à-tour recueilli, des sept propriétaires successifs de l'établissement.
Que, si Paméla lui était déjà une rivale redoutable, mademoiselle Lander, naturellement, devait beaucoup plus la tourmenter. Vainement avait-elle cherché à la marier à l'un des abonnés ordinaires, tous étaient trop communs et ne pouvaient prétendre à celte demoiselle. Ne 'sachant à qui s'adresser, un secours inespéré lui était venu du ciel ; c'était M. Francis Norai , personnage mystérieux. Il venait tournoyer, mis simplement, aux salons delà Fleuret Amour, tandis qu'Alcimedon était certain de l'a-
voir rencontré en grand costume de général , chamarré de croix, de rubans et de plaques, et conduit dans un riche carrosse par des chevaux magnifiques, et escorté d'une livrée brillante.
Or, ce M. Norai , homme à double visage, s'était rendu ce matin même, de très bonne heurevàla Fleur-d Amour. Là, prenant à part Mélicerte, il lui aurait avoué sa tendresse pour mademoiselle Lander, son désir de l'épouser et sa promesse, à la dame du cabinet de lecture , de lui donner deux cents mille francs en prime d'intérêt, si elle le favorisait dans toutes ses entreprises; ce à quoi elle avait lestement consenti, et même accompagné aussitôt ledit intrigant (c'est Alcimedon qui parle) auprès de Félicité, où il était depuis une heure, lorsque, dit le peintre , il était , lui , entré secrètement par l'allée , afin de s'entendre avec Paméla sur leur avenir. Tous les deux , on ne sait comment , (sur ce fait il refusa tout éclaircissement, prétendant que cela ne regardait que lui seul); Paméla et lui Alcimedon, avaient entendu près-
que tonte la conversation entre Francis et l'orpheline.
Ici, don Thadéo eût une preuve irréfragable de la franchise et de la sincérité de l'artiste; car celui-ci continuant à parler lui répéta tout ce que Norai lui avait dit, et dévoila ce que celuici avait su.
Quelques vérités.
Quand les marchanda gouvernent, l'avarice règne , et quand les nobles sont au pouvoir, la prodigalité est souveraine.
UECUEIL DE MAXIMES.
Celait pour don Thadéo un coup de bonheur, que cette heureuse alliance , qu'Alcimedon , épouvanté de perdre sa maîtresse, cherchait à conclure avec lui. 11 reconnut dans le récit de ce brave garçon qu'il ne devait pas se croire le confident complet de l'étranger Noray, car ce dernier, dans la conférence de tout à l'heure,
ne lui avait rien appris du marché arrêté avec Mélicerte. Il devait donc plus que jamais se défier d'un homme qui ne l'employait maintenant que par nécessité, et qui tarderait peu à lui jouer un mauvais tour, pour peu qu'il vînt à le craindre ou à ne plus avoir besoin de son assistance.
Alcimedon , au contraire , était et demeurait probe et dévoué. En conséquence, il résolut de se l'attacher par les liens de l1 amour-propre reconnaissant; il commença par le remercier de tout ce qu'il lui avait dit, par lui déclarer que dorénavant ils mêleraient de telle sorte leurs intérêts divers, que les séparer deviendrait impossible. Puis, passant aux beaux-arts, don Thadéo se mit à parler peinture, à relever le talent peu commun de son nouvel ami, enfin ; et en homme qui craint de ne pas offrir assez, il lui demanda cinq tableaux de genre pour placer dans un billard, et cinq tableaux d'animaux et de nature morte qui décoreraient une salle à manger; en retour il remettrait à l'artiste dix mille francs par toile.
— Miséricorde! s'écria le trop heureux Alcimedon lorsque ces paroles frappèrent son oreille ; miséricorde ! Monsieur ! y songez-vous ? quoi ! dix mille francs pour chacune de mes crou.. . de mes toiles? avez-vous dit... mais c'est trop, beaucoup trop ; je me contenterai de la dixième partie, et ce sera là de l'argent acquis légitimement.
— J'admire, repartit avec gravité don Thadéo, la modestie extrême, compagne obligée d'un vrai talent. De mon côté , Monsieur, je ne profiterai pas d'un désintéressement pareil, et si je ne vous donne pas au-delà de cent mille francs prix de ma commande ; c'est que j'espère vous faire faire d'autres chefs-d'œuvres pour l'embellissement de mes palais.
— De vos palais ! Monseigneur, s'écria l'artiste tout étonné de cette expression.
— De mon hôtel à Madrid et de quelques châteaux que je possède eu Espagne , Sardaignc, Italie et Sicile.
— J'entends, vous êtes le marquis de Carabas, renouvelé des contes des fées ; alors, je ne comprends pas vos projets honorables pour une demi-dame d'un cabinet de lecture. A quoi bon
— Monsieur Alcimedon , repartit gravement donThadéo, j'apprécie votre beau talent, j'aime votre vivacité , faites en sorte que je puisse estimer votre caractère.
— La morale est sévère mais bien méritée , repartit le jeune étourdi; vous avez raison, Monsieur, et moi je suis un sans cœur, puisque je vous mesure à Faune de tous nos puissants du jour. Est-ce ma faute? Les banquiers, négociants, industriels, opulents, les notaires, les agents de change, millionnaires que je connais, les grands seigneursde l'époque, eux, leurs épouses et leurs fils, se feraient tous fouetter pour un quart d'écu, comme on dit dans je ne sais quelle comédie : ils liardent sur tout; laissent mourir de faim leurs proches parents, leurs amis, ou ne les secourent que d'une façon à contraindre ces infortunés-ci,
à mourir de honte et de désespoir. Que! serment n'ont-ils pas trahi ? quelle promesse par eux n'a pas été violée? lequel s'est refusé à diverses reprises la banqueroute enriehissante?Tous désirent d'humbles filles, les achètent, les trompent, les pervertissent et puis les abandonnent lâchement. Je n'ai rencontré encore des vertus que dans les possesseurs de fortunes médiocres; donc je vous croyais honnête homme lorsque je ne vous savais pas fort riche, et conséquemmen; j'ai dû vous soupçonner d'être ladre et sans respect du malheur, aussitôt que vous vous êtes montré à moi au rang des magnifiques Midaset Turcarets du siècle. Si au contraire vous faites exception à la règle commune, tant mieux, j'en suis charmé pour ma part, et c'est avec une joie sincère que je vous fais ici une ample réparation d'honneur.
La physionomie d'AJcimedon annonçait tant de franchise insoucieuse, il tendait si noblement sa main à celui que néanmoins- il savait alors si au-dessus de lui, que l'Espagnol, ne doutant pas de sa sincérité, et à son tour satisfait d'apercevoir
en lui mieux qu'il n'avait cru encore, se leva délibérément, et au lieu de répondre au geste provocatif par un geste amical mais commun, il jeta ses deux bras autour du col du peintre quil embrassa avec une chaleur entraînante que celui-là ne tarda guère à partager.
— Oh! mon Dieu, monsieur, dit-il à son tour, vous me pardonnez donc ma sotte pensée? En vérité je ne suis pas coupable , la masse était contre vous ; si vous saviez dans quelle boue je patauge depuis que nos cossus du jour m'ont permis de les approcher! Poussé par le besoin je vais à eux de temps en temps; quelle morgue! quelle avide avarice! quelle ambition mesquine! L'un me fait ôter les mains de son portrait afin de rabattre cinquante francs sur mes honoraires; l'autre s'oppose à ce que j'orne de broderies la robe de sa femme , sous prétexte que si je fais cela je lui demanderai plus cher. Cet autre me paie par un billet à six mois de terme, et me le l'ait escompter au taux de cinquante pour cent par son prête-nom ; un quatrième s'acquitte envers moi par ses soirées auxquelles il m'invite, un
cinquième se fait pauvre afin de ne me donner que peu. Un dernier non moins misérable m'abandonne sciemment sa femme parce qu'il sait que je rendrai à celle-ci , autre rouée digne de son époux, les mille francs que le matin même à un déjeuner splendide il m'a remis avec tant d'ostentation. Vous citerai-je l'homme opulent qui voulait que je lui procurasse des pois de vins ; ou me faire solder son tableau commandé par les solliciteurs affamés de places, et si je vous signalais encore...
— Assez, assez, monsieur, vous me brisez le cœur avec le récit de pareilles infamies ; il est impossible que la majorité des enrichis...
— Soit capable d'une bonne action ou d'un sentiment noble! prenez-en mille au hasard, et je vous réponds que leur meilleur ami, que celui le plus proche par les nœuds du ^ang, lui demandera cent francs en vain, fusse pour l'arrachera la plus horrible misère.
— Paris est pourtant le centre de la civilisalion.
— La civilisation reprit avec une nouvelle impétuosité, l'artiste, jeune appréciateur des choses, n'est que la gangrène infecte, la lèpre du moral, étendue sur tous ceux qui s'élèvent; le pauvre avec elle est seul capable de quelques vertus , mais la soif de For saisit qui possède ou veut posséder. Quand une nation devient marchande, elle n'a plus d'entrailles, elle méprise la sagesse, elle hait le génie pur de souillures. Voyez Tyr, Carthage etde nos jours l'Angleterre et Paris, depuis que le négoce en a chassé la propriété territoriale. Les nobles ne sont que les posësseurs des terres, ceux-là sont généreux et appréciateur du beau, car ils songent , non à agrandir leurs domaines autrement que par des mariages, mais à dépenser splendidement leurs revenus. Le mercantilleur, au contraire , accoutumé à gagner son pécule liurd par liard , sait le prix de tout, et s'il traite avec un peintre, eh bien! il fait comme le conseil de commune de la ville de Carcassonne , tout composé de manufacturiers et d'industriels; qui marchandant un tableau au peintre Gamelin (Henri IV, nourrissant les Parisiens pendant le siège de leur vilie).
entamèrent Va/faire, eu demandant que le vendeur remit sur la table du conseil, la note exacte de ses déboursés de toiles, couleurs et châssis. Qu'on ne cherche pas à les excuser en outrageant l'artiste; ils auraient tenu à Raphaël Se même langage; c'est encore ce conseil qui prétendait que chacun de ses membres ne payant aucun ouvrier qui ne travaillait point, soit qu'il fut fainéant, absent ou malade; de même il fallait supprimer le traitement des professeurs du coliege deia commune pendant le mois de vacance, où disait-on, ils se croisaient les bras. Or, ce qui se fait à Carcassonne *, se fait et se fera partout où le commerce domine ; enfin la propension marchande à la lésinerie est si parfaite, que je ne désespère pas devoir, au jour ou le négoce triomphera de la propriété , les tours des hospices fermés et tous les moyens possibles pris pour accroître le revenu de la ville en aidant le plus
* J'étais sous-préfet de cette ville quand on fit la dernière réclamation, et j'y habitais pendant l'émission de la première. l'auteob.
qu'on pourra à la mort des enfants trouvés... * Donnez-moi, monsieur Thadéo, le phénix des riches, un autre verre de punch pour me faire taire, car lorsque je suis sur ce chapitre je ne finirais pas.
— D'ailleurs lui fut-il répondu , bien que vous soyez très bon à entendre , je suis contraint de vous quitter, il faut que j'aille au cabinet de lecture. Cependant (ceci fut dit plus bas), comme vous possédez toute ma confiance, je vais en peu de mots vous instruire de ce que vous aurez à faire dans les intervalles que vous laissera le travail de vos tableaux.
— Quoi! réellement vous tenez à m'enlever le peu de vertu et de pudeur qui restent en mon âme puisque vous voulez la cuirasser d'or.
— Je veux vous prouver que là où la noblesse oblige, il se trouve encore de nobles sentiments.
* Alcimedon a été prophète, j'en appelle aux actes émanés d'un gouvernement d'hommes d'affaires depuis 1830.
L'auteur.
A la suite de ces derniers mots , la conversation fut poursuivie à voix basse, et l'Espagnol traça au Français la conduite que désormais il devait suivre et il lui conta de ce qui l'intéressait, tout ce qu'Alcimedon devait savoir; puis ils se séparèrent, étant chacun convenu d'un pian de campagne pour l'avenir.
Projet d'aller à l'Opéra.
Les transformations de l'amour sont innombrables et il a du génie prodigieux pnur inventer ce qui doit l'amener à ses Gng.
RECUEIL DE MAXIMES
Don Thadéo, lorsqu'il entra dans le cabinet de lecture suffisamment garni d'abonnés , en son premier salon; fut surpris contre l'usage à celte heure de fa journée de voir le trône inoccupé, c'est-à-dire Méliccrte, sa nièce, et mademoiselle Lander, absente toutes les trois, et la
MA
police de cette chambre abandonnée au petit Tony : où donc étaient ces dames?
Il se lésait à lui-même cette question , lorsqu'il entendit dans le deuxième salon une peronne parlant avec volubilité ; il reconnut le timbre aigu et criard de Mélicerte, alors il ne balança pas à se tourner de ce côté. Comme il ouvrait la porte vitrée fermée encore contre Tusage de la maison , il vit l'orpheline debout et dans l'attitude de quelqu'un qui arrive et qui s'est arrêté spontanément afin de ne point prendre part à ce qui ne lui est pas agréable.
A deux ou trois pas plus proche de lui était Mélicerte, cette fois endimanchée, ayant un bras appuyé sur la hanche et gesticulant de l'autre tandis qu'elle pérorait avec sa véhémence accoutumée.
Devant elle Paméla, plutôt affaissée qu'assise, avait le corps penché en avant, le buste sur la grande table ronde et des larmes coulaient en abondance de ses yeux.
Lui surpris , imita ce que sans doute made-
moiselle Lander avait fait ; il s'arrêta , et la
daine, maîtresse principale ne l'ayant pas entendu entrer , continua malheureusement sa véhémente philippique.
— Oui, mams'elle, cela sera pi;ree que je veux que cela soit, je ne souffrirai pas que vous manquiez une aussi belle affaire; oui, vous épouserez M. Alexandre, avec toute sa fortune et ses belles espérances, ou vous sortirez de ma maison. La belle amour que celle de ce peintre de singes, de ce mange tout, qui n'a jamais un sol, et avec qui vous mourriez de faim ; si bien que j'aurai à ma charge, outre vous, un mari gueux et tous les enfants qu'il vous fera. Alexandre, a pignon sur rue, des parents fortunés, il fera deux héritages avant peu î voilà un mari. Un mari d'or, et vous le prendrez ou je vous renie.
Ici, dans le but de terminer cette scène qui devenait désagréable à ses deux spectateurs. Don Thadéo, l'un de ceux-ci, remua le ballant de la porte.... Mélicerte alors se retourna promptement, et la vue de l'Espagnol amena l'un de ces
changements de décorations qui sont si communs sur lu physionomie humaine ; Mélieeite, aussitôt quittant le ton de la colère essaya de se parer d'un sourire, el prenant un autre langage avec cette facilité, si commune à ceux dont les sentiments sont sans élévation, se mit à dire :
— Vous arrivez à propos, Monsieur; vous, j'ose le croire, l'ami de la maison, vous qui me portez sans doute l'intérêt que je vous voue de toute mon âme; venez, venez je vous en supplie, vous joindre à moi pour faire entendre à celle chérie (elle désignait Paméla), que je veux la rendre heureuse et qu'elle le sera en suivant
mes avis Alons, mon enfant , ne pleure pas,.
lève ta jolie tête et ne fait pas la moue, elle ne t'embellit pas, garde-toi de le croire.
Pour compléter la contre-partie ei achever de se perdre auprès de celui dont elle voulait ga gner !e cœur, elle alla vers sa nièce , la souleva et la baisa sur les cheveux. Souhaitant de cacher le dégoût que lui inspirait cette hypocrisie, Don Tbadéo, à son tour prenant la parole :
— Que se passe-t-il ici? mais avant de mieux m'en informer, permettez-moi que je demande, mesdames, des nouvelles de votre santé?
— La mienne n'est bas bonne, dit Mélicerte en soupirant-, je dors peu et néanmoins je rêve beaucoup ; il est vrai qu'une seule idée m'occupe. Et roulant ses yeux à la façon des chèvres mortes, dans le but de leur donner une expression de mélancolie amoureuse , elle se tourna effrontément vers l'Espagnol.
Celui-ci instruit de tout à l'heure des projets de Mélicerte sur son cœur, ne jugea pas convenable de les trop encourager, et feignit en conséquence de ne pas comprendre la déclaration qui lui était faite à brûle-pourpoint.
— Quant à moi , dit à son tour mademoiselle Lander, tandis qu'elle plaçait son mouchoir de poche devant son visage, dans le but sans doute de cacher sa rougeur involontaire; je me suis levée avec de grands projets pour la soirée, ma chère patronne (c'était l'expression amicale de Félicité à rencontre de Mélicerte) ,
cl une fantaisie que j'aurais envie de me passer, celle d'aller à l'Opéra que je n'ai pas vue encore, à quel point je me suis réduite à une vie d'anachorette.
— Quoi, s'écrièrent instantanément la tante, la nièce, et don Thadeo, vous voulez aller à l'Opéra ?
— Mais, poursuivit Mélicerte. transportée de cette ouverture qui tendait à réaliser l'un de ses vœux les plus ardents, car elle n'avait jamais vu ce spectacle ; mais savez-vous, mon idole , que vous avez là une inspiration adorable. Assurément ce ne sera pas moi qui vous détournerai de prendre ce divertissement; il est de bon ton, toutes mes abonnées du gros commerce le fréquentent, je vous y accompagnerai volontiers.
Elle disait ceci avec autant plus d'abandon, qu'elle savait bien n'avoir pas à fouiller à sa bourse pour prendre sa part de ce divertissement , la générosité de Félicité lui étant assez prouvée. Paméla, beureuse aussi d'abord et se
tenant moins certaine d'être admise eu tiers dans un tel bonheur; venait d'essuyer ses yeux, de raviver leur éclat . et elle aussi, quoique désolée, se consolait en partie d'un profond chagrin par l'espérance d'un plaisir de quelques 'heures ; c'était enfin une vraie Parisienne.
Quant à don Thadéo, son front étincelait de bonheur et sa taille redressée avait grandi , tandis que son visage coloré participait à son contentement. C'en était donc fait, celle qu'il aimait avait pris en lui la confiance dont il était digne ; elle le choisissait dorénavant pour son protecteur; toutes ces choses si douces, si flatteuses découlaient pour lui incontestablement de ce contentement qu'elle venait de lui donner par ce rendez-vous accordé pour la nuit prochaine.
Certes, il eut manqué à toutes les règles de la galanterie s'il n'eut pas suivi et pris pour son compte de satisfaire au désir deceque mademoiselle Lander venait de manifester; aussi se hâtant de répondre à l'attente générale , il se mit a dire, sans s'adresser à aucune des trois daines
en particulier, mais à elles toutes, alin de ne prêter à aucune observation inaligne.
— Le hasard dispose singulièrement , mesdames, des choses de ce monde ; je viens à l'instant même , et à deux pas d'ici, de rencontrer l'auteur de l'opéra que l'on jouera tantôt; il m'a offert sa loge et je l'avais acceptée dans le but d'y conduire des hommes de mon intimité; mais je croirais commettre un crime sacrilège, si maintenant ce n'était pas à vous trois que j'en offrais les coupons.
— A nous trois ! s'écria Paméla en faisant claquer ses doigts, signe chez elle non équivoque d une joie poussée à l'extrême. Quoi! véritable* ment vous m'amèneriez à l'Opéra, Monsieur?
— Vous et ces dames, si elles veulent me faire cet honneur; et j'espère qu'elles ne me refuseront pas.
— Non, certes, monsieur Thadéo, se hâta de répondre Mélicerte ; vous avez de trop belles
manières, vous êtes trop aimable, pour qu'on vous refuse rien ; les femmes ont le con:r tendre...
— Dès-lors, dit vite à son tour don Thadéo, afin d'interrompre la dame du cabinet de lecture dans sa pbrase inconvenante; dès-lors, Mesdames, il n'y a pas de temps à perdre. Je vais en hâte chercher ce que Ton m'a offert. Tenez-vous prêtes : à sept heures du soir je viendrai vous prendre.
. — Pourquoi ne dineriez-vous pas ici avec nous?... vous mangerez un morceau sur le pouce.
— Je suis engagé solennellement, à mon grand regret, répondit l'invité qui, malgré le plaisir qu'il aurait à ce repas fait auprès de son amie, fut conduite refuser par deux raisons : la première par dégoût de Mélicerte; la deuxième, et la dominante, par le conseil de la prudence, qui lui représenta la nécessité de ne pas allumer la jalousie de Francis Norai. C'était déjà bien assez que d'avoir osé prendre sur soi l'offre de
cette loge, il ne fallait pas aller au-delà. Le même instinct sage lui inspira en outre de courir sans retard vers ce rival superbe , de lui conter ce qui venait d'avoir lieu , et de prétendre n'avoir songé à offrir une loge à l'Opéra que pour faciliter à lui Francis, et sans se compromettre, l'approche de celle qu'il voulait épouser.
En conséquence, et sans s'arrêter à recevoir les remerciements tendres de Mélicerte, et joyeux de Paméla; regrettant de quitter l'orpheline, il renouvela sa promesse d'être exact à l'heure, et même s'engagea à revenir dans l'intervalle les assurer que la loge lui serait prêtée. Il était bien certain d'avoir celle-ci, lui fallùl-il pour cela se résoudre à la payer dix fois sa valeur.
11 courut d'abord à l'Opéra, et y choisit l'une des grandes loges des angles, entre les deux colonnes qui ornent les côtés de la salle; puis il écrivit un mot à Alcymedon, en lui envoyant un coupon, charmé qu'il était de pouvoir aider cette fois à rapprocher les deux amants. Ce soin pris, et qui annonçait un bon cœur, il se rendit au domicile de M. Noray : celui-ci était sorti. Alors
T Espagnol lui écrivit selon son intention, et lui donna tous les détails possibles à répéter sur cette partie que le hasard seul, dit-il dans son billet, avait disposée. Quelques mots servirent à convaincre Francis que la location de cette loge deviendrait dans ses intérêts de l'argent bien placé: puis il alla donner ses soins à la voiture destinée à ces dames ; et ici il se dépita de ne pouvoir se servir de l'un de ses carrosses et de sa livrée; mais la prudence encore lui interdisait un éclat qui l'aurait décelé auprès de son rival.
La satisfaction d'aller à l'Opéra, sans bourse délier et en la compagnie de celui qu'elle honorait de sa tendresse, emporta si bien Mélicerle hors du cercle de ses idées vulgaires, qu'elle oublia que les convenances lui ordonnaient une visite, ce même jour, à la mère d'Alexandre Grisburdon , son neveu futur. Certes . ce ne fut pas sa nièce qui lui rappela ce devoir. La jeune tille était si contente de la belle soirée qu'elle se promettait, que non-seulement elle ne songea pas à son fatal mariage, que pis encore, ce lut
à peine si elle regretta des heures si bien employées, et pendant lesquelles elle ne verrait pas Alcymedon.
L'impulsion que reçoit dans le ciel une planète, lorsqu'une comète la heurte dans sa course vagabonde, est en général une faible image de celle qui pousse en dehors de ses habitudes , la certitude d'un passe-temps, toute femmede condition secondaire, peu accoutumée à tous les détails secondaires d'un tel événement.
Aller à l'Opéra, y être vue, ceite double partie jeta Mélicerte et sa nièce dans une agitation fébrile que nul ne pourra bien concevoir. Il s'agissait de paraître convenablement, de se montrer les égales des femmes habituées à ce divertissement fastueux : en conséquence, rien dans les chiffons à leur usage ne pouvait être assez beau ni étalé avec plus de goût. Dès-lors on les vit abandonnant en entier le gouvernement des deux salons au jeune commis, aller, venir, se presser, monter, descendre; et, peu satisfaites d'un bonheur concentré dans leur établissement et communiqué à des hommes indifférents, < ilcs
coururent ensemble ou séparément chez leurs ouvrières accoutumées, et chez leurs voisines : là sous le prétexte d'acheter ou de réclamer ce qu'on retenait outre mesure ; ici sous celui d'emprunter un bijou, un plus beau châle, et dans le fait unique, afin de raconter cette bonne fortune et de semer des sentiments d'envie au cœur de celles qui ne pouvaient les imiter.
Leur ivresse était sans bornes; la faiseuse de corset, celle de robe, la mercière, la marchande de mode, furent visitées ou appelées; on ouvrît les armoires, les commodes : on en retira tous les ajustements que l'on possédait. Chaque robe, chaque brimborion fut passé en revue et soumis à un sévère examen ; on prit, quitta , reprit ces divers objets, et, selon l'usage à celles de ces castes, elles finirent par se revêtir le plus ridiculement qu'il se pût, etcertes,avec le moins de goût.
Quant au coiffeur, il eut lui ses tribulations à part ; l'une et l'autre, dès trois heures de l'aprèsdiner, le firent venir et lui soumirent leur tête; il fallait bien que, longtemps avant l'heure du
départ, les Habitués du cabinet et les passants dans la rue, eussent des deux côtés un avantgoût de la triomphante parure de Mélicerte et de Paméla.
Au milieu de l'espèce de délire qui les égara pendant tout le reste de la journée, ce qui les occupa pourtant et les étonna outre mesure, fut le calme de l'orpheline , son indifférence et la simplicité de son ajustement. Quelque chose d'instinctif dictait sourdement à cette jeune personne des manières dêtre qui la séparaient de ses compagnes; elle repoussait des couleurs criardes ou tranchantes , la profusion des bijoux, la soumission immodérée aux extravagances de la mode; tout en elle, sa voix, ses airs de tète, les choix exquis des nuances et des étoffes , annonçait sa supériorité , en sorte que les moins propres à le comprendre le sentaient néan- .moins, et cela sans savoir pourquoi.
L'attente d'un carrosse.
Les circonstances développent les caractères comme la vie uniforme endort l'esprit ouïe mène à l'hypocrisie.
RF.CIEIL DL MAXIME-.
Réservé, en Espagnol véritable, don Thadéo, certain d'être admis pendant la nuit prochaine auprès de mademoiselle Lander, crut encore raisr nnable de faire le sacrifice du bonheur que lui procurait toujours la présence de son amie; aussi , loin de revenir pendant le cours de la journée au cabinet de lecture, selon son désir
el selon la prière que lui en avait faite Mélicerte, il se créa, en dehors de ce lieu, des occupations diverses et qui le retinrent jusques au moment convenu.
La dernière fois où il rentra chez lui pour faire sa toilette, son domestique majordome , caché , lui remit un billet de Norai , conçu en ces termes :
« J'approuve de tous points ce que vous avez « offert; il est bon que mademoiselle Lander « voie et réfléchisse. Le meilleur moyen de lui « inspirer l'envie de monter, c'est de lui faire « connaître les jouissances des riches et de lui c montrer ce que c'est que la bonne compagnie. « Sur cent filles de qualité parvenue, quatre-vingt « dix-neuf, à la place de celle-là, auraient avec « empressement accepté mes offres; elle, trop « enfermée, trop en deçà des séductions du « monde, en est encore à ces illusions soties et « folles des personnes médiocres, que le vrai « bonheur est dans un amour réciproque et sa- <l tisfait; tandis que celles qui ont vu Satan et ses
« pompes n'aperçoivent dans le mariage que le « moyen de se divertir et de se parer.
« Je vous le répète, j'aurais agi comme vous; « la loge choisie est très convenable; je ne man- « querai pas d'y venir faire un tour ; in Fiocchi; « je ne suis pas fâché que mon indifférente me « voie en grand costume, dans l'accointance des « plus^hauts personnages de l'Etat; celieexhibi- « lion de moi-même (pour employer l'expres- « sion britannique) deviendra mon certificat « d'origine, car il est possible qu'elle doute en- « core que je sois un très grand seigneur.
« Je vous rembourserai tous vos frais ; allez « chercher ces dames dans un fiacre, arrangez « aussi les choses de manière à ce que je puisse « les ramener dans ma voiture.
« Adieu, tout à vous, etc.»
Ladre et vil! s'écria l'Espagnol en arrivant au dernier paragraphe de sa lettre... ah ! tu veux reconduire cet ange.... nous verrons si tu le pourras... mais quoi, faut-il que si peu de chose
me fasse perlre le fruit de ma conduite... eh bien! soit,* ràmène-là ce soir, j . consens, seulement, je tâcherai que tu ne puisses l'emmener de Paris et que ce soil moi qui prendrai ce soin.
Comme il achevait le monologue ci-dessus , des pas rapides se firent entendre el son valet n'avait pas ouvert la porte et nommé Àicimedon, que ce dernier, dont la physionomie était radieuse, se précipita dans le salon, et, saisissant à bras-le-corps don Thadéo, se mit à dire avec volubilité :
— Par le crayon de Raphaël et la palette de Rubens , est-il donc vrai, mon cher bienfaiteur, que vous avez résolu de me faire mourir de contentement? Quoi! après vos bienfaits delà matinée, vous me conduisez ce soir à l'Opéra, et vous m'y faites rencontrer avec mon Andalouse à la barbe de la vieille sybille, sa tante.
— Qu'est-ce à dire, M. Àlcimedon, demanda don Thadéo à son tour, étonné de la qualification donnée à Paméla, ce mot votre Andalo ;se.
mademoiselle Paméla serait-elle née en Espagne.
— Ah! vous aussi donnez dans le godan, dans le flonflon un peu hupé de cette expression chenue et romantique; c'est une façon de parler nouvelle ; oui , depuis que les médecins de Molière mettent le cœur à droite et le foie à gauche ; nous autres, jeune France, afin de nous donner un genre, ne disons plus notre couteau, mais notre bonne lame de Tolède. Quand je dis mon Andalouse, à propos de Paméla, cela ne signifie autre chose que seulement je parle de ma maitresse. Oh ! nous réformons tout ; une femme Qsiunetigresse, ou une lionne, lorsqu'elle n'est pas Andalouse. Un beau jeune homme, fut-il laid, cela n'y ferait rien , n'en est pas moins un lion; comprenez-vous comme cela ronfle et comme cela a bon genre,
— Je vous demande pardon, monsieur répondit don Thadéo, si*je suis ignorant de ces nouveautés; autrefois les gens comme il faut donnaient le ton et imposaient les modes à leurs égaux uniquement; aujourd'hui, où les vête-
monts h bon marché égalisent les eastes diverses, en apparence, je vois que le premier venu peut se draper à sa fantaisie, se qualifier ainsi qu'il voudra; usurper le sceptre <!es belles manières et faire adopter ses ridicules à un tas de piedsplats qui veulent être quelque autre chose qu'eux-mêmes.
— Cela est vrai de tout point; moi, par exemple , qui suis le fils d'un humble portier; eh bien ! lorsque je suis habillé de neuf, situation humaine et d'autant mieux charmante qu'elle est rare, je me crois de niveau avec tout duc et pair; aussi, les caricatures ne font faute... Mais c'est fini, comme vous allez m'enrichir, je vous donne ma parole de devenir désormais raisonnable, de ne plus faire le jeune france, s'irtout, et de vivre en paix dans mon ménage avec mes pinceaux et ma fière Andalou... non, avec ma bourgeoise, Paméla, veux-je dire; oui, pour mieux vous prouver ma conversion, je lui rendrai, non son nom de comédie, mais celui de Toinette qu'elle a, je crois, reçu au baptême.
Alcimedon aurait continué ses folies, mais
voyant que don Thadéo hésitait ù s'habiller devant lui, il le quitta; il courut également rafraîchir son costume d'artiste, et de là , partit pour J Opéra, où il arriva le premier, avant même que les chandelles fussent allumées, à tel point il avait l'impatience de faire loge, disait-il, et d'approcher de son Andalouse.
Nous avons dit que les tracas et les soins d'une toilette mirobolante empêchèrent Mélicerte Giguet de trop souffrir pendant l'absence de don Thadéo. Comment, en effet, une Parisienne pur sang peut-elle songer à autre chose qu'à ses affiquets. Lors des préparatifs dune soirée brillante, son cœur (elle en a peu), se confond avec son caprice ; elle ne rêve qu'à se parer, qu'à augmenter, grâce nu secours de l'art, les attraits ou les demi-attraits qu'elle a reçus déjà nature. Chez elle, en toute circonstance, l'amour lient la troisième place : la parure d'abord, et l'argent ensuite, se partagent les deux premières.
Moins affairée de ce grand événement, mademoiselle Laader était, pendant ce même espace
de temps, violemment émue à la douce pensée que son amant ne venait pas , et que , lorsque tous dormiraient, elle, au mépris des convenances sociales, consentirait à le recevoir. Comment aurait lieu le rendez-vous? En quel endroit se réunirait-on? Elle ne cessait de rêver, de se reprocher sa faiblesse. La condescendance pouvait-elle consentir à rester nuitamment tète à tète avec un homme qu'elle chérissait? « Cela ne sera pas, disait-elle, ma décence aurait trop à souffrir; tantôt, à l'Opéra, je retirerai ma promesse. »
Un peu après, sa volonlé prenait une autre direction. Les expressions mystérieuses de la lettre de don ïhadéo, les périls qu'elle signalait, les menaces d'un ennemi qu'elle faisait entrevoir, changeaient insensiblement la résolution arrêtée; et la tendresse, l'estime , la confiance et la curiosité combattaient ici en faveur du rendez-vous.
Sur ces entrefaites, l'horloge organisé, meuble de la voisine, fit ouïr sa musique accoutumée... C'était un signal... Le moment favorisait une
tentative de ce côté. Paméla venait de ressortir pour je ne sais quel supplément à sa parure, et la dame du cabinet de lecture, descendue vers ses sujets dans toute la splendeur de sa coiffure, trônait avec trop de satisfaction pour qu'il fût à craindre de la voir quitter cette cour et cette représentation si flatteuse avant le moment où il faudrait se costumer (s'habiller) entièrement.
Néanmoins, et par excès de prudence, l'orpheline courut fermer soigneusement la porte de l'intérieur, puis se rapprocha de celle du carré, où madame Réchaud vint peu après heurter légèrement. Cette fois l'huis lui fut ouvert, elle pendant qu'elle regardait les marches inférieures de l'escalier, et que Pedro, son mari, faisait aussi le guet vers la partie supérieure, se hâta de dire à mademoiselle Lander qu'elle avait charge de la prévenir que la nuit prochaine, à une heure dumatiu, lesenorThadéoSalvatierra, introduit dans la maison à l'aide d'un déguisement qui ne permettrait pas de le reconnaître, viendrait lui demander la faveur d'un entretien secret.
— Je le devancerai senora, ajouta l'Espagnole, j'entrerai dans votre chambre, et lorsque lui m'y saura il sortira de chez nous, et sans pénétrer chez vous s'arrêtera sur le seuil extérieur de la porte , alors par un effet de mécanique posé à votre iusu , le panneau supérieur glissera dans celui d'en bas et au moyen de cette espèce de grille il vous parlera sans vous manquer de respect, et votre chambre restera ce qu'elle doit être, un sanctuaire sacré.
A la suite de cette explication , madame Réchaud rappela à l'orpheline que huit jours auparavant le menuisier de la maison était venu au nom de l'architecte du propriétaire et l'autorisation de ce dernier, changer en entier ladite porte. A Paris comme ailleurs, on obtient tout l'argent à la main , et deux hommes gagnés avaient consenti à aider ce tour de passe-passe sans en connaître le motif et en deviner le secret; madame Réchaud , en vraie ex-duègne , montra le jeu du mécanisme a mademoisele Lander, en lui faisant observer qu'on ne pouvait le ftftre jouer que du côté de la chambre , tandis que de celui de l'escalier le panneau restait immobile.
L'orpheline tarda peu à être au fait. e|l< plusieurs répétitions qui toutes réussirent, alors la dame espagnole la quitta , la laissa celle fois pleinement rassurée et admirant combien était ingénieux, extrême et non moins délicat l'esprit de son amant. Cette fois pleinement rassurée contre les conséquences alarmantes de sa visite, elle cessa d'y songer avec inquiétude; alors , et elle aussi se flattant que don Thadèo viendrait peut-être avant le soir, elle donna le dernier soin à sa modeste parure, acheva sa toilette et puis descendit à son tour palpitant des pensées de l'attente.
Les heures s'écoulèrent, un nombre plus considérable de lecteurs entra tour à tour dans rétablissement, mais le seul que l'on aurait vouiu voir ne parut pas ; son absence que rien ne motivait, ( l'orpheline n'en devinant pas la cause juste) se laissa gagner parle dépit et la mauvaise humeur, et de nouveau encore se repentit-elle, malgré tant de précautions prises, de la faiblesse de son cœur.
Quelques minutes avec, que le cartel du cabi-
net de lecture tintât sept heures, le bruit d'un carrosse vivement traîné par des chevaux de prix , se fit entendre dans le lointain de la rue ; déjà au passage de la moindre voiture, trois poitrines battaient et trois femmes, malgré elles, se soulevaient du banc couvert de velours d'Utrecht où elles étaient assises toutes les trois; puis ou riant, ou honteuses, ou dépitée, elles recommençaient le même manège sans pouvoir s'en empêcher. Mais celle fois leur impatience ne fut pas déçue, le bruit augmenta, l'on approchait; bientôt on vit des chevaux fringants qui froissaient presque la muraille et qui lout à coup s'arrêtèrent instantanément, lorsque le corps du carrosse fut parvenu en face du cabinet de lecture... Oh! comme en ce moment l'émotion fut puissante, elle dégénéra presque en un saisissement dangereux.
On vit tomber un marche-pied , ouvrir une portière, quelqu'un descendit et le jeune commis instruit de ce qu'il ferait parMélicerte, fit jouer cette fois avec autant de bonheur que d'à-propos le battant vitré, si bien que don Thadéo put en-
trer sans attendre ; pendant un instant tous les regards des lecteurs et ceux des dames étaient tournés de son côté, aussi doit-on le dire , il fit une entrée solennelle. . .
A sa vue s'éleva un cri unanime détonnemenl et d'approbation; vêtu de noir des pieds à la tète, ce costume sombre était relevé par la blancheur exquise d'une chemise d'admirable fine toile de Hollande, et d'une cravate de mousseline des ïndes, véritable merveille du travail humain. Ce qui augmentait le goût exquis de cette parure étaient une maguifique épingle de diamants qui fermait un jabot de point de Malines ancien, et deux bagues, lune un rubis environné de perles, l'autre une émeraude garnie de brillants, et ces deux pierres parurent d'un prix inestimable à un joaillier présent ce soir là; tant par la beauté de leur eau que par leur grosseur; enfin un ruban rouge et un second bleu de ciel et blanc étaient noués négligemment à la boutonnière gauche de son habit.
Son chapeau était un castor superfin, il portait des culottes courtes avec des bas de soie, des
souliers vernis ; des demi-manchettes conformes à celles de la chemise , des gants jaunes complétaient sa parure ; bien accrue certes par son air distingué, ses manières aisés et ses mouvements de corps aristocratiques que cherche en vain à saisir le plus beau des dandys de la roture opulente : en un mot c'était de tout point et dans celte simplicité exquise un véritable grand seigneur.
A sa vue, Mademoiselle Lander se retourna , car elle se sentait rougir par l'effet d'une satisfaction bien naturelle , ce sont des instants où une femme est heureuse et fière d'avoir si bien placé ses affections. Mélicerte Giguet poussa un cri de surprise et même battit des mains, se pavanant orgueilleusement, examinant tous les visages afin d'y lire l'envie que tant de perfections excitaient certainement, et se glorifiant de celle- -ci comme si parce qu'elle s'avisait de ressentir une passion ridicule pour don Thadéo , c'était elle qui devait avoir les honneurs de son succès. Paméla à son tour ne déguisa pas l'allégresse que lui taisait éprouver la pensée que ceux qui iraient
ce soir là à l'Opéra la verraient en la compagnie d'un cavalier si accompli; elle eut de plus à sou tenir une attaque de v ;gue jalousie que lui lit éprouver le bonheur de l'orpheline, c'est-à-dire quelle lui enviait son amant.
Deux des femmes qui composaient ce trio, la tante et la nièce avaient une trop vive impatience d'aller étaler à l'Opéra leurs parures et leurs charmes pour qu'elles restassent plus longtemps dans le cabinet de lecture.
— Partons, partons, sans retard, monsieur Thadéo et venez vite me donner le bras , se mit à dire Mélicerte, pendant que sans attendre que l'Espagnol vint à elle, la folle se hâta de courir à lui; mais don Thadéo peu curieux d'une pareille corvée, avait déjà offert la main à son amie, et la dame du cabinet de lecture emportée par son élan , ne trouvant pas à propos l'appui quelle attendait, s'en vint tomber sur M. Le vicomte de Crostillac eu lui marchant sur les cors qu'il avait aux pieds.
La pression massive qui pesa sur cette partie
du gentilhomme , lui îit jeter un cri horrible, et par un mouvement involontaire, il repoussa Mélicerte et son embonpoint sur le vénérable Talperdier; celui-ci plus mince et moins vigoureux se laissa choir en soupirant, et les amples appas de la dame déterminant sa chute, le suivirent quand il tomba et croulèrent sur lui avec une telle force, qu'il en hurla en appelant à son secours tous les saints du paradis.
Grande fut la surprise de la compagnie, lorsque Ton vit rouler, chanceler et disparaître sous la table le couple infortuné; chacun courut à eux, on les releva, on les remit sur pied, on les consola. Le pauvre marguillîer en était applati, il respirait à peine, et dès-lors prit en détestation des appas si robustes et qui seraient, en cas de rapprochement, si périlleux pour son faible individu.
Quant à Mélicerte , elle était en proie à une raged'autantplusfurieuse et extravagante, qu'elle ne pouvait accuser autrui de sa fâcheuse mésaventure; sa vivacité à contre temps, son humeur folichonne , l'impétuosité de son amour avaient
seuls amenés celte catastrophe 5 n'importe, elle querella sou commis, sa nièce, l'orpheline, le vicomte, lemarguillier, elle alla jusqu'à se plaindre de l'ingratitude de don Thadéo.
Sa robe était tachée, sa coiffure défaite , son chùie déchiré. Oh ! alors son courroux n'eut pas de borne, elle s'écria qu'elle se senlait mourir.
— Si vous souffrez ainsi, dit l'orpheline, ii faut renoncer à notre partie, allons nous déshabiller, et vous, couchez-vous.
Un tel parti à prendre convenait peu à Mélicerte; ellerepliqua, que pour rien au mondeelle ne ferait un tel affront à M. Salvatierra , et que prenant sur elle-même, elle ferait au plaisir de tous un sacrifice héroïque.
Ces paroles furent accompagnées d'un second regard bien significatif qui ne fui pas plusaperçi que le premier; Paméla avait senti son cœur défaillir lorsqu'elle avait dû craindre le renversement des projets d'une si belle soirée, aussi futelle satisfaite du bon retour de sa tante ; celle-ci frottée , nétoyée , raccommodée tant bien qu
mai , le quatuor sortit du cabinet de lecture, monta en voiture , et puis l'on partit rapidement.
Malgré Mélicerte qui soutenait que trois personnes seraient à Taise sur le banc de derrière, don Tbadéo se maintint dans la place qu'il avait prise sur le siège de devant et qui le mettait en face de Félicite; Paméla étant à sa gauche, car sa tante ne voulut pas souffrir qu'elle se mita son coté, comme elle voulait auparavant y faire asseoir l'insensible Espagnol.
Cotte persistance à se tenir d'elle à distance respectueuse, indisposait déjà la passion malencontreuse deMélicerte, sa jalousie pourtant n'était pas encore éciaircie et ne lui avait pas désignée la rivale à redouter et à combattre ; mais déjà soupçonnant un tel malheur, elle se promit de savoir à l'Opéra même laquelle des deux jeuîles personnes lui enlevait ce cœur chéri ; teiles étaient les pensées qui en entrant dans la salle et dans la loge occupaient la dame du cabinet de lecture.
La salle de l'Opéra.
Pourquoi sommes-nous toujonrs trompés dans presque toutes no9 prévisions el nous amusons-nous si peu là où nous espérions des plaisirs en foule?
RECUEIL DE MAXIMES
C'était dans Tune des loges les plus en vue du public, celle entre les colonnes à gauche du théâtre de l'Opéra et au-dessus de l'amphithéâtre, que firent leur entrée, et ceci la première lois de leur vie, les trois associées en apparence du cabinet de lecture, sous le patronage de la Fleur cF Amour. L'âme naturellement élevée de
mademoiselle Lander lui faisait trouver simple et voir sans joie folle sa venue en ce lieu, sanctuaire du monde élégant; aussi demeurait-elle tranquille, et uon gonflée d'une sotte vanité.
Il n'en était pas de même de dame Mélicerle Giguet, tout occupée de son bonheur; ignorant les habitudes de ce lieu, elle ne savait pas que la bonne compagnie, quoique souvent séparée du point de réunion, n'en est pas moins une. Que chacun de ceux qui la composent, bien qu'ils ne se voient pas tous ailleurs les uns les autres, se reconnaissent cependant. Là chacun sait le nom et le rang des hommes et des femmes qui garnissent ce brillant espalier ; là tout visage nouveau est suspecté d'abord, puis est examiné avec une attention souvent inconvenante, enfin, il est jugé, classé, admis ou repoussé, et cela avec une puissance de direction admirable.
J'ai dit à diverses reprises que la dame du cabinet de lecture et ses compagnes n'étaient jamais venues à l'Opéra avant ce jour ; elle ne doutait point que là, de même que dans -,on
petit royaume, elle ne dût tenir le premier rang. Elle comptait sur son titre de souveraine de quelques centaines de volumes, sur le pouvoir de ses charmes, et non moins sur sa parure mirifique.
Bercée d'aussi douces idées, à peine était-elle descendue de la voiture qui Pavait amenée , qu'eltaoublia les motifs précédents de sa mauvaise humeur. Sa curiosité, vivement éveillée, l'attira soudainement vers d'autres objets, tout nouveaux pour elle qui n'avait fréquenté jusque là que les salles de théâtre des boulevards, mesquinesdansleursproportionsetleurs ornements. Mais, à la seconde sonnée où elle mit les pieds dans la loge, l'appareil véritablement magique qne l'intérieur de la salle présenta à des yeux non accoutumés à ces splendeurs; la saisit, l'enivra, l'enchanta d'abord, mais, et par un retour non moins prompt, l'arracha rapidement à ses illusions flatteuses.
Naguère, elle demeurait convaincue que le luxe de sa robe et de ses autres affiquets lui procureraient peut-être l'admiration flatteuse