‹ La dame de comptoir (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · A AS · texte numérisé non relu

A AS

des hommes et la jalousie non moins charmante des femmes ; hélas 1 un seul regard promené de droite à gauche avec ce talent d'observation donné à son sexe, l'éclaira désagréablement. Que devint-elle à la vue de ces parures éblouissantes, du déploiement de ces étoffes si belles, si bien coupées, du rayonnement de ces pierreries semées en profusion sur la tète, la poitrine et le corsage des robes. Ces turbans, ces toques aux souples panaches, ces éventails de prix, et pardessus tout, le luxe, l'élégance, la beauté mémede ces femmes, ou si jeunes, ou si habiles à détourner d'ellesles ravagesdu temps Taccablèrentsoudain. Un voile tomba de ses yeux , un découragement aigu glaça son cœur, et ce fut avec autant de douleur que de méfiance, quelle examina les traits de son Thadéo. Selon elle, il ne devait qu'admirer celte foule de femmes si belles, si bien parées, et à sa plus grande consternation , elle surprit le regard de celui-ci non émoussé par le grand nombre d'objets à contempler avec désir, mais uniquement attaché sur Félicitéavec une passion non équivoque, à laquelle une rivale ionne sa véritable destination.

Cette certitude, les désappointements qui, de toutes parts, la blessaient en son amour-propre , en son amour, et par suite, en tous ses intérêts, la heurtèrent à la fois avec tant d'ensemble et de véhémence: qu'elle tomba dans une morne stupeur que Ion aurait pu prendre pour le résultat de cette surprise qu'inspire l'Opéra , la première fois, à ceux qui n'ont pu à l'avance se faire une idée juste de ce qu'il est.

Sa nièce, confiante en sa jeunesse et en ses charmes avait aussi reconnu combien sa parure était au-dessous de celles de tant de femmes plus riches qu'elles. Il y eut peut-être aussi en son cœur un Instant de dépit, il fut prompt à passer; elle se rappela son âge et la physionomie que son miroir lui rendait familière, et dèslors consolée de ce qui lui manquait, ; lie s'énorgueiliii au contraire, de ee qu'elle possédait et de ce que malgré leur magnificence la plupart de celles présentes auraient troqué volontier contre leurs vêtements somptueux et leurs diamants. Cette pensée satisfaisante la consola facilement et elle demeura persuadée que le

peintre qu'elle attendait n'hésiterait p:ts à la proclamer la plus jolie. La tante, dont le froit s'était assombri tout de suite souffrait; elle, s'enivra dune douce joie qui ajoute tant à la beauté ; telle que procure le contentement personnel et la certitude de la venue prochaine d'un plaisir vif dont elle prendrait sa part.

Mademoiselle Lander, simple et modeste, ne songeant ni à plaire aux hommes, ni à redouter lesmalignitésdesonsexe, se trouvait heureuse de voira côté d'elle celui quelle aimait. Elle était mise aveemoins de luxe que les autres, etvouhnt examiner ce que la salle renfermait de beau et de curieux , émue par ce désir, elle se pencha vers l'Espagnol et l'attirant de plus en plus par le charme d'un sourire enivrant, elle lui demanda de ne perdre aucune occasion de lui désigner et de lui faire connaître les hommes célèbres de l'époque par leurs fonctions, leur rang et leur mérite; comme aussi de lui nommer les femmes proclamées les reines de la mode , c'est-à-dire du moment.

— Par une bizarrerie dont je m'étonne , i e-

pondit donT hadéo, ou plutôt ce que m'explique ma connaissance de leur caractère; aucun de ceux de mon sexe que vous souhaitez que je vous signale ne sont encore venus ici ; mais en revanche, il ne manque pas de sommités du vôtre, et je vais ainsi qu'on le fait si ridiculement dans une tragédie comique toute nouvelle ; passer,. en revue, cette fois, non des portraits d'ancêtres, mais les femmes qui cherchant la gloire et prenant le bruit pour elles; sont venues comme si elles eussent compris à l'avance voire désir de les voir en foule. Là, dans cette loge proche de la nôtre, contemplez la tante et la nièce ; 1 une, moins fameuse par les écrits qu'elle a publiés, que par son esprit actif et remuant. Elle a naguère tenté d'arriver à la fortune, par une voie où heureusement pour l'honneur des siens, elle s'est fourvoyée dès les premiers pas. Elle brûlait du désir de donner à la France, non une obscène comtesse Dubarri , mais une seconde Esther, une autre Maintenon. En conséquence , supposant au saint Roi qui règne (1829),' les fantaisies de Louis XIV, elle lui présente en tous lieux , sous tous les aspects

possibles, sa sublime, son adorable nièce; ange de candeur, destinée selon son horoscope à être pendant loute sa vie un objet de spéculation pour autrui , sans que sa vertu , sa candeur en soit souillée. C'est en partie notre plus beau génie ; elle laisse selon moi, loin d'elle, nos auteurs les mieux vantés; ses versélégants; gracieux , ne manquent pas de force et sont remplis d'harmonie. Je crains que les traces du mensonge que les commandites auxquelles on lui fera prendre part, ne la détournent de la poésie et que sa réputation littéraire l'obscurcissedes ténèbres de haine tant de fois amassées, dit-on, sur ceux qui tarderont peu à la dominer. Voici tout auprès d'elle une femme à trois noms ; elle ne sait pas rougir des livres impies et voluptueux qu'elle publie^; elle écrit bien, mais elle pense ,... mal ; ses héroïnes font chacune au moins une faute. Les femmes dons ses romans sont toutes débauchées ou criminelles , elle ne peut en montrer une saintement vertueuse, ce qui n0us fait croire qu'elle n'en trouve pas le modèle dans son cœur. /

Ici don Thadéo fut interrompu ; l'ouvreuse

de loge, distraite par je ne sais quelle préoccupation avait oublié de prélever sur la bourse du cavalier le tribut que lui doit tout homme qui amène des femmes à l'Opéra. Celle-là, ramenée à son intérêt par son avidité, fonçait dans la loge chargée de trois tabourets 5 le lucre que cette première tentative lui rapporterait ne lui suffisant pas, bien que l'Espagnol lui eût glissé dans la main cinq francs, ou plutôt son avarice impudente excitée par un pareil cadeau: elle s'empara de haute lutte de ce qu'elle put arracher de leurs affiquets malgré la résistance opiniâtre de la tante et de la nièce, etles emporta sous prétexte qu'ils gênaient ces dames au nombre de trois, dans une loge de huit à dix places. Ce corbeau affamé partit, se promettant de ne lâcher sa conquête qu'au prix d'un nouveau don forcé.

Ces créatures méchantes , harpies réelles , accoutumées à tous métiers , sont la honte de nos salles de spectacle ; à peine, et au Français encore, y en a-t-il une qui s'est échappée à ce

vol réel ; je ne sais comment on souffre leur audace, comment on supporte leurs mensonges ; par exemple , à les entendre , toutes les loges sont louées, aucune place n'est libre, mais dès qu'on les a payées , elles caseraient sans peine, et parmi la foule la plus compacte, la famille pullulente d'un marchand anglais.

A peine ce premier incident eût interrompu donTliadéo, ai-je dit, que la loge fut ouverte une autre fois... C'était Alcimedon en personne; Alcimedon, non plus en son costume d'artisie délabré, sale à faire vomir; mais habillé de neuf, le fin castor à la main, et radieux des bijoux qu'il étalait sur sa poitrine. L'homme le plus mal fait et dont la laideur repousse st rend moins désagréable lorsqu'il s'est occupé à sa toilette et à soigner sa parure ; celui-ci , qui au faitavait une taille bien prise, un visage gracieux, n'avait donc pu que gagner beaucoup à sa nouvelle métamorphose.

Alcimedon se présenta , non avec cette hésitation humble et craintive que donne la misère

éclatante en des vêtements fanés, décousus ou troués, mais avec cet aplomb, cette conGance en soi, cette assurance d'être bien accueilli que procure un instinct secret à l'homme paré selon les exigences de la mode. Il portait haut la tète, tes yeux étincelaient d'une joie maligne, le rire du plaisir parait sa bouche; il s'avança triomphalement des trois dames après s'être regardé, lui, plutôt qu'il n'avait regardé elles, et avec l'aplomb de quiconque sait sa bourse garnie et son indépendance entière assurée pour l'avenir, il présenta ses civilités à la dame du cabinet de lecture avec une modestie superbe et moqueuse.

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