‹ La dame de comptoirChapitre 1 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SCB'^ARTZ £T GAGNOT , ÉDITEURS,

QUAI DES AUOVSTINS.

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in 2010 witin funding from

University of Ottawa

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Un nouvel Acteur.

Il est rare qne les événements les mieux dirigés ne soient pas contraires à ce que nous voulons, et cela toujours par une cause malentendue.

RECUEIL DE MAXIMES

Le premier mouvement de Mélicerte avait appartenu au courroux et au dédain ; mais le second , modifié par le luxe éclatant en toute la personne de l'artiste , fut presque bienveillant. Cette femme appartenait à cette classe infime , qui voit dans un homme bien couvert un vé-

rilab'.o grand seigneur au-dessus de toute alla- <}uc. Le vêtement, selon son plus ou moins de richesse et de fraîcheur , procure nécessairement une réception llagorneuse, si Taspect est opulent, ou méprisante, si le malheur a éraillé Tétoffe et noirci le linge.

Or, ton les les parties du vêlement d'Alcim.edon étaient irréprochables. Mélicerle, bien qu'elle ne TamiAt pas, bien que même elle le haït, céda au pouvoir du bien couvert, et tacha de donner à sa physionomie cetlc urbanité qui n'y venait que forcément ; néanmoins, ne pouvant se vaincre en toute chose , elle ne put s'empêcher de dire avec autant de malice que d'inconvenance :

— Oh! Monsieur Alcimedon , comme vous voilà /i celé ! A\ez-\ous fait le portrait de quelque grds marchand devin? ou mis le poing sur le magot de votre parrain, ou de votre oncle?

— Non , Madame , répondit-il froidement , mon mérite a percé, et tantôt j ai reçu une

commande pour la soiimic de cent mille IVancs.

— Cent mille francs ! mon Dieu ! répéta Mélicerte , quelle colle ! étes-vous assez blagueur !

— * Je dis ia vérité , Madame, et j en aj)pelle à Monsieur, ajouta t-il en désijjnant don ïliadéo. Celui-ci s'inclina et dit à son tour :

— Je déclare sur Thonneur que j'ai eu l'ordre de prier monsieur Alcimedon de faire dix tableaux que je dois lui solder la somme qu'il vous a fait connaître, Madame.

— Allons, ce n'est plus travailler pour le roi de Prusse, je ne sais ce qui me sera arrivé au moment où je me coucherai ; ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis mon lever, je vais de surprises en surprises.

L'attaque et la ripnslf, entre la dame du cnbinet de lecture eti'ariis!i\aviiitété rapide, m.iis

elle n'avait aucunement occupé la jolie Paniéla, déjà fixée et immobile, attachée à examiner son amant dans les moindres détails de Tensemble de sa personne. Alcimedon avait maintenant si bonne mine, que la jeune fille ne voyait, n'entendait rien. Cependant, les derniers mots, par leur son métallique, arrivèrent à son oreille, et elle se senlit prête à s'évanouir, à tel point ce changement de fortune inattendu la rendait folle de joie.

Retranchée derrièrr la prospérité d'Alcimedon, elle secoua sans retard le peu de dépendance qui la soumettait à sa tante. Sans s'occuper de ce qui se passait dans la salle, sans se tourmenter de ce qu'on dirait dans la loge, elle tendit la main au peintre, et se querellant de ne pas oser Tembrasser, elle lui dit à son tour :

— Oh ! pour cette fois, ma tante ne me retiendra pas, et je dirai devant toi, mon homme, que je n'épouserai jamais Alexandre , cette crème des poltrons, et que je serai ta femme, vienne la semaine prochaine.

— Voilà, mademoiselle Paméla, dit Mélicerte indignée, uneinsurrection par trop républicaine. Viendrez-vous à ma barbe (la colère troublai! sa raison féminine) vous moquer de moi; et parce que ce maître fou a maintenant du pain à mettre dans SB gueule, vous iigurez-vousque demain i! lui en restera une bouchée à vous donner ; voué êtes mineure et je ferai valoir mes droits.

— Tant mieux, repartit la rebelle, il vous faudra pour cela exhiber mon acte de naissance, je ne le connais pas encore, et je serai charmée de savoir les noms et prénoms de mon père et de ma mère.

Mélicerte, à ce propos, rougit et se mordit les lèvres; puis, se tournant vers l'Espagnol, de façon à montrer clairement qu'elle s'adressait à lui, elle dit en s' exclamant :

— Voilà comment on traite une pauvre dame qui, par la faule de sa vertu et de son peu de mérite, demeure sans protecteur naturel, lorsnu' il lui serait si doux d'en rencontrer un dans

celui vers lequel la sympathie et les convenances Tattirent irrésistiblement.

Certes, la déclaration était directe et à brùle- [ourpoinl; elle déchirait tellement le voile, que les rejjards de mademoiselle Lander, dePaméla et d'Alcimedon se tournèrent vers don Thadéo cvec diverses expressions sans doute, mais toutes empreintes d'une curieuse anxiété, tant on désirait connaître la réponse, et comment il se déroberait à cette ridicule déclaration.

Celle-ci lui était si lâcheuse et l'attaquait si positivement que, malgré sa détermination bien prise à l'avance , on doit le croire, sa déférence respectueuse innée en lui à l'avantage du sexe dont Mélicerte faisait partie, lui conseillait de louvoyer encore, et de ne point répliquer a^ec une franchise qui serait de la dureté ; lorsqu'un secours inespéré arrêta dans sa bouche ce qu'il allaitdire.

On était tellement dominé par Tintérêt de la scène présente, que nul'e des cinq personnes qui

étaient là n'avait vu ni entendu entrer une sixième qui , quoique étrangère à ce qui se passait, changea subitement la face des ciioses, en disant ;

— Quel que soit mon regret d'arracher ces dames à Tatlention qu'elles prêtent à la musique d'Auber (on commençaiten ce moment l'ouverture de In Muette de Portici), je ne peux cependant pénétrer et me maintenir dans leur loge, sans leur en demander la pernjission ; je me flatte qu'on me l'accordera.

— Qu'est-ce? — Qui est là? — Que veut-on! — Je suis sauvé! — Au diable l'importun ! furent à peu près les exclamations diverses qui échappèrent à ceux-là présents. L'intelligence du lecteur lui apprendra de laquelle de ces cinq bouches les derniers propos élaient sortis. Quoiqu'il en fût, l'apparition que don Thadéo seul savait devoir être prochaine de M. Francis en ce lieu et en ce moment, si elle fut d'un grand secours à celui-là , contraria horriblenient la dame du cabinet de lecture. Aïaderiiol-

selle Lander n'en fut pas plus satisfaite ; mais comme le nouveau venu attachait sur elle son fixe regard, afin, comprenait-elle, de surprendre à limprovistece que sa présence lui inspirerait, elle dut employer à se vaincre la force que, sans cela, elle aurait mise à demander conseil à son amant.

Félicité se dompta si bien que sa physionomie se maintint à Tapparence d'une pleine indifférence, mais elle ne put prendre sur elle de répondre favorablement à la question de l'étranger. Mélicerte, bien que fâchée de la venue de celui-là se rappela bien vite que ce nouvel arrivé était par le fait son auxiliaire comme elle était sa complice. Alors, et dans le dessein de s'emparer à elle seule de la prééminence de la position, inspirée par l'orgueil vulgaire de ceux de sa classe inférieure, elle se constitua maîtresse de la loge, et fièrement en fit les honneurs à son abonné.

— Et d'où sortez-vous, monsieur, ajouta-t-

elle, lorsqu'elle se fut débarrassée des premiers compliments ; vous voilà mis commeun seigneur, tiré à quatre épingles, rien n'y manque. Allezvous ce soir au château faire une partie avec le roi.

Francis, par calcul, avait conservé son costume de la matinée, afin d'éblouir mademoiselle <^ *A Lander, dont les regards le verraient de pair avec 7-^-, j«-'|les grands personnages qui successivement en- ~^ iSfci'aient dans la salle.

— J'ai dîné, répondit-il, chez l'ambassadeur d'Autriche, et comme j'ai à parler à celui de Russie et au représentant à Paris du cabinet de Londres, j'ai eu l'heureuse idée de les rencontrer ici. Tout-a-l'heure , étant dans la loge de la princesse Galitzin, j'ai entendu parler de dames inconnues, remarquables par leurs attraits et leurs grâces ; on a éveillé ma curiosité, j'ai pris mon binocle, et à ma joie stupéfiante, j'ai retrouvé dans ces étrangères le trio des grâces do la rue Bourbon-Villeneuve.

A ces paroles flatteuses, celle qui en parut le plus charmée, fut précisément la seule des trois à laquelle on ne pouvait l'onnêtement les adresser; néanmoins, Méiicerte se les appliqua presque tout entières, ou pour mieux dire, annonça par l'émolion de ses traits que seule elle les méritait. Ce lénitif apporté si à pro])os à guérir ses déboires de la journée, la ragaillardit entièrement, et comme on levait la toile, elle oublia tout, entraînée qu'elle liit par la beauté du spectacle si nouveau, si imposante ses yeux.

Conforme à son projet caché , l'Espagnol , préparé àla venue de son rival, s immola cornine il se Tétait promis, li sétait levé pour faire politesse à Francis, et lorsqu'il dût se rassecir, il alla prendre un siège derrière la dame du cabinet de lecture, alors tout occupée des merveilles qui la -frappaient si ivement. Le nouveau venu profita du volte-face de l'Espagnol , il s'empara du tabouret quitté, se trouvant ainsi derrière Félicité commeAlcimedon était derrière Paméla.

L'étranger alors, cl eans jjonger ;-.'il troublait

moricmoîfelle Lander clans la jouissance crun j)laisir neuf, se hâta de reparler de son amour, de ses projets et de ses espérances ; elle, abandonnée par son défenseur , et ne sachant de quelle manière excuser sa conduite, ne repoussa pas moins avec fierté un hommage dont elle ne voulait pas.

— Je ne peux donc espérer de vous plaire , mademoiselle, disait avec hauteur cet amant audacieux ; ne comprendrez-vous pas que voire avenir, que votre vie, que tout en vous dépend de moi.

— Est-ce, lui fut-il répondu vivement, par un tel aveu que vous espérez me plaire? Quoi! monsieur, il dépend de vous de m'amener à la place pour laquelle je suis faite, et vous ne rougissez pas de faire votre marché, et de vouloir qu'on vous assure à Tavance le prix du service que vous rendrez : ce n'est pas , ce me semble , ajjiren homme du grand monde, enfin vous n'imitez pas ce qu'en Europe encore on appelle la conduite d'un chevalier français.

Tandis que la franchise de ce reproche confondait celui qui le méritait si bien; don Thadéo assis de façon à ce que Francis ne put voir le jeu de sa physionomie, mais qui entendait les propos de lui et d'elle, encourageait cette dernière dans sa résistance par des gestes énergiques, qui tous lui prouvaient que, quoi qu'il pût arriver, elle aurait un défenseur invincible.

Poiu'quoi vient-il?

Il y a dans la vie des rencontres tellement extraordinaires qu'il est impossible lorsqu'elles contrecarrent les plans les mieux conçus, de ne pas s'avouer que le hasard ne peut pas décider seul du destin des hommes.

KICV'EIL DE MAXIMSS.

Aucun des six rassemblés dans la loge où se passaient successivement des scènes qui faisaient oublier à certains de ceux-là celles que l'on représentait sur le théâtre , ne s'attendait assurément à celle encore plus imprévue qui tarda peu à commencer. J'ai peint, à la fin du chapitre

dernier, la sitiialion do inos six acteurs hourjreois, et ne jouîint que pour eux seuls ; on a vu comment tous étaient occupés du même motif, de celui qui ren)plit le mieux un cœur.

Dans ce moment où chaque couple déguisait quelque chose de sa pensée, hors néanmoins le peintre et Paméla , voici que Touvreuse tirant violemment ù elle la porte de la loge, laissa le passage libre en se reculant à un homme d'environ soixante ans d'âge , et dont la tournure aristocratique et les décorations, croix, cordons et plaques annonçaient la haute position sociale. Un chasseur raccompagnait, un valet de chambre en habit droit, portant la bourse au dos et la brette au côté l'avait précédé, et agissant là comme à son poste à Tentrée du cabinet de son maître, il se mit à dire à mi voix :

— Son excellence le prince de... ambassadeur de l'empire de...

Un cri de rage, mais étouffé presque aussitôt que poussé, échappa aux lèvres de Francis ?so-

rai. Il se leva spontanément, et chancela de çà, <ie là, ainsi qu'il eût fait si la foudre était venue le frapper. Mais il se remit promptement, et para son visage d'un sourire gracieux.

LEspagnol fut le seul qui l'entendit, et le seul qui attacha sur lui son regard ohservateur. Les trois (James seulement, étonnées ainsi qu'Alcimedon d'une visite aussi peu prévue, firent aussi révérence et salut, sans mot dire cependant, et attendant que le dernier arrivé expliquât pourquoi il se présentait à des personnes qui ne le connaissaient pas.

Le nohle étranger, qui devait à son grand usage du monde de deviner la pensée de tous à la seule inspection des traits, s'avança vers Félicité avec tous les dehors d'une galanterie respectueuse, et s'adressant à elle seule, comme si dans son idée il n'eût pu y avoir qu'elle de supérieure aux autres :

— Madame, dit-ii, j'av;iis si souvent prié le comte Briatensky pour qu'il vousdemandât la péril. 2

mission de venir à vos pieds vous apporter mon hommage très humble, qu'aujourd'hui, et toutà-i'heure, l'ayant aperçu auprès de vous, je n'ai pu commander à mon impatience ; elle me poussait à vous aborder, très certain que j'étais qu'il avait déjà obtenu de vous ce que je désire si ardemment.

L'empereur de la Chine aurait en personne fait ce même compliment; je ne pense pas que, hors celui qui portait un autre nom que celui de Norai, tous les autres eussent été plus étonnés de ces paroles qu'ils ne le furent, lorsque l'ambassadeur les eut prononcées. Us s'attendaient à un démenti donné par celui qu'ils connaissaient, lorsque ce dernier, avec un aplomb parfaii , répliqua : bien qu'il sut qu'on ne lui avait rien demandé, qu'il suppliait sou excellence si, trop occupé de ses propres sentiments, il avait négligé d'être l'interprète de ceux d'un autre, mais que, pour réparer sa faute, il se hâtait de présenter son excellence le prince de... ambassadeur de Sa Majesté impériale.

Jusque là, et le combat ayant lieu entre deux diplomates consommés, tout s'était passé dans les règles, et le mensonge également avait été accepté pour la vérité; mais ces formes politiques n'appartenaient j)as à une jeune fille élevée dans un modeste couvent de province, et qui, par une récente habitation avec une bourgeoise de la petite volée, n'avait pu sinstruire mieux dans l'art de la duplicilé. 11 résulta de cette opposition naturelle ce qui devait advenir, ei lorpheline prenant la parole, dit à son tour :

— Monseigneur, tout me prouve que son excellence se trompe j il me prend pour une grande dame. Je suis une pauvre fille abandonnée dès sa naissance, qui n'a pas connu ses })arents; quoique toutefois ils lui aient laissé une fortune plus que suffisante à contenter ses modestes désirs. Quant à M. le comte, dont le vrai nom m'échappe, je ne le vois que depuis peu de jours, et ce matin encore je le croyais obscur autant que je le suis.

— Quoi! madame, repartit l'ambassadeur,

aui'icz-vous en moi nsscz peu de confiance pour repousser mes services que je vous offre de grand cœur? Un incognito prolongé ne peut être maintenu ; lorsque Ton porte si bien sur son visage son certificat d'origine, et dans des traits, embellis sans doute, je retrouve ceux de votre auguste père.

La conversation entamée sur ce ton prenait une tournure piquante, lorsque, Francis Norai, ou plutôt le comte BriatensKy, s'élant décidé sans doute à ce qu'il avait ù faire, demanda avec la permission de ces dames (il se servit à dessein du pluriel), au prince de... la faveur de lui dire deux mois en dehors de la loge. L'ambassadeur hésita sur ce qu'il avait à faire, puis fit signe au comte qu'il le suivait, non sans en avoir demandé l'autorisation à la jeune orpheline. Tous les deux sortirent aussitôt.

Dès qu'ils eurent tourné le dos, la dame du cabinet de lecture, que tant de préférences et de distinction accordées à Félicité achevaient de

nieltre eu colère, se mit à dire lu s'adressaiit à l'Espagnol :

— En voici une sévère : Tun de mes abonnés devient un comte, et nn ambassadeur prend mon associée pour une princesse; il ne manque plus que de vous voir devenir grand soigneur. Au demeurant, et sans voidoir désobliger mademoisf'lle Félicité, je ne trouve pas entre elle et nous, Paméla ei moi, une telle différence, qu'il faille nécessairement qu elle soit la grande dame et nous les bonnes.

— Ne vous en prenez de tout ceci, madame Mélicerte, repartit don Thadéo avec un ton sérieux et tout imprégné pourtant d'ironie, qu'au seul hasard d'une ressemblance; car autrement, et ainsi que vous le dites avec raison , il n'y a rien qui ne soit commun entre vous trois ; chacune a ses yeux, sa bouche, son nez...

— Vous plaisantez, Monsieur, et vous aussi , mon amie, dit Félicité. Moi, au contraire, j'ai peur, et ne suis pas à mou aise. Que me veut cet

liomme à plusieurs noms, qui me menace et me flatte? Pour qui cet autre me prend-il? Je voudrais le savoir.

— Tout me répond, dit ici l'Espagnol, que demain à cette heure-ci vous serez au fait de ce qui vous concerne et de ce qu'on vous veut. L'ambassadeur de... ne vous laissera pas dans cette ignorance.

L'orpheline devina, à l'expression mise à ce propos par don Thadéo, qu'il lui promettait de manœuvrer lui-même dès le jour suivant de manière à tout savoir, afin de tout lai redire, et cette certitude la tranquillisa.

Jusqu'alors Paméla et son amant avaient gardé le silence, à tel point ils étaient éblouis par tant d'événements divers. L un et l'autre maintenant se mirent à complimenter Torpheline , et les conjectures qu ils fîreat sur son compte ajoutèrenlà la mauvaise humeur de Mé'.icerle. Celle-ci ne pouvant se commander, fit sentir avec aigreur à don Thadéo qu'il ne s'occupait que de made-

nioiselle Lander, lorsqu'elle aussi valait peutêtre assez pour qu'on ne la délaissât pas.

— Eh ! bon Dieu, madame, qui vous oublie, lui fut-il répondu, ne suis-je pas à vos ordres entièrement ?

— Oui, dit-elle, voilà parler comment il le faut, monsieur le volage. Chacune ici a ses avantages, et je ne suis pas assez pauvre ni assez chiffonnée pour que la préférence que j'accorderai...

Il était décidé qu'un obstacle s'opposerait continuellement à ce qu'elle obtint de don Thadéo une réponse positive. Ici encore on se jette entre elle et lui. Le comte Brialensky se représenta, mais seulj il avait la joie empreinte dans toute sa personne. Il vint à l'orpheline selon cet autre usage si antipathique à la dame du cabinet de lecture, et il lui dit :

— Je vous apporte, Mademoiselle, les excuses de son excellence. Le prince de est si bon-

teux do vous avoir prise pour une dame à laquelle il a ordre de son souverain d'être agréable; que comprenant combien cela doit vous déplaire, il s'est retiré déjà et m'a chargé expressément de mettre à vos pieds rhominage de ses regreis. Au reste , lors môme qu'il eût persisté à vous rendre ses devoirs, il ne vous aurait point fatiguée longtemps ; il parlait encore avec moi tout à l'heure, quand son secrétaire , qui le savait à rOpéra , est venu lui apporter des dépèches impératives de la cour. 11 part de Paris cette nuit même.

Celte expHcnlion, donnée avec une si vive fantaisie d'êlre crû sur tous les points ne réussit pas, et n'éveilla que mieux la défiance de son rival. Le comte lit signe à l'Espagnol qu'il avait à lui parler à son tour; puis , élevant la voix et s'adressantà lui, il dit hautement :

— A l'instant où je me séparais de l'ambassadeur, j'ai vu passer le président du conseil des ministres , le prince de Polignac. 11 est entré dans sa loge en me disant qu'il m'y attendait, et

comme je liens à vous obliger, Monsieur, nous allons sur-le-champ rejoindre ce favori ; je vous présenterai et vous me remercierez sans doute de cet acte d'amitié.

Thadéo hésita s'il s'éloignerait; mais dans la crainte d'inspirer de la méliance au comte, il se détermina à le contenter. Il eut d'autant plus de mérite à faire ceci, que Félicité manifestait par sa tristesse le chagrin que lui coûtait cet éloiî^nement momentané. Lui, déjà levé , trouva le moyen de reconnnander par signes une vigilance extrême à Alcimedon ; puis il sortit avec son chef prétendu. Le peintre, qui ne le perdait pas de vue, remarqua dans le corridor un homme immobile qui répondit par un geste ra|)i(io à celui que Thadéo lui adressait, en le frôlant , presque, si près il passait de lui.

A deux de jen.

Lorsqac deux habiles lattent ensemble, le succès vient de Dieu et uon des calculs humains.

RECUEIL DE UÀXDOES.

Les deux , les trois, les quatre premiers actes furent joués, et on ne vit plus reparaître, ni le comte Briatensky, ni don Thadéo. Mélicerte , {.artagée en tant d'aliments, propres à nourrir sa curiosité, et le dépit de manquer par l'absence de ce dernier de ses abonnes Toccasion de le

contraindre à expliquer ses sentiments tendres auxquels elle ne renonçait pas, se montra tour à tour indifférente et maussade, suivant qu'elle écoutait mieux, ou son cœur, ou ses yeux et ses oreilles.

Mademoiselle Lander, de son côté, à mesure que le temps s'écoulait, tombait dans une sombre mélancolie ; elle ne voyait ni n'entendait les scènes du drame harmonieux qui se développait devant elle ; à chaque instant elle tournait iêle et déjà elle ne pouvait dompter son inquiète émotion. Le peintre, à plusieurs reprises, lui avait offert d'aller à la découverte; elle, par bonté d'Ame, et afin de ne pas troubler Paméla , s'était refusée à ce qu'il lui rendit ce service.

Enfin, et comme le changement de décoration du quatrième acte au dernier avait lieu , on vit apparaître le comte seul... il entra, et aussitôt demanda où était don Thadéo.

— Vous êtes sorti ensemble, lui dit d'un ton de reproche la dame du cabinet de lecture.

Le comte en riant répondit d'abord :

— Mais vous ne me l'aviez pas donné à jjarder.

Puis sérieusement ajouta :

— Nous avons été ensemble dans la loge du prince de Poiifjnac; il y a re-té pendant le second acte. Au troisième acte il s" est rappelé une affaire qui Tobligeait à nous quitter, et dès ce moment je ne Tai pas revu ; je crois qu'il m'a dit que peut-être il serait contraint d'aller jusqu'au boulevard Italien. Oli ! il va nous revenir sans doute.

Le comte parlait encore lorsqu'un homme très brun, portant sur ses traits la physionomie espagnole , fut amené par l'ouvreuse de loje ; il portail à la main un billet tracé au crayon sur Tiue feuille de papier arraché visiblement à des lablelles et adressé au peintre. Alcimedon même , avant d'avoir pris connaissance des mots écrits, reconnut dans le commissionnaire

l^homme qui, tout à rheiire, avait suivi don Tliadéo, en échangeant des signes avec lui ; il acquit la preuve qu'il ne se trompait pas à la lecture des phrases suivantes ;

« Mon très-cher Monsieur, c'est en vain

« que je me rebelle contre une sotte affaire que

« l'on vient de susciter à un de mes compa-

« Iriotes. Dans mon dessein de lui éviter un duel

«( à mort, je suis contraint de ne pas le quitter le

« reste de la soirée; il faut un devoir aussi

« sacré pour me faire manquer à ce que je

« dois à nos trois dames. Je vous supplie d'ob-

« tenir d'elles mon pardon , de me remplacer

« dans leur conduite (la voiture n®.... est à

« elles pour la soirée), et de les ramener. De-

< main matin, et tôt, j'irai à leurs pieds soUi-

« citer ma grâce.

« Je suis, Monsieur et cher ami, etc. »

— C'est régalant , dit avec colère Mélicerte , ne pouvait-il pas laisser battre cet autre Espagnol? devait-il nous être infidèle i aussi....

Elle ajouta d'autres propos ; tous annonçant son irritation. L'orpheline au moins aussi peinée garda le silence; alors le comie parlant à son tour, déclara qu'ayant sa voiture à la porte de rO[)éra, il ramènerait ces dames ; Alcimeclon fit observer qu il y en avait une aussi à l'ordre des mêmes dames.

— Eh bienl Monsieur, dit le comte avec grâce, partageons à nous deux le bonheur; d'autant mieux que mon coupén'est qu'à trois places. Vous partirez dans voire carrosse avec mademoiselle Paméla, et moi pareillement heureux, je ramènerai notre souveraine et mademoiselle Lander.

— Volontiers, s'écrièrent la tante et la nièce, celle-ci par joie du tête-à-téte avec son amant ; celle-là par malice et parce qu'elle comprenait que cet arrangement déplairait à l'orpheline.

— Mais, dit celle-ci en hésitant toutefois; à quoi bon changer ce qui a été résolu? nous sommes venu quatre dans notre voiture, lésons

de même au retour; pourquoi détourner do sa route monsieur le comle? c'est inutile, et je pense que lui-même en conviendra.

— léserais, Mademoiselle, le dernier des hommes, répondit-il; si je renonçais sans cause à ma part au bonheur d'être plus longtenips avec deux personnes aussi charmantes : cela ne sera pas, j'espère, et sans aimer les »jeiis on peut ne pas les traiter avec mépris, surtout îorsqu ils ne méritent pas cet a firent.

C'était riposter avec adresse, car en le prenant sur ce ton sérieux, il fallait pour résister se brouiller avec lui ouvertement, rompre la glace et même exposer Alcimedon à un comîiat périlleux; car enfin, le comte, fâché, pouvait finir par le rendre responsnble de la préférence que mademoiselle Lander lui accordait.

Celte obéissance à la politesse et aux convenances du monde qui font commettre souvent tant de fautes; la crainte de blesser outre l'orgueil de l'étranger celui de Mélicerte, qui sans

doute était fière d'être ramenée par un grand seigneur. La certitude encore du plaisir assuté dont elle priverait Tartisle et la nièce, et celle en outre que la tante, en laissant Aleimedon reconduire Paméla, sanctionnait par là presque leur mariage; déterminèrent entin mademoiselle Lander à se rendre, elle le fit à contre-cœur.

Cependant au moment où après avoir hésité à la vive rage du comte, elle déclara qu'elle consentait à son désir, lui se mit à sourire avec une expression tellement sardonique et à lui lancer un regard rempli de tant de malice , contente; qu'une seconde fois elle se mit à refuser. Alors le comte se pencha vers elle, et de- \inant où il fallait frapper pour amener à lui la victoire , lui dit tout bas , faisant allusion au billet de l'Espagnol.

— Comme il vous plaira, Mademoiselle; vous

tenez, à ce que je présume, à nous voir jouer

les premiers rôles dans un duel à M. Aleimedon

et moi, pendant qu'un des nôtres remplit ailleurs

le second.

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