‹ La dame de comptoirChapitre 2 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

A ce propos barbare elle frémit, et repartit d'une voix mourante qu'elle se soumettrait à la détermination de Mélicerte.

— Dans ce cas, dit celle-ci , et comme je ne crois pas à M. le comte Barrahasky ^ les dénis et l'appétit d'un ogre ; je n'hésiterai pas à lui confier ma personne, et j'imagine qu'il ne sera loup-garou pour vous seule.... Je n'aime pas les Percinettes, ajouta-t-elle Sotto voce; mais de manière à être entendue et à détruire toute irrésolution.

L'acte continué et fini pendant ces débats, la toile vint à tomber à l'instant même où la dame du cabinet de lecture triomphait mcehamment. L'orpheline abandonnée par les deux femmes et trahie sans perfidie par l'artiste, dont l'amour égoïste préféra, ainsi que tant d'autres eussent faits à sa place, un tête-à-tête avec sa maîtresse à un combat sans gloire ni fin avec l'étranger; d'ailleurs et toujours grâce à une de ces funestes capitulations de conscience qui font tant demal;Alcimedon se jura de tenir la parole qu'il

avaitengagée à l'Espagnol, sonbienfaiteur. C'était de ne pas quitter mademoiselle Lander, en suivant, tourde roue pour tour de roue, la voiture du comte avec la sienne. Il ne faisait pas entrer dans ses calculs en opposition de ses projets, que des rosses seraient sans doute à sa disposition et des chevaux vigoureux à celle du comte.

Il manifesta ses regrets et son inquiétude à ta maîtresse; elle, répondit en le boudant, en affectant une jalousie qu'elle ne ressentait pas. Elle se moqua même d'une exagération ridicule ; car, ajouta-t-elle , penses-tu que cet étranger soit capable d un enlèvement, ce n'est pas d'ailleurs une chose si commune et quelle que fut la beauté de cette demoiselle tant poursuivie et non moins protégée ; il demeurait certain à Paméla, que Félicité se lèverait paisiblement le lendemain , avec le dépit de n'avoir pu ajouter à sa renommée la gloire résultant d'un enlèvement.

Celte lutte prolongée acheva de perdre Alcimedon ; néanmoins entraînant Païuéla, sou

prétexte de lui faire voir les belles parures à la sortie de l'Opéra, il se mita chercher le cocher dont il avait le nom. Lorsqu'il l'eut rejoint, il lui promit une forte étrennesupplémentaire, s'il suivait obstinément le carrosse de maître qui allait rouler avant le leur : tout fut promis selon l'usage, et Alcimedon crut à la probité incorruptible d'un homme accoutumé, peut-être , à se vendre deux ou trois fois par jour.

Le Comte, avec une abnégation railleuse, et tandis que dominé par son courroux il se déchirait la poitrine avec les ongles, accepta toutes les précautions défiantes de mademoiselle Lander, avec une soumission tellement impossible à un homme d'honneur qu'elles l'auraient trente fois indigné s'il l'avait été, et il fallait manquer de tout usage du monde pour s y confier.

Le premier soin de Félicité fut d'attendre que la masse des spectateurs fut partie et le plus grand nombre d'équipages aussi; puis elle voulut que la voiture à quatre places , qui emporterait les deux amants, vint rejoindre le carrosse

superbe du comte et se plaçât si près de celui-là, que le nez des deux haridelles de louage en touchât le train de derrière.

Tout cela fut exécuté. Paméla et Alcimedon, pour satisfaire à la pressante instance de Torj)heline, montèrent les premiers de leur côté : pendant ce temps, le Comte, afin de l'employer sans doute aussi, tira d'une poche une bonbonnière de cristal de roche irisée, et offrit des dragées à Mélicerte et à Félicité ; la première en prit deux, la seconde refusa , et l'étranger , par dépit , renversa celles qui restaient dans la boite, son insistance à les proposer n'ayant pu vaincre la résistance de la jeune fille à les repousser.

Enfin, on abaisse le marche-pied; Mélicerte monta la première, puis Félicité, puis le comte, et on roula incontinent.

— Le brouillard est bien épais , dit l'ex- M. Norai ; il facilitera , ]\îndemoiselle, Tcnlèvenient que vous redoutez.

— Ah! Monsieur, répondit Félicité, quelle plaisanterie.

— Arrivons vite, dit à son tour Mélicerte , je nie sens toute chose et j'ai déjà envie de dormir.

L'Enlèvement.

Le crime Tainement se'cache et part sans brnit, La vangeanco de Dieu le devine et le sait. La Main mystérieuse, tragédie inédite.

La dame du cabinet de lecture avait peu tardé à passer du besoin de dormir au sommeil même; la tention continue de ses yeux , la persistance qu'elle avait attaché pendant près de cinq heures à contempler des scènes et des danses , à entendre une musique entraînante : le silence même

gardé en partie et le repos forcé maintenu pendant ce même temps, et peut-être encore les dragées saturées d'opium qu'elle venait de manger, tout, dis-je, contribuait à cette rapide somnolence. La voiture l'emportait sans qu'elle s'occupât de la course et du but.

Sa compagne ignorante de la topographie de Paris , roulant en des rues et parcourant des quartiers qu'elle ne connaissait pas et dont les ténèbres d'alors étaient accrues par le brouillard fétide et dense qui enveloppe Paris trop souvent: l'orpheline . dis-je , à part la vague inquiétude qui l'avertissait d'un péril présent; était-elle également incapable de rien distinguer et d'apprécier surtout, si le cocher ne s'écartait pas de la voie qui la ramènerait à la Fleur d'Amour.

. Les regards tristes et méfiants qu'elle jetait autour de la voiture lui montraient des maisons et des arbres , c'étaient les boulevards , et elle savait qu'il fallait les suivre jusqu'à la porte Saint-Denis, ou tout au moins jusqu'à la rue Poissonnière , lorsque l'on voulait revenir de

l'Opéra au cabinet de lecture , l'orpheline patientait donc.

Mais la crainte et la nuit qui ajoutent tant de force à la méfiance, pesaient trop sur son cœur pour n'y pas alourdir la marche du temps. Des secondes lui semblaient des quart d'heures, et le moment de l'arrivée lui paraissait déjà dépassé. Jusqu'alors, et pour éviter une convcrsa'tion désagréable à son cœur, elle avait feint de partager le sommeil de sa compagne; mais son œil étonné n'apercevant plus la blancheur des maisons et seulement des arbres , et au delà un redoublement d'ombres épaisses, elle sentit son cœur tressaillir et se relevant brusquement, elle demanda au comte où il la conduisait.

La question était simple et convenable , et un innocent y eût répondu soudainement; mais les mêmes paroles, qui ne troublent pas celui-là, agissent autrement sur le coupable. Le comte, au lieu de répondre avec autant de prestesse que mademoiselle Lander en mettait à lui parler, hésita , parut chercher une excuse, et après uu

délai suffisant pour motiver toutes les terreurs possibles , dit, d'un ton qu'il tâcha de rendre persuasif -.qu'il connaissait peu Paris, lui aussi, car il le parcourait rarement à pied ; mais que comme il avait répété par deux fois au cocher le nom de la rue Bourbon-Villeneuve , c'était sans doute vers elle que l'on cheminait maintenant.

— Vous me trompez , Monsieur, dit Félicité qui étendant son bras tâcha de réveiller sa compagne. La main de Tennemi le saisit au passage, et lui dit avec une voix conciliatrice :

— Ne doutez pas plus. Mademoiselle, de ma probité que de mon amour.

— Ah! s'écria celle à qui il parlait, je suis perdue... au secours! au secours!... Mélicerte ne dormez plus , nous sommes trahies par un lâche.

— Au nom de notre vie commune, silence, dit durement le Comte; si vous criez encore, je vous tue de ce poignard et je m'immole avec vous.

Une sorte d'éclair vague passa sous les yeux de Torphelineet un corps froid et dur fut appliqué sur sa main. Tout ce qu'elle avait fait n'avait pu arracher Mélicerte à sa léthargie ; elle ronflait , et le carrosse roulait rapidement.

— Oh! tuez-moi, dit encore Félicité, je le préférera supporter l'horreur que m'inspire votre conduite odieuse.

Et deux fois , coup sur coup , elle demanda du secours, aussi haut que sa voix put se faire ouïr.

— Vous voulez donc me pousser au crime? c'est vous qui auriez à vous adresser le reproche de notre mort.

Et l'arme monta spontanément à la hauteur de la gorge de mademoiselle Lander,

— Halte-là! cocher, ou je te hrùle la cervelle, si tu fais un pas de plus! en joue , Messieurs, et feu sur ce brigand s'il continue sa route.

Les chevaux s'arrêtèrent comme par l'effet d'un enchantement et le piétinement de plusieurs autres se fit entendre en même temps, et aux deux côtés de la voiture apparurent des gens armés. Le Comte, furieux, hésita sur ce qu'il avait à faire! ce temps de repos le livra aux Hbérateurs de Torpheline; car des piétons ouvrirent instantanément les deux portières et on saisit le Comte au nom de la loi et du roi ; le stylet dont il était armé tomba de sa main et mademoiselle Lander, délivrée, s'évanouit.

— Qu'est-ce? Messieurs , dit le faux Norai ; suis-je un bandit? reconnaissez à mon costume un lieutenant-fjénéral au service de Sa Majesté Je vais à ma maison de plaisance avec ma

femme et sa dame de compagnie et ne m'attendais pas!...

— Ni moi non plus, monsieur le Comte, répliqua une voix bien connue; je ne m'attendais pas à vous voir remplir le rôle que vous avez joué , comme à vous voir profaner par un mensonge le noble habit que vous portez. Non, cette jeune

dame n'est pas votre femme ; je veux bien, par égard de nos anciens rapports vous laisser aller seul à votre villa italienne; ce sera toutefois à pied, j'ai besoin de cet équipage pour ramener chez elle, celle que vous voulez détourner de son chemin....

— Mais, Excellence, je ne'consentirai pas...

— Que l'on aide Monsieur à descendre.

A cet ordre donné d'un ton sans réplique ; des mains vigoureuses et accoutumées à de telles expéditions, saisirent le Comte, et malgré sa résistance l'eurent bientôt déposé au milieu de la boue de l'avenue de Neuilly aux Champs- Elysées. Cela fait, l'ambassadeur de.... s'approcha un peu plus de la portière et demanda avec politesse si ces dames étaient remises de leur frayeur?

Le silence prolongé qui répondit seul à cette question polie, instruisit l'interrogateur de ce qui se passait ; il comprit que Félicité et Méli-

certe étaient sans connaissance ; on i?ait qu'il se trompait quand à celle-ci. Alors il se hâta de tirer d'une poche un flacon d'alcali volatil ; une des lanternes de la voiture fut décrochée et lui-même prodigua d'abord des soins à Félicité. La voyant reprendre ses sens il s'occupa de l'autre et l'examinant avec attention il reconnut au jeu de sa respiration et à d'autres signes qu'elle dormait. De ce moment il comprit la vérité; alors élevant la voix et parlant au Comte, ou retenu par les agens de la police, ou par sa honte.

— Je vois avec regret, Monsieur, cette complication d'actes blâmables, et je vous préviens que désormais ce ne sera pas avec moi que vous éclaircirez cette affaire. Les ressorts, indignes, d'un homme de votre rang, que vous avez fait jouer, m obligeront à porter plus haut le soin d'une décision que je ne peux plus vous éviter.

— J'ai perdu une belle partie, j'en conviens, dit le Comte en affectant de plaisanter, et je dois

payer les frais, c'est tout simple. Adieu, Prince, puisque vous consentez à ce que je vous quitte, croyez que désormais je ne vous éviterai pas.

11 s'éloigna , suivi de trois domestiques que l'on avait retiré , un peu brutalement il est vrai, du derrière du carrosse; tandis que dans celuici les soins les plus respectueux étaient prodigués à Torpheline. L'énergie de l'alcali maintenu outre mesure sous les narines de la dame du cabinet de lecture, finit par l'arracher à sa somnolence ; elle ouvrit des yeux effarés et d'abord ne comprit pas ce qui se passait autour d'elle, et elle demande si on était arrivé?

— Non, Madame, répondit le prince D...., à la place de Félicité, trop agitée encore pour parler; vous n'êtes pas chez vous, mais au milieu des Champs-Elysées , où les chevaux du comte Briatensky vous ont amenée.

— Miséricorde! ont- ils pris le mors aux dents.... sommes-nous en danger,... mais où donc est-il notre compagnon ?

— Froissé légèrement dans la chute qu'il a faite en s'élançant sur la chaussée, il est ici proche et m'a chargé, Madame, de prendre sa place; j'ai eu l'honneur de vous faire ma cour à rOpéra, tantôt.

Mélicerte débarrassée totalement de Teffet de l'opium , pris à faible dose, reconnut l'ambassadeur qui , plaçant partout de la diplomatie , entreprenait de lui dérober la connaissance de l'enlèvement interrompu si à propos. Déjà et tout bas il avait prié l'orpheline de taire à sa compagne l'aventure dans ses vrais détails; elle, persuadée de l'innocence de Mélicerte par la preuve de son sommeil , que le ravisseur n'eut pas provoqué s'il avait eu en elle un complice, avait consenti , et cela dana son intérêt personnel , à ce que lui demandait son libérateur.

Après avoir témoigné le désir d'aller secourir et soigner le Comte, et le chagrin de ne pouvoir remplir ce qui lui paraissait un devoir; la dame du cabinet de lecture, effrayée encore de la pâleur et de la faiblesse de Félicité, ne s'op-

posa pas à l'invitation que lui fît Tambassadeur de revenir à la Fleur-d' Amour . Ce seigneur refusa de monter auprès des deux dames; il se contenta de les prévenir qu'il les escorterait jusqu'à leur demeure. En môme temps, avec les formes les plus civiles et les plus respectueuses, il pria mademoiselle Lander de lui accorder Thonneur de venir le lendemain lui rendre ses devoirs et éclaircir devant elle par quelle intervention miraculeuse il Tavait sauvée d'un indigne guet-apens.

Les deus femmes restées seules, les chevaux tournèrent bride et avec raccompagnement peu ordinaire d'une escorte de gendarmerie et de gentilshommes et domestiques d'une grande légation. Mélicerte et Félicité, vers une heure du matin, firent à la Fleur-d' Amour, une entrée telle que, de mémoire féminine, la plus vieille des commères du quartier n'en pouvait citer une pareille.

Le bruit du carrosse et des dix à douze chevaux de suite ; runiformc des gentlarmcs , la

livrée du chasseur et des piqueurs de Son Excellence, la bonne mine de celui-ci et des hommes de qualité attachés à sa personne, et que des torches allumées lors du retour firent apercevoir par maint curieux que le tapage arracha au sommeil ; tout cela causa une vive émotion à la rue Bourbon-Villeneuve, et fournit jusqu'à la connaissance imparfaite de Taventure , un champ ample aux conjectures des amis ou ennemis de la maison.

Suite de rEnlévement.

U ne faut pas que les boni se refuseat à battre les méchants avec les propres armes de ceux-ci.

RECUEIL DE MAXIMES

Afin de ne pas multiplier le noîSbre des chapitres de cet ouvratje, j'ai abréfjé les circonstances du rapt et de sa. suite. Mais avant que de poursuivre je dois revenir sur le plissé, ot que le lectour apprenne avant notre héroïne, comment elle avait échappé à son ravisseur.

Bien que le comle de Briatensky se fut attaché ou crut ravoir pu faire, l'Espagnol don Thadéo; cependant et toujours, en bon courtisan habile aux ruses diplomatiques, il ne lui confia pas tous ses projets. Par exemple, s'il avait arrangé avec lui la venue à POpéra et ses suites naturelles, il s'était gardé de lui apprendre Tenlèvement qu'il méditait et le préparant sous un voile adroitement posé, il espérait lui en dérober la connaissance.

Mais puisqu'il voulait lui taire cette partie de son plan , il dévouait nécessaire de Técarter jusqu'à la réussite complète ; ce fut là ou le manège du comte échoua. Lorsque celui-ci eut amené l'autre hors la loge de ces dames sous prétexte de les présenter à M. de Polignac, il lui dit que son plan était de ramener l'orpheline dans sa propre voiture, afin de pouvoir lui parler plus librement hors de la présence de lui Thadéo, d'Alcimedon et de Paméla ; qu'en conséquence il le priait de ne plus se remontrer dans la loge.

Ce propos suffit pour tout apprendre à celui

qu'il devait achever de tromper; l'Espagnol devina la fourberie, el vit en outre que, pour parvenir à la déjouer pleinement, il fallaitavoir l'air de s'y laisser prendre. Déjà il avait deviné que par quelque autre ruse le comte était parvenu à écarter l'ambassadeur momentanément de l'orpheline; il le redoutait donc... Donc c'était vers celui-là qu'il fallait aller chercher le secours du moment.

Thadéo ayant pris cette résolution topa à tout ce que lui dit son prétendu chef. Ce fût ensemble qu'ils rédigèrent la lettre écrite par Thadéo et qu'il fit porter par l'un de ses gens les plus dévoués ; puis il s'engagea envers le comte à disparaître pendant le reste de la soirée ; et en effet, de peur d'être espionné, il quitta l'Opéra, ce fût pour aller chez un marchand de costumes. Là, il se déguisa en domestique de bonne maison, grima ses traits au moyen d'une perruque et de favoris postiches et, cela fait, muni d'un autre écrit conçu en ces termes, il rentra soudain à TOpéra :

« Prince, on vient de vous tromper en tout ce « que l'on vous a dit pour vous empêcher de « revoir avant demain la demoiselle dont la res- « semblance avec un haut personnage de votre « connaissance vous a frappé. Si vous voulex sa- « voir la vérité tout de suite, si vous tenez à em- « pêcher le rapt qui ce soir même sera con- « consommé, et dont cetle dame sera la victime, « accordez-moi une prompte audience.

< Je suis, etc., etc.,

« Le duc de Mendoce ,

« Grand d'Espagne , prince de Mont***, chevalier « de la Toison-d'Or, etc. »

Un tel nom et de telles révélations qui en promettaient déplus amples , lorsque l'ambassadeur eût lu le billet, le déterminèrent soudain à sortir de sa loge et à venir parler à don Thadéo; que malgré son déguisement il reconnut comme étant l'un des cavaliers qui naguère se trouvaient dans la loge où Son- Excellence était venue inopinément.

Le Prince , instruit de ce que don Thadéo savait; lui conta à son tour que, chargé par son souverain de rechercher une dame qu'il importait au premier de retrouver; il avait reconnu celle-là naguère à sa ressemblance frappante avec son auguste père. Ne voulant pas remettre au lendemain à s'approcher d'elle, et apercevant en sa compagnie le comte Briatensky, général au service de son Souverain ; il n'avait pas hésité à tenter de se présenter lui-même.

— Le comte, poursuivit-il, m'ayanl fait signe qu'il avait à me découvrir un secret importent , m'a fait sortir de la loge , et, nous étant retirés en un coin solitaire du foyer; il m'a supplié de ne pas afficher mon dessein de faire une plus ample connaissance avec cette dame, il avait , m a-t-il dit, juré qu'une grande puissance veillait sur elle , et que si je laissais voir aux affidés de ce souverain la conviction que j'avais de l'identité de cette dame avec celle que je cherchais, on la ferait disparaître dans la nuit-même; la basse police de Paris étant surtout vendue à nos

adversaires. Loissez-moi, prince, îe soin d'accompagner cette dame, on n'a nulle défiance de moi, je m'assurerai de la maison où elle loge , et je vous y conduirai demain après que vous aurez pris vos mesures pour qu'on ne vous la ravisse pas.

— Pouvais-je me méfier d'un officier-général au service de mon maître , et d'ailleurs très grand seigneur de nom, de rang et de fortune? J'avoue qu'il m'a trompé, et en tout, sans doute; mais que faut-il que je fasse?

Don Thadéo , expliquant de quel avantage il était que le comte ne le crut pas son ennemi et ne le soupçonnât pas de l'avoir trompé, conseilla au prince de*** de prendre à lui seul la tâche de faire échouer renlèvement; en conséquence qu'il devait, non craindre la police parisienne, mais lui demander son concours. L'ambassadeur se conforma de point en point à ce plan de campagne , et se hâta de le mettre à exécution pendant que don Thadéo rentrait chez lui, afin que sa présence empêchai les éniissai-

res que le comte avait placés autour de lui, de le soupçonner d'avoir pris une part active dans le coup-de-main contraire à celui-là que lui tenterait.

Tout eut lieu selon qne l'Espagnol l'avait arrangé. Il fût facile au comte de gagner le cocher de remise d'Alcimedon et de séparer les deux voitures ; le brouillard aida à cette ruse, et pendant que l'artiste et Paméla croyaient suivre l'équipage du comte ; celui-ci emportait sa proie.

Des vedettes placées en sentinelles instruisirent l'ambassadeur, lorsque ses préparatifs furent terminés, du chemin pris par le comte : on suivit celui-ci presque pas à pas; mais comme le diplomate tenait à constater le crime, il laissa courir les chevaux, afin que, très déviés de leur roule naturelle, toute excuse ne pourrait être admise. Il aurait même attendu le passage de la barrière de Neuilly, si les cris successifs , poussés par Torpheline, ne lui eussent fait honte et reproché sa politique hors de saison.

Le lecteur sait le reste ; je m'arrêterai peu à lui peindre la consternation de Tartiste lorsque l'évidence le relira de la tranquillité. Ce fût avant d'arriver à la Fleur-d^ Amour qu'il reconnut sa faute, et le succès de la ruse employée à le séparer de mademoiselle^ Lander. Comprenant qu'il lui serait impossible de retrouver celleci, il ne balança pas longtemps sur ce qui lui restait à faire ; et ayant ramené Paméla chez elle, et toute en larmes , il la quitta sans s'arrêter à ses prières et courut chez l'Espagnol le prévenir de ce qui arrivait.

Sa franche douleur, les regrets qu'il énonça et le noble renoncement qu'il voulut faire à une récompense qu'il disait ne pas mériter louchèrentdon Thadéo. Celui-ci le consola en lui jurant qu'il ne le soupçonnait pas de connivence avec le ravisseur et en lui promettant que mademoiselle Lander reviendrait chez elle ; il pria Alcimedon de retourner au cabinet de lecture, d'où il reviendrait à lui dès le retour des deux daines.

— Vous reviendrez, non chez moi, la visite

serait suspecte ; mais vous chanterez en passant dans la rue quelque chose de !a chanson populaire de Malbrouck.

L'artiste et sa maîtresse furent les premiers qui sortirent dans la rue Bourbon-Villeneuve au bruit que faisait le cortège des libérateurs de ^notre héroïne; leur joie ne fut pas médiocre, pendant que Mélicerte, descendue la première, tant elle avait hâte de produire de Telfet, simulait un évanouissement tardif. L'ambassadeur, qui s'était réservé pour une meilleure occasion, donnait ses soins à Torpheline, et, bien certain de l'avoir réintégrée dans son domicile réel, prenait congé d'elle en la priant de lui accorder pour le lendemain vers midi l'honneur d'une audience. Elle y donna son consentement ; lui la salua avec un nouveau respect , et puis partit avec son double cortège.

L'artiste et Paméla ne furent pas surpris médiocrement lorsqu'eux, parlant à Mélicerte et à Félicité, enlèvement et rouerie, celles-ci leur répondirent par leur récit d'emportement des

chevaux et de secours dus au hasard par Tambassadeur de Russie. Alcimedon plus adroit feignit de croire à cetie cause du retard mis à rentrer au logis. Paméla au contraire, attachée à la réalité, ne cessa d'accuser le comte.

— Taisez-vous, mademoiselle, dit enfin la tante ) vous convient-il de calomnier ainsi un de nos habitués, le plus élevé en rang sans doute? et si élevé que je ne comprends point comment mademoiselle Lander n'est pas heureuse d'avoir fait sa conquête.

— Permettez-moi, ma chère amie, de rentrer chez moi, répondit celle-ci, évitant de s'engager dans une discussion inutile.

— A votre aise, Mademoiselle, chacun pour soi. Il me semble pourtant que vous ne me secouriez guère dans le danger éminent que je viens de courir.

— Je croyais l'avoir partagé et avoir pris ma part au moins dçs mêmes chances, reprit ror-pheline en riant.

— Allons, voilà votre tête partie ; la sotte conjecture de Paméla va vous faire rêver à de grandes aventures ; vous métamorphoserez des chevaux fougueux en un ravisseur téméraire, soit... mais dans le cas d'un enlèvement tenté, ôtes-vous bien certaine d'en être l'objet unique? et ne se peut-il pas que moi aussi ?.. ,

— Oh ! ma tante, que nous contez-vous là ?

Ce fut aux cris d'une querelle de famille que mademoiselle Lander remonta dans sa chambre ; son premier soin fût de s'enfermer avec soin de tous côtés; son second fût de remercier le ciel du secours qu'il lui avait prêté. Charmée d'avoir échappé à un homme haï, elle se rappela plus vivement celui qu'elle aimait ; elle s'imagina avec une sorte de satisfaction triste ce que don Thedéo éprouverait lorsqu'il apprendrait l'événement de cette nuit ; et elle se lit une idée tendre du désespoir qu'il ressentirait. Ce qui , sur toute chose, le rendait malheureux, serait, pensa-t-elle, la préférence qu'il avait donnée aux

iutérêts d'un ami sur ceux d'une femme qu'il aimait tant.

Au lieu de se coucher, ainsi que le faisaient sans doute la tante et la nièce, elle ralluma le feu dans la cheminée de sa chambre et se mit à réfléchir sur elle-même et sur ce que lui en dirait le lendemain l'ambassadeur. Cependant les minu' tes s'envolaient, et deux heures du matin sonnèrent. Elle s'étonna du retard qu'elle avait mis à chercher le repos, et , se levant; se rapprpcha de son lit.

En ce moment, Mélicerte heurta légèrement à la porte qui séparait leurs chambres et demanda si mademoiselle Lander dormait déjà. Celle-ci avait tressailli à ce bruit inattendu ; une sueur froide la saisissait également, et une voix intérieure lui conseilla de ne pas répondre. Elle se tut donc, et fît un autre pas vers son lit. Mélicerte heurta de nouveau et se mit à dire :

— Si vous êtes éveillée répondez-moi, car un gaand péril vous menace.

La curiosité de l'orpheline alarmée l'entraîna au contraire de l'impression de son cœur ; elle demanda ce que cela voulait dire.

— Je ne le sais pas mieux que vous, lui fut-il répondu par la dame du cabinet de lecture; mais il est arrivé à l'instant même une dame envoyée par l'ambassadeur de***, qui a mission de vous* dévoiler d'étranges menées. Ouvrezmoi.

Félicité ne balança plus sur ce qu'elle avait à .faire ; elle fit jouer les verroux et ouvrit la porte. Mélicerte entra seule et , rôdant autour de sa bienfaitrice, lui fit faire volte-face ; de sorte que celle-ci tournait le dos, par cette manœuvre, à la chambre d'où celle-là sortait. Pendant qu'elle s'informait où était la dame anonyme, elle entendit marcher rapidement derrière elle , et en même temps se vit enveloppée dans une épaisse couverture de laine que Ton jeta sur sa tête, et au moyen de laquelle on lui ravit la liberté d'agir; dès-lors on parvint sans peine à étouffer ses cris ; d'ailleurs, elle tarda peu à perdre une autre fois l'usage de ses sens.

Funeste nouvelle.

La vertu, la justice dorment; les vices et les crimes veillent toujours.

RECUEIL DE MXXIMfiS.

Le jour luisait à peine lorsque Juan , le valet (le chambre de son excellence don Thadéo Mendose N... prince de Mont... duc de Salvalierra, grand d'Espagne de la première classe, grand connétable du royaume de Valence, chevalier de la Toisou-d'Or, grar.d'-croix de Tordre de

Charles III et du Saint-Esprit de France ; descendant par son père et sa mère des anciens rois d'Arragon et de Castille; entra dans la chambre de son maitre, et se confondant en excuses de l'acte familier auquel il se livrait, lui remit la lettre qui l'avait déterminé lui-même à pénétrer dans cette salle sacrée.

— Qu'est-ce donc, Juan? demanda don Thadéo à moitié endormi.

— C'est, Altesse , un chasseur ; qui prétend que vous attendez avec une vive impatience la lettre que je viens vous donner; il m'a juré que vous me remercîriez si je ne balançais pas à vous réveiller.

Au lieu de poursuivre une conversation inu* tUe, le grand d'Espagne ouvrit la missive. Elle contenait ces mots :

« Excusez-moi, mon cher don Thadéo, du « moyen que j'emploie pour vous faire parve- « nir de grand matin ce billet. J'ai tant besoin

« de vous voir et de vous parler avant tout autre, a que je vous conjure de ne pas sortir de chez « vous avant que j'y sois venu. J'arriverai à dix « heures précises ; si pourtant je ne pouvais y « être qu'à onze heures, soyez assuré que vous « ne regretterez pas, lor«que je vous aurai tout a dit, le retard que causera à vos affaires de la « matiriée un délai aussi insignifiant.

« Tout à vous.

« Comte Briatensky. »

Déterminé à n'inspirer aucun soupçon à ce dernier, qui sans doute le faisait surveiller, don Thadéo s'était déjà promis, afin de ne montrer aucun empressement, de n'aller que vers midi au cabinet de lecture. Ainsi donc, à Tavance, il exécutait ce qu'on lui demandait avec tant d'instance.

— Je comprends, se dit-il à lui-même. Mon homme, désappointé par sa mésaventure nocturne, a la prétention d c'tie le prcniier à me la laire connaître... Soit .. Laissons lui ceph'sir

et de pied ferme et sans impatience atlendons-Ie jusqu'à midi.

Puis élevant la voix :

— Qu'on serve le chocolat, dit-il, je le prendrai, et puis je ne me lèverai qu'à neuf heures.

Cette dernière heure était dépassée d'un quart d'heure lorsque Juan, qui venait d'habiller son maître et de le quitter, rentra encore l'air affairé et dit :

— Altesse, une jeune dame vous prie de la recevoir tout de suite. Elle m'a chargé de vous faire lire, a-t-elle dit, son passeport.

— Qu'elle entre tout de suite, répondit l'Espagnol, tandis qu'il lisait d'un regard rapide le nouveau billet. 11 était laconique.

« Je n'ose aller chez vous; Paméla vous con- « tera tout ce qui se passe. Je suis à vos ordres, « et comptez sur moi, n'importe la mission.

<• Alcimedon. »

— Que se passe-t-il? s'écria l'Espagnol, songeant tout à coup à Tautre lettre, et ressentant un effroi mystérieux qui le dominait. Il courut vers la nièce de Mélicerte, et frémit spontanément à la vue des larmes qu'elle versait, et de la douleur naïve peinte sur sa ligure. 11 se disposait à la questionner, mais elle, sans lui en donner* le loisir, cria dès son entrée dans la chambre :

— Félicité est enlevée! tout est perdu.

— Vous vous trompez, mademoiselle, n'est-ce pas; c'est a failli être enlevée, vouliez-vous dire ?

— Non; je dis vrai. Cette nuit, depuis qu'elle était rentrée, on a tenté avec plus de succès un autre rapt, et maintenant elle est disparue.

Le cri de rage d'un amour au plus haut de l'exaspération partit de la bouche de don Thadéo. 11 s'approcha de la jeune fille, la saisit par ses deux coudes, et la plaçant sous le rayon de son regard enilaramé, il lui dit avec l'accent de

la fureur lorsqu'elle s'adresse au vrai coupable :

— Comment, enlevée! elle? encore!... Ah! malheur à vous, malheur à tout le monde, si réellement on a commis cet attentat... Elle enlevée chez vous! vous et votre tante y avez donc consenti ?

— Ah ! Monsieur, répondit Paméia en se laissant tomber à genoux devant cet homme violent, je suis innocente, croyez-le bien; ma tante, non plus, n'a pas trempé dans ce crime... Oh! non certainement, elle n'y a pas trempé.

Paméia était si effrayée qu'elle ne s'aperçut pas que cédant malgré elle au soupçon qui soudainement naissait en son cœur, elle avait domié l'accent du doute à sa seconde ofïîrmation. Mais en revanche cette circonstance n'échappa point à un amant soupçonneux qui, à celte heure, frappé de manière à perdre à la fois la raison et la force, ne put que se laisser choir sur un fauteuil, et demander d'une voix éteinte des détails sur ce nouvel attentat.

— lïélasî repartit la jeune fille non moins consternée que lui, je nesais rien, toute lumière nous manque ; il n'y a de certain que la disparulion de cette demoiselle.

— Comment ravez-vous appris?

— Avant que je puisse vous répondre, permettez-moi, monsieur Thadéo, que je reprenne mesesprils. Je meurs de fatigue et de besoin, n'ayant rien pris depuis hier à diner, car ce matin je n'ai pas songé à manger, je m'occupais d'autres choses.

L'Espngnol se leva, courut à la cheminée, et sonna vivement le majordome. Juan parut.

— Qu'on apporte à mademoiselle du vin de Malaga, du fruit et du pain. Elle pâlit, et je crains...

En effet, Paméla, accablée par sa frayeur, son chagrin et le besoin de nourriture , avait perdu ses riches couleurs. Ses yeux s'éteignaient,

ses lèvres blanchissaient; elle aussi allait s'évanouir, et s'évanouissait même. Un peu de vin d'Espagne liquoreux et rempli de chaleur la ranima fort à propos, et son visage reprit sa première expression d'existence. Thadéo, qui observait tout ce qui se passait en elle, saisit ses mains, et s'agenouillant presque à son tour, et face à face, la supplia de ne lui rien déguiser,

— Oh ! reprit-elle, je vais vous parler comme à mon beau-frère , car Alcimedon a pour vous une amitié fraternelle ; et dès-lors... Elle rougit et se tut un moment.

— Parlez donc, parlez, ma belle Paméla, tout relard redouble mon supplice, et chaque seconde perdue augmente à tous notre masse de malheurs.

• — Hier an soir, après tous les incidents de mauvais augure qui précédèrent minuit; nous étions enfin rentrées saines et sauves toutes trois, et nous nous réjouissions du dénouement de la dernière scène surtout, à une heure du matin,

chacune rentra dans sa chambre et dut se coucher. Quant à moi, je dormais dix minutes après du sommeil des justes ; il a été ce matin cruellement interrompu.

Il paraît qu'au point du jour un jeune ouvrier bijoutier, qui se destine à la carrière dramatique , et qui , pour ne pas nuire au revenu de sa journée va, dès six heures, prendre, chez un ancien comédien devenu bedeau d'une paroisse, des leçons de déclamation , est descendu lorsqu'il faisait nuit encore de la chambre qu'il loue au septième dans notre maison. Il a été surpris en atteignant Tentresol de voir ouverte la porte de la chambre de mademoiselle Lander, et que le vent faisait jouer ; il s'est arrêté n'entendant aucun bruit, et conmie c'est un bon garçon , il a tieurté. On ne lui a pas répondu. Alors la frayeur l'a saisi, car il venait de voir, éclairé par son rat-de-cave, un bracelet luire sur la deuxième marche au-dessous de lui ; et achevant de descendre, il a trouvé également, toute grande ouverte, la porte de la rue. Oh ! pour le coup !

il n'a plus douté d'un vol et peut-être d'un meurtre, a-t-il dit. Il a frappé chez le portier, qui a juré, et à tort sans doute, n'être instruit de rien; et plus encore, de n'avoir pris aucune part au crime tenté. En un moment, on a réveillé tous les locataires ; ils sont accourus tous, le mari et la femme, deux bourgeois retirés, logés par le même entresol que nous , de Tautre côté de l'escalier...

— Avaient-ils disparus , s'écria don Thadéo en interrompant Paméla ? ceux-là étaient-ils du complot aussi?... oh ! si c'était vrai!... Poursuivez.

— Leur absence a inspiré un tel soupçon que le commissaire de police, lorsqu'il est arrivé, et dés qu'il a fait jour, a ordonné d'ouvrir leur porte , ou de la briser si elle était barricadée. Un serrurier a tenté d abord le premier moyen et a réussi. On a donc pu pénétrer dans cet appartement , et dans la seconde piècn on a rencontré le mari et la femme bâillonnés avec soin, attachés, l'un à une armoire énorme, qui l'eût

écrasé en tombant , s'il l'eût ébranlée; l'autre, Ja femme, madame Réchaud, aux colonnes d'un lit à Tancienne mode,

— Ahl tant mieux, dit l'Espagnol et en poussant un soupir de contentement.

— Tant mieux, dites-vous. Ah ! par exemple, pourquoi ne les plaignez vous pas? savez-vous qu'on a délibéré si on ne les tuerait pas, voici ce qu'ils ont conté : le mari est 1res distrait, et par hasard il avait oublié en se couchant de mettre les verroux et même de donner au moins un tour de clef; ils dormaient lorsqu'on les a saisis bâillonnés et mis dans l'impossibilité de rien faire ; aussi n'ont-ils rien vu , rien entendu , et ils ne savaient pas jusqu'au moment de leur délivrance, pourquoi on les avait traités ainsi, tandis que nous tous l'avions déjà deviné.

Dès le premier moment, continua Paméla, on était entré chez notre locataire et on ne l'avait pas trouvée, lebraceletde l'escalier lui appartenait, c'était donc elle qui avait été enlevée;

mais de quelle façon? je ne vous cacherai pas que le commissaire nous a d'abord accusé, ma tante, moi ou au moins la bonne, lorsque deux autres découvertes ont prouvé que l'on nous faisait tort. Un agent de le police a vu que les vis de la serrure et des verroux de la chambre de mademoiselle Lander avaient été desserrées à l'avance ; enlevés et remplacés par du bois , lequel n'avait opposé aucune résistance lorsqu'on s'était mis à pousser sans doute le battant du dehors.

Ensuite en faisant l'appel des locataires, le portier n'a pas vu un prétendu ouvrier cambreur, qui depuis quatre jours avait emménagé en surlouant du quadruple du prix de location , la chambre du cinquième d'un pauvre écrivain public charmé d'avoir conclu celte bonne affaire. L'absence de cet homme a paru suspecte , on a été à son logement; cette fois la clef était dans la serrure, mais le lit n'était pas défait, et l'oiseau au contraire s'était envolé. Le portier pressé de questions a fini par avouer que cet homme, peu après le retour de ma tante et de mademoi; elle

Lander, était venu frapper à sa fenêtre, et prétextant avoir été retenu par raccouchement imprévu de sa belle-sœur, et au moyen d'une pièce de quarante sols promise et donnée, était parvenu à se faire ouvrir afin de n'être pas obligé de coucher dans la rue.

Succès du pervers.

II ne faut pas cesser de craindre le dard empoisouné du serpent , par cela seul qu'on lui a coupé la queue.

RECUEIL DE MAXIMES

— Vous devez croire, monsieur Thadéo, poursuivit Paméla, quelle agitation un tel enlèvement a faitnaitre dans le quartier. Le commissaire a fait fermer la maison et les communications de l'intérieur avec le cabinet de lecture; il nous a tous interrogés et ne lâche que ceux dont il n'a

plus besoin, voilà pourquoi j'ai pu venir. Figurez-vous que le mari et la femme qui ont tant souffert et auxquels le médecin a ordonné de rester dans leur lit, voulaient sortir absolument ; il a fallu sous prétexte de ne recevoir leur déposition que la dernière, les consigner au soldat qui garde le logis. Ainsi donc on a tenté hier à l'Opéra d'enlever notre associée , et n'ayant pu réussir on est audacieusement revenu à Tattaque deux heures plus tard et avec beaucoup plus de succès.

— Qui a-t-on accusé devant le commissaire?

— Personne , répondit Paméla en rougissant.

— Quoi ! ni vous ni votre tante n'avez fait tomber le soupçon sur l'auteur de la première tentative.

— Ah! monsieur, dit Paméla avec un renouvellement de douleur et en cherchant encore à s'agenouiller devant celui qu'elle craignait tant

d'offenser; parlonncz-moi, bien que je ne sois pns coupable, je voulais dire tout ce que je savais, mais... ma tante m'a dit avant que le commissaire vint, que si je nommais monsieur Francis Norai, que si je l'exposais par méchanceté, carilétaitirréprochablesurtout ceci, elle me priverait de son héritage et me chasserait de chez elle sans retour. Je la regarde conmie ma mère , n\Ti-j'' pas bien fait de lui obéir?... voilà loutema faute, soyez-moi moins sévère qu'Alcimedon , qui m'a déclaré ne plus vouloir se marier avec moi parce que j'ai plutôt écoulé ma tante que ma conscience. Ai-je d'ailleurs tant de tort, je n'iii aucune preuve que notre abonné ait trempé dans le crime, et comme dit ma tante, vous pourriez tout aussi bien que lui avoir fait ce méchant coup.

— Je remercie voire parente, mademoiselb;, des soupçons indirects quelle répand sur moi ; celle façon de repousser ioin do soi une aclion aussi noire a rarement un bon résultat. Non jo no vous crois pas associée à ce forfait, je n'ai pas

des autres une aussi bonne opinion... avant peu justice sera faite, je vous le jure. Remerciez monsieur Alcimedon, je tarderai peu à venir au cabinet de lecture, permettez-moi d'aller aupararavant faire une course au loin et pressée. .. Que me veut-on, dit Tbadéo à Juan qui entrait.

— Je viens, monsieur, de cbez mes amis les Calcante.

— Ebbien?

— Ils m'avaient envoyé chercher au moment ou j introduisais mademoiselle, et j'ai hâte de vous apprendre ce qu'ils m'ont dit.

~= Ne retardez pas d'écouter, monsieur, dit Paméla, aussi bien aise; achevez ma mission, je me sauve et vais faire un détour par le boulevard afin que ma tante ignore que je suis de votre parti.

Thadéo en homme du grand monde ne laissa point sortir Paméla de chez lui sans lui avoir of-

fert en récompense de ia fâcheuse nouvelle dont elle s'élait faite le porteur, une riche chaîne de Venise dont un rubis environné de brillants formait le cadenas ; il lui donria ce bijoa de travail précieux en forme de présent de noce avancé; la grisette le reçut en frémissant de joie , se promettant toutefois de ne la laisser voir à son public qu'après son mariage.

Dès qu'elle eut tourné le dos, Juan prit la parole , le lecteur doit savoir que les Espagnols , mari et femmes Calcante avaient été logés dans la maison du cabinet de lecture, sous le nom plus français de Réchaud, afin d'aider à sa correspondance avec mademoiselle Lander : quf»nt à leur part, dans les événements de la nuit dernière, ils les avaient dissimulés à la justice, afin de ne pas compromettre les projets du grand , leur souverain, et voici comment ils y avaient joué un rôle autant pénible.

Placés, ai-je dit , là, dans le but de faciliter à don Thadéo ses rapprochements avec l'orpheline, lui, dès que son rival s'était déclaré av^.it

voulu redoubler de vigilance par lui cl par les siens. Pedro etNuneiaîa, durent dès-lors veiller dans la nuit et dormir le jour; chacun passerait deux heures dans la première pièee , et la porte entrebâillée examinerait le mouvement de Tescalier : telle était leur consigne, depuis plusieurs nuits ils l'exécutaient fidèlement, voici comment elle leur devint fatale :

Aussitôt que le comte Briatenski eut formé avec lui-même le projet de devenir, n'importe par quel moyen , le mari de madcmoisalle Lander;il lui était venu, quoique plus tard, la même idée qu'à donThadéo; celle d'avoir dans la maison de la Fleur d'Amour un homme à soi, à demeure, afin de s'y ouvrir un accès libre n'iniporle à quel moment.

Cela décidé, un de ses domestiques ex-renégat en Alger, pirate-klephte , voleur en Pologne, embaucheur en Prusse et escamoteur en Italie, lui avait paru digne de sa confiance et capable de le servir sans crainte du ciel et de la justice, pourvu qu'on payât bien ses bienfaits.

înstniit par lui, ce misérable lémoi^jna au portier (qui l'oublia lors de sa déposition) le désir de loger dans ce lotjis ; deux pièces de vingt francs ayant gagné le cerbère , ce dernier lui avouiînt qu'il n'y avait pas de chambre à louer ; lui indiqua aussi l'écrivain pu! lie, qui pour un peud'aj-gent sous-loueraitsa clianibre avec d'autant moins d'obstacle, que lui concierge, hi^mme de la confiance du maître, ferincrail les yeux sur la transaction.

L'écrivain p.ublic avait une location de cent cinquante francs, et devait deux termes, Gorkas, le domestique du comte, les paya pour lui. et en outre lui accorda cent vingt francs d'indemnité, enfin il paya cent francs un mobilier qui en valait quinze et qui effectivement garnissait les lieux. Depuis quatre jours ce remue- ménage avait eu lieu, lorsque des circonstances nouvelles déterminèrent le comte à tenter un coup désespéré.

Il cherchait l'occasion d'un enlèvement, l'Espagnol la lui procura , lorsque pour signal il so

filparlerde l'Opéra et lorsque lui, olïrjt une lojje dès qu'il en eut parlé à son rival : celui-ci vil l'avantage qu'il en retirerait, il accepta donc ce que don Thadéo croyait lui rendre contraire, et il so disposa à profiter de la circonstance.

On a vu comment la sagacité de ramantaimé éventa son plan et le fit avorter; de plus roués que lui et l'ambassadeur auraient laissé arrêter le comte par la gendarmerie et travaillé à retarder sa mise enliberté par l'emploi des rusesdiplomaiiques; donïliadéo, s'il eût été présent, se serait conduit ainsi; mais sa prudence l'éloigna du théâtre de l'arrestation, et le prince D...., cédant à Tentrainement d'une sorte d'amitié, fit mai à propos le généreux.

Malheur à Thonnête homme qui , en lutte avec un méchant, veut le combattre avec des armes loyales, il succombera toujours dans le duel inégal. Mais qui écoute la prudence et la raison qui disent que détruire qui lait mal est œuvre pie? alors tous les moyens sont bons pour frapper celui-là, et malheur à qui renonce pour

le vaincre à se servir des armes que ce fripon employa contre lui.

Le comte Briatensky, demeuré seul et libre, au lieu de sortir de Paris et d'aller caher sa honte et son dépita sa maison de campagne , bâtie sous Lucienne , se voyant soutenu par trois Êfutres coquins ses valets. Gorkas étant du nombre, se flatta de mieux réussir au moment où on le croyait vaincu : il traça son nouveau plan. L'un de ses gens alla chercher une nouvelle voiture et des chevaux frais ; un second le suivit et Gorkas se détachant rentra nuitamment, et néanmoins ostensiblement ; ceci était nécessaire comme devant servir plus tard à détourner les soupçons élevés sur lui et sur Mélicerte.

Celle-ci achevait de fermer le cabinet de lecture lorsqu'un signal parti de la rue, lui apprit que le comte était là; alors elle pressa le coucher de la bonne (celui de Paméla avait devancé les autres), et celui de mademoiselle Lander. Les salons d'en bas étant libres, la maitresse du lieu y descendit, ouvrit mystérieuse-

ment au comte et le Ct entrer avec le valet deiTicuré avec lui.

Ici eut lieu un long colloque, où l'adresse et l'astuce du comte lutèrent contre les bonnes et les mauvaises qualités de Mélicerte; enfin en supposant don ïhadéo amant de mademoiselle Lander, et celle-ci, p»r conséquent sa rivale; en donnant une somme pareille à celle que Tamitié bienfaisante de Forpbeline avait offerte à Mélicerte, et en lui promettant en outre une fortune plu 5 brillante en perspective, il la gagna complètement. J'ajouterai que se faisant connaître dans la splendeur de sa naissance et de sa position ; en trompant sur le rang de l'orpheline, la dame du cabinet de lecture , il la convainquit que contrair.dre cette jeune fîlie à épouser le grand seigneur, ce serait non causer son infortune, mais au contraire la rendre heureuse et puissante à tout jamais.

Ce premier point obtenu; le comte lui prouva encore, au moyen de la facilité qu'il avait à sortir de la maison par la porte conimune à

tnus les Ineatnires ei au moyen de certains arran^jernents aisés à prendre , et qui prouveraient que la chambre de Torpheline avait été percée du côté de J'escalier, que nu! n'accuserait Mélicerte d'avoir coopéré à l'enlèvement.

Cette dernière barrière levée, celledela crainte personnelle, Texécution suivit comme je l'ai raconté ; un prétexte nynui livré l'entrée de la chambre, le comte et son valet proGtèrent de ce que mademoiselle Lander leur tournait le dos et l'enveloppèrent dans une couverture préparée à l'avance , puis on la transporta par l'escalier hors la maison. La voiture attendait tout près du côté de la rue Saint-Denis , on y monta la victime et puis fouette cocher.

Un incident que ceux-là ne pouvaient prévoir faillit tout renverser, j'ai dit quelle surveillance les Cnicante exerçnient; or, au moment où l'on g^arrollait la malheureuse orpheline , Gorkas qui descendait à pas de loup dans le but de laisser la clé dans la serrure de sa chambre, vit se remuer le batîant de la porte de l'apparlenien.t

du couple espagnol, et s'en étant approché entendit!eur colloque, sur le bruit quoiquesourd de Tacte odieux commis tout proche par l'intrigant Gorkas, tous deux se renfermèrent chez eux.

Lui alla vers la chambre de l'orpheline, frappa, on lui ouvrit; il conta ce qui se passait, on résolut de vaincre cet obstacle; le comte et lui se collèrent contre la muraille, l'autre domestique fit semblant de descendre en fesant du bruit; les Calcante croyant assez loin d'eux celui qui troublait la paix de la maison, voulurent le voir et le suivre, ils reparurent.... On fonça sur eux, on le» rejeta violemment dans leur appartement , on les menaça d'une mort douloureuse. Pedro n'eût pas été vaincu par ce lâche moyen; mais seul contre trois, et sa femme tombée sur le plancher, presque sans connaissance, on put le bâillonner d'abord, puis on l'attacha soUdement ainsi qu on fit à Nunci.ita, puis on courut vers l'orpheline , toujours empaquetée dans la couverture, au hasard de l'étouffer, et on s'éloigna ensuite. Tant de crimes furent consommés avec succès.

La misérable Mclicerte, abandonnée dès qu'on n'eut plus besoin d'elle, reçut pour adieu une menace de mort. Comprenant déjà la faute qu'elle venait de commettre, elle rentra dans sa chambre et s'y barricada ; non afin de chercher à s'endormir , mais pour veiller au millieu d'angoises dévorantes et dans l'attente des cjameurs qui plus tôt ou plus tard éclateraient dans la maison. Et pourtant grâce aux mesures prises, linfûme conservait l'espoir de l'impunité.

VIIÎ

Deux Diplomates en prëgence.

Je n'ai jamais en moins de conGanee aux nouTelIeg d'autrni, que lorsqu'on politique me jure de me servir franchement,

RECUEtl. DE MAXIMES.

Ne recevant aucune nouvelle du comte Briatensky, don Thadéo ne douta plus que celui-ci ne se fût décidé à jeter, selon Fexpression vulgaire, son bonnet par dessus-le moulin; luimême voyant l'audace d'un tel homme poussée aussi haut, comprit qu'à son tour il deviendrait

criminel s'il continuait à garder une neutralité apparente. Il renonça donc aux bénéfices à retirer d'une intelligence conservée avec son rival; dès -lors et sans plus s'inquiéter si ses démarches étaient surveillées, il se résolut à tout tenter pour délivrer mademoiselle Lander.

La première question qu'il s'adressa dès qu'il se lût déterminé à cette nouvelle ligne de conduite fut de se demander par où il porterait présentement ses pas? 11 eut bientôt résolu cet autre problème ; qu'apprendrait-il d'important au cabinet de lecture que ce qu'il savait déjà. La coopération de Mélicerle à l'enlèvement? car ce serait folie à lui que de croire que le ravisseur, sans motif pour le faire et en ayant mille pour se taire; auraitappris à cette femme dans quel lieu il cacherait sa proie ; une telle confidence eût été par trop imprudente.

C'était donc vers l'ambassadeur prince D..., que sa raison le pressa de courir ; cela compris, il sortit sur-le-champ après avoir renvoyé Paméla, avçc charge de dire à Alcimedon de ne

pas quitter du cabinet de lecture et de lui écrire d'heure en heure, en lui envoyant un commissionnaire pour linstruire de tout ce que Ton apprendrai!. Habillé convenablement, chargé de ses cordons et croix, il monta en voiutre, enveloppé de son manteau , par un reste d'espoir de tromper la vigilance de son rival.

Il n'était pas de ceux que des suisses arrêtent dès leur entrée dans un noble hôtel, que des valets de pieds enipêchent à leur tour d'aller plus avant lorsque le cerbère à été vaincu ou gagné ; enfin que des valets de chambre ou des huissiers arrogants retiennent indéfiniment dans une salle d'attente: il ne fil que se nommer par Tintermédiaire d'un de ses gens et cela suffit d'abord ; puis il suffit de sa vue et des marques de son rang, pour que les autres obstacles intermédiaires disparussent successivement.

Lorsque Ton eut annoncé à Son Excellence la visite d'un Grand-d'Espagne, si connu en Europe par son origine Royale et par son opulence. L'envoyé extraordinaire qui d'ailleurs ne

croyait pas le revoir aussitôt, non-senlement donna l'ordre de le laisser passer, mais encore vint à sa rencontre jusques au seuil de la porte du cabinet ; le félicitant d'une visite que l'heure peu avancée, dit-il, lui permettrait de regarder comme amicale.

— Je vous la devais, Excellence, repartit don Tliadéo, et pourtant je ne Teusse pas hâtée ainsi dans la crainte de vous détourner de vos occupations importantes ; mais une circonstance impérieuse , ma ferme résolution d'empôchor la réussite d'un crime, m'a fait passer par dessus les règles de l'étiquette. Apprenez que celle nommée encore mademoiselle Lander, a été enlevée celle nuit, et certainement par le même audacieux qui dès la sortie de TOpéra avait osé se livrer à cette violence.

— Elle est disparue, dites-vous, Excellence ; 'oh ! ceci est casser les vitres, et nous sommes en présence d'un homme qui ne recule devant aucun attentat; mais avant que de prendre des mesures décisives, du moins je Tcspère, veuillez me communiquer ce que vous savez.

L'Espagnol lui répéta ce que le lecleur sait déjà, ce qu'il avait appris de la nièce de Mélicerte, et par le message du couple, son affidé ; et ayant conté rapidement toutes ces choses, il termina par le prier de multiplier les recherches, tandis que de son côté il allait multiplier les hommes et répandre Tor pour arriver au même résultat.

— Ne doutez pas, monsieur le Duc, que je ne fasse mon devoir en cette circonstance. Mon souverain a un vif désir de retrouver cette damo : mes instructions me commandaient de la chercher par toute la France, où on la soupçonnait cachée; un hasard heureux memit hier ensa présence, et j'ai eu la maladresse de la laisser échapper ! Il me la faut; oh î oui, je l'aurai morte ou vive; car il faut ahsolument que je la représente en sa personne d'une ou d'autre manière; sans cela , comment calmer de justes inquiétudes?...

Le diplomate s'arrêta soudainement; il en avait trop dit : il venait de commellre une f;iule qu'il aurait voulu racheter au prix de dix njillc

serfs abandonnés à autrui; au prix même de son propre sang, à tel point il comprenait et se reprochait déjà avec amertume les conséquences de son propos imprudent. A peine l'avait-il lâché, que son regard scrutateur s'attachait à en lire l'elï'et dans les yeux et sur la physionomie du grand d'Espagne; mais celui-ci, que déjà une inquiétude vague avait presque éclairé sur ce que sa maîtresse pouvait être à une vaste puissance, possédait trop l'usage du monde pour en manquer en cette occurrence. Il se contint donc si bien, que l'ambassadeur ne put décider si ce qu'il avait dit était tombé en terre, sans conséquence, ou si, au contraire, on l'avait recueilli précieusement.

Don Thadéo en savait assez; il voyait la posi- 'tion pénible et périlleuse de mademoiselle Lander : celui qui lui parlait cessait d'être pour lu le protecteur honorable de cette belle personne c'était plutôt un agent chargé de s'emparer d'elle et rapt pour rapt, peut-être pensa-t-il, celui du comte Briatensky lui serait-il moins funeste dans

ses résuliats : celui-ci devait par ambilion tenir à sa vie, tandis que l'autre, par le même motif, pouvait cherchera la représenter plutôt expirée que vivante.

Dès-lors tout changeait de face à ses yeux; il fallait sauver d'un double péril mademoiselle Lander avant tout. Néanmoins il devenait indispensable aux intérêts d'elle et de lui, de dissiper

dans Tesprit du prince D la crainte qui s'y

était glissée, celle d'avoir révélé un secret majeur à un homme qui ne consentirait jamais au malheur de sa maîtresse. Mù donc par cette considération iniportante, et feignant de prendre le change aux paroles révélatrices, à peine celles, ci furent-elles prononcées, que lui, dont la réflexion avait couru plus vite que ma plume, chargée elle de peindre ce qui se passait simultanément dans deux âmes, repartit :

— Oh! oui, certainement, excellence, il faut calmer vos inquiétudes et celles de la famille de cette noble dame, qui sans doute compte parmi les plus quahûées, de celles qui obéissent à votre

maître et les miennes enfin ; car je ne vous cache pas quej^aivouédepuis longtemps à mademoiselle Landerun amour pur et désintéressé. Du reste, jusquesàliier, je la croyais orpheline illégitime, sans rang et sans fortune. Cependant je Taimais déjà assez pour la respecter et pour prétendre en faire ma femme, malgré mes proches, comme moi mal informés sur son compte; jugez maintenant de ce que je vais faire pour la reprendre à mon rival , lorsqu'en conséquence de ce que vous m'avez dit, il m'est prouvé qu'elle a son rang parmi les nol les de son empire.

— Ne doutez pas, excellence, repartit à son tour le prince D , charmé de voir l'interlocuteur prendre le change et ne soupçonner rien de mystérieux au sens caché de ce qu'il avait dit, tie doutez pas que votre recherche honorable ne soit accueillie comme vous avez droit de vous y attendre par ceux qui ont autorité sur elle; oui, vous devez tout espérer. Mais, et ne serait-ce qu'afin de hâter votre bonheur, permettez-moi de commencer des démarches auprès du gouver-

nement français, dont j'attends un prompt et heureux résultat.

— Un mot, Monsieur, avant de vous quitter. Comment expliquez-vous l'audace d'un officiergénéral au service, et certainement sujet de votre monarque? quel délire le porte à lutter contre lui ?

— Ah I c'est que d'abord , s'il est militaire dans nos armées, il est indépendant d'ailleurs de mon souverain. Staroste, palatin polonais, lui et ses domaines relèvent d'un de nos voisins, d'un très puissant monarque, et peut-être moins notre ami qu'il ne le dit. Je crains que si le Comte peut réussir à franchir sans obstacle la distance qui sépare le royaume où nous sommes, lui et nous; s'il peut atteindre, soit par mer, soit par terre, les États de ce puissant potentat, dont vous devinez le nom , il n'y rencontre un tel appui, ordonné, je l'avoue, par la politique, qu'il nous échappera avec sa proie. J'ai même pensé à ne vous rien taire , car je suis simple, droit et franc. Je crains, si à l'avance il a pris

ses mesures, que mon collègue l'ambassadeur de ce haut souverain ne contrecarre mes recherches; enfin, qui me répond que le cabinet français et la police parisienne, par suite, ne soient pas, au fond, charmés de nous jeter ce chat aux Jambes? N importe, je vais parler haut et ferme, comme il convient lorsque l'on s'adresse à des trembleurs.

Le prince D.... était si préoccupé de l'importance de cette affaire, et son amour-propre tenait tant à prouver que la non-réussite ne pourrait lui être imputée, qu'il ne vit pas la deuxième et plus lourde faute qu'il venait de commettre ; c'est-à-dire celle de grandir tellement la personne de la dame enlevée, qu'il restait naturel de penser qu'elle n'était peut-être pas sans droits à opposer à ceux du monarque régnant. Comment, • sans cette conjecture admise, s'imaginer que les cabinets de ces deux vastes royaumes protégeraient son ravisseur?

Don Thadéo se garda bien de lui faire apercevoir son imprudence. Il se contenta de lui parler

de son amour, sachant bien que le taire n'était plus possible, et que, tenter de le faire, ce serait éveiller inutilement les soupçons d'un homme capable de faire des fautes sans doute, mais trop habile pour prendre le change aussi facilement.

Ces<leux seigneurs se promirent de se communiquer/r<2/zcAeme/ir ce qu'ils apprendraient et le résultat de leurs démarches, et chacun , au moment où il s'engageait ainsi , se jurait tout bas de n'en rien faire et de ne confier à l'autre que ce que l'on ne pourrait pas lui dérober. Ils tombèrent d'accord que le comte avait trop de science diplomatique pour avoir cette fois conduit sa proie à la ville voisine de Paris ; néanmoins ils convinrent de faire explorer cet endroit , d'où peut-être il jaillirait une lumière utile; puis ils se séparèrent , et chacun alla de son côté.

La tournure d'esprit de l'ambassadeur le porta d'abord , avant toute autre mesure, à faire de ceci une affaire de cabinet à cabinet. C'était as-

sûrement la marche la moins bonne à suivre ; car, dès que l'on comprit à son air effaré ce qu'il ne disait pas, on donna sous main à la police Tordre de n'agir sérieusement que lorsque Ton aurait su le motif d'une telle persistance. Don Thadéo, mieux inspiré par l'amour, tourna ses soins moins haut, mais aussi avec plus d'utilité.

Premier châtiment d'un coupable.

Ceui qui, 8an<i ôtre réritableœent vicieux ont conacuti à aider des méchants , doivent attendre plutôt do ceux-ci leur châtiment que de la sé- Tdrité de ta justice.

RICl'EIL DE MAXIMES.

Le grand d'Espagne, en quittant Tambassadeur de...., rentra d'abord chez lui. Aucune nouvelle majeure n'y était venue; un seul billet d'Alcimedon , en annonçant qu'il ne bougerait pas de son poste, donnait la certitude de la complicité de Mélicerte avec le ravisseur. Celle-ci ,

disait-il , au lieu de venir trôner dans le cabinet, et de répondre à la curiosité éveillée des dames et des bourgeoises du quartier, qui, par un fait remarquable avaient toutes à la fois le besoin de prendre de nouveaux volumes; se prétend malade et se renferme dans sa chambre. Paméla seule répond aux habitués, et à tous les oisifs des environs. La tante n'a pas même voulu me voir, sous prétexte qu'elle est inconsolable.

Dès la lecture faite de ce billet qui confirmait don Thadéo dans sl- croyance cachée , celui-ci se hala de quitter ses habits de cérémonie ; il se vêtit en simple particulier et se rendit au cabinet de lecture, non qu'il voulût s'y arrêter, mais parce qu'il avait besoin d'y faire une station, certain d'être appuyé par Paméla ; il posa , en entrant, devant elle une liste prétendue d'ouvrages qu'on le chargeait d'acheter, et au bas il avait écrit ces mots.

« Je présume. que la porte de votre app;irte- « ment qui , de la cuisine, donne dans, la <^our « iniérieure de la maison est aujourd'hui fersiiée

« à double tour. Allez , Mademoiselle, sans que < votre gouvernante vous voie, arranger la chose <( de manière à ce que, passant par là, et mon- « tant sans obstacle par rescaiier de service, je « puisse arriver inopinément en face de votre a tante. Je compte sur votre amitié; tout me ré- « pond que vous ne me voudrez point pour èn- « nemi. »

Paméla , intriguée et violemment émue, lut ces paroles ; elle demeura un moment incertaine sur ce qu'elle avait à faire en cette occurrence... Mais un regard impérieux et même de menace lancé sur elle par l'Espagnol la détermina surie champ ; elle se leva et sortit. Don Thadéo , après avoir dit quelques paroles tout bas à l'artiste encore consterné, tourna vers la rue ; il n'alla pas loin , et rentrant dans la maison par la porte extérieure, il courut vers la cour, lit jouer le loquet, et, ne trouvant aucune résistance ni aucun obstacle ; la servante n'étant plus là ni Paméla ; il entra dans la cuisine, et, tournant vers un passage étroit et noir, monta rapidement.

La dame du cabinet de lecture tournait le visage vers la fenêtre de sa chambre; elle lisait attentivement un papier, et toute son attention était si bien attachée à ceci qu'elle n'entendit pas le bruit que don Thadéo fit en pénétrant chez elle. Ce fut donc avec la puissance d'une détonation inattendue de la foudre que la voix de don Thadéo frappa son oreille, lorsqu'il lui demanda ce qu'elle lisait là?

Terrifiée, tremblante, et comme frappée au cœur par un fer aigu , Melicerte poussa un cri déchirant! pâlit, rougit en une seconde, et fut à tel point abasourdie qu'elle se mit à rire en même temps, sans avoir la présence d'esprit de renfermer en son sein ce qu'elle tenait. Loin de perdre son avantage, prompt à frapper de rudes coups, don Thadéo se hâta de lui dire :

— Je vous fais peur, et vous avez raison , car je viens ici pour vous perdre et pour vous punir en me vengeant.

— Grâce!... pardon!... excuse! dil-cUe d'abord

sans savoir pourquoi elle parlait ainsi ; puis, et prenant une résolution désespérée, elle ajouta.

— Que voulez-vous, Monsieur? surprend-on ainsi une femme? Cette partie de mon logement n'appartient pas au public, et votre inconvenante visite...

— Taisez-vous, malheureuse, je viens, dis-je, vous perdre ou vous sauver; déjà les agents du procureur du roi sont en route et avant dix minutes ils vous arrêteront.

— Je suis innocente.

■ — Non, vous êtes coupable; vous avez trahi la confiance et l'hospitalité; vous avez vendu votre locataire, votre associée, votre amie, peut-être même votre bienfaitrice, à un misérable qui vous abandonne ; car, dès qu'on l'a eu arrêté, il a déclaré que vous étiez sa complice.

— Ah ! le monstre, s'écria Mélicertc trop peu habile pour savoir parer un tel coup; je vous as-

sûre, Monsieur' que je ne savais rien lorsque nous sommes sorlis de 1 Opéra.

— Je le sais, vous ne vous êtes vendue à lui que plus tard ; il ne Fa pas caché, et je gage que vous tenez-là une preuve de votre rôle de Judas.

En parlant ainsi et par un geste rapide, don Tliadéo arracha de la main de Mélicerte le papier qu^elle tenait. Loin de chercher à le reprendre, elle s'écria :

— Oh ! prenez, prenez-le, et, puisque le malhonnête homme n'a pas craint de me mettre dans la peine, je ne désire que lui rendre la pareille; vous allez trouver là-dedans des preuves de sa culpabilité.

Joyeux de la tournure que l'affaire prenait , don Thadéo se hâta de porter son regard sur ce. billet, il le lut tout haut.

« Ma chère dame, dès que vous serez libre de « sortir, la nuit prochaine venue, je vous en-

< gage à venir où vous indiquera l'adresse ci- « jointe, sans cela vous seriez arrêtée. Un agent 1 de police, qui m'est vendu, m'apprend que « l'on vous accuse de m'avoir aidé, et que de- (' main sans faute on vous saisira. Mon amitié, € ma grptitude vous destinent un asile momen- « tané, où l'on ne suivra pas vos traces ; dès que « vous y serez, je veux, par reconnaissance, « joindre à la somme que vous avez reçue une « autre égale. Si vous m'en croyez sur cet autre «t point, emportez avec vous les billets de ban- € que que je vous ai donnés ; ils seraient contre

< vous une preuve terrible, si on les trouvait en tf votre absence, et certainement vous les per- « driez , au lieu qu'ils seront en sûreté avec les

< autres.

« Adieu , ne manquez pas Theure du rendez- « vous.

€ Pont d'Austerlitz. Promenez-vous-y, tenant à la main gauche un petit panier où vous pouvez

f( mettre quelques bardes, et h la main droite « un mouchoir blanc. On vous abordera en di- < sant Russie, vous répondrez couronne. Alors « on vous amènera où certes, les plus fins 11- <( miers de la police ne vous trouveront pas. >

— Qui vous a remis, dit l'Espagnol, celte lettre ?

— Un des domestiques du comte. Il est venu déguisé en ouvrier qui rapporte des livres loués. Il m'a bien fait promettre de ne pas manquer au rendez-vous. 11 ne m'y verra pas; et ils ont été mal informés, puisque c'est aujourd'hui et non demain que la justice viendra me prendre.

— Convenez, repartit sévèrement Tinterlocuteur, que vous méritez un tel sort. Que dis-je , si on vous arrête, ce que j'empêcherai peul-être en retour d'un plein aveu de votre part, qui corrobore ceux déjà faits par ce misérable, ne ferat-on pas bien.

— Mes intenlions étaient bonnes; je voiîlais procurer à mademoiselle Lancier un richo mariage; mais vous, que vous importe cette affaire? quel est en ceci votre intérêt ?

— Celui de la justice et de Tamour, répondit impétueusement don Tliadéo ; jouissant, il faut que je l'avoue pour lui, du chagrin qu'en éprouverait Mélicerte.

En effet, lorsqu'il eut, par ses paroles, délniit l'espérance qu'avait celte dernière de lui plaire un jour, elle devint furieuse, et, en vraie folle, se mita l'injurier et à lui reprocher sa conduite, comme si lui 1 eut trompée et lui eût jamais rien promis. Il la laissa geindre, pleurer et dire des extravagances; puis, lorsqu'elle eut achevé et qu'elle lui eut demandé avec violence de lui rendre la lettre que lui relisait pendant ce temps, il répondit en la lui montrant :

— Aveugle que vous êtes ! quel est votre projet en la réclamant? est-ce que vous voulez détruire la preuve évidente que ce profond scélé- II. s

MA

rat iispii-ait à la fois à vous voler et à vous arracher la vie ?

^ — Que dites-vous?... cette calomnie...

— Est une attaque vraie , et que vous seule combattrez. Ne voyez-vous pas, clans ce soin de vous appeler et de vous engager à emporter le prix du crime, son intention iornielle de se débarrasser de vous ? intention qui , en outre , résulte évidemment des propres termes qu'il emploie.

Ici don Thadéo fit à haute voix une nouvelle lecture de la lettre ; il appuya sur les expressions qui, selon lui, accusaient le dessein du Comte. Le projet était tellement énoncé, que Mélicerte, |)lus entraînée au fond par son amour absurde et par son avidité que par un mauvais naturel, avoua que déjà, lorsque la première fois elle en avait pris connaissance, un instinct secret s'était étonné en elle de la contexture de ce billet, et que lorsqu'elle avait été surprise par le surve-

nant, elle méditait sur le sens mystérieux et sinistre de ces phrases.

Dès ce moment, il ne fut pas difficile de retourner les sentiments de la dame du cabinet de lecture ; poussée à son tour par un vif désir de vengeance légitime, elle ne tut rien de ce qu'elle savait. Conta , sans plus attendre, tous les événements venus à sa connaissance, et qui avaient eu lieu pendant cette nuit funeste.

A sa sincérité excitée par la colère, l'Espagnol demeura certain qu'elle ne déguisait aucune partie de la vérité. Aussi, et en revanche d'une telle franchise, il lui avoua que le parquet ni la police ne la soupçonnaient que moralement; que les preuves manquaient encore contre elle, et que c'était pour l'amener à ces révélations qui la sauvaient qu'il lui avait tenu uu autre \an-

— Je vous en remercie , Monsieur , dit-elle avec joie.

Bien qu'au fond du cœur de Mélicerte, un orage grondât encore; elle restait partagée entre le bonheur d'échapper à une révélation criminelle et la douleur, semée de honte, de se voir dédaignée par un homme dont elle avait fait son amant avant que de savoir s'il consentait à Têtre. Cependant, et la frayeur de la justice dont elle redoutait la juste intervention, agissant, elle supplia cet ingrat de ne rien faire connaitre de ses aveux.

Don Thadéo le lui promit d'autant mieux , que de son côté il jugeait inutile et dangereux ensemble de fournir à l'ambassadeur la moindre lumière. Connaissant enfin l'avidité de Mélicerte, il fit briller à ses yeux l'appas d'une autre forte somme, si elle laisait à autrui ce qu'elle lui avait dit; et elle aussi s'engagea solennellement en un silence complet.

Une autre crainte traversait aussi son âme vulgaire, celle provenant de ce que le Comte tramerait contre elle,.lorsqu'en ne la voyant pas venir au rendez-vous sanglant , il se résoudrai! sans doute à prendre d'autres moyens de se débarras-

ser d'elle. L'Espagnol, à qui elle fit part de ceci, la rassura en lui promettant encore de vcillei* sur ses jours. Il s'engagea de poursuivre leur ennemi commun avec une telle véiiémcncej qu'il l'obligerait a chercher plus à se défendre soimême, qu'à venir attaquer la dame du cabinet de lecture au milieu de ses foyers domestiques.

Cette nouvelle conférence terminée, l'Espagnol engagea Mélicerteà quitter sa chambre par prudence, et à aller se montrer à ses habitués. Elle s'y détermina avec peine; enfin elle descendit avec la mission de faire venir auprès de don Thadéo Alcimedon, et de manière à n'exciter ni la curiositédes indifférents, niàéveillerles soupçons de l'émissaire du Comte. Il devrait y en avoir un en permanence dans l'établissement , et caché parmi les lecteurs infatigables qui arrivent à neuf heures du malin et ne sortent qu'à onze heures du soir; hors le temps employé à prendre un repas unique, continué quelquefois le journal étant à la main.

Un gamin.

Ne méprisons personne, et rapelongnous que souvent c'est au plus infime que nous devons notre succès.

RECIEIL DE MAXIMES.

— Enfin, monsieur le Duc, il m'est permis de vous approcher depuis hier au soir, car je ne compte pas notre rencontre dans le cabinet de lecture, où je n'ai pas osé vous parler. Mon Dieu ! que j'ai mal répondu à votre confiance, et que je me reproche ce qui est arrive à la sortie du bal!

— Vous n'aviez fait, mon grand artiste, que ee que tout autre et moi-même aurait fait à votre place ; vous suivez une voiture : elle vous échappe dans le brouillard et robscurité. A cette heure, toutes se ressemblent, et prendre Tune pour l'autre ne peut être un délit ; mais du moins étes-voiîs net comme neige du coup de main dernier. Vous ne savez rien de particulier de ce qui s'y rattache?

— Pas encore du moins, quoiqu'il puisse arriver que plus tiird je sois plus heureux, et en mesure de prendre ma revanche.

— Que tentez-vous?

— Oh! pas grand'chose, une simple reconnaissance ; et vous comprendrez Timportance de ce que je puis tenter en ce moment; mais avant de vous conter ce que je brûle de vous apprendre, daignez m'instruire de ce que vous me voulez maintenant. Ma future tante a-t-elle parlé?

— ^ Oui, j'ai sUj employant aussi l'adresse, lui

tirer, comme on dit proverbialement, les vers du nez; je sais tout ce qu'elle sait elle-même : c'est le faux Francis Norai qui a fait le coup, aidé par elle; on lui a donné cent mille francs, dont je vous félicite ; et comme on a tenté de les lui enlever en voulant pis, elle a passé de bonne foi sous mes bannières.

A la suite de ce début, le duc de Salvatierra, comme il me prend fantaisie de l'appeler, bien que d'abord lui et sa mère n'eussent voulu que se cacher sous ce nom ; lui conta de point en point, et ce qu'il avait appris des aveux de la dame du cabinet de lecture, et ce qui s'était passé chez l'ambassadeur. 11 lui fil lire la lettre destinée à décider un nouveau crime j et avant d'avoir fait connaître son opinion, Alcimedon lui développa la sienne : c'est qu'il y avait un projet de meurtre, ou au moins de séquestration sans terme, caché là-dessous.

— Je doute, reprit don Thadéo, de l'emprisonnement : on tue et on se débarrasse plus vite d'un cadavre en un pays étranger surtout, que?

l'on ne parvient à retenir en charte-privée une personne quelconque. Vous voyez, par la fin de cette épitre, un espoir à surprendre le logis du ravisseur.

— Ouij excellence ; mais je me flatte de parvenir, avant la nuit, au même but avec moins de danger et plus de certitude.

— Comment?

— Voilà ce que je voulais vous dire : écoutezmoi. Ce matin j'étais prêt à sortir de ma chambre modeste , lorsque l'on a heurté : c'était une sorte de lutin, d'esprit follet, ou, si vous voulez, de sylphe; en un mot, Ninet Clalier, ou autrementgAntonin Clalier; gamin de Paris par droit de naissance, rapin d'atelier par penchant, et in- {rigant, à damer le pion à tous les Scapin, les Fronlin de nos vieilles comédies, et aux médecins et avoués du théâtre moderne. Ce polisson ne vit que dans l'agitation et les remue-ménages : il est vif et paresseux, niais et spirituel, courageux et poltron, selon roccurrence. H a quinze

ans, et a déjà plus vécu que certains hommes de soixante. Probe et filou, soit par les conseils de son cœur, soit par ceux de sa tète; il est enfin railleur, persiffleur, brelandier; que sais-je?il réunit tous les défauts possibles et les relève par de bonnes qualités : par exemple, j'ai parfois nourri sa famille; à quatre reprises, je suis parvenu à le soustraire à la prison, bien méritée d'ailleurs. Eh bien ! il est résulté de ceci que le garnement, qui vendrait son père, et qui a tâché de me faire acheter sa sœur, objet de ses spéculations diaboliques, refuserait des millions et se laisserait hacher en morceaux plutôt que de me trahir. Enfin j'avoue qu'à tort ou à raison, son amiîié, devenue tendresse folle de ma personne, son dévouement d'insensé ^ui le porte à combattre quiconque critique même formellement mes tableaux, m'ont attaché à lui, et que je l'aime autant que s'il était mon frère ou mon père.

« Or, ce gamin, poursuivit l'artiste, étant venu, selon son usage, remplir auprès de moi ses doubles fonctions de jockey à mon lever et d'élève plus tard ; son aspect et ma connaissance de

son dévouement snns borne m'ont , je ne sais pourquoi, attaclié mon idée à ce qu'il pourrait vous servir sous^mon nom. En coni-équence, sans lui rien dire de mes rapports avec vous, je lui ai conté l'heureuse fortune que je devais à un étranger. 11 a fait cent actes de folie, il m'a ému, je ne le cache pas; pour achever de combler son allégresse je lui ai donné quatre pièces de cinq francs , la somme la plus forte que de toute sa vie, m'a-t-il dit , il ait possédé légitimement, et puis lai prié de me suivre au cabinet.

<( Dans son héroïsme il m'a sacrifié les bosses qu'il voulait se donner, et les parties de bouchon et le reste , tout ce qu'on se procure avec vingt francs lorsque Ton est gnmin , cV'st-à-dire ce qui, à nous et en équivalent, nous coûterait deux à trois cents francs. Je me proposais , en cas de besoin, de vous le dépêcher en courrier, grâce à Dieu j'ai pu mieux employer son alfeclion et ses jambes.

« Il regardait ici auprès de moi les gravures de la carricalure, lorsqu'une H>anière de pavban;

une lettre à la mnin, est entré et a demandé madame Mélicer'ie Gifjuet; par mallieur pour lui, je l'ai regardé etTai positivement reconnu comme étant au service du comte; c'était lui qui, hier matin, conduisait son cabriolet lorsque ce monsieur est venu voir sa victime; lui encore, qui hier soir a donné au comte sa houpelande, à la sortie de l'Opéra, et qui lui a parlé à part avant que celui-là montât en voiture. Sa mine patibulaire , ses noirs et fort sourcils , son collier de barbe épais, tout l'a décelé.

a J'ai frémi de contentement, et certain qu'il ne venait ici que pour le compte de son maître , j'ai résolu de le faire suivre, espérant qu'il ne retournerait pas au logis connu, situé, je le sais, au bas de la rue de Cléry, mais qu'il irait où le comte se cache.

« Persuadé, dis-je, de ceci; j'ai glissé dans la main crochue, et toujours prête à prendre, de mon demi bandit, une pièce d'or de vingt francs, et je lui ai montré écrit au bas d'une brochure ces mots que je venais de tracer rapidement :

Suis cet homme jusqu'à certitude qu'ail demeure ou tu le quitteras j reviens ici, je t'attendrai de piedjerme,

« Cela suffisait, et tandis que le messager recommandait à la bonne de remettre le billet , et qu'il attendait que celle-ci lui rapportât l'enveloppe comme preuve que Mélicerte l'avait reçu et ouvert, INinet ; ainsi surnommé à cause de sa taille sommaire, s'est élancé d'un bond dans la rue, après avoir habilement jeté ses trois sols sur le comptoir, prix d'une séance de lecture des seuls journaux. Ensuite s'enfonçantdans une allée voisine il a attendu la sortie du domestique ; je l'ai vu toujours à la piste et déjà agir avec tant de finesse précaulionneuse, que celui-là, ni tout autre, porté par là pour empêcher qu'on ne marchatsursa trace, n'y verront que du feu et ne surprendront pas mon gaillard.

« On a sans doute mené loin le gamin, car il y a bien deux heures qu'il rôde sur le pavé de Paris ; il se peut qu'il l'attende à la sortie de quelque endroit, afin de s'assurer s'il est bien sur la

voie. Quoiqu'il en soit, enfin, je demeurepersuadé qu'il me rapportera de bonnes nouvelles. Avant devenir à vous, j'ai prévenu Paméla, que si mon élève revenait pendant mon colloque avec vous; on le ferait venir ici en prenant des précautions; afin de ne pas tout apprendre à un espion que je crois avoir dépisté et qui est là-bas de planton depuis cp matin; c'est un inconnu qui fait semblant de lire et qui est tout yeux et tout oreilles.

Don Thadéo approuva la mesure prise par rarliste, le succès quelle pourrait avoir l'empêcherait seul de tenter une autre voie de surprise; elle consistait à faire aller Mélicerte au rendezvous, à l'épier de loin à deux, avec de la suite chacun, à Tune des extrémités du pont, et de la suivre avec son guide jusqu'à la maison où on chercheraità la faire entrer. Alors on viendrait, et de haute lutte ou s'emparerait des issues, tandis que la police serait appelée et excitée à faire des recherches sous la dénonciation d'un flagrant délit.

— Je craindrais , dit Alcimedon , les censé-

qucnces de celle allaquc toute à force ouverte. Ne vaudrait-il pas mieux se méfier même du pouvoir et arriver à un dénouement heureux sans son intervention?

— Oh! répliqua le duc de Salvatierra , je le préférerais d'autant mieux, que je voudrais faire perdre la trace de mademoiselle Lander, s'il était possible même au prince D..., qui au fond est son persécuteur plus dangereux que tout autre. Au reste je ne me déterminerai à rien avant que votre émissaire ne soit de retour.

— Afin qu'il croie, répondit Alcimedon, que je suis seul intéressé dans celle affaire il serait bon qu'il ne vous vit pas avec moi maintenant.

, — Cela est facile et très convenable ; dès que j'entendrai monter quelqu'un par l'escalier intérieur, je passerai dans la chambre ci-contre de mon amie infortunée, el en laissant la porte, entr'ouverte, si je ne vois pas ce jeune gaillard du moins j'entendrai tout ce qu'il vous dira.

Le cas ainsi résolu, et pour que la tante et la nièce ne tléranoeassent rien en jasant, et en femmes qu'elles étaient, avec celui qui allait venir demander le peintre; celui-ci descendit, fit venir Paméla, par un signal d'appel que déjà elle connaissait bien, dans le passage obscur. Là il lui donna ses instructions et remonta tout de suite apprendre au grand d'Espagne, les dispositions dernières et prudentes qu'il venait de prendre ; car il était bon que le gamin ne rentrât pas dans le cabinet de lecture.

Paméla resleraitenvedettesousla porte cocbère et y ferait venir Ninet Clalier ; le conduirait par rintérieur du logis et le dehors des salons ouverts aux abonnés , jusqu'à la chambre ou il était attendu avec une si vive impatience. Malgré les vœux formés par don Thadéo et par Alcimedon; trois heures du soir sonnèrent à tous les horloges du quartier et à toutes les peniUiîes du lieu et des environs, avant le retour du jeune messager.

Don Thadéo, pour employer un délai qui peu. 9

sail ; iir lui si lourdement , se mit à écrire les instructions que ses domestiques , nombreux et braves , tous d'Espagnols dévoués et pieux, devaient suivre et exécuter à la lettre; il lui était facile, en ce moment, de communiquer avec eux, puisqu'il les avait sous la main.

En effet, et sous le prétexte de visiter un couple, leur compatriote, dont ils avaient appris les accidents de la nuit dernière, dix Andaloux, Catalans , Arragonnais et Galiciens, gens à tout faire ; lestes forts, sobres et fidèles , étaient déjà rassemblés dans la maison même , chez les Réchaud, c'est-à-dire chez les Calcante. Chacun vêtus en bourgeois , bien armés sous leurs manteaux ou leurs caricks ; dix autres également déguisés, avaient pris pied dans un café estaminet voisin ; ou buvant, jouant et causant avec insouciance apparente, ils attendaient qu'on les vint quérir, l'heure sonnant, pour eux de se mettre en campagne.

Suite du précédent.

Comptez peu sur l'amitié du puissant ; confiez-vous presque sans crainte à la reconnaissance vaniteuse du pauTre.

RECUEIL DE MAXIJŒS.

Malgré la bonne volonté d'Alcimedon et l'attention qu'il prétait à la moindre rumeur intérieure ; ce fut don Thadéo, qui ouïl le premier le bruit sourd de la marche légère du gamin : il se leva en hâte et disparut dans la chambre de Félicité, ayant soin de pousser la porte jusques

presque à la fermer. Certes sa promptitude en cette circonstance lui fut utile, car à peine s'élaitil évadé que déjà Ninet atteignait les dernières marches et entrait en secouant sa casquette , et en disant machinalement :

— Messieurs et mesdames, serviteur, me voilà.

Puis venant droit à son maître d'atelier.

— Bourgeois, dit-il; vrai comme je ne suis pas un honnête homme , vous me devez sept francs que j'ai dépensés dans vos intérêts.

— Sept francs, répondit lartiste; en voici dix et conte moi ce que tu as fait.

— C'est donc trois francs à vous rendre , je les ai car j'ai changé un des quatre ronds qne vous m'avez donné d'ahord.

— Qui te parle de rien rendre, parle seulement, c'est tout ce que j'exige de toi.

— Lesbons comptes font les bons amis, repartit le gamin avec un sang-froid à le faire rouer de coups, si dans l'occurrence il n'eût mieux valu l'amadouer.

— Me diras-tu donc quelque chose, mécréant neveu de Barrabas, dit Alcimedon qui mesurait rimpatience de l'Espagnol à la sienne.

— Oh ! comme vous êtes rude au pauvre monde, à un gentil garçon qui pour votre service aurait attrapé la rate, si vous n'eussiez à l'avance alourdi noblement son gousset. Or donc, et pour commencer par le commencement , car je ne suis pas de ceux qui , avant de venir au fait vous parlent de midi à quatorze heures ; vous saurez donc que le lapin avait une fameuse frayeur d'élre poursuivi, il a commencé à courir vers les passages du Caire , où il a fait dix crochets, et c'est ce qui Va perdu. Voyant à qui

j'avais à faire, j'ai compris le besoin d'un ami. Faisant de l'œi!, car partout j'ai des camarades, j'ai guigné dans une imprimerie lylographique un bon à rien qui se grattait les [louces. Sur un signal , il a bondi près de moi.

— ïaupin , lui ai-je dit ; ïaupin est son nom de guerre comme Cupidon est son nom de sentiment; je sais ce que je veux dire, cela ne vous regarde pas. Taupin , un bon souper ce soir te va-t-il.

— Tiens, qui m'a répondu ; j'ai mangé du pain sec bier en me coucbant, et depuis pour apaiser mon estomac; je pense au cbilfon que ma tante me donnera ce soir.

, « Taupin est un de ces bons garçons qui ont des tantes, des oncles et pas de père ni de mère.

— Dans ce cas , y ai-je dit, vois-tu ce mal peigne.

— Eh bien?

— Si tu ne le perds pas de vue jusqu'à ce que je dise c'est assez; tu auras de la houffaille de quoi prendre patience jusqu'à après-demain.

A cette promesse Taupin a salué la case, qu'il abandonnait , a jeté en l'air son bonnet de police fait en roue, ainsi que doit la faire tout gamin heureux. Nous sommes convenu du lieu de rappel , et nous avons suivi notre homme. A moi seul il se fut ensauvé ; à deux malins de notre genre il n'a pu échapper ; il nous a fait trotter en veux-tu en voilà entre les rues, depuis le passage du Caire jusqu'à celle de la Grande- Truanderie. Là il a monté dans un fiacre qui l'attendait, et puis fouette cocher. Nous sommes sauté au derrière de la vieille caisse , mais ayant vu passer un cabriolet vide , j'ai voulu le prendre, il m'a refusé, et n'étant pas sur place j'étais sans droits.

— Cent sous, lui ai-je crié, si tu m'amènes

jusqu'où ce fiacre (j'avais pris son numéro) s^arrêtera .

« Le filou a ouvert la capote, Taupin et moi sommes sautés dedans et en partance. Nous avons filé du cable; nous avons traversé la rivière, monté à Sainte - Geneviève , et enfin c'est au n*' 409, rue Descartes, que le coucou a mis au repos ses rossinantes. Nous de prendre place sur le pavé de Paris en lâchant le rond promis, et de nous mettre à causer, Taupin et moi.

J'ai vu payer le postillon de Longumcau , et monsieur est entré dans une vieille maison vaste et avec une cour au fond.

« Je venais d'envoyer Taupin , qui hurlait la famine; acheter du pain, du cervelas et des pommes de terres frites, afin d'avoir une contenance en attendant le souper promis, et je sautais à cloche pied comme un enfant du quartier, lorsqu'un bourgeois cossu m'a frappe sur i'épaule ; j'ai eu peur et me préparais à me confier à Nolrc- Dame-des-Jambes au premier mot équivoque ou

au moindre geste frappant, lorsque celui-là nVa dit:

— Monsieur (oh! ai-je pensé, c'est un étranger, un Parisien m'aurait appelé par mon titre gamin), avez-vous du travail pour le reste de la journée? ou bien pouvez-vous disposer de vos moments'?

— Pour le quart-d'heure présent, ai-je répondu, et pour les autres encore Je prends de l'air à volonté e\je loupe en bon flâneur que je suis.

— Vous ne faites rien, voulez-vous dire?

— Oui , c'est ça , vous Tavez deviné.

— Eh bien ! seriez-vous à mes ordres d'ici à neuf heures du soir, si je vous promettais dix francs ?

— Je préférerais que vous m'en donnassiez cinq, ce serait plus sûr.

AoS

— Doutez-vous de ma parole. . . Au reste voilà des arrhes (et il m'a mis un rond à la main).

— Queferai-je? ai-je répliqué.

— Rien encore , allez vous amuser ; mais si vous voulez cette autre pièce et peut-être encore une troisième avec ; trouvez-vous à cinq heures précise près la grande porte du jardin des Plantes; là je vous parlerai , et vous serez à moi jusqu'à neuf heures.

— Tope, ai-je reparti, et traître qui s'en dédit.

— Allez-vous en, a-t-il ajouté.

J'ai fait ce qu'il me disait, et sans tourner la tête de peur de me faire tambouriner. Mais j'étais tranquille, Taupin , chargé de commesîihies revenait , et s'était arrêté à quelques pas. Il a donc pu suivre le monsieur qui est entré au 409, le môme numéro du Palais-Roval ou Ton joue.

J'ai filé de Tavant, et Taupin ne m'a rejoint que derrière Sainte-Geneviève. Là nous avons pris un cabriolet à qui j'ai donné quarante sous pour le faire aller vite et me voici.

— On est ton camarade? demanda le peintre qu'une idée préoccupait.

— Il m'attend au passage du Caire. Oh ! il ne me quittera que nous n'ayons soupe ensemble.

Va le rejoindre et attends-moi. Auparavant, dis à un cabriolet de cette place d'aller stationner du côté de la rue Sainte-Foi; un monsieur qui lui dira Bourgogne-^ sera celui qui le retient. Toi , repars ensuite avec Taupin ; que celui-ci. sans être avec toi , te surveille, et dès qu'il aura vu que le monsieur est venu à loi ; qu'il reparle avec le cabriolet qu'il aura gardé, et aille se mettre en sentinelle , rue Descartes, n° ^09, afin d'examiner qui entrera ou sortira de cette maison avant ma venue. Il aura, conimi,' loi,

quinze francs; plus le souper que je paierai à tous deux, et en outre, si tout va bien , je vous ferai habiller à neuf l'un et Fautre.

A ces mots, Ninet fit la roue et deux cabrioles, Alcimedon lui donna de l'argent pour parer à tout événement; lui renouvela ses instructions et le lit partir toujours sans bruit ; il était environ près de quatre heures.

A peine le gamin fut il éloigné que don Thadéo rentra dans l-". chand}re.

— Ce postillon , dit-il , est un habile homme, je le récompenserai ainsi que son camarade , mieux que vous ne lui avez proniis. INlais quel est votre plan de guerre.

— Le voici ; je ne doute j)ns que la maison désignée ne soit la prison de mademoiselle Lander.

— Je pense comn>e vous.

— Je doute encore moins que le second personnage ne soil le comte... Ah ! sot que je suis, s'écrie l'artiste en se frappant le front, pourquoi n'ai-je pas demandé à Ninet de me faire le signalement de celui-là?

— C'est vrai, vous avec commis une faute.; je Taurai faite comme vous puisque je ne me suis pas aperçu que vous la fesiez... Maintenant poursuivez.

— J'ajoute ; que puisque nous sommes certains que le comte, ou l'un de ses agens viendra au rendez-vous donné au gamin , pour désigner à celui-ci Mélicerte, afin qu'il la conduise sans péril pour cette bande coupable, à la maison où on regorgera ; il n'est plus besoin d'amener ma future tante en manière d'appui. Voudra-t-elle agir? sa frayeur ne peut-il pas faire tout manquer? laissons la donc où elle est. Partons avec tout votre monde; "je feindrai d'être un officier de police, au moyen d'un peu de taffetas rouge que Paméla va me fournir. Vos domestiques

seront nos agens. Celui sur qui je mettrai la main ne fera pas de bruit ; le comte même ne me connaît guère; d'ailleurs saisi une fois, et dix couteaux espagnols sur sa poitrine, il faudra bien qu'il se soumette; nous l'emballerons dans votre voiture qui va nous suivre.

— Elle est prête et m'attend à la porte,

— Bon, une fois audit numéro, le reste de nos gens nous rejoindra ; ils devront nous attendre au chevet du Panthéon , et tous en forcé nous visiterons la maison.

— C'est très-bien! mais si le comte vous reconnaît, il pourra vouloir se défendre?

— Me reconnaître ! vous allez voir.

A ces mots, Alcimedon, avec un bouchon de liège brûlé, un lil de soie don* il lia son nez , et d'autres accessoires qu'il trouva autour de lui, se donna une physionomie si différente

de la sienne, que même en plein jour don Thadéo s'y trompa, et que Paméla, appelée, ne reconnut son amant que lorsqu'il se nom.ma ; tant il s'était bien grimé et avait disloqué ses membres.

Dès-lors, don Thadéo ne douta plus du succès; en traversant la chambre de mademoiselle Lander, il communiqua sur-le-champ avec ses domestiques ; chacun instruit de son rôle, sortit pressé de le jouer. Déjà ses mesures avaient été si bien prises; on mit une telle vélocité à les exécuter, et la maison de la Fleur-d' Amour, fut alors quittée avec tant d'adresse, que, selon le propos déjà tenu par Alcimedon ; l'agent secret du comte, ou plutôt celui qui vers deux heures Tavait remplacé; ne vit que du feu à ces allées et venues.

Cependant Mélicerte était bien troublée; elle tressaillait chaque fois que quelqu'un entrait dans le cabinet de lecture, doutant que le Parquet, mieux informé, ne se fut décidé à lancer

contre elle un mandat d'arrêt; cette frayeur était le juste châtiment de sa conduite coupable. Elle cajolait Paméla et lui jurait afin que celleci lui rendit favorable don Thadéo , par Alcimedon ; que cet ariiste serait son neveu et qu'elle accroîtrait, d'un argent mai gagné, la dot déjà promise et nécessaire à sa nièce chérie. La terreur des âmes basses est sans borne.

L'arrestation.

C'est une fausse pitié, elle est coupable et dangereuse lorsqu'elle nous conseille ou d'épargner les méchants, ou de ne les traiter qu'à la manière des gens de bien.

RECUEIL DE MAXIMES

Cinq heures sonnaient et déjà la nuit descendue enveloppait Paris ; le ciel était cliargé de brouillard et l'air devenait froid de niouKint en moment. Les approches du pont d'Auslerlilz et l'espace silué entre la rivière et la grille du Jardin-des-Plantes, restaient solitaires; des ou-

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