II
Or donc, si vous consentez à me remettre ce coffre et son contenu, vous aurez en retour, en toute propriété souveraine, indépendante, ne relevant que de Dieu, ou le grand duché de C..., ou la principauté de V... , ou enfln si vous le préférez, la M... ou la G..., cent millions vous seront comptés pour vos premières dépenses, et tant que vous vivrez, mon gouvernement vous fera vingt millions annuels de rente , et à votre mort vos héritiers toucheront chaque an dix millions à perpétuité. J'espère qu'une fée ne pourrait mieux faire et pourtant en réalité on la surpassera ; maintenant à la vue du sacrifice géant que l'on vous propose de faire dans votre intérêt. Avec quelle énergie on vous poursuivra pour vous perdre si , nouvelle Pandoro , vous ouvrez cette autre boîte remplie de tant de maux; et où , pour vous comme pour cette nymphe , r.espérance ne demeurera pas au fond. Parlez maintenant, mais plutôt, madame, avant de répondre, réfléchissez. Voyez d'un côté une couronne et longue existence, et de l'autre une mort affreuse et prompte.
— J'ai tout décidé, monsieur l'ambassadeur, repartit avec vivacité Forpheline ; vous en avez trop dit pour que je ne me croie pas d'une origine illustre, et la preuve que j'en suis et en suis digne au-si , c'est que loin de m'épouvanter de vos menaces , je les brave et ne consentirai pas à m'aviler moi-même pour en détourner rellet prêt à tomber sur moi.
— Que je suis malheureux, madame , dit à son tour l'ambassadeurj de ne pouvoir faire passer en votre âme la conviction qui remplit la mienne de Timpossibilité ou vous serez de faire valoir des droits qui parla force des choses ne feront que vous écraser. J'ai voulu, jusqu'à ce moment, me mettre entre vous et le trépas, tremblez que je ne me retire.
— Je vous ai déjà répondu que je ne crains rien.
— Soit , ayez l'âme vigoureusement trempée de vos ancêtres , contemplez sans terreur celte fin fatale qui les a presque tous atteint avant leur
heure naturelle, mais aurez-vous la même indifférence pour ce qui concerne votre époux.
— Mon époux, répondit machinalement l'orpheline.
— Oui, madame , ce noble duc , ce généreux grand d'Espagne, assez épris pour vous épouser déjà, avant qu'il sut rien de ce qui touche votre uaissance. Dorénavant, mieux instruit, il voudra vous élever, eh bien 1 c'est sa mort qu'il sonnera; c'est lui, vous , vos enfants , si vous nous échappez à présent, en un mot, ce sera votre race, car on vous frappera sans relâche et jusqu'à ce qu'il ne reste de vous aucun rejeton... Je vous vois trembler, vous êtes énme; ah! soyez entraînée par un bon mouvement , acceptez un royaume acquis sans péril à ce que vous n'obtiendrez que pour perdre la vie.
Ici l'orpheline réellement troublée, et voyant ce qu'elle aurait à perdre si elle s'obstinait à préférer une fortune incertaine à celle si brillante, si positive qu'on lui offrait, un monarque
si grand et si généreux, se sentit ébranlée : perdre la \'ie n'eut pu la faire trembler, mais coûter la mort à don Thadéo , le dévouer à une haine inextinguible, pourrait elle avoir ce luneste courage... La tristesse de son regard, l accablement de toute sa personne faisaient assez voir à l'ambassadeur qu'il était sur le point de triompher, il se préparait ù redoubler ses instances et à porter les derniers coups à la fermeté de mademoiselle Lander; lorsque l'on entendit à une des porîes demeurées ouvertes, celle en communication avec l'escalier, le bruit d'une marche rapide , et tout à coup le prince de Salvatierra parut.
— Tout est fini , se dit Tambassadeur à luimême.
— Oh! Monsieur, que venez-vous faire ici, demanda l'orpheline à celui qu'elle aimait tani.
— Vous sauver, madame, d'une lâcheté ; un des miens dès qu il a vu monsieur, a couru mo
cliercheF, non chez moi, mais à l'hôtel voisin de celui-ci, où me relient le soin de votre sûreté, et ovi je resterai tant qu'on vous prodiguera des menaces inutiles.
— inutiles, répéta l'embassadeuren regardant la cassette.
— Oui, inutiles, excellence, répliqua don Thadéo, ce n'est plus madame qui possède son secret, son meurtre vous serait sans fruit; car elle ne sait rien de ce qui la concerne et n'en saura rien , car les actes qui constatent son droit et sa naissance ne sont plus en son pouvoir... voyez plutôt.
Il s'avança du coffre, l'ouvrit, le renversa , le secoua et finit par le jeter ouvert devant le prince et par terre.
— Malédiction! s'écria celui-là; qui a osé.:.
— Moi , répondit le fier Espagnol dont la physionomie devint celle d'un héros , moi qui
sais maintenant ce qu'est cette auguste dame, mjoi son mari, moi qui la laisserai dans l'igiiorance jusqu'au jour où je lui rendrai ce qu'on lui a si injustement ravi.
— Qu'avez-vous fait, imprudent, dit en versant des larmes mademoiselle Lander , j'étais seule exposée, et c'est vous qui l'êtes désormais. Hélas ! que je vais trembler dorénavant, tandis que moi seule en péril j'eusse été si tranquille.
— Monsieur le duc, dit l'ambassadeur, avezvous bien réfléchi à ce que vous avez fait... acceptez ce que j'offrais à madame , le choix entre les principautés...
— Ilestrheureoùmadame, qui a tant de droits à nos respects, a besoin de repos; prince, sortons, c'est ce que nous avons de mieux à faire.
— Oui, duc, vous avez raison , les paroles désormais seraient vaines, les actions seules conviendront dorénavant. Madame , je vous salue avec autant de douleur que de respect.
Ces mots prononcés, rnmbassadc.îî' nyant fait les révérences 'd'usage , se retira, comme il descendait f escalier, la dame, propriétaire de la maison, le croisa et lui dit rapidement.
— Eh bien ! mon prince?
— Eh bien ! madame, c'est à vous à gagner le milion promis.
Elle monta, lui s'en alla vers son carrosse qui tarda peu à l'emporter.
L'orpheline demeurée seule avec le duc , querella celui-ci sur son imprudence , puis elle ajouta :
— Vous savez donc qui je suis et à quoi je puis prétendre.
— Oui , madame , et ce que j'ai appris est tel que si , dès Montpellier, moi grand d'Espagne , je n'eusse voulu vous éj)ouser, vous inconnue , ma délicatesse aujourd'hui me commanderait
de vous fuir, mais vous ne pouvez douter de mon amour , et il acceptera du vôtre ce qu'il a été le premier à vous offrir.
— Vous me rendez honteuse , mon ami , en vous exprimant ainsi, mais qui suis-je, parlez.
— Non, demeurez encore cette nuit dans l'ignorance ou vous êtes, demain vous saurez tout, selon que nous en sommes convenu.
— Allons, soit, à demain.
— Je pars tranquille, car je n'ai plus à craindre pour vous.
— Mais moi j'ai peur qu'on ne vous perde.
— Ils sont tous sans pouvoir sur moi. Adieu.
Le lendemain , vers sept heures du matin , Pedro , le majordome , entra un couteau à la main chez le duc de Salvatierra , il le lui présenta en disant :
— -Tuez moi , je suis indigne de vivre , j'ai
Ir.issé enlever celte nuit mademoiselle Lnnder...
Dès ce moment , la trace de Torpheline fut à jamais perdue, et malgré la douleur qu'en fil paraître Mélicerte, elle se maria nu niarguillier et demeura Iriomphalement la dame du cabinet de