‹ La dame de comptoirChapitre 8 sur 9 · II · texte numérisé non relu

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tance, par le reste de la compagnie, y compris les deux gamins , venait d'être installée dans l'appartement le plus somptueux de riiôlel garni des Grands Incas , rue Rivoli , en face presque la première grille du jardin des Tuileries.

La pompe de son cortège , le nom à effet de son excellence le duc de Snlvalierra, et autres titres que Pedro, le majordome, ne manqua pas de faire sonner haut aux oreilles du propriétaire , la suite , en nombre et respectueuse qui raccompagnait, tout assura à l'orpheline cet accueil obséquieux dans sa servilité , que les personnes de sa sorte obtiennent , à Paris , de quiconque cherche à gagner de l'argent; c'est-à-dire des qualre-vingts-dix-neuvième et demi habitants de celte ville, avare, dépensière, mais avide surtout.

Un premier mois payé à Tavance, bien que Pedro, chargé de ces détails, prévînt que le séjour réel ne serait pas de plus de quinze jours , ue fit qu'ajouter à la vénération profonde de

l'hôte et de ses gens. Tous d'un commun accord qualifièrent spontanément noire héroïne de madame la marquise de Lander, on se mit en mouvement pour lui procurer ce même soir xme gouvernante que Pedro appelait une duègne, et deux femmes de chambre que lui encore nommait des caméristes.

Cependant mademoiselle Lander, déjà assise dans le plus beau salon des deux qui ornaient son appartement, tenait déjà conseil avec ses deux véritables amis, sur ce qu'elle devait faire dans celte circonstance.

— Je ne balancerais pas , madame , dit don Thadéo , si j'étais à votre place , de me mettre sous la protection du gouvernement français si vous êtes étrangère, et je réclamerais mes droits légaux si j'avais pris naissance dans ce royaume. Le voile qui couvre, au moins pour vous, vos antécédents est-il si obscur que vous ne puissiez aucunement le percer.

A cotte question, l'esprit de l'orpheline s'illumina tout à coup , elle avait été tant ap;ilée depuis plusieurs jours, que le souvenir de la lettre de son tuteur était sorti de sa mémoire; elle s'en rappelait tout à coup et à la fois elle sonfjea au contenu de la cassette en laque rouge et de la Chine.

Ces choses la frappant instantanément, elle tressaillit, elle rougit même, puis prenant la parole et s'adressant à ses deux amis, elle leur raconta son histoire passée , simple dans son début, et jusqu'au moment où la duchesse de Salvalierra était venue la mettre en rapport avec son fils. Elle rapporta la première lettre, ou pour mieux dire la dernière lettre que son t'iteur lui avait écrit avant que de mourir, car celle trouvée dans la cassette était dictée dune époque antérieure.

Comment , sur la foi de cet écrit , elle avait abandonné Montpellier ; comment elle s'était rendue chez la dame du cabinet de lecture,

Taccueil double qu'elle en avait reçu; la remise du legs du colonel Duloillis , enfin elle rapporta presque dans sa contexture entière le contenu de la note aperçue sous le couvercle du coffre.

A peine eut-elle achevé de réciter à peu près ces phrases qu'elle savait par cœur; que don Thadéo , l'interrompant avec plus d'amour que de respect, peut-être, s'écria ;

— Eh! madame, lorsque vous pouvez, parle seul effet de votre volonté , vous connaître ainsi que vos parents, lorsque vous vous trouvez, sans manquer à votre tuteur, dans deuxdes conditions exigées par lui, pour que vous soyez autorisée à lire enfin dans vos secrets , tarderez-vous à sortir de ce précaire toujours insupportable et pénlleux, même en ce moment.

Le coloris naturel qui parait les joues juvéniles de ror{)heline, et qui venait d'être accru , ai-je dit tout à l'heure, augmenta soudainement et avec une intensité peu commune, à un certain passage du propos du noble Espagnol. Afiud'ap-

prendre au lecteur la cause de cette croissance d'émotion, je lui rappellerai ce qu'il sait déjà, et comme la condition d'atteindre le terme de vingtcinq ans , était encore éloignée de près de sept années, elle s'était rappelée les deux autres. L'imminence d'un péril sans remède , et le moment très rapproché de son mariage; or, les paroles de l'Espagnol ne pouvant s'appliquer qu'à celles-ci , on ne sera plus indécis , touchant le motif de cette rougeur pudique.

— Oui , madame , dit Alcimedon à son tour, plus d'une cause doit maintenant rassurer votre conscience , et sans m'occuper d'une des trois conditions à laquelle monsieur le duc a songé , et cela devait être ; je m'arrêterai à la première. Vous êtes en danger encore , et vous resterez dans cette situation périlleuse tant que le pouvoir royal et celui d'un homme d'honneur ne vous auront pas délivrée d'une double persécution.

— Sachez, madame, ajouta don Thadéo, que votre ravisseur n'^st pas votre seul ennemi ,

l'ambassadeur de — , qui hier estvenuàrOpéra constater votre identité avec tant de sang-froid et d'audace, vous veut encore peut-être plus de mal que lui. Je ne sais ce que vous lui êtes, mais j'ai deviné à travers sa diplomatie, qu'il cherche a s'emparer de votre personne, et cela non en son nom privé, mais en celui de son gouvernement. Redoutons ses entreprises, armez-moi d'un droit que j'ose réclamer de votre bonté devant notre ami commun , et avant de savoir qui vous êtes réellement, soit que votre naissance soit ou non légitime, je ne songe ni à la fortune ni au rang, je vous conjure de m'engager votre main, croyez que devenue la femme du duc de Salvatierra , dont Torigine est royale et l'opulence à l'avenant, il ne sera aucune autorite supérieure à la mienne. Enfin soit en France, ou un roi généreux nous protégera ; soit en Sardaigne et en Sicile , ou je possède des baronnies, des marquisats, des duchés , des principautés sans nombre ; je vous trouverai, croyez-le bien, un asile inviolable.

En parlaint ainsi, l'Espagnol amoureux s'était

précipité aux genoux de l'orpheline , et tendrement téméraire, avait saisi sa main qu'il baisait avec amour et respect, un silence prolongé suivit cette conversation, et Ton sait le proverbe : qui ne dit mot consent. ^Mademoiselle Lander, dont le visage continuait d'être en feu , dut pour contraindre son amant à se relever, presser, à demi, de ses doigts frémissants , la main brûlante qui serrait la sienne glacée; puis s'adressant, non au grand d^Espagne mais à Tarliste français, elle lui dit afin d'éluder une réponse qu'elle avait déjà faite sans y penser.

— Puisque votre avis à tous deux est que je peux , sans encourir le blâme d'avoir violé la confiance et la volonté d\m défunt, lire sans retard les papiers que je possède , comme la prudence veut en outre que je ne sois pas séparée 'd'eux; voulez-vous, monsieur Alcimedon, par suite d'un dévouement qui vous acquiert toute ma reconnaissante affeclion vous charger de ce soin sans retard. Muni d'un double billet, soitpoiumadame Mélicerte Giguet , soit pour sa nièce ,

au cas où l'une ou l'autre ne fussent pas au cabinet de lecture; allez réclamer le coffre de laque avec tout ce qui le contient. 11 est assez grand , et pour le placer dans mon secrétaire , j'ai dû faire retirer les tiroirs du bas de celui-ci, et même le faire confectionner sur des dimensions extraordinaires. Voici la clef , partez donc sans retard , je profiterai de l'occasion pour prier la tante et la nièce, la première, de m'accorder pendant un peu de temps la présence de la deuxième , et de supplier celle-ci de venir me rejoindre , ce soirmôme s'il est possible , ou demain au plus tard.

Les deux amis applaudirent à cette résolution sage, et l'orpheline se mit à écrire sur-le-champ: comme elle achevait, Pedro annonça que les deux gamins faisaient demander si ce soir-là leur présence était encore utile? Le duc alla en personne leur porter la réponse ; il leur donna campo jusqu'au lendemain midi, et en même temps, afin qu'à l'heure où on les convoquait ils fussent habillés convenablement, il leur remit a

chacun un billet de cinq cents francs , destiné à ce besoin urgent.

— Fameux 1 fameux, s'écrièrent les deux drôles en faisant la roue de nouveau ; puis le Rapin dit à son camarade :

— Viens , Taupin , je t'ai promis un souper, je suis homme d honneur; ce sera chez Véfour que j'accomplirai ma parole , et malgré notre costume de tous les jours, tu verras les garçons nous. servir respectueusement ; car nous entrerons chez leur bourgeois ayant chacun à notre casquette cette cocarde , qui est désormais celle de la nation.

H agitait en l'air son billet de banque. Tous deux sortirent de rhôtel-garui aussi vite que si on les en eût chassés.

Alcimedon lui aussi monta dans le carrosse du duc et franchit, grâce à deux chevaux andaloux magnifiques, l'espace qui le separasl du cabinet de lectui'e. 11 y trouva Paméla toute

seule. On sait que Mélicerte était en conférence avècrambassadeur, prince de**"^. Paméla , qui en fille d'Eve, avait écouté, vu et reconnu l'excellence la nomma à son amant.

Alcimedon devina tout aussitôt qu'il se tramait un autre complot dirigé contre l'orpheline; alçrs il pria sa maîtresse de lui remettre sur-le-champ, et sans consulter sa tante (il lui répondait des suites de cette action), le coffre de mademoiselle Lander; que celle-ci d'ailleurs lui réclamait directement par l'une des lettres à son adresse. Paméla, charmée d'aller vivre hors du cabinet , résolut de faire ce qui lui était demandé; profitant de la venue du serrurier, dont le travail couvrirait tout autre bruit, elle fit monter cet ouvrier avec le peintre par le grand escalier et elle se rendit de son côté dans la chambre de Torpheline. En traversant celle de la tante , celle-ci , non plus que l'ambassadeur, ne purent deviner que dans ce moment précis on leur enlevait le trésor que l'un et l'autre allaient vouloir dérober.

Défaut de sentiment.

L'habitude de mal vivre gangrène le cœur, et nom u'écoutons que nos mauvaises babi» tades.

RECl'EIL VU ilASlUES.

— Malheureuse créature , s'écria Mélicerte dans le plus haut degré de la rage, lorsque comprenant le motif de la retraite du diplomate, elle eût été acquérir la preuve quMl avait emporté les cent mille francs. Malheureuse ! reprit-elle

en s'adressant à sa nièce, tu viens de nous ruiner toutes les deux.

— Je viens de vous sauver du déshonneur, je viens de vous empêcher de commettre une autre mauvaise action, et de vous maintenir en ingratitude vis-à-vis d'une femme déjà votre bienfaitrice, et que néanmoins vous avez trahie et que vous vouliez trahir encore. Quoi! après Tavoir livrée à prix d'or à un homme infâme qu'elle haïssait, vous lui voliez son bien, et plus encore son existence , en lui ravissant ses papiers et en les vendant sans rougir à un autre coquin? N'avcz-vous pas de honte d'une conduite pareille ? et lorsque de mademoiselle Lander et de son tuteur vous avez eu le cabinet, le mobilier, le linge, largenterie , cent mille francs d'une part et autant de l'autre , sans compter la grosse pension et les présents payés et donnés par une amie généreuse ; il vous faut encore autnnt du comte, et vous l'avez ! et vous vous plaignez de n" avoir pas reçu le dernier prix de votre turpitude?... Laissez-iîioi parler... écoutez-moi jus-

qu'à la fin. Je ne veux plus supporter voire conduite; que je sois votre fille ou votre nièce, peu importe ; je vous quitte dès ce soir et je vais avec votre victime , ainsi qu'elle me le propose et qu'elle vous prie de m'y autoriser.

Achevant cette vigoureuse et louable philippique, Paméla remit à Mélicerte le billet que l'orpheline lui adressait; elle Touvrit, et, comme toutes les âmes lâches, elle conjura bassement sa nièce de ne pas apprendre à qui de droit sa dernière perfidie: de la cacher au contraire à tout jamais. Qu'à cette condition elle lui pardonnerait le tort qu'elle venait de lui faire , et consentiait à ce que, sans perdre ses bonnes grâces, elle allât rejoindre mademoiselle Lander.

— Soit , je le veux bien , dit Paméla ; néanmoins j'exige autre chose , c'est que vous ne me parliez plus de me marier avec Alexandre Grisbardon et que vous me laissiez épouser Alcimedon, si celui-là me veut réellement pour sa femme.

— Vous ferez, mademoiselle, votre volonté , je n'y mets aucun obstacle ; seulement, je vous avertis que puisque vous m'abandonnez , je veux sortir de celte viduité qui compromet ma santé.

— Vous allez donc vous marier, ma tante?

— Oui, Mademoiselle, je n'ai plus besoin que de considération , cela me déterminera à faire le bonheur du marguillier de Notre-Dame-de- Bonne-Nouvelle...

— De monsieur Théodore Talperdier , extapissier, ajouta la nièce en éclatant de rire. Ah ! ma tante , que vous êtes bonne, vous ne voulez pas m'exposer à ce que je partage votre succession.

— Mademoiselle, vous calomniez un homme respectable et encore vert.

— Oui, vert passé , repartit la grisette incor-

riffible ; audemcurant, j'ai tort , et ce mariante sera approuvé de tous les gens raisoiiDables.

— Mon cœur s'était trompé , dit la dame du cabinet de lecture, il s'était llatté qu^un autre... Tout me porte à croire, ma chère, que si M. Thadéo n'eût pas été le duc de Salvatierra , il aurait rendu justice à mon mérite , et sans la coquetterie de cette demoiselle , qui au fond est moins que moi; il est certain... mais je suis une femme simple, sans malice ni intrigue, et elle... suffit... J'ai eu raison de la traiter en ennemie... Pendant ton absence , M. Talperdier, qui n'a rien à faire, tiendra le cabinet ; un mnrgu illier... en impose... c'est un mari du grand numéro...

En ce moment on frappa à la porte de la chambre de Félicité , où la tante et lu nièce étaient encore. Celle-ci courut à la porte du côté du grand escalier ; c'était le major don Pedro en personne, accompagné d'une des soubrettes que l'orpheline venait de prendre à son

service. 11 se présenta gravement et prévint Pa- II. 18

mêla qu'il avait charge delà future et prochaine duchesse de Salvatierra de lui servir d'escorle, tandis que cette demoiselle (la camériste) serait sa compagne.

— Je suis prête, Monsieur, à vous suivre, lui fut-il répondu , ma bonne et libérale tante me permet de la quitter momentanément ; elle tient à donner à cette illustre dame une preuve de sa reconnaissance ; n'est-ce pas vrai, et de point en point, Madame? ajouta avec malignité Paméla en se tournant vers Mélicerte.

— Oui, oui, dit celle-ci, et qu'on dise à madame la duchesse que je ne larderai pas à aller porter à ses pieds F hommage de mon respect et celui de mon mari, M. le marguillier de la paroisse Bonne-Nouvelle , Tex-marchand tapissier, Théodore Talperdier.

Déjà Paméla, aidée par la soubrette, avait rassemblé quelques bardes et pria sa tante de lui envoyer le lendemain le reste de sa garde-

robe. Elle embrassa Mélicerte sans émotion, et ce fut sans émotion aussi que celle-là lui recommanda d'être sage et surtout fidèle.

— Avec ces deux qualités, poursuivit-elle, tu ne manqueras pas.

Puis, sans prendre congé, ni de son futur on- 'cle, ni des autres habitués, elle quitta la maison. Un cri de joyeuse surprise lui échappa , lorsqu'en vraie folle elle eût moins monté que sauté dans la voiture. Elle venait d"y apercevoir son amant.

Alcimedon , dès qu'il s'était vu investi de la cassette importante, avait, comme je l'ai dit, couru ensuite la remettre en lieu de sûreté , c'est-à-dire à l'hôtel meublé des Grands-lncas , où il était attendu avec vive impatience. Il s'attendait à ce que mademoiselle Lander procéderait sur-le-champ à l'ouverture de cette enveloppe qui renfermait un trésor njysléiieux. Sa surprise ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit

rorphc'liue remettre an duc le coffre et la clé, et qu'il Tentendit dire à ce sei^meur :

— Voilà, monsieur le duc, les preuves de ma naissance, à ce que je présume ; vous venez de me donner votre foi sans savoir ce qtie jo suis ; eh bien 1 j'exifje que sur-le-champ vous emportiez ceci chez vous, que seul vous ouvriez la cassette , et que seul vous preniez avant moi connaissance de son contenu ; demain matin seulement vous m'apprendrez ce que l'on y a renfermé et de quelle manière ces titres, ces actes changent mon sort avenir.

Les prières, l'insistance, de don Thadéo pour que mademoiselle Lander ouvrît elle-même le colTre furent sans succès ; tout ce qu'il pût obtenir fût qu'elle garderait la cassette et que le .lendemain l'artiste assisterait avec Pedro au dépouillement des papiers , point arrêté, on le fit partir de nouveau pour ramener Paméla. L'orpheh'ne jugea convenable de ne point passer, s'il était possible , cette première nuit

dans une maison inconnue, sans avoir la coinpnfjnie d'une femme qui la connaissait antérieurement à ce soir. Le pcinlre obéit sans peine à celle fantaisie, et sa démarche fût couronnée d'un plein succès , comme on Va vu.

Paifiéla ressentait celte allégresse inspirée à une jeune lille par toute nouvelle position qui promet du plaisir. Elle savait bien qu'une inégalité énorme la séparerait de mademoiselle Lander, devenue princesse, duchesse, etc.; mais de son côté , elle serait l'amie de celte grande dame et la femme légitime d'un artiste, ami de répoux. Paméla était assez peu avancée vers la femme incomprise pour attacher im grand prix à une union ren lue sans rupture par le concours du prêtre et du magistrat ; elle se réjouissait en outre du choix que sa tante faisait, et elle en eut exprime directement la cause, si elle avait eu assez de littérature pour répéter ces deux vers, que Lisette débita au seigneur Albert dès le pre-

-us

mier acte de la comédie de llégnard, les Folies- Amoureuses :

Ma foi, faites, monsieur, tout ce qui vous plaira , Jamais postérité de vous ne sortira.

Toutes ces choses lui promettaient un avenir heureux , puisqu'aux trois cent mille francs qu'elle aurait de Mélicerte , elle joindrait sans doute la fortune du mari marguillier, qui avantagerait par contrat de mariage sa chère épouse du don de tous ses capitaux et biens au soleil.

Ce fut en rêvant ainsi (elle osa parler peu à son amant dans la voiture à cause des deux lémoins) que Paméla fît la route ; elle parut presque troublée devant mademoiselle Lander, comme si elle avait dû se charger des iniquités de sa tante. L'excellent accueil qu'on lui fît la rassura, et pour prendre sa revanche en payant sa bienvenue, elle conta sans s'embarrasser du tort qu'elle ferait à Mélicerte , la visite faite à celleci par l'ambassadeur de... Et comment! si la Providence ne se fût pas mise à la traverse en la

faisant pencher elle, Paméla, vers l'orpheline, cette dernière eut perdu tout ce que contenait d'important pour elle la cassette mystérieuse.

Dès que ce premier aveu eût été complété, le duc de Salvatierra , se levant avec vivacité , courut poser sa main sur la cassette placée auprès de lui, et la saisissant avec les doigts , s'écria ;

— Madame , maintenant , et lors même que vous voudriez la conserver chez vous en m'en reprenant la garde, je ne vous la céderais pas. On veut vous la ravir , et comme on peut tout, on n'hésitera rien pour vous la ravoir ; il est bon que je vous l'enlève, que je la fasse disparaître, et que nul hors moi ne sache où elle achèvera de passer la nuit et où demain j'enfermerai son contenu.

— Croyez-vous le péril si proche? demanda l'orpheline.

— Il l'est à un tel point que vous aurez des

nouvelles du prince aussilôt que je me serai retiré, déjà peut-être même vous êtes achetée par lui, déjà on se dispose par ruse, escamotage ou force, à vous ravir le contenu de ce meuble; mais on en aura le démenti. Aidez-moi, AlcimeJon, et afin que les argus postés en sentinelle sur notre passage ne puissent rien redire au prince de^**, divisons entre nous ce que renferme ce meuble trop volumineux (un pied carré on tous seus) pour être emporté en secret.

Pendant que les deux femmes allèrent ouvrir chacune l'une des deux portes du salon , afin de voir si un curieux n'était pas caché derrière, les deux hommes, ayant ouvert la cassette , en retirèrent deux autres petits coffres : l'un d'acier damasquiné en or, l'autre de malachite , avec une garniture d'or ciselé. Il y avait en outre plusieurs rouleaux de papiers soigneusement cachetés ; deux paquets aussi étaient là , plies carrément , et des sceaux y étaient appendus renfermés selon l'usage dans des boîtes d'ar-

nt, de ferblanc ou de buis.

Les coffres n'ayant que cinq pouces de largeur sur aillant de hauteur purent facilement être soustraite aux rc;jards ; les clés gissaient au bas de la cassette de laque; les papiers furent cachés entre le gilet et la chemise. Ces soins pris, le duc de Salvatierra , comprenant le besoin de repos que mademoiselle Lander avait après une journée et demie si péniblement occupée , sachant de plus qu'elle avait demandé un bain, prit congé d'elle, amenant avec lui la moitié de ses domestiques. Une autre portion, et les chefs de celle-ci, Pedro et Nunciata Calcante, venus de la maison rue Bourbon-Villeneuve, durent demeurer dans l'hôtel des Grands Incas, en apparence pour servir la fiancée de leur maître, et en réalité pour la défendre contre toute entreprise et guet-apens. Don Thadéo connaissait les errements diplomatiques ; et mieux il croyait avoir deviné le secret de la naissance de sa belle amie, et plus il tremblait pour la sûreté de celle-là.

XXI i

Dénouement.

Les paroles imprudentes qui nuus échappent nous font plus de mal que la haine d'un ennemi.

RECUEIL DE MAXDIES.

— Madame n'est pas encore sortie du bain , elle se sent très fatiguée et ne peut recevoir qui que ce soit ; demain, vers trois heures de Taprèsmidi, elle sera visible, mais pas plus tôt; vous répéterez, mam'selle Alberline, mes propres paroles, madame le veut ainsi.

La camériste sortit ; on ne la vit pas revenir, et il s'écoula environ vingt minutes. Mademoiselle Lander les employa à sortir do Teau, à se faire essuyer*, et, cela fait, elle s'enveloppa dans une robe de chambre élégante que Paméla en venant avait apportée et qui appartenait à l'orpheline.

Ceci à peine était terminé, lorsque la femme de chambre rentra , livrant le passage à la propriétaire de rhôlel qui s'avança en faisant une profonde révérence :

— Pardonnez-moi, madame, dii-elle, si j'ose m'introduire chez vous ainsi; mais mon intérêt, celui de deux de mes fils , que conipromeltaient ma désobéissance à la volonté impérieuse du prince de***, me forcent à venir implorer •vos bonnes grâces.

— J'avoue , Madame , répondit avec froideur Félicité, que je pensais, en venant loger ici, être libre de recevoir aux heures que je voudrais.

— Piii'donnez-moi \j hardiesse que je montre: mes deux fils aînés sont depuis dix ans établis

en , où ils font d'excellentes affaires ; jai

tous mes capitaux engagés dans leur commerce. Eh bien ! l'ambassadeur du souverain absolu de ce pays vient à l'heure même me déclarer que si je ne lui puis obtenir sur-le-champ, et de vous, une audience secrète , mais pendant laquelle vos domestiques garderont toutes les

issues, portes ouvertes ; si vous vous méSez de ^^

lui, on enverra mes fils en et on conOs-

quera nos marchandises et une belle propriété

que nous possédons près de Cette menace,

qu'on effectuera , m'a poussée à vous tourmenter ; me refuserez-vous une faveur qui me coûtera si cher dans le cas fâcheux où elle ne serait pas obtenue ?

— Mais , s'écria mademoiselle Lander, ceci est une obsession cruelle... pourtant... dites à M. l'ambassadeur que je vais le recevoir dans le salon ici proche.

la vieille comédienne qui. pour gagner l'ar-

gent promis par le di[)lomate venait de menlir si eflrontément , car elle n'avait ni fils, ni négoce en Russie, el qui avait feint cette fable dans le but de vaincre sa locataire, s'en retourna promptement annoncer à son corrupteur qu'elle avait gagné les cent louis promis et soldés sur les cent mille francs repris à la dame du cabinet de lecture.

Mademoiselle Lander se r'babilla convenablement; elle appela près d'elle Pedro et Nunciata , elle leur donna ses ordres, et peu après les diverses salles voisines de celle où elle allait revoir un ennemi, furent gardées soigneusement pas des domestiques incorruptibles. Elle, alors assurée de ne courir aucun danger, se mit en marcbe et entra dans le salon où elle était attendue.

• Le prince de*" à son aspect s'avança et la salua de manière à lui faire croire qu'il la prenait en forme de puissance surnaturelle ; surprise de ce début et inquiétée de la seule

présence de cet homme, elle lui demanda sévè. rement ce qu'il lui voulait.

— Madame , dit-il , c'est avec désespoir que je vais aborder un point pénible , et qui certainement, lorsque je le développerai, ne peut que m'acquérir votre haine ; de grands dangers vous menacent ; déjà un homme téméraire a voulu faire de vous un moyen de haute fortune ; il vous prenait comme un instrument utile, et je ne vous cache pas que d'autres , dès qu'ils connaîtront votre sort, feront comme lui.

— Quoi ! tous, Monsieur?

— Oui, Madame, tous, car vous êtes un pouvoir terrible dont chacun voudra s'emparer; heureusement qu'à part le comte Briatenski personne, hors mon souverain et moi, qui ne parlerai pas ; mon maître ne sait qui vous êtes et même ne peut le soupçonner. Or, ce ravisseur téméraire ne pourra demain même ni vous persécuter encore, ni se servir de vous

pour troubler la paix d'ailleurs, car demain il aura cessé de vivre.

— Que me dites-vous , Monsieur? dit l'orpheline épouvantée.

— Ce que vous devez savoir et ce qui demain aura eu lieu, afin que vous compreniez quel arrêt menace votre tète, si vous ne préférez une opulence paisible à un espoir de grandeur qui vous doit conduire à la mort, vous également.

Le prince abaissa la voix lorsqu'il [)rononça ces paroles sinistres , il regarda atientivement Forpheline, elle restait impassible, et d'un ton ferme, lui dit seulement :

— Poursuivez, je vous écoute.

Il blêmit et se mordit les lèvres , et après avoir un peu réllécbi.

— Je poursuis donc, dit-il, dès que le comte, tellement environné '-^ cette heure-ci , que vos

efTorlspourle prévenir de eequc je vousconfi;', ne parviendraient pas à l'avertir ; dès que le comte, dis-je, ne sera plus; vous seule, au moyen de cette cassette que voilà (il montra le coffre de laque rouge laissé là par mégarde , el le dépit marqué sur les traits du prince , laissa voir son désespoir de ne pas Tavoir vu plutôt) , serez investie-^ d'un secret destiné à tuer quiconque le connaîtra.

— Ah ! c'est horrible.

— Oui , madame , c'est horrible , je l'avoue , mais le repos de tout un peuple est assis sur ce coup fatal, c'est la nécessité impérieuse qui mène à ce meurtre, au nom du ciel, au nom de vousmême , ne forcez pas qui doit être impitoyable d'y avoir recours. Ce secret funeste est encore renfermé dans ce coffre-ci; comment vous en serox récompensée, mon maître sait que là-dedans sont les seules preuves d'un hymen qui doit être oublié ; qu'elles disparaissent et vous n'êtes ni dangereuse par vos droits prétendus, ni redoutable en vertu des ambitions que vous armerez.

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