La dame de St-Leu
En croisant un officier qui descendait l'escalier, le duc d'Agay s'écria, surpris :
— Tiens... C'est toi, Feuchères !...
Le lieutenant-colonel de Feuchères, gentilhomme ordinaire de la Maison du duc de Bourbon, s'arrêta court, hésita un instant, puis dit joyeusement :
— Mon cher Bernard!... quelle joie de te re-
voir !
— Tu ne me reconnaissais pas, hein?...
— Je m'attendais si peu à te rencontrer ici!...
— Et puis, je suis changé!... Oh! ne proteste
pas!... Les formules de politesse ne sont pas de mise entre des vieux amis comme nous... Je sais que j'ai beaucoup vieilli...
— Non!...
— Si!... L'inaction me fatigue, j'ai la nostalgie de mon métier...
— Pourquoi as-tu démissionné?...
— Parce que, l'Empereur mort, je n'avais plus rien à faire dans une armée où tout me heurte et me froisse, et où je ne restais qu'en espérant vaguement son retour... Depuis six ans, je me promène à travers le monde...
— Une promenade que je t'envie!... — dit en riant le Colonel — Au cours de tant de voyages, iu as dû acquérir...
— La conviction que la France est le seul pays qui soit au monde... On n'a, lorsqu'on la quitte, qu'une idée fixe, tenace, lancinante... la revoir... Ge que j'ai souffert loin de France est intraduisible... Enfin, il y a quelques jours, n'y tenant plus, j'ai pris le parti de revenir... et je suis retenu ventre à terre...
— De loin?...
— De Vienne... où j'étais depuis longtemps déjà...
— C'est joli, l'Autriche?...
— Charmant... s'il n'y avait pas d'Autrichiens...
— Tu les détestes?...
— Je te répondrais : plus que tout... s'il n'y avait pas les Anglais...
Le Colonel eut un geste vague et dit, au bout d'un instant :
— Tu étais, en Autriche, en pays de connaissance?...
Comme Bernard le regardait interrogativement, M. de Feuchères devina qu'il supposait une allusion à la captivité du roi de Rome, auquel on le savait absolument attaché. Alors il se hâta de préciser en souriant :
— Car, si je ne me trompe, c'est à Austerlitz que tu as reçu cette jolie balafre qui avait, paraîtil, tourné la tête à madame du Cayla?... Oui... je suis au courant de tes succès... ou du moins de l'un de tes succès.. Quand tu as quitté les Tuileries, tu y as laissé des souvenirs flatteurs... Oh!...
tu n'as pas besoin de hausser les épaules!... Le Roi ne te regardait pas d'un très bon œil... On dit qu'il a été ravi de ton départ qu'il n'osait pas provoquer... Il ne veut pas paraître jaloux...
— Il va toujours bien, le Roi?...
— Il vieillit...
— C'est pas comme madame du Gayla... En dix ans, elle n'a pas pris un jour!...
— Oh!... tu l'as déjà vue!... — fit le Colonel, dont le visage sérieux s'égaya.
— Je l'ai vue tout à fait par hasard!... Mais c'est la première personne que j'ai rencontrée en entrant hier aux Tuileries, où je courais au débotté... C'est par elle que j'ai appris que ceux que je cherchais ne faisaient plus partie de la maison du Roi, mais de celle du duc de Bourbon... J'ai sauté au Palais-Bourbon... on m'a renvoyé à Chantilly... et me voilà, toujours courant après les Chalindrey î... Est-ce que tu es aussi de la maison du Duc?...
— Parfaitement!... Veux-tu que, au lieu de rester dans l'escalier, nous entrions chez moi?...
— Mais...
— Si lesChalindrey... puisque c'est eux que tu cherches... étaient au château, je ne te ferais pas cette proposition... mais Chalindrey est sorti à cheval avec Monseigneur... et madame de Chalindrey n'est pas à Chantilly pour l'instant...
— Mais elle y habite?...
— Oui... si on veut... d'une façon intermittente... Elle a acheté une ravissante abbaye en ruines, qu'elle a restaurée... à un kilomètre d'ici... parce que le régime du château ne convenait pas à ses mioches... Car elle a quatre garçons, madame de Chalindrey...
— Je sais ! . . . C'est même à peu près tout ce que je sais de mes cousins depuis mon départ...
— Tiens!... C'est vrai!... Chalindrey est ton cousin!...
— Mon cousin germain... Napoléonette est-elle toujours jolie?...
— Toujours!...
— Et drôle?...
— Plus que jamais !... Viens donc chez moi un instant?...
Ils s'étaient remis à monter. Arrivés au large
palier du premier étage que Bernard d'Agay s'apprêtait à traverser, M. de Feuchères s'arrêta :
— C'est ici I . . . — dit-il en tirant le cordon brodé terminé par une fleur de lys dorée, qui agita une sonnette.
— Tiens!... — fit Bernard — j'aurais parié que la Maison militaire du prince habitait au deuxième étage ! . . .
— Oui... habituellement... — murmura le Colonel avec un peu d'embarras — mais Monseigneur a bien voulu nous donner cet appartement...
Un superbe valet à la livrée des Gondé était venu ouvrir. M. de Feuchères lui dit :
— Prévenez madame la Baronne que monsieur le duc d'Agay est Là!...
Et, s'effaçant, il fit entrer Bernard qui s'excusait :
— Je suis sûr que je vais déranger à cette heure-ci madame de Feuchères... Je suis très indiscret... mais moins que je n'en ai l'air... car je ne savais pas que tu fusses marié...
Et à part lui, il ajouta, narquois :
— Ni baron...
Puis il demanda :
— Est-ce qu'il y a longtemps que tu es marié?...
— Bientôt sept ans... depuis dix-huit cent dixhuit. . . Tiens ! . . . voici ma femme ! . . .
La figure du Colonel s'était illuminée, tandis qu'il s'élançait brusquement vers la porte.
« Il est amoureux, ce pauvre Adrien !... — pensa Bernard amusé — amoureux et baron!..-. Que de choses nouvelles en mon absence!... »
Puis il acheva, en lui-même, en s'inclinant devant la Baronne :
(( Gristi!... je le comprends, qu'il soit amoureux!... »
11 regardait la jeune femme, et sa physionomie mobile exprimait une admiration intense dont M. de Feuchères semblait ravi.
— Sophie!... — dit le Colonel — et sa voix, plutôt rude, se fît caressante et douce — je vous présente le duc d'Agay, un très ancien et bon ami...
La baronne de Feuchères posa un regard plus
pénétrant qu'aimable sur Bernard, qui demeurait en face d'elle évidemment déconcerté.
C'est que cette créature éblouissante, dont les cheveux de rêve et la peau de camélia étonnaient par leur éclat, n'était pas du tout la femme qu'il s'attendait avoir. Tout à l'heure, tandis que M. de Feuchères lui disait : « Je suis marié », il avait inconsciemment évoqué l'image de la petite provinciale ni belle, ni laide, que, dans sa modeste situation de fortune, son ami avait dû, selon toutes probabilités, épouser. Cette apparition magnifique culbutait si complètement ses suppositions qu'il en restait tout interdit :
Alors, madame de Feuchères se décida à parler :
— Aôhf... — fit-elle d'un ton protecteur et d'un air distrait — j'ai entendu faire siouvent l'éloge du Diouc d'Agay... je souis très au quiourantl...
La voix nasillarde et le terrible accent anglais de la jeune femme, avaient désagréablement surpris Bernard. Le charme était rompu. Et ce fut avec aisance qu'il répondit, désinvolte et banal :
— C'est pas comme moi, Madame!... Moi, je ne
suis, hélas, au courant de rien!... J'ignorais tout de vous... même votre mariage...
Il lui sembla que le clair regard se faisait plus perçant, tandis que la Baronne demandait, avec une sorte de méfiance inquiète :
— AohI... vraiment?...
« Il y a quelque chose!... — pensa Bernard — Quoi?... »
Mais, déjà, lajeune femme questionnait, s'adressant à son mari \\
— Est-ce piour Monseigneur que vient le Dioucl..,
— Non... — répondit Bernard en souriant — le Prince ne se souviendrait même pas de moi... Je suis venu pour voir mes cousins Ghalindrey...
— Ah!... Eh bien! ils ne sont pas siouvent à Chantilly, vos quiousins!.,.
[ Cette fois, le ton était franchement désagréable. Bernard y sentit une hostilité violente. Il dit simplement :
— Comment ça?...
— Sophie exagère... — murmura M. de Feuchères conciliantr — il est certain que madame de
Chalindrey ne vient au château que quand elle ne peut pas s'en dispenser... Elle déteste le monde...
— Vraiment?... — fit la Baronne en ricanant — Alors, pioiirquoi ne voit-on qu'elle chez la diouchesse de Reggio ?... et chez les Gontaut... sans parler de la Diouchesse de Berry...
— Dans tous les cas... — dit le Colonel en évitant de répondre à sa femme — tu verras aujourd'hui madame de Chalindrey... car il y a réception, et elle dîne ce soir au château...
— Oui... mais comme moi je n'y dîne pas...
— Mais si... — affirma M. de Feuchères — mais si!... N'est-ce pas, Sophie?.-.
— Oui... oui... NatiourellementI ... — répondit sans enthousiasme la jolie Anglaise, tandis que , Bernard se demandait stupéfait :
« Comment... c'est eux qui m'invitent!... » Il balbutia, inconsciemment gêné :
— D'ailleurs, je ne suis pas dans une tenue qui me permette de dîner...
— Chalindrey va te prêter un habit et le reste... Vous êtes absolument de la même taille...
Agay demeurait perplexe. Et son regard étonné enveloppait, en continuant à la détailler, la surprenante femme de son ami.
D'un long mouvement nonchalant, madame de Feuchères se leva :
— Vîous permettez, Diouc, que je vioiis laisse avec Adrien?... J'ai à donner quelques ordres...
Elle traversa le salon, de ce pas glissant qui avait frappé Bernard quand elle était entrée, et demanda à son mari d'un ton sec :
— James n'est pas encore revemou de Paris!... Je ne vais pas avoâr ma robe !...
— Que si !.. . — répondit le Colonel en souriant. Dès qu'elle fut sortie, il revint s'asseoir à côté
d'Agay et lui dit, après une minute d'hésitation :
— Il faut que je te mette au courant de certaines choses... qui te surprendraient peut-être si... si...
— Je t'écoute ! . . . — répondit le Duc qui pensa : « Eh! allons donc!... je sentais bien qu'il y
avait quelque chose d'anormal!... »
— J'ai fait... — commença M. de Feuchères — ■ un mariage d'amour...
Bernard se mil à rire :
— Tu n'as pas besoin de le dire!... Quand on voit ta femme, on se rend facilement compte de ça !.. .
— N'est-ce pas qu'elle est belle?... — fit le Colonel heureux — et bonne?... Tu verras!... Mais ce mariage déplaisait aux miens, qui m'ont fait de l'opposition...
— Toujours l'argent... le sale argent?...
— Non!... Sophie avait, au contraire, beaucoup plus de fortune que moi, parce que... Voilà!... Elle est la fille de Monseigneur le duc de Bourbon...
— Le Prince l'adore... il ne peut pas se passer d'elle un instant... Il m'a fait nommer lieutenantcolonel et m'a attaché à lui... Sophie gouverne au Palais-Bourbon, ici, à Saint-Leu, partout !... Tu vois comme nous sommes logés... toi-même tu en as été surpris?...
— Mais non... je...
— Oh! ne t'en défends pas!... Je l'ai bien vu tout à l'heure, que tu louchais sur l'appartement...
Et il y a de quoi !... C'est celui qu'occupait, avant sa séparation, madame la duchesse de Bourbon... il communique avec les appartements du Prince... C'est d'ailleurs le revers de la médaille toutes ces faveurs!...
— Ah!.,.
— Oui... Naturellement, on nous jalouse... on nous envie... Je me sens entouré d'une hostilité qui m'est pénible... La vie m'est très difficile... Sophie, elle, plane au-dessus de tout ça!... Ces petits froissements ne l'atteignent pas... Il est vrai que c'est plutôt à moi qu'à elle que l'on fait sentir la fausseté de la situation... Car elle est fausse, il n'y a pas à dire...
— Mon Dieu...
— Si... si... Oh ! je le sais bien, va !... J'aurais beaucoup préféré, après mon mariage, être envoyé en province... Je l'avais demandé au Prince... Sophie aussi le lui a demandé... mais il n'a rien voulu entendre...
— Pourquoi?...
— Je te l'ai dit... 11 ne peut pas se passer d'elle... C'est à la lettre... S'il va pour deux jours
au Palais-Bourbon, il l'emmène... S'il va pour une seule chasse à Saint-Leu, il faut qu'elle le suive... Et on m'a fait des allusions... pénibles à une situation contre laquelle... comme me l'explique très bien Sophie... je n'ai pas le droit de protester, puisque je l'ai sciemment acceptée avec ses avantages et ses inconvénients...
Un peu déconcerté par cette confidence, Bernard ne trouvait rien à répondre. A la fin, pour dire quelque chose, il demanda :
— De qui se compose la Maison du Prince?... Sauf Ghoulot, que l'on m'a dit être auprès de lui, je ne connais personne... Il en est de ç.a comme du reste... C'est vrai!... Depuis six ans que je vis loin de tout, en dehors de tout, je me fais l'effet de la Belle-au-Bois-dormant... beauté à part ! . . .
— Tu es bien toujours le même!... Toujours gai... vivant... Ah!... on voit bien que tu n'as pas d'amour dans ta vie, toi !...
— Permets!... Je n'ai peut-être pas d'amour dans ma vie, mais je m'efforce d'y mettre « de l'amour » le plus que je peux...
— Ça n'est pas la même chose!...
— Ah ! fichtre non ! . . . C'est bien pour ça que. . .
— Alors tu ne peux pas me comprendre !... — fit M. de Feuchères d'un air découragé.
— Mais si, mon bon Adrien, je te comprends très bien, au contraire... Quand on évite de tomber dans un trou, c'est précisément parce qu'on a vu ce trou... sans ça...
— J'adore Sophie ! . . . Je ne vis que pour elle ! . . . Depuis que je la connais, tout ce qui n'est pas elle a disparu... et je serais pleinement heureux si...
— Tu as des enfants?...
— Non !... C'est, avec cette espèce d'hostilité dont je me sens entouré, la seule ombre à mon bonheur...
— Je te demandais, précisément au sujet de cette hostilité dont tu me parles, de qui se compose la Maison du Prince?...
— Il y a messieurs de La Villegonthier, de Saint-Jacques, de Gatigny, de Belzunce, de Préjean, Choulot... que tu connais... Chalindrey, et le prince Louis de Rohan, qui, sans fonction
déterminée, fait, à vrai dire, partie de la Maison... Il ne quitte presque jamais son oncle... Mais ça n'est pas les gens de la Maison qui me témoignent cette sorte d'éloignement dont je souffre... C'est surtout les invités de passage, les visiteurs d'un jour qui se succèdent sans interruption... A Chantilly surtout, il y a toujours du monde... des réceptions, des comédies, des dîners... Ma femme adore ça, du reste !...
— Est-ce qu'ils sont mariés, tous les gens que tu viens de me nommer?...
— Pas tous !... Messieurs de Choulot, de Quesnay, de la Villegonthier et de Belzunce sont mariés... Et il y a aussi madame de Sainte- Aulaire, la mère de madame de Belzunce...
— Et puis il y a Napoléonette?...
— Madame de Ghalindrey... oui... évidemment... mais elle se dispense le plus possible des corvées mondaines... et il n'y a d'ailleurs pas longtemps que Chalindrey est des nôtres...
— Ça m'étonne même qu'il en soit!... Comment diable le Roi a-t-il pu se décider à lâcher Napoléonette?... Car il était, pour elle, ce que tu
me dis que le Duc de Bourbon est pour madame de Feuchères... sauf son père toutefois !...
— Eh bien, justement!... Il y a eu des jalousies, des clabaudages... comme dit volontiers le Roi... Madame n'aimait pas assez madame de Chalindrey, alors que la Duchesse de Berry en raffolait... et ça s'explique... Elle est tellement drôle et distrayante...
— Oh!... pour distrayante, elle l'est!...
— Il est certain qu'elle ne ressemble pas aux autres femmes de la Cour...
— Dame ! . . . elle a pour ça de bonnes raisons ! . . . ■ — Quelles raisons?...
— Tu ne sais pas l'histoire de Napoléonette?...
— Pas du tout!...
— Elle n'est pas banale... Jusqu'à quinze ans, la petite de Sérignan a été soldat...
— Qu'est-ce que tu dis ?...
— Je dis que Sérignan, qui est mort colonel à Waterloo, avait perdu sa femme à la naissance de Napoléonette, qui était la filleule de l'Empereur... Brouillé avec toute sa famille qu'il n'avait pas voulu suivre en exil, Sérignan n'avait per-
sonne à qui confier sa fille... Alors il a pris le parti d'en faire momentanément un fils, et il l'a traînée avec lui au hasard des guerres, dans tous les coins de l'Europe... Dans la nuit qui suivit Waterloo, Napoléonette — muée en Léo — avait rencontré Chalindrey... Sur l'ordre de l'Empereur, il avait, avec elle, veillé le colonel de Sérignan qui venait de mourir... Elle ignorait même son nom, lorsqu'elle l'a retrouvé un an plus tard aux Tuileries... A ce moment-là, elle habitait chez son oncle Sérignan, qui voulait, à cause de sa grosse fortune, lui faire épouser son fils...
— Celui qui a épousé mademoiselle de Ghêneçay?...
— Celui-là même!... C'est Napoléonette qui a doté magnifiquement mademoiselle de Chêneçay... Elle, elle a épousé Chalindrey... Les deux mariages ont eu lieu ensemble aux Tuileries... C'est peu après que je suis parti... d'abord en congé...
— On disait à la Cour que tu conspirais... Le duc d'Agay secoua la tête :
— Quand on conspire tout seul.., ou presque... c'est un métier bien fastidieux... La vérité, c'est que j'ai voulu atteindre Sainte-Hélène... et que j'ai même essayé... Quand j'ai compris l'inutilité de mes efforts, j'ai voyagé... Après la mort de l'Empereur, j'ai démissionné et je suis venu à Vienne, espérant je ne sais quoi... et me désintéressant de tout ce qui n'était pas le roi de Rome...
— Eh bien?...
— Eh bien, le prince a treize ans, et on l'a mis en cage!... Rien à tenter avant sa majorité... en admettant qu'il durejusque-là... Alors, subitement, j'ai été pris d'un désir fou de revoir la France, mes amis, avec lesquels j'avais coupé toute communication... les Ghalindrey, qui sont à peu près ma seule famille, ou, du moins, mes seuls parents proches... et...
Une voix claire monta tout à coup, venant de la cour. Le Duc courut à la fenêtre.
— Ah!... — fit-il joyeux — c'est Napoléonette ! . . .
Plantée au pied des vieilles murailles, le nez en l'air, la jeune femme parlait à quelqu'un qui
venait de paraître à une fenêtre du premier étage. Elle expliquait :
— Parfaitement!... Monseigneur fait dire d'envoyer une voiture à Ecouen... tout de suite... pour ramener monsieur Dawes et tout l'tremblement... C'est l'essieu qui est cassé...
— A qui parle-t-elle donc?... — demanda Bernard.
— Au baron de Saint-Jacques, le secrétaire des commandements de Son Altesse...
A ce moment, madame de Ghalindrey, aperçut les deux hommes penchés à la fenêtre, et son joli visage, aimable et frais, exprima un étonnement intense, tandis qu'un brusque élan la précipitait vers le vestibule...
— Elle m'a vu !.. . — dit le Duc — elle arrive !..
— Non... — répondit le colonel de Feuchères — Non... descendons...
Et soudain rembruni, il ajouta :
— Elle ne monterait pas... Elle vient jamais ici !.. .
— Ah!... — questionna Bernard surpris — Napoléonette aussi est désagréable pour toi?...
LA DAME DE s'-LEU 21
— Pour moi?... Non!... Pour moi, elle est charmante, au contraire !... C'est pour ma femme... Elle est, avec ma femme...
— Malhonnête?...
— Non... pas précisément... mais jamais elle ne lui parle... elle affecte de l'ignorer... et Sophie est très blessée... très... de cette façon de faire...
Déjà le duc d'Agay dégringolait l'escalier et courait à la rencontre de madame de Ghalindrey.
— Ah!... par exemple !... — cria Napoléonette — en voilà une surprise !...
Et, d'un bond, elle se jeta au cou de Bernard, tandis que monsieur de Feuchères la regardait ahuri.
— A la bonne heure!... — vous n'avez pas changé, vous, au moins!... — disait Agay en riant — ni au moral, ni au physique!... Etesvous assez pareille?...
— Vous aussi, vous êtes pareil!...
Il eut un geste d'indifférence.
— Oh ! moi !... C'est si peu intéressant, moi!...
— Disons pas de bêtises entre nous... au moins pour commencer!... Une bonne idée, tout de même, que vous avez eue de revenir!... C'est Jean qui va être étonné... et content donc!... Moi je file!... Il faut que je rentre à l'Ermitage pour m'habiller. . . et que je revienne dîner... et je n'ai pas une heure pour faire tout ça !.. .
— Moi, je vais chercher de quoi m'habiller chez Jean, paraît-il!...
— C'est ça... cherchez!... Il arrive, Jean!... il revient avec le Prince... Ils ne vont pas tarder... je les ai trouvés à la Croix-Blanche... et j'ai promis à Son Altesse de courir jusqu'au château pour faire envoyer une voiture à monsieur Dawes qui est à Ecouen, en détresse...
— Est-ce que... — demanda monsieur de Feuchères — les objets que James rapportait de Paris ont été abîmés?....
Napoléonette écarta ses bras dans un geste vague.
— Pense pasi... Tout est par terre... sur la route... assez en ordre... et monsieur Dawes esL
assis à côté sur le talus... On a emmené la voiture chez un charron...
— Vous n'avez pas vu... — reprit timidement Adrien de Feuchères — si une caisse... une assez grande caisse recouverte de toile cirée n'a pas été défoncée... C'est la robe de ma femme... et...
— Je n'ai pas remarqué que rien fût éventré... — conclut Napoléonette avec indifférence.
— Je vais aller moi-même... avec mon tilbury voir si...
Il s'éloigna rapidement. La jeune femme le suivit des yeux en souriant :
— Le pauvre homme!... — fit-elle apitoyée — comme il se précipite, lui aussi!... Et l'autre andouille, là-bas, qui voulait que je l'emporte, sa caisse à robes!...
— Pourquoi ne l'avez-vous pas prise?... Est-ce que vous n'aviez pas de place?...
— Si... — fit Napoléonette paisible — j'avais toute la place qu'il fallait... seulement je ne veux pas faire les commissions de madame de Feuchères, mon bon Bernard!...
— Elle remonta en voiture, prit les rênes que le groom lui tendait, et cria au Duc, qui demeurait perplexe au milieu de l'immense cour :
— A tout à rheure!... Et faites-vous beau!... Ça m'amusera que vous soyiez très beau!...
Quand Bernard d'Agay vint — présenté par M. de La Villegonthier — saluer le Duc de Bourbon, il reçut de lui le plus aimable accueil.
Grand, svelte, la silhouette étonnamment jeune, le dernier des Gondé qui avait en 1824 soixantehuit ans, paraissait à première vue en avoir cinquante.
En le regardant attentivement, on découvrait que son visage, allongé et régulier, était zébré de rides légères. Ses yeux cernés, les coins tombants de sa bouche, accusaient la fatigue. Mais il avait grand air, et sa longue et élégante personne était d'une distinction infinie
Beaucoup de bonté; une magnifique bravoure; un profond respect de sa race et de son nom, et la conscience exacte des devoirs politiques que lui imposait sa naissance, défendaient le vieux prince contre les intrigues d'une cour dont il apercevait les erreurs, et les trop basses faiblesses où l'eussent incliné son amour du plaisir et la médiocrité de son esprit.
Impérialiste, donc vaguement démocrate par principe, le duc d'Agay était aristocrate de tempérament.
Il avait quitté la France emportant la vision de la Cour des Tuileries, où tout heurtait à la fois ses aspirations vers des idées nouvelles et ses préjugés anciens.
Et, du premier coup d'œil jeté sur le grand salon, tout rose en ce coucher de soleil de juillet, il mesura la distance qui séparait la petite Cour de Chantilly de l'inélégante Cour du bon Roi Louis XVIIl.
— J'ai connu beaucoup votre père — disait le Duc à Bernard, incliné devant lui — nous avons été blessés côte à côte à Gibraltar... Vous lui res-i
semblez absolument... J'ai grand plaisir à vous connaître... Et, de plus, il paraît que vous êtes le cousin de ma charmante petite amie, madame de Ghalindrey ?...
— Oui, Monseigneur... C'est-à-dire... je suis le cousin de Ghalindrey...
— C'est la même chose!... car en voilà un ménage uni!... Ah! sapristi!... Ils ne font qu'un, c'est le cas de le dire ! . . .
— En effet!... — répondit Bernard, qui penj sait :
! (( Est-ce qu'il aurait essayé de s'en assurer, par hasard?... »
Et, curieux, il demanda :
— Alors, Votre Altesse a, elle aussi, reconnu le charme de Napoléonette ?. . .
— Certes!... Elle serait de tous points parfaite, û elle aimait la chasse et si elle avait un autre lom!...
— Le nom... — dit Bernard en riant — il serait facile à changer, et Napoléonette, bien ju'elle tienne à ce souvenir de sa vie première, r renoncerait, j'en suis sûr, si Votre Altesse lui
en exprimait le désir... Quant à la chasse, c'est une autre affaire!...
— Oui... je sais... elle Ta en horreur!... Et ça, mon cher Duc, c'est véritablement incompréhensible, n'est-ce pas?...
Bernard cherchait à formuler une réponse évasive, mais le Prince l'abandonna brusquement, pour courir au-devant de madame de Feuchères qui entrait.
Le colonel de Feuchères s'approcha d'Agay, et, montrant la jeune femme et le vieillard que tous les invités dévisageaient âprement, il lui dit :
— Eh bien?... le crois-tu, maintenant qu'on nous déteste?...
— Déteste n'est pas le mot... du moins pas celui qui me viendrait en examinant toutes ces figures... Il me semble que c'est surtout la curiosité qu'elles expriment, et ta femme est assez belle ce soir pour que...
— Pour que quoi?...
— Ma foi!... pour qu'on te l'envie!...
Et, en riant, il conclut :
— Ça ne t'intimide pas d'avoir une femme si jolie que ça pour toi tout seul?...
— Mon Dieu! non!... — affirma Feuchères, avec un bon sourire. — Je me rends bien compte que je suis indigne de Sophie, mais elle est tellement indulgente, tellement bonne, que je me sens quand même en confiance et que...
— Mon Colonel!... — dit un jeune officier, en s'adressant à monsieur de Feuchères — Monseigneur vous demande...
— Quelle jolie nature il a, ce Feuchères!... - — murmura Bernard; à moitié à la cantonade, à moitié en parlant à l'oflicier, tandis qu'il suivait des yeux son ami qui s'éloignait.
Il lui sembla que le jeune homme lui jetait un singulier regard. Puis, très vite, il s'écarta en souriant d'un air contraint.
— Ah! çà!... voyons!... Vous le faites exprès, mon bon Bernard!... — demanda madame de Chalindrey qui s'avançait, fraîche et jolie, en achevant d'enfiler de longs gants qui plissaient sur ses bras fins.
— Déjà vous !... — fit le Duc étonné — On ne
peut pas dire que vous êtes longtemps à vous habiller, toujours!...
— Non!... mais, le malheur, c'est que j'ai pas fini!... Je n'ai pas eu le temps de mettre une fleur... ni mes gants... et Jean déteste que j'achève de m'habiller après mon entrée...
— Dame!... Mais, dites-moi?... qu'est-ce que vous entendiez par ce : « Vous le faites exprès!... » dont vous m'avez salué tout à l'heure!... Qu'estce que j'ai fait?...
— Vous vous en allez vanter, à ce petit officier, la charmante nature de Feuchères...
— Eh bien?...
— Eh bien, mon ami, c'est pas une chose à faire quand on ne sait pas à qui on s'adresse... Et vous ne connaissez pas ce garçon... Moi non plus, d'ailleurs!...
— Et alors?...
— Gomment : « Et alors?... »
— Je ne comprends pas un mot! ...
— Vous ne comprenez pas qu'il y a cent chances contre une pour que ce jeune monsieur soit de l'avis général au sujet de Feuchères?...
— Oui... VOUS, et moi, et tous ceux qui savent quel brave homme c'est, sont absolument persuadés de son honorabilité... Mais les autres... c'est-à-dire tout le monde... ou presque... le considère comme un... Vous comprenez?...
— Ma foi non!... Il est évident que la situation de Feuchères a quelque chose d'un peu délicat...
— Ahl bien!... — fit Napoléonette étonnée — [«un peu délicat!... » Vous avez des mots qui m'enchantent!...
— Mon Dieu!... je ne vois pas qu'il y ait lieu ie se montrer si sévère... Sans doute, je préfère n'être pas à la place d'Adrien...
— Ah! je le pense que vous le préférez!...
— N'empêche que sij'aimais une femme comme 1 semble aimer la sienne, j'accepterais probablenent, comme il l'a fait, une situation qui, pour ître irrégulière, n'a cependant rien de désholorant...
Madame de Ghalindrey regarda Bernard d'un lir ahuri :
— Ben, les voyages vous ont formé, vous!... On peut l'dire!...
— Qu'est-ce que vous racontez, tous les deux, dans ce petit coin?... — demanda Jean de Chalindrey, qui s'avançait avec monsieur Ferdinand de La Villegonthier.
— Rien d'intéressant!... — répondit vivement Napoléonette, désireuse de rompre les chiens.
Mais Bernard d'Agay ne comprit pas ce désir, et il expliqua paisiblement :
— Figure-toi que ta femme semble me considérer comme un monstre d'immoralité, parce que je ne trouve pas inacceptable le mariage d'Adrien de Feuchères, et que...
En voyant les figures stupéfiées de Chalindrey et du jeune homme, il s'arrêta tout à coup, et se tournant vers son cousin, demanda :
— Et toi?... Qu'est-ce que tu en penses?...
— Dame!... Je pense que tu as la manche un peu large!... ou que, alors, il y a un malentendu... et que tu n'es pas au courant?...
Monsieur de La Villegonthier s'était furtivement éclipsé. Chalindrey continua en riant :
— Ce pauvre Ferdinand!... Ça le gêne à cause de son père et de sa mère qui sont bien obligés, eux aussi, de fermer les yeux ! . . .
— Oh!... — affirma Napoléonette — je suis bien sûre que madame de La Villegonthier les a fermés pour tout de bon !...
— Allons donc !... — fit Ghalindrey, incrédule.
— Si, mon petit Jean!... je suis sûre, sûre, vous entendez, que madame de La Villegonthier croit, dur comme fer, que madame de Feuchères est la fille du Prince...
Bernard demanda, étonné :
— Elle ne l'est donc pas?...
— Ah!... — s'écria Napoléonette — à la bonne heure!... je me disais aussi...
— Quoi?...
— Ben, qu'il était inadmissible que vous trouviez tout naturel ce qui l'est si peu...
— Mais quoi?...
— Eh bien, mais... — expliqua Ghalindrey — que Feuchères ait épousé cette Anglaise sans feu ni lieu, qui est la maîtresse de Monseigneur...
Bernard d'Agay écoutait, bouche bée.
34 LA DAME DE s'-LEU
— Oh!... — murmura-t-il, saisi — du diable si je me doutais !... Ce pauvre Adrien !... Et il y a des gens qui croient qu'il sait la vérité?...
— La plupart en sont persuadés... Il n'est pas d'homme plus universellement méprisé que Feuchères... qui le mérite si peu...
— Quel chagrin horrible quand il saura...
— Pourquoi saurait-il maintenant... — dit madame de Ghalindrey — ce qu'il ignore depuis sept ans?...
— Le fait est... — conclut Bernard — qu'il a un voile sur les yeux...
— Un voile!... — murmura Napoléonette — vous pouvez dire une tôle?... Sa Sophie!... Ah mon Dieu!... Mais, pour lui, c'est une sainte!... M
— Quel est ce monsieur qui parle à madame de Feuchères?... — demanda Bernard.
— Le prince Louis de Bohan... le neveu de Monseigneur...
— Elle semble... si je ne me trompe... le considérer sans dégoût?...
— Oui... Il lui plaît parce qu'il est l'héritier naturel de Monseigneur... Alors, au cas où, pour
une raison quelconque, le Duc de Bourbon ne pourrait pas laisser, ou négligerait de laisser sa fortune à madame de Feuchères...
— Comment, laisser sa fortune à madame de Feuchères!... — fit Agay stupéfait — mais on dit qu'il a soixante millions, le duc de Bourbon.
— Soixante-quinze, à en croire monsieur de Gatigny qui les administre 1... — rectifia Napoléonette d'une voix flûtée. — Et puis, méfiance I... Elle tique sur nous, vous savez?... Elle a bien deviné qu'on s'occupe d'elle par ici... Je crois que vous l'inquiétez, Bernard!...
— Moi?... — murmura le Duc surpris — moi, je l'inquiète?... Par quoi ça se traduit-il, cette inquiétude?...
— Ça se traduit, pour l'instant, par des regards scrutateurs, avec, dedans, une petite lueur méchante que nous connaissons tous et que tu connaîtras certainement, toi aussi, quelque jour... -— expliqua Ghalindrey.
A ce moment le maître d'hôtel annonça :
— Son Altesse est servie!...
La Baronne de Feuchères se leva, et, abandon-
nanl le prince de Rohan, traversa le salon, se dirigeant vers Bernard.
— Je crois, Dieu me pardonne ! que vous allez avoir les honneurs du pied !... — dit Napoléonette, qui s'éloigna en riant.
Le Duc d'Agay regardait venir la jeune femme. Elle ondulait vers lui avec des glissements de couleuvre qui déroule ses anneaux. Une robe d'un vert très pâle, ornée de hauts volants de dentelle et de rubans lamés d'argent, moulait son corps merveilleux... Ses épaules et son visage, d'une blancheur laiteuse, avaient un extraordinaire éclat. Les yeux étincelants, les lèvres entr'ouvertes, elle s'approchait de Bernard, d'un air hésitant, presque troublé. *
Et, comme lui aussi hésitait, ne sachan! trop ce qu'il devait faire, elle lui prit le bras en disant : û
— Aoh ! Diouc /. . . Il paraît que c'est à vious que l'on doât, ce socir, tious les honneurs, parce que vious êtes un revenant...
Elle souriait d'un air gracieux, presque tendre. Mais l'affreux accent tant détesté chiffonnait les
oreilles de Bernard. En face de lui, il apercevait Napoléonelte. Elle riait de tous ses yeux, en parlant à son mari qui s'efforçait de rester sérieux.
Il se sentit ridicule et pensa :
(( C'est ça qu'ils entendaient par les honneurs du pied !... Je dois être grotesque, moi !... »
Il avait donné son bras mollement avec humeur. Mais maintenant il respirait le parfum, doux et violent à la fois, qui s'exhalait de la belle Anglaise. Il sentait contre lui le bras rond qui s'appuyait sur le sien. Il admirait la couleur merveilleuse des épaules qui frôlaient presque sa joue, parce que madame de Feuchères, en marchant, se penchait avec abandon. Et il se répétait à part lui:
« Mâtin!... Ce quelle est jolie!... Ce pauv' Feuchères, tout de même!... »
Le couvert était mis dans l'immense galerie toute remplie des souvenirs du Grand Gondé.
— Aôh!,.. — fit la Baronne en s'asseyant à
côté d'Agay — nious sommes voàsins, je voâs!...
Elle parcourut des yeux la longue table chargée
d'argenterie, et dit avec ennui, en s'instaliant et tapotant gentiment ses jupes :
— Nious sommes très nombreux ce soârf ... très, en vérité !... Dans le tsalonn, je n'avais pas aperçiou qu'il y avait tiout ce monde...
— On dirait que vous le regrettez?... — questionna le Duc qui avait remarqué l'intonation de madame de Feuchères.
— Mais oui... je le regrette !... Quand on est si nombreux, il faut se donner un peu à tchaicun... Et cela tombe ainsi toutes les foâs où on aurait envie de se consacrer ^?'owr un seul...
Tout près de lui, Bernard entendit un petit (( Hum !... » clair et narquois.
« Patatras!... — pensa-t-il agacé — Napoléonette est par là !... »
Et, se penchant un peu, il aperçut en effet la jeune femme. Elle n'était séparée de lui que par madame de Feuchères et un officier de la garde, voisin de la Baronne. L'officier mangeait en silence son potage, qui était exquis. Le duc de Bourbon avait un cuisinier célèbre.
— J'espère, DiouCf que vious allez nious rester
quelque temps à T chantilly?.,. — demanda la jolie Anglaise en regardant Bernard du coin de l'œil.
— Mais non, Madame!... Ce soir, ma cousine Ghalindrey m'emmène chez elle... et demain je rentrerai à Paris, pour m'occuper d'une installation quelconque... car je suis sans un meuble, sans...
— Gomme Toâseau sur la branche, on appelle cela, je c7'oâs,en français?...
— Précisément!... Si on écarte le côté poétique de ,1a comparaison, c'est tout à fait ça !...
— Aôhl... piourquoâ l'écarter, le côté poétique... Vious n'aimez pas la poésie, Diouc?...
— Je l'adore, au contraire... et c'est pour cette raison que je ne la galvaude pas...
— Qu'est-ce... gai... je ne sdiis plious déjà ce que vious venez de dire?... enfin ce que ce mot signifie?...
— Gela signifie, Madame, que je suis très indigne de rapprocher la poésie de ma prosaïque personne!...
Madame de Feuchères regarda Bernard du coin
de l'œil et dit, avec un sourire plein de sous-entendus :
— SdiYez'Vious , DîoucP... C'est très vrai, ce que je disais tantôt, que j'ai entendu parler biauquioup... énormément de vious!..,
— Et d'une façon très flatteuse... très !... Vious ne me croâyez pas?...
— Mais si, Baronne!... Ça m'étonne, mais, puisque vous me le dites, mon devoir strict est de vous croire... et je vous crois!...
— Et vious ne me demandez pas à quel propos j'ai tant entendu parler de vious.,, Vious n'êtes pas quiourieux ?..,
— Pas du tout...
— Vious avez raison!... ha, quiouriosité c'est un défaut bon pour les femmes surtout... et vious êtes biaucoup trop masculin piour être quiouvieux.,.
— Donc vious ne me demandez pas ce que je sais?... Mais je vais quand même vious le dire... Eh bien, il paraît que vious oM^zhiauquioup excité
la djailousieàQ Sa Majesté le Roâ Louis XVIII...
— Vious ne me répondez rien?...
— Je ne vois pas, en vérité, ce que je pourrais répondre...
Et imprudemment, pour dire quelque chose, il ajouta :
— Puisque je ne sais même pas ce que l'on vous a dit !...
— L'on m'a dit, Diouc , que madame du Gayla vious aimait!...
— Oh ! . . . quel grand mot ! . . .
— Je dis bien!... — appuya la jeune femme en posant sur Bernard son regard perçant — elle v/ow^ aimait... vivions, dit-on, vious ne l'aimiez pas du tiout... mais viou faisiez semblant...
— Jamais, au grand jamais !... — affirma le Duc en riant — je n'ai fait semblant d'aimer madame du Gayla... ni personne...
— Semblant... n'est peut-être pas le mot qu'il faut... mais vious lui faisiez la quiour^ comme vious dites, vious autres Français...
— On fait toujours la cour à une jolie femme!...
La baronne secoua la tête tristement :
— Non... pas tioudjiours... Mais parlons de ce qui moi«5 intéresse...
— Pardon, de ce qui vous intéresse, car moi...
— Alors, elle ne vious intéresse donc pas du tiout, cette pauvre comtesse... que vious affectez ainsi de la mépriser ?. . .
— Moi... — fit Bernard stupéfait — j'affecte de la mépriser...
Aôhl... ne protestez donc pas !...
— Mais si, Madame, je proteste, au contraire... car je serais un simple goujat si je laissais dire que je méprise une femme charmante et qui n'a eu pour moi que des bontés...
— Ah ! . . . vious voyez, Diouc ! . . . vious avouez ! . . .
— Qu'est-ce que j'avoue?...
— Que la comtesse a eu piour vious des bontés?...
Et comme il demeurait ahuri, elle acheva :
— Car on sait ce que l'on entend en français par (( «voftr des bontés »...
Cette fois, Bernard s'énerva :
— Nous ne parlons probablement pas le même
français... — fit-il sèchement — car je ne comprends pas un mot à ces insinuations qui me semblent d'un goût douteux...
— Eh! là!... Ne vious fâchez pas, mon cher Dioiicf... Je ne vious répète, moây que ce qui se disait à la Quiour^ au moment de mon mariage... On disait alors... mais, cela ne vious ennouie pas, au moins, que je vious raconte cela?...
— Dans tous les cas, ça m'instruit!...
— Donc, on affirmait que madame du Cayla était... comment dire?... la... la très amie du vicomte de Chalindrey... Cela, vious le savez, n'est-ce pas?...
— Aôhl... je voâs que vious ne vioulez pas répondre!... — Enfin, admettons que je vious l'apprends... Donc, on disait... ce (\y\e vious ne saviez pas... et que piour se consoler du mariage de monsieur de Chalindrey, elle avait posé ses yeux sur vious,.. et que t;zow5 l'aviez consolée très bellement... Cela, non pas tant parce qu'elle vious plaisait, (\\xq piour jouyer un tiour âu roi... Que ^ensez-vious de cela, Diouc?..,
— Je pense, Madame, que si j'avais fait ce que vous dites, je serais un fort vilain monsieur...
— AohI piourquoâ donc cela, je vious prie?...
— Mais parce que, jouer un méchant tour à un vieillard... en le privant de l'une des seules joies qui lui restent, serait une action mauvaise... et laide, ce qui est peut-être pire!...
— Vious ne pensez qu'au vieillard ! . . . Mais il y a aussi la femme, mon cher Dioucl... La femme qui est jeune, elle!...
— Oh!... elle ne m'intéresse pas du tout dans ce cas, la femme!... D'abord, elle a des compensations... ensuite elle savait à quoi s'en tenir...
— Pas tioudjoursl... — soupira la baronne avec un mélancolique sourire — le plions siouvent la femme ignore...
— Rien du tout!... Permettez-moi, Madame, de n'être pas de votre avis... Je crois, d'ailleurs, que madame du Cayla... puisque c'est d'elle qu'il s'agit... était alors ce qu'elle est, je pense, encore aujourd'hui... très satisfaite du sort qu'elle avait volontairement choisi... et qu'elle n'avait nullement l'idée de compromettre une situation à la-
^ quelle elle devait tenir d'autant plus qu'elle était k plus péniblement acquise...
— Que vioulez-vious dire?... Je ne vious comprends pas très bien?...
— Je veux dire que quand une femme... une femme intelligente, est... pour employer l'euphémisme charmant dont vous vous êtes servie tout à l'heure... la « très amie » d'un grand, noble et riche personnage, elle ne risque pas de faire crouler, par d'intempestifs caprices pour des seigneurs sans importance, l'édifice qu'elle a soigneusement et laborieusement construit... Et je m'étonne que vous, Madame, vous ne compreniez pas ça!...
La baronne de Feuchères fit un mouvement, une flamme dure glissa entre ses cils touffus et s'arrêta sur Bernard, tandis que sa mâchoire un peu lourde se serrait, donnant une expression brutale à son joli visage frais.
« La voilà, la petite lueur méchante dont parlait Jean!... — pensa-t-il — je la connais maintenant ! . . . »
En même temps, la toux claire de Napoléonette
résonna quatre fois au milieu du brouhaha des conversations.
— Hum!... Hum!... Hum!... Hum!... — fit la voix sur quatre tons différents.
Madame de Feuchères ne l'entendit pas. Elle semblait absorbée dans quelque songe douloureux et lointain. Et Bernard la regardait furtivement, surpris de la trouver si différente de la femme qu'il avait cru voir d'abord.
Ce qu'il prenait tantôt pour de la beauté, était surtout de l'éclat, un éclat qui éblouissait. En détaillant les traits, ils apparaissaient quelque peu vulgaires et beaucoup trop accentués. Si les yeux étaient très beaux, le regard était dur, effronté, formellement dénué de charme.
Tout à coup, la Baronne se tourna de nouveau vers lui, en déclarant, d'un ton qui s'efforçait visiblement d'être aimable :
— Je serais très fâchée unions n'étions pas bons amis, Diouc, très...
— Pourquoi ne serions-nous pas bons amis, Madame?...
— Eh!... le sais-je?... Il me semble que vious
êtes avec môa. . . Gomment dit-on cela en français. . .
1^ sur... sur la défensive?... Oui, je crôas que c'est bien ce mot qui exprime ma pensée...
« Elle ne sera pas jolie longtemps !... — se di-
I sait encore Agay, qui avait repris inconsciemment son examen — elle engraissera... Pour le moment, elle est juste à point, parce qu'elle est très grande... mais il y a déjà des empâtements... Et puis, c'est singulier!... Quand elle marchait tantôt... et tout à l'heure encore... elle me paraissait souple, et, maintenant, elle me fait l'effet d'être raide comme un piquet... ou comme une Anglaise!... »
— Vious NO\Qz... vioiis ne me répondez pas, Diouc?.., Donc, j'ai dit djiouste?..,
— Excusez-moi, Madame, je n'ai pas entendu ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire?...
Et, pour pallier ce que sa réponse avait de trop sans-gêne, il expliqua :
— Je vous regardais!... Et, quand on vous regarde...
Comme, en effet, il regardait la jeune femme avec une attention intense et qu'elle s'en était bien aperçue, elle accepta cette défaite comme un
compliment. Et, après une légère hésitation, elle demanda :
— Il y a très longtemps que vious connaissez mon mari?...
— Ah! oui!... vraiment très longtemps!... — affirma Bernard en riant — Nous habitions à un kilomètre l'un de l'autre, et nous passions tout notre temps ensemble quand nous étions petits... Plus tard, les hasards de la vie nous ont séparés... Toutefois, nous nous sommes retrouvés un
nstant au régiment...
— Et vious n'aviez pas su...
Elle s'arrêta un instant et acheva, en appuyant :
— Dutiout,., qu'il était marié?...
— Non!... Il s'est marié... d'après ce qu'il me disait tantôt... au moment même où je quittais la France... Et c'est hier seulement que j'y suis revenu...
— J'espère que mow5 n'êtes pas comme madame de Ghalindrey?...
— En quoi?...
— Elle exècre les Anglais...
— Vious ne moulez pas dire?... Alors je comprends...
— Oui... je sais mal votre langue... Alors je ne comprends pas tioudjiours très bien ce qu'on me dit... Mais je comprends tioudjiours très bien ce qu'on ne me dit pas, mon cher Diouc!..,
Elle débitait ces choses précises et sèches, d'un air pénétré et avec une douce voix. Son regard se faisait câlin. La petite lueur méchante avait disparu. Sa bouche prenait une expression caressante.
A ce moment, Bernard vit, penchée au-dessus de la table, la tête malicieuse de madame de Ghalindrey. Elle cherchait évidemment, en se penchant, à être aperçue de lui. Et quand elle eut rencontré les yeux de Bernard, elle sembla, de son fin menton levé, lui indiquer quelque chose. Il suivit le mouvement de la jeune femme. Et il vit alors que le duc de Bourbon enveloppait madame de Feuchères et lui d'un regard profondément anxieux. Les yeux ordinairement atones du vieillard brillaient singulièrement. Les narines
agitées, les lèvres tremblantes, les pommettes violemment colorées tout à coup, il ne songeait même pas à dissimuler son trouble.
« Le pauvre homme!... — pensa Bernard — il croit que je suis amoureux de madame de Feuchères!... »
Et, après un instant, il conclut :
«Ou peut-être même, étant donné l'attitude qu'elle affecte, qu'elle est amoureuse de moi!... »
Puis il se demanda, perplexe :
(( Mais pourquoi diable la prend-elle, cette attitude?... Qu'est-ce qu'elle peut bien manigancer?... »
— Pouisque vious n'aimez pas les Anglais... — continuait la Baronne, qui suivait son idée — viom devez trouver qu'il y en a biauquioup icijCe^o^r?...
— Il y a surtout des Anglaises... — répondil Bernard, qui avait bien remarqué que les seules femmes françaises étaient celles qui composaieni la Maison du prince de Gondé.
Puis il affecta de parler, d'un air indifférent, d( choses indifférentes.
Mais, à brûle-pourpoint, sans que rien amenai
cette question, madame de Feuchères demanda :
— Est-ce que vious avez connu madame la duchesse de Biourhonn?,..
— Je l'ai aperçue jadis...
— Elle est morte il y a deux ans, vious savez?...
— Je sais !...
— Eh bien, c'est singulier, figurez-mow^ que Monseigneur, qui a vécu tioudjiours séparé d'elle, a regrette infiniment...
— Il di,piour son siouvenir, un véritable quioulte, *ourtant... la conduite de la princesse n'était pas xempte de reproches...
— Non... effectivement!... — fit en souriant ernard, qui avait entendu raconter tant de fois î célèbre duel du duc de Bourbon et du comte Artois — mais Son Altesse n'était pas non plus n mari modèle...
— Aôh!,.. — fît madame de Feuchères d'un n pudique — la légèreté du mari ne peut pas
Ire comparée à celle de la femme...
— Je suis entièrement de votre avis...
— N'est-ce pas?... Un mari a le droit d'attendre
de sa femme tioute la fidélité, tionte la vertu possibles... surtiout ([Wdindi il est aussi charmant que Tétait, à ce qu'on dit, Monseigneur?...
— Oui... en principe... mais lorsqu'il épouse, à seize ans, une petite fille du Régent, une princesse d'Orléans qui en a quinze... peut-être estil imprudent d'attendre d'elle tout cela?...
— Ah !... — fit la Baronne, dont le visage se durcit — vious aussi, je parie, vious êtes hostile à Monseigneur le Diouc d'Orléans ?. . . Ça n'est pas sa faute s'il est le fils de celui que vious appelez Ega lité?...
— Ça n'est pas sa faute... mais c'est sa gloire!...
— Pourtant, vious permettrez...
— Vous permettrez aussi. Madame, que j< vous dise que des Français ont seuls qualité poui juger la conduite et l'attitude des Orléans...
— Pourquoi les appelez-vous Orléans tou court?...
— Oui... Pourquoi, au fait?... Autant les appe 1er Egalité, puisque c'est le nom qu'ils ontchoisi !..
— On a exagéré, dénaturé tioutes ces choses!..
— Gomment exagéré?... Mais, Madame, chacui
; peut voir, aux Archives, la lettre... écrite delà I main à' Egalité ! , . . pour demander qu'on lui accorde ce beau nom... et l'arrêté de la Commune, qui dit que : « Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, « prince français, le Conseil général arrête : que (( Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront « désormais pour nom de famille Egalité,,, » Qu'on le veuille ou non, c'est aujourd'hui de l'histoire!...
— Pour en revenir à ce que je vious disais tiout à l'heure, Biouc^ figurez-m'ow^ que, depuis la mort de madame la dioutchesse, survenue sioubitement, il y a deux ans, plusieurs personnes vioudraient remarier Son Altesse... Quel est, à ce point de vue, votre avis?...
I — Moi, j'ai très conseillé à Monseigneur de faire ce qu'on lui demande...
I — Ah!... — dit Bernard à moitié sérieux, à moitié narquois — ça prouve beaucoup de désintéressement. Madame...
— Gomment cela?. ..
— Mais parce que la présence d'une femme
apporterait dans la vie de Son Altesse de grande changements... changements qui rendraient difficile, sinon impossible, la position de certaines personnes de sa Maison... parce que...
— Je vois ces tchoses différemment de vious^ moâj Dioucl...
— Et c'est vous qui devez les voir le plus juste... — fit, en souriant, Bernard, qui pensait, â part lui :
« Hypocrite et artificieuse!... Elle est complète !...))
Et, machinalement, il demanda :
— Vous êtes protestante. Madame?...
— La religion n'a rien de commun avec ces matières!... — répondit l'Anglaise d'un ton sentencieux.
Le Duc de Bourbon continuait à regarder madame de Feuchères et Agay. Les rides de son long visage s'étaient creusées. Depuis le commencement du dîner, il semblait vieilli de dix ans.
(( Le pauvre homme!... — se disait Bernard — il est affreusement jaloux!... S'il pouvait lire dans
mon cœur, il serait bien tranquille, pourtant!... Et ce serin d'Adrien, qui louche aussi sur nous de son bout de table!... Et Ghalindrey qui rit de loin à sa femme... Ils se fichent de moi!... Enfin ! ... »
Et, philosophiquement, il conclut à part lui : « Ça m'est d'ailleurs égal, qu'ils se fichent de moi!... et que le Duc soit inquiet, jaloux, et tout ce qu'il voudra... Le seul qui m'intéresse là dedans, c'est Adrien, qui est bon et charmant... et qui joue vraiment le rôle d'un imbécile...
'OU d'une canaille... Car il n'y a pas à sortir de
" là!... Pour le public, il faut de toute nécessité
'qu'il soit l'un ou l'autre... »
Le dîner s'achevait. La baronne de Feuchères, à l'instant où elle se levait de table, posa sur
j iBernard un regard d'une acuité extrême et demanda, en lui prenant le bras :
— Dioucl... vious allez rester au tchâiteaUy n'est-ce pas?...
— Mais, Madame, c'est impossible !...
— Même si je mous en prie?...
— Je ne suis pas invité à demeurer au châ-
teau... et j'ai demandé aux Ghalindrey de me donner l'hospitalité chez eux cette nuit... Ils vont m'emmener tout à l'heure...
— Vious serez probablement du jeu de Monseigneur, ce soârl...
— J'espère que non!... Je suis un très mauvais joueur !...
— Sophie î... — dit monsieur de Feuchères qui s'approchait d'un air un peu contraint — Monseigneur désire vous parler...
— Gomment?... Ici?... Tout de suite?... — fît avec ennui la jeune femme.
Tandis que, suivie de son mari, elle se dirigeait vers le vieux Prince en traversant l'immense salon de son pas cadencé, Napoléonette s'approcha et dit, en faisant à Bernard une belle révérence :
— Mes compliments!... Vous paraissez avoir fait une grande impression !...
Elle suivait, de tous ses yeux malins, l'Anglaise qui arrivait auprès du Duc de Bourbon. Le Prince attendait, la mine sévère, le front barré d'un grand pH. Alors, la petite de Ghalindrey affirma joyeusement :
— G't'égal!... Je crois qu'elle va recevoir un savon soigné, « Sophie!... »
Le Duc de Bourbon avait emmené madame de Feuchères dans un petit salon où on les apercevait à présent, lui vu de dos, parlant à la jeune femme qui se présentait de face, et dont le visage empourpré et les yeux luisants exprimaient une violente colère, sans que, toutefois, elle fît un seul mouvement. Elle écoutait, dans une immobilité de statue, ce que lui disait le vieux Prince.
Chalindrey dit :
— Ce pauvre Adrien est dans un état!... Ah! çà!... Pourquoi t'amuses-tu à compliquer les choses, toi, Bernard?...
Et sans laisser au Duc le temps de protester, il acheva :
— Tu penses bien que, tourné comme tu l'es, ça ne peut pas amuser Monseigneur que tu fasses la cour à madame de Feuchères!...
— Mais je ne la lui fais pas !...
— Ah ! non ! . . . Tu te gênes ! . . . Tu n'as pas fait autre chose pendant tout le dîner!... Je vous voyais bien, j'étais en face de vous... et le Prince
aussi, malheureusement, vous voyait!... 11 n'en perdait pas un trait, si je puis ainsi dire...
— Mais, Jean...
— Ah ! ... il n'y a pas de « Mais Jean ! . . . » C'est à ce point que toi, qui es habituellement si bien élevé, tu n'as même pas été poli...
— Pour qui n'ai-je pas été poli?...
— Pour madame de Sainte- Aulaire... qui était à ta droite...
— Il y avait une dame à ma droite?... C'est ma foi vrai!... — fit Agay consterné — une vieille dame !... Maintenant que tu me le dis, je me rends compte qu'elle y était... Mais, pendant le dîner, je ne l'ai positivement pas vue!...
■ — Parbleu!... Tu n'étais occupé que de ta voisine de gauche ! . . .
— Pardon... — interrompit Napoléonette — mais moi qui étais témoin et qui jure de dire la vérité, rien que la vérité, je vous ferai observer, Jean, que c'est sa voisine de gauche qui était occupée de lui plutôt qu'il n'était occupé d'elle...
Elle se mit à rire et conclut :
— Je prévoyais, d'ailleurs, ce qui arrive!...
Vous souvenez-vous, Bernard?... Tantôt je vous ai recommandé de vous faire très beau?... Je vous ai dit : (( Ça m'amusera que vous soyez très beau!... » Ben, ça y est!... Vous l'êtes, et ça m'amuse!...
— Elle est incorrigible !... — dit Chalindrey en enveloppant sa femme d'un regard affectueux.
— Oui... C'est entendu!... Alors, faut pas essayer de me corriger... Si vous saviez comme c'était amusant, ce siège d'Agay pendant le dîner !... Moi, j'en perdais pas un détail... attaque, défense, j'entendais tout!... Mon voisin de droite dévorait, heureux de voir que je ne faisais pas attention à lui, la cuisine de Monseigneur...
— Le fait est... — dit le Duc — qu'elle est succulente, la cuisine de Chantilly!...
— N'est-ce pas?... Vous aussi, vous y avez fait honneur, Bernard... Mon voisin de gauche, c'était le bon monsieur de Saint-Jacques, pour qui je 'H^ai pas à me mettre en frais, ni réciproquement... Depuis six mois que nous nous voyons tous les jours, nous nous sommes tout dit !... Alors, je v^ous écoutais... et ce que je m'amusais!... Mais,
à la fin... quand j'ai vu que Monseigneur tiquait pour tout de bon... alors, je vous ai averti...
— Gomment avez-vous pu les avertir?...
— Elle a toussé en arpège... — expliqua le Duc — elle a failli me donner le fou rire...
Madame de Feuchères venait de quitter le Duc de Bourbon pour aller à la rencontre d'un invité qui entrait. Bernard regarda le nouveau venu et dit :
— Tiens ! . . . Lamartine ! . . .
— Tu le connais?... — demanda Ghalindrey — c'est l'homme du jour!...
— Je l'ai connu beaucoup quand il était aux Gardes du Gorps... Mais pourquoi est-ce l'homme du jour?...
— Parce qu'il fait des vers admirables, d'abord...
— Ça ne m'étonne pas!... Il était déjà poète quand il n'en faisait pas!...
— Il est maintenant diplomate... On parle de l'envoyer comme secrétaire à la légation de Florence... Pour l'instant, il est à côté d'ici... chez les Flahaut...
— Ils sont là, ce soir, les Flahaut?...
— Non... Madame de Feuchères a essayé d'amorcer des relations, sous prétexte que madame de Flahaut est Anglaise, mais ça n'a pas mordu...
— C'est sans doute parce que précisément elle est Anglaise, qu'elle a rétive, madame de Flahaut?...
— Probablement?...
— Gomment... — dit Agay surpris — le Duc de Bourbon recevrait Flahaut, qui était aide de camp de l'Empereur?...
— Le Prince reçoit qui il plaît à madame de Feuchères... — expliqua Ghalindrey.
Napoléonette affirma :
— Vous verrez qu'elle finira par lui imposer monsieur de Talleyrand!...
Le colonel de Feuchères revenait, un livre à la main. La jeune femme esquissa un vague saut de joie :
— Patatras!... Il y a un peu de gaieté sur la planche pour ce soir!... Et monsieur de Lamartine qui est là, sans méfiance, à faire le joli cœur... Il ne sait pas quelle surprise lui est réservée!...
— Qu'est-ce qu'il y a?...
— Madame de La Villegontliier l'a bien deviné ce qu'il y a!... Regardez-moi ce nez qu'elle fait... Ah! c'est que, elle, ça ne l'amuse pas!... Elle n'aime pas bien qu'on se fiche du Prince...
— Mais enfin?... Qu'est-ce qui va se passer?... demanda le Duc intrigué.
— Madame la baronne de Feuchères va, selon toutes probabilités, nous dire des vers de monsieur de Lamartine... Et, selon toutes probabilités également, « Le Lac »... Or, quand on n'a pas entendu dire « Le Lac » par a Sophie », on ignore ce qui est vraiment joyeux!...
Elle regarda autour d'elle et se vit un peu isolée avec son mari, Agay, madame de La Villegonthier, son fils, et le baron de Saint-Jacques. Alors elle se mit à déclamer à demi-voix, cocassement, l'air prétentieusement inspiré, et avec un accent d'une drôlerie intense :
Eh quô a ! n' en ]} ourrons-ni ou s fixer au môains la traice? Quôa! passés piour djaimaisl Quôa tiout entiers 'perdions Ce temps qui les donna, ce temps qui les effaice^ tenions les rendra plions!
» C'est beau, hein?... Ça fait des vers à mille pattes quand c'est récité comme ça!... C'est-à-dire que monsieur de Lamartine lui-même va avoir un moment d'incertitude en entendant ces choses amorphes...
— Eh I Gare!... voilà Adrien!... — murmura Chalindrey en saisissant le bras de sa femme.
Napoléonette n'avait pas vu le Colonel qui s'approchait, tenant toujours le volume à la main.
— C'est désolant!... — dit-il d'un air navré — Sophie ne se sent pas très bien... et Son Altesse tient à ce que monsieur de Lamartine lui entende ce soir dire ses vers. La dernière fois qu'il est venu, •elle était enrouée... C'est comme un fait exprès!...
De nouveaux arrivants venaient parler aux •Chalindrey. Des groupes se formaient dans le salon. Madame de Feuchères semblait absorbée par une conversation avec le prince Louis de Rohan. Comme, à ce moment, Bernard d'Agay restait un peu isolé des autres, le Colonel s'arrêta ^t lui dit à demi-voix :
— Tu sais que c'est ta faute, si Sophie a été grondée par Monseigneur !...
— Ma faute?... Ah! par exemple!...
— Tu ne t'en doutais pas, mais c'est comme ça!... Tout le temps du dîner, Son Altesse a trouvé qu'elle s'occupait beaucoup trop de toi... Oui... je sais bien... tu n'y pouvais rien!... Et puis, il est tout naturel qu'elle soit aimable pour le revenant que tu es !.. . Seulement, elle est étrangère... alors elle a plus de liberté d'allures qu'il n'est de mise d'en avoir chez nous... Et, en ce qui la concerne, le Prince est horriblement chatouilleux...
Bien que monsieur de Feuchères eût parlé bas, deux officiers qui causaient à quelques pas avaient certainement entendu. Il sembla à Bernard qu'ils se poussaient du coude, et ils se mirent à rire, tandis que l'un des deux disait très haut, en regardant le Colonel :
— Vraiment, il exagère ! . . .
— Tu connais ces deux messieurs?... — demanda le Duc agacé.
— Non!... Je sais qu'ils sont en garnison à Beauvais... mais c'est tout ce que je sais... Pourquoi?...
LA DAME DE S*-LEU 6o
— Pour rien...
— Ah! bon!... Parce que, si ça l'intéressait, ma femme te renseignerait certainement... Elle connaît tous les gens qui viennent chez le Prince, et leurs tenants et aboutissants... et leurs idées politiques ! . . . et leurs goûts ! . . . Pour être au courant de tout, il n'y en a pas deux comme ma femme ! . . .
— Ah! tiens, c'est vrai!... — fit Agay, horripilé — il y avait longtemps que nous n'en avions parlé, de ta femme!...
— Oh!... — dit monsieur de Feuchères d'un ton désolé, presque douloureux — est-ce bien toi qui me bouscules ainsi, Bernard?... Qu'est-ce qu'il y a?... Quelles influences as-tu subies déjà que tu as tant changé en quelques heures?...
— Je n'ai pas changé... — expliqua le Duc avec embarras — mais je trouve que... étant donné la situation dont tu m'as parlé tantôt... tu as tort de mettre ta femme toujours en avant... et toi aussi... C'est un manque de tact!...
— Pourquoi, puisque je n'en rougis pas, de cette situation?...
— C'est un tort!...
— Mais tu m'as dit tantôt précisément tout le contraire...
— Tantôt... tantôt, c'est possible!... — fit Bernard bourru — Mais ma façon de voir s'est modifiée depuis tantôt...
— Tu vois bien qu'on t'a dit des choses contre nous?...
— Mais pas du tout!... — s'écria le Duc que cet extraordinaire aveuglement,, cette gaffe bon enfant et continue, mettaient hors de lui — on ne m'a pas dit des choses... Mais c'est moi qui en ai remarqué, des choses!... C'est moi qui...
Il s'emballait et glissait dans la voie dangereuse des explications, lorsqu'il aperçut, en face de lui, Napoléonette qui le regardait effarée. Alors il s'arrêta brusquement au milieu de sa phrase et, ne sachant comment en sortir, il déclara :
— Ah!... et puis, tu m'embêtes, à la fin!...
— Colonel!... — appela madame de Chalindrey, je voudrais bien prendre une glace... Est-ce que, avec votre protection, on peut en avoir «ne?... J'ai très soif!...
— Tout de suite, Madame, je vais vous la faire apporter...
— Non... pas apporter..., j'aimerais mieux aller avec vous... Je meurs de chaud!...
Monsieur de Feuchères arrondit son bras. Napoléonette le prit et ils s'éloignèrent, tandis qu'Agay les suivait d'un air soulagé.
— Ouf!... — dit-il à Jean de Ghalindrey, qui regardait sa femme entraîner Feuchères — ouf!... j'ai eu peur!...
, — Non... pas par là, Colonel !... — commença gentiment madame de Ghalindrey — je n'ai pas chaud, je n'ai pas faim, je n'ai pas soif. . . je ne veux .pas manger de glace... mais je veux vous parler... ï — Ah!... — îit-il surpris — est-ce au sujet de ^ette inexplicable algarade d'Agay?...
. — Précisément...
— Et qu'est-ce que vous voulez me dire?...
— Qu'il a raison!... — affirma résolument la eune femme — parce que vous êtes horriblement naladroit, mon cher Colonel...
— Mais je ne...
— Laissez-moi achever?... Si vous m'arrêtez, je n'oserai peut-être plus repartir, et ce sera tant pis... car il y a très longtemps que l'un de nous aurait dû prendre son courage à deux mains et vous avertir... Oui... vous devriez, vous sachant jalousé, envié... être plus... je ne sais comment vous expliquer?... plus discret... plus réservé en ce qui concerne le... la... la situation de madame de Feuchères par rapport au Prince... Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?...
Napoléonette s'arrêta.
« J'en ai chaud!... — pensait-elle — je serais si désolée de lui faire de la peine... ou, par un mot maladroit, de lui ouvrir les yeux... C'est encore moins commode que je ne croyais!... »
— Je ne conçois pas bien en quoi je manque de discrétion ou de réserve... — répondit monsieur de Feuchères un peu déconcerté — je sais très bien que ma femme seule compte dans la Maison de Monseigneur, et que moi je ne suis rien... que son mari... un mari aimant et dévoué, mais qui a parfaitement conscience de son peu de valeur personnelle... Aussi je m'efface le plus
que je peux... Je croyais, du moins, que je m'effaçais, puisque, paraît-il, il n'en est rien... Je n'ai fait pourtant usage, jusqu'ici, du peu d'influence que je peux avoir sur Sophie et, par ricochet, sur le Prince... que... Qu'est-ce que vous avez?...
— Rien... continuez!...
— Vous avez fait un mouvement d'impatience ?... Dites-moi pourquoi , je vous en prie?...
— Parce que vous avez eu un mot malheureux... ou qui m'a semblé tel... Vous disiez?...
— Je disais que je n'ai jamais employé ma très modeste influence que pour rendre service à des jamis... ou à des malheureux...
[ — Je sais!... Je sais que vous êtes le meilleur, île plus brave et le plus généreux des hommes, mon cher Colonel... — affirma Napoléonette sincère— Mais... c'est précisément cette influence qu'il ne faudrait pas faire agir ostensiblement... let dont il ne faudrait même jamais parler... Vous ievriez... comprenez-moi, je vous en prie... ne jamais faire surtout la moindre allusion à ce que. . . enfin, au rôle important que joue madame de Feu-
chères dans la vie du Prince. . . Vous devriez même paraître l'ignorer...
Et comme le colonel ébauchait un geste de protestation, elle insista, véhémente malgré elle :
— Oui... Oui... je dis bien... l'ignorer... absolument, totalement... Vous entendez?... C'est très, très important!...
— Mais... — balbutia monsieur de Feuchères, ahuri — par quoi s'expliquerait, dans ce cas... et par quoi croirait-on que je m'explique à moimême... la situation qui nous est faite auprès du Prince à ma femme et à moi?...
— Vous l'expliqueriez... — commença madame de Chalindrey qui cherchait, tout en parlant, ce qu'elle allait dire... — par... par...
Mais, ne trouvant rien, et désespérant de sortir d'une explication aussi scabreuse sans donner réveil au Colonel — elle acheva :
— Par rien... Vous ne l'expliqueriez pas!...
— Peut-être... — hasarda-t-il timidement! — ne nous jugez-vous pas tout à fait impartialement dans ce cas?... Oui... Vous qui êtes si bonne, et même si indulgente... malgré votre facilité à la
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moquerie et votre esprit narquois... vous êtes, à notre endroit, plutôt sévère, je crois?... Il n'y a pas de... comment puis-je dire?... de sympathie.,,
— Oh!... protesta Napoléonette — • je vous aime beaucoup. Colonel, beaucoup!...
Monsieur de Feuchères répondit avec tristesse :
— Mais vous détestez Sophie?... Oh!... Vous n'essaierez pas de me donner le change!... d'abord parce que vous êtes trop franche pour ça... ensuite, parce que vous savez bien que j'adore trop follement ma femme, pour ne pas deviner d'instinct les affections ou les haines qui l'entourent... Dès le jour de votre arrivée au Palais-Bourbon, dès le jour même, je savais, à
In'en pas douter, que Sophie vous faisait horreur!... Je l'avais senti à tout et à rien... Jamais je n'ai pu m'expliquer la cause de cette antipathie si imprévue... et, permettez que je dise, si anormale... car vous étiez faites, ma femme et vous, pour vous comprendre, et vous plaire, et vous aimer...
Et comme madame de Ghalindrey faisait ua mouvement :
— Oui... Toutes les deux vous êtes infiniment intelligentes et jolies... et vous avez des beautés qui, loin de se nuire, se font au contraire valoir... Et toutes les deux aussi, vous aimez les arts, la nature, la poésie, l'élégance... Enfin, j'ai eu beau faire, et me torturer la cervelle, je n'ai jamais, jamais compris ce que vous avez contre Sophie?,..
— Mon Dieu, je...
— Car ce n'est même pas de la haine!... la haine, à la rigueur, cela s'explique... mais c'esl de la répulsion... de la répulsion qui éclate auj yeux... Et, tenez... je vous supplie. Madame d( Chalindrey, puisque nous avons aujourd'hui cett( explication sincère... dites-moi pourquoi cet éloignement dont je suis si malheureux... parce qu( Sophie, qui a soif d'égards, en souffre affreuse ment...
— Je crois... je... — balbutia Napoléonett< qui ne se doutait pas de ce qu'elle allait pouvoi dire — que... peut-être...
— Ça n'est pas parce que Sophie est Anglaise au moins?...
— Si!... — s'écria la jeune femme, qui saut
sur le prétexte que lui offrait le Colonel — si... c'est précisément pour ça!...
Mais... — lit le pauvre homme, désolé —
ais c'est effroyablement injuste!... En vouloir aussi nettement, aussi fortement à un être d'une tare... puisque à vos yeux c'en est une... dont il est innocent, cela ne vous ressemble guère, Madame de Ghalindrey ! . . .
- — Quand il s'agit des Anglais — expliqua Napoléonette convaincue — je deviens incapable d'aucun raisonnement... Songez donc!... C'est un Anglais qui a tué devant moi mon pauvre papa... C'est les Anglais qui ont martyrisé mon parrain à Sainte-Hélène !... Sainte-Hélène !... Quelle horreur !... Rien que d'y penser, j'en ai le frisson!... Si vous aviez vu ça?...
— Comment!... — fit le colonel de Feuchères — si j'avais vu ça?... Vous l'avez vu, vous?...
— Oui!... Oh! je peux bien le dire maintenant!... Oui... j'ai vu ça, l'année de mon mariage, déguisée en mousse, d'une barque qui
I apportait dans l'île des viandes fumées et des
oranges... J'avais l'air d'avoir douze ans!... Le
patron du bateau a consenti à me prendre, mais il n'a pas voulu embarquer Jean comme matelot... Il avait peur de se faire pincer!... Et Jean ne voulait pas me lâcher sur cette mauvaise petite coquille de rien du tout!... Il a mis quinze jours à se décider... Enfin, je suis partie!... Et, justement, quand nous avons abordé, il était là, l'Empereur !... Il regardait arriver la barque pour se distraire... Moi, de le voir si maigre et si jaune, j'avais envie de pleurer... Alors, en faisant semblant d'attacher l'amarre, j'ai soufflé : (( C'est moi, Parrain ! . . . moi Léo ! . . . » Il est devenu encore plus pâle et il a demandé, en se penchant aussi comme pour regarder la chaîne : « Est-ce que tu as revu mon fils ?. . . » — J'ai dit : « Non î . . . » — Et voilà ! . . . Napoléonette essuya rageusement, de son petit poing fermé, une larme qui roulait sur sa joue rose, et conclut, à moitié désolée, à moitié narquoise :
— Ça valait pas F voyage, hein?...
Puis, réfléchissant :
— Mais vous ne devez rien du tout comprendre à ce que je vous raconte là... parce que vous ne
savez peut-être pas que j'étais la filleule de l'Empereur?...
— Je le sais depuis tantôt!... — dit le Colonel — C'est Bernard d'Agay qui me l'a dit...
Il s'arrêta court, écoutant une voix qui, au milieu d'un profond silence, s'élevait, venant du grand salon :
Aôhf... Laid l'année à peyne a fini son carrière...
. — Ah ! . . . — fit gentiment Napoléonette — rentrons vite au salon... Je ne veux pas vous empêcher d'entendre madame de Feuchèrea réciter (( Le Lac »...
Et, blagueuse malgré elle, elle acheva :
— C'est monsieur de Lamartine qui va être content !...
— Voyons, Bernard!... — cria Ghalindrey, en ouvrant bruyamment les fenêtres par lesquelles entrait un soleil aveuglant. — Voyons ! lève-toi, mon ami!...
Le duc d'Agay, qui dormait profondément, grogna un peu, se retourna et finit par s'asseoir sur son lit. Encore engourdi, mais déjà de bonne humeur, il déclara en se frottant les yeux :
— Décidément, il n'y a qu'en France qu'on dort comme ça !... Quelle heure est-il?...
— Neuf heures !... Je t'en prie?... Tu vas voir que tu ne seras pas prêt!...
Et comme le Duc faisait mine de se recoucher, Jean le secoua de toutes ses forces, en criant :
— Monseigneur vient déjeuner?... Tu l'oublies !...
— Ah! fichtre nonl Je ne l'oublie pas!... Qu'est-ce qui lui a pris de venir déjeuner?... On aurait été si tranquille ! . . .
— Pauvre homme !... Ça l'amuse de faire cette petite escapade...
— Il aurait bien pu choisir un autre jour que celui où je suis là?...
— J'espère bien que ça ne sera pas le seul où tu seras là, mon bon Bernard!... D'abord, tu ne vas pas t'en aller aujourd'hui... Ensuite, tu reviendras pour passer quelque temps avec nous?... Si... Si!... tu l'as promis!...
— Napoléonette va bien.ce matin?...
— Très bien... Elle est dans le jardin avec les Canards...
— Ah! çà!... Qu'est-ce qu'ils ont donc de remarquable, vos canards?...
— Rien!... — murmura Chalindrey en riant — je vais t'expliquer...
— J'en ai déjà d'eux par-dessus la tête avant de les avoir vus!...
— Pourquoi ça?...
— Mais parce que c'est à eux qu'on doit la corvée du Prince...
— A eux?...
— Parfaitement ! . . . J'étais là quand il a annoncé sa venue à ta femme : « Et puis, n'oubliez pas, madame de Ghalindrey, que vous devez me montrer vos canards?... » Et Nap a répondu : « Quand Votre Altesse voudra, je les lui amènerai... » Alors, il a proposé, d'un air illuminé : « Non!... ne les amenez pas!... C'est moi qui irai les voir à l'Ermitage... J'irai déjeuner... Demain, voulezvous?... parce que quand les chasses vont commencer, j'aurai beaucoup moins de temps... » Et voilà comment, au lieu d'être bien tranquilles entre nous, nous allons nous tenir comme si nous avions avalé des cannes, avec des « Altesse » et des «Monseigneur » à la clef... sans parler de la visite aux canards!... Toutes les j oies !... Quand tu seras là à rire bêtement, ça ne changera rien ! . . .
— Ce qui me fait rire, c'est les Canards...
— Ah!... C'est drôle, ça?...
— Il n'y a pas de quoi se rouler, évidemment... seulement, c'est pas ce que tu crois!... C'est nos garçons, les Canards?...
— C'est Napoléonette qui les a appelés comme ça, parce qu'elle trouve qu'ils ne lui ressemblent pas du tout... Elle prétend qu'elle est comme la poule légendaire... sauf que c'est le contraire qui se produit toutefois...
— Est-ce une idée qu'elle se fait... ou est-ce vrai?...
— Ma foi!... il me faut bien reconnaître que, jusqu'ici, c'est assez vrai !... Cette petite sauvage, ce casse-cou qui, de son ancien métier, a gardé un goût violent du danger, qui ne rêve que plaies et bosses, qui se ficherait au feu et à l'eau pour rien, pour le plaisir... qui est, tout le temps que ne lui prennent pas ses moutards, a cheval, ou à nager, ou à faire n'importe quoi de remuant et d'excessif, avec une robe de quatre sous, pas de gants et une mèche sur l'œil... a pondu quatre petits êtres bien sages, bien peignés, doux, polis.
et, je ne dirai pas précisément poltrons... parce que quand on le dit ça la plonge dans le désespoir... mais prudents... très prudents... Alors quand elle veut les enthousiasmer pour quelque beau geste, ou leur raconter des batailles, ou les exciter sur l'Empereur, ou simplement leur démontrer que, pour bien se porter et pour être solides et beaux, il faut faire de l'exercice, les Canards lui répondent qu'ils ne tiennent pas du tout à être solides et beaux, et ils rentrent à la queue leu-leu dans la maison, où ils s'asseyent, avec chacun un pot de colle et un livre d'images... Tu juges dans quel état ça la met?...
— En effet!... — dit Bernard qui riait aussi — mais quel âge ont-ils, les Canards?...
— Quatre, cinq, six et sept ans... L'aîné, c'est, bien entendu. Napoléon!... Il est le filleul de la reine Hortense et de l'Empereur... idéalement... mais, effectivement, de Boutardl...
— Ah! Boutard!... ça me rajeunit d'entendre parler de lui... Il n'est pas mort?...
— Jamais de la vie !.. . Il vit avec nous. . . Tu vas leretrouverexactementlemême qu'ilyahuitans!...
Il est superbe!... tous ceux qui ne le connaissent pas l'appellent « Colonel » ! . . . Le second des petits, C'est Louis... il est le filleul du Roi et de madame la duchesse de Berry qui n'est pas fîère, elle non plus, des instincts paisibles de son Canard... Le troisième, c'est Roger, filleul de Roger de Sérignan et de son insupportable mère... Le quatrième, c'est François, filleul du général Drouot et de la maréchale Oudinot... C'est d'ailleurs des beaux petits gas, solides et bâtis pour cette vie de plein air qu'ils n'aiment pas!... Et voilà!... Maintenant, je t'ai raconté les Canards... quand tu seras prêt, on te les montrera...
— Je vais être prêt très vite...
— Bon !... Nous déjeunons à onze heures, et le Prince est d'une exactitude effrayante...
Quand, une demi-heure plus tard, le duc d'Agay descendit, il trouva Boutard — le grognard qui avait élevé Napoléonette et fait, jadis, son éducation militaire — qui cherchait, sans grand succès, à apprendre le maniement du sabre aux quatre
petits Chalindrey.
Boutard — comme le disait Jean tout à l'heure — n'avait effectivement pas changé. Il demeurait sec comme un coup de trique, et si sa moustache était un peu plus grise, son long corps restait aussi svelte et aussi musclé que jadis.
— Mon bon Boutard ! . . . — disait le duc d' Agay , ravi — ce que je suis heureux de vous revoir!...
— Et moi donc, mon Capitaine!...
Il montra son petit bataillon, et demanda fièrement :
— Eh bien, mon Capitaine, qu'est-ce que vous dites de ça?...
— Je dis qu'ils sont magnifiques, vos élèves]... et que, si leur ramage ressemble à leur plumage, ils sont vraiment réussis...
— Ah!... pour ce qui est du ramage, mon Capitaine, ça laisse bigrement à désirer!.. C'est mou, craintif, coquet. . . Ah ! la la !.. . quand je compare ça avec mon p'tit Léo, j'ai envie de m'asseoir] par terre et de me mettre à pleurer... C'est à y renoncer,-voyez- vous!... Ainsi, tout d'suite, je voulais leur app.rendre à saluer du sabre le duc de Bourbon qui vient, à ce qu'il paraît, déjeuner ici ce
malin... Ah! ouiche!... Ils ont les mains et les jambes en coton... Ah! mon Capitaine!... C'est des bons p'tits gas, je peux pas dire le contraire.., mais, jusqu'à présent, y m'font pas honneur comme leur maman...
— Bonjour, Bernard!... — cria Napoléonette, qui apparut à une fenêtre ogivale tout encadrée de capucines. — C'est ça!... faites connaissance avec les Canards!... Je m'habille!... Monseigneur va apparaître au coin de l'avenue à l'heure tapante!... C'est-à-dire dans cinq minutes!...
— Mais, dépêche-toi donc, au lieu de bavarder!... — conseilla Boutard.
Chalindrey sortait de la maison, vêtu d'un costume d'été.
— Ah !... — fit Agay, surpris — tu n'es pas en uniforme?...
— Non!... le Prince autorise la tenue civile quand on n'est pas de service... Et hier, en m'invitant, il a eu bien soin de me rappeler, pour que je m'habille à ma guise, qu'il venait chez l'ami et non pas chez l'ofhcier...
— C'est agréable, alors, d'être attaché à lui?...
— C'est délicieux!... 11 n'y a pas meilleur que Monseigneur!... et, sans madame de Feuchères, la vie serait d'une extrême facilité!...
— Ah ! . . . elle complique ! . . .
— Horriblement!... surtout pour nous, qui aimons Adrien, qui souffrons de ce que nous entendons dire de lui, et que soninconscienceagace...
— Ah! le fait est...
— Et puis... au point de vue des rapports de Napoléonette avec les autres femmes de la Maison, ça nous crée des difficultés... négatives, si on veut, mais des difficultés tout de même... Oui!... tu sais comment elle est, Napoléonette?... Tout d'une pièce, grinchue quand elle prend quelqu'un à tic... Et elle y a pris madame de Feuchères ! . . . Jamais elle ne l'a acceptée. . . c'est-à-dire, jamais elle n'a eu l'air de voir qu'elle est là... A Chantilly, ça va encore, étant donné les dimensions et le dispersement forcé de nous tous... Mais à Saint-Leu, où on vit un peu les uns sur les autres, cette attitude de Nap crève les yeux... Et les autres femmes... qui sont toutes plus âgées, et aussi plus importantes qu'elle, puisque je suis le
subordonné de leurs maris... voient dans cette attitude une sorte de blâme de la leur qui est tout autre... Car tu sauras que « Sophie » est, à peu près, dans la situation oii eût été madame la Duchesse de Bourbon si elle avait vécu avec Monseigneur...
— Est-ce qu'elle est très intelligente, « Sophie », puisque Sophie il y a?...
— Elle est très rouée et très intrigante, et elle [a, relativement, un certain tact... Mais elle est
mauvaise!... Elle mène Feuchères et le Prince tambour battant...
— Battant!... C'est bien ce qu'on dit!... — cria la voix de Napoléonette, invisible derrière son rideau de capucines.
— Ah!... — dit Boutard, qui mit sa main en cornet autour de son oreille — le Prince vient à cheval!... J'entends trotter au bas de la côte... et c'est un cheval monté!... Non, au fait, ça ne doit
1 pas être lui!... On n'entend qu'un seul cheval!...
* — Me v'iàl... — dit madame de Ghalindrey, qui arrivait en courant — je suis prête une minute ayant l'heure... Exactitude militaire !... Nous
allons voir paraître le bout du nez de Monseigneur !... Je suis sûre qu'il est embusqué au coin de l'avenue, où il attend que l'heure sonne pour se montrer... Pourvu qu'il n'amène pas avec lui un des Dawes toujours!...
— C'est peu probable!... — dit Ghalindrey — Monseigneur a certainement remarqué les têtes que vous leur faites... et, même en admettant qu'il n'ait rien vu, les Dawes, eux, trouveraient bien un prétexte pour ne pas venir chez vous...
— Oh!... vous croyez qu'ils se seront aperçus de mes têtes, comme vous dites?...
— Ah! oui!... — affirma Jean, convaincu.
A ce moment, un cavalier déboucha au trot de Tavenue. C'était un piqueur à la livrée des chasses de la maison de Condé.
— Tiens!... — remarqua Chalindrey — Monseigneur ne vient probablement pas!...
— Allons! bon!... — fît Napoléonette agacée — moi qui me suis décarcassée depuis ce matin pour lui faire les petits plats qu'il aime, et qu'il ne peut pas obtenir chez lui parce qu'ils sont indignes de son cuisinier...
L'homme approchait. Elle lui cria, sans aucun souci de l'étiquette :
— Est-ce que Monseigneur ne vient pas?...
— Je ne crois pas que Son Altesse sorte ce matin... — répondit le piqueur. — J'apporte une lettre de Madame la Comtesse de La Villegonthier pour Madame la Vicomtesse...
— Merci!... Voulez-vous aller vous rafraîchir à la maison, Labranche !...
L'homme salua, l'air heureux. Boutard dit :
— Ça lui a fait plaisir que tu l'aies reconnu, mon petit!...
Napoléonette décachetait rapidement la lettre.
— Qu'est-ce qu'il y a?... — demanda Ghalindrey — Monseigneur est malade?...
— Non... Si... c'est-à-dire... Voilà ce que m'écrit madame de La Villegonthier :
(( Ma chère petite amie,
» Le Prince n'ira pas déjeuner chez vous au- » jourd'hui. A la suite de pénibles incidents qui )) l'ont profondément troublé et peiné, Monsei- » gneur se voit forcé de garder la chambre. Il me » charge de vous en avertir et d'envoyer, à vous
88 LA DAME DE s'-LEU
)) et à votre mari, ses amitiés et ses regrets. » Bons souvenirs, ma petite amie, etc. »
— De pénibles incidents qui Font troublé et peiné ? . . . — répéta Napoléonette perplexe — Qu'est-ce que c'est que cette histoirelà?...
— Il se sera disputé avec madame de Feuchères... ou bien il aura eu quelques difficultés avec la Cour à son sujet...
Le Duc demanda :
— Est-ce que ça accroche à la Cour?...
— Ça accroche sans accrocher... Quand Feuchères a épousé miss Dawes, le Roi a dit à ceux qui lui représentaient qu'on ne pouvait guère admettre sa femme à la Cour : « Si!... Onlarece- )) vra... Je ne veux pas faire de chagrin à Mon- » sieur de Bourbon qui est vieux et malheu- » reux... » La Duchesse d'Angoulême rétivait ferme, parce que, d'abord, elle supposait que Feuchères savait à quoi s'en tenir et que ça la dégoûtait... Mais ensuite, quand elle a compris quel brave garçon ça est, alors elle a accepté sa femme... peut-être pas de très bonne
grâce, mais enfin, « Sophie » s'est contentée de ce qu'on lui accordait...
— Parce qu'elle n'a pas l'épiderme sensible!... — observa Napoléonette — car il faut voir ce que c'est que la « pas très bonne grâce » de Madame ! . . . Brrr ! . . .
Elle s'interrompit pour rattraper un des enfants qui, du bout de son pied, taquinait une petite flaque de boue an milieu de l'allée.
— C'est curieux!... Il peut pas voir un gouillas sans mettre son pied dedans!...
— Quel est ce Canard-ci?... — demanda le Duc m riant.
— Ce Canard, c'est Roger, plus connu sous le nom de Tintin... le numéro trois!... Allons!... bon!... à l'autre à présent, qui fourre ses doigts dans son nez!... C'est ta faute, aussi, mon bon Boutard!... Tu leur laisses faire tout ce qu'ils veulent ! . . .
Le grognard regarda tendrement le petit :
— Je ne peux pas me décider à tarabuster des enfants pour des riens... Si tu crois que t'étais parfaite à leur âge, tu t'trompes, mon p'titî...
— Je n'étais pas parfaite, mais je n'avais pas de ces idées-là... Je ne barbotais pas dans les flaques, et je ne mettais pas mes doigts dans mon nez...
— Parce que t'avais pas le temps!... — affirma placidement Boutard. *
Napoléonette haussa les épaules :
— Voilà Fanfan qui recommence!... — fit-elle agacée, en secouant le moutard auquel elle dit, d'un air indigné et convaincu :
— C'est épouvantable, ce que tu fais là!... Pourquoi mets-tu tes doigts dans ton nez?...
François — dit Fanfan — leva sur sa mère le& magnifiques yeux bruns qui éclairaient sa fraîche et ronde figure, semblables à deux bourdons de velours posés sur une grosse rose, et répondit avec franchise et simplicité :
— Parce qu'il y a des trous!...
— Il est magnifique, ce petit-là I... — dit Bernard en riant.
— Il n'est pas laidî... — concéda Ghalindrey — mais le plus beau, c'est Coco...
— Et Coco, c'est Napoléon, mon filleul!... — •
déclara Boutard avec fierté. — Où donc est-il passé?...
— Mon Dieu!... qu'est-ce qu'il fabrique?... — s'écria Napoléonette, inquiète de ne pas apercevoir tout de suite l'enfant — quand je n'ai pas mon compte de Canards sous les yeux, j'ai toujours l'idée d'un accident ou d'un danger...
— Rassurez-vous quant à Coco!... — dit Bernard — celui qui court un danger pour l'instant, c'est un véritable canard qu'il s'efforçait tout à l'heure de saisir par la queue, et qui se défilait de son mieux vers ce coin là-bas...
— Ah ! Mon Dieu!... là-bas, c'est la mare!... Pourvu que Coco soit pas entré dedans !... — fit madame de Ghalindrey qui partit en courant.
— C'est profond?... — demanda le Duc.
— Non!... mais c'est sale!... — expliqua Ghalindrey — Parfaitement ! . . . il était dans la mare!... C'est bien ça !...
De la main il indiquait sa lemme qui revenait, chassant devant elle une sorte de petite chose amorphe, ruisselante et couverte d'une mousse verdâtre.
— Le voilà!... — fit-elle à moitié rieuse, à moitié fâchée — il est joli!... Je ne sais pas ce qu'ils ont tous ce matin !... Allons ! Rentre ! va te changer ! . . .
— Il est certain... — observa Bernard — qu'ils ne ressemblent pas beaucoup aux enfants trop peignés, trop raisonnables et trop prudents, que Ghalindrey m'avait dépeints...
— Mais ils ne sont jamais comme ça !... Je ne sais pas sur quelle herbe ils ont marché!...
Louis — vulgairement Loulou — expliqua, paisible :
— On n'a pas marché sur de l'herbe... on est content, pac' que y a pas d'Prince à déjeuner !...
— Les pauvres moutards !... — fit Agay — ça les aurait empêchés de déjeuner à table, probablement?...
Napoléonette protesta :
— Mais pas du tout!... Ils ne sont jamais à table !... Ils sont trop petits !... Et, d'ailleurs, ils ont une nourriture spéciale... du laitage, des œufs, des légumes, des fruits... jamais de viande, jamais de sauces, ni de gâteaux, ni de bonbons,
ni d'horrible chocolat surtout!... et des heures formellement exactes...
Et elle conclut en riant :
— Enfin, des enfants martyrs, quoi !...
— Coco!... — appela Boutard — dis-moi... mais bien franchement... pourquoi ça vous embêtait que le Prince déjeune ?...
Le petit — embarrassé de se sentir regardé — répondit, en tortillant ses petites mains et en grattant la terre du bout de son pied :
— Pac' que on savait qu'y venait pour nous r'garder !...
— Voilà le premier coup du déjeuner ! . . . — dit Napoléonette. — Allons, venez, les Canards !...
Elle rassemblait les enfants. Mais elle s'arrêta en voyant une voiture qui montait l'avenue.
— Tiens!... — iit-elle — qu'est-ce que c'est que cette guimbarde?...
Boutard dit :
— Ça... c'est une voiture du loueur de Ghantilly...
La voiture s'arrêta avant de contourner la pe-
louse. Un officier en descendit, etBoutard acheva :
— Une voiture qui amène le colonel de Feuchères...
— Feuchères ! . . . — fit Ghalindrey surpris — et dans cette carriole étrange ! . . . Il a dû arriver quelque chose !...
Il avait quitté le banc sur lequel il était assis pour courir au-devant du Colonel. Mais déjà M. de Feuchères arrivait au perron.
Il était si pâle ; son visage était si défait ; une si extrême souffrance émanait de lui, que, tout de suite, Napoléonette cria, effarée :
— Qu'est-ce qu'il y a?...
— J'ai voulu... — commença monsieur de Feuchères — vous voir avant de quitter GhanliUy...
— Gomment... — balbutia Jean interdit — mais... mon Golonel?...
— Je tenais à vous remercier... — reprit le Baron — de m'avoir conservé l'estime et l'amitié dont j'étais si indigne... sans le savoir...
Il parlait d'une voix blanche qui semblait venir de très loin. Sa pauvre figure douloureusement
tiraillée, exprimait une détresse infinie. Comme le vieux soldat s'esquivait discrètement, il le rappela :
— Restez donc, Monsieur Boutard!... Je suis bien aise de m'expliquer aussi devant vous, afin que, vous aussi, vous sachiez bien que... si je suis un pauvre homme et un imbécile... je ne suis pas le triste sire que l'on croyait...
— Mon cher Adrien ! . . . — dit Agay — qui avait pris le Colonel par le bras et l'entraînait doucement vers le château — qu'est-ce donc qui s'est passé depuis hier soir qui...
— Qui m'a ouvert les yeux?... — fit monsieur de Feuchères — Vous permettez, Madame?... Je n'en peux plus!...
Il s'assit lourdement sur une bergère et dit, en se tournant vers Napoléonette, qui le regardait, très émue :
— Vous surtout, Madame, j'avais à cœur de vous remercier de la façon si amicale, si gentille, dont vous avez cherché hier soir à... à faire que je sois moins sinistrement bête et odieux... Vous avez été très bonne... et je vous en suis profon-
dément reconnaissant... Et toi aussi, Bernard, je te remercie d'avoir tenté de m'avertir...
— Mais... — balbutia le Duc — tu étais si loin de... de la vérité... que je ne m'explique pas ce qui a pu se produire depuis hier pour que...
— Ohî... c'est bien simple, va, ce qui s'est produit!... C'est ma femme elle-même qui m'a dit que, au lieu d'être la fille de Monseigneur elle était...
Le colonel de Feuchères cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer silencieusement.
— C'est dégoûtant d'être si lâche, n'est-ce pas?... — dit-il en se redressant tout à coup — mais ce que j'ai souffert, ce que je souffre depuis que je sais quelle honte j'ai promenée dans la vie pendant sept ans avec une ignoble inconscience...
Bernard l'interrompit :
— A quoi bon récriminer sur les choses!... Dis plutôt quand tu as appris...
— Ce malin... il y a deux heures !... C'est à la suite de quelques observations... Oh! bien douces!,., que je faisais à ma femme au sujet de sa tenue avec toi, hier, au dîner...
— Allons! bon!... Voilà que c'est moi qui suis cause de ce désastre, à cette heure !...
Une détresse, un reproche infinis, se lurent dans les bons yeux du colonel de Feuchères :
— Est-il possible, Bernard, que ce soit à moi que tu parles ainsi, et que tu appelles un désastre la... découverte qui me met peut-être à même de me réhabiliter quelque peu, en m'enfuyant de ces choses abominables que je ne soupçonnais pas... Mais alors, quelle idée as-tu, avezvous tous de moi?...
— Tu ne me comprends pas, mon vieil Adrien!... J'ai moi, et les Ghalindrey, etBoutard, et tous tant que nous sommes, nous avons de toi la meilleure opinion que l'on puisse avoir d'un homme d'honneur... mais c'est quand même un désastre que la dislocation totale d'une vie !...
— Ah! oui, totale!... Tu peux le dire, va!... Mais quand je songe à ce qu'a été ma bêtise... ma niaiserie... je me demande si les autres peuvent méjuger tel que je suis?... Et tenez, savezvous ce qui, dans ce désastre... comme dit Agay... m'a été plus horrible que tout?...
— Qu'est-ce que c'est?...
— Eh bien, c'est la pensée que Monseigneur, que j'aime... parce qu'il est impossible de ne pas l'aimer quand on le sert, et auquel je demeure quand même attaché malgré moi... a certainement cru, lui aussi, que j'étais un immonde individu...
— Pourquoi dites-vous ça?... — murmura Napoléonette apitoyée.
■ — Parce que. Madame, je viens d'avoir l'occasion de constater ce que je dis... Quand j'ai fait à Soph... à... à madame de... enfin à cette femme, des observations tout à l'heure, je les lui faisais à Tinstigation du Prince... Oui... il m'avait fait appeler ce matin pour me dire que l'attitude de madame de Feuchères avait été hier absolument choquante, et que, après le dîner, lorsqu'il avait voulu la mettre en garde contre certaines privautés qui pourraient être mal interprétées, elle l'avait envoyé au diable avec un irrespect tout à fait intolérable... Que lui, légalement, n'avait aucun droit sur madame de Feuchères...
— Ah!... — fit Napoléonette rageuse — toujours cet éternel quiproquo ! . . .
* — Pour le Prince, ce n'en était pas un!... Il était convaincu, j'en suis sûr, quand tout à l'heure il me parlait, que je continuais à feindre la méprise, pour suivre la ligne qui m'avait été indiquée et faciliter nos rapports... Ah î j'ai eu les yeux fermés, cousus même, pendant longtemps 1... Mais si vous saviez à quel point j'y vois clair maintenant, et combien nombreux et lumineux sont les détails qui se pressent aujourd'hui dans ma mémoire !... Donc, ce matin, Son Altesse, après m'avoir dit qu'il n'avait pas d'action légale sur Sophie, m'a rappelé que, moi, j'en avais une comme mari, et m'a sèchement invité à agir, ajoutant qu'il entendait que ce qui s'était passé hier ne se renouvelât plus... Qu'il ne cherchait nullement, d'ailleurs, à incriminer les intentions
' de madame de Feuchères, mais seulement ses façons... Qu'il était de toute évidence que le duc d'Agay lui plaisait fort, et qu'elle le montrait avec un peu trop de sincérité pour la bonne allure de sa Maison... qu'il ne prétendait insinuer rien d'autre...
— C'est encore heureux!... — grogna le Duc.