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— Monseigneur a ajouté : « Et comme, précisément, il y a toutes probabilités pour que monsieur d'Agay , rentré en France et inoccupé, vienne souvent chez ses cousins Chalindrey qu'il semble aimer beaucoup... et que, d'autre part, il doit être chasseur, je tiens à le recevoir le plus possible parce qu'il me plaît infiniment, à moi aussi, attendu qu'il me semble être homme d'esprit et tout à fait grand seigneur!...
— Saluez, Bernard!... — fit Napoléonette qui cherchait à détourner le Colonel de son chagrin.
Mais le pauvre homme voulait finir son pénible récit :
— Je suis allé chez ma femme en quittant le Prince... — expliqua-t-il — Déjà, hier au soir, j'avais voulu de moi-même lui faire quelques remontrances, puisque Monseigneur lui avait dit j son mécontentement, et que ce mécontentement n'avait pas pu m'échapper... mais elle avait ver-|' rouillé sa porte... comme elle faisait le plus souvent d'ailleurs!... Tout à l'heure, dès les premiers mots, elle m'a arrêté en m'injuriant grossière-
ment, en me traitant de... de ce que je suis, en somme.... et ça avec une fureur, une vulgarité... Ah! je vous réponds que, ce matin, elle ne cherchait passes mots en français!... Ah! non!... W — Mon pauvre Colonel. . . — dit madame de Ghalindrey, gentille — ne vous faites plus de bile... C'est pas la peine, au fond, voyez-vous!...
— De la bile, certes je m'en fais et m'en ferai toujours!... Mais du chagrin?... Non!... Je n'en ai plus!... C'est fini, fini!... Depuis que j'ai vu cette femme se vanter de son infamie dans une crise de fureur, je suis guéri, et bien!... Je l'étais déjà, au point de vue sentimental, avant de sortir de chez elle... J'ai écrit au Prince pour lui annoncer mon départ, j'ai fait ma valise et envoyé chercher une carriole quelconque à Chantilly... et me voilà!... Mais, avant de partir, j'ai reçu de Monseigneur un mot... le premier vraiment afïectueux que j'aie reçu de lui... On voit, à n'en pas douter, que l'opinion qu'il a de moi s'est modifiée du tout au tout... Jamais il ne m'avait écrit sur ce ton simple et cordial... Le pauvre homme!.. Qu'est-ce qu'il va devenir?... D'ici à
peu, il n'y aura plus autour de lui que des créatures de ma femme ! . . .
— Bah!... — fitNapoléonette — ne vous agitez pas à son sujet... Il n'a pas été très... délicat visà-vis de vous ! . . .
— Mais c'est que les choses ne sont pas telles qu'on les imagine I... Vous croyez peut-être que Monseigneur m'a dit, à un moment donné, que miss Dawes était sa fille?... Mais non!... Jamais, au contraire, il n'a fait la moindre allusion à l'origine de Sophie!... J'ai été amené à cet abominable mariage comme un animal à la boucherie... Il est de toute évidence, et je m'en rends bien compte à présent, que j'ai été choisi comme victime, mais j'ai la certitude que jamais Son Altesse n'a trempé dans toutes ces vilenies... Je l'ai bien senti tout à l'heure encore!... Quand il a commencé à me parler, il me croyait renseigné et consentant... alors que je ne l'étais pas... Voilà tout ! . . .
— Avant de quitter le château, Colonel... — demanda madame de Ghalindrey — avez-vous dit à quelqu'un ce que vous venez de nous dire?...
— Oui, à Ghoulot!... Il est profondément dévoué à Monseigneur... J'ai voulu qu'il fût au courant de tout...
— Maintenant, venez déjeuner?... — proposa Napoléonette en prenant le bras de monsieur de Feuchères. Et comme il voulait refuser, elle insista avec bonne humeur :
— Voyons!... parce que, tout ça, c'est des choses tristes, c'est pas une raison pour vous laisser mourir de faim, mon bon Colonel!...
Le duc d'Agay, qui suivait avec Boutard et Ghalindrey, conclut, philosophe :
— C'est Adrien qui va manger les rognons à la brochette et le poulet à la cocotte du Prince!.., C'est tout de même cocasse!...
Pendant les quelques jours qui suivirent le départ du colonel de Feuchères, la vie de la petite cour de Chantilly fut disloquée absolument.
Madame de Feuchères gardait le lit — disait-on. Dans tous les cas, elle ne venait pas aux repas, auxquels le Duc de Bourbon assistait pour la forme, préoccupé, ne mangeant pas, et visiblement gêné par le scandale qui allait grandissant.
On ne parlait, à la Cour et à la ville, que de l'attitude du Colonel auquel on commençait à rendre enfin justice.
Napoléonette, ravie, venait beaucoup à Chantilly. Elle y déjeunait et y dînait souvent, et
trouvait presque toujours moyen d'égayer les silences par quelque boutade imprévue, et d'amener un sourire sur les lèvres du vieux Prince désemparé.
— Vous verrez... — affirmait-elle à madame de La Villegonthier qui trouvait « que ce n'était plus une vie ! » — Vous verrez que ça se tassera ! . . .
Mais, jusqu'ici, ça ne se tassait pas du tout. Chalindrey, qui s'assommait dans cette atmosphère de tristesse, faisait venir le plus qu'il pouvait sa femme à Chantilly. Le couvert comprenait toutes les personnes qui faisaient partie de la Maison du Prince. Ceux qui ne prenaient pas régulièrement leurs repas au château, prévenaient simplement de leur venue dix minutes avant l'heure.
Depuis la disparition de la Baronne, Napoléonette était presque toujours là. Le Duc de Bourbon l'avait remarqué. 11 remarquait aussi que lorsqu'il donnait, en s'adressant à la ronde, des nouvelles de madame de Feuchères — nouvelles que, d'ailleurs, personne ne demandait — la jeune femme demeurait silencieuse et narquoise, alors
que tous les assistants se croyaient tenus à quelque banale exclamation d'intérêt.
Un matin où madame de Ghalindrey entrait dans le salon au moment du déjeuner, elle fut très surprise en n'apercevant pas son mari.
— Tiens I... — demanda-t-elle au comte de Ghoulot — Jean n'est pas là?...
— Non!... Il est à Paris... et je ne pense pas qu'il rentre pour déjeuner!... — répondit le Capitaine des Chasses, qui acheva en baissant la voix :
— Monseigneur l'a envoyé à la recherche de Feuchères... Alors, ça peut se prolonger !...
— En effet!... — murmura Napoléonette en riant.
— Oui... Mais Son Altesse ne croit pas ça!... parce que, si elle a parlé de Paris pour la forme... elle a cette idée fixe, que le Colonel se cache chez vous, à l'Ermitage...
— Pourquoi se cacherait-il?... — répondit-elle évasivement — il serait bien libre d'être chez nous si bon lui semblait?...
— Oui... évidemment!... Mais Monseigneur
suppose qu'il se dérobe, parce qu'il veut éviter toute tentative de rapprochement...
— Il suppose juste, Monseigneur !... Ça m'étonne, ça!... Enfin!... une fois n'est pas coutume!...
— Et le Prince eût désiré vivement...
— Quoi?...
— Je ne le sais pas exactement... — dit M. de Ghoulot avec un peu d'embarras — mais il est désespéré, parce que madame de Feuchères veut, paraît-il, se retirer dans un couvent...
— Non!... Répétez un neu ça?... Ce que c'est drôle!...
— Ah!... vous ne croyez pas non plus que...
— Non!... Ah! non!...
— C'est ce matin, alors que Son Altesse voulait décider madame de Feuchères à assister aux repas, qu'elle lui a fait part de ce projet...
— Un projet... qui est surtout une menace... Qu'est-ce qu'elle veut encore?...
— Je l'ignore absolument... Mais Monseigneur lui, voudrait, avant tout, voir reprendre la vie normale de Chantilly... Et puis, ça va être bien-
tôt la fête du Roi... Monseigneur sera obligé de passer quelques jours au Palais-Bourbon... Il voudrait que tout fût rentré dans l'ordre pour ce moment-là...
— Et l'ordre, c'est la régence de « Sophie » !... M. de Ghoulot regardait avec inquiétude autour
de lui pour voir si on n'avait pas entendu. Elle dit en riant :
— Là!... Vous agitez pas!... Il n'y a personne de caché sous les meubles!... D'ailleurs, je détale, moi!... Puisque Jean n'est pas à Chantilly, je n'ai rien à y faire!... Patatras!... v'ià Monseigneur!...
Le Duc de Bourbon entrait. Son triste visage ne s'éclaira pas, comme de coutume, à la vue de la jeune femme.
Il demanda :
— Vous cherchiez peut-être votre mari. Madame de Chalindrey?... Je l'ai envoyé en mission à Paris... mais il ne tardera pas à rentrer... En attendant, vous déjeunerez avec nous, n'est-ce pas!... Précisément, la Baronne qui se sent un peu mieux se décide à descendre ce matin...
Devant celte promesse, Napoléonette encore indécise, n'hésita plus.
— Votre Altesse est mille fois bonne... — ditelle délibérément — mais il m'est impossible de rester aujourd'hui...
— Ah!... Dans ce cas, pouvez-vous m'accorder un instant?...
Et comme la jeune femme s'inclinait, il acheva :
— Je vais, si vous le voulez bien, vous dire maintenant ce que je comptais vous dire plus tard...
— Je suis aux ordres de Votre Altesse...
Le comte de Ghoulot avait filé discrètement. Le Duc s'assit et fit signe à Napoléonette de s'asseoir.
— Vous êtes... — commença-t-il — plus spécialement qu'une autre au courant des tristes incidents de ces jours passés... C'est de votre mari lui-même que je tiens ce renseignement... il est donc inutile de nier que le colonel de Feuchères vous a raconté ce que...
— Mais, Monseigneur... — interrompit madame de Ghalindrey avec quelque hauteur — je
n'ai aucune raison de nier quoi que ce soit... Monsieur de Feuchères est avec nous dans les termes les plus amicaux... Il a une très vieille affection pour notre cousin Agay qui est à l'Ermitage..^ Il était tout naturel que, en passant devant notre porte, il entrât pour nous dire adieu...
— C'est parfaitement juste... et, en vous disant qu'il était inutile de nier, je n'entendais pas vous froisser, mais seulement vous garer d'une discrétion qui n'avait plus de raison d'être... Et, maintenant que nous pouvons causer à cœur ouvert, voici ce que je veux vous demander... Depuis six mois que Ghalindrey fait partie de ma Maison, j'ai pu l'apprécier, je me suis attaché à lui et je désire le conserver toujours... J'espère que lui, de son côté, ne songe pas à me quitter?...
— Sûrement non. Monseigneur!...
— D'autre part, comme vous le pouvez penser, je ne suis pas sans avoir constaté... et cela dès votre entrée au Palais-Bourbon... l'espèce d'antipathie que vous avez pour la baronne de Feuchères... Je ne chercherai pas à jouer au plus
LA DAME DE S^-LEU Hi
fin... Vous êtes trop intelligente, et vous avez l'esprit trop large, pour que j'use avec vous d'une hypocrisie que je considérerais presque comme une injure... Je suis un vieil homme très malheureux, très isolé dans la vie... et je n'essaierai pas de vous dissimuler le bien-être et le repos que je goûte depuis que j'ai rencontré une affection désintéressée et sincère... Vous me comprenez, n'est-ce pas?...
— Oui, Monseigneur!... — balbutia Napoléonette, qui pensait :
« Lui aussi, il a l'œil bouché!... Et moi qui trouvais serin ce pauvre Feuchères... »
— Alors, voici pour me résumer ce que j'attends de vous !... Puisqu'il est entendu que vous détestez madame de Feuchères, j'accepte la chose comme un fait avéré et fatal... Ce que je viens vous demander, c'est...
— De ne plus venir chez Votre Altesse?... — ■ s'écria joyeusement Napoléonette — Oui, bien volontiers... avec beaucoup de plaisir!...
— Mais non î . . . Vous n'y êtes pas du tout. . . — fît le Duc de Bourbon, gêné par cet empressement
à accepter une combinaison qui n'était pas du tout la sienne — je voulais vous demander simplement de ne pas changer d'attitude en présence des faits nouveaux qui se sont produits... J'entends de ne pas accentuer cette attitude... Madame de Feuchères a soif d'égards et...
(( Ça y est!... — pensa Napoléonette égayée — j'attendais « soif d'égards!... »
Le vieux prince la regardait, l'air hésitant, presque craintif. Alors elle affirma :
— Monseigneur, je serai ce que j'ai toujours été... J'ai un sale caractère... je ne peux pas le changer... Mais pourquoi Votre Altesse veut-elle que je vienne à Chantilly?...
— Pas seulement à Chantilly...
— Enfin, aux réceptions ?... La combinaison que je proposais était bien meilleure...
— Elle serait très mauvaise, puisqu'elle vous séparerait de votre mari...
— Oh!... Je ne suis pas jalouse!...
— Je le pense bien!... La jalousie est une preuve d'infériorité, un défaut bas que vous ne pouvez pas avoir... Mais ce serait grand dommage
de séparer ce que Dieu a uni... et si bien uni... car je ne connais pas de ménage pareil au vôtre...
— C'est vrai!... — fît Napoléonette en riant — nous ne sommes pas à la mode du tout!...
Elle s'arrêta en voyant que le salon se remplissait et dit :
— Je demande à Votre Altesse la permission de partir... Voici l'heure du déjeuner...
— Eh bien, que ce soit ici ou ailleurs, il faut que vous déjeuniez... Vous partirez en sortant de table, immédiatement, si bon vous semble?... Mais soyez gentille?... Restez?... Voyons, un bon mouvement?... Restez pour nous égayer un peu?...
Madame de Feuchères entrait. Napoléonette vit le regard d'angoisse du Prince, qui épiait les attitudes et les physionomies des gens de sa Maison. Elle comprit la muette prière de ce regard qui s'appuyait sur elle, et, un peu émue de l'anxiété du vieillard, un peu curieuse aussi d'assister à la « rentrée de Sophie », elle resta.
Le commencement du déjeuner fut silencieux. Une gêne visible régnait parmi les convives et
gagnait presque la Baronne, qui sentait faiblir son imperturbable aplomb.
Napoléonette l'examinait avec intérêt. Elle la trouvait changée. Les traits étaient légèrement bouffis ; les yeux un peu ternis ; le sourire, habituellement piquant, se figeait, tendu et banal. Mais la peau n'avait rien perdu de son merveilleux éclat, des fossettes exquises trouaient gaiement les joues en fleur, et madame de Chalindrey pensait :
— C'est pas ma beauté, certes!... Mais, tout de même, elle a bigrement d'éclat!...
Elle constatait aussi — après avoir vainement cherché parmi les officiers une nouvelle figure — que le colonel de Feuchères n'était pas encore remplacé. Distraite, elle entendit le Prince demander, ainsi qu'il avait coutume de faire quand la conversation languissait :
— Qu'y a-t-il de neuf?...
Et, machinalement, elle répondit :
— Les Débats ont passé à l'opposition... Il y eut un froid.
Puis le Duc de Bourbon finit par dire :
— Et, naturellement, monsieur de Chateaubriand a suivi son journal préféré?...
— Je crois... — affirma Napoléonette — que c'est plutôt le journal qui a suivi monsieur de Chateaubriand ! . . .
— ïl y a biauquioup de mécontentement ! . . . — déclara sentencieusement madame de Feuchères — On condamne trop!...
— Comment, on condamne trop?... — répliqua le vieux Prince indigné — mais les tribunaux viennent, au contraire, d'acquitter scandaleusement Le Courrier Français î... Tout marche de travers pour l'instant... Le Roi est beaucoup trop bon...
— Ah! mon Dieu!... le Roi!... — s'écria brusquement Napoléonette — j'ai oublié que...
Elle s'arrêta court, un peu interdite de son manque de correction. Mais le Prince demanda, souriant et paternel :
— Qu'avez-vous donc oublié, que vous semblez troublée si fort?...
— On le serait à moins!... — murmura la jeune femme, qui était devenue toute rouge —
Sa Majesté veut connaître celui de mes enfants qui est son filleul... Elle m'a fait dire de le lui conduire aujourd'hui... et j'ai oublié!... Je ne pourrai plus arriver à temps!...
— A quelle heure devez-vous être aux Tuileries?...
— A trois heures... et il est impossible à nos chevaux de faire le trajet en moins de deux heures un quart, ou deux heures et demie...
— Eh bien, ne vous agitez pas!... Je vous ferai conduire en moins de deux heures avec Les Demoiselles Roses...
— Monseigneur, j'accepte avec reconnaissance!... — fit Napoléonette rassurée — mais vraiment est-il possible d'aller si vite à Paris?...
— Ce n'est rien du tout pour Les Demoiselles Roses... — affirma le Prince enchanté.
Les DeiJioiselles Roses étaient deux postières fleur de pêcher, que le Duc de Bourbon avait trouvées lui-même un jour qu'il traversait une foire aux chevaux. En véritable connaisseur, il avait su découvrir sous le poil sale et bourru des deux bêtes presque informes, leurs membres magni-
fiquement musclés . Il avait deviné l'extraordinaire vitesse, l'endurance, enfin toutes les qualités qui facilitaient le trajet -^ qu'il faisait continuellement — de Chantilly et de Saint-Leu à Paris.
— On va d'abord vous mener à l'Ermitage pour y prendre le Canard du Roi... puis aux Tuileries... Et, pendant que vous y serez, on ira changer de chevaux au Palais-Bourbon...
— Je ne sais comment assez remercier Votre Altesse ! . . .
Le Prince posa sur la jeune femme un regard presque suppliant :
— Ne me remerciez pas du tout à présent...
Vous me remercierez ce soir en venant
dîner... Je compte sur vous, Madame de Chalindrey?...
« Ça y est?... — pensa Napoléonette — Service commandé!... Enfin, je lui dois bien ça pour sa bonne grâce, le pauvre homme!... Sans lui, je manquais l'audience du Roi!... Quel coup!... »
Et elle accepta.
il8 LA DAME DE S*-LEU
Son voisin de table, M. Ferdinand de La Villegonthier, la prévint.
— Vous savez, Madame, que c'est un grand dîner, ce soir?...
— Non... je ne savais pas!... Merci de me l'avoir dit parce que je mettrai ma robe numéro un...
— Heureusement, madame de Feuchères a reparu!... Monseigneur appréhendait fort que ce soir son absence ne fût remarquée... et commentée...
— Tandis qu'on ne remarquera et commentera que l'absence du Colonel...
— Prenez garde!... Elle nous observe...
Ils avaient parlé très bas, mais madame de Feuchères devinait sans doute ce qui les occupait. De côté, sans les regarder directement, elle avait fait glisser sur eux la dure petite flamme de ses yeux bleus.
— Oui... je vois bien!... — fit Napoléonette avec indifférence — elle a braqué sur nous son regard anglais!...
— Je suis aise... — disait à ce moment le Duc
de Bourbon — que le Roi ait donné pour aujourd'hui une audience... Gela prouve que les bruits qui couraient sur son mauvais état de santé étaient très exagérés...
— Oh!... une audience à moi, ça ne compte pas, Monseigneur!... — dit madame de Ghalindrey — Même je crains que ce ne soit, précisément, parce qu'il se sent plus malade que le Roi me fait venir... Oui... la dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit : (c II faudra pourtant que je fasse, avant de mourir, la connaissance de mon filleul, et je ferai bien de me dépêcher... )> Alors, quand j'ai reçu l'ordre de me présenter aujourd'hui « avec le petit Louis », j'ai pensé que...
— Le Roâ a annoncé formellemeni qu'il y aurait réceptchionn comme les années précédentes le djiour de sa fête... — déclara madame de Feuchères avec autorité.
La Baronne de Feuchères avait à la Cour ses entrées, mais dans les grandes réceptions seulement : à la fête du Roi, au premier janvier et dans quelques rares occasions. Sa beauté éclatante avait fait sensation aux Tuileries lors-
qu'elle y était venue pour la première fois quelques années plus tôt. Et, maintenant encore, quoique un peu alourdie, elle demeurait une des plus jolies femmes de cette Cour où il y en avait si peu.
Très grande, habillée à ravir, éblouissamment fraîche, ses merveilleux cheveux blonds savamment coiffés, la belle Anglaise — d'ailleurs vulgaire si on la regardait de trop près — était, dans toute la force du terme, ce qu'on appelle une « beauté décorative ».
Et puis, au rebours de madame du Cayla — qui se montrait féroce pour tout ce qui n'était pas ses partisans ou ses créatures — la baronne de Feuchères dirigeait habilement le Duc de Bourbon vers l'éclectisme le plus large et le plus absolu. Les charités de l'intransigeant vieillard allaient à n'importe quels malheureux, et ses faveurs à qui s'en montrait digne.
Idéalement — si l'on peut dire — madame de Feuchères était assez populaire, alors que madame du Cayla — depuis surtout que Béranger avait fait sur elle, après les abominations de 1822, les
fameuses strophes « Octavie » — était impopulaire au premier chef.
Effectivement, le contraire avait lieu. La grâce, les jolies manières, l'élégance de bon aloi, la beauté fine de madame du Gayla, faisaient d'elle la femme la plus prenante qui fût, tandis que madame de Feuchères, presque toujours, éloignait d'elle la sympathie par la dureté et l'effronterie de son regard, le son de sa voix, son accent affreux, et l'autorité exagérée de sa parole et de ses gestes.
Depuis un mois la Baronne vivait dans l'attente du 23 août. Déjà elle avait combiné sa toilette. Cette idée que la réception de la fête du Roi pouvait être supprimée lui était insupportable, et elle se refusait à l'admettre, comme elle faisait, d'ailleurs, pour tout ce qui lui déplaisait.
Après le déjeuner, le Duc de Bourbon congédia lui-même Napoléonette.
— Allez vite. Madame de Ghalindrey... et revenez de môme!... Tous mes respectueux hommages aux pieds de Sa Majesté, je vous prie...
Dans la Cour d'honneur, la jeune femme, que
Les Demoiselles Roses emmenaient rapidement, croisa une voiture de la Cour. En se penchant, «lie crut reconnaître l'abbé Liautard, pour lequel venait d'être créé — à la demande de madame du Cayla — « le ministère des Affaires Ecclésiastiques ».
Quand Napoléonette et son Canard numéro deux entrèrent chez le Roi, Louis XVIII qui semblait sommeiller, sortit à l'instant de sa torpeur.
Après quelques compliments sur la beauté du petit et son air malin, le vieux roi en vint tout de suite à la seule chose qui l'intéressait.
— Eh bien. Madame de Ghalindrey ?... — questionna-t-il de sa voix nasillarde — il y a donc eu du grabuge à Chantilly?...
— Du grabuge n'est peut-être pas le mot. Sire!... Ou, du moins, les gens de la Maison n'y ont pas assisté... Mais du changement, oui, il y en a...
— Le colonel de Feuchères est parti?...
— Oui, Sirel...
— Vous savez ce qu'on dit?...
L — Que c'est un très galant et honnête homme, qui ne soupçonnait pas dans quelle sale comédie on lui avait donné, malgré lui, un vilain rôle?...
— Gela, oui, on le dit... et à la presque unanimité!... Mais ce n'est pas là ce que je vous demandais... Oh! je vois que madame de Chalindrey, c'est toujours Napoléonette, c'est-à-dire une petite personne très fine et qui ne dit que ce qu'elle veut bien dire... Alors, je réitère ma question de façon directe et formelle... Savez-vous que l'on prétend que monsieur de Feuchères se cache chez vous, à l'Ermitage?...
— Admettons que cela soit, Sire?... J'entends, admettons que le colonel de Feuchères habite momentanément chez nous... car pour se cacher, il n'y songe guère!... Il a même demandé, je crois, une audience à Votre Majesté?...
— Précisément!... C'est même à ce sujet que j'ai besoin d'être renseigné quant au lieu d'habitation du Colonel... Car s'il nous a demandé effectivement une audience, il a négligé de nous donner son adresse... Or...
— Le Colonel est à l'Ermitage, Sire!...
— Bon... Il demande à être envoyé loin de Paris... et à remplir les fonctions qu'il n'a pas remplies effectivement jusqu'ici... C'est nous qui lui avions donné, à la demande de monsieur de Bourbon, un grade... Si je l'entends bien, ce qu'il nous demande aujourd'hui, c'est un régiment?...
— Monsieur de Feachères n'en demande pas tant. Sire!... Il remplira n'importe quelle mission il plaira à Votre Majesté de bien vouloir lui confier... Ce qu'il veut, c'est être loin d'ici...
— Oui... C'est entendu !... Seulement, il préfère, sans nul doute, avoir le commandement d'un régiment... Et c'est aussi meilleur pour lui, parce que, en le lui donnant, nous indiquons qu'il en est digne... Et puis, nous faisons, je crois, plaisir à notre petite amie d'autrefois et à la maman de notre filleul?...
— Sire, nous vous serons, mon mari et moi, très reconnaissants, et nous vous remercions de tout cœur de ce que vous voudrez bien faire pour notre ami...
— C'est bien le moins que l'on fasse quelque
chose pour vos amis, puisque vous ne demandez jamais rien pour vous!... Gomment monsieur de Bourbon a-t-il pris les choses?...
— Mal... Les secousses ne valent rien à son âge... Il aFair horriblement malheureux!... C'està-dire, il avait Tair... parce que. Sire, ce matin, madame de Feuchères, qui vivait enfermée chez elle depuis le... l'accident... a reparu au déjeuner...
— Ah!... En somme, le premier bruit passé, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes... La retraite de ce pauvre Feuchères ne fera de peine à personne...
— Et elle fera plaisir à quelques-uns... à Madame, par exemple!...
— Madame?... — répéta Louis XVIII étonné — en quoi la décision du colonel de Feuchères peut-elle faire plaisir à ma nièce d'Angoulême?...
— Comme Madame dissimule assez mal ses impressions... — expliqua Napoléonette d'une voix douce — il est facile d'apercevoir qu'elle ne supportait pas volontiers la présence aux Tui-
leries de la baronne de Feuchères... Elle ne peut donc que se réjouir de l'accident qui va la débarrasser de cette présence... Et alors...
— Et alors... — interrompit en souriant Louis XVIÏI — vous excellez toujours en Fart de faire entendre... sans en avoir l'air... ce que vous estimez qui doit être entendu... Et si, par hasard, votre vieux Roi, fatigué et malade, avait négligé de faire l'exécution... nécessaire que vous lui indiquez si gentiment, il n'y pourrait faillir à présent!... Est-ce bien cela?...
— C'est tout à fait ça, Sireî... — dit madame de Ghalindrey en riant.
— Eh bien, vous pouvez être tranquille, ma petite enfant... Ce que vous souhaitez... pour la plus grande satisfaction de Madame, j'en suis convaincu... est chose décidée sinon faite... Maintenant, je vais encore regarder un peu mon filleul qui est superbe, ensuite, je vous dirai adieu à tous les deux... car je ne suppose pas que nous nous reverrons... en ce monde-ci, du moins!...
— Pourquoi Votre Majesté dit-elle ça?...
— Parce que je le pense... Oh 1 ne vous apitoyez pas!... La vie, quand on souffre beaucoup, semble toujours trop longue... et je souffre beaucoup!... Et puis, je n'ai jamais eu énormément de volonté, mais, à présent, il ne m'en reste vraiment plus assez pour gouverner... et je le dis parce que je préfère qu'on sache qu'en fait je ne gouverne plus !...
Napoléonette s'était levée. Debout devant elle, accoté des épaules à ses genoux, le filleul du Roi avait fini par s'endormir. N'étant plus soutenu, il tomba assis à terre, et, réveillé en sursaut, se mit à hurler comme un perdu.
— Encore un... — murmura Louis XVIII avec bonhomie — qui ne gardera pas un bon souvenir des rois!...
— Vas-tu te taire, petit misérable?... — suppliait madame de Ghalindrey désolée — tu n'as pas pu te faire de mal?...
Le petit répondit, avec sincérité :
-— Non pas mal ! . . . mais j'ai eu peur ! . . .
— Peur!... — fit Napoléonette — peur?... Répète un peu ça, et tu vas voir?...
— J'ai eu peur!... — répéta docilement le petit.
— Oh!... — murmura madame de Ghalindrey saisie, tandis qu'elle allongeait une bonne gifle au filleul du Roi.
— Je ne sais pas... — dit en riant Louis XVIII — si c'est ainsi que vous lui ferez beaucoup aimer la bravoure... A votre place, moi, j'essaierais d'un autre moyen... Adieu, ma petite amie, vous n'avez plus rien à me dire, n'est-ce pas?...
— Je remercie Votre Majesté de sa bonté, et je dépose à ses pieds, ainsi que j'en suis chargée, les respectueux hommages de Monseigneur...
— Vous remercierez monsieur de Bourbon, je vous prie, et lui direz toutes nos amitiés...
Rentrée tard à l'Ermitage, Napoléonette s'habilla en un clin d'œil, sauta en voiture, et entra dans la cour de Chantilly cinq minutes avant l'heure du dîner.
Déjà, en montant le grand escalier, elle s'étonna de ne pas entendre le bourdonnement habituel des conversations. Un vague murmure venait des
salons, mais, d'ordinaire, lorsqu'ils étaient nomb breux les invités étaient plus bruyants.
En entrant, elle n'aperçut pas le Duc de Bourbon à sa place accoutumée, ni madame de Feuchères sur l'ottomane Louis XV de salin blanc brodé de roses, où elle trônait les soirs de réception.
— Qu'est-ce qu'il y a donc?... — demanda-telle au baron de Saint-Jacques, qui filait entre les groupes en se faisant tout petit — le salon ne m'a pas l'air dans son assiette, ce soir?...
M. de Saint-Jacques regarda la jeune femme d'un air éperdu, et répondit en ouvrant les bras dans un geste désolé *
— Je ne sais pas ce qu'il y a!... mais il y a sûrement quelque chose ! . . . C'est la première fois que Monseigneur est en retard depuis que j'ai l'honneur d'être à lui!...
Madame de La Villegonthier vint à Napoléonette et questionna brusquement :
— Vous venez des Tuileries, Madame de Ghalindrey?...
— Oui...
— Vous avez vu le Roi?...
— J'ai vu le Roi... Pourquoi?...
— Pour savoir si vous aviez, par hasard, quelques renseignements?...
— Il se passe, depuis tantôt, des choses extraordinaires...
— Quoi?...
— Nous n'en savons rien!... Mais, tout de suite après votre départ, à une heure, monsieur l'abbé Liautard est arrivé ici...
— 11 m'avait bien semblé le reconnaître dans une berline que j'ai croisée dans la cour en partant...
— Vous savez qu'il est ministre depuis trois jours, l'abbé Liautard?...
— Oui... je sais...
— Eh bien — remarqua, judicieusement d'ailleurs, la comtesse de La Villegonthier — il devrait avoir, n'est-ce pas, d'autres chats à fouetter que de venir à Chantilly faire une visite à Monseigneur...
— Evidemment... Mais, tout de même, après
Monsieur et son fils, Monseigneur est le premier W- prince du sang... il est Grand Maître de la maison du Roi...
— Il ne remplit pas ses fonctions!...
— Non!... mais il est titulaire de la charge... et, pour cette raison, il doit figurer parmi les visites obligatoires d'un ministre...
La comtesse de La Villegonthier secoua la tête et dit :
— Bon... admettons-le!... Mais, dans ce cas, il serait venu faire une visite de dix minutes... tandis qu'il est resté enfermé une partie de l'aprèsmidi avec Monseigneur... et il a refusé, refusé formellement... je Fai appris en surprenant les moqueries des valets... de voir madame de Feuchères qui voulait à toute force lui parler.. .
— Dame ! ... ça se comprend ! . . . L'abbé Liautard n'a aucune raison de galvauder sa dignité nouvelle et son caractère sacré, en la fréquentation ...même accidentelle et unique... de madame de Feuchères...
— Il est moins sévère en ce qui concerne madame du Gayla...
— C'est pas non plus tout à fait la même chose — dit Napoléonette en riant. — D'abord, c'est à madame du Gayla qu'il doit son ministère... ensuite, elle est une femme de la société... une femme bien élevée et non pas une aventurière... enlin, elle est charmante...
— A propos de société... — interrompit la Comtesse — on a reçu tantôt les invitations de la Cour pour le vingt-cinq août... Vos cartes ont dû être mises dans la chambre de monsieur de Chalindrey...
— Ah! — murmura Napoléonette, qui commençait à s'expliquer pas mal de choses — les invitations sont là!... Et monsieur de La Villegonthier les a vues?...
— Mais, sans doute... c'est lui qui a porté à Monseigneur les cartes qui...
— 11 ne vous a rien dit?...
— Pourquoi?... à quel sujet?... Je ne l'ai d'ailleurs pas revu!... C'est vrai!... Le Prince l'a gardé toute la journée sans le lâcher... 11 y a cinq minutes, il n'était pas encore monté pour s'habiller... Je ne sais pas ce que tout ça veut dire?...
— Moi, je crois que je m'en doute!... — murmura Napoléonette en riant.
Rassurée de la voir rire, mais curieuse de savoir ce qui bouleversait ainsi le château, la comtesse demanda :
— Qu'est-ce que cest?... Dites-le-moi, ma petite amie, je vous en prie?...
— Eh bien, je crois...
Elle s'interrompit, parce que le maître d'hôtel annonçait le dîner.
Aussitôt le prince Louis de Rohan s'avança :
— Monseigneur est un peu souffrant... — ditil d'un air vaguement embarrassé — il s'excuse de ne pouvoir pas dîner avec nous...
Du regard le Prince parcourait le salon. Il toisa avec quelque impertinence les huit ou dix Anglaises, jeunes ou mûres, qui étaient ce soir-là les invitées du Duc de Bourbon. Puis, il hésita un instant, et, traversant tout le salon, il s'inclina devant la marquise de Sainte-Aulaire et lui offrit son bras.
— Aôhl... Vive la France!... — murmura Napoléonette enchantée — à la bonne heure !... Il a
du sang, le prince Louis!... Et « Sophie »?... Il n'est pas beaucoup question de « Sophie » dans tout ça !.. .
— Prenez donc garde, ma petite!... — conseilla la Comtesse inquiète — elle a des amis ici, vous savez?...
— Oui... je sais !... Elle a les deux Dawes !... Mais, madame de La Villegonthier n'écoutait
plus Napoléonette. Elle allait au-devant de son mari, qui entrait l'air éperdu et presque en courant.
— Qu'est-ce qu'il vous est arrivé?... — demanda-t-elle, intriguée.
— A moi?... Rien du tout!... — répondit d'un ton las le premier gentilhomme de la Chambre du Duc de Bourbon — mais Monseigneur est dans un état!... Quelle journée!... Ça a commencé quand on a constaté que madame de Feuchères n'avait pas d'invitation pour le vingt-cinq... Elle affectait de croire que la carte était égarée... mais le Prince était inquiet... Et puis, le nouveau ministre des Affaires Ecclésiastiques est venu expliquer, avec beaucoup de regrets courtois, que, en présence du
scandale, les entrées de madame de Feuchères à la Cour sont retirées par ordre du Roi...
— Oh!... en voilà une histoire!... — balbutia madame de La Villegonthier. Et, se tournant vers Napoléonette, elle demanda, terrifiée :
— Qu'est-ce que vous dites de ça. Madame de €halindrey?...
La jeune femme répondit, très amusée :
— Dame!... Je dis que c'est un rude coup pour < Soif d'égards !... »
Mon Capitaine... — expliqua Boutard — les enfants sont justement allés au-devant de vous sur la route. . . Gomment ne vous ont-ils pas rencontré ?. . .
— Ils sont probablement allés sur la route de Paris, mon bon Boutard, alors que je viens de chez moi... de Nanteuil...
— Gomment ça?...
— Je dis bien... de chez moi...
— Oh!... — fit le grognard ravi — c'est vous l'acquéreur de la Tour de Tamerlan ?...
— Justement!...
— Oh!... mon Capitaine!... G'que les enfants vont être contents!... Depuis deux mois que le
château est vendu, Napoléonette s'inquiète de ne pas savoir à qui... Elle se fait un mauvais sang de tous les diables, parce que monsieur le baron de Surval l'avait prévenue que madame de Feuchères voulait l'acheter...
— Qu'est-ce que c'est que le baron de Surval?...
— C'est le nouvel intendant général du Duc de Bourbon...
— Ah!... monsieur de Gatigny est parti?...
— Oui... il est mort...
— Est-ce qu'il y a beaucoup de changements dans la maison du Prince?...
— Non, mon Capitaine... il n'y a de nouveaux que monsieur de Surval et le général Lambot, qui a pris la place de monsieur le baron de Saint- Jacques...
— Il est mort aussi, ce bon Saint-Jacques?...
— Non, mon Capitaine... il a demandé sa retraite... il a dit qu'il était fatigué... Et, en effet, il était fatigué de madame de Feuchères...
— Elle est toujours belle, la Baronne?...
— Ça dépend des goûts... Pour moi, c'est un
tas !.. .
— Gomment!... Elle a engraissé tant que ça?...
— Tant que ça, je ne sais pas!... Mais beaucoup!...
— Enfin... si le Prince aime ça?...
— J'sais pas si il aime ça... mais ce qu'il y a de sûr, c'est que madame de Feuclières est plus puissante que jamais... Monseigneur ne compte plus... Y a qu'elle!... La Dame de Saint-Leu, comme disent les gens d'ici!...
— Le Prince lui a donné Saint-Leu?...
— 11 ne lui a pas donné... du moins, on ne sait pas... Mais on habite surtout Saint-Leu à présent, et comme elle a l'air d'y être chez elle, qu'elle se montre énormément, et qu'elle fait du bien avec l'argent de Monseigneur, on ne connaît plus guère qu'elle... Si vous parlez à Luzarches, à Pontoise, à Ecouen, à Nanteuil, à Senlis, et partout dans le pays, de la Baronne de Feuchères, évidemment on sait de qui vous parlez... mais on vous répond : « Ah! Oui !... La Dame de Saint-Leu ! ... » Napoléonette ne vous a pas raconté tout ça, mon Capitaine?...
— Mais non, mon bon Boutard... Jamais Nap
ne me parlait ni de la Maison du Prince, ni de la politique, ni de rien qui pût offusquer les agents de monsieur de Martignac qui prenaient, à Vienne, connaissance de mon courrier avant moi...
— Ah ! ... les impérialistes sont redoutés comme ça!... — demanda Boutard d'un air fier et ravi.
— Redoutés ?. . . Je ne le crois pas ! . . . D'ailleurs, ils ne sont guère redoutables... On les surveille... on lit leurs lettres, on écoute leurs conversations, uniquement, je suppose, parce que c'est une façon de se renseigner sur ce que pensent les gens de l'Opposition... Pendant ces quatre années, nous avons essayé vainement de faire quelque chose d'utile... mais...
Le duc d'Agay haussa les épaules et acheva, l'air écœuré :
— (( On ne doit le droit violer, . » Si non cause de dominer. »
comme dit le vieux proverbe...
— Oh!... — fit le grognard navré — alors, vous n'avez plus confiance?... Est-ce que vous
lavez vu le Roi de Rome, mon Capitaine?...
— Non, mon bon BouLard ! . . . Je n'ai vu que le Duc de Reichstadt...
— Oui!... Je sais bien!... Mais c'est tout de même notre petit Prince?...
— Non!... C'est un prince séduisant, sympathique, douloureux... intelligent, je crois... C'est tout ce qu'on voudra, excepté un Français...
Et comme Boutard le regardait, interdit et désolé :
— Oui... Vous êtes étonné, mais pas plus que moi, je vous assure, que le fils de l'Empereur n'ait rien de lui?... C'est comme ça pourtant!... Pendant l'heure qu'a duré ma conversation avec le Prince, il me semblait revoir un peu les portraits de la Reine Marie-Antoinette, et beaucoup cette abominable Marie-Louise qui me fait horreur !... Et je médisais, mon bon Boutard, que les deux Allemandes qui ont passé chez nous, ne nous ont pas porté chance... et que mieux vaut nous en tenir là... Je me sentais, ma parole, aussi loin de ce fils de l'homme que j'ai aimé et admiré plus que tout, que du gros roi Louis XVIII, et de Monsieur, et du reste...
— Il VOUS a parlé de l'Empereur?...
— Non... mais il ne le pouvait pas I... C'est monsieur de Metternich lui-même qui m'avait conduit à Schœnbrunn et qui ne m'a pas quitté un seul instant... Le Prince m'a cependant parlé de la France, et il y avait dans ses jolis yeux bleus une petite lueur d'envie ou de regret!... Et puis, il m'a parlé de sa mère... Il m'a dit: « Vous l'avez connue en France?... Elle est bien jolie, n'est-ce pas?... » Moi, je revoyais Fespèce de génisse sacrée qu'était Marie-Louise!... Jolie?... Oh la la !... Et à la pensée qu'il allait falloir parler d'elle et affirmer sa beauté, j'ai menti effrontément... J'ai dit : « Non, Monseigneur, je n'ai pas connu l'Impératrice !... » — Monsieur de Metternich me regardait d'un air ahuri... Il était enchanté, car mon découragement devait se voir à ma tête... et, d'ailleurs...
— D'ailleurs?...
— Il savait ce qu'il faisait en m'amenant si courtoisement à Schœnbrunn... et quelle impression un ancien soldat de l'Empereur devait éprouver en voyant son fils... Je sais bien
que je lui étais recommaudé par le prince Camille de Rohan... Mais c'est égal, il m'a trop facilement accordé cette faveur, si difficile à obtenir, de voir le Duc de Reichstadt... Il y avait cinq ans que j'essayais vainement d'y arriver...
— Cinq ans!... C'est vrai pourtant I... Voilà cinq ans que vous êtes parti... reparti, pour mieux dire... car vous n'avez pas posé longtemps, l'autre fois ! . . .
— Un mois... J'avais passé un mois à l'Ermitage...
— Et, pendant ce mois, vous étiez comme un pois dans une marmite, mon Capitaine!...
— Oui... — dit le Duc en riant — je ne tenais pas en place... La pensée que, peut-être, on pouvait encore tenter quelque chose me hantait... Après la mort de Louis XVIII, surtout!... Je croyais que Monsieur ne pourrait pas tenir... le Duc d'Angoulême n'existait pas alors plus que son père...
— Il n'existe pas davantage aujourd'hui, mon Capitaine... quoique des deux, à en croire les
gens de la Cour, ce soit lai qui a le plus de sang sous les ongles...
— J'ai pensé de nouveau au Roi de Rome... et je me suis encore expatrié... Mais, cette fois, c'est bien fini!... D'ailleurs, maintenant que me voilà propriétaire ! . . .
— Et propriétaire d'un rude château, nom d'un sabre !...
— C'est le prince de Rohan qui m'a raconté un jour à Vienne que La Tour de ïamerlan allait être vendu... Madame de Feuchères, disait-il, avait demandé au Duc de Bourbon l'argent nécessaire pour l'acheter... Et cet argent, il ne voulait pas le donner... Dites donc, Boutard?... Je croyais que ça allait moins bien pour « Sophie »?...
— Mon Capitaine, elle est plus importante que jamais, mais il y a eu des tiraillements... Napoléonette vous racontera tout ça... Justement la voilà qui arrive avec les Canards...
Madame de Chalindrey arrivait, en effet, précédée des quatre garçons, qui se bousculaient à qui mieux mieux.
— Ah!... — fit Agay — je suis stupéfait!...
J'avais laissé des tout petits... et je retrouve des grandes perches...
— Oh ! pas perches!... — protesta Boutard — ils sont grands, mais ils sont rudement râblés, mon Capitaine!... Tâtez-moi ça?... C'est tout muscle...
— Mon cher Bernard !... — disait Napoléonetle ravie... — ce que je suis contente que vous soyez revenu !... Et revenu pour tout de bon, cette foisci?... Vous l'avez promis dans votre lettre?... 11 y a longtemps que vous êtes là?...
— J'arrive à l'instant...
— Comment?... Par où?...
Et, regardant autour d'elle d'un air inquiet, elle acheva :
— Où sont vos bagages?...
— Je n'ai pas de bagages... — commença le Duc — parce que...
— Oh!... Est-ce possible!... Vous aviez si bien promis que vous reveniez avec nous pour longtemps?...
— Eh bien, mais je reviens avec vous pour toujours vraisemblablement !...
— Sans bagages?...
— J'en ai!... J'en ai même beaucoup î... Mais je les ai déposés chez moi avant de venir...
— Chez vous... Ça nous fait une belle jambe!... C'est à l'Ermitage que vous aviez promis de venir...
— Ah! non !...
— Ah ! si ! ... Vous avez écrit à Jean : « Je reviens me fixer pour longtemps dans ce joli pays de l'Oise que j'adore, et auprès de vous qui êtes à présent mon seul intérêt dans la vie!... » Oh!... je me rappelle la phrase!...
— Moi, je ne me rappelle pas la phrase, mais je me rappelle le sens... et c'est bien ça!... Je me fixe auprès de vous dans ce joli pays...
— Gomment !... — cria Boutard qui grillait de voir la joie de Napoléonette — comment, tu ne devines pas?...
— Moi, je devine!... — cria Faîne des petits Ghalindrey — C'est lui Tamerlan !...
— C'est moi Tamerlan!... Tu l'as dit, mon garçon... sinon très correctement, du moins avec beaucoup de justesse...
— Comment n'ai-je pas compris tout de suite que c'était vous, ce propriétaire mystérieux!... Le notaire de Crépy-en- Valois, quand j'insistais pour connaître l'acquéreur en lui expliquant que nous étions si proches voisins de La Tour que nous redoutions les vexations, toujours possibles, d'un propriétaire nouveau, me répondait en secouant sa bonne tête blanche têtue : « Je ne suis pas autorisé à faire connaître le nom de mon client, mais je peux vous affirmer que monsieur le vicomte de Chalindrey et vous n'avez à redouter aucunes vexations de sa part... » Je l'aurais tué, €6 notaire !... Il m'exaspérait!...
— C'est que j'avais tellement recommandé à Choulot d'empêcher que l'on ne sût que j'achetais La Tour de Tamerlan...
— Ah!... monsieur de Choulotestau courant aussi!...
— C'est lui qui s'est occupé de tout!... Dès que j'ai appris par le prince de Rohan que l'on vendait à bref délai, par autorité de justice, et que madame de Feuchères voulait acheter, j'ai fait partir mon ^alet de chambre avec une lettre pour le no-
taire et une autre pour Choulot, à qui j'envoyais une procuration en le priant d'acheter pour moi La Tour à n'importe quel prix...
— Nous avions eu, nous aussi, l'idée d'acheter... — expliqua Napoléonette — mais ça est allé à un tel prix que, naturellement, il a fallu lâcher... Nous avons plus d'argent qu'il ne nous en faut, évidemment... mais il y a quatre Canards...
— Ah!... on les appelle encore les Canards?...
— Toujours ! . . . mais maintenant ça les vexe ! . . . Et puis, nous avons surtout des terres... Il fallait vendre, réaliser ou emprunter... Trois millions, c'est pas rien ! . . .
— Evidemment... d'autant plus que La Tour ne les vaut pas, malgré l'importance de la terre et la beauté des chasses...
Boutard affirma :
— Les plus belles chasses du pays après celles du Duc de Bourbon... Et, justement, ça m'étonne énormément que, à cause de cette chasse, le Prince n'ait pas acheté, pour le compte de madame de Feuchères sinon pour le sien...
— C'est que, voilà!... Dans ce moment-ci, ça
ne va pas... — expliqua Napoléonelte — Il y a de la bisbille... Hier soir, il y a eu une scène violente...
— Ah!... — fit Bernard — c'est donc pour ça qu'un exprès est venu chercher Choulot à Paris... J'avais rendez-vous avec lui... nous devions déjeuner ensemble ce matin... Et on m'a dit chez lui qu'un officier de la maison du Prince était venu le chercher à l'improviste...
— Parfaitement!... C'est Jean, l'officier!... Monsieur de Choulot est le seul que Monseigneur aime vraiment et en qui il ait absolument confiance... Alors, bien qu'il soit en réalité gouverneur de Chantilly, le Prince le veut toujours et partout avec lui...
— Autre chose aussi m'étonne... — reprit Boutard qui suivait son idée — c'est que madame de Feuchères ait pu, en dehors du Prince — trouver à emprunter trois millions... Car elle n'a lâché qu'à trois millions, n'est-ce pas, mon Capitaine?...
— En effet... Mais vous allez être encore bien plus étonné, mon bon Boutard, quand vous saurez qui lui prêtait ce considérable argent?... Oui?... C'est Egalité qui lui prêtait ça !...
— Alors, on exagère quand on affirme qu'il ne prête qu'à la petite semaine!... — dit madame de Chalindrey en riant.
Le duc d'Agay demanda, surpris :
— Ah! bien!... moi qui croyais vous étonner ! . . .
Boutard expliqua :
— Mon Capitaine, je vais vous dire... Il y a des raisons en dessous pour qu'Egalité y aille de sa bourse...
— Jean va vous raconter tout ça... — dit Napoléonette — il y a un tas d'histoires en ce moment au château... Mais comment avez-vous su...
— Parle notaire de Grépy-en- Valois... Il connaît... pour l'avoir entrevu plusieurs fois et à propos d'affaires plus ou moins véreuses... une sorte de courtier marron qui s'appelle Aaron...
— Un juif?...
— Il y a des chances!... Cet individu qui habite Neuilly est l'homme de paille du Duc d'Orléans... et, par une maladresse, il a fait deviner au notaire des héritiers du marquis de La Tour et au mien, que c'était son patron qui, comme l'affirme
IbO LA DAME DE S^-LEU
Boutard, y allait de sa bourse dans les grands prix...
— C'est le cas de le dire !... — conclut le grognard avec philosophie.
— Je suis étonnée que Jean ne rentre pas... — dit Napoléonette — il est de service... mais le Prince qui sait que vous arrivez à l'Ermitage, puisque nous croyions que c'était à l'Ermitage que vous veniez... lui a rendu sa liberté pour qu'il puisse dîner avec nous... Il est six heures et demie... On dîne à six heures à Saint-Leu...
— V'ià P'pa!... — annonça Fanfan qui guettait sur la terrasse — on entend son cheval... C'est sûr lui!...
Les trois autres garçons se précipitèrent aussi au-devant de leur père, et les petites voix s'élevèrent, qui criaient gaiement en même temps :
— L'oncle Bernard est là!...
— Nous l'avons manqué sur la route!...
— Y v'nait d'chez lui !...
— Chez lui, c'est La Tour de Tamerlan!...
— C'est lui qu'a acheté!...
Chalindrey, qui descendait de cheval devant les
écuries, arrivait en courant, gêné par ses garçons qui se précipitaient clans ses jambes, eu l'entourant et en marchant à reculons devant lui pour lui parler, selon la coutume chère aux enfants.
— Ah!... te voilà enfin!... — disait le duc d'Agay qui regardait joyeusement Ghalindrey — Tu ne changes pas, toi!... Ça me fait plaisir, va, de vous revoir tous !...
— J'aurais tant voulu être là pour te recevoir..* mais j'ai été retenu au château...
— Je commençais à être inquiète... — dit Napoléonette — Je craignais qu'il ne fut arrivé quelque chose...
— Non... mais je ne pouvais pas partir, parce qu'il était question de m'envoyer à Neuilly...
— A cette heure-ci?... — lit madame de Ghalindrey étonnée — Et pour y quoi faire, mon Dieu!... '
— Monseigneur était exaspéré... Il voulait avoir une conversation immédiate avec monsieur de Broval...
Agay demanda :
— Qu'est-ce que c'est que monsieur de Broyai?...
— C'est le Secrétaire des Commandements du duc d'Orléans... On est en train d'enserrer Monseigneur dans une vaste toile d'araignée, et il se débat pour en sortir... Mais je te raconterai ça après le dîner...
— Oui... après le dîner... mais ne dites rien à table... — recommanda Napoléonette — parce que Lucas, l'homme nouveau qui est entré hier, va aider au service... Et je crois que c'est madame de Feuchères qui l'a introduit chez nous pour savoir ce qui s'y passe et ce qui s'y dit...
— Ah! bon!... — fit Jean avec indifférence — j'oubliais qu'il y a un domestique nouveau ! ... Qu'est-ce qui vous fait croire que c'est un agent de madame de Feuchères?...
— Le certificat qu'il m'a montré et qui donne une adresse à Senlis, est signé d'un nom illisible, mais il est de l'écriture de l'abbé Briant...
Et comme Bernard regardait interrogativement :
— C'est vrai ! . . . Tu ne sais pas non plus ce que
c'est que Fabbé Brianl?... — expliqua Chalindrey — C'est, en apparence, le profes seur de langues étrangères, le secrétaire et le domestique de madame de Feuchères... En réalité, c'est un louche individu qui ne remplit aucune fonction normale, ni même précise, mais qui est apte aux pires besognes et parfaitement inquiétant...
— Il vit à Saint-Leu?...
— Il vit à Saint-Leu quand on est à Saint-Leu... ou au Palais-Bourbon, ou à Chantilly... enfin là où est madame de Feuchères...
— Ah !• C'est bizarre!... Et qu'est-ce que dit de ça l'abbé Pélier de la Croix?... Car j'espère qu'il est toujours aumônier?...
— Toujours!... Mais il ne dit rien, l'abbé Pélier... rien de plus que nous tous!... On ne voit jamais le Briant... et on ne pense guère à lui...
— Alors il ne mange pas à table ?...
A table?... — Ah! Seigneur!... Mais le Prince
ne sait même pas, je le parierais, qu'il habite au
château... De temps en temps, on l'aperçoit qui
se coule dans un corridor ou qui se glisse dans une
154 LA DAME DE s'-LEU
allée... Une fois, étant à cheval avec moi, Monseigneur Ta aperçu qui filait entre deux haies et il m'a dit : « Qu'est-ce donc que ce prêtre?... Est-ce un ami de l'abbé de la Croix?... » J'ai répondu : (( Non... )) Il a encore demandé : « Vous le connaissez?... Qui est-ce?... » — (( Je crois que c'est le professeur de langues étrangères de la Baronne de Feuchères... » Alors, il a dit : — « Madame de Feuchères apprend des langues étrangères?... Elle ferait bien mieux d'apprendre le français!... »
— Ce qui me semble ressortir de tout ça, c'est que (( Sophie » est, au fond, la maîtresse absolue partout et en tout?...
— La maîtresse absolue, c'est le cas de le dire!... Mais, tout de même, pas absolument en tout... car ce qu'elle va écumer, grâce à toi!...
— A moi?... — fit le duc surpris — pourquoi, à moi?...
— Mais dame!... Parce que cette acquisition de la Tour était son idée fixe... Tant qu'il sera vivant le Prince, quoi qu'elle puisse dire, et faire, et tempêter, ne lui donnera ni château, ni
LA DAME DE S*-LEU i55
terres, ni quoi que ce soit de l'apanage des Gondé..- De l'argent, tant qu'elle en veut...
Napoléonette protesta :
— Non ! . . . pas tant qu'elle en veut ! . . . puisque, précisément, elle a dû chercher ailleurs pour La Tour... Et, à propos de La Tour, vous n'avez pas l'air très étonné que ce soit Bernard qui l'ait acheté?...
Et comme Ghalindrey souriait, elle acheva :
— Vous le saviez, je suis sûre?...
— Non!... Je vous promets que je ne le savais pas... Je m'en doutais un peu...
— Oh!... Et vous ne me l'avez pas dit!... Et vous voyiez à quel point j'étais inquiète de penser que nous pouvions avoir, à la Tour de Tamerlan, ou madame de Feuchères, ou quelqu'un de sa bande?...
— C'est justement parce que je n'étais sûr de rien, que je ne voulais pas, si je me trompais^ vous donner une fausse joie...
— Maintenant que l'espion supposé de « Sophie » n'est plus là... — demanda le duc en sor-
tant de table — mettez-moi bien au courant des choses... parce que je veux présenter mes hommages au Prince, et que, dès demain, je lui demanderai une audience pour...
— Une audience!... Pourquoi faire?... — dit Napoléonette étonnée — On ne demande pas d'audience à Monseigneur. . . sauf les solliciteurs. . . On va au château, on fait prévenir le général Lambot...
— Le général Lambot?...
— Qui remplace monsieur de Saint- Jacques...
— C'est juste!... Pardon!... Je ne suis pas encore fait au général Lambot...
— Et, tel que je vous connais, vous ne vous y ferez jamais...
— Ah! Bon!... Il est antipathique, si je vous comprends bien?...
La jeune femme dit en riant :
— Il est... entre les deux...
— Bien... Maintenant que me voilà renseigné, c'est entendu, j'irai à Saint-Leu et je demanderai le général Lambot...
— Ou monsieur de Ghoulot, ou monsieur de
Surval, ou qui vous voudrez, et vous verrez ensuite Monseigneur... s'il est à pied pour l'instant...
— Il monte toujours autant à cheval?...
— Toujours!... sept, ou huit, ou même neuf heures... et trois ou quatre chevaux par jour...
— Quel âge a-t-il?...
— Soixante et onze... ou soixante-douze ans...
— C'est magnifique!...
— Lui aussi, il est magnifique !... — dit Napoléonette — ses jambes le font toujours souffrir et même parfois boiter, mais il reste mince et droit comme un jonc...
— Et le moral?...
— Tout pareil... C'est pas un aigle, vous savez bien... et il est, relativement, sans volonté... Mais il cause agréablement, et il passe à lire, à prendre des notes, à travailler, en somme, tout le temps qu'il ne passe pas à chasser... Et puis, il est charitable, et bon, et humain!... On prétend qu'il ne vit qu'avec les morts... Il s'occupe joliment des vivants, toujours!...
Chalindrey dit :
— On veut le forcer à s'en occuper encore davantage!... La vie qu'on lui fait mener dans ce moment-ci... C'est à n'y pas croire!... On a recommencé la tentative de « L Arist arque »... et ça le met hors de lui...
— Qu'est-ce que c'est que la tentative de (( UAristarque »?...
— (( UAristarque »... — expliqua Ghalindrey — est un journal assez peu connu...
— Je sais ce que c'est que le journal... mais dis-moi ce qu'il a fait?...
— Alors tu n'es au courant de rien?...
— De rien du tout!...
— Eh bien, il y a un an à peu près, « V Arisiarque » a publié un article qui racontait, en paraissant citer un texte, que Monseigneur le Duc de Bourbon avait l'intention de laisser sa fortune et le titre de prince de Gondé au duc de Nemours... le second fils du Duc d'Orléans...
— Une bonne idée !... — dit le duc en riant.
— N'est-ce pas?... Naturellement, personne n'avait parlé au Prince de cet article, attendu que nous savions tous dans quel état ça le mettrait...
Mais cette ignorance ne faisait pas le compte des Orléans... Alors, deux jours après...
— Il vaudrait bien mieux... — proposa Napoléonette — montrer à Bernard les articles, les lettres, tout...
— C'est juste... — fît Jean qui se leva — je vais chercher les pièces... puisque, aussi bien, l'affaire qui renaît aujourd'hui est celle d'il y a deux ans...
— Gomment les avez- vous, les pièces?... — demanda le duc.
Madame de Ghalindrey expliqua :
— L'article, tout le monde a pu l'avoir... Quant aux lettres, Monseigneur en a fait remettre une copie aux gens de sa Maison, afin, a-t-il dit, qu'aucune équivoque ne puisse naître, après sa mort, à ce sujet...
— Voici d'abord — dit Ghalindrey qui rentrait '— le premier article de U Arùtarque . . , 11 est du douze novembre dix-huit-cent- vingt-sept :
(( Un journal assure que S. A. R. M. le Duc de
f» Bourbon a fait des dispositions d'après lesquelles » Monsieur le Duc de Nemours, second fils de
)) M. le Bue d Orléans, est institué son héritier, )) à condition de prendre le titre de prince de )) Condé.., )) — Gomme je te le disais tout à l'heure, Monseigneur ignorait totalement l'article... mais monsieur de Gatigny, qui était encore à ce moment-là intendant général, reçut de monsieur de Broval, secrétaire des commandements du Duc d'Orléans, la lettre que voici :
(( Monsieur le duc d Orléans a lu, dans plu- )) sieurs journaux, publiés hier et ce matin, un ar- )) ticle portant que Monseigneur le Bue de Bour- )) bon a fait des dispositions d'après lesquelles » M. le Bue de Nemours est institué héritier de Son » Altesse Royale, à condition de prendre le titre )) de prince de Condé. Bans une occasion à "peu )) prés semblable, feus l'honneur de vous voir, » Monsieur, et vous voulûtes bien vous charger )) d'assurer Monsieur le Bue de Bourbon que Leurs » Altesses Royales... »
— Gomment... — interrompit brusquement Bernard — les Egalité sont Altesses Royales, à cette heure?...
— Mais oui!... Tu ne le savais pas?... C'est Madame qui a obtenu ça du Roi...
— Madame adore la duchesse d'Orléans, qui est sa propre tante... — expliqua Napoléonette — alors, naturellement...
— Ah! non!... — protesta le Duc avec énergie — pas naturellement !... Non! cent fois non!... Altesse Royale le fils d'Egalité, Egalité lui-même jusqu'au bout des ongles !... Ah ! bien ! Elle a perdu là une belle occasion de se tenir tranquille. Madame la Duchesse de Berry !...
— Tu ne t'es pas aperçu à la lecture de l'article que Monseigneur a reçu, lui aussi, le titre d'Altesse Royale?... — dit Ghalindrey qui riait de l'indignation de son cousin — Ça gênait moins le Roi de le donner au Duc d'Orléans en même temps qu'à lui...
— Parbleu!... ça lui va comme un gant, à Monseigneur!...
— Dieu me garde de dire le contraire!... — affirma Ghalindrey qui reprit sa lecture :
(( ... que Leurs Altesses Royales et les personnes » qui leur sont attachées étaient entièrement étran-
)) gères à ces bruits, ainsi qiià la publication de )) tels articles dans les gazettes. Je viens vous faire )) la même prière de la part de Leurs Altesses )) Royales, à présent quils se renouvellent. (Elles )) ne dissimulent pas le grand avantage dont se- » raient, pour un de leurs enfants et sa postérité, )) les dispositions que V on suppose ainsi, et, pour )) un prince descendant de nos Rois qui y serait )) appelé, quel honneur que celui d héritier du nom )) de Condé, si cher à la France et si brillant de » gloire!) »
Napoléonette riait. Ghalinclrey surpris interrorapit sa lecture, alors elle expliqua :
— Continuez!... C'est la tête que fait Bernard en écoutant ça qui me fait rire... Le macaroni du Secrétaire des Commandements de Leurs Altesses Royales l'ahurit...
— Il est évident que, si on comprend très bien l'idée de derrière la tête, elle est exprimée d'une façon plutôt...
Le duc cherchait un mot, Napoléonette le lui envoya :
— Oléagineuse !...
— Voyons!... — implora Jean — laissez-moi Unir?...
— D'autant plus que ça m'intéresse bigrement!... — affirma le duc d'Agay.
— Où en étions-nous ?... Ah !... voilà!... «... si )) brillant de gloire!) Mais les sentiments de Leurs )) Altesses Royales pour F auguste parent à qui )) Elles sont tendrement et vivement attachées )) leur ont fait vivement regretter qu'on ait publié )) de semblables articles dans les journaux. Voilà, )) Monsieur, ce que je suis chargé de vous expri- )) iner, en vous priant de V élever à la connaissance )) de S. A, R. Monseigneur le Duc de Rourbon. » — Quand monsieur de Gatigny reçut cette lettre, qui lui était adressée au Palais-Bourbon, le Prince était à Chantilly, où il y avait grande chasse le seize novembre... Monsieur de Gatigny lui envoya ce que Napoléonette appelle : le macaroni du Secrétaire des Commandements, et il accompagna l'envoi d'une lettre dont Monseigneur a tenu à laisser aussi la copie... Ce bon Gatigny, qui avait en horreur les Orléans qu'il avait coutume d'appeler : (( les Egalité de
Neuilly »... et qui n'avait pas, lui, à insinuer des choses scabreuses, résumait nettement la situation en quelques lignes, sans avoir besoin d'envelopper sa pensée d'un macaroni protecteur :
(( fai r honneur de remettre ci- jointe à Votre )) Altesse Royale une lettre que f ai reçue hier soir, )) et dont on me prie de mettre le contenu sous ses )) yeux. Je m'acquitte de ce devoir. Mo?îseigneur )) jugera sans peine l'esprit de cette lettre. J'ai mis )> entre parenthèses quelques phrases de cette lettre )) qui peuvent paraître une espèce de contradiction )) avec le commencement. Je me borne à en accu- )) ser réception. » — Et voilà!... Tu en sais maintenant autant que nous... En recevant les lettres de Gatigny et de monsieur de Broval, Monseigneur entra dans une colère épouvantable...
— Ah! le fait est... — dit Napoléonette — que nous ne l'avions jamais vu comme ça !... Ce pauvre monsieur de Ghoulot qui l'adore était aux cent coups!... Je vois encore le Prince, debout au haut de l'escalier de Chantilly... 11 criait: « — On ne chassera pas demain, Ghoulot!... Vous » m'entendez ! ... Ils veulent me faire mourir ! . . . »
LA DAME DE s'^-LEU 165
Et puis il reprenait, en redressant son grand corps sec... « Le titre de Prince de Gondé !... ce titre que je n'ai pas osé porter après mon père et le géant qui l'avait précédé, parce que je ne m'en trouvais pas digne!... Prince de Gondé, le petit-fils de l'Egalité qui a voté la mort du Roi!... le fils de l'Egalité qui a désigné à Versailles, aux hordes révolutionnaires, l'appartement où se cachait la Reine!... Prince de Gondé, le descendant de ces monstres!... Je vais leur répondre moi-même!... Ghoulot!... dans un quart d'heure, vous allez partir pour Neuilly... » Et ce pauvre monsieur de Ghoulot, qui se précipitait déjà pour décommander la chasse et les invités, remontait navré en grognant : (( Naturellement, je ne peux pas me permettre de rien dire à ce sujet... mais si j'étais à la place de Votre Altesse Royale, moi, je ferais le mort... Je n'aurais pas l'air de savoir que ces gens-là m'ont fait tâter... ni même qu'ils existent... » Vous rappelez-vous tout ça, Jean?...
Chalindrey affirma en riant :
— Ah ! oui, je me le rappelle I... Monseigneur
166 LA DAxME DE S*-LEU
s'énervait contre Ghoulot, ce qui ne lui arriveguère, et il criait: « Vous êtes bon, vous!... Ne pas savoir qu'ils existent!... Certes, je ne demanderais pas mieux, mais comment voulezvous... maintenant qu'on m'a forcé à être parrain d'un de leurs enfants?... »
— (( On »... c'est madame de Feuchères... — dit Napoléonette — Elle a toujours été au mieux avec le Duc d'Orléans... Dès le premier jour ils se sont compris...
— Et entendus?...
— Vous l'avez dit... Elle a, pour ainsi dire, forcé Monseigneur, en lui représentant que c'était un grand acte de diplomatie, à être le parrain du petit Duc d'Aumale... *
— Quel âge a-t-il, le petit Duc?...
— Sept ans à peu près... On le dit très intelligent et joli... Du reste, tous les petits Egalité sont beaux... ce qui est bizarre avec des parents aussi vilains...
— La Duchesse n'est pas très laide... — dit Ghalindrey bienveillant.
Napoléonette protesta :
— Ah ! mais que si, qu'elle l'est, par exemple!... Très distinguée si vous voulez, oui... et excellente, à ce qu'on dit...
— D'ailleurs, ça ne doit plus être un bouton de rose... — observa Agay — Quel âge a-t-il, lui?...
— Le Duc d'Orléans?... cinquante et quelques années, je pense... Mais il est bouffi... il a l'air d'être bourré avec du son...
Bernard demanda :
— Vous venez de me raconter l'histoire d'il y a deux ans, de me montrer des lettres, et cœtera... Mais ça ne me dit pas ce qui est arrivé ces joursci?...
— Eh bien, ces jours-ci, la même chose a recommencé... Le cancan... comme dit monsieur de Surval, qui est hors de lui presque autant que Choulot et que Monseigneur... a été mis en circulation de nouveau, mais cette fois dans Le Constitutionnel, qui est énormément lu et dont le directeur réel, sinon apparent, est Adolphe Thiers...
— Ah! Viennois, va!... Tu ne sais plus rien ! ... Le petit Thiers est un Marseillais remuant, intrigant, instruit et très intelligent qui est, pour l'instant, le meilleur des journalistes politiques, le grand homme du Constitutionnel.,, bien qu'il soit haut comme une botte... et l'homme-lige du Duc d'Orléans... L'annonce, dans le journal que Thiers gouverne absolument à sa guise, de l'adoption du Duc d'Aumale... car, cette fois, ce n'est plus du Duc de Nemours qu'il est question... prend des proportions considérables au point de vue de la publicité... Monseigneur, quoi qu'on s'entête à le représenter comme formellement ignare et rétrograde, lit des journaux de toutes les couleurs... Il a luimême trouvé l'article dans Le Constitutionnel, qu'un domestique, ou même l'un de nous, avait laissé traîner à Saint-Leu... Hier soir il m'a envoyé chercher Ghoulot... et à eux deux ils se sont excités... Ghoulot insiste de toutes ses forces pour que Monseigneur proteste. Madame de Feuchères se met en travers avec violence... cette violence extraordinairement calme, si on peut
ainsi dire, qui est le fond de son caractère... Elle déploie des trésors de ruse, d'habileté... et de méchanceté aussi, car elle affole totalement le Prince qui ne brille, lui, ni par l'énergie, ni par l'habileté... Ghoulot s'est lancé de tout son cœur dans la mêlée, mais il lui faut lutter, non seulement contre madame de Feuchères, mais contre tout le peloton que compose sa famille aussi nombreuse qu'intéressante...
— Ah!... ils sont toujours là, les Georges, les James, les Mathilde, etc.. ?...
— Ben, vous en avez une mémoire!... — fit Napoléonette étonnée — Oui... ils sont toujours là!... Seulement James s'appelle aujourd'hui le Baron de Flassans... C'est le nom d'une petite terre de Provence qui appartenait à Monseigneur...
— Mais tous ces gens-là n'ont pas d'influence sur le Prince?...
— Que sil... Dans tous les cas, ils en ont sur le général Lambot...
— Et quelle est l'influence du général Lambot?...
— Ça, je l'ignore !... Le Prince ne l'aime pas beaucoup... Il souffre de son manque d'éducation, de ses façons d'être avec lui et même avec nous... et s'il savait combien ça nous est égal, le pauvre Prince, il ne se ferait pas de mauvais sang pour ça!... Ce qui est certain, c'est que le général Lambot ne lui inspire pas confiance...
— En qui a-t-il vraiment confiance?...
— Vraiment de vraiment?... En Ghoulot... et peut-être aussi un peu en moi... Seulement, il ne faut pas ici entendre confiance comme tu l'entends probablement ?... Au sens strict du mot, monsieur de La Villegonthier lui inspire une absolue confiance, naturellement!... et Préjean, et Belzunce, et tous!... Mais Ghoulot, c'est un ami!... S'il avait une décision importante à prendre, une mission à confier, un conseil à demander, c'est à Ghoulot qu'il aurait certainement recours...
— Tiens!... — fit Napoléonette qui écoutait depuis un instant — on entend un cheval dans l'avenue... On vient de Saint-Leu chercher Jean, je parie?...
— Je vais voir ce que c'est ! . . . — dit Ghalindrey qui sortit du salon.
Il rentra peu après.
— C'est tout bonnement une lettre de Ghoulot qui me prie d'aller demain porter un mot du Prince à Madame... Il lui demande de venir le voir parce qu'il n'est pas en état d'aller à Paris et qu'il veut lui parler de quelque chose de très urgent... Ghoulot est ravi... et moi aussi... parce que nous devinons de quoi il retourne...
Napoléonette cria gaiement :
— Moi aussi, je le devine!... Il va tout léguer au Duc de Bordeaux comme il en a toujours eu l'intention!... G'est les tripotages en dessous des Orléans qui l'auront décidé... et il était grand temps !... Gar il a beau être encore solide et bien conservé, il n'est tout de même pas jeune, le pauv' bonhomme!...
— Ah!... — demanda Bernard — il a annoncé l'intention de laisser sa fortune au Duc de Bordeaux?...
— Oui... toujours !... Et je comprends ça!... Gar il est délicieux le petit Duc!... Et Madame
donc!... Je l'adore, moi, Madame!... Je me ficherais au feu pour elle avec plaisir!...
— J'oubliais, Bernard, — s'écria Chalindrey — de te faire une commission dont je suis chargé... Monseigneur... qui sait que tu es à la maison, puisque je lui ai demandé la permission de dîner avec toi ce soir... te prie de venir déjeuner demain à Saint-Leu... Et à vous, Nap, il vous fait dire qu'on ne vous voit plus au château, et que vous lui manquez beaucoup...
— Ça m'attriste, de voir ce pauvre homme à la merci de madame de Feuchères!... Il a l'air d'un chien battu!... Ah! mais positivement!... Enfin, c'est tout de même gentil à lui de penser à nous inviter au milieu de tous ces arias... Alors, nous allons demain déjeuner à Saint-Leu, pas, Jean?...
— Vous irez avec Bernard... Moi, je ne sais pas quand je rentrerai de Paris-, puisqu'il faut que je voie Madame et que je rapporte sa réponse à Monseigneur...
Pâle, fatigué, le visage ravagé par des heures de colère et de veille, mais avec, toujours, sa haute mine et sa bonne grâce accoutumées, le Duc de Bourbon quitta la cheminée où il 3'adossait, et, appuyé sur sa canne, s'en vint en souriant au-devant de Napoléonette qui entrait avec le duc d'Agay.
Tandis que la jeune femme s'avançait dans l'enfilade des salons, madame de Feuchères l'avait aperçue, sans voir toutefois Bernard qui marchait derrière elle. Assise près d'une fenêtre, dans la vaste bergère qu'elle affectionnait, la Baronne
tourna vivement la tête et sembla s'absorber
dans la contemplation du parc. Elle savait que, si ses yeux rencontraient ceux de madame de Chalindrey, Napoléonette lui ferait, de loin, la plongeante révérence où se révélait toute sa gamine ironie, alors qu'en n'ayant pas l'air de l'apercevoir, elle l'obligeait à lui venir faire le salut spécial auquel elle avait droit.
Deux saluts parfaitement corrects — mais que l'Anglaise devinait narquois — l'un à l'arrivée, l'autre au départ, constituaient les seules relations des deux femmes. Avec un paisible entêtement Napoléonette — depuis sept ans — maintenait ainsi la situation.
Quand son mari avait été attaché à la maison du Prince, elle était arrivée au Palais-Bourbon sans prévention ni parti pris. Elle savait la place réelle qu'y tenait madame de Feuchères, et jugeait qu'elle n'avait nullement à s'en préoccuper. C'est sans arrière-pensée qu'elle était venue à elle comme aux autres femmes de la Maison.
Mais, tout de suite, la Baronne lui avait violemment déplu. Ses mauvaises façons; sa vulgarité; son effroyable accent; ses manœuvres louches;
son besoin d'intriguer quand même, sans raison et mal à propos, et surtout sa froide méchanceté pour le vieux Prince et pour M. de Feuchères, qui était infiniment sympathique à elle et à Ghalindrey, écœuraient Napoléonette. Elle avait pris l'Anglaise en grippe, et comme elle était incapable de dissimulation, elle ne s'en cachait pas. C'est elle qui la première l'avait appelée : « Sophie », <( Soif d'égards », ou encore « The Mint » (La Monnaie), parce que, disait-elle, c'était chez madame de Feuchères que l'argent du prince s'amassait ou se fondait.
Et, très vite, elle avait — pour éviter le conflit qu'elle devinait imminent sans cette précaution — pris le parti d'ignorer la Baronne. Jamais elle ne lui parlait, se bornant à répondre, quand madame de Feuchères lui adressait une question directe. Mais bientôt elle cessa de lui en adresser. La lourde Anglaise du peuple n'osait pas provoquer la blagueuse petite Française de race, dont elle redoutait inconsciemment, sans toutefois les comprendre, les boutades et les explosions de gaieté.
Pendant que la Baronne attendait — en faisant un signe aimable à l'abbé Briant qui se promenait autour du château — le salut obligatoire de Napoléonette, le Duc de Bourbon faisait à Bernard d'Agay le plus chaleureux accueil.
— J'ai grand plaisir à vous retrouver, mon cher Duc... — disait le vieux Prince avec cette amabilité qui chez lui était naturelle et sincère — et j'espère bien que nous vous verrons souvent à Saint-Leu?...
Puis, se tournant vers Napoléonette :
— Vous ne m'en voulez pas trop, Madame de Ghalindrey, de faire faire toujours à votre mari des courses longues et fatigantes?...
— Aller à cheval à Paris n'est pas bien fatigant, Monseigneur!...
— Aller, non!... Mais aller et revenir?... D'ailleurs, j'ai recommandé à Ghalindrey de revenir par la poste si on le fait attendre, afin de n'avoir pas à se presser...
Et, s'adressant au comte de Choulot qui causait dans un groupe à l'extrémité du salon, il demanda :
— N'est-ce pas, Ghoulot!... Vous avez bien dit à Glialindrey de prendre la poste pour revenir, si on le faisait attendre aux Tuileries?...
— Aux Tuileries!... — fit madame de Feuchères qui se dressa brusquement, surprise et inquiète — pourquoi monsieur de Chalindrey est-il allé aux Tuileries?...
— Parce que je lui en ai donné l'ordre, Madame!... — répondit le Prince d'un ton sec.
Le sans-gêne avec lequel l'Anglaise s'immisçait ouvertement dans ses affaires, gênait toujours le vieux Prince. Mais cette fois, à cause de la présence du duc d'Agay, elle le vexait et l'humiliait profondément. Et comme il devinait ce qui provoquait l'agitation de la Baronne, il voulut pour se venger augmenter cette agitation.
— Chalindrey est allé porter à Madame une lettre, pour la prier de venir à Saint-Leu au plus tôt!... Oh! je sais que ce que je demande est absolument contraire à l'étiquette, mais la Duchesse de Berry... qui a autant de bonté que d'esprit... excusera, j'en suis sûr, la demande du vieux parent qui fait appel à son énergie, et qui ne
pouvant aller jusqu'à elle, est forcé de la prier de venir jusqu'à lui!...
— Aoh! — fit la Baronne d'une voix qui siffla aigrement — Aôhl... Monseigneur est libre!...
— Je l'espère!... — murmura le vieux Prince qui avait rougi.
— Pas contente, « Soif d'Egards »!... — murmura tout bas Napoléonette.
Bernard, qui avait envie de rire, s'avança et dit, en s'inclinant profondément devant madame de Feuchères :
— J'ai l'honneur. Madame, de vous présenter mes respectueux hommages...
La Baronne n'avait pas aperçu encore le duc d'Agay. Elle demeura stupéfaite, entre-bâillant la bouche et clignant des yeux :
— Aôh! ... Je ne vious savais pas en France !... Je souis très contente que mous voâlà de retiour chez nious! ... — dit-elle enfm, cherchant à dissimuler l'impression très vive qu'elle ressentait.
(( Chez nous?... La France c'est chez elle, à cette heure!... Ben, elle a un toupet!... — pensait Napoléonette — C'est égal!... elle est impres-
sîonnée!... Ça crève les yeux!... Mais de quelle façon Test-elle?... Est-ce de la peine ou du contentement qu'elle a de voir Bernard?... »
Et le duc d'Agay se disait, tout en paraissant baiser avec ferveur la main grasse et constellée de pierreries, que lui avait tendue madame de Feuchères :
(( Nom d'un p'tit bonhomme!... ce qu'elle est devenue énorme!... Ça n'est plus guère une jolie femme, à présent!... C'est surtout une grosse dame ! . . . Ah ! le pauv' Prince ! . . . comme dit Napoléonette!...
— Je pense que vious allez nions rester un peu?... — demandait la Baronne, qui entraînait Bernard vers une causeuse où elle s'asseyait d'abord — il est impossible que vious nious quittiez aussi vite et aussi briousquement qu'il y a?... au fait... Combien y a-t-il de temps que vious êtes parti?...
— Cinq ans...
— Adh /... déj à cinq ans ! ... Je croâs vious revoar ici... à cette même place... dans cette même décor...
— Non !... — corrigea Bernard — c'est la première fois que je viens à Saint-Leu... Il y a cinq ans, lorsque Monseigneur a daigné me recevoir, c'était à Chantilly I...
— Oui... c'est djiouste! .,, je vioulais dire que il me semble que c'était hier!...
— Ça prouve ! . . . — dit le Duc en riant — que le temps ne vous a pas paru long!...
La petite lueur qu'il connaissait bien, fila, discrète et rapide, mais infiniment douce cette fois, entre les cils de la Baronne, et elle murmura :
— Aôh! si!... très long!... J'ai pensé à vious biauquioup au contraire ! . . .
« Elle a gagné du poids, mais elle n'a pas perdu l'accent !... » — pensait Agay qui la regardait surpris de son changement.
Sophie Daw^es, née dans l'île de Wight vers 1795, fille d'un pêcheur ivrogne et élevée par charité, n'avait en 1829 que trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais elle était très fanée déjà.
Où le prince l'avait-il ramassée jadis?... Nul ne le savait. Le Duc de Berry l'avait aperçu à
Londres plusieurs fois en 1814 avec une créature éclatante qui était évidemment Sophie Dawes. C'était à cause d'elle que, rentré en 1815 en France — en même temps que son père le Prince de Gondé — le Duc de Bourbon ne s'était pas fixé à Chantilly auprès de ce père que, pourtant, il adorait. Jamais le vieux Condé n'eût admis que son fils menât sous ses yeux une vie qu'il jugeait scandaleuse, et, plutôt que de quitter Sophie Dawes, le Prince — s'expatriant pour la troisième fois — était retourné à Londres où il avait vécu jusqu'à la mort du Prince de Condé. Entre temps, il avait — disait-on — fait débuter sa maîtresse à Covent-Garden, où elle avait reçu un fâcheux accueil. Rentré définitivement en France en 1818, il avait installé miss Dawes, 9, rue des Capucines, où elle vivait avec une femme de louche apparence que l'on disait être sa mère et qui s'appelait madame Glarck.
C'est à ce moment que M. de Feuchères l'avait connue, parce qu'il logeait dans la même maison qu'elle.
De son origine misérable et de ses débuts fan-
geux, la baronne de Feuchères gardait une vulgarité extrême. Mais, dans sa jeunesse, la couleur dorée de sa superbe chevelure, sa peau éblouissante et son incomparable éclat, faisaient de Sophie Dawes une créature vraiment séduisante.
Quand il l'avait vue cinq ans plus tôt, Agay se rappelait combien l'étrange beauté de la jeune femme l'avait frappé. Mais aujourd'hui, il considérait d'un œil froid les agaceries qu'elle semblait vouloir lui faire et il se disait consterné :
« Boutard a raison... c'est un tas!... »
— Pourquoi donc... — demanda tout à coup le Duc de Bourbon, qui regardait sa montre — ne nous fait-on pas déjeuner?...
Madame de Feuchères répondit d'un ton bref :
— Pairce qu'on attend monsieur de Taillerand... qui n'est pas encore arrivé...
— Le Prince de Talleyrand vient chez le Duc de Bourbon?... — demanda Bernard à Napoléonette — Mais non, voyons, ça n'est pas possible?...
— Si!... ça l'est!...
— Oh!... Vous souvenez-vous qu'un jour vous nous avez dit comme ça, en Tair, pour blaguer, à propos de je ne sais quel hôte bizarre de Chantilly : (( Monseigneur reçoit qui plaît à madame de Feuchères... Vous verrez qu'elle finira par lui amener monsieur de Talleyrand... »
— C'est vrai ! ... je me souviens que j'ai dit ça ! . .. Mais je me souviens aussi que, pas un instant, je ne croyais vraiment que ce fût possible...
— Monseigneur qui était en exil, et qui est demeuré hors de France plus longtemps que tous les autres princes, a-t-il connu les dessous politiques, croyez-vous?... Sait-il seulement que c'est monsieur de Talleyrand qui a ordonné la mort du duc d'Enghien?...
— Il n'ignore rien!... Plusieurs fois, il a parlé à monsieur de Ghoulot de l'insistance de madame de Feuchères et il lui a dit : « Elle veut me forcer à recevoir l'assassin de mon fils! » Oh!... il a résisté longtemps, le pauv' bonhomme!... Mais sa volonté, qui n'a jamais été redoutable, s'émousse avec les années... sans parler de « Sophie » qui s'applique tant qu'elle
peut à le déprimer... Rien d'étonnant, d'ailleurs, à ce que monsieur de Talleyrand déjeune aujourd'hui... Il vient à la rescousse pour l'affaire du testament... Naturellement, il est l'homme du Duc d'Orléans...
— Ça doit être plutôt le Duc d'Orléans qui est son homme?...
— Évidemment... Enfin, ils s'entendent comme larrons en foire, c'est le cas de le dire !...
Le Prince de Talleyrand entrait en boitillant. Il était suivi d'un homme auquel, à première vue, il était difficile de donner un âge précis. Encore alerte et découplé, le compagnon de M. de Talleyrand avait un visage raviné d'étranges stigmates. Très distingué de type et d'allure, il évoquait pourtant une vision de bassesse et de laideur.
— Ah!... justement!... — fit Napoléonette dont l'aimable frimousse se durcit soudain — v'ià Banban et son laquais!...
— Vitrolles !... — murmura Bernard étonné — Tiens!... je croyais qu'on s'en était débarrassé en l'envoyant comme ambassadeur en Toscane?...
— Oui... mais la Toscane s'en est débarrassée
à son tour, en nous le rendant... Et il a retrouvé son premier complice, ou, du moins, le plus considérable de ses complices... Depuis six mois, ils ont recommencé à travailler ensemble...
— Alors le Roi n'a qu'à se bien tenir!... Car s'il a toujours le cerveau de Monsieur, il n'est pas de taille, le pauvre homme !...
— Non!... La preuve, c'est qu'ils viennent de lui faire nommer le Prince de Polignac aux Affaires étrangères, en attendant mieux...
— Ah ! . . . Ça ne va pas ! . . .
— Ça n'est fait que depuis huit jours... Alors il ne peut y avoir encore beaucoup de dégâts, mais on croit généralement que ça va venir...
— Et Vitrolles, qu'est-ce qu'il est, pour l'instant?...
— Je crois qu'il est toujours ministre d'Etat?... je n'en suis pas sûre, toutefois!... Le Roi l'avait fait rayer en dix-huit cent dix-huit, mais à l'avènement de Monsieur, il a été réintégré... Je ne pense pas qu'il y ait rien de changé... Tout ce que je sais, c'est qu'il est question de lui donner la Pairie au mois de janvier...
— La Pairie?... à Vitrolles?... — fît Agay stupéfait.
— Oui... parfaitement!... ça vous étonne?... Napoléonette s'arrêta court pour demander, l'air
inquiet :
— Dites-donc?... Vous le connaissez, vous, Banban?...
— Je l'ai rencontré chez le prince de Metteriiich...
— Ah!... bon, il vient vous parler... Je vous lâche, moi!...
Elle pirouetta vivement, à l'instant où M. de Talleyrand s'avançait, la main tendue, en disant avec son joli sourire :
— Quelle surprise de vous rencontrer ici, mon cher Duc!...
Napoléonette haïssait d'une haine sauvage le Prince de Talleyrand. Certes, elle admirait son intelligence et surtout son esprit. Mais ni la grâce, ni l'élégance qui se dégageaient, malgré son infirmité, de sa fine personne si étonnamment « racée », ni les services rendus au Congrès par le merveilleux diplomate, ne pouvaient faire
oublier à la filleule de Napoléon le caractère du prêtre renégat qui avait sali ce qu'elle plaçait audessus de tout : la Religion et l'Empereur.
Elle savait bien que l'abominable mort du Duc d'Enghien avait laissé, sur le nom de Napoléon, une tache ineffaçable. Elle-même trouvait que cette arrestation illégale — faite à l'heure où le premier consul tout-puissant n'avait plus le droit de sortir de la légalité pour affirmer son pouvoir — et cette exécution sans jugement régulier, étaient des lâchetés atroces.
Et son père, et La Bédoyère, et Drouot, et tous ceux qu'elle aimait et que, toute petite, elle entendait causer autour d'elle, en avaient jugé, ainsi.
Cet assassinat d'un prince jeune, intelligent et merveilleusement brave, le seul qui fût sympathique et populaire parmi les Bourbons, avait consterné les soldats de Napoléon.
Mais Napoléonette savait bien aussi que le Prince de Talleyrand et Fouché avaient seuls intérêt à cette^mort. Le Duc d'Enghien troublait leur quiétude. 11 leur causait parfois de l'embar-
ras et un tas de petits tracas. Il fallait surveiller la frontière; s'inquiéter des faits et gestes de ce prince qui avait « du sang » comme grand-père, et qui, comme lui, ne consentait pas à abandonner sans lutte une partie qu'il ne considérait pas comme tout à fait perdue encore. Alors, le policier et le diplomate avaient marché la main dans la main.
Et, celui des deux complices qui avait forcé la volonté de l'Emper eur était là, derrière son dos, sautillant sur sa canne et faisant des grâces au duc d'Agay. Dame!... Bernard était le plus intéressant des Impérialistes militants. Il était puissamment riche, jeune, vivant, entreprenant, et faisait bon marché de sa peau!... Et, après tout on ne savait pas ce qui pouvait arriver? Assassiner le Duc de Reichstadt dans l'empire et, pour ainsi dire, dans la manche de son grand-père, c'était bien compliqué?... Et le petit Duc ne se déciderait peut-être pas à mourir tout seul?... Alors, quoi?...
Un frôlement et un considérable froufrou de soie tirèrent la jeune femme de sa rêveuse colère .
Madame de Feuchères passait, projetant autour d'elle sa majestueuse lourdeur, tandis qu'elle disait, de cette voix nasillarde qui irritait les nerfs les moins chatouilleux :
— Aôh!.., pouisque vious ne m'offrez pas le bras, c'est moa qui viens vious chercher!...
Elle se pencha vers le vieux diplomate et, sans voir madame de Ghalindrey qui disparaissait dans la profondeur de la fenêtre, elle lui dit très bas et très vite :
— L'affaire va mail.,. Il a envoyé tchercher la diouchesse de Berry...
Le fin visage de M. de Talleyrand demeura impassible. Seul, un imperceptible clignement de sa paupière prouva qu'il avait entendu.
— Je vious avais préveniou... — reprit la Baronne en élevant inconsciemment la voix — • qu'il ne fallait pas lever ce lièvre du nom de Gondé... C'est cela qui a gâté tiout!,.. Je me souis touyée à vious dire de ne pas en parler...
M. de Talleyrand toisa, avec un distant mépris,
la complice indigne de lui que le hasard lui
imposait, et répondit d'une voix sans timbre, mais coupante comme une lame :
— Il ne faudrait pas, autant que possible, en parler aussi haut, ni surtout quand...
Il s'arrêta regardant autour de lui, soupçonneux.
— Surtout quand quôa?,,. — demanda l'Anglaise qui entraînait brusquement le vieillard vers îa salle à manger, où étaient entrés déjà tous les convives.
M. de Talleyrand qui la suivait, cahin-caha, daigna expliquer :
— Quand vous êtes, comme tout à l'heure, à eôté d'une ennemie...
Et comme la Baronne faisait un mouvement :
— Oh!... ennemie est peut-être un bien grand mot!... Disons plus simplement une femme...
— Gomment une femme?... Nous étions à côté d'une femme?... — demanda l'Anglaise surprise, tandis qu'elle continuait à traîner à travers les salons, entre deux haies de valets de pied, son compagnon claudiquant.
— Oui... et d'une femme qui n'est à coup sûr pas des nôtres...
— Mais qui?...
— Je ne vous dirai pas son nom... que j'ai oublié... Mais je l'ai très bien reconnue, pour l'avoir vue jadis aux Tuileries qu'elle habitait avec sa famille... C'était une petite fille très riche, disait-on, et filleule de l'Empereur... Et tenez!... un détail dont je me souviens fort bien, c'est que monsieur de Chateaubriand ne pouvait pas la souffrir...
Madame de Feuchères se retourna pour voir qui venait derrière elle, mais, à son tour, le prince de Talleyrand l'entraîna, en disant :
— Non î . . . inutile ! . . . H y a beau temps qu'elle a filé devant nous!...
Presque tous les invités étaient assis, quand M. de Talleyrand et madame de Feuchères entrèrent dans la salle à manger. Et le Duc de Bourbon, mécontent, demanda, non sans ironie :
— Quel était donc le si intéressant conciliabule qui nous privait de votre compagnie?...
— Aôhf... — répondit « Sophie », troublée en dépit de son bel aplomb — je serais bien en peine de répéter ce que me disait monsieur de Taillerandl... Mais c'est un si grand tcharmeur que, quand il parle, on n QxûQnà plions rien d'autre que loui dans le monde!...
Elle était très rouge. Le Duc de Bourbon qui, décidément, n'était pas en veine d'amabilité en fit la remarque. Madame de Feuchères répliqua aigrement :
— Il fait une tchaileur à miourir dans cette salle!...
— Combien avons-nous de degrés, Bonnie?... —- demanda le Prince.
Le chevalier Bonnie, chirurgien du Duc de Bourbon, regarda un minuscule thermomètre piqué au revers de son habit et répondit :
— Dix-huit degrés. Monseigneur!...
Le Prince s'inclina vers madame de Feuchères :
— Il me semble... — dit-il — que dix^^huit degrés, c'est, pour la saison, une température plutôt fraîche?...
— « Soif d'égards » est vexée!... — dit joyeu-
sèment Napoléonette à Bernard d'Agay que, avec la complicité du baron de Surval qui s'occupait des places, elle s'était octroyé pour voisin — Elle est vexée comme un dindon!...
Comme la Baronne ne répondait pas, le Duc de Bourbon promena autour de la table un regard circulaire et demanda encore :
— Avez-vous trop chaud?...
— Mais, Monseigneur, il fait délicieux!... — protesta l'abbé Pélier de la Croix.
Madame de Feuchères se tourna courroucée vers le prêtre :
— Aoh! vious d'abord, vious avez tioujiours froid!... La vérité, c'est qu'ici on étiouffe! ..,
j Depuis quelque temps, le teint magnifique de j l'Anglaise s'abîmait. Le rose transparent et tendre \ de ses joues se transformait, à la plus légère I émotion, au moindre changement de température, en une sorte de rouge brique assez déplaisant. Elle le savait et tâchait d'éviter ce qu'elle redoutait l| par-dessus tout. Très contrariée, pour l'instant, : que le Duc de Bourbon eût remarqué sa conversation prolongée avec le prince de Talleyrand,
alors que, déjà, il était en méfiance; troublée à la pensée que la duchesse de Berry allait venir et que, peut-être, ce testament duquel elle attendait tant de choses — aussi bien au point de vue moral qu'au point de vue matériel — ne serait pas tel qu'elle l'avait si fermement espéré, elle se rendait compte que, en même temps que la colère grondait en elle, le sang montait à ses joues et l'enlaidissait très fort.
De nouveau, elle regarda haineusement l'aumônier et déclara :
— Il est inouï que piour un grelotteux on rende mailaides Yingi-QÀn(\ personnes!...
Le bon abbé Pélier en avait vu bien d'autres. Il ne parut pas entendre les commentaires de la Baronne et continua de manger avec sérénité. Mais le Duc de Bourbon, agacé, questionna :
— Voyons... y a-t-il vraiment quelqu'un que la chaleur incommode?... Vous, Madame de Sainte- Aulaire, avez-vous trop chaud?... Non?... Bon, très bien!...
Et, se tournant vers Agay, il demanda :
— Et vous, Duc?...
LA DAME DE s'-LEU 195
— Oh! Moi, Monseigneur, je n'ai jamais trop chaud!... J'ai été élevé dans la campagne de Pro-
fc vence, où il fait une température de vers à soie.,. Je n'aime pas la chaleur, mais je la supporterais très bien s'il y avait lieu, ce qui n'est pas le cas!...
— Ah!... — fit le Prince qui, infiniment poli, semblait toujours prendre intérêt à ce qui concernait ses invités — vous avez des propriétés en Provence?...
— J'ai un château, Monseigneur!... Un vieux château que je n'ai pas vu depuis plus de douze
^ ans, et qui doit être terriblement délabré à l'heure qu'il est...
— Vous allez le restaurer, sans doute?...
— Non, Monseigneur... Je vais seulement le raccommoder un peu pour qu'il ne s'écroule pas... Comme je ne dois plus l'habiter il est inutile de...
Le Prince avait regardé sa montre. Visiblement, il s'énervait de l'absence prolongée de Ghalindrey. Mais, content d'avoir trouvé un sujet de conversation, il questionna encore :
— Vous ne l'habiterez pas?.,. Vous n'aimez pas la campagne?...
— Je l'adore, Monseigneur!... Mais, là-bas, je serais trop loin de ma famille et de mes amis...
— Alors, vous allez vous rapprocher de nous, j'espère?... — conclut aimablement le vieux Prince.
— C'est fait, Monseigneur!... Je viens d'acheter une terre dans ce pays-ci...
— Parfait, cela!... Est-ce loin de Saint-Leu?...
— Tout près, Monseigneur... — dit Bernard en louchant sur madame de Feuchères — c'est La Tour de Tamerlan!...
— Gomment... — fit le Duc de Bourbon sincèrement ravi — C'est vous, cet acquéreur mystérieux dont personne ne pouvait dire le nom?...
Madame de Feuchères sursauta et, tournant vers Bernard un visage écarlate, balbutia d'une voix que la colère enrouait :
— Aoh!.,. piourquoâ dire qu'on ne piouvait pas dire ce nom?... On \e piouvait, mais on ne le vioulait pas!...
— Et pourquoi donc, Madame... — demanda le duc d'Agay en feignant un étonnement profond — n'aurait-on pas viou...
^ Inconsciemment, il répétait avec l'intonation et l'accent de « Sophie ». Mais il s'en aperçut, et %■ reprit en corrigeant :
— ... voulu dire ce nom?...
— Parce que cela était défendiouf... — affirma péremptoirement la Baronne, tandis que Bernard s'inclinait, en ouvrant les bras dans un geste vague qui voulait dire : « Je ne comprends pas!... »
— Tout à l'heure... — fit à demi-voix Napoléonette en se penchant vers lui — « Soif d'égards » avait l'air d'une belle pivoine bien rouge, et maintenant elle ressemble à un gros dahlia violet... Positivement, ça lui fait un coup d'apprendre qu'elle va vous avoir pour voisin !...
Elle promena autour de la table un regard égayé, et remarqua :
— Ce que le prince de Rohan s'amuse!... Et l'abbé Pélier!... et monsieur Bonnie !... et tous !... C'est étonnant comme on l'aime, « Sophie » ! ...
— C'est très bien à vous, monsieur d'Agay... — dit le Duc de Bourbon qui voulait ranimer la conversation subitement tombée — de réparer quand même votre domaine familial... Tant de
gens, au retour de rémigration, ont négligé de faire ce que vous faites... C'est un bon exemple que vous donnez là...
— Je n'ai peut-être pas autant de mérite à réparer Agay que daigne le croire Votre Altesse Royale... — expliqua Bernard en souriant — Certes je serais très chagrin de voir s'effriter misérablement la vieille demeure où je suis né, mais je veux surtout démontrer que le château... et le nom... ont encore un propriétaire vivant... ce qu'on me semblait oublier un peu trop vite...
— Gomment cela?...
— Gomment !... Oh 1 mon Dieu! c'est très simple!... En dix-huit cent dix-sept je suis parti et, pendant très longtemps, je suis demeuré hors de France... J'y suis rentré un instant en dix-huit cent vingt-quatre, mais pour un mois seulement...
— C'est à cette époque que nous avons eu le plaisir de vous connaître, je crois?...
— C'est à cette époque, en effet, que j'ai eu l'honneur d'être reçu par Votre Altesse Royale... A ce moment-là, je suis parti, pour ne revenir
qu'hier... Ça fait environ douze ans d'absence... Alors, les quelques rares personnages de la Cour qui me connaissaient vaguement... parce qu'ils m'avaient vu aux Tuileries lorsque j'étais attaché au service du Roi... m'ont cru rhort...
— Dame!... — fit le vieux prince en souriant — C'était assez naturel ! . . .
— D'autant plus naturel, Monseigneur, que je n'avais jamais donné signe de vie pendant mes années d'exil... Aussi, un quelconque rabatteur de louches affaires politiques, un de ces individus analogues à ceux qui, sur les champs de bataille, s'en vont dévalisant les morts, ayant signalé cette disparition du dernier duc d'Agay, le Roi crut pouvoir ramasser ce titre qui traînait pour le donner à...
Le comte de Vitrolles, assez silencieux depuis le commencement du déjeuner, venait, à l'instant, d'entrer en conversation très animée avec madame de Préjean, sa voisine. Le regard de Bernard fila vers lui, rapide et direct, et il acheva :
— ... à celui-là même qui s'était avisé de me
déclarer mort ou définitivement disparu, sans héritiers ni famille... Heureusement, j'ai été
averti... à temps de ce qui se préparait si gentiment en mon absence...
— Et... — demanda le Duc de Bourbon intéressé — qu'est-ce que vous avez fait?...
— J'ai immédiatement écrit à Monsi... au Roi, je veux dire... par l'intermédiaire de l'Ambassade, pour protester contre cette désinvolture... un peu excessive même lorsqu'elle est le fait d'un souverain... de disposer d'un nom... qui ne lui appartient pas...
Bernard avait parlé sans aucune arrière-pensée, oubliant tout ce qui n'était pas cette histoire, déjà vieille d'un an, mais qui l'avait mis hors de lui. Aussi fut-il surpris de la mine bouleversée du vieux Prince, qui répondait d'une voix que la colère faisait sombrer :
— Lorsqu'un nom... un grand nom comme le vôtre, monsieur d'Agay, vous appartient et que vous en êtes le maître absolu... on n'a pas le droit, même après votre mort, d'en disposer en faveur de qui que ce soit et, à plus forte raison
de quelqu'un d'indigne... comme vous semblez indiquer que c'était le cas...
— Patatras !... — susurra Napoléonette à l'oreille d'Agay — une riche idée que vous avez eue d'aller parler aujourd'hui des noms qu'on donne... ou qu'on prend!...
Le Duc de Bourbon s'était tu. Il semblait attendre une réponse. Bernard expliqua :
— Oui... c'était évidemment le cas!... Il s'agissait d'un gentilhomme dévoyé et courageux qui a fait tous les métiers... les plus beaux, puisqu'il a été soldat... les moins avouables puisqu'il a été agent secret... un homme utile et dangereux, dont on voulait récompenser les services... ou acheter le silence...
Bernard s'interrompit un instant et reprit d'un air bonasse :
— Mais, j'y pense!... Monsieur de Vitrolles doit le connaître parfaitement?... il s'appelle monsieur de Lagny, et c'était un de ses Verdets, si je ne me trompe?...
Vitrolles, directement interpellé, tourna vers Bernard un visage haineux. Il se demandait s'il
fallait feindre l'ignorance de cette histoire qu'il connaissait à merveille, ou avouer carrément que c'était lui qui avait demandé le nom et le titre « éteints » pour récompenser son meilleur lieutenant.
Mais le Duc de Bourbon ne lui laissa pas le temps de répondre.
Levant haut sa longue figure aux traits réguliers, qui avait lorsqu'il le voulait une grande expression de noblesse, il dit — redevenu soudain très maître de lui :
— Voyez-vous, mon cher Duc, vous n'êtes pas le seul en France à qui arrive celte vilaine aventure... Je sais un nom plus beau encore que le vôtre, et que voudraient s'approprier les gens les plus indignes de le porter... Vous, vous étiez au loin, et moi je suis bien vieux!... C'est chez les absents et les faibles qu'entrent le plus facilement les voleurs...
Le prince était très pâle. Ses mains tremblaient. L'allusion directe qu'il venait de faire à la situation présente avait amené une gêne. Un silence prolongé la suivit.
— Pourquoi faites-vous ça?... — demanda Bernard à Napoléonette qui soufflait sur ses doigts.
— Parce qu'il y a un froid!... — dit-elle en riant.
Le baron de Surval supplia très bas :
— Je vous en prie, chère petite Madame, ne faites pas de farces aujourd'hui!... Le prince est d'une humeur terrible... Depuis que je suis attaché à sa Maison, je ne Fai jamais vu comme ça !...
Le silence continuait. Le Duc de Bourbon qui était la courtoisie même, aperçut l'embarras de ses invités et la faute de goût qu'il avait commise. Avec sa bonne grâce et son aisance accoutumées, il s'en excusa.
— Je vous demande pardon de m'être laissé emporter ainsi... — dit-il, en souriant — mais ces histoires de noms volés m'exaspèrent...
L'abbé Pélier de la Croix dit, et sa voix timbrée résonna dans la grande salle sonore :
— Votre Altesse Royale aura lieu de s'exaspérer souvent...
Son regard perçant fila vers le Baron de Flassans, et il acheva :
— ...Car il est aujourd'hui tant de gens qui ne portent plus le nom qui est le leur!...
Ecœuré de la main mise sur son Prince par madame de Feuchères et sa famille, et anglophobe jusqu'aux moelles, l'Abbé jugeait qu'en faisant octroyer par ordonnance royale à James Dawes un vieux nom français, le Duc de Bourbon avait outrepassé son droit. Et, chaque fois que l'occasion s'en présentait, il s'arrangeait pour le lui faire entendre.
Madame de Feuchères mangeait — avec le formidable appétit qui dominait les situations les plus périlleuses et les préoccupations les plus graves — l'aile d'une pintade bourrée de truffes et farcie de crème de noix. Elle comprit l'intention du prêtre qu'elle exécrait. Alors, avalant avec précipitation un énorme morceau que l'on vit, pour ainsi dire, descendre dans son joli cou blanc de pigeonne que la graisse ne déformait pas encore, elle cria de sa plus haute voix de tête et avec son accent le plus nasillard :
— Il y a siouvent des gens qui tchangent de nom piour obeillir à ceux qui les aiment, et qui sont
LA DAME DE S*-LEU 20o
dans wne. positchionn assez élevéeJ0^0Mr forcer que l'on fait leur volonté... Et il y a, piour dire des mauvaises tchoses contre ces pauvres gens, des mauvais individiousy alors que, eux, ils auraient préféré porter leur nom tiout quiourt...
Gomme les convives n'avaient pas l'esprit braqué sur les transformations de la famille Dawes, et qu'aucun d'eux n'avait songé à lui appliquer l'observation de l'abbé de La Croix, la sortie belliqueuse de (( Sophie » surprit tout le monde et ne fut pas comprise d'abord.
Napoléonette dit, mais à la cantonade, sans répondre directement à madame de Feuchères :
— Bah!... Qui est-ce qui préfère porter tout court son nom?... En général on préfère l'allonger!...
Et, s'adressant au duc d'Agay, elle conclut :
— Il n'y a que les kakatoès qui aimeraient mieux s'appeler Toès tout court!...
— Et encore, c'est pas sûr!... — dit Bernard en riant.
M. de Surval aussi riait. Et le chevalier Bonnie,
qui buvait, avait pouffé dans son verre.
Le Duc de Bourbon aperçut cette gaieté et, désireux de rompre définitivement les chiens, il demanda d'un ton familier :
— Qu'est-ce donc qui vous réjouit si fort, làbas?...
Personne ne répondait. Alors il questionna de nouveau :
— Dites-le-moi, vous. Madame de Ghalindrey, car je suis bien certain que c'est de vous que vient cette gaieté-là?...
— Mais non, Monseigneur!... — fît Napoléonette qui pensait, embarrassée :
« Je parie que je suis aussi rouge que « Sophie », moi !... »
— Voyons!... — insista amicalement le vieux Prince — C'est vous qui avez fait rire vos voisins, je l'ai bien vu... Vous ne voulez pas me faire rire un peu aussi... moi qui en ai tant besoin?...
— En vérité. Monseigneur... — bafouilla la jeune femme — je n'ai rien dit qui vaille d'être répété...
— Qui vaille... ou qui pouisse ?,., — demanda
aigrement madame de Feuchères qui s'inquiétait.
Elle savait, à n'en pas douter, qu'elle était souvent « dans les langues », comme elle disait volontiers en ce français de concierge qu'elle affectionnait. Et une crainte lui venait que le Prince ne fît répéter à la gamine jeune femme quelque boutade dont elle fût l'objet. Elle tenait avant tout à conserver — surtout devant M. de Talleyrand et VitroUes — le prestige qu'elle croyait avoir.
— Voyons?.., — murmura tout bas Bernard en répétant avec l'accent les mots de « Sophie » — « qui vaille ou qui pouisse » ?... C'est à vous de décider?...
Napoléonette dit :
— Non!... Je ne vais pas, après sept ans, entrer en conversation avec madame de Feuchères, vous pensez bien?...
Comme madame de Ch'alindrey ne répondait toujours pas, l'Anglaise prit son plus gracieux sourire, et dit, ayant l'air de chercher ses mots, comme elle avait coutume de faire quand elle
s'apprêtait à dire une insolence ou à solliciter une faveur :
— En graice, Monseigneur, ne tiourmentez pas de la sorte cette pauvre vicomtesse de Tchalindrey,.. Si Ton a dit tiout bas une... une... comment dire en français déjà?... une ordioure, ']e croâs... il n'est pas très facile... ni très agriable de la répéter tiout hdiWi .. .
Napoléonette se ramassa en boule, et Bernard crut un instant qu'elle allait bondir à travers les cristaux et les fleurs jusqu'à « Sophie », et lui administrer une raclée magistrale. La silencieuse douceur de la jeune femme le surprit.
— Non!... — pensa-t-il — on m'a changé ma Napoléonette !... L'ancienne aurait déjà planté ses griffes dans les belles grosses joues roses de « Soif d'égards »... Et le Duc!... Ce qu'il est embêté, le pauvre homme!...
En entendant l'insinuation ridicule de son amie, le Duc de Bourbon avait maudit la fâcheuse insistance qui avait amené ce résultat désastreux.
Et il demeurait perplexe, hésitant, jugeant qu'il devait des excuses à Napoléonette, et soucieux de
savoir sous quelle forme il allait les lui présenter sans exaspérer l'Anglaise.
Le chevalier Bonnie devina son embarras. Profondément attaché au vieux Prince, dont il connaissait les misères morales presque aussi bien que les misères physiques, il était aussi très ami des Chalindrey.
Quand madame de Feuchères avait prononcé le mot (( ordure », il avait remarqué la mine furieuse de Napoléonette et, comme le duc d'Agay, il s'était demandé si elle n'allait pas se livrer à quelque violence. Il comprenait que seul, le respect et l'affection que lui inspirait le Duc de Bourbon, avaient arrêté l'explosion de colère qu'il redoutait. Enfin, seul avec l'abbé Pélier peut-être, il ne tremblait pas devant celle qu'il appelait volontiers (( la mégère », et il ne craignait nullement de la mécontenter. Alors il se décida à parler :
— Si Monseigneur le permet... — dit-il en
coulant un regard « en coin » vers la triomphante
Anglaise — j'éclairerai madame la Baronne de
Feuchères, qui s'égare dans ses suppositions, et
je satisferai la curiosité de Son Altesse Royale, en répétant tout bonnement ce qu'a dit tout à l'heure madame de Ghalindrey —
— Dites, Bonnie ?... — répondit le Prince, qui venait de regarder sa montre pour la dixième fois depuis le commencement du déjeuner.
— Eh bien, Monseigneur, voilà... Comme quelqu'un... madame la Baronne de Feuchères ellemême, je crois?... venait d'affirmer que certaines gens, pour obéir ou complaire à une autorité supérieure, allongeaient leur nom qu'ils eussent préféré porter tout court, madame de Ghalindrey, que cette affirmation semblait laisser incrédule, a dit, à demi-voix et sans se mêler aucunement à la conversation, à son cousin le duc d'Agay : qu'il n'y avait que les kakatoès qui aimeraient mieux s'appeler Toès tout court...
— Aôh!... Fi donc!... — murmura pudiquement l'Anglaise.
Elle regardait en parlant son voisin, M. de Talleyrand, attendant qu'il réprouvât, lui aussi, ce langage vulgaire. Mais le Prince — qui n'avait pas dit un seul mot depuis le commencement du
déjeuner — murmura, tandis qu'un mince sourire tendait sa bouche, et que ses paupières trop longues s'abaissaient un peu davantage sur ses yeux malicieux :
— C'est drôle!...
Madame de Feuchères avait trop de vanité et pas assez de flair pour abandonner la partie. Elle posa sur le vieux diplomate un regard bienveillamment apitoyé, et appuya :
— Aohf... vious trouvez!... Il est évident que les Français ont un genre d'esprit tiout à fait différent des autres peuples... Vious ne vious en rendez peut-être pas compte?...
— Si... — répondit laconiquement monsieur de Talleyrand.
Et il se mit à regarder de nouveau en face de lui les portraits des Rohan et des Gondé, et les tines boiseries de chêne, légères comme des dentelles.
— L'audience est levée!... — dit Napoléonette à Bernard.
— Oui... il n'a pas l'air de bonne humeur, le diplomate !... — répondit le duc amusé.
Le fait est que le prince de Talleyrand aurait
beaucoup voulu être ailleurs. Non seulement il en avait par-dessus les épaules de cette grosse dame — incompréhensive de tout ce qui n'était pas son intérêt personnel — avec laquelle il lui fallait quand même travailler, mais encore il jugeait que sa visite à Saint-Leu était inutile, et toute perte de temps lui faisait horreur.
La sortie du Duc de Bourbon, à propos des gens qui cherchent à voler ou accaparer des noms et des titres, s'appliquait à n'en pas douter au Duc d'Orléans, son maître actuel. Le vieux Prince avait, évidemment, saisi aux cheveux l'occasion fortuite qui se présentait de lui faire entendre, à lui envoyé officiel de son neveu, que toute tentative était inutile. Si, par hasard, un incident imprévu amenait une possibilité d'aborder cette affaire scabreuse, la venue de la Duchesse de Berry — que lui avait annoncée tout à l'heure madame de Feuchères — empêcherait toute conversation avec le Duc de Bourbon. Et, ce soir, il devait dîner à Neuilly pour y rendre compte du résultat de sa démarche. Il serait intéressant, le résultat!...
Un cavalier venait de passer au galop dans la cour. Napoléonette, qui remarquait l'agitation et l'inquiétude un peu fiévreuse du Duc de Bourbon, et qui savait que seule l'attente des nouvelles le mettait dans cet état, s'écria spontanément :
— V'ià Jean, Monseigneur!...
Puis, apercevant l'incorrection de l'avertissement, elle s'excusa :
— Je demande pardon à Votre Altesse Royale... Ça m'a échappé!...
— Je vous remercie. Madame... — fît le Prince, un peu rassuré — de m'avoir donné si vite cette bonne nouvelle...
Et il acheva, amical et courtois :
— Il ne semble pas possible, d'ailleurs, qu'il en puisse venir d'autres par vous?...
— Bonne nouvelle?... — Est-ce bien sûr?...
— demanda Napoléonette à monsieur de Surval
— Je ne vois pas trop Madame venant ici?... Et vous?..,
— Moi non plus!... ■ — murmura l'intendant général — moi non plus !... La situation de Mon-
seigneur est tellement anormale, tellement choquante, qu'il me semble impossible que les Princesses viennent chez lui...
Le général Lambot à qui un valet venait de parler à voix basse, se leva, annonçant :
— Le colonel de Ghalindrey est là, qui attend les ordres de Monseigneur...
— C'est bon!... J'y vais!... — fit le Duc de Bourbon, qui sortit rapidement de la salle.
M. de Talleyrand, toujours distant et pointu, remarqua d'une voix flûtée :
— Le Prince paraît avoir de graves soucis!... Et, jusqu'à la fin du déjeuner, il ne parla plus.
Dès que madame de Feuchères eut quitté le bras du prince de Talleyrand, et qu'elle l'eut vu assis, prenant son café et échangeant quelques politesses obligatoires avec les gens de la Maison, elle affecta de parcourir les salons en donnant aux valets, avec importance, des ordres brefs en vue de la visite de la Duchesse de Berry. Elle fit placer « pour Madame » un fauteuil non loin du sien, sans apercevoir que les invités se gaussaient d'elle.
Puis elle se mit à la recherche du Duc de Bourbon qu'elle ne trouva, ni dans son cabinet, ni dans une salte où il donnait parfois des audiences,
et OÙ elle supposait qu'il avait peut-être fait entrer Ghalindrey.
Elle commençait à s'inquiéter très fort de la tournure que semblait prendre les choses. L'affaire du testament ne marchait pas du tout, et cette affaire était pour elle d'un intérêt capital.
Ce matin, un courrier venu de Neuilly en hâte, lui avait apporté une lettre pressante de madame la Duchesse d'Orléans. Et, la veille encore, le Duc d'Orléans lui avait donné l'assurance formelle que ses entrées à la Cour lui seraient rendues le jour où serait signé le testament qui ferait du petit duc d'Aumale l'héritier du titre et de la fortune des Condé.
Depuis que Louis XVIII, à la suite du scandale causé par le départ de M. de Feuchères, lui avait retiré ses entrées à la Cour, l'Anglaise avait vécu absorbée dans l'idée fixe de les reconquérir.
De l'argent, elle en avait, et de la beauté elle en croyait avoir. Mais elle se sentait moralement tarée. Pas une femme de la société ne venait, non seulement chez elle, mais encore chez le Duc de
Bourbon pour ne pas la rencontrer. Ses relations féminines se bornaient à des Anglaises de passage, et là non plus, elle n'avait pas le dessus du panier.
Les aspirations de l'aventurière avaient été devinées et exploitées par le fils d'Egalité. Ces deux déclassés s'étaient compris et alliés. Depuis longtemps, ils marchaient la main dans la main contre le vieux Prince, dont la volonté s'émoussait avec les années. Pourtant ils rencontraient une résistance qu'ils n'avaient pas su prévoir. Ce vieil homme, asservi par la galanterie, et totalement dépourvu de sens moral en ce qui concernait sa vie privée, trouvait, pour défendre l'héritage de gloire et le ; nom dont il avait la garde, un ressort inattendu.
• « Où peut-il être?... — se demandait madame de Feuchères — qui errait comme une âme en peine dans toutes les pièces de S*-Leu — Est-ce que, par hasard, il serait dans sa chambre?... Est-ce que la duchesse de Berry serait déjà là?... »
Elle aperçut enfin le Duc de Bourbon. Il s'en venait lentement clans une allée du parc, en causant avec le comte de Choulot. Il marchait péniblement. Depuis quelques jours, ses jambes le faisaient souffrir beaucoup. Mais il semblait libéré de tout souci. Il parlait avec vivacité, et sa longue figure exprimait le calme. Une sorte de détente s'était faite en lui.
En voyant la Baronne qui venait au-devant d'eux, les causeurs se séparèrent. M. de Choulot s'éloigna dans la direction des écuries, tandis que le Prince s'avançait vers le château.
— Aôh!,., my dearest friendi — s'écria joyeusement l'Anglaise — j'avais hâite de vious revoâr!.., votre sortie si brusque m'avait inquiétée très fort!... vious qui êtes si poli d'ordinaire, vious êtes sorti sans même vious excuser... je craignais quelque mauvaise niouvelle... et je vôas à votre air que, au contraire, vious devez être très satisfait...
Le Prince ne répondait rien. Alors elle reprit :
— J'ai donné tious les ordres piour la venioue de Madame... car elle va venir, n'est-ce pas?...
— Non... — fit laconiquement le vieillard — elle ne vient pas...
— Ao/i I. . . piourquoâ ? ..,
— Parce que votre présence à Saint-Leu l'en empêche, parbleu!... — dit le Duc de Bourbon avec humeur.
Le visage de madame de Feuchères s'incendia et elle murmura d'un ton douloureux :
— Aoh /... my dearest friendl... que vious êtes dioiir piour votre pauvre Sophie qui vious aime d'un si tendre attaichementl...
— Je vous demande pardon... — murmura le vieux Prince, désolé de s'être laissé aller à ce manque de courtoisie — mais la contrariété que je viens d'avoir m'a donné un mouvement d'humeur...
Elle dit, soupçonneuse :
— Un miouvement dhioumeur, c'est possible!... mais une contrariété, je ne croas pas!.., Vious ne paraissiez pas du tiout contrarié tiout à l'heure quand vious étiez ici-même avec monsieur de TchiouiotP..,
— Ne viouliez-vious pdiSf my dearestfriend, vodr avant son départ monsieur de Tailler and?...
— Non... je vous prierai même de m'excuser !... Je suis souffrant... fatigué... Ou plutôt, non, je remonte chez moi... Dites à mon neveu de Rohan de venir me parler... Il est plus correct que ce soit lui qui m'excuse auprès de monsieur de Talleyrand...
Madame de Feuchères semblait vouloir parler encore. D'un geste, le prince l'arrêta :
— Veuillez m'envoyer Louis tout de suite?... Mais comme elle se décidait à s'éloigner, il la
rappela :
— Un mot encore, je vous prie?... Vous n'inviterez plus dorénavant à Saint-Leu... pas plus qu'à Chantilly, ou au Palais-Bourbon... un convive de l'importance de monsieur de Talleyrand sans mon assentiment, s'il vous plaît?... Et, ce que je vous dis là, vous voudrez bien l'appliquer à tout agent de monsieur d'Orléans... fût-il de moindre envergure que celui-ci?...
— Aôh!... — fît la Baronne d'un air navré. Elle ajouta, parlant d'elle-même comme d'une
autre personne, ainsi qu'elle faisait volontiers :
— Povre Sophie !...
Et elle commençait à se tordre les mains dans un grand mouvement désespéré, lorsqu'elle s'aperçut que le Duc de Bourbon s'éloignait sans plus s'occuper d'elle.
La première pensée de madame de Feuchères fut de rejoindre le comte de Ghoulot. Par lui elle saurait peut-être quelque chose. Mais, tout de suite elle réfléchit que, moins que tout autre, il parlerait. Profondément et absolument dévoué au Prince, il détestait de toutes ses forces la femme qui, selon lui, déshonorait sa vie, et jamais il n'avait pris la peine de le dissimuler.
Jeune encore, énergique, la tête chaude, le caractère violent et le cœur exquis, le comte de Ghoulot passionnément attaché aux vieux principes, n'admettait pas que ceux qui les devaient incarner fussent, comme d'autres, accessibles aux banales faiblesses et aux laides compromissions.
— Il sait, à n'en pas diouter. ce qu'a répondu
la Dioiichesse de Berry... — se répétait rageusement l'Anglaise, plantée au milieu de la terrasse
— oui. . . mais djamais il ne me renseignera ! . . .
Le roulement d'une voiture la tira de son engourdissement. Et elle songea que, depuis très longtemps déjà, M. de Talleyrand l'attendait.
Elle courut vers le château, aussi vite que le permettait son volume excessif, mais elle ne trouva plus dans le salon que les gens de la Maison. Et madame de La Villegonthier lui présenta
— d'un ton qu'elle jugea narquois — les excuses et les hommages du prince, qui avait été forcé de partir sans la revoir.
— Messieurs de Talleyrand et de Vitrolles dînent ce soir chez le Duc d'Orléans... — expliqua madame de Belzunce — et il paraît qu'à Neuilly, à cause des petits princes, on dîne très tôt...
— Aoh! c'est tiouchant ! . , . — gronda rageusement la Baronne, à qui la fureur enlevait le respect — C'est tiout à fait biblique et patriarcal ! . . .
Puis, sans voir la stupeur que causait cette manifestation inattendue, elle demanda, revenant à son idée de derrière la tête :
— Est-ce que quelqu'un a viou monsieur de Tchalindrey?..,
— Il était tout à l'heure assis sur la terrasse avec sa femme... — répondit madame de Préjean.
La marquise de Sainte-Aulaire, qui tricotait près de la fenêtre, jeta un coup d'œil au dehors et dit:
— Il y est encore !...
L'Anglaise s'approcha et aperçut les Ghalindrey qui causaient, installés sur un hanc à l'entrée des jardins. x\utant qu'elle en put juger malgré l'éloignement, la conversation du ménage devait être animée et intéressante. Inclinée vers son mari, Napoléonette écoutait attentivement, faisant de temps à autre un geste vif, ou se rapprochant plus encore.
Et madame de Feuchères pensa :
(( Il lui raconte ce qu'il sait... et il doit tout savoir, puisque la Duchesse de Berry n'a donné qu'une réponse verbale... »
La Baronne n'ignorait pas que si Ghalindrey avait rapporté une lettre, au lieu de faire avertir
le Duc de Bourbon qu'il était de retour et attendait ses ordres, il eût donné cette lettre au général Lambot qui, à son tour, l'eût remise au Prince.
Tandis qu'elle s'absorbait dans ces déductions diverses, un homme s'était approché du banc. Il dit un mot à l'officier, qui se leva et s'en fut avec lui. Et de nouveau, elle pensa :
« Voilà Manoury qui vient chercher Chalindrey... On a écrit à Madame... On va le renvoyer à Paris... »
Elle comprenait qu'en ce moment la succession était en voie d'échapper tout à fait aux Orléans et un peu à elle-même.
Pour elle, il ne s'agissait pas d'argent. Madame de Feuchères savait trop quelle reconnaissance éperdue elle avait inculquée au vieux Prince — en lui répétant plusieurs fois par jour qu'elle lui avait « sacrifié sa belle jeunesse » — pour être inquiète au point de vue matériel. Que l'héritage des Condé demeurât aux Bourbons ou glissât chez les Orléans, sa part à elle serait toujours la même en tant qu'argent.
LA DAME DE s'-LEU 22o
Mais selon que l'un ou l'autre des petits princes serait choisi comme héritier par le Duc de Bourbon, sa situation morale se modifierait du tout au tout.
Si le testament était en faveur du Duc de Bordeaux, elle restait, comme devant, la femme entretenue que supportaient avec peine ceux-là seuls qui étaient forcés de la subir.
Si, au contraire, le Duc d'Aumale était choisi comme héritier, elle atteignait — dès le lendemain de ce choix — à une hauteur qu'elle n'eût pas même osé jadis entrevoir.
Non seulement les Orléans savaient bien que l'on devrait ce choix à l'influence de madame de Feuchères, et à cette influence uniquement — étant donné le dégoût bien connu que le vieux Prince éprouvait et témoignait en toutes circonstances à la famille Egalité — mais encore le Duc d'Orléans, qui s'était fait le complice de la Baronne en cette affaire de captation, lui avait mis entre les mains la preuve formelle de sa complicité.
Celui qui fut plus tard Louis-Philippe avait la
22ij LA DAME DE S^-LEU
manie d'écrire. Et cet homme, fuyant et fourbe entre tous dans les moindres actes de sa vie, était, par une singulière contradiction, fâcheusement sincère et précis dans ses écrits.
Dès l'époque où, étant encore Duc de Chartres, il signait avec fierté : « L. P. Egalité », il avait inondé ses amis de lettres dans lesquelles il vilipendait et insultait les vieux principes, et les Rois dont il entendait se réclamer aujourd'hui.
La tourmente passée, on l'avait parfois mouché dans quelques-unes de ses lettres retrouvées. Mais la courte honte éprouvée de ces sortes d'aventures, ne l'empêchait pas de se livrer quand même à sa manie favorite.
En vain sa sœur, la princesse Adélaïde, vingt fois intelligente comme lui, habile, autoritaire et finaude, et qui habituellement le pétrissait — pour son plus grand bien — comme une boulette de cire, avait uni ses efforts à ceux de M. de ïalleyrand.Ilsn'avaientpassu,àeuxdeux, l'empêcher d'écrire à madame de Feuchères. L'Anglaise avait entre les mains plusieurs billets parfaitement explicites et compromettants du Duc d'Orléans, et
même de la Duchesse, à laquelle son mari faisait des brouillons qu'elle copiait docilement.
La famille Egalité avait fait à l'aventurière les plus magnifiques promesses d'intimité et d'affection. On l'assurait aussi que le jour où le testament du vieux Prince serait définitivement fait et signé, elle serait rappelée par le Roi à la Cour. C'était un pacte conclu : « Donnant, donnant ».
Et, en cet instant, tout cela était en train de lui échapper, alors que, peut-être, si elle savait au juste ce qui se passait, elle pourrait encore tenter quelque chose?...
Madame de Ghalindrey qui la pouvait instruire, si elle le voulait bien, de ce qu'elle avait un si énorme intérêt à savoir, était toujours à cette même place où, évidemment, elle attendait son mari.
Et grande fut la stupéfaction des femmes d'officiers réunies dans le salon de S'^-Leu, lorsqu'elles virent la Baronne s'élancer, en courant presque, vers Napoléonette qui la regardait venir avec étonnement.
— Madame... — commença madame de Feu-
chères avec embarras — vioulez-vious permettre que je mexquiouse très sincèrement...
La jeune femme s'était dressée, ahurie. Mais, avant tout bien élevée, elle bafouilla une banale phrase de politesse pour accepter les excuses de « Sophie », alors qu'elle avait au fond d'ellemême une féroce envie de la gifler.
— Je croyais... — reprit madame de Feuchères — que cette douceur inattendue surprenait agréablement — vioiis rendre service en expliquant une chose que j'avais mal entendioue,.. et surtiout mal comprise...
— Ah ! non ! . . . — fit brusquement Napoléonette avec un petit geste agacé, qui signifiait clairement : (( Assez comme ça!... »
La Baronne comprit qu'il valait mieux ne pas insister. Elle demanda seulement, avec son plus gracieux sourire :
— Alors, vious ne m'en moulez plions?..»
Et, sans laisser à madame de Ghalindrey le temps de répondre, elle débita, avec une rapidité relative, le petit discours qu'elle avait préparé depuis un instant.
— Quel que soit le peu de tsympathie que vious avez piour moi, il est une chose dont piourtant mous devez être très sioûre, c'est que j'ai piour Monseigneur une très grande affectchionn... Gela vious le croâyez?,., on le croate n'est-ce pas?...
— Dame!... — murmura Napoléonette narquoise au fond, mais en apparence très grave — si on ne le croyait pas... on se demanderait ce que vous faites chez lui...
— Eh bien ! depouis ce matin, je le voâs si tsioucieuXi^itchaigrin, si terriblement ^^6)wrme?^^<?, que je m'en inquiète... oui... vraiment, je m'en inquiète hiauquioup . . , Je sais qu'il tenait énormément... je créas que mous dites ainsi en français?... à voâr Madame piour loui demander son avis dans une affaire, une affaire qui le préocquioupe grandement... Et c'est votre mari, madame de Tchalindrey, qui a été envoyé aux Touileries.,. je crains qu'il n'ait rapporté une réponse défavorable aux vœux de Monseigneur le Diouc de Biourbon... et je venais...
Madame de Feuchères et Napoléonette étaient assises au haut d'une sorte de butte d'où l'on
découvrait tout le pays. Et au loin, très au loin, sur la route de Senlis qui filait toute blanche à travers les prairies et les carrés réguliers des cultures maraîchères, la Baronne venait d'apercevoir une voiture qui attirait son attention. Elle interrompit brusquement les explications entortillées qu'elle donnait à Napoléonette afin de se faire renseigner sur là mission de Ghalindrey, et s'écria, vaguement inquiète :
— Aôhl... c'est quiourieuxl,,, ^ilodin que soât cette vodture là-bas... qui quiourt sur la route de Senlis... il me semble reconnaître une voâture du tchditeau?...
— Parfaitement... — fit Napoléonette avec indifférence — c'est la calèche de Monseigneur et Les Demoiselles Roses...
— Aôh!,.. — murmura madame de Feuchères étonnée — Aoh ! ...
Tandis que la jeune femme achevait :
— Même qu'elles ont été d'un rude train pour être déjà là!...
— Qui ça, elles?...
— Ben, Les Demoiselles Roses!..,
Bouche bée et les yeux arrondis, l'Anglaise demanda :
— Mais vious savez donc quand elles sont parties?...
— Oui... tout à l'heure... quand monsieur Manoury est venu chercher mon mari...
— C'est votre mari qui est dans la voâtureP...
— C'est lui qui accompagne le Prince?...
— Où?... — cria madame de Feuchères qui s'était levée — à Senlis?...
— Non... à Ermenonville où il doit rencontrer madame la Duchesse de Berry... — expliqua Napoléonette avec simplicité.
— Aoh ! , . . Voyez-vious cela ! . . . — fit la Baronne furieuse — et dire que je n'en ai rien stou/.., rien ! . . .
Puis, se calmant subitement et se tournant vers la jeune femme qui la regardait en souriant, elle lui dit d'un ton pénétré :
— Aoh /... je vioiis remercie, madame de Tchalindrey.,. je vioiis remercie de tiout mon cœur de votre confiance... et de uiavoar appris ce que je n'aurais peut-être pas siou sans vious... Mais
personne ne connaître djaimais cette petite indiscrète hiotin.,, en admettant que cela en soâtxmQl..,
— Non!... — affirma Napoléonette en riant — non ! . . . ce n'en est pas une ! . . .
— Aoh!... Alors votre mari a permis que vious me disiez...
— Rien du tout !... Jean ne m'a rien permis!... Je ne lui ai rien demandé, d'ailleurs!... Non!... c'est Monseigneur lui-même qui...
Le visage de « Sophie » s'élargit dans un sourire radieux :
— Monseigneur vious a permis de...
— Pas à moi... — interrompit Napoléonette — Monseigneur ne me parle pas de ses affaires, vous pensez bien... Mais j'étais aux écuries pour faire atteler ma petite voiture, quand il y est venu avec le prince de Rohan donner les ordres luimême pour Les Demoiselles Roses... et expliquer qu'il sortait du château à pied et qu'il attendrait la voiture au carrefour des Trois-Rois... C'est alors qu'il a dit devant moi au général Lambot...
— QuoaP... quoaP... — demanda la Raronne anxieuse. — Taîchez de me répéter exactement si
vioiis \e piouvez, les paroles de Monseigneur au dgénérail Lambot?. . .
— Oh I je le peux!... Il a dit : « Si madame de Feuchères vous questionne, Général, vous lui direz que je suis à Ermenonville où Madame m'a donné rendez-vous... Mais vous ne le lui direz qu'une demi-heure après que je serai parti... » ... Voilà pourquoi je savais bien n'être pas indiscrète en racontant ce que je sais!... 11 y a maintenant plus d'une demi-heure qu'ils sont partis... et, d'ailleurs, au train dont ils vont ils ont dû mettre les morceaux doubles...
Profondément vexée d'être la dernière à connaître les projets du duc de Bourbon, madame de Feuchères songeait que, depuis quelques jours, sa chance semblait fléchir.
Cette entrevue avec Madame pouvait avoir des suites désastreuses. Nul doute qu'elle n'encourageât le projet de donner à son fils l'énorme fortune des Condé. Le Duc de Bourbon aimait infiniment la Duchesse de Berry et ses enfants. Il ne perdait pas une occasion de vanter la beauté et le charme du petit Duc de Bordeaux, alors que ja-
mais il n'avait — depuis le baptême — entrevu le Duc d'Aumale. Ce filleul forcé ne l'intéressait pas du tout, et il haïssait ses parents autant que son âme, un peu veule et très bonne, était capable de haïr. Et puis, toute sympathie personnelle mise à part, une solution qui excluait de la combinaison le titre et le nom de Gondé devait lui plaire. Et, comme le petit-fils de Charles X était Duc de Bordeaux et serait roi de France, la question du nom ne se posait même pas.
Tandis que Napoléonette rentrait à l'Ermitage, madame de Feuchères s'en allait en hâte retrouver son confident habituel.
L'abbé Briant — qui ne faisait à aucun titre partie de la maison du Duc de Bourbon — vivait cependant chez lui à son insu.
Ce prêtre étrange, louche d'allure et d'aspect, de physionomie repoussante, parasite, conseil et valet de madame de Feuchères, répugnait profondément au vieux Prince qui, d'ailleurs, ne l'apercevait que de loin et seulement lorsqu'il était à Chantilly ou à Saint-Leu.
A Paris, il ne rencontrait jamais l'Abbé qui habitait, dans la partie du Palais réservée à l'Anglaise, un appartement de trois pièces. Mais à la campagne, si fuyant que tut le prêtre, il ne parvenait pas toujours à éviter le Duc de Bourbon qui circulait beaucoup.
A chaque rencontre, le Prince marquait un mécontentement extrême et, plusieurs fois, il avait fait, aux gens de sa Maison, des observations sur la présence fréquente de cet individu qui lui était odieux à voir.
Et comme tous se dérobaient et affirmaient ignorer l'Abbé que, seule, connaissait madame de Feuchères, le vieillard avait été obligé de poser — quelque répugnance qu'il en eût — la question à madame de Feuchères elle-même.
La Baronne lui avait expliqué que ce prêtre, un remarquable savant, un érudit, un lettré, et caetera, était son « instituteur » .
Il lui apprenait les langues modernes, la géographie et l'histoire. Il la faisait travailler afin, disait-elle, de l'aider à supporter la vie — bien sévère pour une jeune et jolie femme — de S^-Leu
et de Chantilly. Et quand le Duc de Bourbon lui avait fait observer que l'Abbé ne devait pas la faire travailler souvent, attendu qu'on ne voyait que lui dehors, elle avait répondu qu'il n'était dehors qu'aux heures où il arrivait par les diligences de Senlis, ou de Montmorency, ou par n'importe quelle autre voie, et qu'il gagnait à pied le château.
La vérité est que, à tous les points de vue, ce fâcheux individu était formellement indispensable à Sophie Dawes. Beaucoup plus intelligent qu'elle et relativement instruit, il la guidait dans la conduite à tenir vis-à-vis du Prince et lui apprenait la manière d'accaparer, le plus qu'il se pourrait, de sa fortune, de ses bijoux et de son mobilier. Il lui évitait des maladresses, calmait ses violences, et lui indiquait la ligne à suivre pour le mieux de ses intérêts.
Enfin, et c'est à cause de cela surtout qu'elle ne pouvait pas se passer un seul instant de lui, l'abbé Briant écrivait toutes les lettres de madame de Feuchères, car elle n'était capable que de copier, péniblement et avec servilité, les brouillons qu'il
lui faisait — de lai-même et très habilement pour les lettres d'affaires — et avec un guide-âne lorsqu'il s'agissait de billets mondains.
Quand la Baronne entra chez elle, Tabbé Briant l'y attendait en lisant L'Enfant du Carnaval, de Pigault-Lebrun.
Il dit sans se lever, par-dessus l'épaule :
— Eh bien, le vieux est allé parler à la Duchesse de Berry?...
— Gomment le tsaivez-vious ? , . . — demanda madame de Feuchères étonnée — je viens seulement de l'apprendre par hasard?...
— Je ne le sais pas... Je le devine... Quand je l'ai rencontré, il...
— Encore!... — s'écria l'Anglaise contrariée — c'est vraiment désolant!...
— Quoi, encore?... et qu'est-ce qui est désolant?... — demanda l'abbé Briant avec arrogance.
— Que vious ayez rencontré le Prince... Vious ne lui plaisez pas... vious le savez bien?...
— Ça prouve qu'il n'a pas bon goût, voilà tout!...
^ Monsieur l'Abbé!... — dit madame de Feuchères d'un ton sec — je ne sais pas si le moment vious ^diVdiit bien tchoisi piour plaisanter!... Quant hmoa, il me semble que...
Elle s'interrompit et demanda :
— Piourquôa vious biouchez-vious les oreilles, je vious prie?...
— Parce que cette succession non interrompue de piou, de viou et de môa est vraiment douloureuse à entendre, quand on a, comme moi, l'honneur d'être votre professeur de langues!...
Il s'arrêta un instant, puis conclut en ricanant, l'air mauvais :
— Puisque telle est ma fonction, paraît-il!... Et, ramassant V Enfant du Carnaval qui avait
glissé à terre, il se replongea dans sa lecture.
— Mais... — fit l'Anglaise calmée soudain — je crôayais que... que vious alliez me raconter...
Elle parlait doucement, timidement presque. L'abbé Briant reprit :
— Je pensais que ça ne vous amusait pas, puisque vous coupiez mon récit par des observations sans utilité ni intérêt...
LA DAME DE s'-LEU 239
Et comme elle allait protester :
» — Perdez donc, ma belle dame, cette habitude de me donner des leçons qui ne servent à rien!... Car, outre que je déteste les sermons que vous vous permettez un peu bien souvent de m'administrer, je ne suis plus à l'âge où l'on se modifie... Dès lors, à quoi riment ces pertes de temps?... Vivons plutôt en bonne intelligence... puisque nous avons besoin l'un de l'autre?...
Elle faisait un mouvement, il l'arrêta de nouveau :
— Oui!... je sais!... Vous alliez me dire que j'ai plus besoin de vous que vous n'avez besoin de moi?... Et, à première vue, il est bien certain que le très mince personnage que je suis... que je parais surtout... le vieil abbé besogneux et douteux peut-être, est peu de chose à côté de la baronne de Feuchères, aujourd'hui maîtresse en titre du Duc de Bourbon... après avoir commencé par être sa fille, ce qui donne à la chose un certain piquant... Mais si, en cette occasion, on ne juge pas seulement à la surface, on comprendra que j'ai tout de même beaucoup de valeur... Mon
caractère de prêtre, même de prêtre un peu... enfin, je m'entends... suppose une dignité de vie qui me fait capable de rendre des services d'autant plus appréciables qu'ils sont plus insoupçonnés... Enfin... Attendez!... laissez-moi finir!... Ce n'est pas quand le moment démarcher paraît proche, qu'il faut précisément nous désunir...
— Vî'ous savez bien, mon tcherAhhé, que je n'y songe guère !... Et maintenant, je vious éqiiioute ? . . . vioulez-vioits me dire ce que vious savez?...
— Eh bien, comme vous m'avez dit que l'intention du vieux a toujours été de tester en faveur du Duc de Bordeaux... que, en ce moment, on le presse de tester pour le Duc d'Aumale et que... toujours d'après vous... il a parlé plusieurs fois, ces jours passés, d'aller à Paris pour voir la Duchesse de Berry... quand je l'ai vu tantôt qui filait ventre à terre en voiture avec le Ghalindrey, j'ai supposé qu'il allait voir la Duchesse... Il n'était pas nécessaire d'être pour ça bien malin...
— La voâr ioU?.,,
— Je ne m'en doute pasi... Et c'est d'ailleurs sans intérêt!...
— Eh bien moâ,']e. sais dans quel endroit il va la voâr,..
— A Ermenonville, ^i^mvqz-vwus ? . . .
L'abbé Briant haussa les épaules et dit, avec un
doux mépris :
— L'important n'est pas de savoir où ils se voient... en ce moment même, sans doute... mais ce qu'ils se disent...
— Elle accepte natiourellement /...
— Pas si naturellement que vous le croyez... On ne sait pas du tout ce qu'elle va faire...
— Gomment?... ambitieuse comme elle l'est...
— L'ambition même!... c'estentendul... N'empêche qu'elle adore ses enfants... et que, peutêtre, si le petit duc héritait de la fortune du vieux... il ne... enfm...
— Quoâ?.,.
— Rien!.,. Tout ça, c'est très compliqué!...
Dites-moi?... On m'a donné une bien mauvaise
chambre... elle a vue sur les écuries... Elle est pleine de moustiques... A qui dois-je m'adresser pour changer?...
— Aôhl.,. Ne vious plaignez pas !..• ne parlez de rien cette foâs. . . On ne sait même pas que vious êtes logé au Tchâiteau!.., alors, de grâice n'attirez pas V attente hionn, . .
— C'est une situation charmante!... Dans ce cas, je vais repartir pour Paris...
— Quand ça?...
— Ce soir...
— Aôh! non !... Je vious en prie, pas ce soâr.,, irfaut que je réponde à la Diouehesse d'Orléans... qui m'a écrit...
— A vous?...
— A moa... C'est extraordinairer?..,
— Ah! Oui!... — fit l'abbé Briant abruti — c'est extraordinaire... au point que j'en suis vraiment estomaqué...
— Piourquôa ?..,
— Pour mille et une raisons... Mais, du moment que vous ne les voyez pas vousmême...
— Vious moulez bien que nious allons répondre?...
— A quoi?...
— A madame la Diouchesse d'Orléans...
— Ah î . . . bon ! . . . très bien ! ... Va falloir encore que j'écrive une lettre!...'
— S'il vious plaît?...
— Pour l'écrire... il faut au moins que je prenne connaissance de la lettre à laquelle je réponds?...
— C'est djiouste!,., — fît la Baronne qui se dirigea vers un secrétaire qu'elle ouvrit. \
— Et puis, aussi... J'aurais besoin d'un peu d'argent?... Si c'était un effet de votre bonté de m'avancer un mois encore?...
— Vious avez déjà tiouché troâs moâs d'avance I . . .
— Eh bien, ça fera quatre, si je sais compter?... Résignée, la Baronne s'apprêtait à donner la
somme. Elle avait pris un rouleau de bois des Iles incrusté de nacre, et en sortait des pièces d'or qu'elle alignait sur la tablette du secrétaire, tandis que l'Abbé la suivait de son regard voilé.
Mais soudain, elle s'interrompit et courut à la fenêtre. La voiture qui ramenait le Duc de Bourbon s'arrêtait devant le château.
Le vieux Prince paraissait accablé de fatigue. 11 descendit lentement, en s'appuyant avec lourdeur sur le bras du comte de Choulot qui l'attendait à la portière.
— Il a l'air navré ! ... — fit joyeusement madame de Feuchères — cela va bien piour mous/..,
— Savoir?... — répondit l'abbé, bourru.
Et après un instant de réflexion, il ajouta :
— Allez-y ! . . .
Elle sembla hésiter, et lit un mouvement pour remettre le rouleau d'or dans le secrétaire. L'abbé Briant dit avec indifférence :
— Si vous ne le coupez pas dans le vestibule, [ il va monter chez lui, et Manoury vous dira qu'il se repose et que vous ne pouvez pas le voir...
— C'est djiouste!... — fit l'Anglaise, qui se précipita vers la porte.
Madame de Feuchères habitait au rez-dechaussée. L'entrée principale de son appartement
était dans le vestibule à gauche du grand escalier.
A l'instant où le Duc de Bourbon entrait dans le château, elle apparut à l'extrémité de la grande pièce, et s'avança à sa rencontre, empressée et s'efforçant de courir.
« Depuis qu'elle engraisse, elle marche comme une cane!... » — pensa monsieur de Choulot qui la regardait venir.
Affectant de ne pas voir l'officier, qui était derrière le vieux Prince, l'Anglaise dit, obséquieuse et dolente :
— Aohf... My dearest friend!,.. Comme vious semblez fatigué... et triste...
Et, une seconde fois, elle répéta d'un air tendrement apitoyé :
— My dearest fnend !.. .
Le duc de Bourbon eut un geste d'humeur. Ces
familiarités déplacées l'humiliaient péniblement
lorsqu'elles avaient lieu devant les gens de sa
Maison, surtout devant le comte de Choulot qui
seul avait osé lui dire à quel point on en était
choqué.
D'autre part, madame de Feuchères n'agissait ainsi, cette fois, que pour se débarrasser du Capitaine des Chasses qui la gênait. Elle aussi, comprenait à quel point il souffrait de voir traiter de la sorte son cher vieux Prince, et elle savait à n'en pas douter qu'il allait disparaître immédiatement.
En effet, M. de Choulot demanda, correct et glacial :
— Votre Altesse Royale n'a plus besoin de mes services?...
— Non, mon ami!... Je vous remercie!... — dit le vieillard qui se mit à gravir l'escalier, résigné et infiniment las.
Il allait péniblement, tenant d'une main la rampe et, de l'autre, s'appuyant fortement sur sa canne. Il montait avec une peine infinie, en posant ses pieds l'un après l'autre sur la même marche.
Si lente que fût son ascension, madame de Feuchères soufflait en le suivant. A la fin, ne pouvant plus attendre, elle demanda :
— Eh bien, my dearest friend èie^-vious satisfait de Fentrevioue qui vious cause tioute cette
fatigue au ^noaùis ? » . . Madame vious a-t-elle donné un tsaige avis?...
— Elle refuse la succession!... — répondit brièvement le Duc de Bourbon — Elle dit qu'Henry sera roi de France et qu'il n'a besoin de rien!...
Il était arrivé à la porte de son appartement. Quand il vit que madame de Feuchères se préparait à l'y suivre, il l'arrêta d'un geste et dit, devant le valet de chambre Manoury qui attendait sur le seuil :
— Veuillez me laisser un peu tranquille, Madame!... J'ai très grand besoin de repos!...
Quand la Baronne rentra chez elle, l'abbé Briant assis à la même place lisait toujours avec attention. Seule, sa pose avait subi une légère modification. Il avait attiré à lui une chaise de satin, sur laquelle reposaient ses jambes allongées. Nonchalamment, sans lever les yeux, il questionna :
— Eh bien?...
— Eh bien!... vious aviez deviné djiouste!.,.
Elle refiouse! ,,, Elle dit que son fils n'a besôain de rien, pouisqu il sera roa de France!...
— Très judicieux!... — fît le prêtre d'un ton léger.
Madame de Feuchères demeura un instant interloquée. A la fin, elle questionna :
— Alors... Qu'est-ce que nious allons faire?...
— Ça dépend de ce que va d'abord faire le Bourbon!.,. Vous a-t-il dit quelque chose?..,
— Rien diou tioutf,.. Il est comme un vieux crin ! . . .
— Alors, si vous ne savez rien, laissez-moi lire tranquillement!...
— Aohf.,, Pardon!..,
Mais au bout d'un instant, elle demanda, timidement :
— Et la lettre?... Il faut que je réponde à la Diouchesse d'Orléans... Elle m'a fait... c'est viousmême qui l'avez dit, monsieur l'Abbé... un grand honneur en m'écrivant...
— Pour ça, y a pas d'erreur !... — ricana grossièrement Briant, qui leva pour la première fois le nez de dessus son livre.
— Eh bien, alors?...
— Alors, je vous ferai votre brouillon quand j'aurai fini...
Et reprenant sa lecture, il conclut paisiblement :
— Ce monsieur Pigault-Lebrun a vraiment beaucoup d'esprit et de talent...
Le lendemain, à son réveil, la baronne de Feuchères apprit, par sa fidèle femme de chambre Lachassine, que le duc de Bourbon avait dû partir pour Paris dès le matin.
Cette femme était absolument attachée à l'Anglaise, qui payait royalement ses talents d'habile femme de chambre, et surtout le tact et l'adresse qu'elle déployait dans un espionnage constant du vieux Prince.
La Baronne l'avait logée dans l'une des pièces du petit entresol qui séparait son rez-de-chaussée de l'appartement du Duc de Bourbon situé au premier étage.
LA DAME DE s'^-LEU 251
L'escalier dérobé, qui reliait rappartement de madame de Feuchères à celui du Prince, desservait également cet entresol, où se trouvaient encore la « chambre d'atours » et celle de la femme de chambre de madame de Flassans, nièce de la Baronne. Là aussi logeait un ménage ~ les Dupré — au service de madame de Feuchères. Une assez grande pièce et une autre plus petite demeuraient vides.
De la chambre de Lachassine, placée exactement au-dessous de celle du duc de Bourbon, on entendait tout ce qui se faisait chez lui. Quand il marchait, ouvrait une fenêtre, traînait un siège, Lachassine en était aussitôt avertie.
Ce matin, elle avait entendu le mouvement inaccoutumé qui était celui des départs. Et, plus tard, rencontrant dans l'escalier Lecomte, l'ancien coiffeur de la Baronne devenu depuis peu valet de chambre du Duc de Bourbon, elle avait appris par lui que Monseigneur « avait dû partir pour Paris ». Toutefois, Lecomte n'en avait pas été directement avisé.
Avant même de se lever, l'Anglaise envoya
chercher l'abbé Briant. Evidemment des choses se tramaient en dehors d'elle. Qui allait-on dénicher comme héritier?...
L'abbé arriva relativement vite. Il dit, l'air narquois :
— L'oiseau s'est envolé!...
— Ah! — fît la Baronne, très agitée — on vious l'a dit...
— Non!... je l'ai vu... de mes yeux vu!... Et aussi, Lecomte m'a renseigné... Après une longue conférence avec le prince de Rohan, il est parti, accompagné seulement du Ghoulot et du général Lambot... Il doit être absent quelques jours...
— Mais... — demanda madame de Feuchères, effarée — sait-on s'il est allé au VdXdl^-Biourbonn,., comme tioujiours?
— Où voudriez-vous qu'il allât?... Il cherche tout bonnement à vous échapper de façon à prendre librement une détermination quelconque...
— Dj aimais autre foâSf il n'aurait pris une déterminatchionn sans consioulter sa Sophie ! . . . — mur-
mura l'Anglaise douloureusement — Je vôas bien qu'il ne m'aime jo/Zow^/...
— Ne nous attendrissons pas!... Voyons?... Croyez-vous avoir encore une action quelconque sur le vieux?...
Et comme elle secouait tristement la tête :
— Oh!... Comprenez-moi bien... Ce n'est pas d'une action morale que j'entends parler?... Saisissez-vous?...
— Aôh!.., Yes!../]Q croâs! ... Eh! bien, comme ça, oui... Il ne peut pas se passer de môa... ma présence lui est absolument nécessaire...
— Bon!... Alors, si vous êtes sûre de ça, il faut le menacer de le quitter s'il ne fait pas ce que vous lui demandez de faire...
— Aoh!... No... pas cela!... — fit la baronne effarée... — il n'aurait qu'à me prendre au mot ! . . .
— Pas de danger... si ce que vous dites est vrai?...
— C'est vrai... Et pas plions tard qu'hier encore...
— Oh!... je ne vous demande pas de détails !...
— ricana l'abbé Briant — mais seulement l'affirmation d'un fait... Si le vieux tient encore à vous... alors c'est nous qui le tenons!...
— Aôhl... est-ce bien siour?..,
— Absolument... Il faut, comme je viens de
vous l'expliquer, le menacer de partir... en donnant, bien entendu, à cette menace, un prétexte des plus sympathiques et des plus nobles...
— Aôhl... — fit madame de Feuchères en le regardant avec des yeux arrondis — quel noble prétexte pourra-t-on...
— Ne vous inquiétez pas !... J'ai tout ce qu'il fautl... Donc, vous allez le menacer d'une retraite forcée... imposée... Et c'est pendant qu'il est loin de vous... c'est-à-dire pendant qu'il vous regrette... qu'il faut lui faire peur de vous perdre tout à fait. . .
— Aôhl... mais piourquoâ P .. .
— Piour... Pourquoi?... parce que quand vous êtes là et que vous le brusquez ou le harcelez sans cesse, il peut avoir cette idée... et soyez sûre qu'ill'a souvent... que, si vous n'étiez pas près de lui, il ferait un « ouf! » de soulagement...
— Aôhl... un Youff... vraiment!... Groyezvious donc une telle tchosél...
— Parfaitement!... Tandis que là-bas, seul dans le Palais-Bourbon qui n'est déjà pas drôle quand il est habité, il doit être en pleine détresse... Il jugera avec le regret de vous, au lieu déjuger gorgé de satiété... Vous allez lui écrire une lettre... une lettre merveilleuse, j'ose le dire, que je prépare depuis ce matin... Seulement, rappelez-vous bien vos souvenirs?...
— A6h!,.,']Q raipelle.,.
— Avez-voas déjà demandé directement au vieux de tester pour le petit de Neuilly ?...
— Non ! je ne loui ai rien dit. . . dj aimais!. . . J'attendais les instructchionns de monsieur de Taillerand,,, qui devait me les donner hier après avoâr parlé à Monseigneur... Et, je ne l'ai pas reviou..^
— Vous êtes sûre de n'avoir jamais désigné vous-même, formellement, le filleul comme héritier?...
— Absolument sioure!.., le Prince sait bien ç\\xQ]Q souis diXxquiourant.», et désireuse que tiout ^Q paisse ainsi que souhaite monsieur le Diouc
d'Orléans... mais il ne sait ^as piourquoi je souis désireuse... ni à quel point je le souis.,. Louimême fait siouvent des allusions... comme hier encore, à propos de monsieur de Tailler and,., à ce qu'il appelle les agents de son neveu...
— Quel neveu?...
— Mais... — fit madame deFeuchères surprise de la question — le diouc d'Orléans...
L'abbé Briant qui, jusqu'au jour où il s'était mis à travailler sur leur dos, était peu renseigné sur les princes de . France, demanda curieusement :
— Comment diable ce brave Egalité est-il le neveu de cette vieille dépouille héraldique de Bourbon?...
— Dâiîne/,.. parce que c'est sa propre tante, la sœur de son père, qu'avait épiousé Monseigneur...
— Bah! c'est drôle!... Ça n'est qu'un neveu par alliance, mais c'est drôle tout de même !... Et nous ajouterons, à ce propos, une petite phrase attendrie s'il y a lieu...
— Piourquoi donc, mon cher Abbé... — demanda l'Anglaise qui ne comprenait pas un mot
— me demanàiez-vious si j'ai ^arlé piositivement au Prince du petit diouc d'Aumale?...
— Parce que c'est vous qui allez le lui suggérer...
— Lout sug... quôa?.,.
— Suggérer... proposer, si vous aimez mieux... et ça, avec des considérants admirables!... En avant l'honneur !... et la délicatesse !... et la respectability !...
— Aôh ! Yes ! .,.
— Ah ! non !... Ne vous remettez pas à parler tout à fait anglais... Nous avons autre chose à faire qu'à nous occuper de votre langage !...
L'abbé Briant s'installa dans le meilleur fauteuil, sortit de sa poche un papier sale, et dit :
— Maintenant, voulez-vous copier ceci?...
— Laissez-moi un instant. . . Je vais me lever ! . . .
— Si c'est pour moi, ne vous gênez pas !...
— Aôh!,,, — balbutia madame de Feuchères, que le cynisme du prêtre gênait malgré elle — retiournez-vious un peu, je vious prie...
L'Abbé haussa les épaules et fit pivoter la bergère dans laquelle il se vautrait :
— Vous voudrez bien vous souvenir, quand le moment en sera venu... — articula-t-il lentement, d'une voix qui sonnait faux — que ce n'est pas uniquement un intérêt pécuniaire qui me détermine à vous aider... Cette vieille loque de Prince peut durer indéfiniment... et il se passera peutêtre des années sans que vous touchiez un sou de l'héritage... Ce que je veux en attendant, et cela pour beaucoup de motifs, c'est devenir aumônier... c'est prendre la place de ce Pélier que j'exècre...
— Pas plions que moa ']e vious assioure!.., — affirma rageusement la Baronne — je sais qu'il a cherché tioujours à me nouire dans ma considératchionn...
— Ça, c'est peu de chose!... — fît délibérément l'Abbé — mais il a parlé de moi à l'archevêché, je le sais... Il a demandé des renseignements... et le Quélen à fait enquêter sur mon compte...
— Aôh!,,. Comment le sdiWQz-vious?.,.
— Par le curé de Saint-Leu...
— Je souis prête!... — dit l'Anglaise — qui
alla s'asseoir à un bureau — si vious le moulez^ je vais écrire la lettre?...
L'Abbé se leva, étala sur la table le papier qui traînait dans sa poche depuis plusieurs heures, le lissa du plat de la main pour le déchiffonner, et dit en riant :
— Appliquez-vous ! . . .
Madame de Feuchères se mit à copier péniblement, mot à mot, comme on copie un dessin :
<i 11 y a bien longtemps, my dearest friendy » qu'un projet bien important m'occupe; mais )) jusqu'à présent je n'ai pas eu le courage de » vous ouvrir mon cœur entièrement, dans la )) crainte de vous affliger. Le moment est venu » ou je me vois forcée de remplir un devoir sacré )) envers vous.
)) Les malveillants ne cessent de publier que je )) veux profiter de la tendre amitié que vous me » portez pour m' emparer de votre fortune. Forte )) de la pureté de mes intentions à cet égard, j'ai )) négligé jusqu'à ce jour de faire les démarches » nécessaires pour me justifier vis-à-vis de la
)) famille royale, qui, je ne puis en douter, me )) rendra justice quand cette démarche auprès de » vous sera, connue.
)) Lorsque je vous ai vu, my dearest friend, 'si )) indisposé dernièrement à Chantilly, les ré- » flexions les plus cruelles se sont emparées de » moi: et, en effet, si cette maladie était devenue » plus grave, quelle aurait été ma position? moi )) qui, dans un tel moment, devais espérer de vous » rendre les soins les plus tendres, j'aurais été la )) première quon eût éloignée de vous, et cela par )) suite des vues intéressées quon me suppose sur )) votre fortune.
)) Pardonnez-moi , my dearest friend, si je suis )) obligée d'entrer ici dans des détails trop déchi- )) rants pour mon cœur ; mais je vous ai déjà dit )) que c'est un devoir sacré que je m'impose pour )) vous implorer à genoux, s'il fallait, pour vous )) décider à remplir le devoir imposé à tout )) homme, de quelque classe qu'il soit, et bien plus )) encore à un prince qui porte un nom aussi )) illustre que le votre.
» Le roi et la famille royale désirent que vous
)) fassiez choix d'un prince de votre famille pour )) hériter un jour de votre nom et de votre fortune, )) On croit que c'est moi seule qui mets obstacle à » r accomplissement de ce vœu; et même on va )) jusqu'à croire que si je n'étais pas près de vous, )) cette espérance de la France entière aurait déjà )) été réalisée. Cette position m'est trop pénible y )) pour que je puisse la supporter plus longtemps y » et je vous supplie, my dearest friend, au nom de )) ce tendre attachement que vous m'avez témoigné )) depuis tant d'années, de faire cesser cette cruelle » position ou je me trouve, en adoptant un héri- » tier.
)) Après bien des réflexions, mon opinion est que )) c'est le jeune duc d'Aumale qui réunit le plus » de titres à cette haute faveur; ce jeune prince est » votre filleul et. . .
— Attention... — interrompit l'abbé Briant qui se mit à ajouter rapidement quelques mots sur le brouillon que copiait madame de Feuchères — c'est ici que doit se placer la petite phrase sur la parenté... Voilà qui est fait!... Vous pouvez y aller!...
— Merci... — dit l'Anglaise, qui se remit à copier docilement :
(( ... est votre filleul^ et vous est doublement )) attaché par les liens du sang. Il annonce déplus, » dans un âge aussi tendre, des moyens qui le ren- » dent digne de porter votre notn.
)) 'Ne vous arrêtez pas, je vous en conjure, à » ridée que cette adoption va vous causer le moindre )) embarras. Rien ne sera changé dans votre ma- )) nière de vivre habituelle ; c'est une simple for- )) malité à remplir, et alors vous serez tranquille )) sur l'avenir, et on me laissera près de vous, sans )) penser à m' éloigner dans aucune circonstance .
y> Si, tnalgré tout ce que je viens de vous dire, votre )) cœur trop froissé ne vous portait pas à cette )) adoption, j'ose dire que l affection et le désinté- )) ressèment que je vous ai toujours montrés méri- » tent cjue vous le fassiez pour moi ; vous assurez )) par là, my dearest friend, la bienveillance de la )) famille royale et un avenir moins malheureux à )) votre pauvre