La Dame de volupté
Nos lecteurs se rappellent peut-être la publication des Mémoires de la princesse de Monaco dans le Mousquetaire, et la façon, aussi inattendue qu'extraordinaire, dont ces Mémoires étaient tombés dans mes mains.
Ne m'occupant point d'habitude de ce genre de publication, je les donnai à revoir à une dame de mes amies, femme de beaucoup d'esprit; cette amie n'a qu'un défaut, qui, pour cette circonstance, devenait une qualité : c'est de se croire vieille, parce qu'à force d'avoir lu les chroniques et mémoires des siècles pas-
ses, elle s'imagine avoir connu les gens qui figurent clans ces mémoires.
Les Mémoires de la princesse de Monaco, revus par elle et publiés par moi dans le Mousquetaire, eurent le plus grand succès.
Il en résulta que je fus instamment prié par elle de me mettre en quête de nouveaux mémoires.
Je me rappelai qu'un jour, traversant la ville de ***, où j'étais forcé de m'arrêter cinq heures, et ne sachant que faire de ces cinq heures, j'étais allé visiter un de mes amis, employé à la bibliothèque de cette ville.
Sachant mon goût pour les vieilles écritures, il me mit à même de ses vieilles écritures les plus précieuses, et, avec le flair qui caractérise l'homme habitué à ces sortes de recherches, je tombai presque du premier coup sur un manuscrit intitulé : Mémoires de Jeanne d'Albert de Luynes, comtesse de Verrue, surnommée
Par malheur, je n'en pus lire que le premier volume
AVANT-PUOPOS. 'à
mais ce premier volume suffit pour laisser une profonde impression dans mon esprit.
Il en résulta que, lorsque mon amie me demanda de nouveaux mémoires à revoir, comme elle avait fait de ceux de la princesse de Monaco, je me souvins des Mémoires de la comtesse de Verrue.
J'écrivis donc à mon bibliothécaire pour le prier, non pas de m' envoyer ces Mémoires, je savais que, par un arrêté du conseil municipal de la ville, aucun manuscrit ne pouvait sortir de la bibliothèque, mais de me le faire copier à l'instant même.
C'était une trouvaille que ce manuscrit!
La comtesse de Verrue avait joué un grand rôle à la cour de Savoie et à la cour de France.
Elle avait vécu sous huit papes : Clément X, Innocent XI, Alexandre VIII, Innocent XII, Clément XI, Innocent XIII, Benoît XIII et Clément XII; sous trois empereurs : Léopold Ier, Joseph Ier et Charles VI; sous deux rois de France : Louis XIV et
Louis XV; sous deux rois d'Espagne : Charles II et Philippe V; sous cinq rois d'Angleterre : Charles II, Jacques II, Guillaume III et George Ier.
Elle avait, connu le duc de Vendôme, Villeroi, Catinat, Viliars, le prince Eugène, Voltaire, Marivaux, le régent, le duc du Maine, la duchesse du Maine, tout ce qu'il y avait de grand, de spirituel, de vaillant en France.
Elle avait été dix ou douze ans la maîtresse en titre de Victor- Amédée,
Elle avait, après sa fuite du Piémont, conservé ses vieilles relations à Turin, et noué des relations nouvelles avec l'Espagne.
Sa vie, enfin, avait un côté romanesque qui allait admirablement au genre de publication qu'affectionne ma vieille amie.
Trois semaines après, j'avais le manuscrit.
Pendant ce temps, et pour me faire prendre patience, j'avais rouvert mon Saint-Simon.
Je me rappelais qu'il consacrait un paragraphe entier, presque un chapitre à madame la comtesse de Verrue. Je relus ce qu'il avait écrit sur elle, et, comme ce que je relus se trouvait parfaitement en harmonie avec ce que je me rappelais du manuscrit, je déchirai les trois ou quatre pages de Saint-Simon où il est question de cette dame, et les envoyai, pour lui servir de préface, à mon amie, qui, du reste, les connaissait aussi bien et même mieux que moi.
Voici ces pages :
« Parmi tant de choses importantes qui préparaient les plus grands événements, il en arriva une fort particulière, mais dont la singularité mérite ce court récit.
» Il y avait bien des années que la comtesse de Verrue vivait à Turin, maîtresse publique de M. de Savoie : elle était fille du duc de Luynes et de sa seconde femme, qui était aussi sa tante, sœur du père de sa mère, la fameuse duchesse de Chevreuse.
» Le nombre d'enfants de ce second lit du duc de
Luynes, qui n'était pas riche, l'avait engagé à se défaire de ses filles comme il avait pu. La plupart étaient belles; celle-ci l'était fort; elle fut mariée toute jeune en Piémont, en 1683, et n'avait pas quatorze ans lorsqu'elle y alla. Sa belle-mère était dame d'honneur de madame de Savoie; elle était veuve et fort considérée. Le comte de -Verrue était tout jeune, beau, bien fait, riche, avait de l'esprit et était fort honnête homme.
» Elle aussi avait beaucoup d'esprit, et un esprit suivi, appliqué à tout, tourné à gouverner. Ils s'aimèrent fort et passèrent quelques années heureuses.
» M. de Savoie, jeune aussi, et qui voyait souvent la jeune Verrue, par la charge de la douairière, la trouva à son gré; elle s'en aperçut et le dit à son mari et à sa belle-mère, qui se contentèrent de la louer et n'en firent aucun compte.
» M. de Savoie redoubla de soins, ordonna des fêtes contre sa coutume et son goût. La jeune Verrue sentit que c'était pour elle, et fit tout ce qu'elle put pour ne
s'y point trouver; mais la vieille s'en fâcha, la querella, lui dit qu'elle voulait faire l'importante, et que c'était une imagination que lui donnait son amourpropre.
» Le mari, plus doux, voulut aussi qu'elle fût de ces fêtes, et que, sûr d'elle, quand bien même M. de Savoie en serait amoureux, il ne convenait ni à son honneur ni à sa fortune qu'elle manquât de rien.
» M. de Savoie lui fit parler; elle le dit à son mari et à sa belle-mère, et fit toutes les instances possibles pour aller à la campagne passer du temps. Jamais ils ne voulurent, et ils commencèrent à la rudoyer ; si bien que, ne sachant plus que devenir, elle fit la matarte, se fit ordonner les eaux de Bourbon, et manda au duc de Luynes, à qui elle n'avait osé écrire sa dure situation qu'elle le conjurait de se trouver à Bourbon, où elle avait à l'entretenir des choses qui lui importaient le plus sensiblement, parce qu'on ne lui permettait pas d'aller jusqu'à Paris. M. de Luynes s'y rendit
8 AyANT-PROPOS.
en même temps qu'elle, conduite par l'abbé de Verrue, frère du père de son mari, qu'on appelait aussi l'abbé de la Scaglia, du nom de sa maison. Il avait de l'âge; il avait passé par des emplois considérables et par des ambassades, et devint enfin ministre d'État.
» M. de Luynes, grand homme de bien et d'honneur, frémit, au récit de sa fille, du double danger qu'elle courait par l'amour de M. de Savoie et par la folle conduite de la belle-mère et du mari. Il pensa à faire aller sa fille à Paris pour y passer quelque temps, jusqu'à ce que M. de Savoie l'eût oubliée ou se fût pris ailleurs. Rien n'était plus sage ni plus convenable que le comte de Verrue vînt chez lui voir la France et la cour, à son âge, dans un temps de paix en Savoie. Il crut qu'un vieillard important et rompu dans les affaires, comme était l'abbé de Verrue, entrerait dans cette vue et la ferait réussir. Il lui en parla avec cette force, cette éloquence et cette douceur qui lui étaient naturelles, que la sagesse et la piété
AVANT-PIIOPOS. 9
dont il était rempli devaient rendre encore plus persuasives; mais il n'avait garde de se douter qu'il se confessait au renard et au loup, qui ne voulaient rien moins que dérober sa brebis.
» Le vieil abbé était devenu fou d'amour pour sa nièce; il n'avait donc garde de s'en laisser séparer. La crainte du duc de Luynes l'avait retenu en allant à Bourbon; il avait eu peur qu'il ne sût son désordre ; il s'était contenté de se préparer les voies par tous les soins et les complaisances possibles; mais le duc de Luynes, éconduit et retourné à Paris, le vilain vieillard découvrit sa passion, qui, n'ayant pu devenir heureuse, se tourna en rage. Il maltraita sa nièce tant qu'il put, et, au retour à Turin, il n'oublia rien auprès de la belle-mère et du mari pour la rendre malheureuse; elle souffrit encore quelque temps; mais, la vertu cédant enfin à la démence et aux mauvais traitements domestiques, elle écouta M. de Savoie et se livra à lui pour se délivrer des persécutions.
» Voilà un vrai roman; mais il s'est passé de notre temps, au vu et au su de tout le monde.
» L'éclat fait, voilà tous les Verrue au désespoir, et qui n'avaient pourtant à s'en prendre qu'à euxmêmes.
» Bientôt la nouvelle maîtresse domina impérieusement toute la cour de Savoie, dont le souverain était à ses pieds avec des respects comme devant une déesse. Elle avait part aux grâces, disposait des faveurs de son amant, et se faisait craindre et compter par les ministres. Sa hauteur la fit haïr.
» Elle fut empoisonnée; M. de Savoie lui fit prendre d'un contre-poison exquis qu'on lui avait donné.
» Elle guérit; sa beauté n'en souffrit point ; mais il lui en resta des incommodités fâcheuses, qui pourtant n'altérèrent point le fond de sa santé.
» Son règne durait toujours.
» Elle eut enfin la petite vérole; M. de Savoie la vit, et servit durant cette maladie comme aurait servi
une garde, et, quoique son visage en eût souffert, il ne l'aima pas moins après. Mais il l'aimait à sa ma nière : il la tenait fort enfermée, parce qu'il aimait, lui, à l'être, et, bien qu'il travaillât souvent chez elle avec ses ministres, il la tenait fort de court sur ses affaires.
» Il lui avait beaucoup donné; en sorte que, outre les pensions, les pierreries belles et en grand nombre, les joyaux et les meubles, elle était devenue riche.
» En cet état, elle s'ennuya de la gêne où elle se trouvait et médita une retraite; pour la faciliter, elle pressa le chevalier de Luynes, son frère, qui servait dans la marine avec distinction, de l'aller voir.
» Pendant son séjour a Turin, ils concertèrent leur fuite, et l'exécutèrent après avoir mis à couvert et en sûreté tout ce qu'elle put.
» Ils prirent leur temps que M. de Savoie était allé, vers le 15 octobre, faire un tour à Chambéry, et sortirent îwltimm de ses États, avant qu'il en eût le
moindre soupçon et sans qu'elle lui eût même laissé une lettre. Il le manda ainsi à Vernon, son ambassadeur ici, en homme extrêmement piqué.
» Elle arriva sur notre frontière avec son frère, puis à Paris, oh elle se mit d'abord dans un couvent.
» La famille de son mari ni la sienne n'en surent rien que par l'événement.
» Après avoir été reine en Piémont pendant douze ou quinze ans, elle se trouva ici une fort petite particulière. M. et madame de Chevreuse ne la voulurent poiut voir d'abord, gagnés ensuite par tout ce qu'elle fit de démarches auprès d'eux, et par les gens de bien qui leur firent un scrupule de ne pas tendre la main à une personne qui se relire du désordre et du scandale, ils consentirent à la voir.
» Peu à peu, d'autres la virent, et, lorsqu'elle se fui un peu ancrée, elle prit une maison, fit bonne chère, ot, comme elle avait beaucoup d'esprit de famille et d'usage du monde, elle s'en attira bientôt, et
peu à peu elle reprit ses airs de supériorité auxquels elle était si accoutumée; et, à force d'esprit, de ménagements et de politesses, elle y accoutuma tout le monde.
» Son opulence, dans la suite, lui fit une cour de leurs plus proches et de leurs amis, et, de là, elle saisit si bien les conjonctures, qu'elle s'en fit une presque générale et influa beaucoup dans le gouvernement; mais ce temps passe celui de mes Mémoires.
» Elle laissa à Turin un fils fort bien fait et une fille, tous deux reconnus par M. de Savoie, sur l'exemple du roi.
» Le fils mourut sans alliance ; M. de Savoie l'aimait fort et ne pensait qu'à l'agrandir. La fille épousa le prince de Caiïgnan, qui devint amoureux d'elle. C'était le fils unique de ce fameux muet, frère aîné du comte de Soissons, père du dernier comte de Soissons et du prince Eugène.
» Ainsi, M. de Carignan était l'héritier des États
de M. de Savoie, si celui-ci n'avait point eu d'enfants.
» M. de Savoie aimait assez passionnément cette bâtarde pour qu'il en usât comme le roi avait fait pour madame la duchesse d'Orléans.
» Ils vinrent grossir ici la cour de madame de Verrue après la mort du roi, et piller la France sans ménagement. »
Ce sont les Mémoires de cette femme, chers lec teurs, que ma savante amie met sous vos yeux, non point comme une œuvre d'elle ou de moi, mais comme celle de madame de Verrue elle-même.
Â.LEX. Dumas.
LA
Je dois d'abord compte à mes lecteurs, quoique, en réalité, je n'écrive que pour moi et quelques amis, des causes qui me font entreprendre ces Mémoires et de la façon dont ils viennent d'être entrepris.
M. de Voltaire partit hier de chez moi à une heure du matin. Il y avait soupe en compagnie de deux beaux esprits subalternes qu'il m'avait priée de recevoir une fois, pour qu'ils pussent l'aller dire et que cela leur donnât une espèce d'entrée là où ils ne fussent pas entrés seuls.
M. de Voltaire a toujours ainsi à sa suite deux ou trois protégés de second ordre, qu'il pousse tant qu'il peut, d'abord pour maintenir sa popularité, et ensuite
parce qu'il sait que, bien que poussés par lui, iis n'iront jamais loin. De mon côté, j'aime à protéger ces pauvres gens qui vivent de leur plume. On ne sait pas ce qu'ils deviennent plus tard : s'ils restent des cuistres ou des fesse-cahiers, cela fait une bonne action en réserve; s'ils arrivent cahin-caha à gravir le Parnasse, la bonne action vous peut rapporter des intérêts. Ceci soit dit en passant; car je ne me soucie guère de cette espèce, à moins que, comme M. de Voltaire, elle ne soit arrivée à des sommités; quant à ceux dont je parle, je ne les reverrai probablement de ma vie et serais bien embarrassée de retrouver leurs noms. Ils restèrent, pendant les deux heures qu'ils passèrent chez moi, plantés comme des termes en face de mes beaux chenets du temps de François Ier, que j'ai payés si cher l'autre jour à un juif, et qui me tiennent si bonne et si brave compagnie quand je suis seule, rappelant mes souvenirs et tisonnant mon feu.
La physionomie et l'humeur de M. de Voltaire ne plaisaient pas toujours; mais il rachetait ce désavantage par un talent bien rare et qui a manqué à plusieurs beaux esprits : par l'agrément de la conversa-
tion. La sienne était vive et saillante; ceux qui n'en ont pas été témoins s'en formeront une idée en lisant quelques-unes des bonnes scènes de Nanine et de l'Enfant prodigue. C'était un mélange agréable de bons mots piquants, de réflexions intéressantes, d'applications heureuses, de discussions savantes sans apprêt et sans pédanterie. Ce ton est celui de plusieurs de ses lettres; et il faut avouer que ses entretiens leur ressemblaient beaucoup. Sa conversation avait encore la supériorité, parce que, lorsqu'il était de bonne humeur ou que la société devant laquelle il parlait lui plaisait, il animait tout ce qu'il disait par la vivacité de ses yeux, de ses gestes, et par l'air de gaieté, de politesse et d'indulgence qu'il prenait alors. Plusieurs qui étaient venus chez lui avec de fortes préventions se retiraient émus et saisis.
M. de Voltaire et moi, nous causâmes comme si nous eussions été en téte-à-tête ; il me fit des vers que j'eus l'air de trouver excellents, et qui ne me paraissaient pas beaucoup meilleurs que ceux que m'adressaient les poètes italiens du temps que j'étais duchesse, ou à peu près. C'est qu'alors je voyais tout à
travers le prisme de la jeunesse et de l'enchantement.
Il me lut, croyant me faire grand plaisir, un passage d'une brochure d'un certain Melon qui a été secrétaire du régent, laquelle brochure a pour titre : Essai politique sur le commerce, et dans laquelle se trouve cette louaugerie adressée à moi :
« ... Je vous regarde, madame, comme un des plus grands exemples de cette vérité. Combien de familles subsistent uniquement par la protection que vous donnez aux arts! Que l'on cesse d'aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sorte de genres, voilà vingt mille hommes au moins ruinés tout d'un coup dans Paris, et qui sont forcés d'aller chercher de l'emploi chez l'étranger. »
En ceci, M. Melon me paraissait avoir raison parfaitement, et je suis d'avis que nous autres gens de naissance, ne nous occupant pas assez des gens d'art et ne leur faisant pas une assez bonne place dan? la société, cela pourrait bien leur donner un jour l'idée de se la faire meilleure, résultat auquel ils n'arriveront pas sans nous gêner un peu.
Mais revenons à M. de Voltaire. 11 m'a donc fait des
vers, il m'a lu quelques lignes de la brochure de M. Melon, puis.il a causé avec beaucoup d'esprit et de finesse du temps présent, auquel je ne comprends plusgrand'chose, peut-être parce que je suis vieille ; il ne me parlait sans doute du temps présent que pour que je lui parlasse du temps passé, où tout allait bien mieux, selon moi, peut-être parce que j'étais jeune.
Je fis selon son désir, et me mis à voyager à reculons dans le jardin fleuri de ma jeunesse.
11 m'écouta avec la plus grande attention.
— C'était, lui racontai-je, pendant la guerre que le duc de Savoie, allié aux impériaux, soutint contre la France.
» Les armées de Louis XIV avaient envahi le Piémont, et M. de la Feuillade avait mis le siège devant Turin. Son Altesse royale monseigneur le duc d'Orléans avait un commandement dans l'armée.
» Ce prince envoya, dès le premier jour, un officier en parlementaire pour s'informer du quartier choisi par le duc de Savoie, pour qu'on ne tirât pas dessus. Il offrait, de plus, des passe-ports pour les princesses, pour les enfants de Son Altesse royale, afin qu'ils pus-
sent se retirer sans danger où il leur conviendrait de se rendre. Le roi avait eu toutes ces générosités dans le but de plaire à madame la duchesse de Bourgogne, sans nuire en rien au succès de ses armes ou à ses intérêts politiques.
» Le duc reçut le parlementaire.
» — Monsieur, dit-il, répondez à M. le duc d'Orléans et à M. de la Feuillade que je suis sensible, comme je le dois, au procédé du roi votre maître. Je n'accepte rien de tout cela. Mon quartier est partout où ma présence sera nécessaire à la défense de la ville; d'ailleurs, je ne consentirais pas à ce qu'on m'épargnât en accablant mes sujets. Quant à ma mère, à ma femme et à mes enfants, le jour où il me conviendra de les faire sortir, ils sortiront sans qu'il soit besoin d'autre protection que la mienne. Remerciez, en mon uom, le général, monsieur, je vous en prie.
» L'officier s'inclina respectueusement.
» — Maintenant, nous allons à l'église rendre grâce à Dieu pour la levée du siège de Barcelone, et, ensuite, nous aurons une petite fête à laquelle vous nous ferez la grâce d'assister. Vous pourrez dire que la cour de
Turin n'est pas moins brillante sous les boulets français qu'au temps de sa splendeur. On vous montrera aussi que les dames de ce pays peuvent rivaliser avec les plus belles de ce monde, et j'espère que vous en rendrez témoignage à nos amis comme à nos ennemis.
» Le parlementaire a retenu ces fières paroles et les a rendues à M. le duc d'Orléans, de qui je les tiens. Il assista aux fêtes, il y fit bon visage, avec cette merveilleuse facilité des Français à se ployer à toute chose. Les dames déployèrent leurs plus beauxa tours et leurs plus séduisants sourires ; il fut reçu comme un galant par toutes : elles prétendaient qu'il devait emporter avec lui un parfum de leur beauté à rendre toutes les femmes de France jalouses, et tous les seigneurs français amoureux.
y- Ce qui est sur, c'est qu'il en rapporta une charmante aventure pour M. le duc d'Orléans, qui me la raconta et ne me fit pas défense de la répéter. Le pauvre prince, d'ailleurs, en eut bien d'autres depuis que tout le monde sait, et qui ne furent ni aussi charmantes, ni aussi parfumées.
» 11 avait grande envie de voir la princesse sa sœur,
22 LA DAME Dlj VOLUPTE.
qu'il aimait fort. On a commencé par la lui donner pour maîtresse avant de lui donner ses filles : ce n'était peut-être pas plus vrai pour l'une que pour les autres. Jamais prince ne fut plus calomnié que lo régent ; il avait cependant bien assez de vices pour qu'on ne lui en prêtât pas.
» En ce temps-là, c'était un beau prince, tout jeune, déjà corrompu, mais encore romanesque, très-spirituel, très-instruit, très-brave et très-bon; celui des descendants de Henri IV qui lui ressemble le plus, même au physique. On ne saurait le flatter davantage que de lui dire cela.
» Il fit demander à son beau-frère un sauf-conduil pour aller passer la journée chez la princesse Marianne, en donnant sa parole d'honneur qu'il ne verrait rien que ce qu'il devait voir, et qu'il n'y aurait personne dans sa confidence. Il devait se déguiser de façon à n'être pas reconnu.
» Le duc connaissait la loyauté de ce pauvre calomnié; il lui envoya le sauf-conduit, en ajoutant qu'il espérait le voir plus d'une fois en faire usage. M. le duc d'Orléans, dès le soir même, prit un costume de
miquelet (il y en avait dans les deux armées),, se présenta à la porte, absolument seul, avec son sauf-conduit, et demanda le chemin du palais.
» On ne l'attendait que le lendemain, aucun ordre n'était donné pour son introduction; comment arriver jusqu'à la duchesse, à une pareille heure, sous, un pareil costume, sans être soupçonné?
» Le prince s'abandonna au hasard, entra dans les jardins du palais encore ouverts, à cause de la chaleur, et parce que Victor-Amédée donnait asile à ceux dont les maisons étaient les plus menacées; il y avait donc une foule considérable.
» Il passa inaperçu, allant toujours, cherchant, parmi ces visages, celui qui lui inspirerait assez de confiance pour s'adresser à lui.
» M. le régent a toujours aimé les aventures, celles surtout qui ne ressemblent point aux autres. Il lui semblait très-amusant d'être ainsi perdu au milieu de ces gens qui l'ignoraient en le détestant. L'effet que son nom prononcé eût produit dans ces groupes, si agités déjà de leurs craintes, ne peut se calculer. 11 en eût peut-être été victime, la duchesse avec lui, et la con-
fiance aveugle que ces peuples avaient en leur souverain en eût certainement été ébranlée. Aussi M. de Savoie tremblait-il à l'idée d'une imprudence.
» A force de regarder parmi les jolies filles qu'il avait grande envie d'aborder, il en avisa deux assez lestement mises, fort agréables, qui cheminaient ensemble en causant. Il les suivit, écoutant leur caquetage, non pour y puiser des renseignements sur ce qu'il cherchait, mais pour y puiser des renseignements sur elles-mêmes.
» Il trouva, l'un et l'autre, et le hasard, bon Dieu! le servit à merveille. C'étaient justement deux filles attachées à la duchesse; elles étaient à la chambre, et l'une d'elles surtout, la plus jolie, semblait tout à fait dans ses bonnes grâces.
» Elles racontaient mille petites aventures du palais, riant à gorge déployée, malgré la tristesse générale, habillant la Saint-Sébastien, la maîtresse du roi, en fidèles servantes, plus jalouses du bonheur de leur maitresse qu'elle ne Tétait elle-même.
» Au bout du jardin, elles se séparèrent; la plus jolie embrassa sa compagne et retourna au palais pendant que l'autre continuait sa route.
» Le prince attendait ce moment et l'aborda.
» Bien que d'une naïveté relative, elle n'était pas sauvage, elle ne se sauva pas devant ce beau jeune homme, très-poli, qui lui demanda chapeau bas si elle ne pouvait pas l'introduire dans l'appartement de madame la duchesse, et lui faire parler à une de ses filles d'honneur ou à une des personnes de son service intime.
» L'enfant le regarda avec soupçon, et répondit en hésitant :
»— J'en suis, moi, de son service intime; mais que lui voulez-vous, monsieur, à Son Altesse royale?
» — Elle récompenseracertainementla'personnequi m'introduira chez elle; j'apporte un message qu'elle attend.
» — Une lettre?
» — Non, un message verbal; il faut que je lui parle à elle-même.
» — De la part de qui venez-vous?
» — De la part de son frère, dit-il très-bas.
» — Chut! Suivez-moi et taisez-vous.
» — Voici un sauf-conduit de M.leduc de Savoie. pour
26 LA DAME DE VOLUPTEe
que je puisse entrer dans la ville et en sortir librement. Vous voyez que je ne vous trompe point.
»La jeune fille fît un sourire, ce qui signifiait beaucoup. Elle prenait de l'importance à ses propres yeux. par l'idée d'être liée à un grand secret. Elle marcha devant, faisant signe au prince de la suivre; et il? arrivèrent ainsi a un escalier conduisant chez la duchesse, et descendant directement dans le parterre.
» La jeune fille passa lapremière, lui recommandant de marcher doucement; elle monta deux étages, l'introduisit dans une petite chambre toute blanche, en ferma la porte derrière elle, et lui demanda alors d'un ton décidé :
» —Voyons, maintenant, que lui voulez-vous, à madame la duchesse?
» Le prince se mit à rire.
„ —C'est à elle que je dois parler, nonpasà vous, la belle enfant.
» —On ne lui parlé pas comme cela :' facilement, à votre princesse, toute bonne qu'elle est.
» je viens de la part de M. le duc d'Orléans, je suis porteur d'un message verbal pour madame la duchesse.
elle m'attend ; il s'agit seulement de la prévenir que je suis là, petite curieuse.
» L'enfant hésitait toujours et faisait une moue qui l'embellissait. Le prince la trouvant plus jolie que les grandes dames, il se mourait du désir de le lui dire, et Philippe d'Orléans n'était pas homme à ne point satisfaire un désir quand il rencontrait une bonne occasion.
«—Mademoiselle, votre nom, s'il vous plaît? demanda-t-il.
» — Josepha, monsieur.
» — Mademoiselle Josepha, vous me paraissez aussi obligeante que vous êtes jolie, et j'ai grande envie de me confier à vous, si vous êtes aussi discrète que vous me paraissez obligeante et que vous êtes jolie.
» — Oh! oui, monsieur, je suis bien discrète.
» — Alors vous saurez tout. Mais mon message n'est pas tellement pressé que je ne puisse songer à moi avant de le remplir. Depuis longtemps, je vogue par la ville, je suis fatigué, je me meurs de faim. N'y auraitil pas moyen de souper un peu avant d'aller chez Son Altesse royale, qui me retiendra longtemps peut-être et ne me renverra à mon maître que fort tard?
» — Je vais sur-le-champ vous conduire à l'office.
» — C'est cela.
» — Alors, venez.
» — Je le veux bien. . .Mais, à l'office, on se demandera- « Quel est donc cet étranger? que vient-il faire? »
» — C'est vrai .
» — Et alors de deux choses l'une : vous compromettrez votre maîtresse ou vous-même.
» — Vous avez raison.
» — Que faire?
» — Dame! allez souper, ailleurs.
» — Non pas : on ne doit pas me voir ailleurs. Si on me reconnaissait pour Français, on me mettrait en morceaux.
»— Ah! mon Dieu '.fit la jeune fille effrayée à cette idée.
» — Il y a bien un autre moyen..., fit le prince avec hésitation.
» — Lequel? demanda Josepha avec empressement.
» — Vous ne le voudrez jamais.
» --Dites tout de même, reprit-elle avec résolution.
y> — Si vous alliez me chercher à manger, et si vous m'en donniez ici?
» — Dans ma chambre, monsieur! fit Josepha en rougissant.
» — Oui, dans votre chambre, belle Josepha; et où est le mal? M'y voilà bien en ce moment : il importe peu que j'y sois assis ou que j'y sois debout.
» Le raisonnement fut appuyé d'un sourire, d'un regard croisé avec le regard de la jeune fille, qui se fixait sur un beau visage bien franc, bien loyal, bien ouvert, rempli de promesses, et disant aussi clairement que les plus belles phrases :
» Je vous trouve charmante et je vous aime.
» Josepha était une honnête fille; mais elle était coquette, elle aimait à plaire, elle avait grande confiance en elle-même, et puis elle jouissait à ses propres yeux d'une certaine importance, en traitant chez elle le messager de M. le duc d'Orléans, son confident peutêtre. L'imagination d'une jeune fille fait beaucoup de chemin en peu de temps, et le mariage est au bout de tous ses rêves. Le Français si bien tourné pouvait être un bon parti; sa maîtresse et son auguste frère pouvaient les unir, les doter, que sais-je?
» — Enfin, se dit-elle, c'est une excellente action que
d'empêcher ce jeune homme de souffrir ou de tomber entre les mains de ces méchants, qui veulent tuer les Français. Tuer les Français ! Il y en a de très-aimables, pourtant.
» Elle se décida.
» Le prince s'installa près d'une fenêtre ouverte sur le parc. La nuit tomba tout à fait. Une nuit embaumée, étincelante, une nuit d'Italie au mois de juin. 11 jeta de côté et manteau et chapeau pour être plus à son aise, et remercia la jeune fille avec une ardeur dont elle ne s'effraya pas, et qui la réjouit au contraire.
» Ses projets prenaient une apparence de réussite ; qu'un de ses pareils songeât à la séduire, cela ne lui vint pas même à l'esprit; un seigneur, à la bonne heure, elle s'en fût défiée; mais un si jeune cadet, et qui paraissait fort pauvre, un miquelet! quelle apparence!
» — Attendez ici, fit-elle au prince, je reviens bientôt, je vais voler pour vous. J'apporterai ce que je pourrai, il faudra vous en contenter. Par exemple, vous souperez sans lumière, au clair de la lune; une lumière nous trahirait et je serais perdue. Attendez/
» Elle laissa M. le duc d'Orléans seul une demi-heure à peine, et revint chargée d'un souper dè^cat, qu'elle avait maraudé à l'office; elle lui raconta avec toute la grâce et la gentillesse de son âge, les ruses employées pour se procurer les mets qu'elle plaçait à mesure sur la petite table devant lui, et Philippe se confondait en remercîments.
» — Vous mettez deux couverts, j'espère? dit-il.
» — 11 le faut bien, ou je me coucherais à jeun. J'ai annoncé que je resterais dans les cabinets de Son Altesse à attendre ses ordres, et que je ne descendrais point.
» Ils s'établirent tous les deux, jeunes, beaux, riants; l'un si corrompu, qu'il jouait l'innocence à s'y méprendre; l'autre si innocente, qu'elle ne soupçonnait même rien.
» Il l'étourdit de compliments, de folies; ill'intéressa, il la fit rire, il la toucha ensuite; il lui parla des dangers qu'il courait, de la mort suspendue sur sa tête pendant ce siège terrible; il lui représenta la vie qu'il allait perdre comme si belle et si riche à son âge.
» — Et si j'étais heureux encore ! Si j'avais quelques doux moments en ce monde avant de le quitter?
» La pauvre enfant avait monté, pour son malheur, une bouteille de vin de Sicile, ce vin qui porte si vite au cœur et au cerveau. Pour son malheur encore, elle en avait bu, elle, accoutumée à la sobriété ; pour son malheur surtout, le jeune et beau prince était éloquent et passionné.
» La soirée avait de ces émanations enivrantes que les climats chauds connaissent seuls ; elle pensait que ce jeune homme avait bien droit à un peu de bonheur sur la terre, et qu'il serait cruel, barbare, de lui refuser le baiser qu'il demandait avec tant d'instances. Et puis il lui persuada qu'il l'aimait, qu'il ne vivrait pas sans elle désormais; il lui persuada ce que les amoureux persuadent si bien aux filles qui les écoutent, et qui se laissent tromper parce qu'elles commencent par se tromper elles-mêmes.
» Il en résulta qu'au lieu d'aller souper avec madame sa sœur, de la voir ce soir-là, il ne parut que le lendemain, comme s'il arrivait.
» Il n'osait plus lever les yeux sur Josepha, qui, en
apprenant son rang, fut bien confuse et bien malheureuse. Le prince n'en vint pas moins chez elle en secret, fort souvent même, au milieu des batailles ou de la mousqueterie. Son caprice pour elle fut assaisonné par ce sel dangereux, qui le rendait plus violent et plus durable.
» Il parait que la jeune fille s'humanisa.
»En quittant l'Italie, il se confessai la duchesse et la pria de la marier, en se chargeant de la dot.
»Josepha épousa un certain Paolo Mariani.
»Ce Mariani avait été fort riche; il avaitdes passions ruineuses, et, dès sa jeunesse, il avait dévoré en grande partie sa fortune.
» Du reste, l'histoire de cet homme estétrange; j'écrirai, dans le cours de ces Mémoires, le récit terriblet sanglant, des événements qui composent la destinée de sa famille.
»Quantàlui, il était entré dans la maison du prince deGarignan, et il vint avec lui à Paris, où il logea longtemps à l'hôtel de Soissons. On sait que le prince obtint le privilège de fournir le local pour la vente des actions de la banque de Law. Mariani fut préposé à la
location des baraques où avaient lieu les transactions, et il fît là, en peu de temps, grâce à d&s traits peu scrupuleux, une rapide fortune. 11 était devenu un des complaisants du cardinal Dubois; il servait ses plaisirs et partageait quelquefois ses débauches. Dubois venait chez cet Italien, et il y vit Josepha, qui était alors dans tout le luxe d'une beauté de trente ans, bien opulente et bien conservée. Il y vit aussi une charmante jeune personne de quatorze ans, fruit des amours de Josepha et du duc d'Orléans. Le ministre du régent, qui ignorait l'aventure de Turin, combina immédiatement un plan séducteur contre les deux jeunes femmes. A lui la mère; à d'Orléans la fille. C'était là un fait assez habituel à ce vil pourvoyeur.
» La fille de Josepha se nommait Teresa ; elle était d'une beauté pure et angélique : deux grands yeux noirs brûlant d'un feu ingénu, un front suave, un «ourire divin, une taille à dépiter de jalousie vingt coquettes des mieux faites.
» Josephaavaitétéde mœurs légères , elle l'était peutêtre encore ; car je sais qu'elle n'a jamais aimé le mari
qu'elle avait dû épouser, et celui-ci, du reste, trouvait ailleurs compensation à l'amour qu'il n'inspirait pas à sa femme. Mais Josepha aimait sa fille, et elle eût mieux aimé la voir morte que de la voir la maîtresse même d'un prince,
» Le cœur a de ces anomalies : il n'y a pas de plus zélé partisan de la vertu que celui qui ne la met pas en pratique.
» Dubois, qui savait quel facile accès on pouvait avoir auprès de l'Italienne, — on nommait ainsi Josepha., — dépêcha vers elle le roué la Fare. La Mariani reçut le capitaine dans un charmant boudoir, tendu, décoré et meublé comme celui d'une petite maîtresse à la mode.
«Disons, à la louange de l'Italienne ou à la honlede la Fare, qne les propositions échouèrent.
•> Le capitaine se leva pour sortir.
* — Réfléchissez-y bien, fit-ibj
» — Il est tard, c'en est assez, répondit Josepha; ma maison m'appelle; je vous laisse.
» — Ah ! nul ne pourrait supposer pour qui et pour quelle cause vous êtes retenue dans ce boudoir secret.
» — Dès qu'on suppose, on suppose le mal, et votre présence...
» — Souvenez-vous pour qui-je viens supplier.
« — Je veux l'oublier : un sot gagne pour un ami le cœur d'une femme ; un infâme l'achète pour un grand seigneur.
• — Craignez le cardinal.
:>— Moi!
* — Vous savez comment il se venge de sesennemis.
* — De ses ennemis, soit, fit Josepha avec dédain et assurance; mais de moi....
» — Vous, il vous aime. L'amour dédaigné se change en haine.
» — Bah! les verrous de la Bastille ne tiendraient pas contre moi; d'ailleurs, il est tard.
» — Oui, madame, il est tard. Seulement, un dernier mot. Vous connaissez la devise du cardinal : «Ce qu'on ne te donne pas, prends-le. » Vous refusez ; il prendra.
» La Fare sortit.
» Quelques jours après, Mariani, qui gênait, fut jeté à la Bastille; les prétextes ne manquaient pas. Josepha fut enlevée en sortant un soir de chez madame de Tencin.
La Fare vint consoler la petite Teresa, et lui conseilla d'aller se jeter aux pieds de Dubois pour demander la grâce de sa mère et de Mariani, qu'elle nommait son père.
» Dubois reçut à merveille la jolie enfant, et lui promit de la conduire le soir même chez leprince. En attendant, on la retint dans les appartements du ministre; et, la nuit venue, on la conduisit, en effet, dans une petite maison où le régent passait quelquefois de ces soirées où la vertu s'immolait souvent.
» La petite Teresa, qui s'était éprise aux belles paroles de la Fare, suivait le capitaine avec un charme secret; celui-ci n'eût pas mieux demandé que de développer dans le cœur de la jeune fille le germe d'amour qui y poussait; mais le régent...
— Mais le régent aimait les primeurs, surtout celles qu'il avait semées, fit Voltaire en m'inlerrompant et en faisant allusion à la paternité du duc à l'égard de Teresa.
— Vous calomniez comme les autres, vous, monsieur de Voltaire, qui écrivez l'histoire! ai-je répondu.
— L'histoire vit de mensonges et de calomnies.
— Dans ce cas, vous n'avez pas besoin de connaître la fin de ce récit.
— J'aurai le plaisir de lire le dénotaient dans vos Mémoires.
— Vous voulez donc que j'écrive mes Mémoires?
— 11 y a longtemps que vous auriez dû les commencer; c'est un vol faire à l'histoire que de garder pour vous de tels secrets. Assez de gens raconteront à l'avenir les batailles, les négociations, les grands événements de la politique; mais les particularités des ruelles, des alcôves et des cabinets, les acteurs seuls qni y ont joué un rôle peuvent les connaître et les révéler.
— Les écrire, moi? La bonne plaisanteried
— Pourquoi pas?
— Mais je ne saurais jamais.
— K 'écrivez- vous point tous les jours des lettres charmantes?
— Des lettres ne sont pas des mémoires.
— Ne faites-vous pas des vers adoraLLs?
— Je n'en ai jamais fait que quatre.
N'y --t-il pas à l'Académie des gens qui n*en ont
pu faire qu'un, et qui, par conséquent, en ont fait trois de moins que vous?
— Dites-moi d'abord comment on fait pour écrire.
— Ah ! comtesse, comment faisait madame de Coulanges? comment faisait madame de Sévigné? comment faites-vous vous-même ?
— N'importe, donnez-moi une leçon.
— Mettez sur le papier tout ce que vous venez de me raconter ce soir, et beaucoup d'autres choses, et encore, et encore, tout ce dont vous vous souviendrez enfin ; il n'en faut pas davantage, je vous jure. Votre style est sans prétention, comme votre esprit ; vous direz ce que vous avez vu d'original, ce que vous avez su de curieux, et, si, par hasard, vous en veniez à mentir, vous n'en seriez que plus digne de ressembler aux historiens de tous les siècles, lesquels ne s'en sont jamais gênés dans le passé, ne s'en gênent pas dans le présent, et ne s'en gêneront pas davantage dans l'avenir.
Et, sur ce, M. de Voltaire s'est levé, m'a saluée, et est parti, suivi de ses deux protégés, aboyant à ses chausses pour qu'il les reçût dans son logis, qui passe, selon le style académique, pour l'antichambre des Muses.
Restée seule, j'ai appelé mes femmes et je me suis couchée; mais, au lieu de dormir comme j'eusse dû faire, j'ai pensé toute la nuit à ces dernières 'paroles de M. de Voltaire. Je dors peu maintenant, ainsi que cela est d'usage chez ceux qui ont beaucoup vécu dans le passé et qui ont peu à vivre dans l'avenir. J'ai senti battre mon vieux cœur à l'idée de mettre sur le papier, devant mes yeux, devant ceux des autres, cette jeunesse que je ne reverrai plus désormais, ailleurs que dans mes souvenirs, et, encouragée par les suffrages de cet homme qui, d'ordinaire, ne distribue que des injures ou des flatteries, je me suis décidée à commencer ces Mémoires. Je les hâterai le plus possible, afin de les conduire jusqu'au bout ou, du moins, jusqu'à l'époque où j'ai cessé de vivre por les autres et pour les autres. Le reste n'appartient qu'à Dieu et à moi.
Donc, aujourd'hui 8 octobre 1734, je commence celle histoire de ma vie ; je dirai tout ce qui sera intéressant à savoir, sans plus m'inquiéter des gouvernements que des particuliers. La vérité est douce à penser, elle le serait bien plus encore à jeter à la face de ceux qui nous gênent : c'est une satisfaction que l'on n'a guère
en ce monde que dans certaines conditions ; probablement, ce sera une des réjouissances du paradis, quoiqu'elle ne nous ait pas été promise.
Je ne sais si les rares lecteurs qui seront appelés à jeter les yeux sur ces Mémoires connaîtront, même après ma mort, les quatre vers auxquels M. de Voltaire, le Parthe qui, en fuyant, m'a lancé la flèche de l'orgueil dans le cœur ; je ne sais pas, dis-je, si les rares lecteurs appelés à jeter les yeux sur ces Mémoires connaîtront, même après ma mort, les quatre vers auxquels M. de Voltaire faisait allusion et qui ne sont rien autre chose qu'un quatrain, composé il y a quelque huit jours par moi pour me servir d'épitaphe, et que voici .
Ci-gît, dans une paix profonde, Cette Dame de Volupté Qui, pour plus grande sûreté, Fit son paradis en ce monde.
Mais, qu'ils les connaissent ou ne les connaissent pas, il est bon qu'ils sachent que je n'ai pas toujours été la Dame de Volupté qu'on a tant célébrée à Paris depuis trente ans. Gomment je le suis devenue, c'est là ce qu'il faut expliquer. 11 y a loin, en effet, de Jeanne d'Albert de Luynes à cette comtesse de Verrue, Dame
de Volupté d'àprésent. Elles ne se ressemblent pas plus, par la pensée et les sentiments, qu'elles ne se ressemblent par le visage ; et Dieu sait ce que j'ai été et ce que je suis devenue. Ce que j'ai été, les autres s'en souviennent peut-être; quant à moi, je l'ai oublié, grâce au ciel. C'est un regret de moins.
Quant à ce que je suis devenue, mon miroir se charge de me le dire tous les jours. C'est un ami brutal, mais sincère, et j'en suis venue lentement, je le sais, mais enfin j'en suis venue à lui pardonner ce défaut en faveur de cette qualité.
Je suis née le 18 septembre 1670, l'année même où M. de Bossuet, que j'ai encore vu étant enfant, jeta ce grand cri : Madame se meurt, Madame est morte! ce qui me constitue à l'heure qu'il est, c'est-à-dire au 8 octobre 1734, jour où je commence ces Mémoires, soixante-quatre ans bien comptés.
Mon père, le duc de Luynes, favori de Louis XIII et acteur dans la terrible tragédie de Concini, mon père,
dis-je, fils du duc de Luynes et de Marie de Rohan, — plus connue sous le nom de duchesse de Chevreuse, qu'elle tenait de son second mari, que sous celui de duchesse de Luynes ou de madame la connétable , qu'elle tenait du premier, — mon père n'eut point d'autres frères, mais seulement une sœur utérine, mademoiselle de Chevreuse, fort connue dans la Fronde par ses amours avec le coadjuteur, devenu plus tard le célèbre et tracassier cardinal de Retz.
Gomme ce n'est point à moi de dire du mal de ma famille, on ne s'attend pas, je l'espère, à ce que je raconte les aventures scandaleuses de ma tante. D'ailleurs, les mémoires du temps s'en sont chargés.
Or. soit rivalité, soit froideur maternelle à l'endroit de sa fille, toute la tendresse de ma grand'mère, la duchesse de Luynes-Chevreuse, se reporta sur mon père, auquel elle fit donner par son second mari le duché de Chevreuse, bien qu'il n'y eût aucun droit. Entre nous, nous ne nous en faisons pas accroire sur notre origine, et nous savons à merveille que la maison d'Albert ne remonte pas plus haut que la faveur de Louis XIII, faveur conquise par l'adresse qu'avait mon grand-père
à dresser les pies-grièches avec lesquelles le jeune roi chassait aux petits oiseaux dans les jardins du Louvre.
C'était donc pour mon père un grand honneur, sans compter le profit, non moins grand, de toucher à la maison de Lorraine, même par cette éloignée succession. Pour le mieux ancrer dans le monde, elle lui fit, en outre, épouser sa sœur consanguine, fille de son père, le duc de Montbason, et de cette fameuse duchesse de Montbason qui eut toute sorte de querelles avec madame de Longueville, et dont la mort mystérieuse et sanglante fut cause que M. de fiancé se fit trappiste, desimpie abbé qu'il était, et même plus frivole que ne le comportait l'habit.
On voit maintenant de qui je descends et que mes deux aïeules ont commencé à la manière du Gid de M. Corneille, c'est-à-dire par des coups de maître, l'illustration galante et politique des femmes de notre race; il ne faut donc pas trop me blâmer : si j'ai marché dans la même voie, je ne faisais qu'y suivre la trace de leurs pas; d'ailleurs, à cette époque, cette voie était si battue, qu'elle ressemblait fort à une grande route.
Ma mère, en dépit de cette parenté, était uue sainte
et digne femme. Mon pure, plus qu'elle encore, si cela se peut, avait toutes les vertus qui manquaient à la majorité de nos ancêtres. Il résulta de cette double sévérité de mœurs une fidélité conjugale qui donna naissance à une grande quantité d'enfants. On les éleva dans des principes de rigidité qu'on trouverait fort ridicules aujourd'hui, mais qui, par hasard, se trouvèrent démise sous le règne de madame de Maintenon. Mon père et ma mère suivirent en cela non pas la mode, mais, au contraire, leur propre inclination vers le bien.
Le roi lui-môme commençait, dès l'époque de ma naissance, à donner, non pas encore l'exemple, mais la pente de cette réforme, par les sévères prélats et les savants chrétiens qu'il plaça près de monseigneur.
Mon père n'était pas très-riche, et, comme ce n'était pas son goût de nous mettre malgré nous en religion, il songea donc à nous pourvoir de son mieux et à se défaire de nous selon notre condition et malgré les oppositions que le manque de bien apportait à notre établissement. Nous étions belles, et particulièrement, moi, j'étais plus belle que mes sœurs, disait-on; nos amis s'efforçaient de prouver que cette beauté, la vertu.
et les alliances formaient une dot suffisante, et que. si pauvres que nous fussions, le fussions-nous même davantage eacore, nous pouvions prétendre à tout.
Or, il arriva que, vers le temps où j'atteignais ma treizième année, un parent de ma mère fut envoyé en , mission en Savoie ; il y vit la comtesse de Verrue et son fils pendant la négociation dont il était chargé. L'occasion s'offrit de parler de moi ; je ne sais comment il se fit qu'il traça de ma petite personne un portrait dont le comte s'exalta, et voilà cet abbé de Léon le parent de ma mère s'appelait ainsi) enchanté de l'idée qu'il m'allait marier par-dessus le marché de son ambassade. La comtesse de Verrue était dame d'honneur de madame de Savoie et veuve; elle comptait fort à la cour, elle et son fils étaient riches de leurs biens et de leurs charges. L'alliance était belle : elle fut proposée à mes parents, qui l'acceptèrent, et, quant à moi, qu'on n'avait aucunement pris la peine de consulter, un beau jour, on me prévint de faire faire mes habits de noces et de me tenir prête à partir. On ne se croyait pas obligé naturellement à plus de précautions vis-à-vis de moi.
Je n'avais jamais songé au mariage, et le premier chagrin que me causa le prochain changement dans mon état fut qu'ayant une grande poupée de ma taille à peu de chose près, que j'avais l'habitude de faire habiller des mêmes robes que moi, je voulais absolument qu'on lui fit un trousseau pareil au mien; ce qui équivalait, pour mon père, à une fille de plus à marier. Or, comme nous n'étions pas riches à faire des folies, mon père mit fin à cet enfantillage par un je ne veux pas solennellement prononcé.
Mon père eût dû raisonnablement s'opposer à ce que l'on me mariât si jeune, et surtout à ce que l'on m'envoyât si loin. Nos craintes d'exil matrimonial, à mes sœurs et à moi, n'allaient pas au delà de la province, en quelque château ou quelque gouvernement éloigné, avec un voyage à la cour tous les deux ans, des demoiselles, un chapelain et un écuyer pour suite. C'était déjà bien dur. Mais l'étranger, mais la Savoie, il me sembla que c'était le purgatoire anticipé : je ne m'attendais guère, je l'avoue, à ce que je devais y trouver.
Je ne hasardai point d'observations à l'endroit du
mariage, sachant que je ne gagnerais rien à répliquer. Je pleurai seule, avec ma gouvernante Babette, qui ne voulait pas me quitter, et que j'ai, en effet, emmenée partout; mes parents y consentirent volontiers et je m'en trouvai bien, car la bonne fille m'a souvent soignée et consolée, et je lui dois la vie, ainsi qu'on le verra plus tard.
On me montra le portrait de M. de Verrue : il était jeune, bien fait, beau de visage, et m'écrivait une lettre toute pleine du désir de me plaire. Ma gouvernante me montra qu'il fallait considérer tout cela et ne plus me désoler si fort. Or, ma gouvernante ayant plus d'expérience que moi, je la crus, et je me mis à regarder chaque soir ce doux visage que je devais tant aimer plus tard et tant regretter chaque jour de ma vie. Peut-être bien peu de gens croiront-ils cela : c'est cependant la vérité.
Mes parents, sauf le refus fait des présents de noces à ma poupée, et M. de Verrue, se montrèrent fort généreux envers moi. Ma mère me donna une superbe garniture de point de Venise qu'elle tenait de la sienne et où les armes de la maison étaient brodées; elle passait
pour la plus belle que l'on eût vue depuis longtemps.
M. de Verrue m'envoya les magnifiques pierreries de sa maison : j'en fus éblouie ; en regardant d'un œil les joyaux, et de l'autre son portrait, je trouvais les joyaux superbes, et lui plus beau encore. Le même soir, mes sœurs montèrent dans ma chambre, tirèrent les diamanis de leurs écrins, et m'en couvrirent ; j'en étais écrasée, mais si fiôre, que je me trouvai plus grande de toute la tête.
— Oh! ma chère Jeanne, s'écria ma sœur cadette, vous voilà parée comme une reine, et, bien sûr, vous le serez un jour.
J'ai souvent pensé depuis à cette parole, qui était presque une prophétie. — J'ai été quasi reine, en effet.
M. de Verrue arriva la veille du contrat; il s'aunonça chez mon père par un beau présent sur lequel on ne comptait point; ma mère me fit alors venir chez elle, et je me souviens encore aujourd'hui de ses paroles, comme si elles les eût prononcées hier.
— Ma fille, me dit-elle, préparez-vous à recevoir, ce soir, M. le comte de Verrue en qualité de futur époux;
nous avons admis sa recherche, non-seulement parce qu'il est riche et de bonne maison, mais encore parce qu'il est honnête homme, pieux, qu'il a dp l'esprit et qu'il doit vous rendre heureuse, si vous savez l'être. Vous retrouverez dans madame sa mère bien plus de mérite que dans la vôtre, une tendresse aussi sincère et aussi éclairée. Remplissez vos devoirs envers elle et envers votre mari, soyez très-humble servante de la maison de Savoie, qui va vous gouverner. Ces princes sont de grands princes et qui viennent immédiatement après le roi. Oubliez que vous êtes Française, et aimez votre nouveau pays ainsi que vous avez aimé celui où vous êtes née. Vous ne nous re verrez pas de longtemps sans doute. Souvenez-vous de l'éducation que l'on vous a donnée, et ne nous forcez jamais à déplorer l'amour que nous vous portons. Nos vœux et nos bénédictions suivront la fille que nous allons perdre; le meilleur et le plus à souhaiter est que vous ne reveniez jamais.
En écoutant ces paroles, j'avais grande envie de pleurer; je me contins, cependant; manière, toute-puissante sur elle-même, me paraissait si calme, si tranquille,
que je ne la crus point émue, et mes larmes se glacèrent sans couler.
— Allez maintenant, ma fille, ajouta-t-elle pour finir, et faites- vous parer ainsi qu'il convient; on vous avertira quand il sera temps.
Je retournai dans mon appartement, où mes sœurs m'attendaient avec impatience pour savoir de moi quels sont les discours que l'on tient à une jeune fille sur le point de se marier. Pour passer le temps, elles avaient paré ma grande poupée avec sa plus belle robe et tous mes diamants; elle avait ma coiffure, mes dentelles, et se tenait droite en face d'un grand portrait du roi Louis XIII. Pauvre poupée! pauvre Jacqueline! qu'elle était superbe et qu'elle était aimée! — Jacqueline de Bavière, rien que cela! à cause d'une belle histoire que nous avions lue.
En trouvant ma poupée à mon image et à ma ressemblance, les larmes que ma mère avait refoulées au fond de mon cœur coulèrent le long de mes joues et bientôt sur celles de Jacqueline, que j'embrassai en sanglotant. Les rôles étaient changés : j'étais la mère et Jacqueline la fille.
— Ah! ma chère Jacqueline! ma bonne Jacqueline ! m'éeriai-je, me faudra- t-il vous quitter?
Pourquoi ma mère ne m'avait-elle point parlé comme cela? C'eût été bien moins raisonnable, mais bien plus maternel, à ce qu'il me semble.
Mes sœurs, en me voyant pleurer, pleurèrent aussi et m'entourèrent de leurs bras.
— Non, ma sœur, s'écria l'aînée généreusement; puisque vous partez, vous aurez Jacqueline à vous toute seule.
J'ai besoin d'expliquer cet adverbe généreusement t que j'ai souligné.
Jacqueline était ma propriété indivise, comme disait l'intendant de Dampierre, à propos d'un petit champ qui nous avait appartenu et qui, je n'ai jamais su comment, était devenu la propriété de ses trois fils.
— Vous aurez Jacqueline à vous toute seule, nous vous la donnons.
— Ah! du moins, répondis-je, je ne quitterai pas tout à la fois.
— Mais vous avez un mari, vous, répondit hargneusement la seconde de mes sœurs, et nous n'en avons
pas. Un mari qui donne de pareils diamants vaut bien Jacqueline, qui ne donne jamais rien, et à qui il faut toujours, au contraire, donner quelque chose.
Les deux adverbes soulignés peignent mes deux sœurs au naturel.
Sur ces lamentations et ces récriminations, Babette et nos femmes entrèrent pour commencer notre toilette. Il fallut dépouiller la princesse de Bavière à mon profit. En vérité, une fois parée, je n'étais guère plus grande qu'elle, et je n'avais pas si bien l'air d'une fiancée. Cependant, ma petite personne me sembla plus importante de moitié. Je me tournai en face de mon miroir. Je fis la révérence au portrait du roi. Jetâchai d'allonger ma queue en me baissant, et de prendre les airs de la duchesse de Richelieu, quand elle nommait les dames à la reine, et tout cela pour que le temps passât plus vite. Il me semblait que M. de Verrue ne se montrerait jamais.
On me Yint avertir.
Je me sentis d'abord intimidée ; mais je repris courage en songeant que j'avais, comme ma mère, une gorgerette de point de Flandre, un corps de jupe et un bas de robe, ce qui faisait nécessairement de moi un personnage. Je suivis l'écuyer de la duchesse, qu'on appelait M. de Magloire, et ma gouvernante Babette, qui m'ouvraient les portes; enfin j'arrivai à la salle du dais, où l'on s'était établi, selon les usages des grandes réceptions.
Mes conducteurs s'effacèrent.
J'entrai.
Ma mère vint au-devant de moi; elle me prit la main tandis que je faisais la révérence, et me mena devant un grand homme maigre, habillé de violet, avec des cheveux négligés, le nez en bec de faucon, la mine haute et sévère, et l'œil fouilleur et à fleur de tête, ce qui lui donnait l'apparence la plus impertinente du monde.
J'eus un instant de terreur, je crus que l'on m'avait donné un faux portrait et que j'étais devant mon mari. L'habit violet eût dû me rassurer; mais je n'avais point, à cette époque, fait étude des costumes ; quoi qu'il en
soit, je frissonnai. Avais-je le pressentiment des malheurs dont cet homme devait chercher un jour à m'accabler?...
— Monsieur l'abbé de la Scaglia, dit ma mère, voici mademoiselle d'Albert, ma fille.
Je ne levai pas les yeux ; je compris que ce monsieur violet était l'oncle du comte de Verrue, le frère de son père ;l'abbédela Scaglia de Verrue, qui devait mener son neveu en France, et le conduire à l'autel, accompagné de l'ambassadeur du duc de Savoie et de plusieurs personnes de qualité ayant l'honneur de lui appartenir. L'abbé avait une voix voilée, qui semblait toujours émue et qui trompait fort ; à l'entendre, on l'aurait cru bon. En le voyant, on le croyait moins ; en le connaissant, on ne le croyait plus du tout.
Au reste, je n'en donne ici que le crayon. Nous tâcherons de le peindre plus tard.
— Mademoiselle est bien plus belle que son portrait, dit-il, et je suis sûr aussi qu'elle a beaucoup plus d'esprit que ses lettres. Nous avions cependant été émerveillés de tout cela; maintenant, nous serons plus heureux que nous ne le supposions encore.
C'est mon frère qui m'a, plus tard, répété ce compliment; car, pour moi, je n'entendais rien. J'attendais ce qui allait suivre. D'ailleurs, ce prêtre me regardait d'une façon singulière et son regard me troublait.
L'abbé prit à son tour M. de Verrue par la main, et le mena en face de moi.
— Mademoiselle, voici le plus fortuné des mortels, dit-il avec un demi-sourire d'amère ironie.
Cette manière de présenter un futur époux était au moins hardie : que s'en devait-il suivre? Le bonheur annoncé viendrait-il réellement? Hélas! l'abbé de la Scaglia n'a jamais passé pour un grand prophète.
Ces révérences et ces préliminaires terminés, nous nous assîmes en cercle et la conversation commença.
L'abbé m'adressa plusieurs questions entortillées de louanges; ma mère ne me laissa point le temps de répondre. On craignait ma timidité, ou ma hardiesse. Ma mère ne me connaissait point assez pour être sûre de moi. Les soins de la cour, les affaires du monde et mille autres choses ne lui ayant jamais permis de nous suivre et de nous étudier comme elle l'aurait fait sans doute en tout autre état.
M. de Verrue me parla; je le regardai, pour lui répondre, et je restai toute charmée, et, par conséquent, toute muette. Il avait alors vingt-deux ans à peu près, les plus beaux yeux et les plus beaux cheveux de toute l'Italie, une taille à souhait, un sourire frangé de perles et des mains à servir une reine. Son babil était du dernier galant ; on y voyait tout le soin de me plaire, à moi qui n'avais jusque-là reçu de soins de personne. Ma petite vanité ne fut donc pas peu flattée de ce charmant mari. J'avais grande envie de le quitter pour aller le dire, comme faisait M. le chevalier de Guise pendant ses bonnes fortunes; mais on ne sort pas aussi facilement que cela d'une soirée de fiançailles et de contrat.
Nous en eûmes jusqu'à dix heures.
Le lendemain fut consacré aux visites de famille, le surlendemain aux visites des amis particuliers, le jour suivant fut celui de Versailles et de MM. les princes du sang, où mon père conduisit partout son futur gendre. Ce fut un tourbillon étourdissant, et, depuis ce moment jusqu'au jour du mariage, je n'eus pas le temps de me reconnaître. J'avais quitté l'appartement de mes
sotars pour prendre, avec Babette, celui de madame de Ghevreuse, lequel ne servait que dans les grandes occasions. La messe fut dite à la chapelle de l'hôtel. Le roi n'aimait point que Ton mariât les étrangers chez lui. L'assemblée était nombreuse. L'abbé de Verrue se défendit d'officier par sa parenté proche. Le fait est qu'il n'officiait guère et que son état de prêtre ne l'occupait qu'à ses moments perdus ; il avait au moins cette conscience-là.
Après le dîner, le souper et le reste, le coucher eut lieu suivant les usages habituels, et la chemise nous fut donnée en pompe chacun de notre côté.
Nous restâmes seuls.
Ce fut pour moi une grande nouveauté que d'être débarrassée de mes lisières. M. de Verrue se montra honnête homme et homme d'esprit. J'étais trop jeune et trop ignorante pour songer à l'amour ou même pour y faire songer. Cependant, j'en suis sûre, celui que j'eus pour lui dans la suite prit ses racines en ce jourlà. Nous causâmes fort, je n'eus plus peur de lui; je lui ouvris mon petit cœur d'enfant. Je lui promis de ne rien reg citer derrière moi, en le suivant dans son beau paye
d'Italie; d'aimer sa mère autant que je l'aimais luimême. Hélas! j'ignorais combien cette promesse-là me conduirait loin et me coûterait à tenir.
J'étais donc, aux yeux du monde, sinon en réalité, la comtesse de Verrue; il ne me restait rien de mademoiselle d'Albert, pas même le nom, que notre mariage léguait à ma sœur cadette. On me garda quelques jours encore à Paris, à Versailles et à Dampierre pour me montrer. Ensuite, on parla de faire les coffres et le jour de mon départ fut fixé.
M. de Verrue avait amené un fort grand équipage. Nous devions voyager dans une calèche à six chevaux. L'abbé avait la sienne derrière, et une troisième suivait pour mes femmes; et puis quantité de gens à cheval et même des pages, ce qui n'allait en France qu'aux gens titrés, mais ce dont les seigneurs de Savoie ne se privaient point. Je fus embrassée et pleurée de toute ma famille; ma mère et mon père, lui-même, mirent le décorum de côté et s'attendrirent; mes sœurs fondaient en eau, et, comme j'étais déjà en carrosse, je vis accourir la dernière, enfant de six à sept ans, traînant à grand'peine dans ses bras Jacqueline de Bavière, en
habits de gala, les mêmes qu'on lui avait mis le jour de mes noces, avec des cheveux fort épars. Elle essaya de monter sur le marchepied pour arriver jusqu'à nous, et, comme elle n'y pouvait parvenir, elle se mit à crier :
— Tenez, madame la comtesse de Verrue, ayez soin de Jacqueline, je vous en conjure.
M. de Verrue se récria à son tour, demandant ce que signifiait cette entrée.
— Oh! monsieur, m'écriai-je tout éplorée, c'est Jacqueline. Jamais on n'eût pris un ton plus tragique pour annoncer à Philippe le Bon la vraie princesse au milieu de ses malheurs.
—Eh! qu'avons-nous besoin de Jacqueline en voyage? me dit le comte le plus gravement du monde. Faiteslui vos adieux, madame, et séparez-vous d'elle courageusement.
— Monsieur, repris- je, mes sœurs m'ont donné Jaoqueline, j'emmène Jacqueline, laissez-moi Jacqueline!
Babette, qui entendait mes cris de la voiture où elle était déjà montée, sauta à terre, accourut et vit de quoi il était question.
Je serrais Jacqueline contre mon cœur.
— Madame la comtesse, dit Babette, M. le comte n'a que faire de cet enfantillage-là; songez donc à ce que vous êtes et où vous allez !
Je me mis à pleurer de plus belle. Mais M. de Verrue, loin de s'en lâcher, fut, tout au contraire, touché de ma peine.
— Je ne demande pas mieux que de prendre Jacqueline, madame, dit-il, puisque vous la souhaitez si ardemment. Seulement, avec votre permission, on la pourrait mettre en un coffre ; car il ne me paraît pas absolument. nécessaire de l'avoir en carrosse avec nous.
— Dans un coffre! m'écriai-je. Oh! monsieur, elle sera bien mal dans un coffre.
M. de Verrue ne put s'empêcher de rire et proposa un terme moyen : c'était de mettre Jacqueline dans le carrosse de nos gens.
Je consentis à ce sacrifice, à cause de la manière dont il me fut demandé de la bouche et surtout des yeux.
M. de Verrue avait un de ces regards auxquels on ne résiste pas.
Jacqueline, bien enveloppée, fut confiée à Babette,
qui s'engagea à avoir d'elle le plus grand soin tout le long de la route.
J'étais tranquille; — avec Babette, Jacqueline ne manquerait de rien.
Voilà ce que j'étais quand on me maria!
ÏV
Pendantla route, l'abbé de la Scaglia vint souvent dans notre calèche. 11 me combla de bonbons, de friandises et de morale ; les uns ne me plaisaient pas plus que l'autre. Il est des gens dont les parfums n'ont point d'odeur, dont les diamants n'ont point d'éclat, dont les soins n'ont point de charme. Us rendent tout désagréable, même l'amour.
Mon révérend oncle avait la chance d'être un de ceux-là.
Mon instinct ne me trompait pas.
Quant à mon mari, il n'eut qu'un défaut, c'est sa famille; sans sa famille, c'était un être parfait; c'était un homme à se faire aimer des plus rebelles. Sa patience et sa douceur, pendant cette longue route, ne se
démentirent point un instant, et cependant, maintenant que j'y pense, je devais être une insupportable compagne de voyage. Il alla au-devant de mes moindres fantaisies, il prévint mes moindres désirs ; il veilla sur mon sommeil; il fut gai, enfant, aimable, jouant avec moi comme s'il eût eu mon âge. Il plaça même, un beau jour, Jacqueline à côté de lui, et, comme il me parut qu'il lui faisait trop de tendresses, ce fut moi qui la renvoyai dans l'autre voiture. Je crois que j'en devenais jalouse.
Tout alla donc pour le mieux, et, dès le troisième ou le quatrième jour de route, je ne regrettais plus rien du tout.
Nous traversâmes les Alpes au mont Cenis. J'ambitionnais bien sincèrement le moment où je serais au fond de cette vallée que je voyais s'ouvrir à deux ou trois mille pieds au-dessous de moi.
J'y arrivai comme on arrive, hélas! aux choses les plus éloignées, et bientôt s'ouvrit cette splendide contrée où règne Turin. J'étais ravie, ayant toujours aimé les beaux paysages.
Mais, au contraire de moi, je trouvai mon mari tout
triste et tout dolent. Il ne répondait plus à mes plaisanteries, il me reprenait même de ma gaieté ; il fit plus, il rudoya la, princesse de Bavière, et, comme je lui demandais la raison de tout cela, il me répondit qu'il n'y en avait aucune autre qu'un changement d'humeur. Une de mes femmes nommée Marion, qui était celle que j'aimais le mieux après Bahette, et que je consultai à un relais de poste, me dit qu'elle allait étudier cela, et qu'à la prochaine halte elle me donnerait son avis sur ce changement.
J'attendais avec impatience.
L'abhé de la Scaglia, lui, paraissait plus gai, plus ironique, à mesure que croissaient la tristesse et la préoccupation de mon mari.
A la dernière couchée, Marion accourut tout effrayée dans ma chambre.
— Oh! ma bonne Marion, lui demandai-je, qu'y a-t-il donc, et d'où vient que tu es si effarouchée?
— Madame, madame, me répondit la pauvre fille, il y a bien du nouveau, allez, et vous n'aviez pas tort d'être inquiète.
— Bah! et qu'est-il donc arrivé?
— M. le comte vient de donner l'ordre d'enfermer Jacqueline dans un coffre cloué. I
— Mais un coffre cloué, c'est un cercueil!
— Mon Dieu, oui! sans compter le reste.
— Le reste! qu'est-ce que le reste? Dis-le-moi, je le veux.
— Eh bien, il paraît que madame la comtesse douairière est perpétuellement de mauvaise humeur, qu'elle gronde du matin au soir, que M. le comte en a une frayeur épouvantable, et que M. l'abbé de la Scaglia se met toujours du parti de madame sa sœur.
— Es-tu sûre de cela, Marion?
— Aussi sûre que de ma mort à venir, madame la comtesse; le valet de chambre de M. l'abbé s'est déboutonné à l'instant môme sur toutes ces choses, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris.
— Miséricorde! que deviendrons-nous alors? Voilà donc pourquoi M. le comte est, depuis hier, si différent! il approche de sa mère : il en sent déjà l'influence.
A partir de ce moment, j'eus beaucoup de peine à cacher que j'étais instruite. Je pris des façons de petite
fille en pénitence. Je ne daignai pas me plaindre de l'enlèvement de Jacqueline dont j'enrageais, et je me résignai à être maussade pour me former.
Oh ! que tout cela est aujourd'hui loin de moi ! que d'événements depuis lors, que de souffrances, que de larmes, que de craintes, que de sacrifices, que de fautes aussi ! Je ne puis m'empêcher de m'arrêter complaisamment sur ces derniers moments d'enfance, sur cette limite posée entre deux époques.
Le soir même, j'arrivai à Turin. Je fus reçue en haut du degré de son palais par ma belle-mère, madame la comtesse douairière de Verrue.
J'aime peu les portraits, ils sont rarement fidèles : les gens agissent et se révèlent. Vous verrez madame de Verrue à l'œuvre et vous la jugerez.
Quant à sa figure, elle était une belle et imposante personne âgée de cinquante ans; elle s'était mariée tard et avait conservé le roi de et l'aigre des vieilles filles. Elle avait un port de tête royal ; des yeux fauves qui commandaient; un geste lent mais impérieux : tout ce qu'il faut pour régir et dominer les autres, — les enfants surtout.
Elle m'embrassa froidement et en vraie belle-mère. Mon mari lui prit la main; il en approcha ses lèvres plutôt qu'il ne la baisa, et il me parut qu'il tremblait.
Je me demandai si c'était pour lui ou pour moi.
Plus tard, je vis bien que c'était pour tous deux.
L'abbé reçut un signe d'amitié auquel il répondit par un salut hautain. Ils ne s'aimaient pas, je le comprenais dès cet instant.
Mais ils se ménageaient, je le compris ensuite.
Cette femme et cet homme échangèrent un regard dont je me suis rendu compte plus tard. L'abbé semblait dire : « Voici une rivale que j'amène, plus que jamais vous avez besoin de moi. » Madame de Verrue acceptait l'appui avec un dépit amer, mais elle l'acceptait.
— Soyez la bienvenue, madame, me dit ma bellemère, quoique vous vous soyez fait attendre.
— Madame, les chemins étaient mauvais, et ne secondaient pas notre impatience, avança mon mari pour nous excuser.
— C'est égal, vous avez été quatre jours de trop en route ; on pouvait venir plus tôt : madame Royale me
&t encore hier au soir.
— Quand on joue parles sentiers, dit l'abbé, on peut s'oublier quelquefois.
— Qui donc a joué? demanda madame de Verrue d'un air enflammé.
— C'est moi, madame, dit vivement le comte.
— Ce sont eux, ajouta le bon abbé.
— Oh! oh! quel empressement à venir rejoindre sa mère! Je m'en souviendrai.
Le comte de Verrue baissa la tête et n'eut garde de répliquer. J'étais encore plus étonnée et plus interdite que lui, la chose m'étant plus nouvelle : mon père et ma mère, si rigides et si réguliers, n'eussent jamais parlé ainsi à aucun de nous.
Cette maison, grande, immense, sombre, avec son dallage et ses degrés de marbre, me glaçait le cœur; comme il faisait nuit, on portait devant nous des torches fumantes qui nous éclairaient de près, mais qui laissaient dans l'ombre les immenses galeries et les rendaient véritablement effrayantes. Madame de Verrue marchait près de moi et m'examinait comme une marchandise achetée ou un cheval de parade que l'on doit monter le lendemain. Elle entra la première dftgfjune
salle immense où se trouvaient réunies vingt ou trente personnes, toutes parentes à un degré plus ou moins ! éloigné de la maison de Verrue et auxquelles il fallait faire la révérence.
Je trouvai les costumes étranges et les airs sérieux : on eût dit des portraits de famille, ayant reçu de l'intendant du château la permission de descendre momentanément de leurs cadres. C'étaient presque tous, au-Fêste, des gensde la plus haute qualité et tenant les premières charges de la cour. Ma belle-mère était ellemême dame d'honneur de madame de Savoie, encore régentet ou du moins en ayant gardé l'autorité ; ce qui donnait à madame de Verrue un grand crédit dont elle usait largement, moins pour servir ses amis que pour nuire à ceux qui ne lui plaisaient pas.
Je ne remarquai point complètement, ce jour-là, les gens auxquels on me présentait ; mes regards s'embrouillaient, tant ma belle-mère me faisait peur avec es grands yeux.
En uxe conduisant devant chaque personne, on me la nommait et Ton me disait :
— Saluez, comtesse!... c'est monsieur votre oncle...
Saluez, comtesse!... c'est madame votre cousine...
Oh! que j'en avais, mon Dieu! de ces oncles et de ces cousines à révérences ! Cela dura plus d'une heure et demie. Je mourais de faim et je me sentais une irrésistible envie de pleurer.
Mon mari nous suivait comme un enfant attaché à nos jupes. Il me sembla bien petit, et je ne sais par quelle folie de petite fille ou de femme imbécile je m'y attachai fortement à cause de cela, et plus que je n'eusse fait, peut-être, s'il avait commandé dans toute cette assemblée au lieu d'obéir.
Cependant, je tournais un œil d'envie vers un buffet chargé de glaces et de fruits dont tous les autres s'approchaient, excepté moi, en l'honneur de qui il était dressé. C'était un vrai supplice de Tantale.
J'eus alors un moment de révolte, et je ne comprends pas encore comment je m'y décidai; je laissai mon septième cousin issu de germain, planté comme un piquet, au milieu delà salle, et je m'en allai droit au bout de cette grande pièce où SB trouvait un gentilhomme fort propre et fort bien posé debout en face des plateaux et- des verres, et je lui demandai de me servir. Il s'em-
pressa de me présenter une orange et je ne sais plus quoi dans la plus belle argenterie que l'on pût voir. Ma belle-mère me regardait stupéfaite; je suis sûre que, d'après ce trait, elle me crut capable de tout. Cet acte la mit en garde contre moi, et fit qu'elle se prépara à un gouvernement rigoureux comme étant la seule manière de me conduire.
J'ai peut-être dû à cette rage que m'avait faite l'estomac besogneux le malheur de toute ma vie !
Lorsque j'eus dévoré mon orange et ce je ne sais plus quoi qui l'accompagnait, je retournai vers madame de Verrue, qui m'attendait avec une bouche sans lèvres à force de les mordre.
— Je ne sais, madame, me dit-elle, si, à la cour de France, on a l'habitude de ne point rendre les saluis que l'on reçoit de ses parents; mais, à la cour de Turin, nous tenons à ces choses-là, je vous en avertis.
L'abbé de la Scaglia fit une mine et un geste qui signifiaent : « Que vous avais-je dit? »
Je ne sais ce qui serait arrivé si les officiers n'avaient annoncé le souper, ce qui me lit pousser un grand soupir de joie. Je trouvais la grandeur lourde à sup-
porter, et j'envoyais un regard fort tendre en arrière, vers ma petite chambre, mes sœurs, nos boas rêves et notre liberté!
Le repas fut interminable : il était servi avec une magnificence encore plus princière que dans nos grandes maisons; la noblesse de Savoie n'était pas épuisée comme la nôtre par les guerres de la Ligue, par les échafauds de M. de Richelieu et par les combats de la Fronde; et beaucoup d'entre ces familles pouvaient puiser à même des trésors amassés pendant des générations.
Enfin, nous nous levâmes et l'on songea à rentrer chez soi. Je fus conduite en cérémonie à l'appartement d'honneur ; ma belle-mère me le cédait, et elle eut soin de me faire savoir que je devais lui rendre cet honneur en obéissance.
Voici les propres paroles de ma belle-mère :
— Je ne suis rien dans cette maison à dater de ce jour, me dit-elle, et c'est vous qui y commanderez.
Puis, comme je fis un mouvement :
— Je ne vous refuserai pas mes conseils , ajoutât-elle; et, quand je vous les donnerai, je vous demande
de vouloir Bien les suivre. Je connais ce pays et je le connais bien ; vous l'ignorez, vous êtes jeune et je suis vieille : il y a donc de grandes raisons pour que vous m'écoutiez.
J'étais interdite; je ne savais que répondre. Mon mari vint à mon secours.
— Madame de Verrue sera trop heureuse de vous obéir comme moi, ma mère, et vous trouverez en nous deux la même soumission, la même déférence.
J'étais surprise, tant ce que je voyais me confondait : cette magnificence, cette richesse, à côté d'un esclavage sans appel, me paraissait une singulière condition malgré ma jeunesse. Je comprenais que ce n'était pas pour M. de Verrue la véritable attitude. Je le sentais gêné devant moi, il devait l'être encore bien plus devant les autres. J'avais hâte d'être seule avec lui pour m'expliquer. Il suivit sa mère; mais je comptais le voir revenir. J'attendis quelque temps debout et levée; puis, minuit ayant sonné, mes femmes me déshabillèrent. Je gardai Marion près de moi, elle me mit au lit et nous causâmes jusqu'à près de deux heures du matin. La pauvre fille tombait de lassitude. Je la i s
renvoyai. Je luttai encore quelques instants contre le sommeil. Enfin mes yeux se fermèrent malgré moi. M. de Verrue ne vint pas.
A mon réveil, je regardai tout autour de moi -, j'étais seule, bien seule.
Je sonnai. Marion entra et donna du jour. La matinée était déjà assez avancée.
Marion regarda autour d'elle avec autant de curiosité, au moins, et plus d'inquiétude que je n'avais fait; puis elle s'approcha de mon lit sur la pointe des pieds, comme si elle craignait que l'on n'entendît le bruit de ses pas, et, d'un air fort mystérieux, elle m'apprit que M. de Verrue occupait un appartement voisin du mien et presque semblable, et qu'avant notre arrivée, la douairière de Verrue avait fait murer les portes de communication depuis la première jusqu'à la dernière.
— Ah! madame, me dit la pauvre Marion d'un air tout effaré, vous allez être ici bien plus petite fille qu'à l'hôtel de Luynes!
— Comment devines-tu cela, Marion? lui demandai-je.
— Madame, je ne devine point, et ma pénétration n'est pas si grande : je le sais par les gens de la maison. Madame la comtesse douairière n'entend pas que rien lui résiste ; elle veut commander en souveraine, et M. le comte est le premier de ses domestiques.
— Et moi donc! m'écriai-je, que serais-je alors? Puis, les larmes aux yeux :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! continuai-je, que je vais donc m'ennuyer ici! Si je pouvais seulement demeurer enfermée dans ma chambre! Mais non, il me faut être prête pour le déjeuner, m'habiller ensuite en grand habit pour aller à la cour saluer madame Royale et le duc de Savoie.
— Que voulez-vous, madame! on n'est pas mariée pour s amuser.
— Oh! non, va, je t'en réponds, ma pauvre Marion! Maintenant tu sais quelle jupe, quel bas de robe, quelles pierreries il me faut ; prépare-moi tout cela, et rapporte-moi Jacqueline, cela me consolera un peu. Je lui narlerai de la France. Oh! mon Dieu, que n'y suis-
je encore, dans ma pauvre France! Babette est-elle levée?
— Je crois que oui, mademoiselle.
— Qu'elle vienne aussi, alors.
Marion sortit pour m'obéir.
Ma pauvre Babette m'évitait depuis le commencement du voyage; j'ignorais la raison de cette apparente in différence. Je l'ai sue depuis : cette excellente femme se gardait pour les mauvais jours. Elle craignait de se mettre en influence étrangère entre mon mari et moi; elle prévoyait de longues douleurs pour la jeune fille éloignée de tous les siens, livrée à des inconnus. Mais, avant de donner ses conseils, elle voulait savoir les diriger. Aussi, ce matin-là, ne parut-elle encore que pour s'informer de ma santé et pour inspecter ma parure; en vain je lui adressai mille questions. Elle se renferma dans des réponses courtes et banales lorsque sa sollicitude fut satisfaite.
— Mais M. de Verrue, mais M. de Verrue, répétais-je impatientée, ne l'apercevrais-je donc point? Va me le cbercher, Babette; va lui dire que je l'attends.
Trois fois j'envoyai inutilement; enfin, à la quatrième
ambassade, Babette revint me dire que le comte était cbez sa mère et me viendrait visiter en la quittant.
— Toujours sa mère, Babette! pourtant il n'est pas le mari de sa mère.
— M. le comte a sans doute des affaires importantes à traiter avec elle, me dit Babette ; il faut un peu songer à cela, madame, et ne pas vous tourmenter afin de ne pas le tourmenter lui-même.
— Hélas ! j'avais peu de cette vertu si nécessaire aux femmes, dans ma condition surtout. J'étais vive, emportée, jalouse, mais jalouse à faire honte aux tigres.
En ce temps-là, j'aimais déjà M. de Verrue d'un sentiment assez fort pour annoncer ce qu'il deviendrait plus tard et pour développer cbez moi le penchant à la lalousie, auquel j'ai dû peut-être toutes mes erreurs. Je séchais d'impatience et de colère en face de cette usurpation de mon bonheur, et j'allais peut-être faire une autre équipée dans le genre de la veille, aller chercher moi-même M. de Verrue jusque chez sa mère, lorsque enfin il parut.
Il me baisa froidement au front; je fis signe à Babette et à Marion de nous laisser seuls. Il se promenait par
la chambre et semblait très-embarrassé. Je le regardais aller et venir en lui adressant tout à la fois vingt questions. Mais lui marchait toujours sans me répondre.
— Mais, monsieur, expliquez-vous donc, continuaije, tout en chiffonnant Jacqueline, qui n'en pouvait mais, et sur qui je passais le trop plein de ma colère. Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis hier? Pourquoi madame votre mère, qui m'a déclarée maîtresse au logis, a-t-elle retenu sur vous l'autorité de nous séparer? Que lui ai-je donc fait? Dites!
— Chère comtesse, me répondit mon mari, il faudra rentrer la princesse de Bavière.
— Pourquoi cela? Je n'ai qu'une amie et vous voulez m'en séparer!
— Qu'elle habite un de vos cabinets les plus reculés où vous et moi pénétrions seuls, je le veux bien, j'y consens volontiers ; mais gardez qu'elle ne soit vue, même de vos femmes italiennes.
— Pourquoi?
M. de Verrue se mit à rire.
— Oui, pourquoi? Je vous demande pourquoi.
— Mon Dieu, pourquoi, je vais vous le dire, chère
comtesse : parce qu'en Piémont les femmes mariées ne jouent point à la poupée.
— Cela suffit, monsieur. Il ne s'agit point ici de Jacqueline; il s'agit de vous; il s'agit de votre changement à mon égard. Me croyez-vous assez petite fille pour ne pas le remarquer, pour n'en pas deviner la cause? Madame votre mère ne m'aime pas ; madame votre mère veut vous empêcher d'être avec moi; madame votre mère veut être la dame de ce palais, et que je sois, moi, la très-obéissante servante de sa grandeur. Eh bien, cela ne sera pas, entendez-vous, monsieur le comte ; sa grandeur, qu'elle la garde, je n'y tiens pas, j'aimerais mieux plus de liberté. Mais vous, vous! vous êtes mon mari, je suis votre femme; c'est moi que vous devez aimer et non pas votre mère, et, à moins que vous n'ayez pris votre parti de me rendre malheureuse, vous allez être avec moi comme vous étiez à Paris, comme vous étiez au commencement et non à la fin du voyage. Le voulez-vous?
Je n'ai jamais vu d'homme plus embarrassé que ne le fut le pauvre comte à cette échappée conjugale. II allait peut-être, cependant, s'expliquer avec moi, lors-
que madame de Verrue entra, précédée de son écuyer ouvrant les portes devant elle et suivie de deux demoiselles.
Elle était en grand habit et partait pour la cour.
Je ne songeai pas môme à m'excuser de ne l'avoir point vue encore, de ne lui avoir point rendu mes devoirs du matin ; elle m'était en ce moment parfaitement odieuse, et je lui aurais plutôt jeté à la tête des injures que des compliments.
— J'espère, ma. fille, dit-elle en entrant, que vous serez bientôt prête, et que vous ne ferez point attendre Son Altesse royale. Je me rends au palais ; mais je vous préviens que, dans deux heures, il faut m'y avoir rejointe.
Ce mot ma fille fut lancé comme une pointe, et le il faut acheva la signification.
Si j'avais eu seulement trois ou quatre ans de plus, j'aurais mieux compris; j'aurais répondu au lieu de me taire, et j'aurais sauvé peut-être mon avenir.
Mais que vouliez-vous que je répondisse, à treize ans et demi?
Dans le moment de silence qui suivit la recomman-
dation, les regards de ma belle-mère tombèrent sur ma pauvre Jacqueline, et je vis frissonner mon mari, qui suivait avec anxiété les yeux de la comtesse. La douairière marcha vivement vers le canapé où était couchée l'innocente princesse, et, la soulevant d'un air de mépris, elle me demanda si je comptais bientôt avoir une fille.
— La précaution est bonne, continua-t-elle, et prouve que vous réfléchissez : apporter de Paris des jouets pour vos enfants lorsque vous vous mariez à peine. Allons! allons! je vois que vous ferez une excellente mère : tant mieux pour mes petits-fils. En attendant, 'ajouta-t-elle en se retournant vers un page, emportez cela dans quelque chambre écartée, et qu'on enferme ce joujou jusqu'à ce qu'il en soit besoin.
Le ton de madame de Verrue n'admettait pas de réplique. On prit, on emporta la princesse de Bavière, et je ne l'ai jamais revue.
Dieu sait ce qui est arrivé à la pauvre Jacqueline.
Si j'insiste comme je le fais sur cette circonstance, en apparence si futile, c'est qu'elle eut sur le reste de
ma vie une influence grave; c'est qu'à tout prendre ce coup de volonté de ma belle-mère fut le premier jalon de la haine qui, à partir de ce jour-là, s'établit entre nous. En m'enlevant ce dernier gage de l'affection de mes sœurs, ce souvenir de mon enfance; en me faisant entrer dans ma vie de femme par la porte des larmes, ma belle-mère me blessa vivement : elle me montra sa résolution de ne me ménager jamais, de me courber à son joug, de me priver enfin, les uns après les autres, de tous mes bonheurs.
Je ne fus point, de mon côté, assez habile à dissimuler cette haine, à cacher cette disposition révoltée, et, de ce jour, le dernier mot de l'indulgence fut dit entre ma belle-mère et moi.
Et voilà comment un grain de sable devient un écueil.
Nous allons maintenant laisser un peu ce qui concerne M. de Verrue, Jacqueline de Bavière et moi, pour nous occuper de la cour de Savoie, de ce qui s'y passait alors; des différents personnages que l'on y voyait, et surtout du grand prince qui illustrait son règne à peine commencé.
Victor-Amédée II, que nous appelions en France M. de Savoie, était encore sous la tutelle de madame Royale, sa mère, dont nous allons parler d'abord; car madame Royale était la principale figure de cette cour. Elle avait pris ce titre demadameRoyale, je ne sais trop pourquoi, puisqu'elle n'étaitpoint fille du roi, maisbien de ce charmant duc de Nemours que toutes les femmes adoraient au temps de la première régence ; — ce bon temps où l'on s'occupait du matin au soir à se battre et à se faire l'amour, où l'on changeait de parti en changeant d'amant ou de maîtresse, et où l'on soupirait ensemble, sans compter le reste, sauf à s'envoyer le lendemain une arquebusade, en recommandant de ne pas tirer au visage; car on tenait bien plus à ses yeux quïi sa vie, et un homme défiguré n'avait plus rien à espérer de la fortune, témoin M. de la Rochefoucauld. Il en devint misanthrope et écrivit ces belles maximes que n'eût jamais écrites le prince de Marsillac.
Si LA DAJIE DE VOLUPTE.
M. de Nemours se battit avec son beau- frère M. de Beaufort, qui le tua bel et bien d'un pistolet chargé de trois balles sans s'inquiéter de la parenté. M. de Nemours laissa deux filles, dont l'une épousa M. de Savoie, fils de madame Christine de France, et l'autre don Alphonse VI, roi de Portugal. Cette dernière était une personne entendue. Il se trouva que son mari n'était capable d'être, à son gré, ni mari ni roi. Elle ht casser le mariage, reléguer Alphonse daus un couvent, et épousa le propre frère de ce déposé, l'héritier du trône. Elle y gagna de garder la même couronne et d'avoir un autre mari.
Les deux sœurs s'aimaient fort : elles avaient dès longtemps formé le projet d'unir leurs enfants et leurs États le plus étroitement possible. Madame Royale, régente, la reine de Portugal, toute-puissante chez elle, résolurent donc de marier Victor-Amédée à l'infante de Portugal, supposée héritière. A peine le jeune duc avait-il quinze ans. Le conseil de régence y fit d'abord quelques difficultés; ce conseil, composé d'après le testament du feu duc, renfermait des hommes intègres, savants et capables, parmi des médiocrités.
Le plus opposant à cette mécanique était le principal acteur, le jeune duc lui-même. L'idée d'aller régner en Portugal ne lui souriait pas ; il fallait qui! ter ses sujets, son pays et surtout son premier amour, celui qui devait plus tard reparaître encore d'une façon fi étrange : la marquise de Saint-Sébastien, alors jeune et belle, alors dans tout l'éclat de cet esprit terrible d'intrigues et d'ambition qui lui fit jouer un si grand rôle. Madame de Saint-Sébastien était d'une adresse et d'une finesse sans pareilles. Elle était fille du comte de Cumiana, grand maître de la maison du duc et chevalier de l'Annonciade; elle comptait parmi les filles d'honneur de la régente. Brune et leste, elle semblail beaucoup plus jeune qu'elle ne l'était réellement, et l'on n'eût jamais deviné les vues profondes qui se cachaient dans cette jolie tête.
Mademoiselle de Cumiana fut placée par son père près de madame Royale comme fille d'honneur. Le prince était bien jeune encore ; elle, aussi. Le duc commença de la remarquer et s'occupa d'elle de façon h alarmer sa famille et la régente.
Les filles d'honneur avaient, dans le palais, des
chambres indépendantes les unes des autres; on prétend qu'ellesenprofitaient, et mademoiselle de Cumiana ne fut pas plus sévère que ses compagnes ; mais elle eut peut-être une excuse de plus qu'elles. Celui qu'elle aimait, qu'elle aima toute sa vie, — mon témoignage n'est pas suspect, — était non-seulement le maître de tous, non-seulement un des plus grands princes de l'Europe, mais encore un homme remarquable en toute chose.
La pauvre Cumiana, voyant que tout le monde fié chissait devant le prince, céda comme les autres; elle eut la faiblesse de montrer le chemin de sa chambre au jeune duc ; il se garda bien de l'oublier, et, dès la seconde visite, l'imprudente n'avait plus rien à lui refuser.
Victor-Amédée était dans toute la primeur des passions, et commençait à peine à les connaître. Sa maîtresse l'aimait uniquement, et, bien que très-épris, ils eurent tous les deux assez de finesse pour cacher leurs intelligences jusqu'au jour où les suites en devinrent dangereuses et visibles. Ce fut alors une grande frayeur. Cumiana connaissait son père; chez lui, l'ambitionne
pouvait éteindre l'honnêteté, et le séducteur de sa fille, fùt-il prince ou goujat, ne pouvait attendre ni indulgence ni pardon.
Dans cette extrémité, comme la pauvre fille avait un grand caractère, elle résolut de recourir à un grand remède. Elle fit d'abord venir le médecin Petechia pour être certaine de son malheur, et, quand elle ne conserva plus de doute, elle se décida, sans rien dire de sa décision à son amant, qui s'y fût opposé peut-être.
Victor-Amédée était en ce moment tout à son amour pour la jeune Gumiana, et il était loin de soupçonner le dessein de la demoiselle d honneur. C'est cet amour qui le faisait résister aux projets d'union de sa mère.
Ce motif, il ne l'avouait point; il en donnait mille autres excepté celui-là-, il prenait madame Royale par la tendresse même, par celle qu'il lui portait. Elle en était fort attendrie, sans cependant se sentir ébranlée ; la couronne chatoyait à ses regards, et les rayons aveuglaient même son cœur.
Avant de raconter l'aventure par laquelle mademoiselle de Gumiana tâcha de sortir de la difficile position dans laquelle l'avait mise son amour, disons quelques
ndts de cette fameuse comédie politique que Victor- Àmôdée joua et fit jouer à sa mère à propos de ce mariage projeté avec l'infante de Portugal.
Victor- Amédée annonçait déjà le caractère de ténacité qu'il montra depuis, qui domina lui-même et les autres. Il commença par gagner du temps ; puis il chercha des prétextes, il ne refusa pas directement, il louvoya. Madame Royale fut patiente d'abord, puis elle parla haut; elle dit qu'elle était régente et mère; le jeune prince, ce jour-là, joua franchement avec elle, et démasqua ses batteries.
— Vous êtes ma mère, et j'en suis heureux, madame, lui dit-il d'un ton où, pour la première fois, le respect le cédait à la volonté ; mais vous n'êtes régente que parce qu'il ne me plaît pas de régner encore. Depuis l'âge de quatorze ans, je suis majeur; c'est donc vous annoncer que votre dernier argument n'a plus de force aujourd'hui.
La duchesse le regarda effrayée;
— Quoi donc! lui dit-elle, qu'est-ce cela?
— C'est, madame, que je ne veux pas épouser l'infante, puisque vous me le demandez ; c'est que je ne
veux point quitter ces peuples qui m'aiment et que j'aime; c'est que les États héréditaires de la maison de Savoie doivent être gouvernés par l'aîné de la maison de Savoie, et que je ne faillirai point à ma maison.
— Cependant, mon fils, cette alliance est belle, elle est inespérée, elle comble mes vœux les plus chers ; je ne comprends point votre résistance ; pour la première fois, vous me parlez ainsi. La rébellion ne vous est pas naturelle, elle ne vient pas de vous.
— Ce que vous appelez ma rébellion, madame, et "ce que j'appelle mon droit, ne m'a été inspiré par personne : elle vient de moi et de nul autre. Je suis ce même enfant qui, à deux ans, prit lui-même le collier de PAnnonciade, au lieu d'attendre qu'il lui fût donné ; seulement, je suis devenu jeune homme, c'est assez vous dire.
— Mais, monsieur, la France!... Louis XIV !...
— Madame, vous êtes Française et vous avez plus de respect pour Louis XIV qu'il n'appartiendrait à la duchesse de Savoie. Mais je suis Italien; je suis prince souverain, indépendant; je n'ai relevé jusqu'ici que de
Dieu et de vous. J'espère, à l'avenir, ne relever que de Dieu et de mon épée.
Madame de Savoie était trop fine pour insister ; elle réfléchit; elle sentit à merveille qu'elle ne conduirait point son fils comme elle l'avait supposé, qu'il lui résisterait d'abord sourdement et entre eux deux, pour lever plus tard l'étendard de la révolte et se diriger à sa fantaisie.
Malgré son désir extrême de réaliser son projet chéri, elle se demanda si la confiance et la tendresse de son fils ne valaient pas un grand sacrifice, et si mieux n'était pas de régner en Savoie quelques années encore tranquillement, que d'aventurer ce pouvoir et de rester ensuite dépossédée de tout.
Cette résolution une fois prise, restait l'embarras des promesses faites, restait surtout la France dont la volonté s'était prononcée; il fallait, à force d'adresse, pallier ces difficultés diverses et ne point payer les morceaux brisés. Madame Royale était de ces personnes qui se décident vite et qui savent choisir leurs moyens. Elle en imagina un qui lui fit honneur parmi les politiques, que l'on connaît peu et que l'histoire n'enregistrera probablement pas.
Je tiens tous ces faits de Victor-Amédée lui-même.
Elle fit prier, le lendemain, monsieur son fils de passer chez elle. En sortant de la messe, elle voulait l'entretenir de choses importantes. Il vint avec cette même cuirasse qu'il avait mise la veille dans ses décisions. En le voyant ainsi résolu, elle ne put se défendre d'un étonnement nouveau.
Ce chétif enfant devenait homme, cet enfant qu'elle avait failli voir mourir entre ses bras, victime de sa tendresse aveugle et des remèdes extravagants qu'il avait pris. Depuis sa naissance jusqu'à l'âge de neuf ans, la duchesse consulta les médecins les plus célèbres de l'Europe; elle fit, les uns après les autres, tous les remèdes qu'ils ordonnaient : le jeune prince s'éteignait.
Un jour, don Gabriel, son oncle, le bâtard de son aïeul, qui l'aimait fort, vint trouver madame Royale, et lui proposa un homme inconnu, qui l'avait guéri d'uni' maladie d'estomac grave, avec des soins et un régime tout particuliers.
— C'est un parfait, un excellentissime docteur, qui n'a point de réputation parmi les savants, mais qui en a
une grande à Turin parmi le peuple, je vous en réponds. Madame, vous savez combien j'aime monsieur mon neveu, combien je suis occupé de sa santé si précieuse, et vous me croirez quand je vous dirai de me croire, essayez mon Petecbia.
Madame de Savoie, enchantée de découvrir encore un médecin qu'elle n'eût pas consulté, et confiante comme M. Argan aux oracles de la Faculté illustrissime, madame de Savoie, donc, demanda le Petechia à grands cris. Don Gabriel le tenait tout près et le présenta le soir même. Il examina, regarda, retourna le petit malade et, pour toutes drogues, pour tout séné et élixir, il lui fit manger, au lieu de bouillie, ces excellents petits pains en bâtons appelés à Turin grissini. En deux mois de temps, les remèdes écartés, les grissini en faveur, le poupon royal redevint fort et vigoureux et promit cent ans de vie. Par reconnaissance, le duc Amédée avait conservé pour ces pains un goût tout particulier, il n'en mangeait guère d'autres.
Madame la régente se voyait donc appelée pour la première fois, après la conversation que j'ai rapportée, à compter avec son fils.
Elle le reçut avec un cérémonial inaccoutumé, dont il feignit de ne pas s'apercevoir, afin de ne le point refuser et de ne pas faire de reuiercîments.
— J'ai beaucoup réfléchi depuis hier, mon fils.
— J'en suis heureux madame; vous êtes trop sage pour que vos réflexions ne soient pas salutaires.
— Vous êtes fort décidé, monsieur, et fort volontaire, à ce qu'il paraît.
— Madame, je m'essaye à ce que je dois être un jour, à commander aux autres ; pour cela, je commande à moimôme ; n'est-ce pas le meilleur moyen?
— Vous commandez à vous-même?... Cependant, en cette circonstance, vous me résistez; vous refusez une couronne, parce qu'une fille ambitieuse et coquette s'amuse à faire naître vos jeunes désirs afin de vous gouverner et de vous conduire. JNe croyez pas me tromper; je suis votre mère, je suis la maîtresse à Turin, je sais tout : on ne me cache rien.
Le prince rougit en se voyant découvert, mais il ne se déconcerta point.
— Eh bien, madame, demanda-t-il, qu'avez-vous donc à me dire?
y4 LA DAME DE VOLUPTE.
C'était lui montrer qu'elle n'avait point parlé jus que-là ou, du moins, que ses paroles étaient oiseuses. Elle le comprit; mais, dans cette entrevue, chacun jouait au plus fin.
— Je voulais en effet vous parler, monsieur; j'avais à cœur de vous satisfaire, et, puisque, absolument, ce mariage avec votre cousine vous déplaît, vous ne le ferez point.
Le duc s'inclina.
— Je n'avais pas besoin du consentement de Votre Altesse pour en être sûr, dit-il.
C'était encore une manière de repousser sa mère que celle-ci dut avaler avec le reste. 11 ne lui laissait même pas la permission de lui accorder une grâce, il la prenait lui-même.
— Je ne sais si vous étiez aussi sûr que vous le croyez, monsieur ; en tout cas, les moyens d'exécution m'appartiennent, je pense, et vous me ferez l'honneur d'en convenir.
Le prince s'inclina encore, mais en silence cette fois.
— Vous plait-i! de le reconnaître? ajouta madame Royale en voyant qu'on ne lui répondait point.
— A vos ordres, madame.
— 11 nous faut être contraints, puisque notre parole est engagée, n'est-ce pas?
— Votre parole, oui, madame.
— Soit! mais ma parole, c'est la vôtre jusqu'à présent ; c'est celle du duc de Savoie, ne l'oubliez pas. Il nous faut donc être contraints, et, pour l'être honnêtemeats, mes sujets seuls peuvent en prendre la charge.
— Je le pense comme vous.
— Soyons donc contraints. Le roi de France ne nous pardonnerait pas; il est bien proche voisin, il est fort, il est redoutable !
— Je n'aime pas le roi de France, ma mère; il a l'insolence du succès, parce qu'on neeait pas le combattre; laissez-moi, bientôt j'y essayerai.
— Ah ! prenez garde !
— Je n'ai pas encore régné par moi-même, madame ; attendez de me voir à l'œuvre pour vous épouvanter.
Repoussée de toute part, la régente se renferma clans le projet qu'elle avait conçu ; elle le présenta à son iils sous toutes les faces, avec une clarté, une mesure dont
es
il ne put s'empêcher de la louer ensuite. Il l'approuv; et raisonna longuement avec elle à cet égard. Les rôle furent distribués : excepté elle et lui, les acteurs étaient de bonne foi et agirent en conscience, convaincus qu'ils étaient entièrement libres et qu'ils obéissaient à leurs propres sentiments.
M. de Savoie fit en cette occasion son apprentissage politique, dirigé par son habile maîtresse et son habile mère ; il était là à bonne école. Ces événements se passèrent un an seulement avant mon arrivée, et j'en ai eu les détails les plus précis par les dupes et par les dupeurs.
Vers la fin de 1680, les états de Portugal envoyèrent solennellement leur adhésion au mariage. Quand cette nouvelle se répandit dans Turin, c'était quelques jours avant la conversation que j'ai rapportée, quand, dis-je, cette nouvelle se répandit dans Turin, l'alarme fut en tout le pays. On voyait la façon dont les vieux rois esnagnols gouvernaient Kaples et Milan, et l'on compre-
nait ce que devait attendre le Piémont d'un viceroi portugais.
Ces rumeurs avaient d'abord été comprimées avecsoin par la régente. Mais, à partir de ce moment, au contraire, des agents adroits répandirent partout, et sous main, que l'on ne pouvait point laisser partir le prince; qu'il fallait protester avec force contre son éloignement; qu'enfin Victor- Amédée, le fils de leurs ducs, appartenait à son peuple ; qu'on n'avait pas le droit de le lui enlever, et que Piémontais et Savoyards devaient se révolter tous plutôt que de souffrir l'exil de leur prince.
Le marquis de Piangia et le marquis de Parola se firent les chefs de cette résistance : c'étaient deux seigneurs de nom et fort influents. Madame Royale et le jeune duc ne pouvaient demander mieux, et justement ce furent ceux-là qui y vinrent d'eux-mêmes.
Ils intriguèrent tant et si bien, que les états de Piémont et ceux de Savoie s'assemblèrent pour réclamer, et vinrent en corps au palais présenter leur supplique à la régente, qui n'en tint compte, et répondit que le mariage était arrangé, que toute l'Europe le
savait et l'approuvait, et qu'elle n'entendait aucune observation.
— Oui, madame, s'écria le marquis de Pangia, toute FEurope s'est prononcée, mais non le Piémont et la Savoie, que cela regarde seuls. Ainsi donc, madame, si vous ne voulez pas qu'il arrive quelque grand malheur, ayez pitié de nous, et ne persistez-pas dans une si cruelle résolution.
Madame Royale répondit, au contraire, que cette résolution était prise et qu'elle y persisterait; les députés des états sortirent désespérés et presque furieux pour se réunir chez Parola, où cent avis contradictoires furent ouverts.
— C'est la régente, c'est elle seule qui ordonne ce mariage, criait-on de tous les côtés; mais notre duc ne veut pas nous quitter, lui.
— Oui, disait un autre, avez-vous vu? il avait les larmes aux yeux pendant que madame Royale nous traitait ainsi.
— 11 faut le voir seul, crièrent deux ou trois voix.
— Oui, seul, et qu'il nous entende, répéta la majorité, et qu'il s'explique sur sou véritable désir; après
tout, il est le maître, et, s'il nous ordonne de le retenir nous le retiendrons, môme malgré madame Royale.
Et tous en chœur, comme des forcenés, se mirent à crier :
— Notre duc! notre duc!
Ces cris retentirent par toute la ville ; le prince et la régente suivirent le mouvement, et, lorsqu'ils le sentirent mûri à point, ils frappèrent le dernier coup. Madame Royale s'en alla passer huit jours chez ma belle-mère à Verrue, sous prétexte de lui faire honneur et aussi pour bien voir la forteresse qu'il faudrait défendre en cas de guerre probable. Quant à Victor-Amédée, il demeura à Turin, et, le soir même, une députation des seigneurs, conduits par ce bon Piangia et par cet excellent Parola, nobles pantins dont madame Royale tenait les fils", se présenta au palais et demanda à voir le jeune prince. Celui-ci se fit beaucoup prier, bien qu'il les eût vus arriver caché derrière un rideau et qu'il les attendît impatiemmenL
Ils forcèrent presque la porte, tant ils étaient ardents, et, se jetant à ses pieds en suppliants :
— Oh! monseigneur! monseigneur! s'écrièrent-ils
tous d'une seule voix, par grâce, restez avec nous ! au nom du ciel, ne nous abandonnez pas!
Au milieu de toutes ces voix, on entendait celle du marquis de Piangia disant d'un accent lamentable :
— Monseigneur, madame la régente aime trop Votre Altesse ; elle a pour elle des ambitions qui perdent la Savoie, vous-même, monseigneur. Dans ce pays étranger, vous vous repentirez sans doute d'avoir délaissé vos peuples, les fidèles serviteurs de votre maison. Monseigneur, songez à nous! monseigneur, songez à nous !
Le duc paraissait profondément touché ; il s'essuyait les yeux comme s'il pleurait, il balbutiait comme s'il ne pouvait parler.
— Messieurs! mes amis! marquis de Piangia! disait-il; je comprends, je sais... Mais, mais... que faire?
— Vous êtes le maître, monseigneur, le maître toutpuissant; votre volonté décide ici en dernier ressort. Dites que vous ne consentez point.
— Ce mariage est arrangé, messieurs, reprit le prince ; tout est d'accord; les paroles sont échangées. Les vaisseaux qui doivent m'emmener en Portugal sont déjà
LA DAME DE VOLUPTE. iOl
partis. Le duc de Cordoue va bientôt descendre à Nice pour m'attendre et me conduire à Lisbonne, Messieurs, je vous le demande, n'est-il pas trop tard?
— Refusez, monseigneur, répliqua le prince de la Gisterne ; la Savoie et le Piémont se lèveront en masse pour vous retenir.
— Mais, ma mère, messieurs? s'écria le prince.
— Nous le savons, répondit avec force le marquis de Simiane, c'est madame Royale qui vous force.
— Qui me force?... Messieurs, dit Yictor-Amédée, le mot est violent.
— Pardon, monseigneur, pardon, reprit le comte Provana de Bruin, ex-gouverneur du duc, excusez M. Simiane; il a été trop loin peut-être, mais sa pensée est la nôtre. Votre illustre mère a daigné me confier l'édu cation de Votre Altesse : j'ai mis tout en œuvre pou développer des dispositions naturelles et pour faire de mon souverain un grand prince et un honnête homme. J'ai travaillé pour nous ; j'ai préparé le bonheur et la gloire de mon pays. C'est donc à mon pays de profiter de sa fortune, et ceux qui tenteront d'y mettre obstacle doivent être écartés, quels qu'ils soient.
— Monsieur mon gouverneur, dit le jeune duc, faites attention que vous me prêchez la désobéissance.
— Je vous prêche le devoir, monseigneur, je vous prêche la loi que vous impose Dieu lui-même. Un prince n'appartient point à sa mère, il appartient à son peuple. Vous n'êtes pas libre de déposer le fardeau ; il vous faut le porter jusqu'à la fin. Vous répondez de vos sujets devant notre maître à tous, devant Dieu! vous resterez!
— Vous resterez, vous resterez! répétèrent-ils.
— Je ne puis, messieurs; en vérité, je ne puis.
— Il vous faut, cependant, nous le promettre.
Et tous se mirent à genoux, en tendaDt les bras vers leur prince et en criant :
— Restez! restez!
Il se fit encore prier quelques instants, le bon jeune prince ; puis il fit semblant de céder et se laissa enfin arracher la promesse qu'il mourait d'envie de prononcer. La joie se répandit du palais dans la rue, et de la rue hors de la ville, et, de là, par toute la Savoie et le Piémont.
La promesse arrachée, ce n'était pas tout.
Le duc eut l'air de songer tout à coup à sa mère et de trembler rien qu'à ce souvenir.
— Et la régente? se prit-il à dire. Messieurs, messieurs, quand elle reviendra, commentlui apprendre...?
— Madame la régente? reprit le gouverneur du duc.
— Oui, monsieur de Provana.
— Votre Altesse me permettra-t-elle de lui donner un conseil?
— Je les accueille toujours, vous le savez, monsieur, répondit le prince en riant, quitte à ne pas les suivre.
— Eh bien, monsieur, madame la régente a dès longtemps grand pouvoir sur votre esprit; elle est accoutumée à vous dominer, à vous conduire ; quand vous la reverrez, son influence l'emportera, vous nous oublierez.
— Que faire alors ? demanda le prince.
— Il faut ne pas la revoir.
— C'est impossible, monsieur : elle revient dans deux jours.
— Elle ne reviendra pas si vous daignez consentir à ma proposition.
— Dites.
— La forteresse de Verrue est une des mieux gardées de la Savoie. Quelques lignes de vous, monseigneur, et la régente est, non pas arrêtée, mais constituée prisonnière, soit dans la forteresse, soit même chez elle, où on la retient jusqu'à ce que le refus soit envoyé aux Portugais.
— Ah! messieurs, ma mère!
— Croyez, monseigneur, que nos respects entoureront madame Royale, qu'elle sera traitée comme dans son palais, et qu'excepté la liberté, rien ne lui manquera.
— Excepté la liberté!
— L'attachement que porte madame Royale à Votre Altesse est trop connu pour qu'on puisse douter qu'elle vous pardonne.
— Non, messieurs, non ; je ne puis consentir, reprit le duc.
Ces dernières paroles étaient prononcées faiblement; les gentilshommes comprirent qu'il n'était besoin que d'iasister; si le prince se défendait, c'était pour avoir les honneurs de la résistance. Enfin le prince de la Gisterne, son ami particulier, eut l'idée d'écrire l'ordre, à la comtesse de Verrue et au comte son lils, de retenir
madame la duchesse douairière de Savoie jusqu'à nouvelle injonction dans leur forteresse; de ne la laisser sortir sous aucun prétexte, et de n'obéir en toute chose qu'à la signature de Victor-Amédée déposée sur ud parchemin, revêtu du sceau de l'État
L'ordre écrit, il n'y avait plus qu'à signer. Le prince signa en détournant les yeux et en poussant un soupir.
Un courrier r^çut la dépêche : il fut envoyé par la route directe. Pendant ce temps, la régente revenait par un chemin de traverse; elle arriva à Turin huit heures après que l'assemblée fut dissoute. Pour mener la comédie à son dénoûment, le duc eut l'air surpris, atterré; il se jeta à ses genoux en pleurant, devant témoins, bien entendu, lui avoua la faute qu'il avait cammiseetse confia à sa merci pour en tirer telle vengeance qu'il lui conviendrait.
* — Le refus est parti pour le Portugal? demanda la régente.
— Oui, madame, répondit le jeune prince en baissant les yeux.
— Alors, il n'y a plus rien à faire?
— C'est impossible, il a trop d'avance.
— Eh bien, mon fils, s'il en est ainsi, que votre volonté soit faite! Puissiez-vous ne jamais vous en repentir! seulement, j'exige de vous une marque d'obéissance.
— Tout, madame, tout pour rentrer dans vos bonnes grâces.
— Les coupables, ceux-là qui vous ont égaré, doivent expier votre faute et la leur. Je les ferai arrêter dès demain.
— Oh ! madame, prenez garde ! leur parti est bien fort.
— 11 y a des Français à Pignerol ; ils vous aideront.
— Ne craignez-vous pas de leur montrer le chemin de nos villes? Ce chemin, ils ne l'oublieront plus ensuite.
— Mon ûls, je vous ai remis l'épée de votre père; c'est à vous de vous en servir contre les ennemis de votre maison; moi, j'accueille des amis, j'appelle des alliés; je ne saurais donc les craindre.
Les marquis de Piangia et de Parola et le comte Provana de Bruin furent arrêtés et entrèrent en prison furieux et maudissant la faiblesse de leur prince.
— Quel avenir et quel règne cela nous annonce! disait-on de toute part. Livrer ses amis !
Plus tard, amis et ennemis virent bien à quel prince ils avaient affaire; celui qui les avait livrés savait les conduire et les défendre. Ce tour d'adresse et de politique fut un des plus habiles, et le duc s'en glorifiait comme de sa meilleure inspiration.
— Voyez, me disait-il plus tard, à l'époque où il me disait tout, voyez la belle œuvre que j'eusse fait en épousant cette infante Isabelle. Deux ans après, la reine de Portugal accoucha d'un fils, et il m'eût fallu revenir chez mes marmottes Gros-Jean comme devant, ce qui m'eût donné une singulière attitude en Europe, .le m sais rien de plus sot qu'un roi chassé, surtout devant un poupon. J'aurais eu de la peine à m'y résoudre. J'aurais peut-être renié le petit beau-frère : de là, guerre avec le genre humain; de là, mes États compromis. 11 est vrai que j'eusse été veuf, puisque ma pauvre cousine est morte en 1690, et qu'elle eût emporté mes droits avec elle. Ne vaut-il pas mieux que cela se soit passé ainsi?
Ce qu'il y a de piquant, car le côté plaisant est tou-
jours caché derrière le côté grave, c'est que le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France à Turin, envoya à madame Royale, juste le jour où L'affaire fut manquée, une sapata de circonstance, dont ils furent très-embarrassés tous les deux : il l'avait fait venir de Paris, et c'était madame de la Fayette, l'auteur de Zaide et. de la Princesse de Clives, qui l'avait imaginée.
Cette sapata, c'était un écran où madame Royale était peinte entourée de toutes les Vertus avec leurs attributs particuliers. En face était M. le duc de Savoie, plus beau que nature. Au milieu des Ris, des Jeux et des Amours (apparemment madame de Saint-Sébastien), la princesse lui montrait, dans le lointain, Lisbonne et la mer, et, au-dessus, la Gloire et la Renommée sonnant leurs trompettes, agitant leurs lauriers autour de cette devise, empruntée, à ce qu'on m'a dit au poète Virgile:
Maire deâ monstrante viam.
L'écran était enrichi des diamants les plus préck et de ries les plus rares.
Ce qui fit que le cardinal d'Estrées dépensa beaucoup d'argent pour une maladresse.
lit.
Vil]
Cependant, malgré la sapata de M. le cardinal, malgré les verrous qui tenaient en gage les chefs des gentilshommes rebelles, malgré les soldats français de Pignerol, le mariage de Portugal ne se fît pas, et le Piémont garda son prince. C'était où l'on en voulait venir.
Seulement, comme M. le marquis de Piangia et ses compagnons d'infortune étaient toujours en prison, leurs amis, restés libres, tourmentaient le duc du matin au soir, pour qu'il ordonnât leur élargissement.
— Personne ne vous servira plus, monseigneur, criait à tue-tète le prince de la Cistcrne, si telle est la récompense que l'on obtient pour vous avoir servi.
— Vraiment, mon cher prince, répondait Viclor- Amédée avec son fin sourire, croyez-vous cela? Je compte bien sur vous, cependant.
— Si vous vouliez m'accorder la grâce des prisonniers, monseigneur?
— Ce n'est pas moi que cela regarde, prince; c'est ma mère.
— Eh bien, sollicitez auprès de madame Royale.
— Puisque vous me le demandez, mon cher prince, je m'y emploierai dès ce soir.
Dès le soir même, en effet, le duc alla, avec une suite nombreuse , chez madame Royale, et, reprenant cet air embarrassé dont il savait si bien envelopper sa finesse :
— Madame, lui dit-il, je viens, comme une faveur personnelle, vous demander la liberté des seigneurs qui m'ont servi contre mon devoir. — Ne me refusez pas : je suis assez puni par le malheur de vous avoir déplu, et il n'est pas juste que d'autres souffrent à cause de moi.
Madame Royale comprit que son fils était hors de pages; qu'il s'était révélé, en prenant son petit rôlet, comme disait le roi Charles IX, le lendemain de la Saint-Barthélémy, de façon à montrer ce qu'il pouvait faire.
Seulement, lorsque les prisonniers allèrent saluer le prince, Son Altesse les trouva très- contraints, trèsfroids et presque hautains avec elle.
— Eh bien, messieurs, dit Victor-Amédée sans avoir l'air de rien remarquer, il me semble que je ne vais plus en Portugal et qu'il n'y a plus de régente.
Les seigneurs comprirent apparemment, car leurs visages changèrent du tout au tout, et, depuis lors, ils se montrèrent aussi assidus, aussi dévoués près de leur maître que s'ils ne lui eussent pas dû une prison de quelques mois. Jamais Victor-Amédée ne s'expliqua davantage avec eux -, jamais il ne montra le dessous des cartes de cette intrigue, et le secret en resta bien gardé, quoique des femmes en fussent dépositaires : la régente, madame de Saint-Sébastien et moi. Duc ou roi, Victor-Amédée ne fut communicatif qu'avec ses maîtresses. Quant à madame sa mère, elle avait le droit de ne rien ignorer.
Je viens de nommer madame de Saint-Sébastien. Revenons à la position délicate dans laquelle elle se trouvait et à l'aventure que j'ai annoncée.
Je tiens cette aventure de Petecbia, lequel en fut confident, et pour cause. — Le duc ne m'en parla pas. — Ce fut toujours un secret muré entre nous. Il avait ses raisons pour cela, et l'a bien prouvé depuis.
La jeune Cumiana fut déterminée à son dessein par trois considérations :
La première était celle de sauver son honneur à tout prix, afin de ne pas briser à jamais sa position, et de pouvoir un jour reparaître à la cour avec tous les avantages d'une réputation inattaquable ouvertement, et sous le couvert du nom d'un mari honoré et placé haut parmi les grandes familles.
La seconde considération prouve que, si jeune que fut la demoiselle d'honneur, elle avait de la profondeur et de l'expérience. Elle réfléchit que le duc était alors bien jeune pour ne pas épuiser rapidement un premier amour dont tous les obstacles étaient vaincus, au milieu d'une cour où les plus belles femmes ne manqueraient pas de prodiguer leurs faveurs à un prince puissant, jeune et beau. Uq amour qui se dénoue, se dit-elle, ne se relie jamais; tandis que l'on rattache plus fortement et de plus prés un amour qui se brise.
La troisième considéralion, c'est qu'avant tout elle devait l'aire en sorte que le duc et madame Royale crussent à un amour vrai et désintéressé, à une faiblesse du cœur et non à un calcul de l'esprit.
La décision de la jeune ambitieuse fut prise résolument.
Un matin, après la messe, elle demanda à la régente de vouloir bien l'écouter pendant quelques instants.
La princesse la fit passer dans son cabinet.
— Parlez, mademoiselle, dit la princesse.
Son aspect était sévère, car elle pressentait quelque faute; les mœurs de madame Royale étaient rigoureuses; elle avait peu d'indulgence pour des faiblesses qu'elle ignora toute sa vie.
Mademoiselle de Cumiana se jeta à ses pieds en sanglotant :
— Madame, s'écria-t-elle, ayez pitié de moi !
— Que j'aie pitié de vous! et à quel propos? demanda la régente.
— Madame, madame, je viens vous avouer une grande faute.
— Une faute, à moi, mademoiselle ? Je ne suis pas votre confesseur.
Le début n'était pas encourageant; mais mademoiselle de Cumiana ne reculait pas devant un parti pris': Elle continua, pleurant toujours:
— Madame, vous êtes lu mère de tous vos sujets ; au nom du ciel, protégez-moi! sauvez-moi!
— Vous sauver! et de quoi?
— De moi-même, madame, et du prince votre fils.
— Ah! s'écria madame Royale, n'est-il pas déjà trop tard?
Ici, l'humiliation de la pauvre créature redoubla; elle haissa les yeux davantage, joignit les mains en suppliant, et reprit au milieu de ses larmes:
— Sans doute, madame, il est trop tard pour sauver ma vertu ; mais il n'est pas trop tard pour sauver ma réputation, l'honneur d'un des plus vieux noms de l'Italie, et aussi peut-être le repos du prince Ainédée. Je vous en conjure, ne me repoussez pas !
Et, tout de suite, elle raconta à sa maîtresse les progrès et les désastres de cet amour, l'embarras où elle se trouvait, le désespoir dont son cœur était atteint, et les suites terribles qu'il pouvait avoir.
— Madame, lui dit-elle, jugez-moi comme vous voudrez; mais je n'abandonnerai point mon enfant. Si on ne lui trouve un père, je proclamerai à la face de toute l'Europe quel est le père véritable. Je ne crain-
drai point l'éclat pour consacrer à ce triste fruit de mon crime les soins que je lui dois. M. le duc de Savoie est un prince loyal, un gentilhomme sans reproche ; il a parlé de reconnaître cet enfant, et de donner à sa cour un rang inattaquahle à la mère. Les exemples ne lui manqueront pas, et en France notamment.
— Que me demandez- vous donc alors, mademoiselle, puisque votre sort est décidé, dit madame Pioyale, puisque mon fils l'a réglé d'avance? Vous l'avez détourné d'un mariage objet de tous mes vœux; vous l'avez rendu rebelle et désobéissant envers moi ; vous avez, enfin, essayé votre pouvoir sur lui. Que voulez-vous de plus?
— Ce que je veux, madame, ce que je demande, c'est justement qu'il rentre dans cette obéissance dont il n'aurait jamais dû sortir; c'est qu'il abjure cette rébellion dont vous m'accusez à tort. Ce que je demande, madame, c'est un mari qui me sépare à jamais de lui, qui couvre ma faute de son nom, et qui rende à mou enfant le père que je lui ai ôté. Excusez-moi donc, madame , par respect pour vous-même , par tendresse pour mon père et pour moi, et par amour
pour le pays dont monseigneur est le seul espoir?...
La supplique était étrange, et peu de filles, malgré les exemples donnés par la cour de France, en eussent été capables. Il y avait là-dedans un mélange de grandeur et d'ambition, de bauteur et de bassesse, d'impudence et de vergogne qui peignait tout le caractère de la marquise. Le plus fort était fait, elle s'enhardit et continua.
— Je ne me dissimule pas qu'à vos yeux peut-être mon projet lui-même est une faute de plus. En effet, tromper un honnête homme, c'est plus qu'une faute, c'est un crime ; et pourtant il faut qu'il soit trompé! Je ne voudrais pas, pour mon compte, toucher du pied un homme capable d'épouser la maîtresse du prince en sachant la vérité; mais cette faute, mais ce crime, madame, ce sera le dernier de ma vie. Je vous le jure, du moment que j'aurai promis au pied des autels de consacrer mon existence au bonheur de cet homme, je serai toute à lui, toute à mon enfant; j'oublierai jusqu'à mon amant ; je réparerai, à force de vertu, les erreurs que je déplore et auxquelles une faiblesse coupable m'a entraînée. Oh! madame, croyez-moi, le sacri-
fice sera assez grand pour qu'on n'ait rien à me demander de plus. Je ne reverrai jamais le prince; la femme assez malheureuse pour porter à un autre le déshonneur dupasse, doit laisser au seuil du logis nuptial le passé tout entier, et répondre de l'avenir sur l'honneur dont elle se charge. Ah! croyez-moi, madame! daignez me croire, je ne suis point méprisable et ne suis point pervertie! Je fus égarée, sans doute; mais je reviens, mais je demande à genoux votre pardon, mais je vous rends votre fils, mais je le fais libre au prix de ma liberté et de mon bonheur. Gela vaut bien que vous me pardonniez ; pardonnez-moi donc, madame, pardonnez-moi !
Madame Royale, en écoutant sa fille d'honneur, ne put se défendre d'un mouvement de pitié et même d'admiration. Visiblement, la franchise était entière et le repentir profond. Elle releva la jeune fille, la fit asseoir, chercha à la consoler, et lui dit enfin qu'elle se chargeait de tout vis-à-vis du duc et de M. de Cumiana, mais qu'il fallait rompre dès ce jour avec le duc et ne plus le revoir que dans les occasions indispensables, ne pas même lui annoncer la résolution qu'elle venait
de prendre, et laisser madame de Savoie maîtresse de tout régler selon son bon plaisir.
— Mais, madame, s'écria la pauvre enfant, il m'accusera !
— Tant mieux!... S'il vous croit coupable, il vous oubliera plus vite.
— Ah! madame, que je commence bien à expier ma faiblesse!... Je vous obéirai.
— J'aurai choisi, désigné, d'ici à demain, l'époux que je vous destine, continua madame Royale. Soagezy, mademoiselle, je deviens complice de votre fourberie, je m'associe à votre fraude; c'est à vous de nous justifier toutes les deux.
— Ne craignez rien, madame, je n'ai qu'une parole, et Votre Altesse peut compter sur moi!...
Le même soir, madame Royale fit venir chez elle son premier écuyer, M. le comte de Saint-Sébastien, honnête homme, assez brusque et un peu rogue, quoique connu pour son bon cœur et sa loyauté; elle l'avait choisi en conséquence, n'étant pas de ceux qui tergiversent avec l'honneur et qui acceptent des tempéraments. Elle lui vanta mademoiselle de Cumiana; elle lui parla de
sa famille, de sa fortune, de sa beauté, même de sa vertu... Les princes et les gens de cour ne doutent de rien !
M. de Saint-Sébastien écouta avec sa gravité accoutumée ce que lui disait la duchesse.
Il ne lui fit aucune objection. Lorsqu'elle eut fini, il se tourna vers elle et lui demanda si elle lui faisait l'honneur de lui .proposer la main de mademoiselle de Cumiaaa.
— Oui, monsieur, et je crois vous faire à la fois un grand honneur et un grand plaisir.
— M. le comte de Cumiana a-t-il consenti à cette alliance?
Madame Royale se redressa de toute sa hauteur.
— Je vous dis, monsieur, que je désire ce mariage : je ne sais si cela vous suffit, à vous; mais, à coup sûr, cela suffira au comte de Gumiana.
Et ces paroles furent plutôt jetées comme un ordre que prononcées comme une explication.
M. de Saint-Sébastien s'inclina avec ce sang- froid magnifique d'un homme sûr de lui-même et dont la vie est sans reproche.
—Le jour où j'épouserai mademoiselle de Cumiana,
dit-il, j'aurai le regret d'offrir à Votre Altesse la démission de ma charge.
— Et pourquoi cela, monsieur? demanda la duchesse tremblant qu'il n'eût un soupçon.
— Parce que la comtesse de Saint-Sébastien, jeune et belle, mariée par ordre de Votre Altesse, et non du choix de son cœur, aimera peut-être son mari par hasard, si elle ne voit point les muguets de votre cour; mais si, par hasard aussi, elle ne l'aimait point, et qu'elle en aimât un autre, vous le savez, madame, dans notre race on n'endurerait point le train d'aujourd'hui... Il vaut donc mieux nous retirer, ma femme et moi, en quelqu'un de nos châteaux, jusqu'à ce que l'on m'aime assez pour que je ne craigne plus...
Le comte de Saint-Sébastien allait au-devant des désirs de madame Royale.
— Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et vous êtes libre.
En quelques heures, tout fut convenu : le comte de Cumiana ne fit aucune objection, mademoiselle sa fille encore moins.
Le lendemain, le duc de Savoie, à son réveil, apprit
tout par madame Royale ; elle vint le trouver chez lui, et eut bien de la peine à le soumettre. Il fallut lui montrer l'immense intérêt qu'il avait à ne point marcher sur les traces de Louis XIV, et à ne pas recommencer mademoiselle de Mancini; tous ces amours-là finissent par des débats humiliants, des ruptures, des avenirs détruits ou fort compromis du moins, et enfin le malheur d'une jeune princesse venant, naïve et inconnue, régner sur tous ces débris.
Le prince se laissa vaincre par l'habileté de sa mère, par dépit peut-être aussi ; pourtant, ce commerce rompu laissa dans son cœur une trace ineffaçable, cette trace qui demeure après les sentiments coupés dans leur fraîcheur, que rien n'a usés, que le dégoût et la satiété n'ont point touchés de leurs ailes noires. Us sont toujours prêts à se rallumer; l'étincelle est là, il ne faut qu'un regard pour la faire jaillir.
Huit jours après, le mariage eut lieu. Le soir, la mariée fut présentée à Leurs Altesses selon le cérémonial. Le lendemain, les époux partirent pour leurs terres, où ils restèrent jusqu'à la mort de M. de Saint- Sébastien, arrivée en 1703. Il ne se crut jamais assez
aimé, sans doute, pour se hasarder à revenir à la cour.
L'enfant mourut en venant au monde. La conduite de la comtesse fut irréprochable; elle garda une dignité et une sagesse au-dessus de tout éloge.
Nul ne se souvint d'elle, que celui qui ne devait plus l'oublier.
Cette anecdote et ces particularités sur madame de Saint-Sébastien sont peu connues. Elle m'ont été confiées par Petechia, qui ne savait rien me taire, et qui, cependant, était si discret pour les autres.
Quant a. Victor-Amédée, jamais une seule fois il n'a prononcé devant moi le nom de madame de Saint- Sébastien.
Voilà où en (Hait la cour de Savoie lorsque j'y arrivai, sauf quelques détails qui trouveront leur place en temps et lieu. Maintenant, revenons à moi et à mon état chez ma belle-mère, à ce qui m'arriva et à mes étonnements successifs. Cela ne ressemblait guère à l'hôtel de Luynes !
J'en étais restée à ma présentation ; elle fit son effet ordinaire. Une étrangère est toujours fort examinée, fort critiquée et surtout fort interrogée; je m'en tirai de mon mieux; par bonheur, tout le monde parlait français. Mon beau point de Venise fut très-admiré, ainsi que mes pierreries. Madame Royale m'accueillit à merveille ; elle me fit nombre de questions sur la cour de France, questions auxquelles je ne répondis guère, ne sachant de la cour que ce que l'on en disait par hasard devant mes sœurs et moi, lorsque nous descendions au salon; ce qui nous était rarement permis.
La cour était grave, cérémonieuse, compassée. Je n'y retrouvais point l'esprit et l'aisance de notre cour française. Madame Royale donnait cette impulsion par le sérieux de ses manières; elle était fort pieuse, et, comme de raisou, ses courtisans s'efforçaient de l'être plus qu'elle. Il va sans dire que ma belle-mère renchérissait sur le tout.
Madame Royale, de souche savoyarde, était devenue tout à fait Italienne; elle ne regrettait point Pans, ou, si elle l'avait regretté ou le regrettait encore, elle n'en
laissait rien paraître. Elle ne m'intimida pas; mais M. de Savoie m'intimida fort et me déplut même passablement. Il me regarda de ses yeux fixes pendant que la régente me parlait, puis m'adressa à son tour quelques mots, et, comme je m'en allais, j'entendis qu'il disait assez haut à M. de Santina, un des officiers de sa maison :
— Oh! 'ce pauvre comte de Verrue! Qui donc a eu la sottise de le marier à cette petite fille?
Ce mot de petite fille m'humilia au point que j'en pleurai de rage derrière mon éventail.
— Eh! eh! fit l'abbé de la Scaglia, qui avait aussi entendu le mot, petite fille pourra grandir; on oublie qu'elle a dans les veines du sang des d'Albert, des Chevreuse et des Longueville.
L'abbé de la Scaglia ressentait déjà les premiers feux de cet amour fatal dont il me poursuivit plus tard avec tant d'acharnement. Je ne l'aimais pas; et la réflexion, au lieu de me calmer, augmenta mon dépit.
Mystères du cœur! rien ne plaît d'une bouche détestée; tout est adorable sur des lèvres aimées!
Non loin de Turin est une petite ville appelée Ghivas.
Le nom de cette petite ville reviendra dans ces Mémoires, à propos d'événements sombres et terribles que nous avons déjà fait pressentir au commencement de ce livre, eî dont quelques membres de la famille. Mariani furent les héros ou les victimes.
Mais il ne s'agit pas encore de ce drame sanglant. Il s'agit d'un de ces petits événements que fit surgir autour de nous, pour arriver à un but inique, l'abbé de la Scaglia, le séide intéressé de ma belle-mère.
Un couvent de capucins s'élève au milieu de la ville. Les religieux qui l'habitent ont fait vœu de pauvreté; ce qui n'a pas empêché les ducs de Savoie et un grand nombre de seigneurs d'enrichir la maison de ces moines de nombreuses offrandes. Ces capucins vivent dans le luxe et dans l'abondance. Néanmoins le peuple croit à leur pauvreté ; car, tous les matins, un frère quêteur, un certain Luigi, homme intelligent, astucieux, énergique, en sort en habits sordides, la besace sur le dos, pour implorer largesse auprès des fidèles. Ce système de quêtes est souvent une occasion d'intrigues de diverses natures, et il entretient en même temps le dévouement et la piété des fidèles.
Ce Luigi est un cadet d'une des bonnes familles du Piémont. Une ambition déçue le jeta dans les ordres. Il exerçait alors, dans des menées d'alcôve et de boudoir, l'intelligence .inquiète ,et .remuante dont le sort l'avait doué.
Je ne sais dans quelle circonstance il avait connu l'abbé de la Scaglia. Toujours est-il qu'ils étaient liés assez intimement. Ces deux hommes étaient bien faits pour se comprendre.
J'étais arrivée à. Turin depuis peu de temps. Il s'agissait de donner un directeur à ma conscience, et l'abbé de la Scaglia voulut se charger du soin de choisir mon confesseur.
C'est là une chose fort délicate, et, à cette époque, en Piémont, un confesseur prenait aisément influence ■sur le cœur d'une jeune femme.
On sait que j'avais à peine quatorze ans. L'abbé craignait mon inexpérience, et il ne voulait pas livrer mon esprit à une influence absolue qui eût complètement exclu la sienne.
Il menait ma belloriuére, il voulait aussi mener mon directeur.
Cet homme avait son dessein.
11 se fit conduire au couvent de Ghivas et demanda à parler au frère quêteur. Il se nomma et fut sur-lechamp introduit avec grande déférence.
La cellule de frère Luigï était d'un aspect étrange. C'était une sorte de laboratoire tout meublé de cornues et de fioles bizarres. Luigï était soupçonné de se livrer au grand œuvre. Je doute qu'il eût jamais fait de l'or. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fabriquait une foule de liqueurs merveilleuses ou terribles. Ces spécifiques rendaient la santé, la beauté (au moins le disaiton), prolongeaient la jeunesse, la vie, amenaient à volonté le sommeil, une mort lente ou foudroyante.
Je ne sais plus quels simples traitait Luigi pour en extraire la précieuse essence lorsqu'entra l'abbé de la Scaglia.
Lemoine, généralement hautain, assouplit son orgueil et devint même obséquieux avec l'oncle de mon mari,
— Vous ici, monsieur l'abbé?
— Gela t'étonne ?
— Oui ; car il faut, pour que vous veniez dans cette pauvre cellule, ou que j'aie besoin de vous, ou...
— Que j'aie moi-même besoin de toi.
— Vous l'avez dit.
— Eh bien, j'ai besoin de toi.
— Ali ! dit Luigi avec un sourire imperceptible.
— Tu sais que je t'ai sauvé la vie.
— Oui, j'étais jeune, j'avais des passions... des passions que je ne savais pas contenir! j'aimais une femme; elle m avait trompé, je la tuai.
— Et, grâce à moi, au lieu d'un crime, on constata un suicide.
— Oui; je vous dois la vie, l'honneur! Plus tard, « j'aimai encore; c'était une grande dame. J'étais trop
mince gentilhomme. Elle a épousé un grand seigneur. J'ai voulu me tuer. J'ai réfléchi, et j'ai embrassé une mort apparente, et une vie certaine.
El le moine eut un singulier éclair dans le regard en disant ces deux derniers mots.
— Oui, oui, Luigi ; entrer dans les ordres, ils appellent ça mourir au inonde, les imbéciles ! Ils ne savent pas qu'à l'abri de la robe de capucin, on a tous les plaisirs du monde au sein de la plus grande sécurité et de la plus profonde quiétude.
— Peut-être!... fit le moine avec une expression douteuse. Mais que puis-je pour vous?
— Trois choses.
. — La première ?
— Parmi ces liqueurs mystérieuses que tu sais composer, pourrais-tu m'en donner une qui enlaidit en quelques jours le plus beau visage9
Le capucin sourit.
— Vous hantez la cour, monsieur l'abbé? lui demanda-il.
— Ma famille y occupe les premières charges.
— Eh bien, un jour de fête, regardez bien tous ces beaux visages sur lesquels brillent la jeunesse, l'élégance, la pureté des lignes, la blancheur éblouissante d'une peau satinée, l'esprit, la coquetterie de la femme qui se sent belle et adorée, et dites-vous : « Le moine Luigi pourrait répandre sur tous ces traits la laideur la plus repoussante. »
LaScaglia fît un mouvement
— Oh! ne craignez rien ! Ici, dans ces flacons de cristal habitent toutes les horreurs que l'enfer peut distiller. La fatalité a versé dans mon cœur un poison
qui n'a pas d'antidote; je suis, moi, aussi fort que la fatalité, et j'ai là, sous ce froc qui m'ouvre toutes les portes, des poisons pour l'âme, et dans" ces plantes que je distille, dans ces sucs minéraux ou animaux que je prépare, des poisons pour le corps contre lesquels la science vulgaire ne connaît pas de remèdes.
La Scagiia fut presque effrayé de l'expression énergique et fourbe dont Luigi prononça ces paroles. 11 demeura un instant interdit.
Luigi prit ce silence pour de l'incrédulité.
— Vous doutez? fit-il avec un sourire amer. Eh bien, écoutez-moi; écoutez cette histoire. Elle est la mienne; vous savez assez d'événements de ma vie pour que je ne vous cache pas ceux que vous ignorez.
— Je t'écoute, fit l'abbé de la Scagiia, qu'intéressaient toujours les intrigues ténébreuses, toi, l'homme des sourdes menées.
Voici cette histoire, que je raconte moi-même : elle et lit alors secrète; un procès scandaleux la révéla plus tard.
Luigi fut sans doute plus concis que je ne le serai moi-même; mais je me laisse aller un peu compiaisam-
ment au détail de tous mes souvenirs ; j'écris des mémoires et non un précis historique.
Peut-être aussi raconté-je un peu sans ordre; mais que l'on considère que je glane ça et là dans le" vaste1 champ de mon passé.
Le jour commençait à poindre et quatre heures sonnaient au couvent des capucins de Chivas au moment où un frère quêteur, la besace sur l'épaule, sortait de ce monastère.
— Vous vous mettez en route de bonne heure, frère Luigi?lui dit en bâillant le portier qui venait de lui livrer passage.
— Il le faut bien, Pietro; la charité chrétienne sereoidil de plus en plus, et ce ne sera pas trop de douze
heures pour recueillir une provende suffisante. Le temps est passé où l'on eût récolté en une matinée la charge d'une mule, et je m'estimerai heureux si ma besace est à moitié pleine avant la lin du jour.
— Et Dieu sait pourtant que ce n'est pas la parole qui vous manque ; vous avez de l'éloquence à l'usage de tous, petits et grands... Sainte Vierge ! comme ça vous réussissait autrefois ! 11 n'y avait pas à six milles à la ronde une ménagère qui ne mit chaque jour quelque chose de côté à votre intention, et l'eau me vient encore à la houche au souvenir de toutes ces bonnes provisions que vous récoltiez en quelques heures... Ce c'est pas en ce temps-là que frère Luigi serait rentré sans graisser le marteau de la porte!
— - Bavard! quelle antienne me viens-tu chanter après matines ?
— Ah! frère, c'est que j'ai la mémoire du cœur !
— Tu veux dire de l'estomac...
— Aussi comme je vous étais dévoué!...
Le religieux se retourna et fit deux pas vers lo frère portier.
— Pietro, lui dit-il à demi-voix, garde-moi ce dévouement, et peut-èlre nous revicndra-t-il quelquesuns de ces beaux jours... Sois discret surtout.
— Muet comme une tombe.
— Et toujours à mes ordres?
— Toujours, frère Luigi... Pour vous, le pied sur la règle et les clefs à la main.
— A ce soir donc.
Et le frère quêteur s'éloigna d'un pas agile; car, Lion qu'il eût atteint la cinquantaine, il semblait être encore dans toute la force de l'âge. Ce religieux avait à peine perdu de vue les murs du couvent lorsqu'il aperçut, à une centaine de pas devant lui, un homme de haute taille s'avançant rapidement ; sa main droite était armée d'un lourd bâton-, de la main gauche, il tenait un mouchoir avec lequel il essuyait fréquemment son visage, ruisselant de sueur.
— Ah! se dit le moine, je l'avais deviné : c'est Bernardo Gavazza. Gela est tout simple : le comte de Mariani s'étant résigné à vivre seul à Turin, Bernardo est naturellement devenu le maître à la villa Santoni. Malheureusement pour lui, il a compté sans moi, et il s'est cru assez fort pour mépriser mes avis. 11 faut pourtant un dénoùment à ce long mystère d'iniquité, et je crois que nous y touchons.
Puis, élevant la voix et s'adressant au voyageur arrivé près de lui, le frère qnét'Ui- n prit :
—Te voici en chemin de bonne heure, ami Bernardo!
— Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Vous y êtes bien, vous, mon révérend père, sans que personne songe à s'en étonner.
— Moi, c'est tout naturel : le couvent est sans pain, et il y a longtemps que Dieu n'envoie plus la manne à ses enfants en guise de rosée. Je sors donc du monastère, asile que m'accorde le Seigneur, tandis que tu as tout l'air de venir de la villa Santoni, dont le comte Mariani t'a chassé depuis plus de dix mois, et où je t'avais défendu de reparaître... Tu en viens, avoue-le!
— Vous êtes bien curieux, ce matin, mon révérend, répliqua Bernardo en fronçant le sourcil, tandis que ses doigts se crispaient sur le court bâton dont il était armé.
— Que veux-tu, mon cher fils ! on ne change pas d'habitude à mon âge, et j'ai celle de deviner ce qu'on ne veut pas me dire.
— Prenez garde, père; il y a des cas où cela pourrait vous porter malheur.
— Enfant! dit le religieux en se redressant fièrement, Dieu te garde de vouloir lutter contre moi;
accepte et suis plutôt le sage conseil que je te donne de ne plus reparaître à la villa Santoni, d'où tu viens et où tu as passé la nuit, j'en suis sûr.
A ces mots, un nuage passa sur le front de Bemardo; sous leurs sourcils noirs ses yeux lancèrent des éclairs, et le bâton dont il était armé siffla dans l'air ; mais déjà le religieux s'était mis en défense : d'une main, garantie par la besace qu'il portait, il para le coup qui lui (Hait destiné, en même temps que, de l'autre main, il saisissait son adversaire à la gorge et le renversait à ses pieds.
— Je pourrais te tuer, misérable! dit-il en sortant un long couteau de dessous sa robe; je le devrais même...
Bernardo était éperdu, haletant ; la mort lui apparaissait dans son horreur : il n'avait que vingt-cinq ans.
— Grâce! grâce! murmura-t-il d'une voix étouffée.
— Eh bien, oui, je te ferai grâce , mais à condition que tu répondras sincèrement à toutes les questions que je vais l'adresser.
—Révérend père, je vous ferai maconfession générale.
— Ce serait trop long, et le grand chemin est bien peu commode pour une telle opération. Lève-toi, as-
seyons-nous sur le revers de ce fossé, et réponds nettement à mes questions-, je ne t'en demande pas davantage.
Le moine, à ces mots, tendit la main au jeune homme, qui se releva lestement, et tous deux allèrent s'asseoir au lieu indiqué par le terrible frère quêteur.
— D'abord, dit ce dernier, qui tenait toujours à la main son long couteau, il me paraît évident qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire à la villa Santoni.
— Révérend père, il ne s'y est passé qu'une chose fort ordinaire et toute naturelle : madame la comtesse Mariani y a donné le jour à un enfant du sexe masculin.
— Dont tu es le père?
— Oh! mon révérend, quelle énormité!
— Tu vas voir, au contraire, que cela est excessivement simple. Il y a deux ans, M. le comte Carlo Mariani épousa Angela, fille du marquis Spenzzo, lequel mourut peu de mois après. De cette union naquit un fils qui a aujourd'hui un peu plus d'un an... Tu n'étais alors qu'un simple gardeur de bestiaux au service de la famille Spenzzo...
— Tout cela est vrai, miopadrc : je gardais les bestiaux; mais j'étais capable de mieux faire, et je l'ai prouvé.
— Un peu mieux et beaucoup plus mal, Bernardo ! Ne nous pressons pas : le soleil se montre à peine à l'horizon, écoute donc et sois patient, je le veux! Angela Spenzzo, à seize ans, était vive, ardente, passionnée pour le plaisir. Son père était presque mourant, et ne pouvait la conduire dans le monde. Dès lors, les aspirations de la jeune fille se modifièrent; au lieu d'élever ses regards, elle les abaissa, et ils tombèrent sur toi...
— Oh! padre! padre!
—Dès lors tu cessas d'être gardeur de bestiaux : on t'enseigna à lire, à écrire, et tu devins l'homme de confiance de Santoni.
— C'est vrai, révérend père; mais où est le mal?
— Nous allons y arriver, mon fils. Sur ces entrefaites, le comte Mariani demanda la main d'Angela, l'obtint, et, comme je viens de le dire, un enfant naquit à la fin de la première année de cette union; mais, depuis longtemps déjà, la bonne intelligence avait cessé d'exister entre les époux ; le comte était parti pour un long
voyage, et il y a aujourd'hui même sept mois qu'il reparut à la villa Santoni, qu'il quitta de nouveau trois jours après, pour aller vivre à Turin, où il e*;t encore en ce moment... Tout cela est-il exact, Bcrnardo?
— Hélas! révérend père...
— Oui, tout cela est vrai; mais tout cela doit cesser d'être ; il faut que l'enfant adultère disparaisse.
-Oh! oh!...
— 11 le faut, Bcrnardo; tout sera fini ainsi, et peutêtre alors la paix, le honneur intérieur renaîtront-ils dans cette famille.
— Oh ! père! mais c'est un enfant plein de vie, de vigueur et de santé...
— C'est l'enfant du crime, Bernardo, et Dieu l'avait condamné avant qu'il fût né; c'est mon dernier mot. Et puis, qu'est-ce que la vie d'un enfant qui vient de naître, qui ne s'appartient pas?... — Je te donnerai ce soir ce qu'il faut pour qu'il n'en soit plus question; tu te présenteras à laporte du couvent, et tu y viendras, n'est-cepas?
— Il faut Bien que j'obéisse à mon maître absolu.
— Et tu disparaîtras de la villa Santoni pour n'y jamais revenir"?
A ces dernières paroles, Bernardo bondit comme un tigre ; mais le frère quêteur se trouva debout en même temps que lui.
— Je le veux et il faut que cela soit, reprit-il en brandissant son couteau.
— Gela sera donc, répondit Bernardo en laissant tomber sa tête sur sa poitrine en homme découragé ; mais il n'en faut pas moins que je me rende maintenant à Ghivas, ne fut-ce que pour détourner les soupçons.
— Va donc; je ne te retiens plus.
— Ah ! révérend père, je sais bien que je vous appartiens; depuis un quart d'heure, je ne me sens plus que l'ombre de moi-même.
— C'est ainsi que tu dois être, Bernardo; reste dans cette condition, si tu veux vivre.
A ces mots, le frère quêteur se leva : d'un geste, il indiqua à Bernardo la route conduisant à Gbivas, et luimême se dirigea en même temps vers la villa Santoni.
Quel sentiment, quel intérêt guidait Luigi dans cette affaire? Pourquoi entrait-il avec tant d'énergie et de passion dans la destinée de Bernardo et des Santoni? C'est ce que les événements vont nous apprendre.
Le calme le plu? profond régnait à Santoni lorsque le frère quêteur y arriva; on lui dit tout d'abord que madame la comtesse Mariani était trop gravement indisposée pour pouvoir le recevoir comme elle en avait l'habitude.
— Bien, bien, fit-il en écartant de la main le valet qui lui parlait; c'est la marquise Spenzzo que je veux voir, et vous savez bien qu'il n'est besoin ni de m'annoncer, ni de me montrer le chemin.
En parlant ainsi, il s'élança dans l'escalier, et, moins d'une minute après, il entrait chez la marquise de Spenzzo, mère de la comtesse Mariani, si gravement indisposée en ce moment.
— Quelle peur vous m'avez faite ! s'écria la douairière en le voyant entrer; c'est affreux de prendre les gens d'assaut.
— Eh! ma chère Paola, n'ètes-vous pas habituée à me voir apparaître ainsi dans toutes les circonstances graves ?
— Je ne sais trop... Mais aujourd'hui...
— Aujourd'hui, madame, est jour solennel ; car c'est l'anniversaire de celui où, à la face du ciel et sous
LA DAME DE VOLUPTE. 1 il
l'invocation de Dieu, vous vous êtes donnée à moi, comme je me donnais à vous... Pour vous, c'est un souvenir confus, peut-être; mais il n'a pas vieilli dans ma mémoire.
— Ali! Luigi, que vous êtes cruel de me tenir ce langage en un pareil moment !
— Mais ce langage, Paola, est celui de ma vie entière; vie d'abnégation et de dévouement. Faut-il une fois encore préciser les choses?... Il y a vingt ans, j'eus le bonheur ou le malheur de vous rencontrer dans le palais du doge de Venise : vous étiez la fille d'un grand seigneur, et je n'étais qu'un simple attaché d'ambassade; l'amour nous fit franchir la distance qui nous séparait, vous fûtes à moi; mais, malédiction! deux mois plus tard, pour obéir à votre père, vous épousiez le marquis de Spenzzo... Oh! ce fut pour moi un horrible supplice!... Mais tout n'était pas dit entre nous : vous portiez en vos entrailles un fruit de notre amour, et, en l'absence de votre mari, chargé d'une importante mission diplomatique, j'étais seul près de vous lorsque vous mîtes au monde votre Angela.
— Oh! grâce, grâce! Luigi, cela est affreux.
• — Pour vous, madame, il en est ainsi, je le crois; quant à moi, c'est le seul souvenir qui me fasse maintenant tenir à la vie... Vous étiez là, faible mais souriante ; les premiers vagissements de l'enfant venaient de se faire entendre lorsqu'une pensée étrange me traversa le cerveau, à moi qui vous assistais secrètement : sans hésiter, je tirai de dessous mes vêtements ce cachet portant les armes de la famille dont je suis le dernier rejeton ; je le suspendis sur la flamme d'une bougie, et, lorsqu'il fut incandescent, je l'appliquai au-dessous du sein droit de notre enfant.
— Vous avez fait cela!...
— Je l'ai fait, madame, en prévision de ce qui arrive aujourd'hui ; à quoi serviraient, en effet, mes conseils et mes prières s'ils n'avaient pas cet appui?
— Luigi, je vous en conjure, ne soyez pas impitoyable!
— Eh ! madame, ne sentez-vous pas que le bonheur de notre enfant est ma pensée la plus chère? Serais-je ici, s'il en était autrement?
— Soyez-nous donc en aide, mon bon Luigi; car je vois que vous savez toute la vérité.
— Je redeviens donc votre bon Lu'ujl?
— Ah! Luigi, pouvez-vous croire que vous ayez jamais cessé de m'être cher?N'existe-t-il pas entre nous un de ces liens que rien ne saurait rompre, pas même la mort?... Oui, Angola est coupable, bien coupable... mais est-ce moi, est-ce nous qui aurons le courage de la condamner?
La voix suppliante de cette femme qu'il avait tant aimée fit sur le frère quêteur un effet puissant.
— Calmez-vous, Paola, dit-il à la marquise en lui prenant les mains et les serraut tendrement; je la sauverai... L'enfant n'est pas né à terme; donc...
— C'est une erreur, Luigi...
— Il faut que cela soit vrai.
— Mon ami, vous me faites peur.
— Ab ! voilà bien les femmes! Vous m'avez vu. sans pâlir, vous sacrifier ma liberté, mon avenir, ma via tout entière ; et vous voilà saisie d'effroi à propos d'un fœtus qui n'a pas vu la lumière du jour et qui ne doit pas la voir, vous le comprenez sans doute.
Luigi prononça ces dernières paroles avec un tel ton d'aulorité, que la marquise n'eut pas le courage
d'insister; elle attendait, tremblante, que le religieux dît son dernier mot sur le sort du malheureux enfant qui venait de naître et dont l'arrêt de mort était déjà prononcé; mais Luigi se tut, et ce fut après un long silence qu'il demanda si l'on avait écrit au comte Mariai;! pour lui annoncer l'accouchement d'Angola ; la marquise lui ayant répondu qu'elle n'en avait pas encore eu le temps :
— Eh bien, répliqua- t-il, n'écrivez pas aujourd'hui; demain, votre lettre sera plus longue de quelques lignes, et vous n'aurez plus ensuite à vous occuper de cela.
— Resterez-vous ici jusqu'à demain afln de me guider complètement dans ces déplorables circonstances?
— Non, Paola; cela n'est pas nécessaire; mais un nomme sur le dévouement duquel vous êtes habituée à compter passera la nuit dans cette demeure pour la dernière fois ; puis il retournera dans votre domaine de Chivas, qu'il administre en maître, à ce qu'il parait, à moins qu'il ne vous plaise de lui donner l'intendance de votre demeure princière, à Turin, jusqu'à ce que les circonstances permettent de le faire rentrer
LA DAME DE VOLUPTE. Uo
plétement dans son obscurité primitive, dont vous l'avez si malencontreusement tiré.
— Oh! je comprends ; c'est de Bernardo Gavazza que vous voulez parler... De grâce, Luigi, soyez plus indulgent pour cet homme qui nous est si dévoué ; qui, j'en suis sûre, ferait, sans se plaindre, le sacrifice de sa vie pour nous servir. N'est-ce pas assez que le comte de Mariani, mon gendre, l'ait chassé d'ici en lui défendant d'y reparaître jamais?
— Défense dont Bernardo a tenu grand compte, n'est-ce pas?
— Non, il ne s'y est pas conformé : il savait qu'Angela souffrait ; il savait qu'en certains cas nous ne pouvions compter que sur sa force, sa résolution, son dévouement, et il est revenu... Oh! ne vous pressez pas de nous condamner; vous ne savez pas ce que c'est que ce prétendu comte Carlo Mariani, qui s'estprésenlé à nous comme un gentilhomme et qui n'a jamais été qu'un manant du dernier ordre. N'a-t-il pas voulu iouî d'abord nous imposer la vie bourgeoise de bas étage à laquelle il était habitué? C'était avec des chaussures toutes souillées du fumier de ses é tables qu'il se pré-
sentait devant sa jeune femme et qu'il se mettait à table -, il ne parlait que de labours, engrais, bœufs et moutons, et les fermiers de ses domaines étaient ses amis les plus intimes, pourvu qu'ils payassent régulièrement; car jamais son avarice sordide n'a laissé en lui de place pour la pitié. Aussi avec quelle joie nous avons découvert qu'il n'est pas gentilhomme ; que le nom dont il se pare n'est que celui d'une terre achetée par son père, qu'on a vu pendant vingt ans trafiquer en plein vent sur le port de Gènes. Un procès suivit cette découverte : nous demandâmes à la justice d'annuler cetlc odieuse alliance, et une requête fut par nous présentée à notre saint-père le pape, qui, seul, peut rompi tement les nœuds formés au pied de l'autel. Dédaignant de se défendre, Mariani partit tout à coup pour un voyage ; puis il revint il y a quelques mois; il eut l'audace de s'établir de nouveau dans cette villa, qui fait partie de la dot de ma fille, et il tenta de reconquérir les bonnes grâces d'Angela. I^'y pouvant parvenir, il fit à la pauvre enfant les plus grossières menaces ; Gavazza, qui l'entendit un jour, cédant à l'indignation qu'il éprouvait, osa lui dire que ses paroles étaient la meil-
leure preuve de l'absence de sang noble dans ses veines. Mariani le chassa; mais, moi qui étais indépendante, je le repris et lui confiai l'administration de mes biens à Chivas. Aujourd'hui, Mariani nous menace de revenir prendre possession de Santoni, qui est, dit-il, le centre de ses biens et de ceux de sa femme, qu'il entend administrer en personne... Jugez-nous maintenant, Luigi : pouvions-nous, dans des circonstances si graves, renoncer à l'appui d'un homme de cœur capable de nous défendre contre les violences matérielles dont nous étions menacées ?
— Je comprends tout cela, marquise; mais c'est justement parce que Mariani se montre menaçant qu'il importe d'avoir raison contre lui sur tous les points ; c'est pour cela qu'après avoir passé encore la nuit pro chaine à Santoni, Gavazza doit en partir pour n'y plus revenir... Il le faut, Paola, et il le fera sans que vou? soyez obligée de l'en prier, je puis vous en donner l'assurance... Et maintenant, madame la marquise, Luigi disparaît ; il n'y a plus ici qu'un pauvre frère quêteui qui vous supplie de faire garnir le mieux possible la besace qu'il porte en expiation de ses fautes.
— C'est déjà fait, cher frère, et j'espère que rien n'y manque; mais vous quittez-nous donc siprompteraent?
— A l'instant môme, Paola ; il faut au moios qu'avant de rentrer aumonastère, je me montre dans quelque village voisin... Ces détails ne sont pas à négliger ; vous le reconnaîtrez un jour.
En ce moment, un domestique apportait la besace lourdement chargée-, le moine ne l'en mit pas moins lestement sur son épaule; puis, étendant la main, il dit à voix basse des paroles de bénédiction, et il sortit.
— Allons, Pietro, disait le révérend père Luigi en entrant chez le portier du couvent, je t'accorde la dime sur tout cela; mais dépêche-toi de la lever; carie reste doit être attendu avec impatience à l'office.
Pietro se mit à l'œuvre avec toute l'ardeur d un chasseur qui saisit une proie longtemps attendue Pourtant il ne arda pas à se trouver quelque peu embarrassé.
— Cinq bouteilles de vin fin, se disait-il, comment prendre la dîme là-dessus?... Je n'ai pas le temps de faire des fractions; j'en pose une là, et je ne retiens rien sur les autres, par discrétion... Cinq jambons, trois chapons, deux lièvres ; en tout six pièces : c'est une qui me revient; mais laquelle?... J'en prends une de chaque sorte, crainte d'erreur...
Il en était là de ce consciencieux partage, lorsqu'un coup de marteau retentit ; Pietro s'empressa d'ouvrir la porte, non sans faire une assez laide grimace, et l'on vit paraître Bernardo Gavazza : il était pâle; ses regards, plus sombres que de coutume, semblaient annoncer une résolution pénible mais bien arrêtée.
— Me voici, dit-il d'une voix ferme et brève.
— Bien, répondit Luigi; cette exactitude est de bon augure... Allons, Pietro, que tout cela disparaisse ; tu compteras plus régulièrement un autre jour.
— Comme il vous plaira, révérend père, répondit le portier en vidant lestement dans un coin la moitié du contenu de la besace.
Et, cette consciencieuse opération terminée, il s'empressa de porter le reste du contenu à l'office, tandis que
Luigi, suividcBernardo, se dirigeait vers L'infirmerie, où se trouvaient un grand nombre de médicaments confiés à ses connaissances scientifiques. Car Laigi était trèsinstruit : bien que la cbimie fût encore dans l'enfance, il en possédait les éléments les plus importants, et il avait souvent obtenu des produits dont lui seul pouvait apprécier la valeur.
— Tiens, dit-il à Bernardo en prenant dans une armoire une petite fiole baute d'un travers de doigt, il ne faudra qu'une goutte de la liqueur que contient ce flacon posée sur les lèvres de l'enfant', pour que ce qui s'est fait bier se défasse aujourd'hui.
— Ah! père, fit Gavazza d'une voix navrée, vous ne lui pardonnez donc pas, à ce malheureux enfant?
— C'est impossible, Bernardo! Il faut, dans l'intérêt de tous, et plus particulièrement dans le tien, qu'il disparaisse le plus promptement possible. Se sais-tu pas que le comte Mariani est sur ses gardes, et qu'il sait presque toute la vérité? Qu'arrivera-t-il, si nous ne tranchons dans le vif? La naissance de l'enfant est patente ; on constatera qu'il est né viable, qu"il est venu à ternie, c'est-à-dire moins de sept mois après le re-
tour de Mariani, qui, à l'époque de la conception, se trouvait à plus de huit cents lieues de l'Italie... Qu'opposerons-nous à toutes ces preuves?... Tu as fait le mal, Bernardo, à toi d'appliquer le remède ; or, le remède, le voici ; il n'y en apas d'autre... C'est, j'en conviens, une extrémité devant laquelle reculerait un coeur faible ; mais, j'en suis sûr, Gavazza, tu n'es pas un lâche. Bernardo passa la main sur son front comme pour chasser une pensée importune.
— Non, dit-il après un instant de silence, je ne suis pas lâche; et puisqu'elle ne peut être sauvée qu'à ce prix...
— Tu la sauveras, n'est-ce pas?
— J'espère en avoir le courage.
— Prends donc cette fiole, et retiens ceci : c'est que, quoi qu'il puisse arriver par ta faute, tu seras dans la tombe avant qu'un cheveu ait pu tomber de la tête d'Angela.
— Père! vous l'aimez tant, qu'il estimpossibleque nous ne nous entendions pas; je vais donc vous obéir comme à elle-même; que Dieu me pardonne si je me trompe.
Luigi prit la petite fiole, et il s'éloigna; mais il mit un ti-mps bien long à parcourir le chemin du couvent
à la villa. C'est qu'il marchait lentement, en donnant carrière à ses tristes pensées. Parfois il s'arrêtait et il sentait toute sa force de volonté se révolter contre le sacrifice qui lui était imposé; puis bientôt il lui semblait qu'un mur d'airain se dressait entre son cœur et sa raison, et la nécessité d'obéir à la fatalité se montrait plus impérieuse et plus implacable.
Il était tard lorsqu'il arriva à la villa Santon i, non encore résolu, et pourtant se sentant au cœur toute la force et l'énergie nécessaires pour obéir à la fatalité lorsqu'elle se montrerait absolue et invincible. Minuit sonnait; mais l'heure ne pouvait être un obstacle à cet homme qui depuis longtemps avait les coudées franches dans l'habitation, dont les êtres lui étaient parfaitement connus. Le front pensif, les paupières mouillées de larmes brûlantes , il traversa silencieusement plusieurs pièces, et arriva bientôt dans une chambre où dormait une nourrice, près du berceau du nouveau-né. Là, il fut obligé de s'arrêter ; ses genoux fléchissaient. Pourtant, après un temps d'arrêt, il parvint à se traîner jusqu'au berceau, et, à la pâle lueur d'une lampe qui brûlait sur un meuble voisin, il contempla avec une
effusion qui lui avait été inconnue jusque-là l'enfant profondément endormi ; puis, tombant à genoux :
— Non, se dit-il les mains jointes et les yeux baignés de larmes, Dieu ne peut vouloir m'imposer un si horrible sacrifice... Tu vivras, pauvre enfant qui ne dois jamais connaître ton père...
Et, n'écoutant que la voix de son cœur, Bernardo quitta cette chambre où il était venu pour commettre un crime.
Toutefois, trois heures après, il revint. Ses bras étaient chargés d'un frêle fardeau qu'il déposa dans le berceau où reposait l'enfant d'Angela, son enfant.
Un instant après, il disparaissait, emportant un objet semblable à celui qu'il avait laissé.
Il gagna à travers champs une ferme située à deux lieues de la villa Santoni ; une femme l'attendait sur le seuil de la maison rustique ; il lui remit son fardeau, lui compta de l'or, lui parla à voix basse.
Puis, se retournant :
— Je vous recommande le secret le plus absolu ; votre enfant n'est pas mort; un spécifique miraculeux l'a sauvé cette nuit aux portes du trépas. Vous ne parlerez et vous ne direz la vérité que quand je vous préviendrai.
Et il partit.
Le lendemain, à la villa Santoni, on dfsait que le fils d'Angeia était mort dans la nuit ; et, en effet, le cadavre d'un enfant nouveau-né gisait dans son berceau.
En même temps que Ton constatait cette mort inattendue,unnouveau malheur frappait la famille Mariani. Le fils aîné du comte expirait subitement, emporté par un mal inconnu.
Le poison de Luigi n'était pas étranger à cette mort, et c'était Gavazza qui avait médité ce crime et l'avait furtivement accompli.
— Àh ! père Luigi, avait murmuré Bernardo, tu n'as parlé que du mien ; pourquoi l'autre te serait-il plus cher?
Mariani apprit donc presque en même temps la mort de son fils aîné et celle du pauvre enfant qui était né depuis son retour en Italie.
Le comte fut d'abord frappé de terreur; la mort semblait planer aulour de lui; mais il ne tarda pas à secouer cette frayeur passagère.
— On veut m'intimider, se disait-il, on n'y réussira pas ; de mon côté sont les bons procédés et le bon droit ;
Là DAME DE VOLUPTE. 15i
c'est à la justice de faire le reste, et elle n'y faillira pas. Dans huit jours, je serai à la villa Santoni; et que les coupables tremblent ! Je chercherai sans repos ces gens qui sont devenus mes ennemis, sans que je sache pourquoi. Il faudra bien que la lumière se fasse. Je n'ai rien à en redouter, moi qui n'ai cessé d'agir au grand jour. Ah! on me méprise et on me conteste ce titre de comte, bien qu'il ait été accordé à mon oncle, dont je suis l'unique héritier? Je serai toujours prêta en faire bon marché-, le père Mariani était marchand à Gênes, soit; je ne le conteste pas; mais c'était un homme de cœur et d'honneur, et les illustrations de la famille Spcnzzo seraient impuissantes à faire pâlir un Mariani. J'irai à la villa Santoni, au milieu de ces crimes et de ces infamies, et nous verrons si l'honnêteté et le courage ne seront pas plus forts !
La résolution de M. Mariani était trop sérieuse pour que rien pût l'empêcher de s'accomplir; il fit donc ses
dispositions, et partit de Turin pour aller s'établir définitivement à la villaSantoni, sans trop s'occuperdes criailleries et des récriminations qui pourraient l'accueillir. Il se sentait, d'ailleurs, appuyé sur l'estime des gens du pays et des serviteurs qu'il devait employer; ses connaissances en agriculture, en administration rurale, lui avaient fait de nombreux amis parmi les petits propriétaires des environs de Santoni, lors du premier séjour qu'il avait fait dans cette habitation. On Faimait, on l'estimait, non comme un seigneur , mais les uns comme un bon voisin, les autres comme un bon maître, parlant volontiers le patois des pauvres gens pour en être mieux compris, et ne faisant pas difficulté, aux heures de repos, de s'asseoir, en vrai patriarche, à la table de ses serviteurs.
Donc, M. Mariani savait comment il serait reçu par les gens du pays et les travailleurs de ses domaines ; seulement, il était un peu moins tranquille sur la réception que lui feraient sa belle-mère et sa femme ; mais ces deux dernières n'attendirent pas son arrivée : averties de son départ de Turin, elles quittèrent la villa Santoni et se retirèrent à Chivas, se plaçant ainsi sous
la protection de Bernardo Gavazza, devenu leur intendant.
Dès lors la situation était nette; les positions diverses étaient bien tranchées ; mais elles étaient malheureusement dominées par une question d'argent, la pire de toutes les questions qu'on puisse avoir à débattre en famille. La marquise de Spenzzo, bien qu'elle se fût dépouillée de la plus grande partie de ses biens en mariant sa fille au comte Mariani,était encore très-riche; mais les dépenses qu'elle faisait excédaient toujours ses revenus, de sorte que la gêne ne tarda pas à se faire sentir à Chivas, tandis que l'abondance régnait à Santoni, sous l'administration sage etéclairéedeM.Mariani.
Bernardo Gavazza était au désespoir; c'était un homme adroit, intelligent, très-capable de faire rendre aux domaines dont il avait l'administration tout le revenu qu'on en pouvait espérer, et il le faisait; mais cela était insuffisant, et il fallait recourir aux emprunts.
— Après tout, s'écria un jour Bernardo, alors que la marquise et sa fille se plaignaient amèrement de la situation de leurs finances, est-ce ma faute à moi si les trois quarts de vos revenus sont aux mains de ce
Mariam, que le diable confonde ! Ce procès en nullité de mariage ne finira donc point?
— Le saint-père, répondit la marquise, a malheureusement renvoyé l'examen de l'affaire à la consulte d'État, qui ne l'examinera guère, selon l'usage, que dans une dizaine d'années; et comme les juges de Turin ont résolu d'attendre la décision de la cour deR.ome...
—Sangue miol il me faudra donc voir toujours votre bien grippé par ces mains de singe?... Oh! corpo di Dio! ce serait trop de souffrance; il faut que cela finisse; il suffirait pour cela d'une balle bénite, et ça n'est pas chose si rare...
— Silence, Bernardo I interrompit la marquise ; votre zèle vous fait oublier le respect que vous nous devez.
— C'est vrai, madame la marquise, répliqua Gavazza, dont ces paroles n'avaient point calmé l'exaspération, je vous dois tant !... mais je lui dois aussi quelque chose, à lui, et, sur mon âme, il ne l'attendra pas longtemps!...
Il parlait encore lorsque parut le capucin Luigi, qui avait conservé l'habitude d'entrer sans se faire annoncer.
— Calmez-vous, Bernardo, dit-il sévèrement.
— Oh! révérend père, si vous saviez...
— Je sais tout ce qu'il faut que je sache, et je dis que mieux vaudrait un sage ennemi qu'un ami de votre trempe... Vous ne serez donc jamais sage?
Ces dernières paroles furent accompagnées d'un regard tellement significatif, que Bernardo trembla.
— Est-on donc coupable pour aimer ses maîtres? demanda-t-il humblement.
— 11 en peut être ainsi, Gavazza, et c'est le cas où vous vous trouvez en ce moment.
— Oh ! révérend père, voulez-vous donc me chasser d'ici comme vous m'avez chassé de la villa Santoni?
— Je le devrais peut-être! s'écria le moine, dont le regard devint étincelant.
— Grâce pour lui, s'empressa de dire la marquise. Puis, se penchant à l'oreille de Luigi, elle ajouta :
— C'est le seul, défenseur que nous ayons ici ; au nom de Dieu, ne nous l'ôtez pas!
Le regard du religieux s'éteignit aussitôt.
— N'oubliez donc jamais, dit-il avec abandon, que la colère est mauvaise conseillère, et rappelez-le sou-
vent à ce serviteur trop zélé... Et maintenant, maître Bernardo, j'espère que vous ne parlerez plus de balle bénite?
Gavazza ne répondit point; il avait laissé tomber sa tète sur sa poitrine, et il semblait réfléchir profondément. Luigi devina aussitôt ce qui se passait en lui.
— Il veut tuer Mariani, se dit-il; c'est une idée fixe que les moyens ordinaires ne pourraient maintenant lui faire abandonner ; et pourtant il faut qu'il y renonce.
C'est qu'en effet, il n'entrait pas dans les vues du religieux de perpétuer la haine entre les Spenzzo et les Mariani : tous ses vœux, au contraire, tendaient maintenant à une réconciliation complète ; il se proposait, dès qu'elle aurait eu lieu, de solliciter du pape la résiliation de ses vœux, et de devenir, en épousant la marquise de Spenzzo, le chef de deux familles puissantes, honorées, chef d'autant plus absolu que son omnipotence serait appuyée sur des secrets terribleslui assurant une obéissance absolue. C'était une assez belle fin pour un pauvre attaché d'ambassade qu'un chagrin d'amour
avait poussé à se faire capucin; Luigi se berçait de ce rêve comme d'une revanche que lui devait la fortune et qui ne pouvait lui échapper.
Il supposait que Bernardo Gavazza devait en faire un semblable de son côté. Bernardo, en effet, possédait le cœur d'Angela; le comte Mariani mort, il devenait maître absolu à Santoni et à Ghivas; car Gavazza aussi possédait un secret terrible.
On comprend aisément, d'après cela, que la balle bénite dont parlait Gavazza ne pût être du goût de Luigi ; il fallait à tout prix qu'il mît Bernardo dans l'impossibilité d'exécuter sa funeste résolution la science qu'il avait acquise lui en fournit sur-le-champ le moyen.
Gavazza était descendu à l'office pour faire remplir la besace du capucin; celui-ci prit alors le bâton dont il était toujours armé et y pratiqua avec un instrument tranchant de nombreuses petites entailles de manière à soulever de petits éclats de bois et à hérisser de piquants toute la surface. Cela fait, le moine déposa son bâton dans un des coins de la salle où il avait demandé à demeurer seul un instant pour faire, disait-il, des prié-
res particulières, et il pénétra dans les appartements de la marquise de Spenzzo.
Il était là depuis un quart d'heure lorsque Eernardo, qui avait hâte de voir partir le capucin, lui rapporta sa besace toute rebondie par les provisions de bouche qui l'encombraient.
— Je vous remercie, mon fils; mais veuillez appeler pour qu'on m'apporte le bâton que j'ai laissé dans la pièce où j'ai lu mes prières.
— Je vais vous le chercher moi-même, dit vivement Bernardo, qui revint ininiédiaternent remettre à Luigi ce qu'il avait demandé.
Le capucin prit brusquement, en tirant par un bout, son bâton des mains de Gavazza. Les petits éclate de bois firent alors leur office, et quelques-uns s'enfoncèrent dans les doigts de Bernardo.
— Corpo di Baccho! fit Gavazza avec un mouvement douloureux, il y a des épines à ce bâton; j'ai les doigts tout piqués.
— Je suis un maladroit, fit Luigi ; veuillez m'excuser. Voyons votre main; si quelque écharde a pénétré dans l'épiderme, je m'en vais vous l'extraire.
— Oh! ce n'est rien.
— Montrez donc -, il y a quelquefois du danger à Laisser un corps étranger dans les chairs. Eh ! tenez, continua Luigi en saisissant la main de Beraardo, la main vous saigne en plusieurs endroits. Je vais vous guérir en deux secondes.
En parlant ainsi, le moine sortit d'une de ses poches un étui de cristal, y prit une aiguille d'une ex- ■ iine-se et en fit pénétrer la pointe sous l'épiderme de la main de Gavazza.
— La voici, reprit-il en simulant l'extraction d'une écharde, qu'il feignit de jeter sur le parquet; il n'en fallait pas davantage pour vous débarrasser de cet hôte incommode.
Bernardo remercia le révérend père;- mais, quelques instants après, il se sentit atteint d'un tel malaise, qu'il fut oblige de s'aller mettre au lit. Le lendemain, une fièvre terrible le dévorait; son visage était empourpré, et une éruption de pustules commençait à se produire sur touL'ri les parties de son corps... Le frère quêteur lui avait inoculé la petite vérole dans toute sa vio- ! nce!
On était alors au milieu de l'été ; sous l'influence d'une température brûlante, la terrible maladie dont Gavazza était atteint se développa rapidement, et, malgré les soins qui lui étaient prodigués, le malheureux fut bientôt en danger de mort. C'était, comme on l'a vu, un homme hardi, résolu, capable de tout braver pour satisfaire sa vengeance et sa cupidité ; mais il avait néanmoins conservé des sentiments religieux qui se trouvèrent bientôt avivés par le danger qu'il courait; Luigi, qui le voyait tous les jours, ne tarda pas à s'inquiéter de ses dispositions; car il y avait entre lui et cet homme un secret dont la révélation pouvait avoir les conséquences les plus terribles, et déjà, à plusieurs reprises, le malade avait parlé de se confesser.
— Calmez-vous, Bernardo, lui disait le moine; vous avez le temps de penser à cela.
Ces paroles, loin de rassurer Gavazza, doublaient sa terreur religieuse.
— Cet homme, pensait-il, ne veut pas que je me confesse, parce qu'il craint que le prêtre ne veuille savoir d'où me venait le poison dont il nfa forcé de faire un si terrible usage. Tant pis pour lui, s*il en est ainsi; chacun, là-haut, doit répondre de ses œuvres, à moins d'en avoir obtenu le pardon, et je ne puis braver la
: damnation éternelle pour lui assurer l'impunité. Je ne i parlerai plus de cela devant lui ; car les moyens ne lui manqueraient pas pour me faire mourir sans confession.
De son côté, Luigi crut l'avoir suffisamment rassuré pour qu'il ne songeât plus à la mort; aussi fut-il à la fois frappé de surprise et d'effroi lorsque, le lendemain matin, au moment où il se disposait à entrer chez le malade, la femme qui gardait ce dernier le pria d'attendre un instant.
— Ce pauvre Bernardo achève de se confesser, ajouta cette femme; c'est un vrai martyr, et il mourra comme un saint...
—lise confesse en ce moment? s'écriale moine, qui ne put complètement dissimuler son effroi. ~ Mon Dieu, c'est moi qui, sur sa demande, lui ai
amené un des vicaires de la paroisse, un saint homme, soyez-en sûr, qui mieux qu'aucun autre le mettra si.:le chemin du ciel...
Elle parlait encore, que déjà le moine, qui ne l'écoûtait plus, avait ouvert la porte et s'était élancé vers le lit de Gavazza.
— Eh! mon père, s'écria-t-il en s'adressant au prêtre vénérable qui prêtait une oreille attentive aux paroles de son pénitent, ne voyez-vous point que ce malheureux, en proie au délire, n'a pas conscience de ce qu'il vous dit ?
— Il est parfaitement sain d'esprit, répondit le confesseur, qui paraissait vivement ému ; sa mémoire ne lui fait défaut sur aucun point, et c'est mal à vous, révérend, de venir l'interrompre au moment où il achevait de soulager sa conscience d'un poids terrible.
Luigi comprit que Bernardo avait tout dit.
— Je répète qu'il est en délire, reprit-il, et votre zèle vous sera funeste ; car vous avez respiré pendant un quart d'heure les émanations de son corps, et c'est pour vous un arrêt de mort.
Le vieillard pâlit; car Luigi pariait avec un tel ac-
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cent de conviction, qu'il ne semblait pas possible de douter de la réalité de ce qu'il disait.
— Et, tenez, continua le moine sans laisser au vieillard le temps de se reconnaître, voici déjà la sueur visqueuse, indice fatal, qui perle sur votre front... Pourtant, laissez-moi tenter de vous secourir...
Et, tirant un mouchoir de sa poche, il s'empressa 'iver les tempes du confesseur, mouillées en effet d'une sueur froide due à la frayeur que lui avait causée les paroles qu'il venait d'entendre; mais, cl' i étrange ! à mesure que ce mouchoir s'agitait sur le front humide du prêtre, il s'en échappait une sorte de poussière qui s'élevait en nuage à travers l'appartement.
— J'étouffe, dit le confesseur d'une voix défaillante ; la respiration me manque !
Le moine courut vers une des fenêtres qu'il ouvrit ; au même instant, un bruit sourd se produisit; c'était le vieux prêtre qui tombait inanimé sur le parquet.
— 11 le fallait ! se disait mentalement Luigi en aidant la vieille garde-malade ; désormais, je ne douterai plus de l'efficacité de cette poudre; elle est certainement une de mes plus précieuses découvertes.
Pendant ce monologue, il était parvenu, avec l'aide de la garde, à remettre le vieillard sur son siège; mais ce fut inutilement qu'on lui prodigua tous les secours possibles: il avait cessé de vivre, et lagarde, éperdue, courut annoncer aux maîtresses de la maison ce déplorable événement. Alors Luigi, resté seul avec le malade, s'approcha de ce dernier, et, lui montrant du doigt le cadavre du prêtre :
— Bernardo, dit-il, c'est toi qui l'as tué. Si tu m'avais laissé le soin de te choisir un confesseur, celui-ci ne serait pas mort...
— Ah ! fit Bernardo terrifié, il ne m'a pas donné l'absolution, et je me sens mourir !
— Non, tu ne mourras pas si tu me restes soumis partout et toujours...
— Révérend père, seriez-vous donc l'ange du mal en personne?
— Je suis ce que je veux être, Gavazza, et moins qu'à personne il t'appartient d'en douter; je vais toutefois te donner une nouvelle preuve de ce que je puis. Veux-tu mourir0 Je m'en vais te laisser dans ton lit, où, avant une heure, tu auras rendu l'âme... Veux-tu
vivre? Prends ce sachet, que j'ai préparé pour toi; placele sur ta poitrine et reste immobile pendant quelques instants, la fièvre qui te brûle s'éteindra; les pustules dont ton corps est couvert vont s'amortir; tes jambes et tes bras reprendront de l'élasticité, et, dans huit jours, tu pourras vaquer à tes occupations ordinaires. Gela t'étonne, n'est-ce pas?
— Non, mon révérend ; cela m'effraye; car je suis bien forcé de reconnaître que vous avez sur les gens qui vous entourent droit de vie et de mort.
Au moment où le malade prononçait ces derniers mots, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier.
— C'est ce malheureux qu'on vient enlever, reprit le moine. Qu'il s'en aille en paix... Quanta toi, Bernardo, hâte-toi de guérir, et marche ensuite dans la route que je t'indiquerai sans en dévier en aucun cas ; à ces conditions, ma protection ne cessera de s'étendre sur toi.
Gavazzane put que murmurer une sorte de remerci
ment; car à sa faiblesse extrême se joignait la terreur
résultant de ce qu'il venait de voir et d'entendre. Luigi
se retira. Le cadavre du prêtre fut enlevé. Bernardo put I. 10
alors respirer avec plus de liberté et moins de terreur. Il lui semblait que le remède du moine opérait déjà.
— Mon Dieu, fit-il, il me semble que la vie me revient!...
— Doutez-vous maintenant de la puissance de ces poisons, monsieur de la Scaglia, dit alors le moine, qui voulut clore là son récit, et qui tendait à son interlocuteur un flacon de cristal plein d'un terrible toxique et un petit étui renfermant une aiguille semblable à celle dont Gavazza avait éprouvé les horribles effets.
L'abbé de la Scaglia avait peur, et il hésitait à prendre ces dangereux agents de mal et do destruction.
— Ne craignez rien, monsieur l'abbé, fit Luigi ave un léger sourire ; ce n'est pas un scrupule qui vous arrête, et ces poisons ne sont destinés qu'à vos ennemis , car, si j'ai bien deviné, des trois choses qu'il vous faut, l'une, c'est un poison qui tue la beauté, l'autre un poison qui tue le corps tout entier. Mais quelle est la troisième?
— La troisième?
— Oui?
— C'est un poison qui tue l'âme.
— Vous croyez donc aux philtres ? demanda le moine avec une ironie imperceptible.
— Non.
— Aux influences du démon?
— Pas davantage.
— Quel venin donc espérez-vous obtenir pour l'infiltrer dans une âme?
— Le venin de la parole.
— La parole écrite, les livres?
— Non, la parole parlée; il me faut un homme habile, un esprit surprenant qui puisse s'emparer du cœur d'une jeune fille.
— Un confesseur ?
— Oui, un confesseur... jésuite.
— Je vous comprends. Demain, je vous adresserai l'fiomme qui sait le mieux prendre à la glu de ses insidieuses paroles le cœur et l'âme de ses ouailles et les diriger ensuite à sa guise.
— Et vous nommez cet homme?
— Le père d'Aubenton.
— C'est bien; comptez sur mon appui et sur ma reconnaissance.
Et l'abbé de la Scaglia quitta le couvent de Chivas muni de son triple poison.
Le père Luigi tint sa promesse.
Le lendemain de ma visite à Leurs Altesses, je reçus l'abbé d'Aubenton, le confesseur que l'on me destinait.
Ce père d'Aubenton était un révérend jésuite qui fut depuis bien célèbre en France et en Espagne. Il ne me plut pas; c'était un vilain moine, chiche et crasseux, baissant les yeux et regardant hypocritement par-dessous ses paupières.
Il me salua, les bras croisés sur la poitrine, selon la façon de son ordre ; ce qui donne à tous ces frocards un air encore plus sournois qu'aux autres, bien qu'il y ait parmi eux de grands saints et des hommes éminents. U était fort connu du confesseur du duc, le père gardien des grands jésuites, bon et excellent homme, mort depuis dans des circonstances singulières.
Le roi — Victor- Amédée l'était en ce temps-là — le comblait de bontés et l'aimait sincèrement. Le père tomba malade, le roi l'alla voir. Comme il
touchait à sa dernière heure, après les premiers compliments, que la situation abrégea fort, comme on pense, le moribond pria son royal pénitent de faire éloigner tout le monde.
Le roi fit un signe ; tous sortirent.
Alors, se soulevant avec effort sur son bras :
— Sire, dit le jésuite, vous avez été bon, excellent pour moi, je ne puis mieux vous marquer ma reconnaissance qu'en vous donnant un dernier conseil, mais un conseil d'une telle importance, que peut-être il suffit pour m'acquitter envers vous: N'ayez jamais de confesseur jésuite!
Puis, comme le roi faisait un mouvement :
— Ne me demandez point les motifs de ce conseil, dit-il, il ne me serait pas permis de vous les donner.
Il retomba sur son oreiller, et, le soir, il était mort.
C'était à peu près ce que M. de Mazarin avait dit à Louis XIV, à propos des premiers ministres.
Je tiens ce fait de Victor-Amédée lui-même ; il me l'a raconté maintes fois.
Et, en effet, depuis ce temps, le roi n'eut plus de confesseur dv* cet ordre, et ne voulut pas permettre aux jésuites de C?nir l'instruction des collèges.
Le père d'Aubenton était jeune, bien jeune pour un confesseur; à peine avait-il trente ans; je ne sais pourquoi on me l'avait choisi, ou plutôt je le sais bien. 11 fallait qu'il eût de grands rapports avec ma bellemère, et qu'elle fût bien sûre de me dominer par lui.
Il m'adressa deux ou trois phrases dont il écouta la réponse longtemps après qu'elle était faite. Il semblait y chercher un sens caché et m'étudier dans mes paroles. Ensuite, il me demanda si j'approchais souvent du saint tribunal. Ma mère était fort pieuse, et nous y conduisait tous les mois; je le lui dis, il fit un signe de satisfaction en regardant madame de Verrue ; car madame de Verrue assistait à l'entretien; mais elle ne bougea pas plus à ce signe que pendant tout le reste de la conversation.
Mon mari me semblait le plus petit garçon, du monde en présence de tous ces gens-là : il n'avait pas eu un mot à placer, ou plutôt on ne lui laissait pas placer un mot : il souffrait bien, mais il n'osait le laisser voir. Cet état d'esprit et de cœur m'a toujours paru le plus malheureux qui fût sur la terre ; cette lutte de la faiblesse cl de la timidité contre la volonté, l'esprit et
l'orgueil, est pour moi insoutenable et me semble un véritable enfer.
Le père d'Aubenton demeura jusqu'à l'heure du dîner, où on le retint, ainsi qu'un compagnon moine qu'il avait amené, lequel mangeait à faire peur et m'amusa fort : il trouvait là meilleure chère qu'au couvent.
A ce dîner, on agita ce que l'on ferait à l'égard d'un certain abbé Petit, curé de Saint-Léger, fort considéré dans la famille, et qui s'était attendu à diriger ma conscience.
— Feu M. de Verrue le regardait comme un oracle, dit ma belle-mère, et l'a placé sur le pied de tout tenir au logis; je me suis toujours adressée à lui. Mon fils, dès son plus jeune âge, a été remis par son père entre les mains de l'abbé Petit; il attendait ma bru avec impatience pour la diriger. Que vais-je lui dire? Je gage qu'il viendra ce soir.
— Madame, répondit le père d'Aubenton en prenant un de ces airs qui ne se traduisent point, je m'empresserai de me retirer, pour peu que ma présence vous soit un embarras. Les révérends pères ont désiré s'attacher madame la comtesse de Verrue et vous,
pour le plus grand bien de la religion et dans l'es* poir de contribuer au vôtre; mais M. Petit est un saint prêtre, très-digne et très-religieux, fort capable de vous guider toutes deux dans ce monde et dans l'autre. Je me retirerai donc. Seulement, il eût fallu, je crois, prévenir auparavant nos pères de la maison professe; ils n'eussent sans doute pas jugé convenable de s'avancer autant pour être repoussés.
Je ne saurais peindre son visage tandis qu'il parlait, ni ce qu'il y avait de promesses et de menaces dans le mouvement de ses lèvres et dans ses narines, qui se dilataient et se resserraient comme un soufflet. Quant à ses yeux, on n'en voyait rien du tout, ni le blanc ni la prunelle; il les voilait de ses longs cils comme d'un rideau de crêpe.
Ma belle-mère en frissonnait.
La compagnie était alors toute-puissante en Savoie. Elle avait trouvé fort à propos, grâce à l'abbé de laScaglia, l'occasion de s'établir en notre logis, comme en un ouvrage avancé d'où elle surveillait la cour, et de nous mettre au nombre de ceux qu'elle désirait gouverner, sans doute à cause de la comtesse douairière et de se
charge de dame d'honneur, dont la survivance me revenait, croyait-on. Ils avaient donc demandé comme une faveur que ma conscience fût confiée au père d'Auhenton, une de leurs lumières; ce qu'il prouva bien, par la suite, en donnant à la terre la bulle Unigenitus, de moitié avec le cardinal Saprani.
Ma belle-mère ne put refuser, elle eut peur. Cette femme si altière plia comme un roseau ; l'abbé de la Scaglia lui avait laissé entrevoir quelques-unes des conséquences d'un refus; le curé Petit et l'amitié qu'elle lui portait ne pouvaient lutter contre la puissance de cet ordre, que Victor- Amédée seul eut la force de tenir en bride, sans néanmoins entièrement rompre avec lui.
J'étais tout à fait passive à cet égard, je n'avais qu'à accepter. Lors même que l'on m'aurait permis de répondre, je n'aurais su que dire. Pour moi, le confesseur ne représentait que la confession, par conséquent qu'une idée assez peu agréable en elle-même; je ne voyais que la grille avec la planchette menaçante, les péchés à avouer, les pénitences à faire.
L'abbé, lui (mon oncle), voyait autre chose dans la confession : une influence occulte, sans rivale, irrésis-
tible; et plus d'une fois j'ai été surprise et troublée des choses étranges que l'on jetait dans mon imagination et des sentiments dissolvants que l'on distillait dans mon âme.
Car l'abbé de la Scaglia a essayé sur moi de tous les poisons qu'il tenait de Luigi, le terrible capucin.
Le débat dura assez longtemps ; le père en vint à se faire prier avec instance de demeurer. Mon mari lui-même rompit le silence sur un signe de sa mère, et demanda cette faveur pour ma jeunesse.
Le père s'inclina enfin en signe d'assentiment, et dit :
— Souvenez-vous, au moins, monsieur, que vous nous y avez forcés.
Quelques personnes vinrent dans l'après-dînée. Habituellement, madame de Verrue était au palais à cette heure; mais, pour les premiers jours de mon arrivée, Son Altesse lui permit de s'absenter. On joua au reversi, et fort cher; j'étais intéressée dans le jeu de l'abbé de la Scaglia, un des beaux joueurs de son temps, malgré sa robe. Il possédait de fort gros revenus provenant des emplois qu'il avait occupés sous le feu duc, et qu'il occupait encore sous le duc régnant, et de plusieurs
abbayes. On l'estimait à cause de sa position de secrétaire d'État; on lui accordait une grande capacité dans les affaires ; mais il était peu aimé du monde et des siens. Pour moi, j'en avais peur.
Une heure avant le souper, un vieux majordome né dans la maison, qu'il aimait comme la sienne, vint annoncer à ma belle-mère que M. le curé de Saint-Léger arriverait tout à l'heure, et avait d'avance fait demander si la comtesse le voulait bien recevoir.
La comtesse s'empressa de répondre que oui.
— Sans doute, il soupera céaDs ? demanda le majordome.
— Certainement, répondit avec humeur ma bellemère, à qui l'on forçait le quinola.
En effet, quelques instants après, M. Petit entra. Sa bonne et vénérable figure me prévint tout de suite en sa faveur ; ses cheveux, déjà presque blancs, quoiqu'il eût quarante- cinq ou cinquante ans à peine, encadraient une véritable physionomie de patriarche; son sourire placide, son regard calme et doux révélaient son humeur et son caractère.
salua madame de Verrue avec un mélange de farci-
liarité et de respect qui me toucha. Il prit la main de mon mari pour l'attirer de son côté et se faire mener par lui jusqu'à moi qui ne disais mot, mais qui regardais, comme on comprend bien, de tous mes yeux
— Soyez la bienvenue, madame, me dit-il, et puisse Dieu vous rendre toutes les bénédictions que votre présence apporte en ce logis!
Ces paroles, évidemment, sortaient du cœur le plus paternel que j'eusse encore rencontré depuis mon départ de France, et elles me pénétrèrent. Je me levai en pied et fis au digne prêtre la même révérence qu'à Son Altesse. Il ajouta quelques mots gracieux sur moi, sur ma famille, sur la réputation bien connue de ma mère, et alla ensuite se placer près du comte, lequel, pour la première fois, me parut à son aise et disposé à causer sans contrainte.
A côté du curé se trouvait une petite figure qui ne tarda pas à attirer mon attention, bien que personne ne lui dît mot, qu'elle restât debout et qu'elle ne semblât être dans la chambre que pour tenir le chapeau de M. Petit et une grande canne dont la pomme dépassait la tête de celui qui la portait.
C'était un jeune garçon de huit ou dix ans à peu près, gros, bouffi, avec des cheveux taillés en boudin, un bon large nez tout rond et tout rouge, une bouche riante et moqueuse, bordée de dents magnifiques, des yeux à peine visibles, mais brillants comme des escarboucles et d'une mobilité incessante. On eût juré qu'il voyait de tous les côtés à la fois. Il était vêtu d'un justaucorps noir bien pincé ; son haut-de-chausses, de la môme couleur que son justaucorps, et ses bas violets dessinaient des jambes dodues et des mollets insolents. C'était enfin un véritable diminutif d'abbé ou plutôt de chanoine bien gras, bien fleuri, bien drolatique. On ne pouvait pas dire qu'il fût poupin, il était trop laid pour cela ; mais il était impossible de conserver sa mauvaise humeur en le regardant.
Du reste, personne dans la salle ne portait attention à lui ; il était là comme une chose convenue, accoutumée, qui n'occupait point. M. Petit le poussait de temps en temps, pour qu'il se tînt droit sans doute; et alors il sautait d'un pied sur l'autre, comme un oiseau qui va s'enaormir et que l'on réveille à temps.
Dès que je l'eus découvert, je ne cessai plus del'exa-
miner, et je trouvai ses prunelles brillantes et miroitantes qui m'examinaient aussi. Je me penchai vers l'abbé de la Scaglia et lui demandai tout bas, pendant que ma belle-mère donnait les cartes, ce que c'était que ce petit bonhomme.
— Ça? dit-il avec un léger mouvement d'épaules. C'est Michon.
— Oui; mais qu'est-ce que Michon?
— Michon, parbleu! c'est Michon... Prenez garde., monsieur le commandeur, vous baissez votre écart.
Et ce fut tout ce que j'en pus tirer.
Mais je n'en étais pas moins fort curieuse de cette manière d'énigme dont on ne me donnait pas le mot. J'attendis encore quelques instants; puis, comme on dit aux enfants ce qu'il faut faire quand ils ont peur, je me levai bravement, et j'allai droit vers l'objet de ma curiosité, qui ne se dérangea aucunement en me voyant venir. M. le curé pensa que je voulais m'adresser à lui et se leva d'un air de bienveillante déférence, qui ne me plut point en cet instant où j'avais mieux à faire.
À l'âge que j'avais, on est téméraire, et l'on réfléchit peu. Je fis à M. Petit une révérence pour lui rendre
son accueil, et je m'adressai ù l'enfant lui-même en lui demandant qui il était, et comment il s'appelait. Il me répondit par une inclination de tête qui ne me sembla point de mise de la part d'un être si éloigné de ma condition. Voyant alors mon étonnement, le bon curé tourna vers lui un regard d'une bienveillance et d'une affection paternelles.
— Qui il est, madame? C'est mon fils, mon cher Micbon ! Pardonnez-lui s'il manque aux façons de la cour ; il n'a jamais vu que de vieux prêtres, ma servante et les seigneurs qu'il rencontre dans les salons de madame la comtesse de Verrue, où on a daigné l'admettre, mais où nul ne fait attention à lui.
— J'y fais attention, moi, monsieur, répondis- je, et je veux lui parler. Il m'intéresse et a tout l'air d'avoir de l'esprit.
Le visage du bon curé s'épanouit à e@i ëîoge d'un enfant qu'il aimait comme le sien propre.
— De l'esprit, madame? Oui, il en a, et, s'il n'en avait pas autant, je n'en conviendrais pas devant mi ; mais il sait bien qu'il ne faut pas avoir d'orgueil des dons octroyés par le bon Dieu -, on doit l'en louer, s'en servir
18i LA DAME DE VOLUPTE.
pour sa gloire, et tâcher d'en faire le bien des autres en ce monde et son salut dans l'autre.
Michon prit la main de son protecteur et la baisa avec un respect qui prouvait sa tendresse ; mais il ne parla point davantage, ce qui me frappa et me piqua au jeu.
Était-ce un muet, ou y mettait-il de l'obstination?
— Monsieur le curé, repris-je, d'où vient donc que non-seulement votre protégé ne dit rien, mais encore qu'il ne répond point à ce qu'on lui dit?
— Madame, il n'ose; je lui ai défendu de se mêler en quoi que ce soit de la conversation.
— Je voudrais cependant qu'il me répondît, à moi, monsieur le curé; déliez-lui, je vous prie, la langue en ma faveur.
— En votre faveur, madame! Il sera comblé que vous le vouliez bien entendre»
Je m'assis près du bon prêtre. Le petit garçon immobile ne branla point; pourtant ses yeux disaient bien des choses, et je me mis à l'interroger. Il rougit faiblement; et tout de suite, d'une voix grêle et pointue, il répondit avec une netteté et une précision auxquelles je ne m'attendais point.
Le curé souriait et paraissait on ne peut plus heureux.
— Madame, interrompit-il comme je demandais à Michon s'il était parent de M. Petit, permettez-moi de parler à sa place ; je sais mieux que lui ce qui s'est passé autrefois. Le pauvre enfant ne se souvient que de mon affection pour lui, et il en a oublié la source. Michon n'est point de ma famille ; c'est mon enfant d'adoption. Il est né d'une pauvre veuve bien digne et bien bonne, qui venait, chaque matin, entendre ma messe avant d'aller à son travail : elle n'y manquait jamais et se mettait à la même place, toujours à gauche de l'autel ; si bien que je ne pouvais m'empêcher de la voir. Quand son fils naquit, elle me l'apporta au baptême et me pria de lui choisir son patron. Je lui donnai celui de mon père, espérant qu'il lui porterait bonheur. A dater de ce moment, la mère ne vint plus seule, et j'admirais comme le bon gros enfant se tenait tranquille et ne faisait jamais entendre un cri. Cela dura ainsi près d'un an. Tout à coup, je ne vis plus la pauvre femme, et trois jours se passèrent sans qu'elle parût Je connaissais son grenier, elle était
parmi les plus misérables de ma paroisse. En sortant de l'église, je me rendis chez elle, je la trouvai étendue, presque mourante, sur un grabat, serrant sur son. cœur ce petit innocent, qui n'avait pas ces belles joues roses. A mon aspect, elle poussa un cri de joie.
» — Àh! monsieur le curé, s'écria-t-elle, le ciel exauce ma prière, puisque vous voilà.
» — Il fallait donc me faire prévenir, ma bonne fomme, lui dis-je. Qu'avez-vous?
» — Ah! monsieur le curé!... fit-elle en soupirant.
» — Vous avez besoin de secours, continuai-je ; pourquoi ne m'en avoir pas demandé ?
» — 11 est trop tard, monsieur le curé! je lésais depuis longtemps, mon mal est incurable ; la mort de mon pauvre mari m'a frappée d'un coup dont je ne relèverai point. C'est tout ce que j'ai pu faire que de mettre au monde cet orphelin et de veiller sur ses premiers pas ; maintenant, je vais le quitter et le laisser sous la garde de Dieu et sous la vôtre, monsieur le curé, puisque vous voilà.
» 11 eût fallu avoir un cœur de bronze pour résister à cette prière, et, depuis lors...
— Depuis iors, madame, interrompit vivement le petit bonhomme, je n'ai quitté M. le curé ni jour ni nuit, et je ne le quitterai qu'à la mort. Il est devenu mon père ; il m'a aimé, soigné, chéri, autant que je l'aime et le chéris moi-môme. Voilà pourquoi je suis ici et pourquoi vous avez entendu tout ce que mon bon père vient de vous dire. Vous comprenez bien que le pauvre petit Michon ne fût jamais venu sans cela chez madame la douairière.
A compter de ce jour, l'abbé Petit et son protégé Michon le joufflu m'intéressèrent prodigieusement. Si j'avais été libre et que j'eusse su ce qu'était devenue la pauvre Jacqueline de Bavière, je lui eusse certainement présenté mon petit Michon. C'était, sans nul doute, de toutes les connaissances que j'avais faites depuis mon arrivée à la cour de Savoie, celle qui m'intéressait le plus.
J'allais pourtant en faire une autre, et celle-là devait marquer dans l'histoire de mes sentiments.
le ne sais si l'on se rappelle un certain gentilhomme auquel, le jour de mon arrivée, j'avais, mourante de faim, demande une orange : le voyant si simplement vêtu, je l'avais pris, malgré sa bonne mine, pour un officier de la maison. Personne ne m'avait désabusée. Je n'avais, il est vrai, interrogé personne, jusqu'au moment où je le vis se mettre à table, et à une des places d'honneur encore ; ce qui m'étonna fort, je l'avoue. Je ne pus m'empêcher alors d'en faire l'observation et de demander à mon mari si, en Italie, il était d'usage que les officiers mangeassent à la table des maîtres. Il se mita sourire.
Le sourire de M. de Verrue ne ressemblait au sourire de personne. Ses lèvres s'entr'ouvraient à peine ; ce sourire était triste, et il ne s'était pas plus tôt dessiné sur sa bouche, qu'on eût dit qu'il se repentait d'avoir souri.
— Ce seigneur, me répondit M. de Verrue (et il
appuya sur les mots ce seigneur) est bien loin de ressembler à un officier, madame : c'est un jeune Allemand de grande naissance, qui voyage pour son instruction. On le destine, à Vienne, à de hauts emplois, et il a été justement recommandé à mon oncle l'abbé de la Scaglia. Voilà pourquoi vous l'avez trouvé chez ma mère en ce jour de réunion de famille. G'est le prince de Darmstadt. Sa famille a beaucoup de seigneuries, qu'on lui garde pour le moment où il deviendra un personnage. Notre cour, la sienne, et Sa Sainteté font grand cas de lui.
Je ne sais si j'ai raconté que j'avais été frappée de l.i bonne mine de ce jeune homme, de la beauté de son visage et du grand air de sa tournure. On eût dit un prince déguisé, d'autant plus qu'il affectait déporter les vêtements les plus unis, les plus simples et sans aucune broderie, les rubans les plus modestes, et toujours des étoffes sombres ; ce qui donnait un merveilleux éclat à son teint pâle et à ses yeux bleus.
On l'appelait à la cour le Beau Ténébreux, en souvenir d'Amadis, auquel il ressemblait de plus d'une manière; il ne m'avait absolument rien dit la veille i. il.
et je n'y songeais plus. Lorsqu'on l'annonça au milieu de mes conversations avec le curé, son nom me fit lever la tète; il entra d'un air tout à fait cavalier et cependant modeste. Son salut s'adressa à tout le monde, mais à moi en particulier; au moins me sembla-t-il ainsi.
En effet, après quelques mots échangés avec madame de Verrue et avec l'abbé, il vint vers la place où j'étais et me lit de nouveau une profonde révérence, en même temps qu'il faisait un signe de respect à M. Petit.
Michon, duquel je me détournai, se mit sur sa patte et ne donna plus signe de vie. Mais, le prince de Darmstadt ayant commencé une conversation entre nous trois, je vis que le petit Michon écoutait de toutes ses oreilles.
Il fut question de tout, de la France, de l'Empire, de la Savoie, de la Toscane, beaucoup aussi de ce qui se passait à Turin dans certains cercles de la cour. Le prince était aussi caustique que le bon curé était mesuré et indulgent : l'un avait la fougue et le mouvement de la première jeunesse, l'autre la quiétude de l'âge mûr, sur lequel plane un cœur tranquille, une conscience irréprochable.
— Monsieur le curé, dit-il, vous savez qu'on essaye de marier M. le duc de Savoie avec une princesse de Parme, maintenant qu'il est certain que le mariage du Portugal est rompu?
— Cela se peut, mon prince, répondit le curé; j'ai même vu certain drôle qui se vante de précéder ici un ambassadeur et d'être le factotum de monseigneur l'évêque.
— Ah ! ah ! je sais qui vous voulez dire.
— Un certain abbé... Albero...
— Alberoni !
— C'est cela.
— Ah ! vous le connaissez?
— Il m'obsède de visites ; il me croit plus influent que je ne le suis. Malgré toute sa puissance, il ne serait pas fâché, je crois, de trouver condition à Turin ; il vaque un petit canonicat dans ma paroisse; il l'a écume, et il le désire comme le nec plus ultra de son ambition.
— Je le crois pardieu bien ! un sonneur de clocbes ! A-t-il seulement recules ordres?
— Quant à cela, je l'ignore; néanmoins, il l'assure. Au reste, il n'a pas cherché à m'en faire accroire : il
s'est dit fils d'an jardinier des environs do Parme; et, comme naissance, il ne pouvait guère s'en donner une plus humble. Dans le doute, nous ne lui avons pas permis d'officier. Le canonicat est une fondation d'un prince de la Cisterne, à cause d'un sacrilège commis par ses gens à cette sainte place, il y a à peu près cent ans ; il a élevé une petite chapelle, desservie, quand elle l'est, par un chanoine qui n'a rien à faire, qui possède une jolie maison, un jardin, et qui reçoit un casuel assez rond ; vrai métier de fainéant ! vrai culde-sac, aussi! on est là oublié, enterré. Ce pauvre diable d'Alberoni n'en demande pas davantage, et il l'aurait déjà, s'il avait pu prouver son ordination. Le prince a laissé ce bénéfice à ma disposition; c'est moi qui choisis.
— Prenez garde, monsieur le curé ! le drôle est fin et retors comme dix chapitres de jésuites. Assurezvous bien à bonnes sources, et ne vous en rapportez pas à son témoignage.
Ce que c'est que le hasard et à quoi tiennent les destinées! Si le prince de Darmstadt n'eût pas mis le curé Petit en garde contre Alberoni, Alberoni eût proba-
Dlement obtenu son canonicat, il ne serait point arrivé )ù nous l'avons vu, et une partie des événements de ;e siècle eût tourné autrement.
Eu regardant en arrière dans ma vie, j'ai trouvé
linsi nombre de grands effets ayant de petites causes ;
;elle-ci n'est pas une des moins remarquables et des
noins curieuses.
L'esprit de M. de Darmstadt était d'une grande sou-
lcsseet d'une grande variété; mais il était en même
emps teinté en noir, suivant son expression; il ne
oyait rien comme les autres, il n'avait ni les espé-
ances ni les gaietés de son âge, et, en ce temps, il n'a-
ait guère que vingt ans, à peu près; enlin il montrait
éjà un sérieux et une raison dont les autres jeunes
îigneurs se moquaient. Il refusait toujours d'aller faire
, débauche avec eux, et vivait seul, retiré, au milieu
î ses livres, allant le soir à la cour ou chez les
unes, ou bien encore à des entretiens graves avec
îs hommes d'État. J'entendais dire quelquefois que
prince n'aimait pas les femmes, qu'il était trop sage
mr un si jeune âge, et qu'il y avait certainement des
inexpliquée; — plus tard, j'aurais pu répoudre à ces doutes, et tout expliquer, moi.
Cette année 1683 vit commencer plusieurs gloires. C'est ainsi qu'en même temps que moi arrivait à Turin, pour y rester quelques semaines seulement, un personnage qui, depuis, a bien occupé la renommée et qui a appris à Louis XIV, pour la première fois, qu'il n'était pas invincible et qu'il pouvait se tromper ; deux choses auxquelles Sa Majesté n'avait pas cru jusque-là. Je veux parler du prince Eugène de Savoie ; il n'avait que vingt ans à cette époque, il allait offrir ses services à l'empereur.
Je le vis à la cour, lorsqu'il y fut reçu par madame Royale, et il resta presque tout le temps auprès de moi à me parler de la France, de son regret de la quitter et des amis qu'il y avait laissés.
Il s'en allait à la guerre contre les Turcs, où se rendaient aussi MM. les princes de Conti, malgré le roi, qui ne leur pardonna point cette fugue ; ils s'en sont repentis toute leur vie.
Le prince Eugène est fils de la fameuse madame de Boissons, nièce du cardinal Mazarin, tant aimée par
Louis XIV dans sa jeunesse, et tant trompée par lui plus tard. File avait dû quitter la France en 1680, lors du procès de la Voisin et de la Vigoureux, accusées de sorcellerie et de pis encore. Madame de Soissons, compromise par elles, fut soupçonnée de plusieurs empoisonnements, et, si le roi, en considération de leurs anciens rapports, n'avait point autorisé sa fuite, elle eût été jugée par la chambre de l'Arsenal, qui, assuret-on, trouva, dans ce qu'elle apprit, de quoi la faire brûler vive. Le roi en était si persuadé, qu'il dit un jour au duc de Bouillon, son beau-frère, devant ma mère, à qui je l'ai maintes fois entendu conter:
- J'ai permis à madame la comtesse — on l'appelait ainsi — de s'échapper de France ; fasse le ciel que je [l'aie point un compte à rendre devant Dieu et devant mes propres peuples pour ne l'avoir pas fait juger!
Par ce qu'elle a fait depuis et ce que nous verrons, on levinc de quoi elle était capable, et l'on ne peut supposer en conscience que la Voisin l'ait calomniée. Monsieur son fils en faisait bon marché. Elle était à cette époque à Bruxelles, et se disposait à partir pour l'Espagne.
Gomme je demandais au prince Eugène s'il n'irait point la voir :
— Non, me répondit-il, je me rends directement : Vienne, et, de là, à l'armée. Je n'ai point envie d'ètn lapidé dans les églises, à côté de madame de Soissons ainsi que cela est arrivé à d'autres. Les Flamands n plaisantent pas, à ce qu'il paraît, à l'endroit du diabl et de ses suppôts.
Le prince Eugène, sans être d'une taille haute, éta: bien fait de sa personne, quoique maigre et très-brim et il avait un visage fort agréable, de beaux traits et de yeux pleins de feu. Il portait ses cheveux noirs, sac perruque, ce qui semblait une singularité. Ses succt galants étaient nombreux à la cour de France, il trion phait dans toutes les ruelles ; mais i '.i 1:0 lui sufûsaj pas ; il voulait se faire un nom, et se créer un état plu brillant qne celui des cadets de la maison souveraine ainsi que l'était monsieur son père, dont la considéra tion était mince.
H demanda d'abord une compagnie de cavalerie, ilfal lait lui entendre racouter tout cela! Et il s'adressa, pou réussir, directement au roi. Ce fut ce qui le perdit. M. d
LA DAME Dt VOLUPTE. 197
Lou vois, alors tout puissant, et accoutumé aux bassesses des courtisans, trouva le jeune homme bien hardi d'oser se passer ùe son autorisation et de son appui, et lui voua une haine à mort. Lorsque le maître lui en parla, il prit un air méprisant et répondit en secouant la tête, ?este que connaissaient tous les officiers de Tannée et jui ne pressentait rien de bon :
— Le prince Eugène de Savoie, sire! mais Votre Maesté n'y songe point; il est trop faible, trop délicat jour faire un militaire, il ne supporterait pas une :ampagne.
— Cependant, monsieur, on ne peut guère refuser iu fils de la comtesse de Soissons, au neveu du cardiîal Mazarin, cette légère faveur d'une compagnie. Il aut bien qu'il ait au moins un os à ronger, si petit ruïl soit.
— Votre Majesté ne connaît pas ce jeune homme; il :st dangereux, il a une ambition de gloire et de répuation qu'il veut acquérir à tout prix.
— A tout prix! répondit le roi. C'est pourtant un >etit compagnon, je crois?
— Non, il appartient aux Ounois et touche à la
maison de Savoie ; et les étrangers ne portent jama: bonheur aux emplois qu'ils occupent.
Ce peu de mots suffirent, et détournèrent Louis XD déjà mal porté pour le prince Eugène. Lorsque celui-i se présenta devant Sa Majesté et implora sa réponse p; une révérence silencieuse, ainsi que cela se pratiqua à la cour de France, le roi lui répondit conséquen ment :
— J'en suis fâché, monsieur, mais vous êtes tre faible pour mon service.
Et il passa.
Le jeune homme ne se tint pas pour battu; il tourE ses idées d'un autre côté, et, tout en soupirant, se d( cida à entrer dans l'Église.
— Si je ne suis point assez fort pour le service d roi, se dit-il, je serai bien assez fort pour le service d
Dieu.
Le voilà dans les antichambres du père Lâchais* qui tenait la feuille des bénéfices, confondu avec de abbés de toute sorte, et faisant en ce cercle une sin gulière figure. Il y vint souvent, tant et si bien, qu M. de Louvois, le plus vindicatif des hommes, le dénich
ms la soutane, et lui barra encore le chemin. 11 rait une revanche à prendre contre sa mère, qui, au :mps de sa puissance, lui avait donné bien du fil à îtordre. Lorsque l'abbé de Savoie parvint jusqu'au Dnfesseur, il trouva encore un obstacle, et, pour 3lui-là, il n'avait guère le droit de parler.
— Monsieur, lui dit le père Lachaise, vous êtes trop bertin pour le service de Dieu.
— Ah! pardon, mon père, il faudrait bien s'entendre, épliqua le prince impatienté et mis hors de mesure ar sa réponse: le roi m'a dit que j'étais trop capucin our faire un soldat, et vous, vous me dites mainteant que je suis trop soldat pour faire un capucin. Leuel des deux à raison ?
Ils l'eurent l'un et l'autre, car ils D'en démordirent ias.
En vain le postulant fit jouer toutes ses cordes, il îe trouva que des refus ; ce qui l'exaspéra de la belle nanière et lui fit prendre le roi, notre sire, dans une îaine épouvantable.
MM. les princes de Conti méditaient leur équipée de longrie, il résolut de les suivre.
— Seulement, dit-il à ses amis, je ne reviendrai plus. Il partit ainsi, sans en demander davantage et las des
avanies essuyées. Quand M. de Louvois l'apprit, il grommela en goguenardant :
— Tant mieux ! il ne nous gênera plus en ce pays-ci!
— Ah ! s'écria le prince lorsqu'il eut ouï le pr qu'on lui répéta, je le gênerai bien autrement ailleurs. Je reviendrai en ce pays d'où il me chasse, et j'y reviendrai les armes à la main !
Il a tenu parole; Louis XIV et Louvois ont dû se repentir plus d'une fois de n'avoir point deviné quel capitaine ils envoyaient à leur ennemi.
Le prince Eugène avait particulièrement une abomination sans pareille pour madame de Maintenon. Je l'a revu souvent et dans des circonstances bien différentes ce fut toujours dans les mêmes sentiments et avec 1 mêmes cris de vengeance contre elle et contre le roi.
— Et si j'avais pu arriver jusqu'à Paris, me disait-i la dernière fois que je l'ai vu, si le maréchal de Villar ne m'eût pas arrêté à Denain, si les Anglais ne m'eus sent pas faussé compagnie, je donnais la loi dans 1. eapitale du grand monarque ; je faisais enfermer 1
aintenon dans un couvent pour le reste de ses jours, ieune l'a pas voulu!
J'ai parlé beaucoup peut-être du prince Eugène, et vant le temps où il fut célèbre-, mais j'ai cru qu'il était on, dès à présent, d'indiqner sa source et ses comment ameuta si difficiles, puisque nous devons le retrouver xand et illustre.
J'eus et j'ai encore pour lui une véritable amitié, m'il me rend bien, j'en suis sûre. Nous nous écrivons [uelquelois. Quand j'en serai à raconter ses batailles ït ses grandes victoires, je tâcherai de faire de mon mieux, bien que les femmes ne s'entendent guère à ;es récits guerriers; il est vrai que j'en ai retenu des xutres, et de M. de Savoie surtout , qui les aimait 'ort. La tendance de tuer son prochain est celle qui "ait le plus d'honneur aux héros. On apprend la guerre, es ruses et les stratagèmes, comme on apprend le iéorbe-, c'est à la fois une science et un art. Quant à oioi, j'aime trop mon repos, j'aime trop l'aisance et la paix de mon logis, mon bien-être, pour ne pas détester ces troubles et ces combats.
Ëfia LA DAME DE VOLUPTE.
M. le duc de Savoie était encore bien jeun< et encore tout à son amour pour mademoiselle d< Cumiana; de sorte qu'il ne me regarda point, 1< premier jour passé ; quant à moi, je ne songeais pas i lui. Deux choses m'occupaient : mon mari d'abord, mi belle-mère ensuite.
Je dois faire un aveu sincère et bien naïf. Peut-être si madame de Verrue eût été bonne et douce, si ell m'eût laissée aimer son fils, si elle ne fût revenue s placer entre nous avec son autorité et ses caprices peut-être ce sentiment fùt-il resté calme, sans orage e sans exagération ; mais les efforts de ma belle-mèn pour m'enlever la place qui m'appartenait dans le coeu et dans l'existence de M. de Verrue, furent justement ci qui me piqua au jeu et me rendit plus exigeante. Moi mari, dominé et gouverné par elle, me payait en froi deur de ma tendresse. C'était une vraie lutte entre moi cœur et ses craintes. Il avait été élevé par sa mère dès 1
rceau ; habitué à lui obéir en tout, à ne pas concevoir e pensée qui ne fût approuvée par elle, il n'osait s même lever les yeux qu'elle ne le lui eût permis. sque dans le secret de notre appartement, il tremlit devant son souvenir.
Cependant on s'accoutume à tout, surtout dans la messe ; après six mois de séjour à Turin, je m'étais )yée moi-même sous le joug. Je ne pensais point à le couer, et, si quelquefois je le trouvais lourd, je m'efrçais de m'étourdir en me répétant que cela devait re ainsi. Nous étions de l'intimité particulière de marne Royale, qui me montrait une bonté maternelle et nquiétait de me voir sérieuse. Elle me disait souvent : — Qu'avez-vous fait de votre gaieté, contessina? Ce nom me resta longtemps pour me distinguer i ma belle-mère.
Je n'osais répondre à la princesse : « Hélas! madame, li laissé ma gaieté avec ma liberté, qu'on m'a prise, ec mes illusions d'enfant, qu'on a détruites! Je suis en contessina; mais je ne suis Jeanne d'Albert que jvant Dieu et mon mari ! »
Ces dernières lignes renferment un mystère difficile
à expliquer, mais que je serai obligée d'aborder tout à l'heure. Le fait est assez curieux pour mériter qu'on le dise, malgré la délicatesse d'un pareil sujet, surtout quand j'en suis l'héroïne. Je ne suis point prude, que Dieu m'en garde! en ce pays-ci et par le temps qui court, ce serait un ridicule de la pire espèce.
Cependant il est des choses que je ne puis raconter, que je ne sais point écrire surtout. On les risque touf au plus entre deux sourires, entre deux plaisanteries pour les faire passer sous le sérieux d'une confession. Si M. de Verrue n'était pas mort, il m'en coûterait davantage de parler de lui, ainsi que je l'ai fait, et que je le ferai par la suite ; bien que ces Mémoires ne soient pas destinés à voir le jour de longtemps, j'aurais peutêtre pour lui la pudeur des regrets. Il suffit que j'aie été entraînée, que j'aie été poussée même dans cette voie que je suis, et qui lui fut un outrage, pour que je respecte davantage sa mémoire. Si je suis la dame de volupté, c'est que je les ai toutes, même celles des délicatesses de sentiment, qui ne sont pas les moindres.
M. de Savoie était presque toujours avec non? : il
ne cherchait aucune femme, et la cour s'ennuyait qu'il ne fût pas plus galant avec les dames. Son oncle, doD Gabriel, les prisait fort, et ne cessait de le plaisanter sur sa constance en lui donnant son aïeul pour modèle.
— Si mon glorieux père vous eût ressemblé, monsieur mon neveu, je ne serais pas en ce moment lieutenant général de votre cavalerie, et je n'aurais point passé les bons moments que j'ai eus en ce monde. 11 est naturel d'avoir une dame et de l'aimer par-dessus tout; mais, lorsqu'elle nous laisse, on fait comme elle. Puisrue madame de Saint-Sébastien a préféré ce grand bé- Itre à un jeune et joli prince tel que vous, elle ne vaut las d'être regrettée. Il la faut jeter aux oubliettes. En nanque-t-il d'autres à votre cour? Jamais elle ne fut si jien garnie. Ah ! si j'avais votre âge!
— Monsieur, je ne songe point à l'amour; je songe rue j'ai bientôt vingt ans, que je suis majeur et hors l'âge de tutelle, et je voudrais bien commander moimême.
— Qui vous en empêche? Vous n'avez qu'un mot à dire, la régence cessera, j'en suis garant; madame
Royale n'est point de ces ambitieuses à conserver le pouvoir malgré tout Si vous voulez, je lui en parlerai, moi !
— Non, pas encore.
— Toujours attendre et temporiser, c'est un mauvais système.
Don Gabriel était un singulier homme. Il avait l'air d'être bossu et il ne l'était point; mais une blessure reçue dès sa jeunesse (il était fort brave) le faisait pencher d'un côté. Il avait un goût prononcé pour la musique et payait cher des violons qui lui donnaient la symphonie pendant son dîner. Son autre manie était de dresser des petits chiens. Il en faisait chercher dans tous les pays et on lui en amenait quantité chaque année, parmi lesquels il choisissait ses sujets.
Les chiens de don Gabriel étaient vraiment instruits et curieux à voir. Ils dansaient, il jouaient selon le com- j mandement de leur maître, vêtus d'habits fort propres et munis des plus beaux noms de l'histoire : c'étaient des Césars, des Pompées, des Chaiiemagnes et des
Bayards. Pour les femelles, c'étaient des déesses, Vénus Junon, Flore, Pomone, Minerve, tout l'Olympe.
Chacun des personnages avait une niche élégante ; le favori était Idoménée, dont la niche s'appelait l'île de Crète. Ils habitaient une grande pièce, d'où ils ne sortaient que pour visiter leur maître. La cour tout entière allait les admirer ; le grand prieur, — on nommait ainsi don Gabriel, destiné à la grande croix de Malte — le grand prieur était ravi du succès de ses élèves; il remerciait et saluait comme les histrions, quand le public est content d'eux. C'était pourtant un homme d'esprit et un véritable capitaine que ce brave bâtard; il s'est battu comme un lansquenet! Il aimait mes enfants et leur en a donné des preuves à sa mort.
M. de Savoie resta huit ans encore dans ce même état, qui lui pesait pourtant. Il ne disait sa pensée à personne; mais il méditait le parti qu'il eut l'air de se faire inspirer par le prince de la Cisterne et deux ou trois jeunes cervelles qu'il dominait de toute la hauteur de son génie. Ce grand parti de gouvernement, il le prit en 1688, et nous y arrivons.
203 LA DAME DE YuluPTE,
J'ai dit que mademoiselle de Cumiana avait dû cacher sous l'abri d'un prompt mariage les suites de ses amours avec le duc de Savoie. Depuis son départ de la cour, elle vivait fort isolée et fort ignorée dans un des châteaux du comte de Saint-Sébastien. On parlait peu d'elle à la cour, soit par circonspection, soit pour faire oublier le plus possible une femme qui aurait pu devenir une favorite toute-puissante.
Un jour, le duc de Savoie reçut un message secret, et il fut fort troublé des nouvelles qu'il apprit. Don Gabriel était au courant des aventures de son neveu, et il m'a raconté tout cela.
— C'est bien, dit-il à l'envoyé, j'aviserai.
L'envoyé partit, et Victor-Amédée demeura tout agité, se promenant à grands pas dans son cabinet, et formant mille projets aussitôt abandonnés que conçus.
Voici ce qui arrivait :
Il y avait à peine six mois que mademoiselle de Cumiana était devenue madame de Saint-Sébastien, et elle était sur le point de mettre au monde un fruit venu après tous les délais qu'exige la nature, et capable, pai conséquent, de trahir l'époque de sa conception.
Madame de Saint-Sébastien suppliait le duc de lui venir en aide et de la sauver.
Elle aurait pu, avec l'habileté qu'elle possédait, se sauver elle-même. Mais elle n'avait garde de laisser échapper une occasion si opportune de raviver, dans le cœur de Victor-Amédée, un souvenir, un amour que le temps finit toujours par éteindre quand on n'a pas le soin de le remuer.
La lettre qu'elle avait envoyée au duc était, du reste, fort bien tournée, et bien faite pour soulever une vive émotion dans un cœur encore épris.
Elle lui disait qu'elle eût sacrifié la vie à son amour, mais qu'il y avait une chose au-dessus de son amour, c'était l'honneur. Que si autrefois, vaincue par la passion, elle avait pu aventurer sa réputation, elle ne le pouvait plus, aujourd'hui que son honneur était en même temps l'honneur de M. de Saint-Sébastien. Si
elle soutirait, c'était en expiation de sa faute; ce sacrifice rachetait sa faiblesse. Mais elle ne devait plus exposer à la honte ou au désespoir celui qui avait eu foi en elle et qui lui avait donné un nom sans tache.
a Vous me devez de me sauver, continuait-elle, à moi qui vous ai trop aimé ; vous le devez à M. de Saint- Sébastien, dont tout le dévouement a été au service de la maison de Savoie. »
Le duc était à cet âge où l'on est fertile en expédients, parce que l'on ose tout. Son plan fut donc bientôt tracé.
Il manda immédiatement à Turin M. de Saint-Sébastien, qui fut assez surpris de cet ordre de son souverain. Le vieux comte se hâta pourtant de venir à un rendez-vous secret que lui avait indiqué le duc de Savoie. Celui-ci, averti de son arrivée, se rendit seul et déguisé, le soir venu, dans une maison isolée d'un des faubourgs de Turin. M. de Saint-Sébastien l'attendait.
— Votre Altesse m'a fait appeler, dit le comte, et j'attends ses ordres, en la remerciant de s'être souvenue d'un vieux serviteur.
— Non, d'un ami dévoué, comte, et ce n'est pas un ; ordre, c'est une prière que j'ai à vous adresser.
— Une prière est un ordre pour moi.
— Je connais votre dévouement, et vous en remercie. Au?si n'ai- je pas hésité à vous considérer comme le gentilhomme le plus digne de remplir une mission qui intéresse la grandeur de la maison de Savoie.
— Une mission, à moi, qui vis seul, oubliant les affaires et la diplomatie ?
— C'est parce que vous vivez retiré de la cour, que vous êtes plus à môme que personne de vous charger de la mission que je vous ai destinée. Je vous envoie à Venise auprès du doge ; mais vous n'aurez pas de titre officiel. Supposez un voyage d'agrément pour madame de Saint-Sébastien.
— Altesse, son état ne lui permet pas d'affronter un long voyage.
— Prétextez alors des affaires d'intérêt ; tout ce que vous voudrez. Voici une lettre pour le doge de la République; vous attendrez mon arrivée à Venise. J'y arriverai ostensiblement dans peu de jours pour assister aux fêtes du carnaval. Vous comprenez...
M. de Saint-Sébastien partit sans défiance, chargé des instructions de Victor- Amédée.
La comtesse de Saint-Sébastien, pleine de sollicitude pour son mari, le força d'emmener avec lui son médecin. Il pouvait lui être utile ; et il aurait pu devenir très-dangereux pour elle.
Deux jours après le départ du comte, la comtesse éprouva les premières douleurs. Le duc en fut prévenu. Il avait quitté Turin et s'était rapproché du château de madame de Saint-Sébastien.
Il envoya à la comtesse un médecin qu'il avait choisi lui-même, un homme sûr et dévoué. Madame de Saint- Sébastien accoucha d'un gros garçon de la plus belle venue. On tint secret l'accouchement pendant longtemps : le duc de Savoie eut soin de retenir le comte à Venise pendant plus de trois mois, car il n'alla pas cette année aux fêtes du carnaval, comme il l'avait annoncé, et ce ne fut que quelques jours avant son retour dans son château, que M. de Saint-Sébastien apprit qu'il était né un héritier de ses titres et de ses richesses.
La comtesse avait eu l'esprit de garder le lit ou de
s.' montrer peu à ses gens; une seule de ses femmes était dans le secret.
Le comte fut émerveillé du prompt rétablissement de sa femme et du rapide développement de son fds.
Cet enfant n'a que huit jours, disait-il en contemplaut le beau rejeton des Saint-Sébastien ; à le voir si fort, on lui donnerait trois mois !
Il ne pensait pas deviner si juste.
On dit que madame de Saint-Sébastien ne put pas réprimer un sourire que le comte prit pour un sourire de satisfaction et d'orgueil maternel.
Je n'ai pas dit que le duc de Savoie, en l'absence du comte, avait eu une entrevue secrète avec son ancienne amante.
L'entrevue fut déchirante et passionnée. J'ai parlé de la profonde habileté de mademoiselle de Gumiana. Habileté et passion jouèrent ici leur jeu le plus consommé.
Le duc rappela leur amour si fatalement brisé; il parla de ces nuits d'autrefois si remplies de charmes et de délices. Il voulut faire revivre le passé, et il se montra plus brûlant qu'autrefois.
La comtesse se montrait agitée, palpitante, outragée. Elle avait de faux élans réprimés par de subits remords. Elle s'abandonnait, éperdue, puis elle s'arrachait aux étreintes du duc, appelant à son secours Dieu, l'honneur, la vertu. Elle se jetait aux pieds du duc ; elle avait des larmes, de vraies larmes, se frappant la poitrine, s'arrachant les cheveux, suppliant le duc. d'avoir pitié de sa faiblesse et de sa vertu chancelante.
Le duc hésitait; mais il l'admirait de plus en plus, et elle était bien séduisante ainsi.
Il supplia à son tour et parla de ses longs tourments, de ses souffrances incessantes, de ses nuits sans sommeil depuis son abandon.
— Vous dites que vous m'aimez, soupirait le duc, et vous voulez me laisser mourir!
Elle eut alors un beau mouvement, qui certainemc dût faire impression sur Victor-Amédée.
— Mourir! vous pour qui je donnerais tout mot sang, tout mon être? Eh! que m'importe la vert pourvu que vous viviez !
— Tu m'aimes et tu es à moi !
LA DAME DE VOLUPTE. 21u
— Oui, à toi, à toi encore une fois; mais une grâce! 3 te demande une grâce !
— On ! Darle ! parle! Yeux-tu mes Etats, ma vie?
— Non, non. Mais, quand j'aurai été encore à toi, oilà un poignard, tue-moi!
Elle eut un mouvement plein d'énergique résoluion.
Elle vit encore.
Ainsi furent jetées les premières racines de cette oniiancesans bornes que, plus tard, Yictor-Amédée eut n cette nouvelle Maintenon.