XVI
Pour aujourd'hui, je ne sais pourquoi, j'ai envie de lisser là la cour et la politique, et de vous parier de îa maison à moi, de mon mari , de ces commenceîents de mon mariage qui eurent une si grandi îiluence sur le reste de ma vie.
M. de Verrue était loin de se douter qu'il m'ôtaiî ion bonheur et qu'il travaillait à nous désunir s
jamais... Et puis ma belle-mère — je le déclare ici, et plaise à Dieu que cette déclaration tombe sous les yeux de toutes les femmes qui se placent entre leur fils et la jeune épouse qu'elles lui ont donnée! — ma belle-mère fut l'auteur direct, la cause positive de notre séparation et du tort que j'ai fait à M. de Verrue, si tant est que je lui aie fait du tort, ce dont Dieu peut être juge ; quant à moi, je n'en sais rien.
J'ai dit la façon dont j'avais commencé à prendre mon parti de mon esclavage, et comment, moi, petite fille, je ne fus pas plus difficile sur l'autorité de madame de Verrue que monsieur son fils, très en âge de' se conduire, et très-capable de nous conduire tous les deux. J'étais accoutumée à la soumission à l'hôtel de Luynes, mais à une soumission ornée, si je puis m'exprimer ainsi. On ne me commandait jamais qu'en ayant l'air de trouver tout simple que je fisse ce qu'on me commandait comme un devoir : je semblais faire ma volonté et cela ne me coûtait pas. Ma mère était sévère, imposante, mais bonne et affable. Madame de Verrue prenait la rigueur pour la dignité, ce qui ne se ressemble guère pourtant : elle ployait tout autour
d'elle; d'un geste, elle se faisait obéir... Elle avait décidé que, jusqu'à un âge plus avancé, je resterais petite fille, et petite fille dans toute la force du mot.
L'abbé de la Scaglia n'était pas étranger, du reste, à cette résolution; l'amour étrange qu'il avait conçu pour moi le poussait à écarter toute influence qui eût pu s'emparer de mon cœur et de mes sens.
Et il comprenait que j'étais encore trop jeune pour qu'il tentât une séduction. Il attendait aussi que le père d'Aubenton eût fait son œuvre sur mon cœur et sur ma raison...
Il espérait encore, en faisant la solitude, la contrainte et l'ennui autour de moi, que j'accepterais un jour toute ouverture que l'on m'offrirait pour sortir de cette situation.
De son côté, madame de Verrue craignait l'empire que l'amour devait prendre sur le cœur de son fils ; elle retardait le plus possible la lutte qu'elle prévoyait, et dans laquelle elle était sûre de ne pas avoir l'avantage ; elle espérait, en gagnant du temps, établir son empire d'une manière certaine, et se faire tellement forte, qu'elle ne pût être renversée. i. 13
J'étais un obstacle : elle me trouvait moins sotte qu'elle ne l'eût souhaité; j'étais assez jolie déjà pour annoncer ce que je deviendrais plus tard, et la tète lui tournait à l'idée de se voir, chez elle, au second rang; d'être contrainte d'accepter une vraie comtesse de Verrue, maîtresse du logis, régnante, pendant qu'elle serait réduite au métier de conseillère, méconnue bien souvent. Elle essaya donc de m'éteindre, de m'étouffer.
Elle y serait, je crois, parvenue, sans une circonstance que je ne fis point naître, j'en étais incapable, mais que l'occasion et la nature amenèrent. Il en est ainsi des desseins et des combinaisons humaines : il ne faut qu'une seconde pour les déjouer.
J'avais près de quatorze ans lorsque j'arrivai à Turin. J'y passai les deux premières années dans une contrainte qui n'allait à guère moins que me rendre idiote, et le système de ma belle-mère menaçait de réussir. Notre vie était réglée comme celle d'un couvent. Mon mari s'occupait chez lui de minéralogie, ont il avait pris le goût dès son enfance en courant les montagnes; il ne venait chez moi qu'à de certaines heures, et jamais le soir.
Nous avions deux appartements réunis par une antichambre commune. Bien que j'aimasse mon mari, mon imagination n'allait pas au delà d'une conversation assez tendre, d'un serrement de main, d'un regard échangé, enfin tous les menus profits de l'innocence. Quant à M. de Verrue, il était certainement plus instruit; mais cette instruction était comme un livre scellé et qui ne s'ouvre que suivant les ordres du maître.
Nous mangions seuls presque chaque jour, ma bellemère étant retenue par sa charge au palais. Quelque- !'"ïs,nous avions des convives : l'abbé de la Scaglia, le plus sor.vent; le bon curé Petit, mon petit Michon, fiché derrière sa chaise , quelques parents ou amis, et puis cette quantitd d'offieiers et de laquais qu'on trouve dans les grandes maisons d'Italie. — - C'était donc fort solennel. — Lorsque nous n'allions point à la cour, nous recevions quantité de visites, l'apprenais à tenir un cercle, science assez rare, surtout hors de France, où le feu roi, par sa dignité et sa grandeur, avait incul= que de force un peu de ces qualités à toutes les dames.
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Je m'ennuyais à périr! je vivais, si cela s'appelle vivre, dans un entourage de glace. Mes seuls bons moments étaient ceux où Michon venait, de la part de son maître, prendre de mes nouvelles ou m'apporter quelque message; j'en faisais comme de Jacqueline : je le retenais, je jouais avec lui quand on ne me voyait pas; je riais en le regardant, et avec délices, moi qui n'osais plus rire que devant mon miroir. Il m'aimait presque autant qu'il aimait le bon abbé luimême ; je crois qu'il l'eût quitté pour moi, sauf à s'en I repentir ensuite.
Babette et Marion ne me reconnaissaient plus : je les faisais taire quand elles me parlaient de la France; j'avais peur de mes regrets et de la comparaison. Babette redoutait de m'interroger; elle comprenait mon malheur mieux que je ne le comprenais moi-même, car je ne le devinais pas encore.
Cependant, j'arrivais à un âge où les pensées semé- (amorphosent et deviennent des sentiments. J'avais seize ans, j'étais belle, j'aimais la parure, j'aimais mou visage, qui me semblait joli et de bonne humeur. J'aurais voulu l'entendre dire aux autres; ils le pensaient,
sans doute; mais le respect! On ne se soucie guère de ce mot-là, à cet âge.
Je commençai à passer plus de temps à ma toilette, à soigner mon ajustement, à en changer trois fois par jour, et à soupirer de me voir toute seule dans ma grande chambre, si gaie, pourtant, lorsque le soleil entrait par l'immense fenêtre et dorait les cheveux des beaux chevaliers croisés peints sur les murs à fresque, selon la mode de ce pays-là. Souvent je passais mes heures de solitude à examiner ces personnages et à composer leur histoire à ma fantaisie. J'avais envie de les interroger: il me semblait qu'ils allaient me répondre; — j'en faisais des amis, des compagnons, et je poussais même l'illusion jusqu'à me figurer qu'ils agissaient.
Parmi ces figures, deux surtout m'étaient particulièrement chères, bien que ce fussent peut-être les moins brillantes : deux pauvres enfants, un berger et une bergère, gardant tranquillement un troupeau, assis au pied d'un chêne, leur chien à côté d'eux. Ils se tenaient embrassés et regardaient passer le magnifique cortège de je ne sais quel roi de France, dans la suite
duquel se remarquaient trois la Scaglia, leur écusson sur la hanche et sur la poitrine. Mes amants ne se souciaient guère des cuirasses d'or ou des manteaux de brocart] ^ ils s'aimaient; — leurs mains, leurs lèvres se cherchaient. Ils jetaient un regard de superbe dédain sur ces grands de la terre allant quêter bien loin les honneurs et la fortune, tandis qu'ils avaient, eux, pauvres habitants d'une chaumière, les joies de l'amour en partage. Ali! qu'ils étaient plus riches! Je m'en doutais bien, je le sentais; — et, faute de pouvoir l'exprimer, je contemplais ces gens heureux ; je les enviais, je leur demandais un peu de leur bonheur, sans savoir quel était ce bonheur que j'attendais si impatiemment et qui ne venait pas.
Il m'arrivait aussi, dans les belles nuits d'été, qui commencèrent de bonne heure cette année-là, d'aller songer, au clair de la lune, sous de grands arbres entourés de senteurs pénétrantes qui me parlaient à l'âme. Je me créais des chimères, des visions ; je m'amusais à suivre une longue allée brillante de lumière, et puis je me retournais au bout, comme si des pas aimés eussent marché sur mes traces ; j'écoutais le bruit des feuilles
et le mouvement des petits oiseaux s'agitant dans leur nid pendant que le rossignol chantait ; j'écoutais les jets d'eau des bassins et les cascades qui tombaient sur les coquilles; j'écoutais surtout mon cœur, qui murmurait la chanson du rossignol, et j'étais seule!
Je cueillais mes fleurs favorites, j'en formais des bouquets con amore, et puis je les jetais loin de moi, faute de pouvoir me répondre quand je me demandais : « A qui donc cela? »
Ensuite, je rentrais. J'essayais de dormir ; je ne pouvais clore mes yeux ; ils voyaient toujours ces ombres, ces paillettes de la lune sur les eaux, ces allées sans fin où nulle voix ne se joignait à là mienne, et ces grands arbres qui gémissaient, doucement agités. Ces fantômes se mêlaient à mes rêves et me poursuivaient ensuite jusque dans mon sommeil.
Il n'était plus question de Jacqueline de Bavière, à présent!
Madame Royale devait bientôt donner une grande fête dans les jardins du palais, pour célébrer les fiançailles de son auguste fils avec notre princesse Anne- Marie d'Orléans, nièce de Louis XIV, fille de Monsieur,
par conséquent sœur de M. le régent, — mais non de la même mère, cette princesse étant sœur de la reine d'Espagne et fille, comme elle, de cette infortunée madame Henriette d'Angleterre, empoisonnée par le chevalier de Lorraine et le marquis d'Efliat.
Cette alliance comblait les vœux de tous ; elle était en môme temps solide et avantageuse. Le jeune duc, sans la désirer très-vivement, l'avait acceptée, tout en se réservant d'agir suivant sa politique et ses intérêts. Il penchait pour la maison d'Autriche, et il l'a prouvé depuis cette époque.
Cependant, madame la duchesse douairière voulut donner à ce mariage tout l'éclat possible. A cette première fête où la princesse n'assistait pas encore, devaient commencer les plaisirs. A cette occasion, il fut presque ordonné de s'habiller le plus richement du monde. Ma belle-mère ne manqua pas de me prévenir que le point de Venise de la duchesse de Montbazor serait tout à fait séant ce jour-là, avec des pierreries et de belles perles que Son Altesse la régente m"avait données peu de temps auparavant. Elle voulut me faire préparer cela suivant son goût, dont je me déliais, et
avec raison. Comme il s'agissait d'être jolie, je pris du sourage ; je fis un coup d'autorité, et j'allai chez la faiseuse lui bouleverser toute son ordonnance ; malame de Verrue ne me vit point habiller, étant depuis la veille près de madame la duchesse, et j'en profitai aour m'attifer à ma fantaisie.
Hélas! je m'en souviens encore. Je vois cette parure, ^a première que j'aie mise avec le désir de plaire, la première que j'aie portée avec la joie d'une femme débarrassée des langes de la petite fille!
C'était d'abord une jupe de gros moiré d'un blanc le neige, avec des bouquets en broché pareil. Sur cette upe, se posait un bas de robe à queue fort longue, reroussé sur le côté, en brocart d'argent et couleur de •ose, avec le beau point de Venise en draperie du haut n bas, retenu et drapé par des agrafes de diamants ntourées de girandoles. Celte garniture faisait tout le )ur sur plusieurs rangs. Le collier et les pendants 'oreilles étaient semblables, ainsi que les ornements p la tête. Parmi les cheveux s'égrenait un fil de perles l \i trente mille livres, qui semblaient semées, et qui se inaient au milieu des brillants et des émeraudes.
Celte parure me seyait fort, me dit-on. et, lorsque j'entrai, j'entendis ce petit murmure d'approbation qui s'écoute avec joie et orgueil. Je traversai la salle pour aller jusqu'à Leurs Altesses, qui se tenaient à l'extrémité. Ma belle-mère, en m'apercevant ainsi, devint rouge de colère : elle ne me reconnaissait pas le bourrelet qu'elle avait médité, et sur lequel on devait poser en symétrie une douzaine de gros pois plus ou moins entourés, et qu'elle appelait les mazarins de la maison de Verrue, en imitation des douze mazarins sans doute. Je les avais laissés prudemment dans leur écrin.
Madame Royale fit presque une exclamation.
— Ah! que voilà bien une Française! dit-elle.
Les yeux de madame de Verrue lançaient des éclairs. Elle reçut le compliment de Leurs Altesses avec la mér t bonne grâce qu'un chat buvant du vinaigre sucré. M. de Savoie fit trois pas au-devant de moi et m'adressa le premier compliment qu'il eût fait à une dame depuis le départ de la marquise de Saint-Sébastien. Ce fut une rumeur à la cour.
— - C'est pour s'essayer, en attendant madame ?a femme, disait don Gabriel; nous en aurons donc raison
alors, et le voilà redevenu jeune homme après avoir été barbon.
Mon mari fut ébloui ; il en eut la tête tournée. De toutes parts, on ne parlait que de moi; j'étais l'événement du jour. J'eus l'honneur d'être menée deux fois par Victor-Àmédée, et, lorsque je lui rendis son dernier menuet, il me salua d'un air qui me fit penser. Plus tard, il m'avoua que, dès ce jour, il avait ressenti la première impression de cet amour qui a fait tant de bruit en Europe.
A dater de ce moment, il fut décidé que j'étais la plus jolie femme de la cour. On le proclama, on le répéta sur tous les tons de la gamme. Je commençai à le croire. M. de Verrue en fut étonné, il en fut charmé peut-être, et ma belle-mère commença de perdre son temps avec ses sermons et ses exigences; elle avait trouvé son maître, désormais.
Après le bal, nous rentrâmes, mai9 non pas seuls : madame de Verrue, rendue libre, nous accompagna ; olle craignait les conséquences du triomphe. J'étais fatiguée, j'avais besoin d'être seule ;je saluai madame de Verrue, je tis un signe d'adieu à mon mari; il prit
ma main, la baisa, la retint un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire ; puis il me suivit des yeux pendant que je retournais chez moi et que sa mère l'entraînait, sous prétexte de lui montrer une lettre importante, — à trois heures du matin !
Elle se coucha tranquille, mais de longues années la séparaient de sa première jeunesse, si jamais elle eut une première jeunesse! Elle oublia le lendemain, elle oublia qu'on fait bien du chemin en pensée et que les obstacles comptent double en amour.
Elle se leva à son heure habituelle et reprit les devoirs de sa charge auprès de Son Altesse ; elle nous laissa donc libres. Il était écrit qu'elle s'en repentirait longtemps.
Marion entra dans ma chambre et ouvrit mes rideaux ; les rayons du soleil me vinrent inonder dans mon lit : j'en fus toute réjouie, et le premier mot qui vint à mes lèvres fut une chanson.
— Ah ! madame, qu'il fait beau ! s'écria ma servante; regardez le parterre, il est tout brillant de fleurs et de rosée. Si vous êtes encore fatiguée, un tour de promenade vous rafraîchira.
— Tu as raison, Marion, et, sans mettre rien. que cette coiffe de linon sur ma robe de toilette, j'irai courir un peu par les allées.
Je sautai précipitamment à bas du lit ; je m'enveloppai de la première chose venue, et je m'échappai, riant comme un oiseau qui sort de la cage.
Devant mes fenêtres, il y avait un parterre et ensuite une charmille, précédant un bois taillé et coupé suivant la mode française. J'y allai tout droit pour avoir de l'ombre et me jouer à mon aise. Comme je tournais un bosquet, je reconnus M. de Verrue, qui venait vers moi sans me voir. Je ne sais pourquoi je devins rouge malgré moi, ou plutôt sans m'en apercevoir qu'après, au feu qui brûlait mes jours.
Mon premier mouvement fut de me retirer en arrière, afin de ne pas être vue, comme si j'étais coupable et qu'il me dût réprimander.
U s'avançait vers moi la tête baissée, les bras tombants, dans l'attitude d'un homme qui réfléchit et qui songe. Je le regardais à travers les feuilles ; le cœur me battait! Il venait lentement, mais il venait; il allait passer près de moi. Il ne m'avait peut-être pas aperçue :
j'allongeai la main et je le touchai; il tressaillit comme s'il eût reçu un coup violent, et nos yeux se rencontrèrent. Nous ougîmes tous les deux en même temps.
— Ali! vous voilà, madame? me dit-il d'une voix tremblante.
— Oui, monsieur, et vous aussi!
A'ous étions aussi bêtes qu'il est permis à des amoureux de l'être. C'est une douce et charmante bêtise que celle-là. On la regrette toujours, surtout lorsqu'on a repris l'esprit qu'elle vous ôte.
Il nous semblait nous voir pour la première fois; nous découvrions en nous des choses que nous n'y soupçonnions pas, et cela d'une façon instantanée. Il nous surgit mille idées subites ; nous voulions nous parler et nous commençâmes par nous taire, parce que nous avions trop à dire. Nous marchions à côté l'un. de l'autre, je comptais les grains de sable. Lui me regardait, à ce qu'il paraît, mais sans en avoir l'air.
— Madame, me dit-il tout à coup, comme un homme qui prend une résolution désespérée, vous étiez bien belle hier!
Voilà-t-il pas un grand parti, que de faire un coin-
pliment à sa femme ! Je lui répondis par une grande révérence et par un coup de tète qui signifiait : « Vous êtes tropuon, monsieur! »
Autre bêtise, si naturelle et si facile à commettre, que tout le monde tombe dans ce guèpier-là.
Il reprit alors :
— Mais vous êtes encore bien plus belle aujourd'hui. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'il me regardait,
apparemment.
Pour cette fois, je ne fis pas de révérence, je ne dis pas de bêtise, je ne dis rien du tout; j'étais charmée. Il y eut un moment de silence. Ce fut encore M. de Verrue qui le rompit.
— Ma mère ne reviendra pas aujourd'hui.
Cela signifiait : « Nous sommes libres, et nous pouvons ne pas nous quitter. »
Je ne demandais pas mieux, et le plus frais de mes sourires lui en donna l'assurance.
— Vous plaît-il vous aller promener en carrosse jusqu'à la villa d'été? me demanda-t-il avec hésitation. Vous avez besoin de prendre l'air, et les bois, les jardins sont bien beaux en cette saison.
— Je le veux bien; mais...
— Me permettrez-vous d'avoir l'honneur de vous accompagner?
— Si vous n'avez rien à faire.
— Oh! nous irons tout à l'heure, après déjeuner; je vais donner des ordres. Vous consentez, n'est-ce pas?
Je me pris à rire comme une folle, et je commis une maladresse d'enfant qui faillit tout faire manquer. Je n'avais ni l'expérience ni la finesse de savoir que, lorsque les gens oublient leur chaîne, il ne faut pas ia secouer à côté d'eux : le bruit les réveille et les fait souvenir.
— Ah! m'écriai-je, si madame de Verrue apprend cette promenade-là, elle ne s'en consolera point et nous fera un beau bruit en revenant au palais !
Ce fut comme un seau de glace jeté sur la tête de M. de Verrue; il s'éloigna de moi, devint tout pâle et ne répondit point à ma plaisanterie. J'en compris la portée alors, et je me serais mordu la langue.
Il demeura ainsi quelques minutes, et cela pouvait durer loDgtemps encore, quand je m'avisai d'un strata-
gème. Les plus sottes et les plus innocentes ont l'instinct de la coquetterie et de la conservation de leur conquête. Je jetai adroitement le bas de mon déshabillé le iinon sur une branche d'épine et je fis un pas en ivant. Le linon se déchira ; je voulus le reprendre ; je ne piquai la main bien légèrement sans doute, assez îéanmoins pour qu'il y vînt une goutte de sang et que 'eusse le droit de pousser un cri.
Mon mari se retourna.
— Voyez, lui dis-je, je me suis blessée.
Il fallait bien qu'il me regardât. Ce regard décida notre ituation et amena tout le reste ; car, lorsqu'il m'eut egardée, ses yeux ne se baissèrent plus. 11 prit le doigt lessé, il le prit en tremblant, il le baisa, il le voulut ntourer de son mouchoir, qu'il eût mis en pièces, si 3 l'eusse laissé faire.
Dès lors, sa mère fut oubliée à son tour et je devins a maîtresse absolue. Il reprit son assurance. Il devint ai, libre, amusant. Il me conduisit à mon appartement, ù il me laissa très-respectueusement à ma toilette, pour 'occuper de la sienne, et donna l'ordre d'atteler les lievaux.
J'étais aussi bien folle et bien gaie, et, dès que je fus seule avec mes femmes, je me mis à battre des mains en faisant le tour de ma chambre et en disant à Marion :
— Je vais aller aux champs, seule avec M. de Verrue ; ma belle-mère ne le sait pas, elle ne le saura pas; nous serons seuls, nous serons tranquilles. Je tâcherai d'y rester jusqu'à demain, pour qu'en arrivant, elle ne nous trouve plus et qu'elle nous fasse chercher. Vous la verrez, vous, et ce sera bien drôle. Vous me conterez cela au retour.
Je ne trouvais là qu'une niche à faire à madame de Verrue, qu'une vengeance à exercer contre elle, et cependant mon cœur se serrait, j'éprouvais une émotion inconnue et charmante ; j'avais en même temps de la joie et de la douleur, de la crainte et de l'espoir; j'attendais... je ne sais quoi, mais j'attendais quelque chose ; je me sentais à la veille d'un changement heureux pour mon destin ; M. de Verrue me paraissait plus beau, mieux fait, plus spirituel que jamais, depuis qu'il me trouvait belle. Oh! la douce journée que nous allions passer!...
Cependant je n'étais pas encore au bout des obsta-
LA DAME DE VOLUPTE. 23o
des, et un incident fâcheux vint encore nous contrecarrer.
Le ciel s'acharnait-il donc à nous désunir à jamais!
On annonça l'oncle de M. de Verrue, l'abbé de la Scaglia.
Le diable lui avait-il donc fait part de notre projet, et venait-il pour le mettre à néant?
Il s'informa de madame de Verrue ; on lui dit qu'elle •tait chez madame Royale, retenue toute la journée par les exigences de sa charge.
Il vit qu'on attelait et demanda qui allait sortir. On lui dit que M. de Verrue avait commandé les chevaux. Il parut satisfait de ce qu'on lui apprenait. Après quelques hésitations, il vint dans mon appartement et se lit annoncer.
On doit savoir si j'avais envie de le recevoir. Je lui fis dire que j'étais au lit, en proie à une affreuse migraine, — • la migraine a toujours été la planche de salut des femmes! — et que j'avais besoin d'un repos absolu.
J'avais hâte qu'il partît. Je tremblais surtout qu'il ] ne rencontrât M. de Verrue. La présence de son oncle
aurait peut-être remis en mémoire à mon mari le souvenir de ma belle-mère, dont l'abbé était le digne représentant, et adieu alors mon influence et mon pouvoir ! adieu surtout notre promenade aux champs et les douces et charmantes choses qu'une mystérieuse intuition me faisait entrevoir !
Je ne sais pas s'il soupçonnait une défaite dans ma réponse ; la passion vit de doutes et ne marche que sur des mystères. Toujours est-il qu'il tourna quelques instants dans mon antichambre.
Enfin il partit.
Je respirai. Mon mari n'avait pas vu l'abbé. Nous déjeunâmes chacun chez nous, à la hâte; je mangeai à peine et je courus jusqu'à la salle où m'attendait M. de Verrue. 11 était en justaucorps mordoré, avec des fleurs d'arabesques bleues, une ceinture blanche à franges de perles, et la plus jolie perruque de toute la Savoie. Moi, j'étais en négligé, bleu de ciel aussi, sans que nous nous fussions donné le mot. Je m'enveloppai dans une mante fort riche pour traverser la ville dans notre carrosse à glaces transparentes. Un de mes principes, que partageait bien M. de Savoie,
c'est qu'on ne doit jamais se montrer au peuple sans représentation, pour ne pas lui donner envie de nous manquer de respect.
Otez à Jupiter son nuage doré, qui le soutiendra ?
Nous allâmes donc, comme toujours, en grand équipage. Nous traversâmes la ville, nous parlant très-peu ; trop de gens nous regardaient ; nous avions la pudeur d'un premier sentiment accoutumé à se cacher, comme s'il était coupable.
Le diable se mêle souvent des affaires des mortels : il voulut une seconde fois fourrer ses griffes en celle-ci. Au moment où nous allions franchir la porte qui conduisait à notre villa, nous vîmes un tourbillon de poussière, un grand train de chevaux et de domestiques ; le peuple cria de se ranger ; c'était Son Altesse le duc.
Mon mari pensa à sa mère, qui certainement suivait madame Royale, et le voilà tremblant de nouveau.
— Ah ! me dit-il, pensant tout haut, ma mère est ià!...
— Eh bien, quel mal est-ce donc, monsieur? Ne pouvez-vous prendre l'air sur cette route?
Il ne répondit point, et descendit, gîasi que c'était l'ordonnance, afin d'assister au passage du prince et de le saluer. M. de Savoie en avait dispensé les dames; le carrosse passa comme un éclair près de nous, et ma belle-mère ne vit pas que nous étions là ; si elle s'en fût doutée, je crois qu'elle aurait fait arrêter les gens de Leurs Altesses, pour nous morigéner à son aise sur le grand chemin.
Le bruit passé, la poussière disparue, M. de Verrue respira. Nous continuâmes notre route, et nous commençâmes à nous rapprocher l'un de l'autre. Je riais, j'avais peine à conteair ma joie d'avoir si bien joué notre argus.
Nous allions très-vite; le temps était admirable, nous parcourions un pays enchanteur; où trouver de meilleures conditions que celles-là pour être heureux?
A vingt ans, la vie est belle. Nous la voyions parée de mille charmes ; elle étincelait à nos regards comme ces prismes que le soleil frappe de ses riches couleurs.
Hélas ! souvent les couleurs s'effacent, le prisme se
brise; il n'en reste rien qu'une vaine image, un vain souvenir.
La maison où nous nous rendions est belle et agréable, bâtie au pied d'une montagne, sur le bord d'une ' rivière, entourée de bosquets touffus, d'arbres élevés et de fleurs parfumées. On y trouve une fraîcheur très-précieuse en ces climats et en cette saison de l'année. M. de Verrue avait toujours les domestiques suffisants à chacun de ses châteaux; il pouvait y arriver à toute heure sans prévenir ; il n'y manquait de rien. Ce n'était pas même un embarras. Il dépensait ainsi des sommes énormes et inutilisées; mais on ne devait pas faire autrement.
Ce jour-là, je n'eus qu'à dire un mot : dîner et souper nous attendaient. Je me souviens de la moindre circonstance; car ce fut proprement mon soir de noces, et assurément un des plus heureux de ma vie.
Notre villa, je l'ai dit, était située sur les bords de lia rivière, au pied des montagnes, dans un endroit
charmant, où l'on trouvait tout à la fois une vue délicieuse, l'air adorable, le pays enchanteur. Il faisait un temps et un soleil à donner la vie au marbre. — Jamais je n'ai ressenti d'impression semblable.
Quant à M. de Verrue, je crois bien que c'était la même chose pour lui. — La nouveauté était presque la même : excepté quelques échappées pour des filles de chambre ou des suivantes, c'était la première fois qu'il se trouvait en face d'une femme jeune, belle, de qualité, d'une femme à laquelle il fallait plaire pour l'obtenir, et cette femme était la sienne depuis trois ans. — On conviendra qu'en fait d'intrigues, celle-là était piquante. Pour un commençant, c'était du bonheur.
Le dîner fut vite préparé; — nous avons dans nos grandes maisons d'Italie des en cas à tous nos châteaux, comme le duc de Mazarin, en France. J'en sais même un où j'ai vu quelque chose de véritablement touchant. Le maître fut exilé par Victor-Amédée pour une conspiration, ou plutôt pour une indiscrétion envers le roi de France. Je ne le nomme point, parce que je l'ai promis au duc d'une façon toute particulière et que je n'oserais enfreindre ce serment; ce
seigneur vit encore ; il y a là-dessous un de ces mystères qui perdent une maison sans qu'elle se relève jamais, et j'ai pour mes enfants des obligations à celle-là.
Ce seigneur donc était exilé ; et cependant, chaque jour, aux heures habituelles, le couvert était mis, le repas servi par le maître d'hôtel et les officiers. On posait les plats sur la table, on les y laissait un instant dans le plus grand silence et le plus grand respect, absolument comme si le marquis eût été présent; on les retirait ensuite, on les distribuait aux pauvres, en leur recommandant de prier pour Son Excellence ; et, le lendemain, cela recommençait. Le fait fut raconté à M. de Savoie; il en fut si réellement frappé, que, fort peu de temps après, il rappela l'exilé, disant qu'un si bon maître ne pouvait être pour lui un mauvais serviteur.
Je reviens à notre dîner. Nous nous promenâmes en attendant, et le comte se fit un plaisir de me montrer les beautés de sa maison, que je connaissais peu; nous n'y étions venus qu'avec madame de Verrue, ce qui signifie que nous étions restés immobiles sur nos i. u
sièges à recevoir des compliments après avoir fait des révérences. Elle appelait cela représenter. Je vis les tableaux, nécessité obligée de tout palais italien ; je vis des meubles magnifiques ; je vis des trésors d'argenterie et de joyaux ; je vis surtout un appartement dont la tenture, toute en point de Hongrie sur une brocatelle rose, était encore aussi fraîche que le premier jour.
— Ah! me dit le comte en souriant, cette chambre est toute neuve, parce que mon père en a eu peur,
— Pourquoi peur, monsieur? et de quoi?
— Elle a été arrangée ainsi par mon aïeul pour ses noces avec une jeune et belle comtesse de la Spezzia, dont il était passionnément amoureux.
— Eh bien?
— Eh bien, la veille du mariage, il vint ici une femme fort vieille, qui demanda à visiter le logis et surtout la chambre nuptiale, sous le prétexte d'y réciter des, prières et de composer un charme pour éloigner les mauvais esprits ; mon grand-père le permit : il était trop amoureux pour ne pas être crédule. La vieille fit
le tour du palais du haut en bas, conjurant, marmottant, disant je ne sais quelles paroles, jusqu'à ce qu'elle
rencontrât le fiancé joyeux et enchanté de son sort, qu'il trouvait le plus heureux du monde.
— Puisqu'il aimait tant cette belle dame, c'était tout simple.
— Oui ; mais la vieille se prit à le regarder en pitié, à faire des hélas! des Dieu! est-il possible! jusqu'à ce qu'il lui demandât à qui elle en avait.
» — C'est ce que je vois, répliqua-t-elle.
» — Et que voyez-vous de si effrayant?
» — Votre malheur, Excellence, et vous ne le méritez pas.
>> — Mon malheur! du malheur pour moi, aujourd'hui? Ah! cela ne se peut point.
» — Cela ne se peut que trop! Vous n'épouserez pas la fiancée chérie, et...
» — Je n'épouserai point ma fiancée, lorsque demain je la conduis à l'autel?
» — Non : quand vous irez la chercher, vous ne la trouverez plus; et cette belle chambre...
» — Quoi! vieille maudite! cette chambre ?..,
» — Ne servira jamais qu'à des amours infidèle?. Les femmes qui l'habiteront tromperont leur mari.
» Mon aïeul, furieux, fit jeter la vieille à la porte.
» Le lendemain, dès l'aurore, il courut chez la comtesse, qui s'était enfuie, de son côté, sous les habits d'un page, avec son cousin. Il en est résulté que ce beau lit, que cette magnifique toilette, que ces riches meubles n'ont encore servi à personne, tant mon père et mon aïeul ont eu frayeur de la prédiction. Les draps de fine batiste étendus pour l'ingrate comtesse de la Spezzia y sont encore. Tout est dans le même état que lors du mariage manqué. Voyez plutôt.
— Gela est curieux, et je désire occuper cet appartement.
— Vous, madame? répliqua-t-il tout ému.
— Oui ; je ne crois pas aux présages, et, d'ailleurs, je suis assez sûre de moi et de vous pour les faire mentir.
On nous avertit en ce moment que le diner était prêt. Nous descendîmes. Le repas fut silencieux comme un dîner de mariés ; nous n'avions rien à nous dire devant tout ce monde qui nous servait; aussi, cela ne fut pas long : je me hâtai de lever le siège et de reprendre cette promenade que je trouvais si douce. Cette
LA DAME DE VOLUPTE. 2i3
fois, nous montâmes en bateau ; nous étions comme des écoliers hors de leur classe qui se hâtent d'essayer de tout en l'absence de leur régent.
M. de Verrue avait une jolie voix, et ce goût pour la musique que possèdent tous les Italiens. Il commença une chanson des gondoliers de Venise, quand ils vont sur les lagunes. J'en al entendu beaucoup dans le voyage que je fis plus tard avec Victor-Amédée, et peu d'aussi bien chantées. — Ce chant et le mouvement de la barque me berçaient.
J'appuyai ma tête sur des coussins posés tout autour, à la manière turque ; mes yeux se fermèrent ; une langueur s'empara de moi; je ne dormais point, mais je n'étais plus sur la terre. Cette voix qui murmurait, qui répétait le mot d'amour si tendrement et dans cette langue italienne, laquelle est elle-même tout amour et toute mélodie ; ces senteurs des plantes baignées dans le fleuve, ces haies parfumées bordant la rive, ces branches d'arbre chargées de fleurs tombant en festons sur les ondes, ces insectes qui voltigeaient, bourdonnant autour de nous, ces petits oiseaux cachés dans les feuilles, jetant au hasard, entre deux som-
meils, quelques notes de leurs harmonies, la chaleur du jour qui m'accablait, tout, jusqu'au bruit de la rame fendant les vagues paisibles, tout m'enchantait, tout me transportait en des délices inconnues que je n'ai jamais retrouvées peut-être depuis que j'ai vécu dans la vie de ce monde, où tout est réel, où l'on n'a plus de ces songes éveillés que j'appellerais volontiers des révélations!
Mon mari s'approcha de moi, approcha ses lèvres de mon oreille et me dit... Quoi? Je ne sais... Mais il parla longtemps; mais les paroles entraient dans mon cœur, et le pénétraient, le vivifiaient, comme la rosée pénètre les fleurs.
Je ne répondais point, j'écoutais, j'écoutais encore. Sa main chercha la mienne et la pressa. Je m'appuyai sur lui ; nos gens étaient loin, à l'autre bout de la barque; les rideaux de brocart du pavillon nous cachaient, et je reçus de lui ce premier baiser dont l'impression ne saurait s'oublier ni se renouveler jamais. De toutes les virginités, c'est la plus vite envolée, et •'est aussi la plus douce à prendre et à donner !
Je n'ai point conté cela à M. de VoUaire, il s« serai
LÀ DAÎiE DE VO LUTTE. 247
noqué de moi. Ce siècle ne comprendrait pas que ious eussions émietté notre jeunesse de .la sorte. Il vit ilus vite et plus largement. La régence l'a guéri des ingueurs amoureuses; M. le régent était uû excellent aédecin de ces sortes de maladies. A mon avis, c'est m malheur, mais je n'y saurais rien faire et ne puis endre à ce temps ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire le seniment des finesses du cœur; il ne cherche que les aits et les certitudes, et ne donnerait pas six deniers e nos rêveries. Chacun son goût. Pour moi, ces volupfia passent les autres, et des longues années de ma ?nnesse, fort peu bien employées d'ailleurs, ces miéreries-là sont ce que je regrette le plus.
La nuit était tombée; c'était le moment de retourner . Turin, de reprendre nos habitudes guindées et nos haines si lourdes. M. de Verrue me regardait toujours, t, moi, je ne détournais plus les yeux. 11 m'était venu :n tête un projet qui tenait encore de la petite fille, ine espièglerie à faire à madame de Verrue, un bonleur à nous donner aussi.
— Mon amirdis-je (j'osais dire : Mon ami!) , si nous estions pour souper ici?
— Le voulez-vous bien? répliqua-t-il d'un air joyeux et embarrassé en même temps.
— J'en serai ravie ! Commandez donc.
Les ordres furent promptement donnés et promptement exécutés.
Nous fûmes servis, non pas dans la salle à manger de gala, mais sous une treille en fleurs, avec des flambeaux, une musique lointaine, le Pô coulant à nos pieds et réfléchissant les lumières : c'était charmant !
Nous bûmes du vin de lacryma-christi, dans des coupes de cristal taillées au roc de nos terres, et, après le fruit, quand nous nous levâmes, il était onze heures. C'était bien tard pour retourner à Turin ! Madame de Verrue serait couchée, ou bien elle resterait au palais ; à quoi bon alors? Nous serions grondés ni plus ni moins. Donnons-nous ces chers moments de liberté, le plus longtemps possible.
Ces réflexions ] se firent in petto, sans rien dire; le résultat fut le même et la communication spontanée.
— Si nous restions! nous écriâmes-nous en même temps.
— Cela est-il possible? ajoutai-je.
— Vous risquez-vous à la chambre de ma grandmère? répliqua mon mari.
— Sur-le-champ.
Ces beaux points de Hongrie, cette toilette d'or, ce lit d'ange reçurent, pour la première fois, une jeune femme, une fiancée de la maison de Verrue. — Hélas! il me le faut avouer, la prédiction de la vieille se réalisa dans toute sa vérité. —Si elle eût menti, probablement ces Mémoires n'eussent point été faits.
Qu'aurais-je eu à raconter? — Les femmes strictement vertueuses cfat peu à dire sur elles-mêmes. — Elles ne peuvent s'occuper des autres que dans des circonstances particulières, dans des états ou des charges qui les mettent à môme de s'initier à des secrets intéressants. Les lettres de madame de Sévigné ne seraient pas si charmantes si elle n'y parlait que d'elle et de cette madame de Grignan que je n'ai jamais pu souffrir. Heureusement, Louis XIV avait des maîtresses, les dames des amants, et elle était très au fait de tout cela.
Le lendemain, nous fûmes éveillés par un message
de ma belle-mère en furie. Elle envoyait sa première femme, laquelle avait toute sa confiance, pour s'informer de mes faits et gestes, maudissant sa charge, qui la forçait à rester près de Son Altesse, sans pouvoir s'assurer, par ses yeux, de ce qu'elle redoutait le plus. Cette lille, qui s'appelait mamsclle Luce, et qui était Suissesse, s'était rendue digne de sa maîtresse par son caractère et son air revêches, copiés trait pour trait sur ceux de la douairière.
Marion ne la pouvait souffrir. — Dès qu'elle la vit arriver, ce matin-là, Marion, que nous avions emmenée, lui répondit qu'elle allait savoir si M. le comte et madame la comtesse étaient éveillés, afin de porter son message.
— Éveillés! reprit Luce. Se seront-ils éveillés en même temps? Cela ne leur arrive guère.
— Cela leur arrivera probablement aujourd'hui, répliqua Marion d'un air de triomphe ; quand on habite le même appartement...
— M. le comte est-il donc dans le même appartement que madame la comtesse?
— N'est-il pas dans l'ordre qu'il y soit?
— C'est bien, ma mie, répondit Luce, qui se contenait nieux ; cela ne nous regarde ni l'une ni l'autre ; ce sont es affaires de nos maîtres. Voyez, je vous prie, si l'on )eut me recevoir.
Marion n'eut rien à répondre. Elle se trouvait là )arce que j'en faisais une sorte de demoiselle suivante, orsque Babette, souvent malade, restait au logis. J'en ivais assez, des Italiennes. Je ne les prenais que dans es circonstances d'étiquette; elles m'ennuyaient fort; e les croyais espions de ma belle-mère, et je ne me rompais point.
Marion, ce matin-là, ouvrit avec précaution les rileaux dorés de ce lit d'ange, et nous lit une belle rérérence, en ajoutant :
— Madame la comtesse douairière envoie prendre des îouvelles de Vos Excellences. Mamselle Luce est là [ui vient de sa part.
Û puissance de l'amour ! mon mari n'eut pas peur, 1 se mit à rire.
— Faites entrer mamselle Luce, Marion, afin qu'elle puisse dire à ma mère que je ne me suis jamais mieux porté de ma vie.
Mamselle Luce entra, plus jaune que le ruban de sa cornette, et resta stupéfaite, ébahie.
— Monsieur le comte!... balbutia-t-elle, madame la comtesse !...
— Douairière! reprit mon mari en appuyant sur le mot, douairière, mamselle Luce.
— Madame la comtesse douairière, répéta la confidente d'un air de crème tournée, désire savoir si Vos Excellences ont bien passé la nuit, et pourquoi elles ne sont pas revenues hier au soir à Turin ; si c'est une raison de santé?...
— C'est une raison de plaisir, mamselle Luce, pas autre chose, répondis-je. Nous nous amusions ici ; nous y sommes restés, voilà tout. Assurez bien madame de Verrue de notre profond respect, et dites-lui que, d'ici à... deux ou trois jours, nous retournerons assurément à Turin.
— Cependant, madame, Son Altesse madame Royale n'est pas prévenue.
— J'enverrai un de mes gentilshommes à madame la duchesse, interrompit mon mari, dont l'absence de la douairière avait fait un comte de Verrue, dans toute
la force du mot, vous n'avez que faire de vous inquiéter, mamselle Luce.
Je me cachai le visage sous la couverture, tant j'avais envie de rire, et tant le nez alloDgé de mamselle Luce me divertissait. Mon mari me semblait haut de trente coudées, comme la statue de Nabuchoclonosor dans l'Écriture. Mamselle Luce se retira à reculons, confondue, et se préparait à un rapport sur nous qui devait faire une révolution chez madame de Verrue. Marion l'accompagna, en ouvrant presque les deux battants , avec une cérémonie ironique et moqueuse.
Nos éclats de rire la poursuivirent et achevèrent de l'exaspérer. Nous devions le payer plus tard; mais la jeunesse calcule-t-elle?
Cette journée passa comme un songe, puis la suivante, puis une autre encore. Nous avions envoyé un
gentilhomme à Leurs Altesses ; madame de Verrue n'a-'
vait donc rien à dire, madame Royale ayant répondu
qu'elle était charmée de nous savoir à notre villa de
la Smalta, et qu'elle nous autorisait à y rester suivant
notre fantaisie.
Il fallut cependant rentrer, non pas chez woi, mais
£i>4 LA DAME DE VOLUPTE.
•chez la comtesse douairière ; car l'autorité tout entière était entre ses mains.
Satisfaite d'avoir conquis mon mari, fe ne songeais pas à la lui reprendre,; ce fut une grande faute. Elle îù'ùt point gardé le pouvoir qu'elle eut toujours, et, qui sait? M. de Verrue serait peut-être encore heureux auprès de moi, qui ne serais certainement pas la dame de volupté.
Ma belle-mère nous reçut comme à l'ordinaire. Son a-il scrutateur épiait seulement jusqu'à nos moindres sourires; — elle était trop fine pour démasquer ses batteries et se plaindre. Elle ne parlait que de choses générales, du mariage de Son Altesse le duc, des toilettes de la princesse, des devoirs à rendre, de tout, enfin, excepté de ce qui l'occupait. Pourtant, elle me demanda si je voudrais être dame d'honneur de la jeune duchesse.
— Je vous ferai nommer si cela vous convient. Gomme la princesse est Française, elle vous aurait pour très-agréable, j'en suis sûre, et vous n'avez qu'à parier.
Je refusai net. — Les esclavages de la cour, ton Sterés qu'ils sont, n'ont jamais été mon fait. Je n'aime
à servir personne, et j'aime fort qu'on me serve : deux choses incompatibles auprès des princes. M. de Savoie ne fut pour moi qu'un amant semblable aux autres pendant longtemps. Dès qu'il eut pris des airs d'autorité, je rompis les liens qui devenaient des chaînes.
Pjous verrons cela plus tard. Revenons, si vous le voulez, à la cour que nous avons quittée, au mariage du prince et à tout ce qui précéda ou suivit cet événement. Il est temps de parler de Victor-Amédée, de nous occuper de son caractère, plus extraordinaire encore qu'on ne l'a dit, et que les historiens futurs ne le pourront représenter. Je l'ai connu mieux que personne, je le puis bien peindre, et je le peindrai sans partialité. J'ai été pour lui en même temps une amie et un conseil; il m'écoutait quelquefois; je dirai tout: s'il était encore de ce monde, il ne me pardonnerait pas.
Hélas! il m'a précédée ! ...
Avant do parler du duc de Savoie, ou plutôt du premier roi de Sardaigne, il est un personnage dont nous
n'avons rien dit encore et qui, cependant, mérite une attention toute particulière par la curiosité de son caractère et de son état. Il est facile de comprendre que c'est le prince Philibert-Amédée, chef de la branche des Carignan et cousin germain de Victor-Amédée. .
Le ciel lui refusa l'ouïe et la parole : le malheureux prince naquit sourd et muet ; mais il lui accorda tous les autres dons, et, sans cette infirmité, nul doute qu'il ne fût devenu un des hommes les plus éminents de ce siècle. C'était un prodige d'intelligence et de sagacité; il eut une grande part à la confiance de son cousin, qui le consultait, surtout dans sa jeunesse, pour les choses secrètes ; il suffisait de lui écrire un mot, il lisait le reste dans le regard, aussitôt qu'on l'avait mis un peu au courant. Il était déjà âgé lorsque j'arrivai en Piémont, et je l'ai cependant bien connu. Son fils a épousé ma fille : ce qui nous ramènera vers eux dans la suite.
L'éducation qu'on donna à ce prince, par les ordres du prince Thomas, son père, fut si bien dirigée et tomba en terrain si fertile, qu'il comprenait presque tout à l'aide du mouvement des lèvres et de quelques
gestes. J'ai dit exprès ce peu de mots sur son compte avant d'aborder Victor-Amédée, parce qu'il se mêla à presque tous les événements du commencement ie ce règne. Venons au héros principal de ces Mémoires.
Victor-Amédée, dès qu'il prit possession de la couronne, affecta de la dédaigner. Il commença, dès lors, i jouer un rôle et à cacher sa pensée, par système. S'était un prince adroit et fin jusqu'à la dissimulation; i'autres disent jusqu'à la ruse et à la perfidie; il mel- ;ait de l'orgueil à ne point être deviné, à voiler ses lesseins, à jouer ses adversaires et même ses amis, affectant une grande haine pour Louis XIV, le méprisant même en son particulier, il l'imita en toutes choses, jusque dans les moins louables. Ce ne fut pas sa îaute s'il ne fit pas la cour de Turin en tout point semblable à celle de Versailles ; il y tâcha sans cesse : 1 eut d'abord sa Montespan, ce fut moi ; sa Maintenon, tout le monde la connaît. Il eut son duc du Maine, ce fut mon fils; sa duchesse d'Orléans, c'est ma fille. Il sut Monseigneur dans son fils aîné. La seule chose ju'ii se soit imposée de lui-même, c'est son abdication ;
et il s'en repentit plus d'une fois. Encore a-t-il pensé à Charles-Quint. Il aimait les grands modèles.
Il était assez ladre dans ses façons, bien que généreux et grand dans ses idées. Pour son compte, il né dépensait même pas le nécessaire à son rang. Excepté lorsqu'il voulut me plaire, et qu'il se montra magnifique, il était d'une simplicité peu digne d'un si grand prince. Après mon départ, il alla jusqu'à la lésinerie. Il ne portait, et des années entières, qu'un habit couleur café, sans or ni argent, de gros souliers comme un paysan; l'hiver, des bas drapés; l'été, des bas de fil; jamais de soie, môme pour les occasions d'apparat. Quant aux dentelles, il ne voulait pas en entendre parler, sous prétexte que les fabriques de ses États n'en fournissaient point, et qu'il fallait les acheter à l'étranger. Il n'entendait choisir pour ses chemises que de la forte toile de Guibert. On les garnissait de batiste plissée, comme pour les séminaristes.
Lorsque je lui faisais quelques observations à ce sujet :
—Ma santé ne s'accommode que de cela, répondait-il.
Son épée, si souvent victorieuse, était d'acier
rouillé. Il défendait qu'on la nettoyât. Encore la faisait-il garnir d'un cuir le long de la poignée, pour ne pas user les basques de l'habit.
11 ne se servait jamais que d'une canne en jonc , avec uue pomme de coco ; et sa tabatière, la seule qu'il possédât, était en écaille garnie d'un cercle d'ivoire. Je lui en voulais donner quelquefois une en rondin, prétendant que celle-ci était trop belle.
La seule partie de son ajustement dont il prît soin était sa perruque et son chapeau. Sa perruque était à la brigadière, des cheveux les plus choisis el tes mieux ajustés du monde. Son chapeau, de fin castor, garni de plumes et de galons, surmontait bizarrement sa toilette, avec laquelle il jurait.
Dans les promenades, il s'affublait d'un surtout bleu, pour les jours de pluie. C'était un de ces vèî<:ments sans forme qui couvrent et ne parent point les gens.
Il ne possédait qu'une seule robe de chambre pour l'été et pour l'hiver. Elle était de taffetas vert, doublée d'ours blanc. L'hiver, l'ours était en dessous ; l'été, il-était par-dessus, ce qui lui donnait une étrange
figure. Il n'était pas rare de le voir tout en nage, par les fortes chaleurs, sous ce balandran. Jamais il ne voulut le quitter, quelque gêne qu'il en éprouvât.
La dépense de sa table était fixée comme celle des petits bourgeois. A Turin, c'était dix louis par jour ; à ses maisons de campagne, c'était quinze louis, parce qu'il nourrissait les ministres, les premiers gentilshommes de sa chambre et les étrangers. Encore, pour plus d'économie, ne leur apportait-on que la desserte de son couvert, les pièces tout entamées, sans plus de vergogne. On a vu qu'elles manquaient parfois et qu'on leur ajoutait à la hâte un rôti de plus. Le roi (il Tétait alors) en plaisantait ensuite avec ses commensaux.
— Je vous traite mal, messieurs ; mais je ne suis pas Louis XIY : il ne faut pas me demander au-dessus de mes forces.
Son fils aîné était loin d'avoir les mêmes goûts, et le roi régnant encore davantage. Aussi le trouvait-il très-mauvais.
— Brillerez-vous plus avec vos diamants? leur disait-il. Croyez- vous qu'un prince mesure sa grandeur à ses dépenses ? Que vos peuples soient riches,
qu'ils soient heureux, et portez l'habit de ratine des bacheliers, vous serez plus grands que les rois de l'Inde avec toutes leurs pierreries.
On assure que le roi d'aujourd'hui finit par le croire ; mais son frère aîné, qui est si tristement mort, ne se fût point arrangé de ces ratines et de ces portions congrues. Il y avait en lui l'étoffe d'un grand prince, et, en le perdant, le Piémont a fait une véritable perte.
Les qualités éminentes de Victor-Amédée resplendissaient dans la paix comme dans la guerre. Il était à la fois habile administrateur, fin politique et brave général. Il tint en Europe une place que nul n'aurait occupée comme lui. Personne n'en connaissait aussi bien les cabinets et les intrigues. Il savait les caractères, les habitudes, les mœurs de tous les princes, de toutes leurs maîtresses, de tous les secrétaires d'État, de tous les personnages influents. Lorsque cette si regrettable duchesse de Bourgogne, sa fille, partit pour la France, il l'instruisit et la dressa à la mécanique de cette cour, comme s'il y eût vécu de toute éternité. Elle domina le roi, madame de Maintenon, et fut la maî
tresse en ce pays-ci, à un moment où il était si difficile à gouverner, et cela, par les conseils du roi, son père.
J'ai souvent eu des preuves de cette finesse et de celte grande connaissance des autres. Nous en serons [dus instruits par la suite.
Ainsi que nous l'avons déjà vu, le prince de la Cisterne, le comte Provana, son gouverneur; don Gabriel, même le prince de Carignan, le harcelaient tous les jours pour qu'il prît les réncs de l'État. Il en avait certainement grande envie ; mais il voulait se faire violenter, afin de ne point blesser madame Royale, et d'avoir l'air d'obéir seulement aux vœux de ses sujets et aux circonstances. C'était chaque matin des conciliabules interminables, dans lesquels il leur soufflait ce qu'ils devaient lui dire pour le décider. Il élevait des objections afin qu'on les détruisît; il faisait parler sournoisement à madame sa mère, et recevait les réponses avec modestie.
Le comte de la Tour, un de ses principaux confidents, esprit ardent, courage impatient et téméraire, après une conférence de plusieurs heures avec son jeune maître, le quitta en disant au prince de la Gisterne •
— Je vois qu'il faut le forcer, je le forcerai, et, si vous voulez m'en croire, cela sera fait dès demain.
Ils allèrent ensemble à Rivoli, et rédigèrent une cir- < ulaire aux ministres d'État, aux grands de la couronne, aux généraux, aux commandants des places de guerre, pour leur notifier que, dès ce jour, il était décidé à revendiquer les droits que son âge et sa naissance lui donnaient.
Puis ils revinrent, triomphants, le titre à la main, et l'apportèrent à la signature du prince. Celui-ci les attendait impatiemment; il n'en fit pas moins mille difficultés avant de se rendre.
— Et ma mère! répétait-il sans cesse, et ma mère! C'est pour elle une blessure dont je ne puis être l'auteur. Je la connais.
— N'est-ce que cela? interrompit sans cérémonie don Gabriel. Je vais trouver madame Royale, et je vous apporte le consentement ; moi aussi, je la connais.
11 y courut, en effet. Madame la régente l'écouta sans sourciller; quelles que fussent les tempêtes de son cœur, elle ne lui laissa pas moins achever sa harangue.
— Mon fils soubaite de régner, dit-elle, et il n'o52
point me montrer ce désir. Ses sujets le sollicitent, et, dans la crainte de m'affliger, il se refuse à leurs prières. Vous aviez raison, monsieur; vous me connaissez mieux qu'eux, et je vais bientôt mettre tout le monde d'accord.
Elle prit une plume, et écrivit à monsieur son fils une lettre, véritable chef-d'œuvre d'adresse et de désintéressement. Je l'ai longtemps conservée ; mais M. de Savoie me l'a fait reprendre. J'en suis doublement fâchée, aujourd'hui qu'elle deviendrait un document historique. Elle la fit d'un trait de plume et sans la relire.
Elle lui disait qu'à leur âge à tous les deux, il était fait, lui, pour gouverner lui-même, et elle pour réparer sa santé détruite. Elle lui demandait instamment ce repos et le conjurait de lui permettre d'abandonner la chose publique, qu'elle avait menée si longtemps en son nom et dans l'espoir de ce jour tant souhaité.
Rien de plus tendre, de plus modeste que ses expressions ; rien de plus noble que son langage.
Don Gabriel revint triomphant. La conspiration avait réussi. Yictor-Amédée entrait en possession de la couronne de ses pères.
— Vous le voulez, messieurs ; ma mère le demande , j'y consens donc. Puissé-je régner d'une façon aussi glorieuse qu'elle, et rendre mes peuples aussi heureux qu'ils l'ont été sous sa loi ! Tels sont mes vœux ; que le ciel les exauce !
J'étais déjà à Turin à cette époque. Je me souviens de l'effet produit par cette nouvelle et de l'humeur hérissonne de ma belle-mère, dont la puissance déchéait avec celle de sa maîtresse. Elle trouvait M. de Savoie très-ingrat et très-outrecuidant de venir remplacer une princesse qui, depuis tant d'années, l'entourait de sa sollicitude et de son habileté.
Elle se plaignait fortement dans nos entretiens particuliers, bien qu'elle n'en montrât rien en public.
Mon mari, encore en tutelle comme le jeune prince, n'osait rien répondre ; mais il aurait bien voulu l'imiter et secouer le joug.
Madame de Verrue eut beaucoup de peine à se consoler. L'idée surtout de voir une dame d'honneur à la future duchesse, tandis qu'elle serait reléguée avec la douairière, la mettait hors des gonds. C'est pourquoi elle désirait tant que je prisse cette place; elle
aurait conservé sa domination, ot, par moi, elle aurait tout conduit.
Tout enfant que j'étais, je compris cela et je ne me fourrai point dans ce guêpier.
Une fois le prince maître de l'État, son mariage décidé, madame Royale n'avait plus qu'à rester dans le palais et à s'occuper d'oeuvres pies. Elle connaissait assez son fils pour savoir qu'il ne permettrait point qu'elle se mêlât en rien de ses affaires désormais. Elle eut le bon esprit de se retirer d'elle-même et d'attendre qu'il lui demandât un conseil ; ce qu'il ne fit que dansles occasions où il était très-décidé à agir suivant sa gui^e.
J'ai déjà annoncé le mariage de Victor-Amédée avec la princesse Marie-Anne d'Orléans.
Il ne m'appartient pas de juger cette princesse, j'en parlerai très-peu ; ma position est trop délicate, non que je lui aie jamais manqué de respect, non que j'aie eu d'autres torts envers elle que ceux de ma faute et de l'amour de son mari pour moi. Je sais qu'elle ne m'en a point voulu de ce vol ; elle tenait neu à l'amour, elle tenait peu à la puissance.
Regrettant la France, regrettant sa famille, elle n'aima véritablement en Savoie que ses enfants. Lorsqu'elle arriva, elle fut pour moi bonne et prévenante; elle me souhaitait toujours auprès d'elle, et nous passions des heures interminables à parler de Versailles, de Paris, de Saint-Cloud, de la cour enfin, où mon âge ne m'avait pas permis d'aller, mais que je connaissais néanmoins par mes parents et mes amis. En outre, j'avais eu l'honneur d'être assez souvent conduite au Palais-Royal pour jouer avec les filles de Monsieur, dont madame de Savoie était la plus jeune ; l'aînée avait épousé le roi d'Espagne, pour son malheur, hélas! malgré la grandeur de l'alliance.
Les princesses françaises font toujours une grande difficulté pour les alliances étrangères.
Ces deux filles de Monsieur avaient l'espérance d'épouser Monseigneur-, elles s'en étaient monté la tête, et toutes les deux l'aimaient en secret, sans se l'avouer mutuellement. La pauvre reine d'Espagne se traîna pendant un mois au pied du trône de Louis XIV pour le supplier de ne point l'envoyer à ce supplice d'un mariage abhorré !
— De quoi vous plaignez-vous, madame? lui dit-il. Je ne pourrais rien faire de plus pour ma fille.
— Non, sire ; mais vous pourriez faire davantage pour votre nièce.
Madame de Savoie était tout aussi désolée qu'elle, et plus encore, caria Savoie n'est pas l'Espagne. Je reçus ses confidences à cette époque. Elle me conjura dedevenir sa dame d'honneur. Je refusai, et j'en ai été bien heureuse depuis. Ce qui s'est passé fût arrivé également, et je me regarderais comme coupable d'un abus de confiance envers celle qui eût été ma maîtresse; c'est sur la même ligne qu'un vol domestique.
La princesse n'était pas jolie comme la reine d'Espagne. Elle avait cependant pris, de la pauvre madame Henriette, une grâce charmante. Elle dansait mieux que personne; elle avait une voix touchante et douce; son accent, en italien surtout, allait au cœur. Son auguste époux ne l'aimait point, elle était trop bonne et trop simple. Elle le prenait trop droit. Lui, qui sophistiquait sans cesse, ne croyait pas à la franchise des autres. Il cherchait un sens caché aux paroles même les plus simples, et, par cette raison-là, par
ùlle autres aussi, le mariage ne fut pas heureux. La princesse eut cependant six enfants. Excepté le oi actuel, jusqu'ici ils sont tous morts jeunes.
Je crois avoir dit que M. de Savoie avait pour ,ouis XIV des sentiments bien divers. Il l'admirait lalgré lui ; ce qui ne l'empêcha pas de chercher à ai nuire, toutes et quantes fois cola lui fut posible;ses affections étaient pour la maison d'Autriche; ! eût voulu son élévation et l'abaissement du roi de 'rance, ce qui me fit penser souvent, je l'avoue, qu'il 'admirait jusqu'à l'envie.
J'étais, on le sait, au nombre des dames familières [es deux duchesses; je rencontrais donc souvent I. de Savoie chez elles. Il n'avait point de maîtresse en :e temps-là; par conséquent, il quittait peu leur cer- :1e. Bien qu'il ne s'occupât de personne en particulier, 1 avait dès lors une préférence pour moi.
Cette préférence ne s'apercevait pas encore, nul ne
s'en doutait, je ne me l'avouais point; c'était comme une manière d'instinct qui me la faisait découvrir.
On parlait des plaisirs de Venise, du carnaval, de la somptuosité des habits et de l'agrément qu'on aurait avoir cela.
— J'y compte aller, quant à moi, dit tout à coup M. de Savoie.
— Vous, mon fils? dit la duchesse avec étonnement
— Moi-même, madame ; ne m'esl-il pas permis d m'amuser un peu, à mon âge?
— Je ne dis pas que cela vous soit défendu ; cepen dunt, cela est étrange; n'y verra-t-on pas un but poli tique?
— On voit un but politique dans toutes les actio des princes, madame; bien fou celui qui s'occuper; de ces mièvretés-là.
— Mais, mon fils, si le roi de France...
— Mais, madame, le roi de France ne saurait m'empêcher d'aller au bal; je ne l'empêche pas d'aller à confesse e> de cajoler madame de Maintenon. Vous oubliez toujours que vous n'êtes plus mademoiselle de Nemours et que vous êtes la mère d'un duc de Savoie
qui espère compter en Europe. — Voyons, mesdames, lesquelles de vous se laisseront séduire par les belles promesses de la seigneurie de Venise? qui viendra avec moi?
— Moi, répondit la duchesse régnante, si vous le voulez bien.
— Vous, madame, cela va sans dire, puisque j'y suis ; mais ces dames ?
La duchesse se tourna vers moi.
— Madame de Verrue, m'y voulez-vous accompagner? me dit-elle.
A mon tour, je me tournai vers ma belle-mère, ce qui fit rire tout le monde, et je répondis :
— De tout mon cœur, madame ; mais...
— Mais qui peut vous en empêcher, si vous en avez tant d'envie? reprit aigrement la douairière. Mon fils et moi, serions-nous assez peu séants pour ne pas sentir l'honneur que nous fait Son Altesse?
— J'irai donc, madame. Oh! bonheur!
Madame de Venue me lança un regard foudroyant. Cette exclamation de petite fille en vacances révélait trop mon esclavage. Je n'en tins compte, et ma jour-
née se ressentit de ma joie. En rentrant, j'eus à subir un discours tout entier.
— Vous irez seule, madame; mon fils reste ici. Son Altesse ne l'a point convié à la suivre. Il vous faudra tâcher de surveiller votre conduite, et d'être ce qu'il convient à une personne de votre qualité.
Je ne répondis que par une révérence. C'était ma façon de m'en tirer toutes les fois que je ne voulais pas faire mieux. Quant à M. de Verrue, il ne répondait jamais.
Trois jours après cette conversation, nous étions en route pour Venise. Les préparatifs de M. de Savoie n'étaient jamais plus longs.
Madame la duchesse conduisit cinq ou six jeunes dames; néanmoins, cela ne menait pas grand train, et l'on n'eût jamais reconnu, dans cepauvre équipage, un souverain allant visiter une république. Le dernier des patriciens de Venise était plus somptueux en sa suite.
La route s'égaya fort ; pour moi, je fus triste. L'absence de ma belle-mère ne me compensait point celle de mon mari. Après quelques lieues cependant, le chagrin se dissipa.
Nous entrâmes à Venise par une belle matinée de février, et nous allâmes descendre chez l'ambassadeur de Son Altesse, qui nous reçut magnifiquement.
Dés le même soir, on parla d'aller en masques à la place Saint-Mare.
— Mesdames, nous dit le prince, nous sommes ici pour nous amuser, et nous nous amuserons beaucoup. Quant à moi, je compte attaquer tout le monde, et je vous engage à en faire autant. — Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers l'ambassadeur de France, qui s'était empressé d'accourir pour saluer la princesse, vous donnerez la main à madame la duchesse de Savoie. Je veux que chacun sache combien je suis honoré de l'alliance de Sa Majesté Louis XIV, et combien je tiens à en perpétuer les conséquences.
M. d'Avaux ne fut pas dupe de ces compliments : lin diplomate lui-même, il découvrit facilement les desseins cachés du roi; ou, du moins, il les soupçonna, et dès lors la lutte s'établit entre eux.
,\ous allâmes en gondole à la place Saint-Marc, où cette foule noire et de toutes les couleurs nous étourdit bien vite, nous qui n'en avions pas l'habitude.
On était venu complimenter Son Altesse de la part du doge et de la sérénissime république; de sorte que, son arrivée étant connue, la police de l'inquisition nous entourait déjà.
Victor- Amédée resta longtemps près de la duchesse et de l'ambassadeur; puis il commenta à lutiner quelques masques sans conséquence. Ils lui répondirent fort honnêtement, comme si on le connaissait. 11 s'en impatienta, et il s'impatienta aussi de trouver sans cesse les yeux du comte d'Avaux fixés sur lui. Tout en folâtrant, il me prit par le bras et m'emmena plus loin.
— Madame, me dit-il, vous qui êtes Française, ne sauriez vous occuper les regards de M. d'Avaux ailleurs que de mon côté? Je ne suis point venu à Venise pour ne parler à aucune dame, et, sans manquer à la duchesse, je serais pourtant charmé de savoir si les patriciennes ont tout l'esprit qu'on leur prête.
— Qui vous en empêche , monseigneur ? Le comte d'Avaux ne dirige pas votre conscience apparemment.
— Non ; mais, en France, aujourd'bui. on est pointilleux à cet égard, et, s'il prenait une plaisanterie po
des infidélités, l'illustre oncle de madame ma femme m'en pourrait réprimander. Tout cela, entre nous, madame de Verrue, et comme un service d'ami.
Les yeux du comte d'Avaux m'interrogeaient, ou plutôt cherchaient à lire dans ma pensée. Je crus être impénétrable, et je me sentais fière de la confiance du prince.
Nous restâmes ainsi toute la nuit; Victor- Amédée de plus en plus entreprenant, s'en prenant même aux colombines et aux arlequins qu'il rencontrait en route, et s'émancipant avec eux.
Vers le matin, un messager du doge vint annoncer que le médianoche de Son Altesse était prêt au palais ducal, la République ayant coutume de défrayer ses hôtes couronnés.
— Mais je n'ai point encore vu le doge, dit le prince à M. d'Avaux.
— Votre Altesse ne le verra pas non plus, monseigneur. Vous serez servi dans une chambre où vous trouverez peut-être quelque provéditeur ou bien messin Grande, accompagné de quelques patriciens ; on tout recevra avec une magnificence royale, on veillera
à ce que vous ayez en abondance les recherches et les primeurs de tous les pays, que l'on ne peut trouver qu'à Venise; mais on ne vous importunera point. Tout se l'ait ici en silence et avec mystère : vous serez seul en apparence, et pourtant vingt regards épieront, vingt oreilles écouteront jusqu'à la moindre de vos paroles. Quant au doge, vous vous verrez en cérémonie, avec une étiquette et des difficultés plus nombreuses que si vous étiez chez le roi mon maître. Vous êtes ici inconnu, comme voyageur. Ainsi l'on vous recevra ce qu'ils appellent simplement. Mais quelle pompe, si vous étiez entré à Venise votre couronne en tête et vos gardes autour de vous!
— Ces nobles marchands sont donc bien riches?
— Plus nobles que les princes, plus marchands que les juifs, plus riches que les trésors de l'Inde ! Il faut vivre à Venise pour la bien connaître.
— Je n'en ai malheureusement pas le temps, répliqua le prince avec regret.
M. d'Avaux le regarda de façon à lui faire comprendre qu'il ne croyait guère à ce regret-là. .Nous entrions alors dans ce magnifique et curieux
palais des doges; nous montions l'escalier des Géants, nous passions à côté des bouches de lion où l'on jette les dénonciations au conseil des Dix, ces terribles dénonciations dout la pensée seule fait trembler. Je ne puis me détendre encore d'un sentiment de terreur en songeant à cette ville terrible, où tout se sait, où l'on n'ose pas même penser, enfermé dans sa chambre. Je ne me souviens qu'en frissonnant de ces noires gondoles, hermétiquement fermées, contenant on ne sait qui, allant on ne sait où. J'entends ces cris plaintifs des bateliers à chaque canal lorsqu'ils se rencontrent, et ces sbires qui viennent vous arrêter tout à coup au bal, au milieu d'une fête, clé la part de Son Altesse le doge et de la sérénissime république ; et ces cachots que l'on Ignore toujours, et où l'on ne pénètre que pour n'en plus sortir. Cela est mortel. Malgré tous les charmes de ce pays, je ne le voudrais point habiter. Je n'ai pas à rendre compte de notre voyage à Venise, ni de la réception que le doge et la dogaresse firent à Leurs Altesses royales. Cela serait trop long et sortirait de mon cadre. Deux choses seulement sont dignes de
remarque, et je les dirai.
La première est toute politique et je la puis dévoiler aujourd'hui; les suites ne sont plus à craindre. M de Savoie y avait rendez-vous avec plusieurs membres de la ligue d'Augsbourg , qu'il parvint à joindre , malgré le double espionnage du doge et de l'ambassadeur. Le masque et le carnaval le servirent merveilleusement bien en ceci.
Je n'ai su que longtemps après le rôle involontaire que madame la duchesse et moi avions joué dans cette comédie. Un soir, nous avons occupé M. d'Avaux pendant que le duc, masqué, nous suivait sous les habits I d'un laquais à sa livrée, accompagné de deux députés ; déguisés de la même manière ; nous allâmes escortées ainsi plus de deux heures autour de tous les théâtres et de tous les fantoccini de la place Saint-Marc. Pendant ce temps, le prince de la Cisterne, enveloppé du bahuta de Son Altesse et absolument de la même taille que lui, paradait sous nos yeux avec les manques. Il| ne nous parlait point et feignait de ne pas être M notre compagnie, — afin de se mieux divertir, nou* avait-il annoncé en partant.
Nous y fûmes trompées, l'ambassadeur aussi. Gepen-
dant, il apprit plus tard la vérité, et l'on en verra les suites.
L'autre fait est plus étrange et plus inconnu. Je le rapporte d'abord pour ces raisons, et puis parce qu'il fera paraître le caractère de M. de Savoie sous un jour nouveau, que peu de gens ont découvert.
Ce grand esprit, ce profond politique, ce brave guerrier était crédule comme un enfant et sujet aux superstitions les plus ridicules. Il ne faisait rien le vendredi qu'il n'y fût contraint; il ne sortait jamais du pied gauche , il pâlissait devant un grain de sel répandu sur la table, et croyait aux sortilèges et aux sorciers. Dans beaucoup d'occasions de sa vie, il se laissait guider par eux.
C'est même une histoire de ce genre que je veux vous raconter. Elle est restée dans mon souvenir en dépit de moi, et je ne puis m'empêcher d'y songer encore. C'est, en effet, un singulier rapprochement.
l'ai déjà dit que le prince me marquait quelque attention; pendant le voyage, il semblait occupé d'autres idées, et, les deux premières semaines, rien n'y parut.
Un soir, nous nous étions promenés dans la gondole
découverte avec la dogaresse. Nous allions nous mettre à table lorsque le duc, que nous n'avions pas vu depuis le matin, arriva.
Il semblait préoccupé ; ses sourcils se fronçaient involontairement; il ne parla guère, et, quand le souper fut fini, il rentra chez lui sans rien dire, ce qui ne lui arrivait jamais.
— Qu'a donc monseigneur? dit assez sottement la sotte dame d'honneur de Son Altesse.
— Il se sera laissé prendre par une belle inhumaine qui se sera moquée de lui et qui l'aura abandonné au moment décisif, répondit la princesse en riant.
Elle n'était point jalouse.
— Il aura été au Ghetto ou au quai des Esclavons, reprit un jeune Gontarini, le plus étourdi de tous les étourdis de Venise.
— Et quoi faire, monsieur? demanda M. d'Avaux, plongeant son regard dans cette tête de linotte.
— Ma foi, monsieur l'ambassadeur, c'est ce que le conseil des Dix et vous savez mieux que moi, car vous l'y faites suivre tous les jours.
Il y avait là de quoi déconcerter tout le monde.
Ce fut ce qui arriva.
Excepté M. d'Avaux, chacun resta béant. Celui-ci avait trop d'habitude et de présence d'esprit pour se troubler.
— En vérité, monsieur, répliqua-t-ilen riant de l'air le plus naturel, j'ignore si le conseil des Dix vous a chargé de pareille mission ; pour moi, je n'oserais. Vous avez trop besoin d'être espionné vous-même, à ce qu'il paraît, puisque le mot d'espionner est mis à la mode de ce pays.
— Quoi ! on n'épie pas M. de Savoie au Ghetto et au quai des Esclavons? Ah! cela est un peu fort, monsieur l'ambassadeur. Mon père le disait hier en confidence à messire Grande, qui lui a fait signe de ne pas continuer, s'apercevant que j'étais là.
— Eh bien, monsieur, si je devais gager, je gagerais que cela n'est point, du moment que le seigneur votre père l'a dit à messire Grande sans s'apercevoir que vous étiez là, comme si on ne s'apercevait pas de tout à Venise!
La chose en resta sur ce point, ce qui n'empêcha pas chacun d'y penser. On se sépara peu à peu.
Comme je rentrais dans mon appartement, j'y trouvai Marion attendant d'un air de mystère. Elle mit un doigt sur ses lèvres et me pria de la suivre jusqu'à une petite chambre qu'elle habitait dans les entresols. Quand nous fûmes au seuil, elle me dit tout bas :
— Madame, Son Altesse monseigneur le duc vous attend depuis longtemps ici.
— Moi?
— Oui, madame, et il m'a ordonné de rester à la porte pour vous garder quand je vous aurais introduite. Entrez vite, je vous en prie, il est tard.
J'entrai, étonnée et interdite.
Le duc se leva à mon approche. IL était assis près d'une table, le coude appuyé et la tête dans sa main.
— Madame, me dit-il . ne trouvez point étrange ce que je vais vous demander. Je ne doute point de vo're attachement pour ma maison, et j'en attends de vous une preuve. Voulez-vous me suivre demain, bien masquée et bien dissimulée, et vous laisser conduire où je désire vous mener?
— Monseigneur, je ne sais si je comprends bien, mais il me semble.. „
— Ne craignez rien, madame, vous êtes en sûreté sous ma garde, et je vous donne ma foi de prince qu'il ne vous sera rien dit ni rien fait dont vous puissiez être blessée.
— En vérité, monseigneur...
— Consentez, madame, consentez : il s'agit des intérêts les plus graves, il s'agit de l'État, il s'agit de mon bonheur. Nulle personne au monde ne le saura, croyez-le.
Je me fis prier longtemps ; mais il insista, il me pressa de façon à m'obliger de promettre.
il fut convenu que, le lendemain, je me dirais malade, que je resterais chez moi, et qu'à la nuit close, je me tiendrais toute prête et masquée à ia porte de terre du palais, où il m'attendrait. Le reste le regardait.
Vous jugez que, toute la nuit, toute la journée, je fus inquiète. J'étais surtout curieuse, je l'étais beaucoup. Je n'éprouvais pour le duc aucun penchant ; mais il m'avait assez révélé le sien, et je le craignais. Nous ne nous parlâmes que selon l'accoutumée, et j'aurais oublié ma maladie préparatoire si un de ses regard* ne m'eût avertie. Nous étions restés fort longtemps
dès l'aube à l'église pour un sermon et un office. Je prétextai une grande fatigue et je me dispensai de la promenade.
Victor-Arnédée fut exact, et moi aussi ; il m'attendait déjà et me présenta la main ; je lui donnai la mienne. Nous nous mîmes en chemin sans prononcer une parole, suivis d'un vieux valet de chambre du prince qui ne le quittait jamais.
Nous traversâmes deux ou trois passages obscurs, puis nous arrivâmes â un petit canal sombre où une irondole se présenta. Nous y montâmes, toujours sans rien dire. Le prince me fit signe de m'asseoir près de lui, et bientôt nous fendîmes les eaux avec la rapidité d'une flèche perçant la nue. J'en perdais presque là respiration.
Le voyage ne dura guère ; la gondole s'arrêta, et le laquais ouvrit le rideau en disant à voix basse :
— Monseigneur, nous sommes arrivés.