II
298 LA DAHE UE VULLi'TE.
propre signature ne servent absolument de rien entre nous, j'envoie mon cousin le duc de Vendôme vous expliquer mes volontés; il vous donnera vingt-quatre heures pour vous décider. »
Les vingt-quatre heures de répit étaient une vraie dérision; le duc répondit sur-le-champ :
« Sire, les menaces ne m'épouvantent point ; je prendrai les mesures qui me conviendront le mieux, relativement à l'indigne procédé dont on a usé envers mes troupes ; je n'ai que faire do mieux m'expliquer et ne veux entendre aucune proposition. »
On lui proposa néanmoins de recevoir garnison française à Turin et dans les places fortes du Piémont ; il ne prit même pas la peine de répondre ; mais, en quelques semaines, il eut organisé une défense magnifique dans tout le pays.
Pour la seconde fois, je fus témoin de l'enthousiasme d'un peuple travaillant pour sa liberté sous les ordres d'un souverain éminemment capable. Ilest incroyable ce qu'ils firent : les forteresses furent réparées; une armée s'improvisa comme par enchantement; tout l'argent de la noblesse et de la bourgeoisie fut apporté entr mains du prince, qui sut en tirer un parti mervei! .
Les soldats que la France avait désarmés et incorporés dans les régiments désertèrent et revinrent trouver leurs drapeaux. Le prince était rayonnant.
— Mes peuples m'aiment, me disait-il; vous le voyez, et je suis sûr d'être approuvé de l'Europe, indignée d'un manque de foi, d'une trahison aussi indigne... Je saurai résister; mais l'empereur me vendra cher son assistance. Ah ! pourquoi n'ai-je pas un État assez grand pour me passer du secours des autres !
Le dessein était pris d'arrêter le prince et de l'envoyer en France; j'en fus avertie par quelques lignes d'un ami que je ne nommerai pas, et qui risquait sa tète pour me rendre service : je ne l'ai jamais oublié. Le duc devait aller visiter les lignes des frontières pour les rendre inattaquables, ou du moins susceptibles de résistance : c'était pendant le voyage qu'il devait être enlevé; le duché était envahi, et j'étais probablement réclamée par les Verrue. Mes parents en France ne m'auraient pas soutenue contre eux, ils me l'ont bien prouvé : j'étais donc tout à leur merci, mon ami le savait ; voilà pourquoi il me prévint avec tant d'empressement, car, pour Yictor-Amédée, il n'y tenait guère.
Cet avis m'arriva singulièrement. Le prince aimait les devins, je l'ai dit ; il en avait plusieurs à Turin qu'il allait souvent consulter, et auxquels il accordait sa confiance. J'y allais aussi, moitié par conviction, moitié pour me distraire, car ils m'avaient trompée quelquefois ; ils m'avaient aussi annoncé des choses très-vraies et très-étranges. Quelques jours après tous ces événements, Marion vint annoncer qu'il y avait là un homme se disant Vénitien, qui me demandait et qui assurait que je le verrais avec plaisir.
— Dites à madame la comtesse, ajouta-t-il, que c'est celui qu'elle a été consulter.
— Ah! oui, m'écriai-je; qu'il entre, il arrive à propos. C'était, en effet, notre sorcier de Venise : on juge
comme je le reçus, car la bague m'avait certainement sauvé la vie ; il m'écouta tranquillement, avec ce visage impassible qui faisait une de ses grandes puissances.
— Je suis venu exprès, madame, pour vous rendre un grand service, et j'espère que j'arrive à temps.
— Qu'est-ce donc?
— Que Son Altesse ne sorte pas de la ville : elle court un grand danger! Une embuscade lui est dressée;
on doit l'enlever et la conduire en France; tout est disposé pour cette expédition.
— En êtes-vous bien sûr? ceci est-il une certitude ou une prophétie?
— Si j'étais un imposteur, je m'en donnerais le mérite auprès de vous, madame; mais je vous dirai la vérité : c'est un avis que je suis chargé de vous transmettre. Voici quelques lignes d'un ami, pour vous donner confiance.
Je lus toute troublée.
— Vous voyez qu'on peut ajouter foi à mes paroles et que je ne vous trompe pas. Maintenant, si vous voulez savoir ce que dit la destinée, de grands malheurs menacent M. le duc de Savoie, bien que cette embuscade ne doive pas réussir; mais le plus grand de tous sera celui qu'il aura de vous perdre.
— Je mourrai?
— Non pas : vous quitterez ce 'pays-ci.
— Volontairement ?
— Volontairement.
— Et sera-ce bientôt?
— Voua ne tarderez guère ; je puis, si vous le voulez, vous en préciser demain l'époque.
302 LA DAME DE VOLUl'ï^
— Et pourquoi m'en irai-je?
— Je ne veux pas vous le dire.
— Je voudrais pourtant bien le savoir.
— Écoutez, madame : vous êtes une personne de parole ; si vous voulez me donner la vôtre de m'obéir en tout, votre curiosité sera satisfaite, mais pas à présent.
— Gomment cela?
— Je regarde comme nuisible à votre bonheur que vous sachiez dès aujourd'hui le sort qui vous attend; seulement, si vous voulez me promettre de ne pas l'ouvrir avant le jour où vous quitterez l'Italie, je vous donnerai un sachet cacheté contenant votre horos cope. Vous verrez alors si je vous trompe.
— Eh bien, j'y consens ; donnez.
— Je vous apporterai demain ce sachet.
Je m'empressai de congédier cet homme pour chercher le prince et lui faire part de l'avis que j'avais reçu ; il ne s'en troubla point.
— On ne me prend pas comme cela, me dit-il; je saurai m'en garantir. Ah! si Louis XIV venait en Italie, ou si Philippe V n'était pas hors de mes États, je vous jure que... Enfin, nous allons leur en donner pour leurs frais.
LA DAME DE VOLUPTE. ,V.i
— Vous ne ferez pas le voyage que vous projetiez.
— Je le ferai, mais précédé d'un manifeste, pour apprendre à mes peuples ce projet du roi de France, et ies prier de me garder eux-mêmes ; vous verrez qu<' je serai bien tranquille et que la mine éventée n'éclatera pas. Merci, comtesse, votre ami a choisi un messager tout particulier ; que faisait-il donc, notre devin, à courir les armées ?
— Il venait ici à Turin pour vous. Ne l'avez-vous pas mandé?
— Pas précisément, me répondit le duc avec embarras.
Il y avait des instants où ii rougissait d'avouer sa crédulité; j'ai remarqué que c'était surtout dans les moments difficiles.
— Je lui ai seulement fait écrire que je serais bien aise de le voir, ajouta-t-il.
— Il vous a compris, et il est venu.
Le lendemain, le sorcier m'apporta une manière d'amulette fort proprement arrangée à l'orientale, et il me pria de me la pendre au cou jusqu'au jour promis.
— J'ai quelque chose à y ajouter, dit-il; quelque
'danger que vous couriez, ne vous effrayez pas : ni maladie ni accident ne peuvent vous faire mourir ; vous êtes destinée à faire d'abord une grande œuvre, et loin d'ici.
— Laquelle?
— Vous sauverez la vie à un grand personnage; vous conserverez le dernier bouton de l'arbre le plus illustre et le plus précieux de l'Europe, et vous finirez paisiblement et heureusement vos jours ; ceci, je vous le promets.
Il a tenu parole. Quant au sachet, je l'ouvris quand j'en eus le droit : j'y trouvai strictement ce qui m'était arrivé depuis. Je n'ai jamais vu devin aussi habile que celui-là, bien que j'en aie consulté beaucoup, car Victor-Amédée m'avait passé sa maladie.
Le moment des épreuves était venu pour Victor- Amédée; il faut lui rendre la justice de dire qu'il se montra supérieur en toutes choses et qu'il fut plus grand que sa fortune.
Il signa le traité de Vienne, par lequel l'empereur s'engageait à le secourir; mais le maréchal de la Fcuillade n'envahit pas moins la Savoie, que M. de Vendôme gardait du côté opposé.
Chaque jour apportait la nouvelle d'une perte ou d'une défaite ; tous les courriers qui arrivaient auraient dû mettre un crêpe, car ils menaient un deuil. Le prince était partout; il ne couchait pas trois jours de suite dans le même lieu, et, ce qui est plus fort , il m'obligeait à le suivre. Il lui était survenu une jalousie effrénée, sans que j'y eusse donné lieu que par un peu de refroidissement dont je n'étais pas la maîtresse.
On le sait, je n'avais jamais aimé ce prince avec une grande passion : c'étaient l'amitié et la reconnaissance qui m'attachaient à lui. 11 n'était pas, d'ailleurs, bien aimable en ces temps-là. Cette jalousie m'était odieuse, et je n'aspirais qu'à m'y soustraire.
Dès cette époque, je formai le projet que j'ai exécuté depuis : deux circonstances le retardèrent. La première fut une petite vérole des plus malignes, dont je fus saisie, et qui mit tout le monde dans l'inquiétude, excepté moi ; la prédiction de notre sorcier me donnait la certitude de n'en pas mourir. Heureusement
aussi, elle me prit à Turin, et pendant un repos du due; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé. Au risque de passer pour ingrate, je lui rendrai la justice qu'il mérite : aussitôt que je fus attaquée, il s'enferma moi, ne me quitta pas. et me soigna lui-même avec un zèle et une tendresse que je n'oublierai jamais. En vain les médecins lui représentèrent le danger qu'il courait; en vain sa mère le vint-elle conjurer, pr. à genoux, de songer a lui et a ses peuples: en v priai-je moi-même de m'abandonner à mon sort . voici ce qu'il répondit :
— J'ai fait quitter à la comtesse de Vernie mari, sa famille et sa maison; eût-elle envers moi tous les torts possibles, je ne l'oublierai jamais. Or, elle n'çn a aucun, Dieu merci! Je dois donc rem; I pour elle tout ce que je lui ai pris; je ne la quitterai pas.
11 tint parole, et, tant que le danger dura, il ne sortit pas de ma chambre, où il travaillait avec ses ministres; ce qui ne leur plaisait guère, je l'ai su depuis d'eux-mêmes.
Quand je fus en convalescence, il retourna chez lui pour la nuit seulement; encore fallut-il de grandes
LA liAfllt; DE VOLUi'Ti:. 307
prières. Mon occupation constante était de demander un miroir, pour savoir si j'étais bien défigurée, et l'on me le refusait impitoyablement.
Enfin, quand j'eus repris mes forces et que je commençai à me lever, il n'y avait plus moyen de se taire. Tous les miroirs de ma chambre étaient couverts; j'ordonnai à Marion d'ôter ces voiles.
— Madame, me répondit-elle, monseigneur va venir; il veut vous parler lui-même à ce sujet, et il nous a défendu de vous obéir dans le cas où vous demanderiez un miroir.
— Allons, pensai-je, je suis hideuse, et l'on veut me l'annoncer doucement.
Si j'avais pu aller moi-même déchirer ces malheureuses enveloppes, je ne m'en serais pas fait faute; mais j'étais trop faible.
Le duc arriva enfin, et m'embrassa avec la dernière1 tendresse.
— Vous m'êtes rendue, ma chère comtesse; que le Dieu miséricordieux en soit béni!
— Je vous remercie, monsieur, de votre attachement ; je le sens comme je le dois, n'en doutez pas; mais dites-moi...
— Si vous êtes encore belle, n'est-ce pas? Vous serez toujours la plus belle du monde à mes yeux.
— Mais, aux yeux des autres, monsieur, comment suis-je?
— Que vous importe?
— Dame, on ne veut pas faire horreur, monsieur; et puis, pour soi-même...
— Rassurez-vous, répliqua-t-il plus froidement, il vous reste encore assez de charmes pour contenter les plus délicats. Soyez satisfaite, vous allez vous voir et vous juger.
11 alla vers un grand miroir de Venise, dont il m'avait fait présent, et que j'ai là, en face de moi, au moment où j'écris; puis, étant la gaze qu'on y avait mise, il me dit :
— Regardez-vous !
Mon premier mouvement fut de fermer les yeux et d'éloigner cet instant que j'avais tant désiré.
— Du courage, reprit le duc, du courage! Gela n'est point effrayant.
Je regardai enfin, et je vis une espèce de squelette tout couturé, avec les yeux rouges, sans sourcils, et de la couleur d'une écrevisse cuite.
Je jetai un cri d'horreur et je m'évanouis.
Victor- Amédée ni mes femmes ne me comprenaient : ils m'avaient vue si laide, qu'ils me trouvaient superbe en comparaison, et ne se souvenaient plus que je n'avais pas envisagé mes traits depuis leur changement. Il me fallut bien longtemps pour m'y accoutumer.
Le prince, cependant, ne se faisait faute de me dire à chaque minute :
— Ma chère âme, je vous aime mieux ainsi ; je serai plus sûr que vous êtes à moi tout seul et qu'une pensée autre que la mienne ne vous polluera même point.
J'étais assez peu flattée du compliment. Il faut aimer un homme plus que je n'aimais M. de Savoie, pour renoncer à l'admiration de tous.
Il commence à être parlé, en France, d'un parti de philosophes qui veulent connaître toutes les impressions, tous les sentiments, et les expliquer. Qu'ils me disent donc pourquoi, à dater de cette époque, moi qui aurais dû aimer le prince de tout ce que je lui devais, je le pris, au contraire, en aversion, de telle manière que je ne pouvais me souffrir près de lui. Il est vrai qu'il me fit payer cher les soins qu'il m'avait donnes
Par une des particularités singulières de cet esprit,
qui en avait tant, il s'était flatté que je demeurerais toute ma vie dans le même état et que je ne reprendrais jamais le même visage qu'autrefois; mais, à mesure que ma convalescence avançait, je redevenais sinon ce que j'avais été, au moins un portrait de moimême, toujours ressemblant, quoique un peu effacé. Victor-Amôdée en fut excessivement fâché, et prit une jalousie de plus en plus enragée., qui alla jusqu'aux mauvais traitements, et qui me fit trouver ma chaîne M3ii lourde.
l'ai dit que j'avais eu deux raisons de rester près de iui, en ce temps-là; je n'ai encore donné que la première : la seconde et la plus vraie était le malheur qui l'accablait. Je ne voulais pas l'abandonner dans sa mauvaise fortune : c'eût été pour moi un remords ; et puis je ne savais, en vérité, quel moyen prendre pour me soustraire à sa tyrannie. Je n'en voyais au^u:;; il 114! surveillait trop.
l'étais strictement enfermée, ne recevant absolument
personne, n'allant pas à la cour, ne sortant guère que
pour quelque promenade en carrosse ou une coar-c ù
la villa.
11 m'emmenait dans tous ses voyages, uqq faisait
la D\;:i': de yoi.i;;> ti-;. an
quelquefois passer deux ou trois jours seule, dans un. mauvais village où je me mourais d'ennui; si bien que la duchesse régnante disait à un intermédiaire :
— Si j'en avais jamais voulu à la pauvre comtesse, je lui pardonnerais à présent; personne ne peut lui • ivior la vie quelle mène : elle me rend un grand service en me l'épargnant.
Sous les autres rapports, je n'avais pas à me plaindre. Le duc, économe pour tout le monde, était prodigue pour moi; il me comblait de présents. Je le priai même de s'arrêter; en l'état où était sa fortune, il y pouvait trouver de la gêne. 11 me répondit que je le priverais de son seul bonheur. En vérité, maintenant que j'y pense de loin, je fus une ingrate: il m'aimait fort à sa manière, laquelle n'était éloignée de la !!,, -nne que parce que je ne l'aimais pas autant.
Je reçus, en ce temps-là, une lettre qui me donna de fortes tentations d'en finir, en m'oiïrant les moyens que je cherchais en vain de tous les côtés.
Je ne voyais absolument àme vivante que les ministres, qui travaillaient chez moi avec leur maître, et le bon M. Petit, accompagné parfois du petit Michon,
3f2 LA DAME DE VOLUPTE.
plus petit Michon que jamais, bien qu'il fût sur le point d'avoir un bénéfice.
Je vis arriver, un jour, le bon curé, avec un air de mystère qui pinçait sa figure ouverte et me donna envie de rire.
— Qu'apportez-vous, mon cber curé? luidemandaije. Vous semblez tenir en réserve la boîte de Pandore.
— Madame, je ne sais ce que j'apporte, ni jusqu'à quel point l'espérance restera au fond; mais voici une lettre qu'un commandeur de, Malte étranger m'a prié de vous remettre. Gomme j'ai fait quelques difficultés, ne sachant trop ce qu'était ce message, il m'a dit qu'elle venait de monsieur votre frère. J'espère bien qu'il ne m'a pas trompé.
— Donnez, répondis-je, et, quelle qu'elle soit, je vous promets que vous la lirez.
J'ouvris la lettre : elle était, en effet, du chevalier de Luynes, lequel se couvrait de gloire dans la marine du roi, et croisait, dans la Méditerranée, contre les flottes anglaises.
11 avait un peu de loisir en ce moment, et me demandait s'il me serait agréable qu'il vînt le passer près de moi. Il ne se fiait pas à la poste, avec raison,
et avait prié un de ses amis, qui venait à Turin, de se charger de sa lettre. Ou disait, dans le public, que j'étais fort malheureuse; il désirait savoir à quoi s'en tenir, m'offrant son secours pour me tirer de peine, si, en effet, j'étais dans la peine. Il ne doutait pas que son ami, homme fort intelligent, ne parvînt à me faire passer son message, quelque bien gardée que je fusse, et me priait de lui répondre par la même voie.
M. Petit me tourmentait depuis longtemps pour mettre un terme à un commerce que, religieusement, il ne pouvait approuver, et qui, maintenant, faisait le malheur de ma vie.
A la lecture de cette lettre, il chanta le Nunc dimiltis, et s'écria que Dieu inspirait le chevalier, qu'il fallait accepter sa proposition et sortir de ce péché où je croupissais depuis tant d'années.
Je répondis que je ne demandais pas mieux, mais que, d'abord, je ne pouvais abandonner le duc dans le chagrin où il était, et qu'ensuite, je ne savais comment faire, car, certainement, il ne me laisserait pas partir.
— Faites venir monsieur votre frère, madame; avec lui tout est facile. Quant aux malheurs de Son Altesse, nous sommes généralement d'accord pour croire que
H. is
vous en êtes la seule cause. Le double adultère dans lequel il vie éloigne la protection de Dieu de son État et le laisse exposé à toutes ses vengeances. Ainsi, ne vous faites aucun scrupule d'y mettre un terme.
— Mais, monsieur, si cela est, en effet, pourquoi le roi Louis XIV a-t-il été heureux tant qu'il a vécu dans ces adultères dont vous parlez, et pourquoi toutes les infortunes fondent-elles sur lui depuis qu'il <\-i rentré dans Tordre en épousant madame de Maintenon? Gela ne me rassure point.
Les gens d'Église ne sont jamais embarrassé.? de rien, ils ont réponse à tout.
— 11 expie, madame, il expie, et, malheureusement, son royaume expie avec lui. Quant à vous, croyezmoi, vous n'avez qu'à accepter la proposition de M. fe chevalier, et nous trouverons bien moyen d'arranger le reste. D'ailleurs... puis-je tout vous dire?
— Parlez-moi franchement, je le veux.
— Eh bien, j'en aurai le courage, car le momeni est décisif; vous entendrez la vérité, et vous prendrez ensuite, je n'en doute pas, le parti n0<. :^a;re... On ne vous aime pas ici.
— Ah! repris-je blessée; et pourquoi?
— D'abord, parce que vous êtes Française, et que Les français sont haïs. A chaque échec, on vous accuse de trahison; puis on prétend que vous soufflez au prince certaines mesures qui n'ont pas l'approbation des grands; pour le menu peuple, il vous regarde comme une sorcière, et jure que le duc est sous le poids d'un charme que vous lui avez jeté : il vous attribue les défaites et les pertes successives du pays. Dans certaines églises de campagne, on fait des prières pour que vous soyez éloignée, et, s'il faut tout vous avouer enfin, il n'est pas jusqu'à madame Royale qui, en pleurant, ne m'ait supplié, l'autre jour, de vous engager à partir.
— Madame Royale aussi!
— Non pas de son chef, mais pour obéir à l'opinion. Elle vous aime; cependant, elle est influencée par madame la comtesse douairière de Verrue; et puis...
— Et puis elle croit que je lui ôte la part de- dominaliou qu'elle avait sur l'esprit de son fils, qu'elle ne connaît point, et que personne ne domine. C'est là la vraie raison. Je réfléchirai, mon cher abbé ; revenez demain, vous aurez ma réponse.
Je réfléchis, en effet.
J'eus une nuit affreuse. Tous mes désirs me portaient vers la France. M. de Verrue y était; ma famille pourrait peut-être amener un rapprochement; le duc de Ghevreuse, mon frère, était en fort bonne posture, et avait toutes les facilités de conclure cette affaire, s'il le voulait. Mon cœur battait de joie, à l'idée de revoir mon mari, le seul homme que j'aimasse, le seul que j'aie aimé dans ma vie ; ce que personne ne croira, et ce qui n'en est pas moins vrai. Mais quitter le duc, mon bienfaiteur; quitter mes enfants avec la certitude de ne plus les revoir, c'était affreux. Je fus donc dans une perplexité terrible; enfin, je me décidai, dans tous les cas, à faire venir le chevalier, pour en causer avec lui.
Je prévins le prince que M. Petit avait appris, d'un voyageur, sa présence à Gènes, et que je le mandais. Victor-Amédée fit quelques difficultés, que je levai avec des prévenances, et il permit qu'il vînt, non à Turin, mais à ma maison de campagne; ce qui me convenait bien mieux, du reste.
— Vous aimez fort votre frère, madame, me disait-il.
— Je ne sais si je l'aime, car je ne le connais point,
ou très-peu; il y a si longtemps que nous ne nous voyons plus !
Je savais que cette réponse le satisferait, et qu'il ferait ainsi un bon accueil au chevalier ; sans cela, il ne l'eût pas voulu voir, peut-être; car il était jaloux de toute chose, même de ma tendresse pour mes parents.
J'obtins un peu de liberté, même avant cette arrivée, qui ne tarda guère, pour aller aux Délices avec mes enfants. Le prince les aimait plus que ceux de la duchesse et ne s'en séparait presque jamais. J'ai dit qu'il les avait légitimés, sans nommer la mère, à l'exemple de Louis XIV. On crut que c'était moi qui l'avais demandé, et la rigidité des dévots ne s'en accommodait point; mais il le fit de lui-même et sans que je m'en fusse même occupée. Il les légitima tous les deux. Mon fils a toujours porté le titre de marquis de Suze; et ma fille fut la princesse Marie-Victoire, qui ne changea point son nom en épousant son cousin Victor-Amédée, fils du prince de Garignan le muet.
Je ne parle plus de ce dernier, ni de dom Gabriel,
parce que j'avais cessé de les voir, étant, comme je l'ai
dit, strictement enfermée et séparée de tout le monde.
Mon frère arriva. Il me vit avec grande peine où
j'étais, et traita mes enfants, non pas en neveux, mais en enfants du duc de Savoie; ce qui m'engagea à les renvoyer à Turin.
Lorsque Son Altesse vint le soir, le chevalier lui parla avec le respect dû à une tête couronnée, mais très-froidement et comme un homme très-peu désireux d'en être traité autrement que comme un étranger
— Vous avez été bien hardi de venir ici, monsieur, lui dit Victor-Amédée : les Français y sont peu aimés en ce moment.
— Avec le sauf-conduit de Votre Altesse, je ne risquais rien, monseigneur, répliqua le chevalier.
— Vous êtes un ennemi généreux et osé, monsieur: on aime à en avoir en face de semblables.
— Dans les armées de Sa iMajesté, ils sont tous les, mêmes, monseigneur ; il n'y a pas de choix.
J'étais assez embarrassée, à ce souper, entre eux deux , mon frère y mettait moins de grâce encore que le prince. Celui-ci demanda son carrosse, au lieu de rester, ainsi qu'il en avait l'habitude.
— Madame, je reviendrai dans quelques jours, dit-il en me regardant d'un air piqué ; je vous laisse à vos épanchements de famille.
Mon frère nous avait quittés un instant ; nous élions seuls. J'essayai de l'apaiser de mon mieux ; il me répondit toujours de la même manière :
— Je ne veux point de partage ; vous ne pouvez vous occuper de moi et du chevalier en môme temps. Soyez tout à lui, j'y consens, et je ne vous dérangerai point.
— Au fond, je n'en étais pas fâchée ; je le laissai pâtir en faisant mine d'être piquée, à mon tour.
Dès qu'il entendit le carrosse s'éloigner, mon frètv reparut.
— Ma sœur, dit-il, il faut vous tirer d'ici.
— Je ne demande pas mieux ; seulement, je ne sais pas comment m'y prendre.
— Si vous avez de la résolution, je m'en charge.
— J'aurai tout ce que vous voudrez, mais dépêchez vous!
Nous fûmes, en effet, bien seuls.
J'employai les jours suivants à montrer au chevalier ce charmant pays, qui lui plut fort : nous courions du
matin au soir, très-gais, très-libres. Après les beaux jours passés avec mon mari, ces moments sont restés dans mon souvenir comme les plus agréables que j'aie passés depuis ma première jeunesse.
Nous formâmes tout notre plan ; il était hardi ; mais, par cela même, il offrait plus de chances de réussite. Nous décidâmes que je demanderais au prince la permission de conduire le chevalier jusqu'à la frontière, et qu'au lieu de revenir, je la traverserais avec lui à la barbe des commis et des soldats, qui n'oseraient pas s'y opposer.
Le difficile était d'obtenir l'autorisation : Victor-Amédée, j'osai l'espérer, devant venir bientôt de ce côtélà, croirait que je voulais l'y devancer.
Je trouvai une résistance inattendue lorsque j'allai voir le duc à Turin pour lui présenter ma demande.
— Je ne puis vous accorder cela, me dit-il : ce serait risquer de vous perdre. Les armées ennemies sont trop près, et vous risqueriez d'être prise par elles. Jugez donc quelle joie pour les troupes royales de saisir la maîtresse du duc de Savoie ! Gomme on me ferait payer cher votre rançon!
— Mais, monsieur, je suis prudente ; je ne m'avan-
cerai pas, et l'on ne me prendra point, je vous en réponds.
— Ne m'en parlez plus, cela ne se peut; je n'y consentirai jamais.
Quoi que je lisse, je n'en pus tirer autre chose : je revins fort contrariée, fort en peine de savoir comment nous sortirions de cet embarras. Le chevalier ne s'en déconcerta point.
— Tranquillisez-vous, ma sœur, me dit- il ; le duc nous ouvre lui-même la voie : il va entreprendre une de ses tournées; faites-vous malade pour ne pas le suivre; dites que tous Tirez rejoindre; mettez-vous en route, et on vous enlèvera, c'est moi qui vous en réponds.
C'était, en effet, le meilleur moyen, et nous l'employâmes tout de suite en commençant à jouer notre pièce. Le chevalier prit congé de lui et partit ostensiblement.
Le prince revint le soir même : il fut encore un peu froid, un peu gêné ; mais le nuage se dissipa, et je le retrouvai comme de coutume. Il m'annonça son intention de se mettre bientôt en route et sa joie de m'enmener avec lui. Je n'eus garde de le contredire, et,
d'ailleurs, je fus saisie d'un chagrin involontaire; carj7 malgré tout, je l'aimais, et l'idée de le quitter pour jamais, en le laissant triste et malheureux, me faisait mal. Je fus aussi tendre que d'ordinaire, ce qui le charma.
Après son départ, je songeai à ma fuite, à ce que je devais emporter, au sort que j'aurais en France. Mon frère ne m'avait pas caché que mes parents me verraient de mauvais œil, que je n'avais guère à compter sur eux, que le duc et la duchesse de Chevreuse étaient sévères et peu obligeants. Lorsque je parlai du raccommodement avec mon mari, il hocha la tête, en disant qu'il n'y fallait penser que de loin.
— Sa mère l'effraye même à trois cents lieues, me dit-il, et les dispositions qu'on a pour vous à Paris ne sont pas propres à le ramener; mais venez toujours, emportez ce qui vous appartient, et j'espère vous remettre, un peu plus tard dans une situation heureuse.
J'étais reine à Turin ; j'allais être à Paris simple particulière, dans un couvent sans doute, ce qui ne changerait guère ma vie. J'allais quitter mes enfants, tous
mes enfants, madame de Verrue retenant ses petits-fils, et le duc n'étant nullement disposé à me donner le marquis de Suze et Marie-Victoire. C'était triste! et puis j'aimais l'Italie, j'aimais ce pays où j'avais passé de si bons moments, où j'avais vu s'écouler ma jeunesse. Ne plus le revoir me semblait cruel ; je fus sur le point de rester, et, ce que je puis assurer, c'est que, sans l'espoir de retrouver M< de Verrue, je ne serais pas partie.
Après une nuit d'insomnie, mon parti fut pris ; j'étais décidée. Je fis emballer secrètement mes joyaux et mes pierreries par Babette et Marion, qui me devaient suivre. Je pris mes habits, mes bardes de prix, tout l'argent que je pus réunir et me tins prèle.
Une circonstance vint me donner du courage.
La duchesse me fit dire par notre confidente que le marquis de Saint-Sébastien était mort et que sa veuve était arrivée à Turin. Elle avait écrit au prince, qui l'avait fait appeler, et Jui accorda une audience fort longue. Le soir, il demanda à madame Royale si elle ne serait pas contente de revoir une personne qu'elle avait honorée de ses bontés et qui le méritait bien. Il «'jouta qu'elle avait été pendant de longues années
32i LA DAME DE VOLUPTE.
très-malheureuse, et que désormais elle se fixerait à la cour, pour y vivre en repos et jouir de la belle fortune qu'elle avait gagnée par ses larmes.
— Je la voudrais placer comme autrefois près de* Votre Altesse, madame; y consentiriez- vous? dcmanda-t-il.
La princesse espéra que ce serait pour moi une rivale dangereuse, et pour elle une créature dévouée ; elle la prit, en se faisant un mérite de sa complaisance. la marquise de Saint-Sébastien était toujours fort belle ; elle était encore jeune, et elle avait ce même caractère de finesse et de dissimulation qui l'a conduite où nous la voyons.
Madame Royale l'accueillit à merveille, la présenta elle-même à la duchesse, pour laquelle elle eut des respects infinis, et qui la trouva fort aimable. La fine mouche évita le prince, qui se souvenait trop dupasse pour ses projets. Elle ne pouvait ni le rebuter, ni l'accueillir; il était bien plus commode de le tenir à distance à force de respect. Victor-Amédée m'aimait encore avec assez de passion pour ne point forcer cette barrière, bien qu'il y songeât peut-être.
La duchesse, qui ne se souciait pas de changer le
connu contre l'incertain, me fit prévenir afin que je pusse veiller à mes intérêts et à ma place. Ce fut pour moi un véritable soulagement. Le prince aurait donc une amie, il aurait même une maîtresse , car ils ne s'arrêteraient pas en si beau chemin : ce sentiment, coupé dès sa racine, devait vivre encore au fond de leurs cœurs. La Saint-Sébastien était ambitieuse, et ma charge à prendre était tentante ; elle la prendrait.
Je fis semblant de ne me douter de rien d'abord ; puis l'idée me vint qu'une petite jalousie ne ferait pas mal, et que je pourrais ainsi donner à mon amant l'idée de me tromper, s'il ne l'avait pas. La jalousie sert à cela, en général.
En conséquence, la première fois que je le vis, je pris un air pincé qui l'intrigua ; je refusai de répondre à ses questions ; enfin, je me laissai emporter jusqu'à lui dire que, lorsqu'on était soi-même si soupçonneux, il fallait épargner aux autres le chagrin de craindre.
— Quoi ? que craignez-vous ? qu'est-ce que cette folie ?
— Vous le savez bien, monsieur ; à quoi bon vous faire répéter ce que vous n'ignorez pas ?
— Je veux être pendu si...
— Vous avez reçu la marquise de Saint-Sébastien.
— Cela est vrai. Eh bien, ensuite ?
— Comment, ensuite ? Mais la marquise de Saint- Sébastien est cette belle fille que vous avez tant aimée, que vous pleuriez encore lorsque je vous ai connu, et dont j'ai eu grand peine à vous consoler. Elle est toujours belle, et elle est libre ; comment ne la craindrais-je pas ?
Victor-Amédée me jura qu'il n'y songeait point, et moi, je compris qu'il y songeait quelquefois, pas souvent encore ; mais cela ne pouvait manquer de venir avec le temps.
— Allons, pensais-je, il m'oubliera !
Et nous sommes faites de telle façon, que cette idée me chagrina, bien que ce fût le plus ardent de mes vœux en ce moment. Je voulais être oubliée et je craignais de l'être tout à fois, je voulais rompre ces nœuds et je les regrettais pourtant.
La dernière fois que je vis le prince, j'eux peine à
retenir mes larmes ; je suffoquais, et, cependant, il ne fallait pas montrer que j'étais émue. Il s'inquiéta fort de ma santé, qui me retenait loin de lui quelques jours encore, me fit jurer que je ne tarderais pas à le rejoindre et que je lui enverrais un courrier tous les jours. On eût dit qu'il pressentait un adieu éternel, car il revint trois fois m'embrasser, et ne pouvait s'arracher de mes bras ; à la fin, je ne fus plus maîtresse de moi, et je pleurai abondamment.
— Surtout, me répéta-t-il, n'allez pas plus loin que l'endroit convenu ; prenez une escorte, et ne vous aventurez point. Je devrais vous dire de m'attendre ici ; mais je n'en ai pas le courage. Je vous laisse le prince de la Cisterne ; vous viendrez avec lui ; vous viendrez bientôt, n'est-ce pas ?
Je le lui promis ; je le regardai partir, et, lorsqu'il m'eut quittée, je m'évanouis. Mes Françaises attendaient, prévoyant ce qui arriverait. Elles me portèrent dans mon lit ; j'y restai toute la soirée, avec mes enfants près de moi ; je ne les voulais pas perdre de vue un instant. Je jetais quelquefois les hauts cris toute seule, en pensant que je les allais quitter et qu'ils m'ac-
cuseraient peut-être plus tard. Si je ne les avais pas tant aimés, je les eusse pris avec moi ; mais ils auraient perdu un riche état et un brillant avenir pour n'oc'-per à Paris que le rang de bâtards inconnus : il fallait faire le sacrifice ; je le fis, et rien ne m'a tant coûté en ma vie.
Enfin, le jour fixé arriva : dès la veille, et sans me prévenir, Babette avait envoyé mes enfants à Turin, pour que je ne les visse plus et que mon départ fût moins pénible. Le prince de laCisterneet ses dragons escortèrent mon carrosse, chargé de grandes valeurs, et qui eût été une bonne prise ; j'en avais deux, aussi précieux l'un que l'autre. Nous n'avions pas preVu les ms, et j'eus quelques inquiétudes ; cependant, mon frère était averti parle messager annonçant mon départ et la route que j'allais suivre.
Je jetai un regard sur cette maison qui m'appartenait, où j'avais eu tant d'heures tranquilles et fortunées, où j'avais, la veille encore, embrassé mes enfants pour la dernière fois , et je me laissai tomber dans le fond de mon carrosse, sans répondre a M. de la Cisterne, qui s'approchait chapeau bas
près de la portière. Il me crut indisposée, et se retira.
A la troisième couchée, je finissais de souper, lorsque Marion entra mystérieusement et m'annonça m: messager de mon frère, bien déguisé.
On devait nous enlever cette nuit-là, et sans bruit. L'hôte était gagné : du vin soporifique serait versé aux dragons qui gardaient les deux carrosses, ainsi qu'au prince et à ses gens ; ou sortirait les voitures ; on les tiendrait tout attelées, et nous irions les rejoindre par une rue délournée qui nous conduirait hors du bourg sans être vues par personne. Pour se mettre tout à fait à couvert, l'hôtelier se verserait à lui-même de ce vin, une fois la besogne faite ; de sorte que, le lendemain, le trouvant endormi comme les autres, on ne le soupçonnerait pas.
Cet admirable plan avait été conçu à table par cinq ou six seigneurs français, tous plus ou moins mes parents, qui se réjouissaient d'enlever au Savoyard sa maîtresse. Je ne pus que l'approuver ; pour des étourdis, il ne manquait pas d'un certain sens.
Tout s'exécuta à merveille : on nous fit partir sans
que nul s'en doutât ; c'était, comme dans les contes de fées, un véritable enchantement. Les avant-postes français étaient fort loin de là ; on ne s'attendait pas à une surprise de cette hardiesse : il fallait être Français pour en former le dessein, et pour l'exécuter surtout. Mes ravisseurs auraient pu égorger les dragons endormis ; j'avais mis pour condition qu'il ne leur serait fait aucun mal. D'ailleurs, le parti qui m'enlevait était peu nombreux : c'était une douzaine d'enfants perdus, ayant traversé le pays comme un ouragan, et se donnant pour des maraudeurs de l'armée savoyarde ; ils avaient pris l'uniforme piémontais, et la conformité de langue empêchait qu'on ne les découvrît.
Nous courûmes ainsi toute la nuit ; il y avait partout des provisions et des chevaux prêts ; on ne s'arrêta pas un seul instant. Au jour, nous rencontrâmes un parti considérable qui nous attendait ; nous ne craignions plus rien, et je me trouvais enfin au milieu de mes compatriotes, où je reçus force compliments.
Le comte d'Estrées me vint demander où je voulais qu'on me conduisit. Je répondis que j'irais à Paris, aux
Carmélites de la rue du Bouloi, où j'avais plusieurs bonnes amies.
— Touche donc à Paris ! dit-il à mon cocher, comme pour les princesses qui viennent de se marier.
Je ne voulus pas passer la frontière sans écrire au duc de Savoie ; voici ma lettre :
« Monseigneur,
» Je pourrais essayer de tromper Votre Altesse, lui dire qu'on m'a enlevée et que j'ai quitté, malgré moi, l'Italie : je me regarderais comme une indigne de vous cacher la vérité. Je suis partie volontairement, aidée par M. le chevalier de Luynes et par nos amis.
» Je n'en conserve pas moins une reconnaissance éternelle des bontés que Votre Altesse royale m'a prodiguées, et je la prie de croire que l'ingratitude est bien loin de mon cœur. Je lui recommande mes enfants, qu'il m'a été bien cruel d'abandonner ; ils n'ont plus qu'elle, ils sont éloignés à jamais de leur mère, qui ne peut rien pour eux. Si vous me conservez quelque ressentiment, je vous supplie qu'il ne retombe pas sur ces pauvres innocents ; ils ne doivent vous rappeler
qu'un temps de bonheur qui ne peut plus revenir , hélas ! Ne m'oubliez pas tout à fait, et croyt7. bien, encore une fois, que je vous conserverai un souvenir éternel... »
Je ne lui donnai pas de raison de mon départ. Il aurait fallu nous accuser tous les deux, et pourquoi faire ?
r.ucaï. — fapr. de JUnucE Loickoh et 0."1, rue du Enc-d'Asnières , T2
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