‹ La Dame du second comedievaudeville en un acte par mm. Amedee De_Beauplan, Emile VanderbuchChapitre 5 sur 26 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GEnVILLE , GRIMAUD.

GRIMAUD

Ah ça! maintenant, parlons un peu de ma j santé ; car je m'oublie complètement pour cette dame du second. Savez-vous bien, mon petit Esculapc, que j’ai passé une nuit atrocement blanche. (Lui donnant son pouls à tâter.) Voyez donc un peu où nous en sommes.

GERVILLE, lui tâtant le pouls.

Pas mauvais, pas mauvais; un peu de dureté, d'inégalité...

grimaud, Inquiet.

Allons donc! Voyez-vous, c'est ce piano, ce maudit piano; pour peu que je sois contrarié , Monsieur, je suis bien sûr d'avoir un petit mouvement de fièvre.

GERV1LLE.

Soyez donc tranquille, vous avez une santé superbe, vous n’étes pas malade.

grim AUD, appuyant.

Je ne suis pas malade, je ne suis pas malade...

GERV1LLE.

Mais non!

grimaud, se fâchant.

Mais si !

GERV1LLE.

Mais non !

GRIMAUD

Mais si! Je ine sens bien, que diable! j’ai le sommeil très lourd. Sans le piano de cette demoiselle je dormirais douze heures.,., c’est très mauvais... Mes digestions se font avec une rapidité effrayante, ça ne me profite pas. Non , je couve une maladie.

GERV1LLE.

Savez-vous ce qui vous fait le plus de mal ?

Quoi donc?

GERV1LLE.

Votre isolement Cela porte à la tristesse.

GRIMAUD

Ta, ta, ta, ta ! je suis très gai, quand cela me convient

GKRVILLE.

Comment, vous n’éprouvez pas le besoin d'un entourage , de quelqu’un auprès de vous ?

grimaud, s’échauffant par degrés.

Ah! voilà!., voilà le grand mot lâché, ma femme, n’est-ce pas? Que je la rappelle auprès de moi, que j’en embellisse mon intérieur?., bien obligé... Mais vous oubliez donc qu'elle m’est anthipatique. Monsieur, que pour l’éviter je m'enfuirais dans les pays les plus lointains, les moins civilisés, Monsieur, sous les plus affreux deux, Monsieur.

GERVILLE

Elle a donc bien des torts envers vous ?

grimaud.

Des torts? Elle n’en a jamais eu qu'un, mai6 il était bien conditionné.

GERVILLE

Et lequel ?

grimaud.

Celui de m’ennuyer outre mesure. Une femme

qui avait la facilité des larmes à un point désespérant, celaient des inondations continuelles... uue vraie borne fontaine, (il rit.) Ah ! ah ! ah ! Voyez-vous que je ris...

GERVILLE

Mais, enfin, vous seriez mieux soigné, si elle était auprès de vous.

GRIMAUD

Ah ! oui, soigné, soigné, mais elle m’en accablait de soins. Elle me poursuivait de tisanes, de sirops, de pilules, de... que vous dirai-je? et c’est à ce sujet, qu’en 18*23, à la suite d’une scène très violente , j’ai frisé une fluxion de poitrine.

GERVILLE

Ah! vous l'avez frisée?

GRIMAUD

Oui, Monsieur, frisée ! j’en tremble encore de souvenir. D'ailleurs, ma femme n’est pas de l’époque, une grosse allemande pur-sang, qui m'aime bien si vous voulez, mais d’un amour tourmentant, tyrannique, d’une tendresse... incalculable!... mon pauvre docteur, je n'ai pas une santé à être aimé comme cela.

GERVILLE, a part,

Diable d'homme, j'aurai bien de la peine...

grimaud.

Et puis, songez donc qu’il y a quatorze ans que je me repose de rna femme , mon cher, j’aime autant rester comme je suis. Oui, oui, elle est bien où elle est, en Alsace, à Tctcrchen, bon pays qui convient on ne peut mieux à son tempérament.

Et Mademoiselle votre fille, est-ce que vous n’éprouvez pas quelquefois le besoin de la voir?

GRIMAUD, avec chaleur.

Comment, quelquefois ! mais à tout moment , à toute minute, à toute seconde, je l’éprouve ce besoin ! Vous venez de me rappeler là encore un de mes griefs contre ma femme. Cette pauvre petite Clarisse, quand je pense que je ne l'ai pas vue depuis l’âge de deux ans... J’ai vainement écrit lettres sur lettres à ma femme pour qu’elle vint ici... ma fille, ma fille, entendons-nous bien, ne confondons, pas... Croiriez-vou« qu’elle me refuse obstinément cette douceur, à moins qu’elle ne soit du voyage ; elle veut que j’aie tout ou rien... et le diable m’emporte, je crois que j'aime mieux rien.

GF.RVII.I.E.

Tout cela vous cause bien des tournions.

GRIMAUD

Oh ! mon ami, je ne comprends pas comment j’y résiste... A propos de tournions, tâchez donc que cette demoiselle du second lie joue pas du piano depuis le matin jusqu'au soir. Ça me porte sur les nerfs.

GERVILLE

C’est difficile. Elles ne sont pas à leur aise, le talent de la jeune personne peut devenir fort utile à sa mère.

GRIMAUD

Si nous pouvions la caser quelque part ! Parbleu, M“*Darancourt cherche une gouvernante

h LA DAME DU

«as

pour sa fille. Celle demoiselle lui conviendrait peut-être?

GERVILI.E.

Ce serait possible : elle est charmante et par- , faitement élevée, j’en parlerai à sa mère. {A part.) j Voilà peut-être une occasion. (Haut.) Quand voulez-vous que je vous présente votre protégée?

grimaud.

Ma protégée, ma protégée ! comme vous y allez ! Est-ce que c’est bien nécessaire que je la voie, moi, cette petite ?

GERVILLE

Cela me parait indispensable.

GRIMAUD

C’est que je ne me soucie pas du tout de faire connaissance avec cette dame du second; de voisiner, ça entraîne à deségards, des complaisances, on en abuse si vite!

GERVILLE

Eh bien! rassurez- vous, vous ne la verrez pas cette dame du second , et je lui demanderai la permission de vous présenter sa fille, je vous l’amènerai.

GRIUAUD.

Très-bien! (Il tire sa montre.) Oh! oh! dix heures, et je n’ai pas encore pris mon bain d’air. Voilà sans doute pourquoi mon appétit est en retard... Eh! vite, habillons-nous. (Il quitte sa robe de chambre.) Quel temps fait-il?

GERVILLE

Eh ! eh! l’air est froid, couvrez-vous.

GR1MA0D, tout eu s’habillant.

Un temps à paletot?

gkkvii.lf. , l'aidant à s’habiller.

Oui, oui, prenez le vôtre , vous ne ferez pas mal.

GRI Vf Al'D.

Tenez, croyez-vous que je sois assez couvert eoDime ça?

GERVILI.E.

Oui, ça peut aller.

GRIUAUD.

Notez bien que j’aurai encore mon cache-nez, (Montrant ses bottes.) et puis double semelle de liège.

GERVILLE, souriant*

Je oe crois pas que vous vous enrhumiez.

GRIMAUD, riant,

Ah! ah! il dit ça avec un petit air malicieux.

Je crois vraiment qu’il se moque de moi ?.. liiez, | riez, mou bon ami, mais ça ne m’empêchera pas i d’avoir pour M. Grimaud la plus haute considération. Eh ! qui diable s’occuperait de moi, si je j n'étais pas là.

Ail : Je p*n*e a mai. (A. ai Biimi'.i

Mon cher docteur, j’ai pour système,

El c’est un plan bien arrêté.

D’avoir mille égards pour moi même ,

Le plus grand soin de ma santé ,

Mon univers , c’est ma santé.

Depuis deux cents ans on nous chante :

« Je pense U vous , Je pense à toi ! •

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