La dame en bleu
Le mystère était inexplicable. Et, en vérité, vous conviendrez avec moi que les circonstances dans lesquelles il s'était produit se réunissaient pour en faire l'énigme la plus extraordinaire et la plus embarrassante qu'il ait jamais été proposé de résoudre à une intelligence humaine.
Quoique tout se fût passé en plein jour, au cœur même tout palpitant de notre grande cité de Londres, trépidante et grondante des mille bruits d'une ville en travail, le public est resté pendant près de quatre années dans l'ignorance la plus absolue de cette saisissante aventure. Il y a pourtant deux raisons à ceci : la première est qu'à Scotland Yard on décida immédiatement de garderie secret le plus strict pour empêcher de traîner inutilement dans un scandale retentissant les noms de certaines personnes d'un très haut rang social qui paraissaient avoir des rapports trop étroits avec l'étrange affaire; la seconde raison, qui avait plus d'importance pour moi personnellement, est que, dès le commencement même, je me savais un homme condamné et par conséquent n'osais pas donner la moindre publicité à cet enchaînement
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bizarre d'événements singuliers et de passionnantes aventures.
Aujourd'hui, cependant, quoique je sois encore, après cet assez long intervalle, un homme marqué pour un assassinat secret, que je ne puis éviter qu'en vivant sous un faux nom et dans la peau d'un personnage qui n'est pas le mien, j'ai résolu, après mûre réflexion des grands risques que je cours, de donner au monde un récit minutieux et exact de ce qui m'est arrivé à moi et à d'autres.
J'ai seulement exigé de l'écrivain qui rédige pour moi cet étrange chapitre de ma biographie personnelle — car je ne suis pas homme de lettres moi-même — l'engagement formel de garder le secret le plus absolu et le plus inviolable sur ma vraie personnalité. Je sais que les révélations que je vais publier feront redoubler mes ennemis d'efforts furieux pour me fermer la bouche: aussi suis-je obligé de vivre, comme le juif errant, une vie de métamorphoses continuelles, de voyages sans fin, de stratagèmes ingénieux et compliqués.
Celui qui écrit en ce moment mes confessions sous ma dictée n'a cessé d'essayer activement par tous les moyens, pendant ces dix-huit derniers mois, de m'ameneràlui racontermon histoire, alTirmantqu'une version pleine et entière de l'affaire, de ma propre bouche, causerait la surprise la plus émouvante à beaucoup de personnes dans toute l'étendue du royaume. Je n'en doute pas. Et, quoiquele soin que je mets à fuir ceux qui en veulent à ma vie m'ait conduit pour leur échapper dans nombre de petits pays inconnus, en Irlande, en Ecosse, et dans différentes villes du midi de l'Europe, mon ami m'a tant et tant poursuivi, à toute heure et en tous lieux, et est devenu si pressant que, aujourd'hui, assis tous les deux dans une chambre dont les fenêtres donnent sur les pentes rougies de vignobles des Apennins, j'ai commencé à lui raconter ce qui est peut-être l'histoire la plus étrange que jamais oreilles humaines aient entendue.
Pour le moment je me sens à l'abri de ces ennemis
impitoyables qui me pourchassent avec tant d'acharnement d'une haine mortelle, car j'ai pleine confianceen l'homme dont le livre de mes étranges aventures portera le nom sur sa couverture, sachant bien que jamais, pas plus à mes amis qu'à mes ennemis, il ne trahira l'incognito sous lequel je me cache pour sauvegarder ma vie.
Nous avons convenu que je lui dirai sincèrement l'exacte vérité, qu'il se contentera d'écrire et de publier telle quelle, pour que d'autres puissent tirer enseignement et profit de mes extraordinaires épreuves. Et, pendant que la plume alerte de cet habile écrivain court sur le papier à bride abattue, en traçant ces phrases comme une préface au récit du mystère, je me prends à rêver, le regard perdu vers l'horizon, à l'endroit où les montagnes géantes se dessinent en vigueur sur les teintes d'orange foncé et de rose pâle d'un coucher de soleil d'automne, et je me rappelle dans ses moindres détails ce jour dont je ne me souviens que trop — il y a de cela quatre ans — ce jour fatal entre tous dans ma vie où m'arriva la première de toute cette série de curieuses aventures.
C'était à Londres. L'après-midi en question était gris et brumeux, sans soleil, comme il arrive souvent sous le ciel terne des premiers jours froids de novembre. Néanmoins, il faisait sec, avec un vent d'est qui vous coupait la figure, rendant les petites rues de côté delà métropole plus grises et plus triste s qu'elles ne le sont d'habitude. Il n'y a peut-être pas de vue plus mélancolique que celle de ces petites voies aux maisons uniformes encrassées par le temps de brouillard et de fumée, chacune avec ses quelques mètres de grilles en fer peintes en noir, la porte de son étroite cour intérieure en sous-sol, et ses six ou sept marches de pierre qui descendent de la longue rangée des portes d'entrée sur la rue. Pour peu que vous connaissiez votre Londres, vous connaissez des centaines de ces rues-là, dont l'une ne diffère de l'autre que par le nombre d'étages des maisons ou le degré de saleté des stores hollandais ou vénitiens.
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Quoique je sois un vrai Londonien, né à Londres et élevé à Londres, la vue d'une voie adjacente, qu'elle soit située n'importe où, à l'est ou à l'ouest, m'a toujours causé un sentiment de tristesse, et à plus forte raison par une grise journée de novembre ou par un après-midi de dimanclie, quand il n'y a plus d'autre signe de vie et de mouvement que le pas alerte et le tintement continu de la clochette de ce dernier lien, déjà à demi brisé, avec les jours de notre jeunesse, le marchand de « muffîns ».
Pourtant, dans l'après-midi en question, je ne me trouvais en aucune façon déprimé. Bien au contraire, si mes sentiments doivent être jugés d'après les circonstances, je devais être d'humeur excessivement gaie. Le fait est qu'un grand changement était survenu dans mon existence, un changement de fortune qui, dans le cours d'une heure, m'avait élevé, de l'humble position de petit commis au rayon de bonneterie d'une maison de draperie dans Aldermanbury, au rang des favorisés de la richesse.
Il était deux heures et demie. Une heure à peine auparavant, j'avais appris la bonne nouvelle presque incroyable qui m'apportait la réalisation de mes rêves.
Je crois devoir vous dire, pour vous faire mieux comprendre ma position, que mon père était pauvre, mais d'une famille du Norfolk ancienne et distinguée. Dans sa jeunesse, il avait fait partie d'un de nos plus brillants régiments, mais en aidant imprudemment de sa bourse un officier de ses camarades, il avait été « mis dedans » d'une façon si brutale qu'il s'était vu dans l'obligation et de donner sa démission et de se faire agent d'assurances pour vivre. Cette mésaventure, qui lui arriva vers l'époque de ma naissance, força mon père à aller se loger dans un faubourg bon marché du sud de Londres, où je fus élevé. Aprùs avoir fait des études rudimentaires dans une petite école à dix-huit sous la semaine, on me trouva, à l'âge de dix-sept ans, une petite place au bureau de réception des marchandises de la maison de gros de
MM. Copesteak, Cook and Bradbury, dans Aldermanbury.
Je passai quatre années, quatre années interminables d'ennuis et de fatigues, dans ce sous-sol sans air, chauffé delà lumière du gaz, où passaient des piles et des piles de marchandises de toutes sortes pour y être enregistrées, empaquetées et expédiées aux boutiques de drapiers des quatre coins du monde. Enfin, j'obtins pour mon avancement un poste dans le rayon de bonneterie au premier étage, moins poussiéreux et ouvert, sinon à la lumière du jour, du moins à celle que nous renvoyaient les réflecteurs.
En commun, avec les cinq millions de mes compagnons de misère à Londres, je soupirais après la campagne, pestant sans cesse contre les chaînes qui me retenaient prisonnier à cette vie éreintante de la « Cité », six jours sur sept et me demandant toujours si jamais j'aurais le bonheur de m*en tirer. La plupart des jeunes employés comme moi habitaient la maison, c'est-à-dire qu'ils étaient parqués dans de longs dortoirs sans tapis, situés immédiatement sous le ciel, dans les mansardes d'une allée de Oueen Victoria Street. La nourriture qu'on leur y accordait d'assez mauvaise grâce, pour être abondante et saine n'avait rien d'appétissant ni de raffiné, bien au contraire. Quant à moi, par l'efïet d'une faveur spéciale de mes patrons, j'avais la permission de loger au dehors et j'occupais un petit appartement bon marché dans Westmoreland road, une longue rue ouvrière bâtie sur l'emplacement de ce qu'on appelait autrefois le Walworth Common.
Le jour en question, comme j'étais en train de faire une énorme pile de cette étoffe à doublures que nous appelons dans le métier de la percaline noire, un jeune homme très bien mis entra dans le rayon de bonneterie et s'adressa au vendeur qui. me le renvoya directement. Tout d'abord, je le pris pour un client, quelque marchand drapier au détail ou autre, mais la façon dont il m'aborda me parut au moins étrange.
« Monsieur Hewerdine — George Hewerdine — je pense? demanda- 1- il.
— Moi-même, répondis-je.
— Je viens de la part de mes patrons, MM. Stanley, Brooks and Bateman, avoués, 18, Bedford row, vous prier de m'accompagner à leur étude. M. Brooks désire vous voir à l'instant. »
J'hésitai. Je n'ai pas grande tendresse pour les avoués et ma première idée fut que peut-être ceux-ci étaient chargés de faire rentrer une petite dette de 8 livres que je n'avais pas encore payée.
(' Qu'est-ce que votre patron peut bien me vouloir? m'informai-je. D'abord, je ne peux pas quitter mon travail, comme ça, vous comprenez. »
L'étranger se mit à rire.
« Il le faut bien pourtant. Car si vous êtes vraiment le George Hewerdine que nous cherchons, M. Brooks a une riche bonne nouvelle à vous apprendre. Enfin, pour ne pas vous faire languir, le fait est que vous héritez d'une somme d'argent considérable. »
J'ouvris de grands yeux et regardai l'homme à deux fois, me demandant s'il n'avait pas l'intention de se « payer ma tête ».
Mais il devint plus pressant.
« Allons, dépêchons-nous, ajouta-il, et ne vous inquiétez pas davantage de votre travail ici, votre travail aujourd'hui est à notre étude ».
Et il me fit sauter avec lui dans un fiacre, qui nous conduisit à un bureau sombre sur le derrière dans Bedford row, où, une fois les portes doublées de serge retombées sur nous, l'avoué, un vieil homme pimpant rasé de frais, de l'ancienne école, me questionna, d'abord minutieusement sur mes parents morts, sur mon lieu de naissance, puis me dit après une pause :
« Si tout ce que vous me déclarez est vrai, monsieur Hewerdine, il ne me reste qu'à vous féliciter très cordialement. Notre regretté client, feu votre oncle le colonel Joseph Hewerdine de Twineham Hall, dans le Norfolk, vous a laissé par testament la totalité de ses biens, à l'exception de quelques petits legs à
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ses domestiques et d'une rente annuelle de 400 livres à M. Thomas Norreys, son secrétaire particulier.
— Mais alors, je suis un homme riche ! m'écriai- je, trop ému pour pouvoir en dire davantage.
— Les propriétés de M. votre oncle rapportent bon an mal an 10,000 livres, poursuivit l'avoué de son ton positif et tranchant d'homme d'affaires. Je n'ai point à vous apprendre, n'est-ce pas, que le vieux château historique est une magnifique construction bâtie par sir Gregory Hewerdine à l'époque de Henry VIII et fut pour un moment la résidence favorite d'Anne Boleyn. Mais n'y avez-vous jamais rendu visite à votre oncle? ajouta-t-il en me lançant un regard de côté.
— Jamais, répondis-je. Feu mon père n'était pas en très bons termes avec son frère, qui avait refusé de l'aider il y a de cela de longues années, et depuis ce temps les deux hommes avaient cessé toutes relations.
— Alors je suppose que mon regretté client a eu un remords et qu'il a essayé de réparer ses torts envers son frère en faisant de vous son légataire universel.»
Quoique je ne fusse jamais allé à Twineham, j'avais pourtant vu des photographies de ce magnifique château du temps des Tudors, qui est une des curiosités du comté de Norfolk et renferme plusieurs tableaux anciens d'une valeur inestimable. L'année précédente, un magazine avait consacré au vieux manoir un article, avec des illustrations, que j'avais coupé pour le conserver. Cet article parlait de mon oncle comme d'un homme généreux et de manières afïables, et je ne pus m'empêcher de sourire en pensant que cet homme si généreux ne m'avait jamais donné un sou ni écrit un mot de toute sa vie. Et voilà que maintenant il me laissait toute sa fortune.
J'étais devenu tout d'un coup l'heureux possesseur d'une des plus belles propriétés de tous les comtés de l'est. C'était vraiment trop beau pour être vrai, et je me demandais si je n'étais pas le jouet d'un rêve, à écouter tomber des lèvres de l'avoué, minces et
sèches comme la poussière de ses cartons, rénumération de mes biens, composés de deux confortables résidences dont je me trouvais le maître, énumération que l'homme d'affaires accompagnait de quelques conseils judicieux.
« Si vous le désirez, monsieur Hewerdine, continuat-il, nous agirons pour vous comme nous avons agi pour feu votre oncle pendant ces quarante dernières années. J'espère que vous aurez assez de confiance en nous pour mettre vos intérêts entre nos mains. Maintenant, je ne vois pas la nécessité de retourner dans votre maison de draperie, car, après tout ce que vous m'avez dit, je suis parfaitement convaincu que vous êtes bien ce George Hewerdine à* qui le colonel, notre regretté client, a légué tous ses biens, et les certificats à produire ne sont qu'une simple formalité. Je. ne vois pas d'inconvénient non plus à vous dire maintenant que feu votre oncle était bien au courant de votre vie et m'avait déjà fait connaître la maison de commerce où vous étiez employé. Enfin, ajouta-t-il, après un silence, je suppose qu'une petite avance — voyons, une avance de 100 livres, par exemple — pour faire face à vos dépenses courantes, ne vous serait pas désagréable?...»
Cent livres ! Je n'avais jamais possédé pareille somme de toute ma vie. Je laissai à l'avoué pleins pouvoirs pour régler mes afïaires légales et je le regardai signer le chèque que son clerc lui avait préparé. Puis, après lui avoir donné un reçu et serré soigneusement le bienheureux chèque dans ma poche, subitement devenu riche par un coup du sort, je quittai cette étude sombre et poussiéreuse où j'étais entré si pauvre une heure auparavant.