CE QU'ON ENTEND SOUS UNE PORTE PENDANT L'AVERSE
Tout le long de Bedford Row je marchais comme dans un rêve. Je me sentais transporté à l'idée démon chèque de cent livres dans ma poche — plus que mes appointements de toute une année dans ma maison de draperie — et, bien mieux encore, n'étais-je pas le possesseur actuel et indiscutable d'un confortable revenu annuel de dix mille livres?
Même alors, en plein air, par ce gris après-midi de brume, tout me semblait encore irréel. Je résolus de m'en aller par le premier train à Twineham, voir les lieux par moi-même, entendre le récit de la mort de mon oncle et avoir une entrevue avec les serviteurs de confiance auxquels il avait laissé des legs. Je n'en regrettais que plus vivement que mon pauvre père et ma chère mère ne fussent plus de ce monde pour partager avec moi les jouissances de ma fortune subite. Et pour vous avouer un secret — car je me suis juré de ne rien laisser de caché — j'avais encore à ce moment un autre regret, plus cuisant peut-être, celui de penser qu'une jeune fille dont le charme et la beauté ne m'étaient plus qu'un souvenir, hélas ! fût perdue à jamais pour moi. Ses parents l'avaient, en effet, forcée à épouser un jeune courtier de bourse qu'ils m'avaient préféré à cause de mon humble situation qui me mettait hors d'état de subvenir aux besoins d'une femme.
OÙ était-elle maintenant, Lucie Creswell, ma chère Lucie, cette jolie demi-Française aux yeux noirs, la fille d'un commerçant retiré des affaires qui avait épousé une Parisienne? En traversant ces rues grises et solennelles de Bloomsbury, tout à fait inconscient de l'endroit où me portaient mes pas errants, ma pensée était tout entière à mon amour perdu que j'évoquais avec les scènes d'antan.
Je me rappelais dans tous leurs détails nos longues promenades d'après-midi à Dulwich, Sydenham et Herne Hill, partout où la main de l'homme envahissant et enragé de constructions a laissé un coin de nature tranquille et reposante dans ce grand désert suburbain de briques et de mortier. Je me souvenais avec une vivacité singulière du tendre amour de Lucie pour moi, de la douceur de ses baisers, de ses mots charmants de confiance touchante et d'affectueux abandon. Quelques-uns de ces mots ont bien souvent résonné à mes oreilles depuis, après trois longues années de chagrin et de regrets. Mais elle s'était mariée contre son gré, je le sais ; et, sauf le fait qu'elle habitait avec son mari, un jeune fat orgueilleux et tiré à quatre épingles, dans les environs de Kingstonon-Thames, je n'en savais pas davantage. Elle avait complètement disparu de mon horizon et m'avait oublié selon toute probabilité.
Les douceurs delà vie nous arrivent toujours quand il est trop tard pour en jouir. Le succès est toujours mêlé de regrets et la gloire d'infortunes domestiques. Je me trouvais riche, et pourtant la perte de mon amour m'empêchait d'être complètement heureux. Ma pauvreté s'était élevée comme une barrière entre nous, et maintenant l'ironie du sort voulait que je fusse devenu plus riche que l'insupportable petit poseur en chapeau haute-forme à qui des parents inflexibles avaient donné celle que je considérais comme ma fiancée. Ah ! j'ai souvent entendu dire que, de nos jours de prosaïsme, le sentiment est mort: pourtant, je puis affirmer que, dans les rues affairées de la Cité, le cœur des jeunes hommes palpite de
pensées aussi tendres pour les belles qu'au bon vieux temps de la poudre et des perruques. La Cité est à présent tout aussi pleine d'amour, d'affections passionnées et d'amères déceptions que la campagne, quoique l'habitant des villes fasse la chasse à la pièce de cent sous au lieu de faire la chasse au renard, et s'en aille passer une quinzaine à Margate au lieu d'aller tirer le gibier au nord de Garlisle.
Certes, le jour où je reçus la nouvelle inattendue de mon opulence, j'aurais été parfa tement heureux si je n'eusse perdu pour toujours la femme qui m'avait été si chère. Quand je me rappelais combien de fois nous nous étions promenés ensemble dans les jardins du Crystal Palace et dans ces sentiers qui traversent la campagne artificielle de Sydenham et de Dulwich, la main dans la main, heureux comme des enfants d'un amour partagé, des larmes brûlantes me venaient aux yeux. Je l'avais perdue ! Que m'importait maintenant que je fusse riche ou pauvre?
Comme tout autre homme dans une situation besogneuse, j'avais soupiré après les richesses, et, maintenant que je les avais, je me trouvais tourmenté d'un désir nouveau qui me rendait malheureux.
Plongé dans ces réflexions mélancoliques, je m'en allais à l'aventure dans Bloomsbury par ce gris aprèsmidi de novembre, quand tout à coup, sans que rien eiit pu la faire prévoir, une averse violente se mit à tomber. Comme je n'avais ni pardessus ni parapluie, l'eau qui tombait à seaux me rappela brutalement au sentiment de la réalité, et je fus forcé de courir chercher un abri sous la porte la plus voisine.
Où me trouvais-je? Je ne le savais pas au juste. J'avais été droit devant moi à l'aventure, indécis de savoir si je retournerais à ma maison d'Aldermanbury informer mes patrons de ma bonne fortune et prendre poliment congé d'eux, ou bien si je m'abstiendrais simplement de reparaître au magasin, ce qui me ferait rayer d'office du tableau des employés.
La maison sous la porte de laquelle je m'étais précipité était, comme je le remarquai, une grande mai-
son a'&pparence tout à fait respectable, avec son petit perron aux marches bien lavées qui conduisaient à la porte d'entrée, et un sous-sol profond où un chat noir était assis, absorbé dans une contemplation béate devant la porte de la cave. La façade de la maison était peinte en rouge foncé comme la plupart des autres maisons du voisinage, et presque en face, à une courte distance sur la gauche, je vis se dresser le coin d'un haut bâtiment noir, d'aspect sombre et triste derrière ses grandes grilles de fer, que je reconnus pour le British Muséum.
Pour occuper mon temps pendant que je me tenais sur le haut du perron tout contre la porte, je regardai à droite et à gauche et je me rendis compte immédiatement que je devais avoir traversé, sans y faire attention, le Red Lion square, passé dans Hart Street et que je me trouvais maintenant dans Montagne Street, dans la direction de Russell square.
La pluie était survenue si subitement que je n'avais pas eu le temps de chercher d'autre abri que celui du renfoncement de la porte en question, et comme je me penchais un peu tout en évitant d'être mouillé, je remarquai que sur le devant des deux fenêtres de la salle à manger se trouvaient des boîtes longues et rectangulaires en métal, où avaient poussé autrefois des fougères, mais qui se trouvaient maintenant dépourvues de toute verdure. Il n'y avait pas de passants dans la rue, car tous avaient dû comme moi chercher un abri où ils avaient pu le trouver. Mais il y avait par contre un roulement continu de fiacres qui passaient et repassaient, car, pour peu que vous connaissiez Bloomsbury, vous savez que la voie en question fait partie de l'artère ptincipale de la grande circulation londonienne qui va de Euston road à Oxford Street et des points terminus de Londres aux stations des chemins de fer du Midi.
Je me tenais là, attendant patiemment la fin de l'averse torrentielle, quand, tout à coup, se produisit un arrêt dans le roulement des fiacres, et, pendant ce moment de silence, arriva une étrange chose.
Mon oreille saisit le bruit de pas rapides et précipités résonnant sur les dalles du hall d'entrée qui menait à la porte devant laquelle je me trouvais, et, alors, juste au moment où je m'attendais à voir cette porte s'ouvrir et quelqu'un en sortir, j'entendis les éclats d'une lutte violente et la respiration rauque et oppressée d'un homme. Presque au même instant, un cri aigu de femme, un cri de terreur rompit le silence au dedans.
« Non, non... ne le tuez pas... ne le tuez pas... pour l'amour de moi !... implora une voix de femme. »
Mais la voix fut couverte par le son mat d'un coup et un cri bruyant de désespoir déchira l'air, un cri de femme terrifiée.
Je retins mon souffle, me demandant avec anxiété ce qui se passait derrière cette porte.
« Misérable 1 cria un homme d'une voix haletante, vous me le paierez... J'ai eu confiance en vous, et voilà comment vous m'en récompensez. C'est elle... elle, cette femme maudite qui m'a trahi !...»
Puis, j'entendis le bruit de coups sourds et répétés qui tombaient comme grêle sur un corps humain. L'homme qui avait déjà parlé demanda grâce d'une voix brisée, et, tout d'un coup, il se fit un silence de mort. Ni l'homme, ni la femme ne dirent plus une parole. Tout retomba dans un grand calme.
Ma curiosité était surexcitée. Cette scène s'était produite avec la rapidité de l'éclair. Evidemnfent, quelque chose de tragique venait de se passer, mais quoi au juste? Voilà ce dont je n'avais pas les moyens de m'assurer. La porte était une porte massive, peinte en vert foncé, avec des poignées de cuivre. Je trouvais bien le trou de la serrure; mais, comme c'était une serrure de sûreté, le trou ne traversait pas le bois. Au-dessus de la porte se trouvait un vitrage en verre dépoli et en forme d'éventail, encadré de fer ouvragé, et qui portait en lettres blanches le n» 60.
Je tendis l'oreille avidement pour tâcher de saisir un son quelconque, mais je ne pus rien entendre. Dans mon anxiété, je m'attendais toujours à voir sortir quelqu'un, car, si quelque drame d'amour ou
de haine, venait de se passer là, ses principaux acteurs s'empresseraient évidemment de quitter la maison aussi vite que possible.
Le cri d'horreur de la fenmie inconnue résonnait toujours à mes oreilles, et, quoi que je fisse, je ne pouvais me débarrasser de cette obsession. La voix était celle d'une personne jeune et bien élevée et je m'imaginais y avoir trouvé un léger accent étranger, sans toutefois en être absolument certain. J'avais été trop surexcité pour faire bien attention aux inflexions de la voix. La sienne contenait un mélange de souffrance et de terreur. Il était évident qu'elle avait essayé de sauver l'homme dont la vie était menacée et j'étais convaincu qu'elle aussi avait dû recevoir un coup brutal qui l'avait réduite au silence.
L'homme, qui avait crié grâce, avait essayé de s'évader de la maison, cela ne faisait pas le moindre doute. Il s'était avancé vers moi du pas léger à la fois et précipité de quelqu'un qui vient d'être surpris par ses ennemis et espère leur échapper par une fuite secrète.
Une femme l'avait trahi. Il l'avait dénoncée avec la dernière énergie, quelle qu'elle fût. Je retenais ma respiration dans l'attente de la suite qu'allait avoir cette mystérieuse affaire.
Pendant cinq bonnes minutes, je restai sans faire un itiouvement, l'oreille collée contre la porte massive. Devais-je presser le bouton de la sonnerie électrique, ou aborder le premier policeman que je rencontrerais pour lui rapporter ce que j'avais entendu? Tout s'était passé si rapidement et cette maison de mystère était si silencieuse maintenant qu'après tout j'en venais à me demander si je n'avais pas été le jouet d'une hallucination: peut-être n'y avait- il là tout simplement que quelque bruit insolite que mon imagination aurait exagéré au point de me faire croire à une lutte sauvage. Mais non : les reproches indignés de l'homme et les supplications angoissées de la femme n'étaient que trop distincts et trop réels. Je les avais bien entendus, entendus de mes oreilles et j'avais entendu aussi
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l'homme dénoncer une basse trahison. Non, non, il n'y avait pas de doute, quelque chose s'était passé qui était un mystère. La lourde porte qui se dressait entre moi et la vérité me faisait subir un supplice de Tantale qui me coupait bras et jambes. Un moment, je crus percevoir des mots pareils au babil d'un enfant, mais je n'en étais pas autrement certain.
L'extérieur de la maison n'offrait rien de particulier, sauf qu'elle était peut-être un peu plus sombre que les autres. La façade des maisons environnantes venait d'être nouvellement ravalée et repeinte, probablement pour attirer les regards des passants en quête d'appartements à louer, car Montagne street se compose en grande partie de maisons meublées et d'hôtels particuliers. Les boîtes placées sur le devant des fenêtres dont j'ai déjà parlé contenaient encore des tiges de fougères, depuis longtemps fanées et jaunies, qu'on avait laissé mourir faute d'eau et de soins. Dans la cour, en contre-bas sur le devant du sous-sol où le chat levait vers moi ses yeux verts, il y avait des morceaux de vieux papier déchiré, des poignées de paille et un soulier, qui témoignaient avec l'éloquence muette des choses que depuis des semaines le balai n'avait pas passé par là. La porte aussi avait une marque près de la boîte aux lettres, à l'endroit d'où l'on avait enlevé récemment une plaque de cuivre. J'ouvris avec précaution la fente de la boîte aux lettres et j'y jetai un coup d'œil, mais hélas ! il y avait derrière, comme je m'y attendais, une plaque de fer blanc qui arrêta mon regard et je ne pus rien voir.
Pourtant, au moment où je tenais le clapet de la boîte ouvert, je crus entendre un bruit, mais force me fut d'attendre qu'un fiacre qui venait à toute vitesse avec un roulement assourdissant sefût éloigné. Alors mes oreilles purent saisir distinctement le bruit d'un mouvement qui se faisait au dedans, le léger frou-frou caractéristique d'une robe de soie qui se déplace, comme si une femme marchait sur la pointe du pied dans le hall d'entrée.
L'instant d'après, j'entendis quelqu'un pousser un gémissement tout bas, suivi d'un long et profond soupir, mais venait-il d'un homme ou d'une femme, cela je n'en sais rien. Il n'y avait que l'épaisseur de la boîte de fer blanc qui séparait mon œil et mon oreille de l'endroit où était arrivée cette chose singulière, et, comme j'écoutais toujours, j'entendis un chuchotement très animé mais qui ne me parvenait que comme un bourdonnement confus, de sorte que je ne pus en saisir le sens. C'était comme le tintement continu et même musical d'une clochette, mais les mots étaient prononcés si bas que d'abord je n'en pus percevoir aucun.
Il me parut qu'il y avait là deux personnes en train de tenir un conciliabule, et les seules phrases dont je pus arriver à saisir des bribes étaient celles-ci :
« Ah ! non, ce serait très dangereux... très dangereux... Il faut penser à nous... Maintenant que nous lui avons fermé la bouche, le secret meurt avec lui... nous sommes seuls à le connaître...
— Très bien... Et elle?... Elle peut toujours le révéler... Que comptez-vous faire ? demanda l'autre d'une voix étouffée.»
La réponse fut donnée d'un ton si bas que je ne pus l'entendre. Je pus conclure néanmoins par l'exclamation de l'autre, mêlée de surprise et d'horreur, qu'il s'agissait d'un projet profondément criminel.
Je compris alors que mon devoir était d'informer quelqu'un du mystérieux événement dont cette maison était le théâtre, car j'en avais assez entendu pour me convaincre qu'il y avait là quelque machination en train. Et pourtant, après tout, les mystères ne se passent pas dans une grande ville comme Londres, en plein midi. Les drames de la capitale se déroulent généralement dans les ténèbres, à l'heure où leurs auteurs peuvent s'échapper à la faveur des ombres de la nuit. A première vue, il semblait bien ridizule de supposer que dans cette maison d'apparence si honnête, dans cette large voie à la physionomie si respectable, au grand jour de Taprès-midi, quelque chose de si extraordinaire eût pu arriver. Et pourtant j'é-
tais pleinement convaincu que je me trouvais sur le point de faire une découverte sensationnelle. C'est pourquoi je refermai avec soin et sans bruit le couvercle de la boîte aux lettres et je me retournai avec l'intention de descendre sur le perron pour aller chercher l'assistance du premier policeman que je rencontrerais.
Comme je me retournais, je m'aperçus immédiatement de deux choses, la première c'est que l'averse avait cessé comme par enchantement, aussi soudainement que quand elle avait commencé de tomber, et la seconde que sur le bord opposé du trottoir, de l'autre côté de la rue, vis-à-vis de moi, se tenait un vieil homme aux cheveux blancs, tout cassé et décrépit, vêtu d'habits râpés que recouvrait un méchant petit pardessus gris et coiffé d'un chapeau de soie lavé et déteint à tous les soleils et à toutes les pluies.
Il tenait dans sa main un gant de peau noir et n'aurait guère attiré mon attention, n'était qu'au moment précis où je me retournais, je le surpris en train de faire derrière mon dos des signaux frénétiques, apparemment dans l'intention bien arrêtée d'attirer l'attention des habitants de la maison en question.
Ces gestes significatifs éveillèrent immédiatement mes soupçons. Evidemment, cet insignifiant petit bonhomme au nez crochu était d'une façon ou d'une autre en rapports secrets avec les personnes du dedans et essayait de les avertir de ma présence. Il faisait sentinelle devant la maison, pas de doute. Mais quand il me vit me tourner vers lui, il laissa tomber vivement son bras et fit tous ses efforts pour prendre un air indifférent, bien persuadé, à part lui, que je n'avais rien vu.
Mais, au même instant, arriva quelque chose de plus mystérieux encore, car l'une des fenêtres de la salle à manger s'ouvrit tout à coup pour laisser voir une belle grande jeune femme très élégamment vêtue d'une robe de soirée, en crêpe de Chine bleu turquoise garnie de dentelles et rehaussée de sequins d'argent.
Le corsage était très décolleté, laissant à découvert une poitrine et des bras d'un blanc.de neige, tandis que le cou portait un bijou très ancien d'une facture curieuse, un lourd collier de saphirs et de diamants, le tout composant une toilette assurément bien extraordinaire à deux heures et demie de l'après-midi. Elle me tournait le dos car elle paraissait très attentionnée à regarder le vieil homme, tout en faisant semblant de n'en pas avoir l'air. Sa main était posée sur la barre d'appui de la fenêtre, pendant que ses épaules et sa tête se pencliaient au dehors par-dessus la boîte de fougères fanées, de façon à pouvoir voir la rue dans toute sa longueur à droite et à gauche; sa chevelure soyeuse et ondulée avec soin, comme je le remarquai, était d'un châtain foncé et son port de tête plein de grâce et de jeunesse.
Elle paraissait guetter avec anxiété l'homme au chapeau de soie fané, tandis que lui, à cause de mes yeux qui ne le quittaient pas, gardait son air indifférent sans faire le moindr-e mouvement.
Cette affectation d'indifférence subite éveilla évidemment les soupçons de la dame, car, pour en découvrir la raison, elle tourna la tête, et alors ses yeux rencontrèrent les miens à deux mètres d'elle.
Aussitôt elle se rejeta vivement en arrière, pâle comme la mort, la bouche bée, avec un indescriptible regard de terreur à mon adresse sur sa figure d'une blancheur de suaire, une figure que je reconnus pour une des plus belles et des plus régulières qu'il m'ait été donné de voir dans toute ma vie. Elle n'avait pas plus de vingt-deux ans, mais ce regard épouvanté, ce regard de surprise et de crainte à la fois, lui en faisait paraître au moins quarante.
Elle était atrocement pâle, pâle jusqu'au bout des lèvres, car elle venait de comprendre subitement qu'il y avait longtemps que je me trouvais là et que j'avais tout entendu.
Cependant je ne pouvais détacher mes regards de la fenêtre, espérant toujours voir l'inconnue une seconde fois. Mais apparemment elle avait coiiipiis tout le
danger de sa situaxion et quitté précipitamment la chambre, car elle ne revint plus.
Sa grande beauté me laissait frappé d'étonnement et d'admiration. Oui était-elle ? Pourquoi portait-elle cette magnifique toilette de soirée en plein jour?
Était-ce elle qui avait demandé grâce pour l'homme qui avait essayé d'échapper à ses ennemis, ou bien était-elle la femme que le malheureux avait accusée de trahison?
Jamais de ma vie je n'avais vu regard de terreur et de désespoir pareil à celui des yeux de cette femme quand elle s'était aperçue de ma présence; jamais non plus je n'avais vu figure de femme d'une douceur de contours si pure et d'une beauté si expressive. Un moment, quoique je fusse plutôt froid à l'égard des femmes, la vue de celle-ci m'avait complètement privé de mes moyens. Ces magnifiques yeux noirs me fascinaient et me retenaient dans l'enchantement, prisonnier de leur charme mystique.
Mais pourtant ce regard furtif dans la rue, cette expression de terreur de se voir découverte, n'était-ce pas là la preuve évidente d'une conscience coupable? Cette maison silencieuse avec sa porte verte gardait un sinistre secret; un secret que j'étais fermement résolu maintenant à approfondir.
Si j'avais seulement pu savoir quelles étranges choses étaient cachées derrière cette porte close et quelle fatalité ma curiosité devait faire peser dans l'avenir sur ma tête, peut-être aurais-je essayé fle mettre un frein à cette maudite curiosité et quitté la maison avec le secret bien gardé au fond de mon cœur.
Mais dans l'ignorance où je me trouvais de l'importance de l'acte que j'allais accomplir, je sautai vivement à bas des marches et je me précipitai dans la direction de Russell square, où un sergent de ville faisait les cent pas devant la boîte aux lettres peinte en rouge au coin de la rue. Cet homme s'arrêta en me voyant venir et me dévisagea d'un air soupçonneux.
Et l'acte irréfléchi que je fis à ce moment-là, l'acte que je considérais comme un des oir envers mes conci-
toyens, fut le point de départ de toute l'étrange série d'aventures qui m'arrivèrent par la suite — un mystère qui, j'en suis sûr, vous frappera d'étonnement et de stupeur autant que moi-même.
Prenez seulement la patience de me lire jusqu'au bout, et je vous raconterai fidèlement toute la vérité.