TOUT VA BIEN QUI FINIT BIEN
« Et après? de mandai- je anxieusement.
— Après, continua la grande-duchesse, lorque j'eus reconnu que le coup était mortel, je me précipitai à la fenêtre de la salle à manger et je vis un petit vieux qui se démenait de toutes ses forces à me faire une pantomime expressive dont la signification n'était pas douteuse. Cet homme était évidemment un complice des assassins et avait été placé là en sentinelle pour faire le guet et donner l'alarme. Il tâchait de me faire comprendre que vous étiez caché sous la porte d'entrée et que vous aviez probablement entendu le bruit de la lutte. C'est alors que je me retournai de votre côté et que nos yeux se rencontrèrent. Je vis à l'expression de vos traits que vous aviez en effet tout entendu, et quittant précipitamment la fenêtre, je montai quatre à quatre au premier étage. Je me déshabillai en un tour de main dans une chambre où je trouvai la robe de ville que Mitchell m'avait apportée et que j'eus vite fait de mettre, puis, pressée par Spilling et son compagnon, je les suivis dans la cave qui se trouve au-dessous du trottoir de la rue.
« Une fois là, Spilling ouvrit une petite porte masquée complètement sous l'épaisse couche de poussière de charbon qu'y avaient déposée les années, et nous entrâmes tous les trois dans un étroit passage souter-
rain en boyau, sombre comme un tunnel, qui menait dans la cave d'une autre maison à quatre portes plus loin. Vos pas précipités et ceux de la police résonnaient sur le trottoir au-dessus de nos têtes, et quand nous fûmes sûrs que vous étiez partis, nous sortîmes de notre cachette par la porte qui donnait sur la courette intérieure de la maison en question, où nous pénétrâmes par la cuisine, dans laquelle nous restâmes jusqu'à la nuit. Cette maison était aussi louée par Spilling, et il nous expliqua que ce passage souterrain dont lui seul connaissait l'existence, avait été pratiqué primitivement pour les besoins du service, alors que les deux maisons étaient des pensions de famille appartenant au même propriétaire. Il avait découvert, je ne sais comment, l'existence de cette sorte de tunnel, et, ne voulant pas laisser échapper une occasion qui pouvait lui assurer l'impunité, il avait loué aussitôt les deux maisons, pour y mettre à exécution, de concert avec Norreys, tous ses plans de vol et d'assassinat, dont quelques-uns dénotaient un véritable génie dans le crime.
« Aussitôt que nous nous retrouvâmes en sûreté, à l'abri de vos recherches, l'attitude de Spilling changea complètement. Il me mit insolemment au défi d'avertir la police et me montra la lettre que j'avais écrite, où je révélais le complot de Rovno, en disant que si j'avais le malheur de souffler le moindre mot du drame qui venait de se passer à âme qui vive, il mettrait immédiatement ma lettre entre les mains du comité exécutif des nihilistes.
— Mais la mort de cet homme, qui ressemblait d'une façon si étonnante à Norreys? demandai-je, quelle en fut la cause et comment s'y prirent-ils pour l'empoisonner?
— Je vais vous le dire, répliqua Karnovitch, avec son léger accent étranger. Son Altesse m'avait raconté commentStaritski avaitquitté Montague street une heure après la tragédie. Je n'eus d'aill^^urs pas la peine de le faire suivre, car un de mes agents qui le connaissait comme suspect, l'avait déjà filé à sa sortie. On le
vit aller dans une taverne de Rathbone place, où il rencontra l'homme qui avait fait le guet dans la rue. Ils prirent ensemble une consommation et quand ils sortirent de là, le petit vieux, toujours suivi de son compagnon, remonta en chancelant sur ses jambes qui pouvaient à peine le porter, dans la direction de Oxford Street. Il avait l'air d'être ivre à ne pas pouvoir tenir debout, mais en réalité il ressentait déjà les effets mortels du poison qu'on lui avait fait boire. Enfin, ses forces le trahirent et il tomba en arrivant devant le Oxford Music Hall. Un gros attroupement s'était fait autour du malheureux et Staritski profita de la confusion qui s'ensuivit pour s'éclipser prudemment à la barbe de l'agent qui l'avait filé, et qui le perdit de vue sans pouvoir retrouver sa piste. Le bonhomme était évidemment un complice de Spilling et on s'était arrangé pour lui donner exactement la tournure et les habits de Norreys, auquel il ressemblait déjà d'une façon vraiment extraordinaire, afin de pouvoir, au besoin, le faire passer pour lui, ce qui avait dû arriver déjà plus d'une fois. Cependant, les assassins acculés dans une impasse, craignaient qu'il ne vînt à divulguer leur secret, et c'est pour cette raison que Staritski — qui nous est bien connu à Pétersbourg comme un criminel des plus dangereux — lui jeta adroitement dans son verre une pincée de ce poison mortel dont il avait probablement déjà essayé l'effet sur M. Garmeson. La police de Londres en découvrant la lugubre relique du carton à chapeau reconnut, d'après une photographie qu'elle possédait déjà, les traits de la princesse Alice, dont elle cherchait depuis longtemps à s'expliquer la disparition, et enfin le nom de Tesloff dans les lettres trouvées dans la poche de Garmeson donnèrent la clef d'un mystère qui avait mis sur les dents les détectives les plus malins. L'afïaire fut alors immédiatement portée à la connaissance du ministre de l'intérieur, qui donna les ordres les plus sévères pour tâcher de l'étouffer, en ne laissant transpirer au dehors aucun ^étail, et arrêter ainsi un retentissant scandale qui
ne pourrait manquer d'à voir les conséquences les plus pénibles. Dans l'intervalle, la grande-duchesse était allée à Rome.
— Mais vous auriez pu arrêter Spilling? Je vous ai vu avec lui au Cecil. Et même Son Altesse m'a présenté à lui dans la maison de Queen street.
— C'est vrai, répondit Karnovitch. Mais dans l'intérêt de la sûreté personnelle de la grande-duchesse, j'hésitais à le faire. Il s'était emparé de la lettre dans laquelle elle me dénonçait le complot de Rovno, et, si je le faisais arrêter, je savais qu'il mettrait à exécution sa menace d'envoyer cette lettre à Pétersbourg, et que tôt ou tard Son Altesse tomberait victime d'un assassinat. Par conséquent, nos mains se trouvaient liées. Mais, sachant bien que la vie de la grande-duchesse était en danger, j'attachai secrètement à sa personne, pour veiller constamment sur elle et la protéger au besoin pendant ses voyages à travers l'Europe, un jeune agent nommé Humbert, dont la finesse et le courage m'étaient bien connus. Elle continua, sur mon conseil, de garder l'incognito. Ce fut aussi d'après mes instructions qu'elle alla demeurer dans Soho, qu'elle fit ses voyages à Florence et à Rome, qu'elle ne cessa pas d'entretenir des relations d'amitié avec Spilling et enfin qu'elle se lia avec Norreys. Mon but était d'arriver ainsi à connaître les nombreuses et extraordinaires ramifications de la ténébreuse association à laquelle appartenaient tous ces gens-là. La résurrection inexplicable de Norreys après sa mort apparente au poste de police ne manqua pas de confondre notre imagination, mais si malin qu'il fût, il eut affaire en moi à plus malin que lui. Je sus si bien lui inspirer confiance que je trouvai moyen de l'amener à se trahir lui-même et à me donner la clef de l'énigme, en me racontant, aveugle qu'il était, comme une invention de génie, l'histoire de l'homme qui lui ressemblait si étrangement et qu'il faisait passer pour lui. Mais en même temps, en me disant le poste de confiance qu'il occupait à Twineham auprès de vous, il me convainquit qu'il ne prenait aucune part
â la machination dirigée contre vous, et pourtant il était évident qu'il fournissait continueJlement des renseignements et des indications à Spilling. J'avoue qu'en ceci le misérable me donna complètement le change, car je vois bien maintenant que c'était un des drôles les plus intelligents et les plus rusés que j'aie jamais rencontrés, et que son rôle dans la machination consistait à vous faire foudroyer par le courant électrique dont il avait disposé secrètement les fils en conséquence; après quoi il aurait fait mainbasse, avant de s'en aller, sur toutes les valeurs négociables qu'il aurait pu trouver.
— Laissez-moi maintenant vous expliquer à mon tour comment je me suis trouvée mêlée à cette horrible afTaire, dit vivement Rosemary, en posant tendrement sa main sur mon bras et en me regardant dans les yeux avec une adorable expression d'amour à laquelle je ne pouvais pas me tromper. Lionel m'avait présentée à Son Altesse, qui se faisait appeler alors Mlle Tesloff, à Brighton, et j'appris qu'il était passionnément épris d'elle. Un jour, à ma grande surprise, M. Karnovitch vint à Earlstone et me raconta confidentiellement la mort du pauvre Lionel, en ajoutant aussi que les assassins avaient comploté de vous tuer parce que vous connaissiez leur crime. Ils avaient assassiné Lionel parce qu'il avait surpris le secret du meurtre de la malheureuse princesse et ils avaient maintenant décidé de vous faire partager le même sort. Vous pouvez vous imaginer facilement les transes mortelles par lesquelles je passai. Quand je sus que Norreys connaissait la machmation dirigée contre vous, je lui donnai rendez-vous secrètement un soir dans la grande avenue de Twineham et je lui dis que mon intention était de vous prévenir. Il commença par me rire au nez, mais quand il vit que je parlais sérieusement, il se laissa emporter par la colère et se montra alors sous son vrai jour. Il tira de sa poche une liasse de papiers et me fit voir, à la lueur d'une allumette, que c'étaient des reconnais- •ances signées à feu votre oncle le colonel pour une
très grosse somme. Il me menaça en même temps de les remettre aux mains des exécuteurs testamentaires, qui auraient exigé le remboursement immédiat de de l'argent avec les intérêts accumulés et causé ainsi la ruine complète de mon père, si j'avais le malheur de vous dire un seul mot du guet-apens qui vous attendait, vous, l'homme que j'aimais !Ah ! Georges ! s'écria- 1- elle, vous ne pourrez jamais vous faire une idée de ce que j'ai souffert dans ces jours d'angoisse mortelle. Je m'attachais de loin à vos pas, je surveillais tous vos mouvements, craignant que chaque journée que Dieu donnait ne fût votre dernière, redoutant qu'au moment où j'y penserais le moins vous ne tombiez victime d'un assassinat secret. Enfin, cette machination combinée avec un art infernal a été mise à exécution; mais heureusement l'homme qui l'avait conçue s'est pris à son propre piège et a reçu le coup fatal qu'il vous destinait. Le Tout-Puissant a entendu mes prières et vous a sauvé de ces ennemis mortels, qui avaient tant de ruse et de malice qu'ils ont trouvé moyen de battre sur son propre terrain Karnovitch lui-même, l'homme qu'on appelle en Russie « la main droite du tsar ».
Elle s'arrêta de parler et me regarda longuement avec une expression de tendresse indéfinissable de ses grands yeux bruns si limpides, où brillaient des larmes de joie.
« Mais pourquoi ce Norreys s'était-il donné la peine de faire des préparatifs si raffinés pour assurer ma mort? demandai-je, tout étourdi par ces surprenantes révélations.
— Il paraît, d'après ce que j'ai découvert, répondit le grand vieillard russe aux manières si élégantes, qu'on ne l'aurait jamais pris pourle chef suprême de la police, il paraît que Spilling, avec la connivence de Norreys, son ami, avait détourné, aux dépens du colonel Hewerdine, une très grosse somme d'argent quelques mois avant sa mort. Mais ils n'avaient pas compté qu'il mourrait si vite et craignaient qu'avant qu'il fût longtemps, comme héritier de tous sm
biens, vous ne découvriez leurs détournements. C'est pour cette raison que Norreys écrivit cette lettre posthume, qu'il vous fit croire avoir été rédigée par votre oncle avant sa mort et, afin de vous causer une plus grande impression et mieux vous influencer, il inventa le stratagème de la voix, sachant bien que vous étiez tellement décidé à garder religieusement les traditions des Hewerdines, que vous vous conformeriez à la lettre à ce que la Voix — sa propre voix — vous dirait défaire. Le plan du bonhomme, ajouta Karnovitch, avait votre mort comme but final, et vous pouvez vous féliciter d'en avoir été quitte à si bon marché.
— Et où sont ses deux complices, SpiUing et Staritski? demandai-je vivement.
— J'ai réussi à arrêter Staritski à Odessa au mois de février dernier, et il fait actuellement un petit voyage aux frais du gouvernement russe, qui l'envoie soigner sa santé dans l'île de SakhaUne, où il est exilé à perpétuité, répondit Karnovitch. Quant à Harvey SpiUing, les agents que j'avais chargés spécialement de sa filature l'avaient perdu de vue un moment, lorsqu'un soir quinze jours après l'affaire de Montagne street, ils le retrouvèrent avec son malin compère Thomas Norreys, qu'il emmena souper au restaurant Scott.
Depuis, il avait quitté Londres où il est rentré il y a trois jours, venant de Genève; il a eu aussitôt un rendez-vous avec Norreys au Cecil et il habite maintenant un petit logement dans Clarence Gardens, Regent's Park, où il attend de son complice la nouvelle secrète de votre mort. Je vais voir immédiatement Courtland, et lui raconter l'affaire, afin qS'il puisse arrêter SpiUing, pour le crime de Montagne street. Le misérable avait évidemment remis la lettre de Son Altesse entre les mains de Norreys, pour la conserver en heu sûr et pouvoir s'en servir au besoin comme d'une arme terrible, mais maintenant qu'elle est rentrée en notre possession, nous n'avons plus rien à craindre de la vengeance des révolutionnaires. N'importe, il ne faut pas perdre une minute ajouta le grand chef de
police. J'ai encore beaucoup de travail pour régler dcfinitivement cette malheureuse afïaire et je vous demande à tous la permission de me retirer.
— Je vous prierai, à mon tuur, monsieur Hewerdine, de bien vouloir accepter mes remerciements les plus sincères, ainsi que ceux de la grande-duchesse pour la part que vous avez prise à nous délivrer du terrible danger qui était suspendu surnos têtes, s'écria le grand-duc Maximoff en excellent anglais, et en me serrant cordialement la main. Vous avez puissamment contribue à faire arrêter la bande de criminels la plus audacieuse et la plus redoutable peut-être qui ait jamais exercé ses brigandages en Europe, et qui, sans ce hasard providentiel d'une averse qui vous a mis sur sa piste, aurait attiré sur nous tous la ruine, le déshonneur et la mort. »
Rosemary, ma bien-aimée Rosemary, lorsque je pris sa petite main finement gantée dans la mienne pour la reconnaître avec un bonheur inexprimable comme ma fiancée à la face de tous, ne put s'empêcher, vaincue par l'émotion, d'éclater en sanglots et de laisser couler un torrent de larmes brûlantes tandis que ses beaux yeux, attachés avec amour sur les miens, me disaient dans leur langage muet et pourtant si expressif, qu'elle se donnait à moi tout entière pour la vie, etque la joie débordante qui remj. lissait son cœur si tendre, si délicat et si sincère était trop forte pour qu'elle pût la traduire par des paroles.
Je savais que j'avais trouvé une femme qui était un trésor entre toutes les femmes et j'essayai de le lui dire mais ma langue en ce moment était paralysée par Tômotion et je ne pus proférer aucun son. Tout ce que je fus capable de faire, ce fut d'attirer ma bien-aimée avec emportement sur ma poitrine et de sceller mon amour d'un long baiser passionné sur ses lèvres où passa toute mon âme.
Et jamais moment de bonheur ne valut celui-là. Ce fut un moment délicieux, ce moment béni d'extase, qui ne se trouve qu'une fois dans la vie de chaque homme, et qui vaut bien assurément qu'on l'achète au •
prix de longues années de fatigues, de déceptions et de dégoût de l'existence.
Les nuages noirs faits de soupçons et de mystère qui avaient obscurci notre ciel à tous les deux venaient de se déchirer comme sous le coup de baguette de quelque fée bienfaisante et laissaient passer maintenant les brillants rayons du soleil qui devait éclairer notre vie nouvelle, vie de paix, de bonheur et d'amour partagé.
Et la conclusion?
Il reste bien peu de chose à ajouter aux chapitres mystérieux et captivants de cette chronique de ma vie, chapitres qui, comme je l'ai déjà dit au début de cette confession, ofïrent peut-être l'histoire la plus étrange qu'aucun homme ait jamais vécue. Ce même soir quand Courtland et ses hommes, ainsi que l'avait dit Karnovitch, se rendirent à Glarence Gardens pour arrêter Harvey Spilling ils le trouvèrent absent. Le fait que Norreys — qui devait aller le voir immédiatement après ma mort — n'était pas venu au rendez-vous, joint à la rencontre, dans le fumoir de l'hôtel Cecil, d'un agent de Karnovitch qui l'avait reconnu, lui avait donné l'alarme, et il s'était arrangé pour passer aussitôt sur le continent. Mais la police secrète russe a des agents partout, et quatre mois plus tard il fut arrêté à Garstein, petite ville d'eaux en Autriche, d'où il fut, après les formalités d'extradition, livré à la Russie. Il tombait d'ailleurs déjà sous le coup des lois de ce pays pour avoir, dix ans auparavant, alors qu'il était attaché au service diplomatique, commis un faux en imitant la signature du banquier de Moscou bien connu, Levitski. C'est pourquoi la demande qu'il adressa à l'ambassade pour être jugé en Angleterre fut rejetée, quoiqu'il fût accusé d'un double assassinat à Londres.
Après avoir comparu devant un tribunal à huis clos pour éviter la publicité des débats dans la presse, il fut condamné à la même peine que son complice Staritski, et, comme lui, il est en ce moment aux travaux
forcés à perpétuité sur cette île du Pacifique qui sert de bagne à la Russie, et où elle envoie ses plus dangereux criminels — cette île de Sakhaline, enfer moderne où il n'a jamais été permis à la curiosité des voyageurs de pénétrer pour en raconter les horreurs.
Le grand-duc MaximofT et sa femme, guérie enfin de son amour imprudent de courir les aventures, sont retournés dans leur magnifique palais de Saint-Pétersbourg, où ils vivent maintenant en paix, sans crainte de la vengeance des nihilistes tandis que Paul Karnovitch, après avoir éclairci le mystère de la disparition de l'infortunée princesse Alice est revenu prendre sa position si lourde de responsabilité de bras droit du tsar.
Quant à Rosemary et à moi quels mots humains pourraient rendre le bonheur sans nuages et les délices d'amour où nous vivons.
Il y a à peine deux ans que le vieux pasteur de Twineham a béni notre union dans sa petite église habillée par le temps de lierres centenaires. Dans la matinée que je n'oublierai jamais, qui précéda notre mariage, je me trouvai seul avec sir Edmund et ma bien-aimée dans le cabinet de Earlstone, la porte fermée à clef contre les importuns et je remis à ma chère fiancée un paquet scellé contenant tous les reçus d'hypothèques et toutes les reconnaissances, qu'elle tendit à son tour à son père. Sous l'empire d'une violente émotion qu'il ne pouvait maîtriser, il me saisit la main qu'il serra à la briser sans dire une parole. Puis se tournant vers le feu il y jeta les papiers qu'il regarda se tordre, noircir et se consumer sous les flammes qui les léchaient, jusqu'à ce que ce qui avait été entre des mains criminelles une menace terrible de ruine et de scandale ne fut plus qu'un amas de cendres inoffensif.
« Oui donne cette femme en mariage à cet homme? demanda, une heure plus tard, le vieux recteur, suivant la formule sacramentelle, tandis que nous nous tenions respectueusement et religieusement debout devant lui dans le chœur de la petite église, usée par les siècles où des générations de Hewerdines avaient
été mariés et enterrés. Alors sir Edmund fit d'une voix tremblanie de joie la réponse qui me donnait le plus grand trésor qu'un homme puisse posséder, un trésor qui est bien au-dessus des pierres les plus précieuses et de toutes les richesses de ce monde : le cœur d'une femme pure, aimante et sincère.»
A partir de ce jour-là, notre vie s'est passée en voyages à travers l'Europe, jusqu'à présent, où je viens de vous faire le récit, sans y rien changer, des étranges aventures qui me sont arrivées. Aujourd'hui, sur la longue terrasse demarbred'une vieille villa du seizième siècle qui domine l'admirable vallée de l'Arno, encadrée dans le splendide décor des Apennins qu'empourprent les rayons du soleil couchant, ma femme bien-aimée vient de relire les épreuves de ce livre, avant de les envoyer à l'imprimerie.
« Mon cher adoré ! murmure-t-elle doucement, en attirant mon visage vers le sien, jusqu'à ce que mes lèvres touchent les siennes, tandis que son beau corps repose sur un long fauteuil d'osier, sous les treilles chargés de grappes dorées, dans la gloire finissante de cette magnifique journée de septembre. Mon cher adoré ! Vous n'avez oublié qu'une chose ! Vous n'avez pas dit quel profond, quel éternel amour je ressens pour vous. Vous n'avez pas dit que cet amour est toute ma vie, toute ma raison d'être ! »
Et voilà la touchante critique que lui suggère sa tendresse, mais ne la trouvez-vous pas délicieuse en ce qu'elle révèle en toute sincérité, mieux que les plus belles phrases, le sentiment le plus intime qui fait vibrer d'une émotion intense les fibres secrètes de son cœur?
Ah ! personne au monde n'est plus heureux que je ne le suis aujourd'hui; personne n'a l'âme plus remplie de gratitude. Mon cœur est si plein de bonheur qu'il en déborde. Qu'importe maintenant que nous ayons été obligés de nous enfuir loin des yeux du monde après notre mariage, qu'importe que nous soyons encore obligés de nous cacher au fond d'une campagne perdue dans un exil forcé, qu'importe que nous ne puis-
sions retourner à Twineham à cause des menaces de
certains membres inconnus de cette bande noire intertionale à laquelle Spilling et Norreys appartenaient? Qu'importe tout cela, puisque nous nous aimons? Mon intervention dans Taffaire de Montagne street a attiré sur moi la vengeance de tous ces bandits, mais Karnovitch m'assure que dans quelques mois nous n'aurons plus rien à craindre. Nous resterons donc jusquelà ignorés et contents à jouir en paix de notre bonheur sous les ceps chargés de raisins et les oliviers verts de la Toscane.
Et tandis que toutes les églises, aux clochetons ajourés comme des dentelles de pierre, égrènent dans la paix du soir, sur la montagne et dans la vallée les notes mélancoliques de l'Angelus, qu'accompagne le gros bourdon du dôme de l'antique Florence, dont je vois là-haut le campanile de marbre jaillir au-dessus d'un océan de toits rouges, je passe doucement ma main, en une tendre caresse, sur la chevelure soyeuse et ondulée de ma chère femme. Et, comme je me penche encore vers elle pour mettre un baiser sur son front, elle trace de sa main blanche ce mot qui termine mon récit, — ce mot qui est si expressif dans toutes les