TOUT S'EXPLIQUE
Il était dix heures du matin.
Les joyeux rayons du chaud soleil de juin mettaient en gaieté la vieille bibliothèque, tandis que sous les yeux impatients et avides devoir de Rosemary, j'étalais le contenu du tiroir que Norreys s'était réservé dans le cofïre-fort, et que je lui tendais la lettre signée Natica Tesloff. Je lui avais tout expliqué et je lui avais même montré en secret ce sombre réduit de la chambre bleue où mon secrétaire avait trouvé la triste fin que méritaient ses crimes, et était tombé victime de ses propres machinations.
Elle lut la lettre jusqu'au bout, puis elle se leva et dit d'un ton décidé :
« Il faut que nous allions la voir à Londres, tout de suite, Georges. Elle est descendue au Claridge. Elle peut vous en dire plus long que moi. En tout cas, ce dont je puis vous assurer dès maintenant, c'est que cette lettre et ces reconnaissances de mon père sont la clef de la situation. Ah ! c'est une véritable chance que ce soit vous qui les ayez trouvées, une chance vraiment qui tient du miracle qu'elles ne soient pas tombées entre les mains de quelqu'un d'autre 1
— Mais me direz- vous au moins, ma chère aimée, ce que tout cela signifie? Ma tête s'y perd 1
— Natica vous le dira, répondit-elle. Rendez-lui seulement cette lettre et elle vous racontera tout. «
Deux heures venaient de sonner lorsque nous fûmes introduits dans un salon particulier du Claridge, où nous trouvâmes la grande- duchesse MaximofT en toilette de ville et prête à sortir pour faire des visites. Il était évident que notre arrivée inattendue lui causait une surprise dont elle ne savait si elle devait se réjouir ou s'effrayer, et je pus juger par l'expression altérée de ses traits qu'elle penchait plutôt vers cette dernière alternative. Avant que nous ayons pu échanger nos salutations, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, son mari entra en parlant avec Paul Karnovitch, et nous nous trouvâmes tous les cinq face à face.
En quelques phrases précipitées et d'une voix coupée par l'émotion, Rosemary raconta la mort horrible de Norreys et la découverte de la lettre qu'elle rendit à son auteur.
« Ils ont tué mon pauvre demi- frère Lionel! cria-telle. Son Altesse va tout vous dire. »
Je vis la grande-duchesse devenir pâle comme un linge en entendant prononcer le nom du malheureux jeune homme assassiné, qui se trouvait avoir été, à ma grande surprise, le demi-frère de ma bien-aimée. Elle tordit nerveusement ses gants entre ses doigts crispés et jeta d'abord un long regard à son mari, puis à moi-même, tandis que ses lèvres étaient agitées d'un tremblement convulsif qu'elle cherchait en vain à réprimer.
a Que voulez-vous que je vous dise? bégaya-t-elle d'une voix haletante. Par où -commencer? Cette histoire est si horrible qu'il me semble que je n'aurai jamais la force d'aller jusqu'au bout. Enfm, ajoutât-elle après une pause, dans laquelle elle parut faire appel à toute son énergie et prendre son courage à deux mains, voici comment cela a commencé. Il y a de cela deux ans, un hiver que je me trouvais avec ma mère à Pitlochry, je fis la rencontre de Lionel Garmeson, fils d'un premier mariage de lady Earle, qui s'était mis en pension à l'établissement d'hydrothérapie de l'Atholl, avec un de ses amis nommé Harvey
Spilling. Je venais de quitter précipitamment Londres, où j'avais contribué activement à la découverte d'un complot habilement machiné contre la vie de l'empereur, et j'avais pris aussi logement à l'Atholl, sous un nom supposé. Lionel s'était follement épris de moi et n'avait pas tardé à se poser comme mon cavalier assidu, fonction dont il s'acquittait avec tant de courtoisie sincère et galante qu'il avait su gagner toute ma confiance au point que je n'hésitai pas un jour à lui donner une lettre à mettre à la poste, cette lettre précisément que je tiens en ce moment à la main. Je crus qu'il l'avait fait, mais M. Karnovitch ne reçut jamais ma lettre, et j'appris par la suite que l'ami de Lionel, Spilling, curieux de savoir qui j'étais, l'avait volée et gardée précieusement après en avoir lu le contenu, sachant bien que tant qu'il l'aurait en sa possession, il tiendrait mon avenir entre ses mains, car la seule révélation de ma dénonciation au comité exécutif des nihilistes de Russie équivalait à la signature de mon arrêt de mort. »
Le grand-duc Maximoff était, à cette époque, fiancé avec la princesse Alice-Hélène-Louise de Luxembourg et ignorait complètement que Spilling, qui avait été attaché au service diplomatique anglais à Bruxelles g'était épris d'elle tout dernièrement, lui avait donné des rendez-vous secrets dans le bois de la Cambre et enfin lui avait fait une cour très assidue. Mais l'idylle avait été brusquement rompue par la princesse ellemême, à la suite d'une visite à la cour de Berlin, où elle avait appris de l'une des dames d'honneurdel'impératrice que ce même Spilling avait trahi et vendu à l'Allemagne un important secret diplomatique de son propre pays contre paiement d'une certaine somme d'argent. L'affection de la princesse pour le traître s'était aussitôt changée en mépris, et, à la suite de cette rupture, elle se fiança à l'homme qui est maintenant mon mari. Spilling la rencontra dans un bal officiel à Bruxelles, quelque temps avant de quitter le service diplomatique, et, quand il voulut lui parler, elle l'emmena dans un coin à l'écart, où elle lui jeta
son infamie à la face. Il n'essaya pas de nier, mais il la supplia de garder le secret, et, quelques jours après il disparut de la capitale belge, en même temps qu'il était rayé d'office de la liste des attachés d'ambassade. Il craignait toujours néanmoins que son secret ne vînt à être divulgué ; aussi n'eut-il point de repos avant d'avoir combiné un plan bien étudié par lequel il trouva le moyen d'attirer la princesse dans une maison de Denbigh street, Pimlico, un soir qu'elle avait soupe au Savoy avec le grand-duc. Là, il est probable qu'il a dû lui tirer un coup de revolver par derrière, après lui avoir fait prendre un poison dont il avait appris la composition dans un livre, et qui non seulement produisait un effet mortel, mais encore conservait les chairs d'une façon extraordinaire. De plus, c'était un aventurier si audacieux qu'il avait osé pousser la bravade jusqu'à conserver la tête afin de la produire au besoin comme pièce d'identité au cas où les recherches poursuivies pour retrouver les traces étant demeurées sans résultat, on offrirait une récompense à celui qui pourrait donner un renseignement, récompense qu'il se proposait effrontément de réclamer s'il la jugeait suffisante. Ce Spilling, ajouta-t-elle, est un criminel qui ne recule devant rien, un aventurier qu' aucun scrupule n'arrête, le plus dangereux certainement de tous les bandits qui grouillent dans les bas-fonds de Londres.
— Continuez, demandai-je d'un ton qui se faisait pressant. Dites-moi la vérité sur l'affaire de Montagne street. »
Le visage de la grande-duchesse devint plus pâle encore; il était évident que le souvenir de cet aprèsmidi maudit lui causait une émotion poignante et douloureuse qui secouait tout son être. Mais elle se ressaisit enfin, et continua :
c Des mois s'étaient écoulés. Le mystère de la disparition de la princesse n'était connu que de sa famille et de la police, qui de son côté, le cachait soigneusement au pubUc avec l'idée que ce pouvait bien n'être là qu'une des nombreuses frasques que la jeune fille
s'était déjà permises à la grande inquiétude de ses parents. Pour moi, j'étais dans l'ignorance la plus complète de cet événement. Je me fiançai donc au grand- duc sur ces entrefaites, sans avoir eu connaissance de ses fiançailles antérieures, et je renvoyai aussitôt les lettres que mon soupirant anglais m'avait écrites au Devonshire Club. Nous ne restâmes fiancés que quatre mois; après quoi nous nous mariâmes à Saint-Pétersbourg, et dès lors notre vie ne fut plus qu'une suite de voyages ininterrompus à travers l'Europe, à Vienne, à Paris, à Berlin et à Londres. Pendant que je me trouvais dans cette dernière ville, mon mari fut rappelé à Vienne auprès du tsar, qui y était en visite, et je restai seule avec Mitchell. Deux jours plus tard, je reçus une lettre deHarvey Spilling, qui m'invitait à un rendez-vous avec Rosemary Earle et Lionel Garmeson, qui, à ce que je compris d'après cette lettre, venaient de se fiancer.
— Mais le pauvre Lionel était mon demi-frère ! protesta vivement ma pauvre amie.
— Je sais bien que c'était une ruse, répliqua la grande duchesse, et je le vis tout de suite, car Lionel, sur une question que je lui fis me dit son degré de parenté avec vous. Spilling avait amené avec lui un jeune Russe nommé Staritski, de manières très agréables, et nous allâmes tous les quatre au théâtre après quoi nous soupâmes au restaurant Carltoii. Enfin, sur les instances pressantes de Lionel et d* son ami Spilling, je revins avec eux à Montagne streef . où nous fîmes parties de cartes sur parties de carte. Je reconnais que je n'aurais jamais dû accepter cetl. invitation en l'absence de mon mari, et, pourtant, c'est une véritable chance que je l'aie fait; car autrement les crimes de Spilling n'auraient jamais été découverts. Mais voici qu'au moment où je me préparaià revenir à l'hôtel, vers les deux heures du matin. Lionel se plaignit tout à coup de douleurs atrocc< dans la tête. Les deux autres hommes échangèrent d'étranges regards d'intelligence très significatifs pardessus la table, ce qui éveilla tout de suite mes soup-
çons. Lionel avait bu du Champagne que Spilling lui avait versé et dont il m'avait offert une coupe aussi; mais heureusement pour moi, j'avais refusé. J'étais absolument certaine qu'ils l'avaient empoisonné, mais ne possédant aucune preuve, je ne pouvais qu'attendre les événements et rester sur le qui- vive. L'état du malheureux jeune homme empira bientôt et se compliqua d'un délire furieux qui lui donnait comme des accès de fièvre chaude, de sorte que je fus forcée de passer toute la nuit auprès de sa couche à le veiller, dans la crainte mortelle où j'étais qu'ils ne lui fissent prendre une nouvelle dose de poison. Il se trouvait à leur merci, incapable de se défendre, et mon premier devoir était de le sauver. Ah ! je n'oublierai jamais ces longues heures d'angoisse passées avec ces assassins, dont le sang-froid abominable me déconcertait Au matin, quand les premières lueurs du jour commencèrent à poindre, Lionel reprit lentement et péniblement sa connaissance. Je fis ce que je pus pour le soigner, mais en dépit de tous mes efforts, il ne se produisait dans son état qu'un mieux presque insensible avec une lenteur désespérante, et lui-même n'avait aucunement conscience de la tentative criminelle dont il avait été l'objet.
« A midi, ne me voyant pas revenir, Mitchell était accourue à la maison de Montagne street pour savoir ce qui m'était arrivé, et je la renvoyai aussitôt à l'hôtel me chercher une robe de ville car je ne pouvais pas rentrer en plein jour avec cette toilette de soirée décolletée.
« Enfin à l'heure du déjeuner, le pauvre Lionel était complètement revenu à lui, sinon guéri, et, après avoir essayé de manger pour la forme, nous nous retrouvions dans le grand salon du premier étage, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, et certainement d'après un plan concerté d'avance, car Staritski avait été dans la matinée chez un pharmacien, Spilling chercha une mauvaise querelle à son ami Lionel à propos d'un coup de cartes. Ce à quoi le' jeune homme emporté par la chaleur du premier mou-
vement, riposta en accusant son ennemi d'avoir assassiné secrètement la princesse Alice, accusation qui n'était fondée d'ailleurs que sur de vagues indices surpris par hasard et qu'il ne pouvait appuyer de preuves matérielles. Il n'avait pas fini de parler que les deux hommes s'étaient rués sur lui avec toute la rage du désespoir pour lui arracher leur secret; il essaya de leur échapper en sautant quatre à quatre les marches du grand escalier, mais il fut rejoint en bas par Spilling, qui lui porta lâchement dans le dos un coup de couteau au moment où il allait atteindre la porte de la rue, et il expira en croyant naturellement que c'était moi qui l'avais trahi et livré aux mains de ses ennemis. »
Sur ces mots, la grande-duchesse se tut et poussa un profond soupir.