‹ La dame en boisChapitre 1 sur 14 · DANS LES VILLES D EAIT · texte numérisé non relu

DANS LES VILLES D EAIT

c Andréa 1

— Papa ?

— Passe -moi le noyau.

— Oui, papa. Est-ce que vous allez donner une représentation ce soir, papa?

— Oui, ma chérie,

— C'est que... vous vous rappelez bien que le médecin vous a recommandé du repos, papa... et vous avez be^iucoup toussé aujourd'hui.

— Je me reposenii demain, ma mignonne, je te le promets, car nous quitterons Vichy pour nous rendre à Biarritz.

— Et c'est joli , Biarritz \*

— Très joli ; tu y verras l'Océan.

— Ohî je le connais déjà, > répondit Tentant avec ce détachement de? bambins qui ont beaucoup voyagé.

Le dialogue que nous venons de reproduire avait lieu en anglais, mais nous le traduisons pour la commodité du lecteur.

Andréa était une jolie petite fille de cinq ans environ , avec un teint très bîanc, une petite bouche rose et de beaux yeux gris limpides sous un front ombré de boucles châtain aux reflets dorés.

Son père, master William Stone, était le type de TAméricain froid et correct dans toute sa pureté.

Il avait réellement l'air d'un gentleman avec son habit noir et sa cravate blanche sous le col haut ; mais son corps maigre flottait dans le drap un peu élimé; mais ses traits doux et réguliers décelaient une souffrance énergiquement refoulée ; un léger feu rose colorait ses pommettes, laissant le reste du visage dans une pâleur absolue.

Wiliam Stone avait un exceptionnel talent de ventriloque : le ciel l'avait doué (hélas! fatalement) d'un organe souple et susceptible de se décomposer en accents divers.

Au moyen d'un simple noyau qu'il plaçait dans sa bouche, il pouvait rendre sa voix méconnaissable et laisser croire au public que plusieurs personnes dialoguaient ensemble, quand il faisait, tout seul, les frais de la conversîjtion.

Aussi William Stone gagnait -il quelque argent à parler ainsi devant une foule de curieux, dans une sorte de petit théâtre qu'il dressait dans les villes balnéaires où il passait; il emmenait avec lui ce qu'il appelait « sa famille i>.

Sous ce nom, nous ne désignons pas son enfant chérie, Andréina, qui était peut-être Tunique être aimé qu'il possédât sur la terre, mais trois ou quatre poupées de bois , automatiques , de grandeur naturelle , qui obéissaient

à ses rh^yindres injonctions au moyen de resrsorts secrets qui les faisaient mouvoir ; William Stone parlait pour ces singuliers personnages qu'il faisait converser ensemble, et il changeait le ton et l'accent de chacun à s'y méprendre.

Ce soir donc, le dernier que Stone et sa fille devaient passer à Vichy, Andréina fut envoyée au lit à neuf heures, comme toujours , pendant que son père donnait une représentation d'adieu aux habitants et aux baigneurs de la ville.

Il était bien fatigué, le pauvre ventriloque, et il sentait que le médecin avait raison en lui défendant de continuer à exercer son métier; mais de quoi aurait vécu la petite Andréina? Il n'avait pas d'autre moyen de la nourrir, de rélever.

C'était pour elle qu'il campait à la fantaisie du public, dans les résidences d'été ou les villes d'hiver : pour elle qu'il gagnait la scène d'un pas chancelant et jouait son éternelle comédie avec ses bonshommes de bois, abîmant sa poitrine, forçant sa voix à se multiplier, à se grossir ou s'affaiblir selon les besoins du jeu.

Ce soir-là, particulièrement, il se sentait bien malade: ses cheveux blonds étaient trempés de sueur, la fièvre creusait sa joue terreuse ; il souriait d'un sourire navré , forcé.

Quand il arriva sur l'estrade, de son pas fatigué, saluant le public avec une inexprimable dignité, la dignité de l'homme entraîné par le malheur au-dessous de sa position, mais luttant contre le sort avec fermeté, on l'accueillit ainsi que chaque soir avec de frénétiques applaudissements, car il possédait un talent réel.

Les enfants rêvaient de lui et de ses poupées automatiques si bizarres, si bien faites, qu'on croyait voir et entendre des êtres vivants. Il y avait surtout la dame en

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bois, la plus belle, qui chantait une chanson anglaise et gourmandait son mari avec une animation extraordinaire.

William Stone parlait assez correctement le français pour être parfaitement compris du public; toutefois, à l'entendre, nul ne pouvait se méprendre sur sa nationalité.

« Voyons, madame Émerillot, ne pouvez-vous nous chanter une petite chanson ? demanda-t-il à la dame en bois, de son ton le plus naturel.

— Biène volontiers ! d répondit celle-ci en remuant avec amabilité sa tête empanachée.

Et, d^une voix glapissante, la voix d'une personne de cinquante ans qui aurait encore des prétentions, elle entonna , ou plutôt le ventriloque entonna pour elle :

A dix-houit ans, j'étais gentille.

« Ah! ah! ricana l'homme en bois, qui se tordait de rire sur son siège ^ il y a longtemps de ça, ma bonne. >

William engagea ce mari peu galant à ne pas dire tout ce qu'il pensait.

Indignée d'avoir été si discourtoisement interrompue , la dame en bois reprit :

A dix-houit ans, j'étais...

Cette fois, ce fut le négrillon qui coupa la parole à sa maîtresse en pouffant de rire, ce qui lui valut une bonne admonestation, non de William Stone, mais de M. Émerillot.

€ Qu'est-ce qui te permet? commença-t-il, sa jambe de bois levée sur la tête crépue de la poupée nègre.

— Il n'y avait pas le moyen de chanter diou tout, fit la dame dépitée.

— Moa, moa, je vais vous raconter un petit chose, dit Thomme en bois, se trémoussaut toujours.

— Allong , parlez alors , d répondit le v(^ntriloque avec un soupir de découragement, comme s'il eût toutes les peines du monde à tenir toute sa petite famille en respect.

Dans Tauditoire , c'était un frémissement de lèvres enfantines entr'ouvertes par l'attention et la surprise, un pétillement d'yeux bleus ou noirs qui brillaient de curiosité, çà et là quelques discussions :

€ Je te dis que c'est pas possible.

— Mais puisque les pe^^sonnages sont en bois.

— Ça ne fait rien; cet homme, ce William Stone, ne peut pas changer de voix comme ça. Regarde -le : ses lèvres ne bougent même pas.

— Bahî je ne sais pas comment il fait, mais sûr que c'est lui qui parle. Vois, dans les phrases trop difficiles, lors même qu'il a l'air de ne pas remuer, il tire et tortille un peu sa moustache.

— Ça ne veut rien dire... et puis écoute, par moments on croirait que deux et même trois personnes parlent à la fois.

— Chut I voyons , chut I t> firent quelques spectateurs que cette discussion gênait.

Les deux bavards se lurent soudain.

Cependant M. Émerillot avait, sur l'ordre de son cornac , entonné une chansonnette assez à la mode sur les boulevards parisiens, et qui fit pousser les hauts cris à la dame en bois.

€ Oh! shocking! shocking! » hurla-t-elle scandalisée.

Le ventriloque se pencha vers l'oreille de l'homme en bois et lui donna évidemment un conseil amical , car cet original personnage se mit à secouer la tête en murmurant entre ses longues dents :

« Well ! very well indeed ! I understand. 3> {Bien, très bimi ! En efftt, je com-prends,)

Et il reprit une mélodie plus à la portée des jeunes auditeurs :

« Monsieur Malborough est mort, etc. »

« Et moi, monsieur, ne voulez-vous pas que je récite une fable ? glapit une voix d'enfant très nasillarde.

— Oui, ma mignonne, nous ne demandons pas mieux, > répondit William Stone de son accent le plus grave.

Et la poupée qui remplissait le rôle de Baby Émerillot commença :

La cigale, ayant chanté Tout l'été.

€ Oh ! assez , assez ! Je ne aimais pas ces petits choseslà , » cria le papa en gesticulant violemment des bras et des jambes. Son eornac dut le rappeler à l'ordre.

Il était vraiment insupportable, ce pauvre M. Emerillot, et William Stone le grondait à chaque instant, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer à la première occasion.

La dame en bois soupirait et s'agitait, honteuse de la mauvaise tenue de son mari; elle-même le sermonnait de temps à autre.

€ Dick, voyons, Dick, be reasonnable , my dear. > (Soyez raisonnable, mon cher.)

Quant au négrillon, de cinq minutes en cinq minutes, secoué par un rire irrésistible, il se livrait à une hilarité désordonnée qui lui attirait une bourrade de son maître :

« Tais -toi, moricaud \ »

Tout cela, écrit, ne peut rendre le drôle, l'enlevé, le comique de la séance. William Stone était réellement un ventriloque très fort, car réflexions , reparties, demandes, réponses, cris, rires, chants, tout se pressait dans sa bouche, sortait en fusée de son gosier sans qu'aucun muscle remuât dans sa physionomie.

Le ventriloque était applaudi à outrance, seulement à ce jeu- là il abîmait ses pauvres poumons déjà faibles.

Avant d'achever la séance , il imita le cri de tous les . animaux si naturellement qu'on se fût cru dans l'arche de iVoé ; puis il contrefit le murmure d'une foule nombreuse, le bruit d'une émev^ , celui de la mer, celui de l'orage et de la grêle, le souffle du vent dans la forêt et les gazouillements des oiseaux.

Il aurait pu en faire bien davantage encore, mais i, se sentait épuisé, et en vérité les spectateurs en avaient entendu pour leur argent.

La représentation terminée, ceux-ci s'écoulèrent lentement dans les rues de Vichy, les grandes personnes déjà occupées d'autres choses, mais les enfants, encore émerveillés, s'essayant à imiter le ventriloque; si bien que les paisibles habitants de la ville, ou les baigneurs qui n'avaient pas assisté aux dialogues variés de William Stone, devaient se demander si une nuée de sauvages ou de quadrupèdes étrangers ne s'abattait pas sur le pays.

Le ventriloque était depuis un mois environ à Vichy; il avait passé l'hiver à Nice, à Cannes, à Hyères et à Marseille, car ces climats doux non seulement convenaient à sa poitrine délicate, mais la population riche et cosmopolite de ces stations hivernales lui assurait le succès et une bonne recette pendant quelques mois.

Entre Marseille et Vichy, c'est-à-dire au printemps, il s'était arrêté à Lyon sous prétexte de se reposer ; mais il n'avait pu refuser de travailler au cirque Rancy si connu et si aimé dans la bonne cité lyonnaise , car un nouveau travail ajoutait encore à la somme rapportée du Midi.

Mais William Stone avait beau recueillir les pièces d'argent ou d'or, ces pièces ne demeui aient pas longtemps dans son escarcelle.

D'abord il était généreux, et, vivant trop souvent au

milieu de foraias parfois gênés ou malheureux dans leurs affaires, il leur venait en aide sans compter avec sa propre bourse.

Et puis il avait été accoutumé à vivre, sinon dans un luxe réel, du moins dans une large aisance jusqu'au jour où il avait dû gagner sa vie, et il dépensait facilement, soit pour les besoins de chaque journée, soit surtout pour sa fille, son Andréina chérie à laquelle il ne savait rien refuser. La mignonne n'était ni vaniteuse, ni exigeante, ni gaspilleuse; mais William Slone aimait à la voir gentiment habillée et à lui donner les jouets et les livres d'images dont elle avait envie. Cependant, depuis qu'il se sentait malade, il enrayait beaucoup ses dépenses, devant consulter des médecins et suivre un traitement sérieux .

Enfin la recette fut bonne, et il en avait besoin en vérité , car le voyage de Vichy à Biarritz coûte cher et le transport de la dame en bois et de ses compagnons ne se faisait pas gratuitement.

Lorsque le ventriloque, une fois la foule écoulée et le théâtre clos, rentra dans le réduit qu'il occupait avec son enfant, il serra son petit trésor dans un coffret, puis resta une minute debout à regarder dormir sa fille, avec un mélange de bonheur, de tendresse et de secrète angoisse.

« Si je pouvais vivre assez pour l'élever î murmurat-il, les yeux humides; elle n'a que moi au monde... Mon Dieu ! soyez clément, ne me rappelez pas à vous avant que j'aie accompli ma tâche I y>

Cette prière achevée, William Stone se mit à ranger sans bruit le petit ménage; pendant le jour, il recevait l'aide d'une femme de journée qui donnait des soins à Andréina, mais à cette heure avancée, elle dormait dans son pauvre logis de la rue de Nhnes et le ventriloque se passait de ses services.

Comme il parlait le lendemain de bonne heure et qu'il ne devait pas revoir sa servante , il inspecta le petit trousseau d'Andréina, et, découvrant un accroc à sa robe de tous les jours , il se mit en devoir de la raccommoder.

Ce n'était pas une tâche facile pour un homme, aussi le malheureux suait-il sang et eau pour réparer Taccidelit; K:ais ses doigts étaient malhabiles à refaire la trame,

« Si je pouvais vivre assez pour l'élever I » murmura-t-il.

et quiconque Teûtvu ainsi courbé sous la lueur vacillante de la lampe Teût réellement pris en pitié.

Quand l'ouvrage fut achevé, William Stone songea enfin à se mettre au lit, il était une heure et demie du matin; il s'étendit avec délice sur sa maigre couchette, et, soit que la position horizontale lui fût nuisible, soit que les fatigues de cette journée l'eussent exténué, il fut pris d'une violente quinte de toux dont il étouffait le bruit afin de ne pas éveiller son enfant.

Le mouchoir qu'il appuyait sur ses lèvres se teignait de sang ; l'Américain ne le voyait pas, plongé qu'il était dans une obscurité profonde, mais il le devinait, et^ joi-

gnant dans la nuit ses- mains sèches et brûlantes, il murmura :

« Mon Dieu ! si je venais à lui manquer , que deviendrait mon Andréa, puisque je n*ai personne à qui la confier? Non, vraiment, je ne puis m'en aller. >

Cette anxiété le tint éveillé jusqu'à l'aube : à peine dormit -il deux ou trois heures avant de commencer les préparatifs du départ, auxquels sa fille l'aida avec l'enthousiasme des enfants amateurs de voyages et de déménagements.

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