‹ La dame en boisChapitre 2 sur 14 · NOUVELLE ÉTAPE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ÉTAPE

Au lieu d'aller directement à Biarritz, comme il l'avait pensé d'abord, rAjnéricain s'arrêta à Bordeaux où il espérait recueillir quelques succès.

Sa fille avait beau le supplier de prendre du repos, William Stone ne Técoutait pas, trop heureux qu'il était d*amasser de l'argent pour cette enfant chirie qu'il voulait gâter le plus possible.

Le pauvre père avalait consciencieusement soir et matin une dose de sirop de goudron et de bourgeon de sapin ; il évitait soigneusement de respirer l'air humide , selon les conseils du docteur, mais tout l'effet des remèdes était détruit par la fatigue quotidienne qu'il imposait à ses poumons.

Aimante et attentionnée au possible, Andréina pensait toujours au médicament à prendre, et elle l'apportait elle-même à soç père, prêt à être avalé, de sorte qu'il ne pouvait ni l'oublier ni négliger de le prendre.

Malheureusement Bordeaux ne rapporta pas les bénéfices qu'on espérait, par la raison que, peu de semaines

auparavant, un rival de William Stone, moins habile peut-être mais faisant beaucoup de réclame, avait passé dans cette ville un certain temps et blasé la population sur ce genre de divertissement.

« Allons, dit Stone avec un soupir résigné, un soir qu'il fermait son petit théâtre après avoir joué sa comédie habituelle devant de rares spectateurs, nous ne ferons pas long feu à Bordeaux... J'avais pensé me rendre à Royan où les baigneurs peuvent affluer déjà, mais mon concurrent y est très probablement allé donner quelques séances ; ne faisons donc pas de déplacements inutiles et coûteux. D

Cependant Bordeaux devait apporter à l'Américain une compensation : un Espagnol très riche et aussi original qu'un Yankee vint un jour le trouver dans son petit appartement.

a: Ye souis, monsieur le ventriloque, el senor Sancho Salapès y Mandracénès , conte del Agraya, y marquese de Orbino y Osondracito. >

En réprimant un sourire devant cet étalage de noms pompeux, Stone s'inclina sans parler.

<r Ye possède oune fille malade, monsieur, assez malade.

— C'est fâcheux, murmura l'Américain qui ne voyait pas où voulait en venir el senor Sancho Salapès, etc. etc. Mais je ne suis pas médecin.

— Ye né vous demande pas de la soigner, monsieur. Ye vous dis seulement que ye vais voyager avec la senorita,

— Ah ! fit Stone toujours imperturbable.

— Ye n'amuse pas ma fille, il paraît, reprit l'Espagnol, et le voyage la fatigue et l'ennuie beaucoup.

— C'est fâcheux, murmura de nouveau le ventriloque,

— Alors, ye raé souis dit que peut-être vous consentiriez à "oyager avec elle.

LA DAME £N BOIS l9

— Mais... je ne suis pas une dame de compagnie, répliqua rAméricain stupéfait et secoué intérieurement par un fou rire.

— Ye m'explique mal, sans doute. Ma fille, elle demande que vous voyagiez avec nous pour que vous l'amusiez et faisiez les doubles voix en route.

— Ah ! je comprends , fit Stone en riant ; c'est une séance de ventriloquie en wagon et de plusieurs heures que vous exigez. Mais ce sera horriblement fatigant.

— Vous croyez?

— Dame! la voiture ne roule pas sans bruit sur les rails ; voyez vous-même la peine que vous avez à causer longtemps de suite en wagon, à vous faire entendre surtout. Et puis, je suis déjà exténué après une représentation de deux heures au théâtre ou au cirque : jugez de ce que ce serait au bout de quatre heures. >

L'Espagnol réfléchissait, tirant sa longue moustache. « Qu'est-ce que ye vais dire à la senorita ? murmurat-il perplexe.

— Quel âge a cette demoiselle ? demanda William Stone, très amusé par cette petite scène,

— Quatro anos y melito, répondit el senor Sancho Salapès.

— Quatre ans et demi î... répéta l'Américain stupéfait. Et vous hésitez à lui apprendre que son caprice est impossible à satisfaire; senor ? >

L'Espagnol se rengorgea.

<t La mia hija (ma fille) est oune Espagnole, elle est la senorita Gonchita Salapès y Mandracénès, y....

— Oui, je sais, je sais, se hâta de dire Stone pour couper court à l'énumération de noms et de titres.

— Elle est belle, elle est riche, elle est libre d'avoir des caprices de reine, répliqua orgueilleusement don Sancho.

20 LA DAME gN 60îb

— Tant pis pour elle I gronda l'Américain dans sa moustache blonde.

— Vous dites ?

— Je dis que je ne puis réellement pas m'astreindre à une tâche aussi fatigante pour une petite... pour la sefiorita Conchita. >

L'Espagnol, évidemment contrarié, salua du haut de «a cravate et s'éloigna, laissant son rebelle interlocuteur rire de bon cœur avec la petite Andréa, qui avait entendu une partie de la conversation.

Le même soir on le vit reparaître, extrêmement agité, mais plus humble, presque suppliant.

« La nina (la petite), dit-il d'une voix chagrine, elle a eu une crise de nerfs quand ye lui ai appris votre refus de voyager avec nous.

— Quel malheur! murmura ironiquement le ventriloque.

— Le médecin , il a recommandé de ne pas cx)ntrarier la nina.

— C'est que... je n'y peux rien, je vous assure, dît William Stone en souriant.

— Oh ! ce vous serait si facile de faire avec nous ce petit trajet. Conchita serait contente et supporterait bien le voyage ; et puis, vous ne l'amuseriez qu'un petit instant ; vous vous reposeriez quand vous en auriez assez ; naturellement ye me chargerais de votre billet et de tous les frais de la journée. »

Stone hésitait ; certainement, ce serait une économie pour lui que d'être transporté ainsi gratuitement à Bayonne où il comptait se rendre; ensuite il ferait chaud, et la capricieuse petite Espagnole dormirait sans doute ; enfm les Salapès continueraient seuls leur chemin jusqu'à Madrid, but de leur voyage.

« C'est que... moi aussi j'ai une fille, objecta cependant l'Américain.

— Ah ! bah ! ye voudrais la voir. >

Stone appela Andréina, qui parut aussitôt et salua gentiment le vieux monsieur.

Celui-ci mit son lorgnon pour l'examiner.

c Biene, dit-il ensuite, este gentille et buonissima, la nifia ; je ne demande pas mieux qu'elle fasse le voyage avec la senorita Conchita ; je me charge aussi de sa place... Elle est bien élevée et d'agréable mine.

.^'^ki^^/

Andréina salua gentiment le vieux monsieur.

— Mieux élevée sans doute que ton enfant gâtée, seiior hidalgo, grommela Stone entre ses dents.

— Ainsi c'est convenu, reprit l'Espagnol qui recouvrait peu à peu ses grands airs. La nina et vous serez à la gare Saint-Jean à sept heures du matin ; je veux prendre l'express de sept et demie qui vous déposera à Bayonne à dix heures cinquante minutes.

— Soit, fit le ventriloque encore tout étonné de îa manière avec laquelle don Sancho avait gagné son procès. Je vous préviens seulement que les quatre personna^jes

n LA DAME EN BOIâ

que j'emploie pour mes séances de ventriloquie ne voyagent jamais avec moi : outre qu'ils n'entreraient pas dans un compartiment, même de première classe, je les envoie toujours en petite vitesse enfermés dans de vastes caisses.

— Vous suppléerez à leur absence en inventant une autre distraction , dit l'Espagnol en s'éloignant. Ah I J'oubliais : je vous remettrai^ une fois à Bayonne, trois cents francs pour votre temps accordé à ma fille. Trouvez-vous que ce soit suffisant ?

— Mais oui, » balbutia Stone qui ne s'attendait pas à cette aubaine, croyant que l'original papa de W^^ Conchita se contenterait de payer les tickets du voyage et un repas pris au buffet de Dax ou de Morcenx.

Le père et la fille firent donc assez gaîment leurs préparatifs de départ ; ils expédièrent d'avance la famille Émerillot y compris le négrillon , et plièrent bagages avec une certaine allégresse.

Ils dirent adieu à Bordeaux, et le lendemain matin à l'heure dite, se rencontraient à la gare Saint- Jean avec l'Espagnol et sa fille : celui-là donnant des ordres d'un air important et fumant un cigare gros comme le bras d'un enfant; celle-ci pâlotte, languissante, les sourcils froncés, l'expression ennuyée.

« Oh ! fit-elle en apercevant le ventriloque, voici TAméricain aux trente-six voix qui va m'amuser en route ; mais quelle est cette petite fille qui lui tient la main ?

— Andréina sa fille, y> répondit el senor Sancho en tendant deux tickets de première classe et un bulletin de bagages à William Stone.

On monta l'enfant malade dans un compartiment confortable, loué et retenu d'avance par l'Espagnol, et sa gouvernante l'étendit sur les coussins, dans une position horizontale que Gonchita devait garder presque toujours, étant affligée d'une maladie à l'épine dorsale.

Ainsi que son père Tavait dit, elle avait quatre ans et demi, mais elle paraissait plus âgée qu'Andréina, soit parce que les Espagnols vieillissent plus rapidement que les peuples du nord, soit à cause de sa physionomie maladive et ennuyée.

Elle comprenait et parlait le français mieux que sa langue natale, ayant eu une nourrice bordelaise d'abord, puis une gouvernante parisienne pour l'élever.

Enfant gâtée, elle l'était certainement, mais surtout à cause de son état maladif, car en réalité elle avait un fond excellent et était moins volontaire et fantasque que ne le faisaient croire d'abord les paroles de don Sancho.

<t Voilà, nous allons partir ! i> dit-elle quand chacun fut installé, la gouvernante assise au bout de la banquette, aux pieds de la fillette qui y restait allongée, l'Espagnol à l'autre extrémité, afin de ne pas incommoder sa fille par la fumée de son havane ; enfin William Stone et Andréina l'un à côté de l'autre et faisant face à Conchita.

Les deux enfants s'étaient souri gentiment, mais Andréina parlait surtout l'anglais et ne pouvait échanger que quelques phrases en français avec la mignonne voyageuse.

Comme le train taruait à partir et que Conchita bâillait d'impatience, le ventriloque commença tout de suite à l'amuser afin de la bien disposer pour les trois heures de route qu'on allait faire ensemble.

Il se sentait en gaîté, ce jour-là, ayant moins toussé et moins eu de fièvre la veille, et augurant bien, pour sa santé, d'un séjour dans les Pyrénées.

Il aboya avec un art tel que bien des personnes, affairées sur le quai de la gare, crurent avoir un chien dans les jambes et le cherchèrent des yeux ; il simula des scènes d'adieux touchantes ou comiques, changeant tellement sa voix pour faire parler deux et même trois per-

sonnages , qu'on eût juré entendre des voyageurs causant sur le trottoir à quelques pas du convoi.

Lorsque le chef de train parut, contrôlant les bilkts à chaque voiture , Stone contrefit avec une habilité si grande le jappement du roquet qui grogne, le miaulement du chat enfermé dans un panier et réclamant sa liberté , et enfin la conversation heurtée et stridente de la perruche, que l'employé dit en arrivant au wagon retenu par l'Espagnol :

« Je ferai observer à ces dames et ces messieurs qu'il est interdit par les règlements d'emporter ainsi toute une ménagerie dans une voiture, ce qui peut gêner les voyageurs et causer du dégât dans le matériel de la compagnie.

— Mais, monsieur, nous n'avons pas un seul animal avec nous, » répliqua la fille du marquis, riant franchement, tandis que William Stone, qui ne protestait pas, lui, produisait le cri des poules avec un talent absolu.

L'employé crut qu'on se moquait de lui et se fâcha tout rouge.

« [Mademoiselle , dit-il sèchement, si vous savez bien dissimuler aux regards les bêtes que vous faites voyager avec vous, j'ai de bonnes oreilles, moi, et je sais qu'il se trouve ici des poules, un chat, un petit chien et un perroquet.

— Ye vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y a pas d'autres animaux que nous... Je veux dire pas d'autres voyageurs, d fit alors el senor Sancho Salapès qui s'amusait aussi beaucoup de cette petite scène.

Cependant William Stone, voyant que la plaisanterie allait peut-être mal tourner, dit au contrôleur qui sondait d'un œil soupçonneux tous les recoins du. wagon :

« Monsieur, ne vous fâchez pas: je vous affirme aussi que nul animal n'est entré dans cette voiture ; c'est moi

qui m/amuse à crier ainsi, car je suis ventriloque de mon métier; or, il m'est bien permis de divertir un peu mes voisins, n'est-ce pas? i>

Stone parlait poliment et l'employé avait le caractère bien fait : il rit à son tour de l'aventure et acheva sa tournée sans encombre.

Le tram s'ébranla enfin, et rAméricain continua son office de récréateur de la petite malade.

Le train s'ébranla enfin, et l'Américain continua son office de récréateur de la petite malade.

Gonchita s'amusait franchement et ne se trouvait pas du tout fatiguée ; mais au bout de vingt minutes, Stone commença à tousser et Andréina le regarda avec inquiétude ; elle lui dit ménic, en anglais, de se reposer un instant.

« Bon ! s'écria Gonchita en cette langue, moi aussi je parle un peu Panglais ; en même temps que ma gouvernante française j*ai une bonne irlandaise. Tant mieux ! je vais pouvoir causer un peu avec la petite miss ! J) Enchantée de cette nouvelle fantaisie qui permettait à son père de se taire pendant un instant, Andréina prit la balle au bond et se montra si aimable pour la petite Espagnole, elle lui conta tant d'histoires amusantes, que Gonchita oublia le père et son talent pour ne s'occuper que de la fille.

Ainsi Stone ne s'époumonna point pendant le voyage, court d'ailleurs, et coupé d'une collation prise à Morcenx.

De temps à autre seulement, il prononçait quelques phrases subites et sans en avoir l'air, telles que :

<r Vos billets s'il vous plaît ! d qui faisaient s'agiter les voyageurs grommelant d'avoir à montrer de nouveau leurs tickets.

Et puis, on s'apercevait de la méprise et l'on riait de bon cœur.

A la fin du voyage, Andréina et Gonchita étaient bonnes amies, et la première avait forcé la seconde à accepter une petite bague en or ornée d'une turquoise qu'elle avait enlevée à son doigt mignon.

Après ces quelques heures passées à voyager de compagnie, les chères fillettes ne devaient plus se revoir, mais elles s'étaient rendu de mutuels services et se serrèrent les mains en se séparant.

William Stone ne s'était pas trop fatigué grâce à l'espiègle Andréina, qui avait amusé Gonchita à sa place ; il n'avait pas eu de voyage à payer pour lui ni pour sa fille, et enfin il emportait dans une enveloppe trois billets de cent francs, qui le dédommageaient un peu de la déception éprouvée à Bordeaux.

Arrivées à Bayonne, les deux familles se séparèrent, l'une pour continuer sa route sur Madrid, l'autre pour s'installer dans la petite ville pyrénéenne et tâcher d'y faire florès.

Les premiers jours, tout alla bien : l'installation, quoique modeste, était suffisante ; l'Adour était bleu comme le ciel, la verdure fraîche, la réclame facile à faire. Andréina et son père gagnaient de l'appétit et dormaient toute la nuit d'un bon sommeil.

Puis , soudain cela changea : il plut et fit humide ; un vent aigre souffla ; le ventriloque recommença à' tousser ; il perdit l'appgtit, le sommeil et la gaîté, quelques efforts qu'il lit pour tromper l'œil vigilant et inquiet d' Andréina.

<r Le mieux reviendra dans ma santé avec le beau temps, lui disait- il afin de la rassurer. Tu vas voir cela : au bord de TOcéan la température est capricieuse. >

La température redevint douce, en effet, et le ciel serein, mais Stone ne sentit pas l'amélioration annoncée s'opérer en sa santé ; toutefois , cela ne l'empêcha pas de travailler toujours.

Page 1