IL A ETE TIRE A PART
Cinquante-huit exemplaires de luxe numérotés à la presse, savoir :
3 exemplaires sur papier de Chine i à 3
5 exemplaires sur papier du Japon 4 a 8
5o exemplaires sur papier de Hollande ... 9 à 58
LA
Le samedi 17 mars, en arrivant du cercle, à sept heures, Jacques Prévinquières, sitôt ia porte de son appartement ouverte, demanda au domestique, en lui donnant son chapeau et sa canne :
— Madame est là?
A cette question quotidienne, il avait si bien 1 habitude de recevoir cette réponse : « Oui, monsieur : Madame est chez elle » , qu'en entendant le valet de chambre dire : « Non, monsieur : Madame n'est pas encore rentrée », le jeune homme eut un geste d'étonnement. ]]
lit quelques pas dans le vestibule, sans pariei , d'un air songeur, puis il murmura :
— Gomment! Pas encore rentrée? Qu'est-ce que cela veut dire?
Pour qui connaissait la régularité des habitudes de M™® Prévinquières, ce retard pouvait en effet paraître extraordinaire. Mariée depuis un an à un homme qu'elle adorait, Hélène n'avait aucune occupation, aucune pensée, aucun désir qui fussent étrangers à sa vie intime. Plaire à son mari, surveiller sa maison, étaient son ambition et son goût uniques. Elle sortait à des heures fixes, toujours dans l'après-midi, et à cinq heures, au plus tard, elle rentrait. Elle avait peu de famille, étant orpheline de père et de mère. Une tante l'avait élevée et, aussitôt le mariage, s'était retirée à la campagne à une vingtaine de lieues de Paris, près de Montereau, dans une belle propriété où M. et M'^^Prévinquières devaient aller passer un mois tous les ans, au moment de la chasse. L'entourage de la jeune femme était donc composé des relations de son mari.
Vivant l'un pour l'autre, ils recevaient seulement des amis très intimes. On les trouvait
généralement trop sauvages. Jacques en riait, disant qu'ils auraient bien le temps de s'ennuyer à aller dans le monde. Cependant, poussé par Hélène, il était retourné à son cercle, et avait été reçu par ses camarades avec des démonstrations affectueuses qui l'avaient touché. Avocat au Conseil d'Etat, pourvu d'un titre nu, qui lui rapportait tous les ans l'intérêt de son argent, il était peu occupé et ne cherchait pas à l'être davantage. Il plaidait rarement, non sans talent, et aurait certainement fini par attirer à lui une belle clientèle, s'il avait montré le moindre empressement. Mais il s'était toujours senti trop riche pour juger nécessaire de lutter contre les difficultés d'une carrière.
Venu au monde avec cent mille francs de rente, il mettait une sorte de pudeur à ne pas faire concurrence à ceux qui avaient besoin de gagner leur vie. Il s'était écarté du courant des affaires, non par incapacité, mais par absence d'ambition. Il n'avait point le goût des honneurs, et n'avait pas besoin d'argent. Il vécut donc pour lui-même, sans égoïsme, mais avec raffinement, cherchantles agréables sensations etlesbeauxdivertissements.il mena, étantgar-
çon, l'existence de la moyenne des jeunes gens de son monde, partagea, sans les outrer, les plaisirs de ses camarades. Il aima quelques femmes très agréables et qui lui coûtèrent assez cher. On ne lui connut qu'une liaison sérieuse,etce fut justement la nécessité de rompre une habitude, qui devenait trop impérieuse, qui le conduisit à se marier.
Il changea de vie avec une facilité qui le surprit lui-même et se plia aux régularités du mariage non sans satisfaction. Il aima tendrement sa jeune femme, mais avec un peu trop de tranquillité peut-être. Son ami d'enfance, le poète Maurice Dauziat, dans l'intimité duquel il avait passé fraternellement toutes les années qu'il avait vécu jusque-là, lui reprochait gaiment sa belle sérénité :
— Tu es froid, Jacques ; tu acceptes avec indifférence toutes les joies que t'offre le présent. Tu parais croire que tout t'est dû et que le bonheur est une chose naturelle et courante. Tu as tort. Il faut apprécier les douceurs de sa destinée, sinon, un beau matin, quand les soucis, les déceptions, les chagrins viennent, on est pris au dépourvu, et on se lamente en appré-
ciant seulement, par leur absence même, la valeur des biens qu'on a perdus.
— C'est vrai, disait Jacques, et je sens bien que je devrais être plus ravi de mon bonheur; mais je crains de ne pas posséder le don de l'enthousiasme. J'ai la satisfaction calme. Il y a là certainement une insuffisance de nature, mais qu'y faire? Quand je me battrai les flancs, pour donner l'impression d'une ivresse que je n'éprouve pas, en serai-je plus joyeux, et toimême en seras-tu plus content? Cette génération est, pour la plupart d'entre nous, languissante et froide. On ne s'y amuse pas avec ardeur, on ne s'y désole pas avec violence. On est un peu mou et lassé...
— De n'avoir rien fait! s'écriait Dauziat vivement. Je crois qu'il n'y a plus que dans les Lettres qu'on trouve encore des gens à passion, qui détestent ou qui adorent...
— Esprit de coteries ! Haines de clans ! Intérêts de boutiques !
— Si tu veux; mais, en tout cas, faculté de sentir sans modération et d'exprimer sans réserve...
— Qui vous permet de vous déchirer entre
VOUS, de répandre sur le compte les uns des autres les plus atroces calomnies, sous couleur d'amour de l'art et sous prétexte d'indépendance des idées... J'aime mieux mon indolence et mon indifférence que votre rage et votre àpreté.
Cette discussion renaissait souvent entre les deux amis, Dauziat gourmandant Jacques de se laisser aller au cours de la vie, comme une barque qui descend au fil de l'eau, entre deux berges droites et riantes, ses rameurs endormis sous un brûlant soleil d'été. Elle n'amenait aucun changement dans les dispositions du jeune mari, qui se trouvait heureux, dans la large facilité de sa vie riche, avec cette jeune femme aimante à ses côtés.
Il l'avait épousée au sortir du couvent, où elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans, ne connaissant rien de l'existence, neuve d'impressions sur toutes choses, mais vive d'esprit, rieuse, disposée à s'amuser de tout ce que le monde lui offrait de nouveautés. L'antipode de son mari, qui prenait le plaisir avec nonchalance, elle s'y donnait avec ravissement. Promptement elle s'était emparée de sa belle-
mère et de l'oncle de Jacques. M""^ Prévinqiiières, toujours souffrante, toujours gémissante, trouvait un soulagement dans la présence de cette jeune femme si vive, si gaie, véritable oiseau chanteur dans sa cage dorée, modulant des sons perlés pour le plaisir de s'entendre gazouiller. La vieille dame la voyait arriver avec joie, et la laissait partir à regret.
Quant au commandant Prévinquières , il était en coquetteries réglées avec sa nièce, lui faisait la cour avec des grâces anciennes tout à fait galantes et obéissait militairement à ce petit colonel en jupons.
Jacques prit un plaisir tout particulier à parer sa jeune femme. Il la voulut élégante et, au bout de quelques mois de mariage, la conduisit dans le monde avec une satisfaction qui touchait à la fierté. Il se départit un peu de son calme pour jouir des succès d'Hélène. On la trouva jolie, fine et aimable. On la traita avec respect : elle n'avait point dans l'allure et dans le regard cet on ne sait quoi qui indique aux hommes à bonnes fortunes qu'il y aura, à un moment donné, quelque chose à espérer d'une femme. On ne la jalousa pas avec violence, et
on ne la dénigra pas avec passion. Elle eut le bonheur rare de plaire à tout le monde et de n'exciter la haine de personne. Peut-ôtre pensera-t-on que ce fut une marque d'infériorité. Cela est possible, mais elle rencontra dans cette bienveillance unanime une satisfaction quotidienne. Or le bonheur n'est pas fait de rares et violents contentements, mais de sensations douces perpétuées.
Suivant cette formule, Hélène dut être complètement heureuse, et cependant elle ne le fut pas. Elle fut tourmentée par un secret sentiment de jalousie, qu'elle eut la sagesse de dissimuler à son mari, mais qu'elle ne put pas cacher au commandant et à Dauziat. Elle se préoccupa de savoir ce que Jacques faisait, oii il allait, quelles étaient ses habitudes passées, quelles avaient été ses liaisons. Le commandant la grondait paternellement de se laisser entraîner à de telles petitesses, mais il n'obtenait d'elle que des hochements de tête inquiets et des sourires contraints. Sur le chapitre de la fidélité de son mari, la jeune femme ne plaisantait pas : le petit oiseau chanteur devenait triste et ne gazouillait plus.
— Mais qu'est-ce que ça peut vous faire, demandait le commandant, que Jacques ait eu des bonnes fortunes avant son mariage? Croyezvous qu'il s'en souvienne? Il vous aime, il n'aime que vous, et il serait bien bêie de penser à d'autres!
— A d'autres, ça me serait encore égal, disait la jeune femme; mais à une autre, voilà ce que je ne voudrais pas !
— Eh ! il n'est pas fou ! Il s'est marié pour être heureux, sage et rangé...
— Il est bien gentil garçon, et il y a tant de coquines !
— Voyez-vous ça! Vous lui faites l'honneur de craindre qu'on vous l'enlève?
— Mais oui. Il n'est pas assez occupé, mon oncle. Un homme qui a des loisirs, c'est très dangereux. Comment les employer, ces loisirs? Quand il a plaidé, une fois par hasard, une affaire au Conseil d'Etat, il en a pour des semaines à se reposer, et je ne crois pas au repos d'un homme de vingt-huit ans qui est bien portant et qui a une aussi jolie tournure.
— Mais, ma chère, attendez donc!... Vous êtes encore dans la lune de miel, et pour long-
temps... Vous aurez assez de vous tourmenter plus tard, quand Jacques vous paraîtra se détacher un peu... Pour le moment il vous aime plus que vous ne l'aimez...
— Vraiment?
— Oui, ma parole d'honneur!
— Ah ! commandant, disait en riant la jeune femme. Jacques est un garçon qui tient de vous. D'ahord il vous ressemble... Et on prétend que vous avez été un terrible mauvais sujet... On ajoute même que vous n'avez pas dit votre dernier mot...
— Hélène! Vous me manquez de respect!
Le commandant, rouge de plaisir, l'œil éme-
rillonné, pinçait amicalement la joue de sa nièce. Et le vieux soldat et la jeune femme se quittaient ravis l'un de l'autre.
Avec Dauziat les choses n'allaient pas si droit. Hélène avait pris en gré, dès le premier jour, l'ami de son mari ; elle était avec lui tout à fait en confiance, et s'efforçait de le faire causer, ce à quoi elle ne parvenait pas facilement.
— Vous, Dauziat, vous êtes une détestable connaissance pour mon mari... Autrefois vous
LA DAME EN GRIS. Il
l'emmeniez dans les coulisses des théâtres où vous faites jouer des pièces, et chacun sait que ces dames n'ont pas grand'chose à refuser à l'auteur qui leur donne des rôles... Jacques a dû profiter de ces bonnes fortunes, et je suis sûre que si vous sortiez encore ensemble...
— D'abord, nous ne sortons plus ensemble, puisqu'il ne vous quitte pas plus que son ombre. Et puis, où avez- vous pris, chère madame, ces jolis renseignements sur ma complaisance? Quoi ! j 'aurais été occupé à procurer des bonnes amies à Jacques? Le beau rôle que je me serais taillé là, et tout à fait dans mes goûts! Je ne vais pas dans les coulisses pour mon compte, et j'y serais allé pour celui de mon ami? Vous ne le croyez pas. Non. Je n'ai jamais eu grand plaisir à voir les décors par le côté sale, et quand j'ai passé quarante jours sur la scène à en respirer les poussières et les mauvaises odeurs, pour faire répéter une pièce, je n'ai plus qu'une idée, c'est de n'y pas retourner. Si votre mari avait eu le désir que je le promène dans les théâtres, il aurait été bien déçu, car il m'aurait trouvé très rebelle à cette fantaisie.
HéR'nc prenait un air soucieux, et après avoir réfléchi : I
— Enfin vous lui avez connu des liaisons?
— Beaucoup!
— Que vous êtes mauvais ! Vous exagérez pour me contrarier!
— Préférez-vous que je vous réponde: Aucune ?
— Je vous demande la vérité.
— A quoi vous servira-t-ellc?
— A me rassurer.
— Comme c'est probable !
— Vous ne voulez rien me dire ?
— Secret professionnel !
— Tenez, je vous déteste!
— Vous avez grandement raison.
— Vous vous entendez tous pour me tromper, le commandant, vous, et jusqu'à ma bellemère!...
— Tout le monde enfin, excepté votre mari! Eh bien! cela doit vous suffire.
Généralement Jacques arrivait au milieu de ces discussions, et les terminait par de tendres assurancesauxquelles la jeune femme ne savait pas résister. L'homme de lettres restait à dî-
ner, et tous les trois s'en allaient passer la soirée dans quelque loge, à écouter la pièce nouvelle.
Malgré cet étrange travers de son esprit, Hélène était heureuse et prenait la vie, qui s'offrait belle, avec une exubérance triomphante et un peu tumultueuse. C'était justement cet éclat et cette animation qui plaisaient au tranquille Jacques, qui l'attachaient à la jeune femme. Comme ces princes de l'Orient qui, étendus sur de soyeux coussins, regardent , alanguis dans leur mollesse, tourner autour d'eux les agiles et bruyantes bayadères, son indolence était amusée par la turbulence d'Hélène. Elle parvint même à l'agiter lui-même, et elle l'entraîna dans sa course à pas plus rapides qu'il n'avait l'habitude de marcher.
Ils voyagèrent et visitèrent l'Italie, non pas en jeunes mariés qui s'acquittent du classique voyage de noces, mais comme deux amoureux épris des belles choses, qui s'arrêtent dans les petites villes riches de chefs-d'œuvre presque ignorés, au gré de leur fantaisie et de leur admiration. Ils longèrent ainsi toute la côte de la mer Adriatiqu3, à bord d'un petit vapeur
qui faisait escale chaque jour. Ils couchèrent dans de déteslahles et pittoresques auberges, se nourrirent de mets aborigènes et redoutables, passèrent des heures devant des tableaux miraculeux, ornements de chapelles d'anciens couvents détruits, se promenèrent dans des cloîtres aux piliers brodés de sculptures délicates comme de la dentelle, ils s'abreuvèrent d'air pur et se grisèrent de lumière.
Là Hélène fut complètement heureuse, sans restriction et sans craintes d'aucune sorte. Elle possédait vraiment Jacques, et elle était sûre que nulle femme ne pouvait le lui prendre. Arrivés à Naples, ils y demeurèrent quelques jours, en extase devant son golfe bleu, puis, par Florence, ils gagnèrent la Corniche, et, un beau soir d'hiver, par un temps d'une douceur exquise, ils débarquèrent à Monte-Carlo.
Hélène aurait voulu passer quelques jours à Nice, mais Jacques, avec une obstination qui ne lui était pas coutumière, s'y refusa énergiquement. Nice, disait-il, n'était qu'une répétition affaiblie des beaux sites qu'ils venaient d'admirer. Il valait mieux, à partir de Monaco, brûler les étapes et rentrer à Paris. Cependant
il ne se refusa pas à rester deux jours à Monte- Carlo. Hélène, qui voulait tout voir ettoutconnaître, entra au Casino, joua à la roulette, perdit quelques louis, et, Jacques se moquant d'elle, dépitée, elle quitta les salons de jeu et sortit sur la place.
Là, comme son mari était allé, à quelques pas, allumer un cigare à la devanture d'un café, Hélène se promena, écoutant les sèches détonations du tir aux pigeons. Elle fouettait distraitement le sable du bout de son ombrelle, lorsqu'une sensation étrange, une sorte de gêne pesante, l'arrêta dans sa marche. Elle leva les yeux, et devant elle, debout, vit une femme qui l'observait. Vêtue d'une robe grise, blonde, grande, jolie, elle examinait Hélène avec une ardente curiosité. Un instant elles restèrent en présence. Puis la dame en gris baissa le front, et d'un pas tranquille s'éloigna. M™^ Prévinquières, la gorge serrée, les tempes battantes, le cœur bouleversé par l'intuition soudaine que celle qui venait de la regarder ainsi la connaissait, était mêlée obscurément à sr. vie, voulut courir, la rejoindre, l'interpeller, l'interroger. Mais Jacques revenait. Elle rou-
git de sa résolution, elle domina son trouble, mais, ne renonçant pas à s'éclairer, elle dit :
— C'est bizarre, je viens de me trouver face à face avec une personne que je ne connais pas, et qui doit savoir qui je suis, car elle m'a regardée avec une insistance si incroyable que j'ai été sur le point de lui demander ce qu'elle me voulait.
Jacques sourit d'un air contraint et dit :
— Tu as des idées folles! Cette dame t'a regardée parce qu'elle t'a trouvée gentille et bien mise, et son insistance venait de l'attention avec laquelle elle se gravait dans la mémoire la coupe et les ornements de ta robe de voyage.
— Non! non! insista Hélène : elle n'avait rien à m'envier sous le rapport de l'élégance, étant fort bien habillée elle-même... C'est une femme qui me connaît ou qui m'a vue avec toi, et alors...
Jacques poussa nerveusement une bouffée de tabac et demanda :
— Comment est-elle, cette femme?
— Très jolie, blonde, avec de beaux yeux,
très distinguée et l'air un peu triste. . . Elle étal habillée d'une charmante robe grise...
Le jeune mari se mit à rire :
— Voilà un signalement ! Allez donc reconnaître quelqu'un d'après ces indications... blonde, jolie, distinguée, l'air triste et habillée de gris... comme Carrabi!
— Eh bien ! elle s'est dirigée vers la terrasse : suivons-la, nous verrons si tu la connais. . . Oh ! je saurai bien me convaincre, rien qu'à votre attitude... Viens...
— Mais non, dit Jacques : ce serait fort peu convenable d'avoir l'air de courir après cette dame. Allons, au contraire, d'un autre côté...
— Ah! tu vois, tu n'es pas sûr de toi... tu crains une rencontre...
— Assurément ! s'écria Jacques avec une gaîté qui n'était pas très franche. Admeltttns que je connaisse en effet cette dame : la plus élémentaire convenance exige que je ne vous mette pas en présence... Et si je ne la connais pas, tu m'avoueras qu'il est bien inutile que nous perdions notre temps à lui donner la chasse... Est-ce logique?
— Oui, mais ça n'est pas clair...
i8 LES BATAILLES DE LA VIE.
— C'est une grande faiblesse d'espri t , tu sais, déclara Jacques sérieusement, que de se tourmenter et de tourmenter les autres comme tu le fais. Si tu es ainsi maintenant, que sera-ce plus tard?
— Et tu me trouveras insupportable I Déjà, peut-être?...
— Mais non; cependant je te voudrais plus sage.
Hélène craignit d'avoir contrarié son mari; elle changea de conversation et^se montra gaie et charmante. Mais elle se forçait. Une inquiétude persistait au fond d'elle-même. Jamais ses craintes ne s'étaient matérialisées ainsi. Ce n'était plus une créature chimérique inventée par son imagination. La femme venait de lui apparaître, bien vivante, et combien dangereuse. Car, elle n'en pouvait douter, elle était connue de cette passante qui s'arrêtait et l'examinait de son regard curieux et menaçant. Plus elle y pensait, plus sa certitude s'affirmait : il y avait un lien secret entre elle et cette jeune femme, et ce lien était Jacques.
Le reste de la journée s'écoula tristement pour Hélène. Absorbée par sa préoccupation,
elle se montra distraite, et le dîner dans la grande salle à manger de l'Hôtel de Paris la laissa indifférente.
11 y avait pourtant joyeuse société aux tables qui se dressaient autour de la leur. Des femmes en toilettes claires, très jolies, très parées, riant haut et expliquant les chances diverses qu'elles avaient subies au jeu, étaient accompagnées déjeunes gens distingués, silencieux, et qui avaient l'air de s'ennuyer beaucoup. Hélène n'écoutait pas les propos des dîneuses, elle cherchait si, parmi elles, ne se montrerait pas la dame en gris. Elle ne la vit pas, et, rassérénée, elle prêta une oreille plus attentive à ce que son mari lui racontait sur les hommes et les femmes qui les entouraient.
— Vois-tu, disait Jacques, cette grande brune, à robe blanche, qui boit du vin de Champagne, c'est Andrée de Taillebourg, et lé gentil garçon, l'air doux et triste, qui est assis auprès d'elle, c'est le petit Latoris, qui dépense des sommes folles, depuis deux ans, en dépit de son conseil judiciaire. A l'autre table, ce gros, qui a ses coudes sur la table, c'est Sélim Nuno, le richissime banquier, avec Trésorier,
l'agent de change, et Clémence Villa, l'actrice du Gymnase. On dit que la belle suffit au bonheur des deux amis, qui s'en doutent, sans parler de ceux dont ils ne se doutent pas. Un peu plus loin, c'est Dislett, le propriétaire du New- World, le grand journal américain. Son yacht est ancré dans le port. C'est ce joli bateau noir à filets d'or, dont tu remarquais la forme élancée et coquette ce matin, du haut de la terrasse. Il a avec lui le docteur Marin, beau garçon brun à figure d'Arabe, une des lumières de la science médicale française, et André Marteroy, le romancier subtil des Études sur Vamour. Les deux femmes qui mangent seules à cette petite table sont Thérèse Duvivier, la femme de lettres, célèbre par ses démêlés littéraires et galants avec un de nos plus grands poètes, et la jolie Albertine de Mora, dont la liaison avec un archiduc a fait tant de bruit à Vienne l'année dernière. Tout ce monde-là, vois-tu, est ici pour s'amuser, pour oublier Paris, ses travaux dévorants ou ses plaisirs excessifs, et se baigner dans la lumière éclatante, l'air pur et la saine odeur des plantes... Il s'arrêta brusquement, regarda sa femme,
qui ne paraissait pas l'entendre, distraite, les yeux vagues, et, d'un ton de reproche :
— C'est bien la peine que je me mette en frais pour te faire des descriptions ! Tu ne les écoutes pas.
Hélène ramena son regard sur Jacques et dit avec un sourire :
— Mais je n'ai pas perdu un mot de ce que lu m'as raconté...
— Ce qui ne t'empêchait pas de penser à autre chose... A quoi pensais-tu?
— A rien.
Il la vit très calme, et ne se préoccupa pas. Après dîner ils allèrent au théâtre du Casino^ où l'on donnait la Damnation de Faust ^ arrangée pour la scène. Hélène, excellente musicienne, avait été tentée par la nouveauté de cette exécution, et Jacques s'était empressé de retenir une loge. La première partie de la soirée se passa très tranquillement. L'interprétation était bonne. Jacques, qui n'était point fanatique du grand art, étouffait discrètement ses bâillements. Hélène prenait un réel plaisir à suivre le jeu des artistes, et son inquiétude semblait tout à fait dissipée.
Après le premier acte, comme le rideau tombait, le jeune mari se leva et sortit pour respirer un peu. La salle s'était vidée à moitié, et, sur la terrasse, à l'air doux de la nuit, bon. nombre de spectateurs fumaient en se promenant. Hélène, dans sa loge, s'amusa à regarder si elle ne découvrirait pas quelque personne de connaissance. Sa recherche fut vaine et elle s'apprêtait à reposer sa lorgnette, lorsque, dans le passage des premières, la lorgnant avec une attention extrême, elle aperçut la dame en gris.
Leurs regards se croisèrent, une légère pâleur s'étendit sur le beau visage de la femme blonde, ses paupières battirent, et un sourire amer crispa ses lèvres. Hélène, tremblante, ne pouvait détacher ses yeux de cette apparition attendue et redoutée. Elle ne trouva pas un instant extraordinaire que l'inconnue fût là. Elle eût trouvé surprenant qu'elle n'y fut pas. Leur mise en présence était, pour elle, une fatalité inévitable, et, en face de cette mystérieuse créature, elle tremblait de douleur, d'angoisse et de colère. Elle chercha Jacques à ses côtés, mais inutilement. Pouvait-il y être.
d'ailleurs, puisque la dame en gris ne se montrait qu'en son absence? En proie à un trouble insurmontable, poussée par une envie irrésistible, Hélène se leva, faisant de la main, à l'inconnue, signe de l'attendre. Mais, comme si ce mouvement avait rompu le charme, la dame en gris disparut ainsi que par enchantement, et M""^ Prévinquières ne vit plus devant elle que le passage noir et vide.
Elle demeura bouleversée, se demandant si elle n'était pas le jouet d'une illusion, et si son imagination seule ne créait pas cette déconcertante vision. Elle ne parla pas à son mari de cette seconde manifestation réelle ou illusoire, craignant de le tourmenter ou de se faire gronder. Mais elle garda de ce choc moral une impression de tristesse. Ils partirent le lendemain pour Paris, et ce ne fut qu'en se retrouvant chez elle, à deux cents lieues de la dame en gris, qu'Hélène reprit possession de sa tranquillité d'esprit.
Le changement de vie, du reste, modifia heureusement les dispositions de la jeune femme. Elle se raisonna et en vint à croire qu'elle avait bien vite pris l'alarme. Quoi! Une passante s'ar-
rotait près d'elle, dans la rue, et la regardait; le soir, un hasard les remettait encore une fois en présence dans un lieu public, et aussitôt de soupçonner des raisons secrètes à cette femme pour la suivre et l'examiner? Quelle personne sensée admettrait la possibilité d'une pareille rencontre? Et pourquoi se figurer que cette inconnue était animée d'intentions hostiles, et que les regards qu'elle lançait étaient chargés de haine, quand ils n'étaient peut-être dirigés que par la curiosité? Et cependant...
Mais non! Elle ne voulait plus s'appesantir sur les preuves morales qui donnaient à cette rencontre une si grave signification. Le trouble de Jacques, son désir de ne pas séjourner dans le pays, leur départ précipité, et surtout l'amer sourire delà femme blonde pendant qu'elle la lorgnait avec Une anxieuse persistance. Une rivale ! Oui ! une maîtresse, qui détaillait l'épouse en se demandant quels charmes lui avaient valu de triompher.
Elle revenait à toutes ces choses malgré sa volonté de n'y plus penser. C'était comme une folie qui la hantait. Elle se disait : C'est absurde I je me torture inutilement, j'inquiète
mon mari et ma famille, et cela sans l'ombre d'un prétexte, car Jacques est le meilleur des hommes et le plus sage. Allons ! c'est fini, j'écarte ces souvenirs de ma pensée, je suis visionnaire, et la dame en gris est quelque cocotte à qui son air fatal venait d'une forte perte au trente-et-quarante, avant le dîner, et qui rêvait seulement de se refaire, en lançant au hasard des coups d'œil meurtriers.
Elle se tenait parole pendant deux jours, croyait sincèrement que la rencontre de Monte- Carlo n'était qu'un épisode romanesque arrangé par elle. Puis, letroisième jour, ses inquiétudes la reprenaient, le doute rentrait en vainqueur dans son esprit, et elle se martyrisait à chercher qui cette femme pouvait bien être, et surtout ce qu'elle avait été pour son mari.
Le grand malheur fut qu'elle n'eut pas assez de confiance en Dauziat pour lui raconter l'aventure et lui demander des explications. L'homme de lettres eût trouvé moyen de la rassurer, en tout cas, de la mettre en garde contre ses impatiences de tout connaître. Informé des craintes d'Hélène, sans doute il eût été tenu au courant des extraordinaires ten-
talives qui allaient être laites auprès d'elle.
Il y avait environ six semaines que le jeune ménage était réinstallé à Paris, l'hiver finissait. Repris par le mouvement des dîners et des réceptions, Jacques et Hélène, oublieux de leur sauvagerie ancienne, menaient la vie la plus active et aussi la plus vide. Ils ne se plaignaient pas de la fatigue violente qu'ils en devaient ressentir. Alertesetjoyeux, ils suivaient leur route fleurie sans ralentir le pas. Elle, brillante, jolie, animée par la fièvre du plaisir; lui, souriant, satisfait, tout son temps occupé sans ennui, et c'était là le seul but de son ambition.
Un soir, rentrant à cinq heures, suivant son habitude invariable, Hélène trouva sur la table du vestibule une lettre dont l'enveloppe commune portait cette adresse, tracée d'une grosse écriture : Madame Prévinquières , boulevard Malesherbes, 51. En ville. Elle prit la lettre, et, avant même d'enlever son manteau et son ch^ ^ peau, dans son cabinet de toilette, devant a fenêtre, avec une étrange hâte, elle la lut. Ses yeux se creusèrent dès les premiers mots, ses lèvres furent agitées d'un tremblement et, entre ses doigts énervés, le papier froissé craqua.
Elle s'assit près d'une table , posa son en toutcas, qu'elle avait machinalement tenu serré entre son bras et sa poitrine, et se mit à lire lentement :
« Madame,
(( Si vous voulez avoir, sur votre mari et sur une dame blonde que vous avez rencontrée, des renseignements intéressants, venez demain, à quatre heures, à l'angle des ruesLinois et des Entrepreneurs, à Grenelle. Renvoyez votre voiture sur le quai, vous ferez quelques pas à pied, une femme s'avancera à votre rencontre. Tenez cette lettre à la main : c'est à cela qu'on vous reconnaîtra. Soyez sans crainte, on ne vous veut pas de mal, au contraire.