UNE AMIE
Hélène relut deux fois l'ignoble message. Elle frémit de dégoût et de colère. Pas un instant elle n'eut peur. Elle était dominée par une invincible curiosité. Cette femme blonde dont on lui parlait, c'était la dame en gris qui réapparaissait dans sa vie, sortant de l'ombre
cette fois, et violemment hostile, indubitablement trompeuse.
La lettre avait-elle été écrite par elle, et l'entrevue qu'on lui proposait avait-elle pour but delà mettre en présence d'une maîtresse de son mari? Que lui dirait-on dans ce cas? Etaientce des récriminations, ou des menaces contre un infidèle, qu'elle aurait à entendre? Voulait-on de l'argent? La seule hypothèse qu'elle n'envisagea pas fut celle dans laquelle on essaierait de lui faire du mal à elle-même. D'ailleurs, quel mal plus grand y avait-il pour elle que l'angoisse affreuse qui la bouleversait?
Cette heure tant redoutée et qu'elle avait toujours jugée inévitable arrivait avec son accompagnement de tristesses et de dégoûts. Elle ne pouvait la supprimer de sa vie, et elle sentait qu'elle allait y prendre une importance terrible. Vainement sa raison lui disait : « Qu'as-tu besoin de t'émouvoir? N'es-tu pas sûre du présent? Ton mari ne t'aime-t-il pas? Que t'importe qu'il en ait aimé une autre ou d'autres avant toi? N'essaie point de pénétrer l'inconnu. Etre heureuse, c'est ignorer. Si l'on savait la vérité sur tout : sur la
vie, sur ses parents, sur ses amis, sur ses enfants, sur les étrangers; si on avait la redoutable faculté de lire dans la pensée, ou dans i-" souvenir des êtres qui vous entourent ou vous approchent, quelles déceptions, quelles amertumes, quels désespoirs ! Le visage trompe, la parole ment, l'existence illusionne. Il faut accepter ces tromperies, tolérer ces mensonges, rechercher ces illusions. La véritén'est qu'horreurs. Accepte le monde tel qu'il est, ne lui demande pas des vertus qu'il ne peut avoir. Sois modérée, sois discrète, sois résignée, voilà le secret du bonheur. »
Elle ne sut pas entendre cette désenchantée et prudente conseillère. Son ardeur s'accommodait mal de tant de sagesse. Elle était impatiente de savoir. Elle ne voulait pas fermer les yeux. Décidée à souffrir, déjà mordue par la jalousie, elle courait au-devant des tortures. Ne pas être dupe, connaître le secret de sa destinée, être sûre de son infortune, avoir le droit de crier son mal en connaissance de cause ; voilà ce qu'elle souhaita avec une folie dont elle se rendait compte, et qu'elle se sentait impuissante à dominer.
30 LES BATAILLES ut LA VIE.
Cotte femme blonde, dont l'image était sans cesse devant ses yeux, avait-elle encore des relations avec Jacques? L'avait-elle rejoint à Paris? Que lui dirait-on sur leur compte? Apprendrait-elle que son mari avait sacrifié l'amour ancien à la tendresse nouvelle, et que pour la femme légitime la maîtresse était abandonnée? Oh ! être sûre de cela, perdre tous ces doutes qui lui rongeaient le cœur, posséder la preuve irrécusable que Jacques était bien à elle, rien qu'à elle, et voir, en témoignage, les larmes de sa rivale couler, quel féroce et doux rêve ! Voilà à quelle conclusion aboutirent ses craintes, ses tourments : à espérer que son enquête établirait l'innocence de celui qu'elle soupçonnait et l'inanité de ses inquiétudes.
Elle masqua d'une gaîté un peu trépidante la sourde préoccupation de son esprit. La soirée se passa, puis la matinée vint, sans que rien pût donner l'éveil à Jacques sur les projets d'Hélène. Ils se séparèrent après le déjeuner, ainsi qu'ils avaient coutume, lui pour lire les journaux, écrire des lettres, en attendant l'heure d'aller à son cercle, elle pour s'habiller et courir à son rendez-vous.
Après avoir tué le temps et trompé son impatience en faisant quelques visites, M™^ Prévinquières à pied, car elle jugea dangereux de mettre son cocher dans la confidence de son aventure, s'était dirigée vers les Champs-Elysées. Là, elle prit un fiacre et se fit conduire sur le quai de Grenelle, à la hauteur du pont. Elle descendit, paya sa course et s'orienta.
De l'autre côté de la Seine, par-dessus l'île des Cygnes, elle apercevait les hauteurs de Passy ; à sa gauche, le viaduc du Point-du-Jour. Des tramways à chaque instant passaient sur l'autre rive : par conséquent il lui serait facile de retourner vers le centre de Paris. Un chantier de construction, au coin de la rue des Entrepreneurs, et des ouvriers tailleurs de pierre, dont elle entendait grincer les scies et frapper les marteaux : donc, aucune agression à redouter. Le quai, il est vrai, s'offrait désert, et la rue Linois se prolongeait vide de passants. Mais il était quatre heures, il faisait grand jour, et Hélène, à mesure qu'approchait le moment d'apprendre ce qu'elle tenait tant à connaître, sentait redoubler sa fiévreuse curiosité.
Sa raison, qu'elle écoutait si peu depuis vingtquatre heures, ne la trahit pas, cependant, à cette minute décisive, et essaya de la détourner de son projet. La voix qu'elle avait déjà refusé d'entendre lui parla encore une fois à l'oreille, disant : « Quelle folle et compromettante expédition vas-tu risquer?Et pourquoi? Quelle garantie t'offrent les gens à qui tu t'abandonnes? Sur la foi d'une accusation anonyme, tu pars sans savoir où tu vas. Et, manquant de confiance envers ceux dont tu es sûre et qui t'aiment, tu te livres à des inconnus. Retourne en arrière, il en est temps encore. Le quai est désert, va du côté de Paris; le pavé est sec, la marche sera agréable, laisse derrière toi les calomniateurs et les aigrefins, rentre dans ta maison, et, comme pénitence de la faute à moitié commise, confesse-toi à ton mari. Il te grondera doucement, t'expliquera ce que tu ignores, et avec un baiser te rendra la confiance et la tranquillité. »
C'était si sage, que, malgré son maladif désir de se renseigner par elle-même, Hélène fut sur le point de suivre le conseil et de partir.
Elle resta un moment hésitante, appuyée au
parapet du quai , regardantl'eau limoneuse couler en tournoyant sous les arches du pont. Elle se redressa, en soupirant d'incertitude. Elle allait s'éloigner, lorsqu'un pas sonna sur le trottoir, et une femme misérablement vêtue, la tête couverte d'un tricot de laine, s'avança à sa rencontre. Elle était laide, l'air chétif et doux; son aspect rassura M"'^Prévinquières. En une seconde ses doutes s'effacèrent et sa résolution s'affermit. Elle marcha vers la jeune femme qui s'approchait.
— C'est moi que vous cherchez? fit-elle.
— Oui, madame. Mais oii est la lettre que vous devez me montrer?
— La voici.
La femme la prit et la mit dans sa poche :
— Alors, madame, si vous voulez m'accompagner? C'est à deux pas ; on vous attend.
Hélène acquiesça du geste, et sans une observation elle suivit la femme.
Il y avait à peu près un an que celle qui préoccupait si fort M™« Prévinquières s'était manifestée à Jacques. En compagnie de son ami Maurice Dauziat, il avait passé une saison à Granville pour se refaire d'un hiver un peu tumultueux. Installés dans une jolie villa au pied du château, les deux jeunes gens avaient d'abord vécu assez retirés. Jacques lisait ou fumait en face de la mer, sur laquelle couraient les voiles blanches des barques revenant de la pêche. Maurice travaillait d'arrache-pied à son roman annuel et commençait à poser les premiers jalons d'une pièce qu'il projetait pour la Comédie-Française. Vers cinq heures, ils sortaient sur le port et se promenaient le long des bateaux, dans la forte odeur du goudron et de la marée. Ils rentraient dîner
vers sept heures et demie, achevaient la soirée, quand le temps était beau, sur la terrasse, presque sans parler, et se couchaient très las, abattus par le grand air et le vent du large.
Il y avait au moins oix semaines qu'ils vivaient ainsi très heureux, très tranquilles, quand un jour qu'ils flânaient près du phare, leur attention fut éveillée par l'arrivée d'une dame vêtue d'un costume gris, coiffée d'un large chapeau noir, accompagnée d'un petit terrier roux qui trottait en faisant tinter les grelots d'argent de son collier.
Elle marchait d'un pas si souple et si dégagé, avec une allure si élégante, qu'en même temps les deux amis se regardèrent. La dame passée, ils la suivirent curieusement des yeux ; puis Jacques dit :
— Charmante femme ! C'est la première fois qu'on la voit ici, n'est-ce pas?
— Première fois, grogna Dauziat en se réfrognant.
— Pourquoi bougonnes-tu? demanda Jacques?
— Elle dérange mon horizon, déclara l'homme de lettres. Ces horreurs de femmes du pays-,
si on peut môme, sans offenser la nature, les appeler des femmes, suffisaient à ma sensualité. Trop jolie, celle-ci va m'occuper. Pas le temps !
— Qu'est-ce que ça peut te faire de rencontrer, pendant ta promenade, une agréable figure ?
— Elle troublera mon imagination. Je tra- /aillerai moins et mal !
— Quel gaillard inflammable ! Cette dame ne t'a seulement pas regardé et déjà tu prends l'alarme.
— Pas de littérature possible avec les femmes !
— Eh bien ! allons-nous-en d'ici et n'y revenons plus.
Ils continuèrentleur promenade, rentrèrent dîner et ne s'occupèrent plus de la dame en gris. Cependant, au bout de quelque temps, Jacques prit l'habitude de sortir après le déjeuner, à l'heure où Dauziat, penché sur sa table, abattait ses quatre feuillets réglementaires. L'homme de lettres ne parut même pas s'apercevoir de ces fugues, acharné à son travail, le nez face au mur de sa chambre, pour éviter les
occasions de distraction. Mais, comme, vers cinq heures, un jour, son ami n'était pas rentré, Maurice se décida à aller à sa recherche; il sortit donc, et, non sans étonnement, au coin de la rue, il découvrit Prévinquières engagé dans une conversation animée avec la jeune femme. Le chien frétillait entre les jambes du Parisien, avec l'affectueuse reconnaissance d'un animal gorgé de friandises. En voyant apparaître Dauziat, Jacques prit congé en hâte, et courut au-devant de son ami.
— Oh ! oh ! fit gaiement le romancier, à quel chapitre en sommes-nous?
— A l'exposition seulement, dit en riant Prévinquières.
— Alors posons les personnages. La dame en gris, jeune, jolie, blonde, des yeux noirs, mariée...
— Veuve.
— Fichtre! Depuis combien de temps?
— Depuis dix-huit-mois... Porte encore le demi-deuil.
— Mari très regretté... Etait-il regrettable?
— Il a laissé une belle fortune et point d'enfant,
^i LES BATAILLES DE LA VIE.
— Bien! On l'aime plus défunt qu'on ne l'aimait vivant... Et dans quelle branche exerçait-il ses facultés?
— Dans aucune branche.
— Peut-être n'avait-il même aucune faculté?
— Gentilhomme campagnard, âgé et pas aimable.
— Je l'aurais souhaité. Tu vas consoler la veuve ?
— Doucement ! dit Jacques, devenant sérieux. N'en parlons pas à la légère. C'est une femme qu'il convient de respecter.
— Es-tu sûr qu'elle y tienne?
— Parfaitement sûr.
— x\h ! mon petit, tu es si avancé que cela?
— Je ne lui ai parlé que trois fois en toul.
— Ehl avec un gars comme toi, c'est suffisant !
— Tu es bête !
— C'est ce que prétendent les critiques, mais ce n'est pas prouvé. Elle a vingt-trois ans, cette aimable princesse?...
— Vingt-deux, je crois...
Et elle s'appelle?
- M'"'' Descharmais.
— Son petit nom ?
— Annie.
— Anglaise?
— Non : d'une famille irlandaise, mais née en France.
— Qui t'a si bien renseigné?
— La femme chez qui elle loge et qui est une ancienne domestique de sa famille.
— Quelle chance qu'elle ne soit pas muette ! Dis ce qu'elle t'a encore raconté?
Jacques prit son ami par le bras, et durant toute la promenade il ne cessa de lui parler de M™® Descharmais. Gomment il l'avait encore rencontrée, le lendemain même du jour oii ils rayaient vue pour la première fois, son émotion en se trouvant en face d'elle, la manière un peu inquiète dont elle s'était détournée en l'apercevant, enfin la chance heureuse qui lui avait permis de ramasser une lettre qu'elle venait de laisser tomber en sortant de la poste, et l'air modeste et doux avec lequel elle l'avait remercié... Enfin il était sous le charme, il ne pensait plus qu'à elle, et n'avait pas eu de cesse
qu'il ne l'eût abordée une seconde fois. Avec beaucoup de respectueuses précautions, il y était arrivé, et maintenant, tout les aprèsmidi, ils se rencontraient sur la plage. Ils revenaient de l'établissement de bains quand Maurice les avait aperçus. Il y avait dix minutes qu'ils marchaient ensemble dans la rue, et déjà elle prenait congé de lui, tant elle était ombrageuse et timorée. En somme, c'était une femme exquise, qui ne connaissait de la vie que les devoirs austères, qui n'avait pas été heureuse avec son mari, et qui, avec une jeunesse charmante, possédait déjà cette maturité que donne la douleur.
— Eh bien! mais voilà un petit tableau extrêmement coquet, dit Dauziat, quand Jacques eut fmi de parler, et je ne sais ce qui me retient de te faire concurrence. C'est tout à fait une femme pour moi, cette jeune veuve! Riche, libre, pas gâtée. Elle ne me coûterait rien, ne viendrait jamais chez moi, me déranger, quand je travaille, et écouterait mes projets de romans ou de pièces avec une conviction admirative. Cède-la-moi, veux- tu?
— Mais, mon cher ami, dit Jacques, d un
air pincé, tu peux bien t'en occuper, si cela te plaît : je n'ai aucunes vues sur elle.
— Oh ! tu dis cela comme un jaloux. Diable ! serais-tu déjà plus mordu que je ne le pense et que tu ne le crois toi-même ! Voyons ! ne me fais pas de cachotteries. Tu sais qu'avec moi tu n'as pas à te gêner et que je ne suis pas homme à chagriner un ami pour une femme que j'aimerais, à plus forte raison pour une femme que je ne connais pas. Elle te plaît?
— Eh bien ! oui, elle me plaît beaucoup, déclara Jacques avec animation. Je n'ai jamais éprouvé une sensation pareille à celle qui me trouble depuis huit jours. J'étais bien sot de vouloir te le cacher, toi sur qui je peux compter absolument et qui me donneras de bons conseils s'il est nécessaire. Car, avec tes subtiles facultés d'analyste, tu sauras découvrir ce que je ne verrais pas, tu liras dans cette pensée qui pourrait rester obscure pour moi...
— Oh ! oh ! interrompit Dauziat avec un ironique sourire, n'allons pas trop loin dans la confiance en mon mérite. La psychologie, c'est bel et bon dans les romans. C'est une science
de bureau. Assis devant mon papier, étudiant des personnages à qui je fais dire ce que je veux, que je conduis comme des pantins au bout d'un fil, je suis très fort : je te désarticulerai un bonhomme, je te le démonteraicomme un mouvement d'horlogerie. Mais dans la vie ordinaire, quand il s'agit d'analyser des êtres de chair et d'os, c'est une autre cérémonie. T'expliquer, avec une apparence de certitude, ce que pense une femme, avoir la prétention de pénétrer les mystères de sa cervelle, folle ou sage, c'est à quoi je ne m'engage pas. Les plus adroits y perdent leurs peines. Et si je suis étonnant dans mes bouquins très compliqués, je t'assure que je suis aussi embarrassé que n'importe qui en face de la simple nature. Les psychologues, grands abstracteurs de quintessence féminine, sont aussi souvent dupes que les naïfs bourgeois, quand ils se mêlent d'aimer. Donc comment croire à la certitude de leur observation? Ils me font l'effet, alors, de ces tireuses de cartes, infaillibles pour les autres, qui ne savent pas lire, pour ellesmêmes, dans l'avenir; sibylles de carton, que toutes les catastrophes surprennent à Timpro-
viste, comme la mercière du rez-de-chaussée et la petite bonne du troisième.
— Allons ! voilà que tu fais un article !
— C'est vrai ! dit Dauziat en riant. Bah ! raconte-moi, en tout cas, tes aventures : j'en tirerai peut-être un sujet de nouvelle.
Ils achevèrent leur tour de promenade, toul en bavardant ainsi, rentrèrent dîner et se couchèrent de bonne heure comme d'habitude.
Le lendemain, Jacques présenta son ami à M™^ Descharmais, et Dauziat fut accueilli par la jeune veuve avec une faveur louangeuse qui donnait bien à penser de sa culture intellectuelle. L'homme de lettres se montra très réservé et laissa la dame en gris faire tous les frais. Elle causait gentiment, sans prétention, mais non sans esprit. Sa voix bien timbrée était agréable à entendre . Peut-être même cette musique faisait-elle illusion sur la valeur des paroles qu'elle accompagnait.
Dauziat le pensa et se dit : Elle est un peu perruche, mais elle n'est point sotte tout de même. Que lui manque-t-il donc pour donner l'impression d'une femme d'un esprit vraiment distingué?
M'"*' Descharmais devait savoir ce qui lui manquait, car elle ne parlait qu'avec une extrême prudence, et semblait surveiller énormément ses discours. Il fallut le sens aiguisé de Dauziat pour noter une légère dissonance entre la tenue et le langage de la jeune femme.
C'était un rien, qui trahissait des origines communes, malgré l'éducation raffinée et les habitudes d'élégance, un mot mal choisi qui n*aurait pas dû se trouver sur les lèvres d'une femme de condition supérieure, un regard qui soulignait un peu trop l'expression. Jacques n'en était point frappé et son ami se garda bien de lui traduire ses impressions. L'homme de lettres n'en était pas à apprendre que l'amoureux le plus ardent à questionner sur le compte de la femme qui lui plaît ne pardonne point une critique qui vient à l'encontre de son en thousiasme. Dis-moi ce que tu penses de celle que j'aime, a toujours signifié : Dis-moi d'elle autant de bien que j'en pense. Il ne se fit pas faute de sacrifier à cette règle, et il ravit Jacques par les éloges qu'il lui prodigua sur le compte de M™*' Descharmais.
A compter de ce jour, tous les après-midi,
vers quatre heures, sur le bord de la mer, les deux amis rencontrèrent la jeune femme. Ils se promenaient ensemble, car jamais Annie ne s'assit quand elle se trouvait avec eux, comme si Finstallation en commun, sur des chaises, à la vue de tous les baigneurs, lui eût paru un peu plus familière qu'il ne convenait. Elle marchait très vite, suivie de son terrier, et, son tour fmi, elle rentrait avec une ponctualité qui désespérait Jacques. Elle laissait ses deux compagnons venir jusqu'à la porte de la maison où elle logeait. Et jamais elle ne leur offrit d'entrer.
Cette réserve un peu sauvage inquiéta Dauziat, qui flaira un mystère. Est-ce qu'elle n'est pas seule? pensa l'écrivain. Est-ce qu'elle a quelque chose à cacher? Il voulut en avoir le cœur net, et sournoisement exerça une surveillance, fit causer les voisins. Tous les renseignements furent conformes. La jeune dame habitait seule; elle n'était pas venue la saison dernière parce qu'elle était en deuil de son mari. Mais l'année d'avant elle avait habité toujours la même maison, chez une ancienne gouvernante à elle, et M. Descharmais l'accom-
pagnait. C'était un homme âg6, à choveux blancs, d'une belle tournure, l'air d'un colonel en retraite, et pour lequel elle avait des soins touchants. Certes elle avait dû le pleurer, car elle le vénérait.
Dauziat ne manqua pas de répéter à Jacques tout ce qu'il avait appris. Le résultat de l'enquête était trop avantageux pour que son ami ne lui pardonnât pas ses soupçons et le désir qu'il avait eu de les éclaircir. Il fut donc établi qu'Annie était une idéale créature. Et le jour où elle annonça à ses nouveaux amis qu'elle quittait Granville, ce fut pour les deux jeunes gens un véritable ennui. Ils s'étaient attachés à elle, et elle allait leur manquer.
— OiJ allez-vous? demanda hardiment Dauziat. Vous ne rentrez pas encore à Paris? Au mois de septembre, c'est un vrai Sahara pour la chaleur et la solitude...
— Je compte passer un mois dans la famille de mon père, du côté d'Argentan; après je regagnerai la ville.
— Pourrons-nous aller vous voir? hasarda Jacques avec un battement de cœur.
— Sans doute, dit tranquillement M"'^ Des-
charmais. A Paris on fait bien des choses qui sont impossibles dans une petite ville. Ici tout le monde se connaît et rien ne passe inaperçu. Il se serait trouvé tout de suite quelque bonne âme pour colporter des histoires sur votre compte et sur le mien. A Paris, c'est bien différent. Dans la même maison les locataires ne se connaissent souvent pas et n'ont habituellement aucun rapport les uns avec les autres. Vous viendrez donc me rendre visite si cela vous fait plaisir. Je suis chez moi toujours vers cinq heures.
— Et vous demeurez ?
— Rue de la Chaussée-d'Antin, 38.
— Alors, au revoir, dans des temps très reculés, dit Dauziat en riant.
— Dans six .semaines, tout simplement... C'est-à-dire au 15 octobre...
— -Adieu donc, madame, soupira Jacques.
Vous allez laisser derrière vous un si grand vide que nous ne saurons comment le combler...
— Bah ! vous viviez très agréablement avant de me connaître, dit avec gaîté la jeune femme. Vous continuerez à vivre comme par le passé...
— 11 le faudra bien ! Ne serait-ce que pour avoir le bonheur de vous revoir.
Sur ces derniers mots ils se séparèrent et le lendemain la dame en gris était partie. Dauziat se remit à son roman. Jacques recommença à fumer des cigarettes en contemplant la mer. Mais un trouble était en eux. L'écrivain se surprenait à rester la plume en Tair et le nez au vent. L'amoureux trouvait le tabac exécrable et l'horizon brumeux. Enfin, rien n'allait plus et la fin de cette villégiature s'imposait.
La semaine suivante, sans plus lutter, les deux amis prirent le chemin de Paris, avec un entrain extraordinaire, se proposant, l'un de pousser jusqu'à Aix, pour y voir un directeur qui soignait sa goutte, l'autre de se rendre chez des parents, pour y chasser pendant quelques jours. Ils se séparèrent en se promettant de s'écrire le jour de leur rentrée définitive, ce qu'ils s'empressèrent d'oublier, et le mois d'octobre était depuis assez longtemps entamé lorsque Maurice Dauziat se présenta au domicile de Jacques Prévinquières.
Il était une heure trop matinale pour que le
jeune homme fût encore levé, étant données ses habitudes, et cependant le valet de chambre répondit que Monsieur était sorti. Dauziat, un peu étonné, s'en alla et revint vers trois heures. Pas plus de Jacques au logis. Pendant trois jours le romancier fit de vaines tentatives pour rencontrer cet invisible. Nulle part, ni chez lui, ni à son cercle, ni à la salle d'armes, ni chez des amis communs, il ne parvint à le joindre. Agacé, car la patience n'était pas sa vertu dominante, Dauziat fit le mort.
Il y avait environ quinze jours qu'il avait cessé toute recherche, lorsqu'un soir aux Variétés , où il était entré pour revoir l'acte à effet d'une pièce nouvelle, il crut, dans une baignoire , apercevoir le fin profil de la dame en gris. Il braqua sa lorgnette sur la loge obscure et discrète. Il fit un brusque mouvement de surprise. Dans le fond, derrière M'"^ Descharmais, car c'était bien elle, il venait de reconnaître Jacques Prévinquières. Il se détourna, ne lorgna plus jusqu'à la fin de l'acte, et, comme le rideau se baissait, il gagna le couloir, dans l'intention bien arrêtée de se camper de-
vant la porte de la baignoire et d'attendre la sortie de son ami.
Il ne voulait pas envahir la loge, jugeant peu discrète cette façon de procéder. Mais il n'était pas fâché de se trouver nez à nez avec le peu confiant ami qui le fuyait avec tant de persistance. Car il n'avait plus d'illusions maintenant. Il comprenait bien que Jacques, depuis son retour, s'était ingénié à l'éviter. Pourquoi? Il le devinait clairement. Il était ou se voyait sur le point de devenir l'amant de la dame en gris. Et pour ménagerla réputation de la jeune femme , il s'efforçait d'éviter les explications que Dauziat ne manquerait certainement pas de lui demander.
Celui-ci se disait toutes ces choses debout, dans le couloir, à la porte de la loge, bousculé par les allants et venants, au travers du mouvement des ouvreuses qui rendaient les paletots, car le dernier acte était près de commencer. Cependant l'attente parut longue à Dauziat et comme rien ne remuait dans la loge, il eut l'idée de regarder par le petit carreau de la porte, dont le rideau n'était pas hermétiquement clos. L'intérieur de la baignoire était
LA DAME EN GRIS. ol
éclairé par la lumière de la lampe. Il vit qu'elle était vide : Jacques et M™*^ Descharmais étaient partis avant le baisser du rideau.
Dauziat se mit à rire, et, comme pour lui la pièce finissait après le deuxième acte, il mit son pardessus, sortit sur le boulevard, alluma un cigare et rentra chez lui, rue Notre- Dame-de-Lorette, à pied, par une nuit douce et étoilée. Le lendemain il était au travail, lorsque son domestique, forçant la consigne qui interdisait l'entrée du cabinet de l'écrivain de huit heures à midi, se hasarda à ouvrir la porte et à dire :
— M. Prévinquières est là qui insiste pour voir Monsieur. Est-ce que Monsieur veut le recevoir?
— Oui, qu'il entre!
Jacques parut, souriant, l'air heureux, et allant à son ami, la main ouverte :
— Tu m'en veux?
— Moi! s'écria Dauziat, et de quoi?
— De ce que je t'ai glissé entre les doigts, hier soir, aux Variétés...
— Ah I tu m'as donc évité?
— Mais oui. Pouvais-je faire autrement?
M""^ Descharmais est devenue folle en l'apercevant et surtout en voyant que tu nous avais reconnus. C'était la première fois que nous sortions ensemble. Et Dieu sait quelle peine j'avais eue à obtenir cette soirée! Tu n'imaginerais pas à quel point cette charmante femme est timorée. Elle a peur de tout!
— Une bégueule ! dit Dauziat.
— Non certes ! protesta Jacques, mais une femme qui attache une extrême importance au qu'en-dira-t-on et qui écarte soigneusement tout ce qui peut la compromettre.
— Et cependant elle ne t'est pas cruelle?
— Ma parole, il n'y a rien entre nous.
— Mais ça brûle?
— Non. Je ne fais aucun progrès. Elle est délicieuse, paraît prendre un extrême plaisir à me recevoir, ne me cache même pas que je lui plais beaucoup, mais reste inflexible.
— Eh bien! mon garçon, nous connaissons ce jeu-là: c'est l'amour à l'américaine. On allume fortement un monsieur par tout ce que le flirt le plus abandonné peut ofl'rir d'excitant, on lui permet les démonstrations les plus passionnées, on le laisse aller jusqu'à l'extrême
limite des réalisations délicieuses ; mais au moment oii, comme le coq triomphant, il s'apprête à pousser son cri de victoire, paf ! d'un petit coup sec on lui rabat la crête. Et en voilà pour jusqu'au lendemain où tout est à recommencer, comme la veille, avec les mêmes péripéties préliminaires et la même déroute finale. C'est classique, mon enfant, et tu as dû reconnaître le procédé...
— Mais oii prétend-elle me mener ainsi? Dauziat prit un temps, regarda son ami sérieusement, et, avec netteté, il dit:
— Au mariage.
Il y eut un petit silence. Jacques marchait dans le cabinet la tête penchée. Il reprit:
— J'ai bien pensé à tout cela. Parbleu! je ne suis pas un naïf, mais je ne suis pas fâché que tu me confirmes dans mes idées.
— Bêta! Voilà une personne qui s'arrange pour te chambrer, qui te sépare de ton meilleur ami, d'un homme qui, par métier, est forcément, à ses yeux, un sceptique, et tu ne juges pas tout de suite qu'elle craint l'influence qu'il pourrait exercer sur toi? Mais c'est clair comme le jour, ça crève les yeux!
— Quelle raison a-t-elle de croire que tu lui ferais de l'opposition?
— Eh! elle est veuve! Est-ce qu'un garçon de vingt-cinq ans, dans ta situation, épouse une veuve de vingt-trois? Et la veuve d'un vieux monsieur, encore? Allons ! ce serait fou ! Elle le sent bien. Mais, comme elle le désire, elle tâche d'écarter de toi ceux qui pourraient t'éclairer. Et pour elle, je dois être le premier de ceux-là. A preuve ce que je te dis en ce moment.
— Dauziat, elle est bien séduisante !
— Elle n'en est que plus dangereuse.
— Qu'est-ce que tu me conseilles de faire?
— Ce qui te sera le plus agréable.
— Pourquoi?
— Parce que c'est infailliblement par quoi tu finiras. Alors, à quoi bon perdre des paroles? Quand on demande à quelqu'un son avis, n'est-ce pas pour qu'il abonde dans votre sens?
— Je suis plus raisonnable que tu ne le penses. Dis comment tu te conduirais à ma place.
— Peut-être aussi bêtement que toi-même.
LA DAiME EN GRIS. 55
— Je ne suis pas venu te voir pour que tu me rudoies.
— Tu es venu me voir parce que tu n'as pas pu faire autrement. Si tu n'avais pas senti que la corde, trop tendue entre nous, allait casser, tu aurais continué à jouer à cache-cache avec l'homme dont tu ne pouvais pas te passer autrefois. Si je n'étais pas un philosophe, je t'enverrais promener aujourd'hui pour ne pas être exposé, le jour où j'aurais sérieusement besoin de toi, de ton amitié, de ton dévouement, à me trouver en face du néant. Mais je te connais trop bien, et depuis trop longtemps, pour t'en vouloir. Je sais qu'il n'y a point à compter sur toi, en dehors des distractions qui te sont familières. Tu m'aimes quand tu t'ennuies, quand tu n'as personne sous la main, pour causer en dînant, quand ta maîtresse t'a fait des traits et que tu sens la nécessité de te dégonfler le cœur. Je suis l'ami à tout faire. Mais ça n'a pas d'importance et il ne faut pas exiger des gens plus qu'ils ne peuvent donner. Je te supporte comme ça parce qu'au fond tu m'amuses avec ton égoïsme, ta futilité, ton inconscience et ta lubricité.
Jacques avait écouté la violente apostrophe de son ami avec une mine à la fois étonnée et souriante :
— Un monstre ! dis-le tout de suite ; je suis un monstre !
— Ah! mon Dieu, non, pas même! Un petit farceur tout bonnement.
— Eh bien ! n'abandonne pas ce petit farceur à ses simples ressources. Traite-le avec indulgence, et, pour commencer, viens dîner ce soir avec M"'® Descharmais.
— Est-elle prévenue?
— C'est elle qui m'a demandé de t'inviter.
— Allons! C'est bien joué ! Elle veut jeter des gâteaux dans la gueule de Cerbère !
— Tu acceptes !
— Oui. Où dînerons-nous?
— A la Maison Dorée, sept heures et demie. Tu me demanderas.
— C'est entendu. Maintenant décampe ; j'ai à travailler.
— Ah ! mon vieux Dauziat , tu ne peux pas te figurer le plaisir que j'ai à te revoir.
— Oui, mon petit, oui, connu! Épargne-toi ces transports !
— Tu ne me crois pas?
— Si, je te crois. Tu es aussi sincère, aujourd'hui, en venant chez moi, que tu l'étais, hier, en me fuyant.
— Oh ! écoute, ne me joue pas le Misanthrope! Passe encore à la Comédie-Française, et par les acteurs de la maison ; mais ici et par toi, c'est abusif!
— Allons! je respecte tes nerfs. A ce soir, et, sois tranquille, on sera très aimable!
C'était une M""^ Descharmais tout autre que celle de Granville que Dauziat fut appelé à contempler le soir même. La dame en gris, modeste et simple, avait fait place à une dame en noir très élégante, très recherchée. Et il n'était pas jusqu'à la physionomie qui ne fût modifiée. Le visage était toujours régulier et charmant, avec son petit nez fm, ses yeux noirs et ses beaux cheveux blonds naturellement ondes. Mais l'expression calme et un peu triste de la jolie baigneuse de Granville s'était changée en un air d'animation et de joie. Le regard était plus brillant et le sourire plus hardi, la voix plus haute. De toute sa personne émanait comme un désir de plaire
Et elle plaisait. Jacques la dévorait des yeux; il en oubliait son ami pour se perdre dans la contemplation de la jeune femme qui était si manifestement désirée par lui. Dauziat mangeait, buvait, parlait, avec une liberté d'esprit parfaite. Il observait aussi, et l'attitude d'Annie le confirmait dans sa pensée que Prévinquières avait affaire à forte partie et que toute la politique de la dame tendait vers un but qui apparaîtrait promptement.
Elle était extrêmement gracieuse pour l'écrivain, provocante même un peu, et si Jacques n'avait pas été si sûr de son ami, il aurait dû en concevoir de la jalousie. Peut-être aussi on aurait pu voir dans ces coquetteries quelque tactique pour exciter un amoureux qu'elle trouvait trop réservé à son gré.
Mais la verve de Dauziat, qui, ce soir-là, fut vraiment étincelante, suffisait à expliquer la faveur dont il jouissait près de ]\P^ Descharmais et le goût qu'elle montrait pour lui. Entre son camarade, qui tirait des feux d'artifice d'esprit, et Annie, qui resplendissait de beauté, Jacques se sentait le plus heureux des hommes, et la soirée lui sembla trop courte. Ils
s'en allèrent tous les trois à pied, par le boulevard, qui était animé et bruyant, jusqu'à la Cliaussée-d'Antin, et laissèrent M""^ Descharmais à la porte de sa maison. Quand ils furent seuls, les deux amis continuèrent un instant dans la direction de la Trinité, puis Jacques dit :
— Où A'as-tu maintenant?
— Me coucher. J'ai à travailler demain matin.
— Moi, je vais jusqu'au cercle : je n'ai pas du tout envie de dormir. Mais, avant de nous séparer, donne-moi un peu ton impression sur la soirée.
— Rien en ce moment. 11 faut que je réfléchisse, que je classe mes idées. A demain.
Et, tendant la main à Jacques, il s'éloigna. Le lendemain, vers trois heures, Prévinquières arriva chez M™^ Descharmais. Lajeune femme l'attendait et parut, en le voyant seul, éprouver une légère déconvenue. Comme Jacques la questionnait, elle ne se fît pas longtemps prifT Dour avor -^r qu'elle espérait que Dauziat accompagnerait son ami et viendrait lui faire visite.
— Mais le lui avez-vous demandé? dit Jacques. Dauziat est un très drôle de bonhomme, sauvage autant qu'il est possible, et qui ne va chez les gens, quand il consent à y aller, que sur invitation réitérée. Encore faut-il qu'on lui fasse beaucoup de politesses, et si par hasard on le traite sur le même pied que les hommes du monde qui fréquentent habituellement dans la maison, il ne reparaît plus.
— 11 a donc une bien haute idée de luimême?
— Pas du tout. C'est le garçon le plus simple et le plus modeste que je connaisse. Mais il a pour sa profession un véritable culte, et c'est sa profession qu'il a la prétention de voir honorer en sa personne. Il pense qu'un homme de lettres comme lui, bien élevé, plein de talent, est l'égal des princes et des millionnaires. Et il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour lui faire avouer qu'il devrait avoir le pas sur eux.
— Il vit sur l'histoire du baiser d'Alain Chartier embrassé par une reine, dit Annie en riant.
— Sur celle de Ronsard en familiarité avec
Charles IX et celle de Molière déjeunant avec Louis XIV. Mais il fait des exceptions pour les dames, et il se relâche de sa fierté avec elles.
— Il doit plaire beaucoup, il a étonnamment d'esprit...
— II s'est mis en frais pour vous. Il n'est pas toujours aussi prodigue, et je ne sais pas s'il n'est pas plus agréable encore quand il est moins apprêté. Dauziat, dans la simplicité de la vie intime, tel que je le connais, moi, par exemple, est tout à fait charmant.
— Il faudra bien que je le connaisse tel. Mais y arriverai-je? Je ne sais pas si je lui suis très sympathique.
— Il aime tout ce que j'aime.
— Je lui plairais donc par répercussion? Cela ne me satisferait qu'à moitié.
— Voulez-vous donc lui inspirer de la passion?
— Ah ! Dieu non ! mais je voudrais qu'il fût mon ami !
— Il le sera, je vous le promets.
— Eh ! encore une fois, vous n'avez rien à faire là dedans. Et si le sentiment qu'il éprou-
vcra ne lui est pas directement inspiré par moi, il sera sans valeur à mes yeux.
— Je vous laisserai donc libre de le subjuguer toute seule. Vous n'aurez pas de peine à y réussir si vous vous y appliquez le moins du monde.
— Voilà ce qui vous trompe. Et le moyen le plus sûr d'échouer avec votre ami serait d'être trop démonstrative. Je le devine extrêmement méfiant. Et si on veut l'attirera soi, le procédé le plus simple devrait être de ne pas paraître en avoir le désir.
Si Jacques n'avait pas été aveuglé par la passion, cette dernière phrase lui aurait pu ouvrir des jours particuliers sur la tactique employée par M"^® Descharmais, en ce qui le touchait personnellement. Il étaitévident, comme l'avait si bien pressenti Dauziat, que la jeune femme suivait un plan mûrement débattu. Pour réussir, elle était décidée à séduire , tout en résistant elle-même à la séduction. Mais est-on jamais à ce point maîtresse de son cœur que l'on puisse jouer avec la passion sincère, exprimée par un beau garçon, à la voix convaincante et aux yeux caressants? Annie tenait Jacques à
distance, mais elle n'était point sans mérite. Et l'espoir qu'elle manifestait de voir Dauziat venir chez elle avec son ami prouvait à quel point elle craignait maintenant de se trouver seule avec Jacques.
L'homme de lettres ne se fit pas prier. Il devint le compagnon de Prévinquières et de jyjme Descharmais, et pendant trois mois mena avec eux une existence charmante. L'intimité de la jeune femme était très agréable. Elle avait un bel appartement, un superbe mobilier, recevait à merveille, mais elle ne présenta aucune de ses connaissances à ses deux amis. Elle ne parlait jamais ni de sa famille, ni de son entourage. Et cependant elle n'était point sans relations. Souvent, quand Jacques et Dauziat attendaientau salon, ils entendaient parler dans la chambre d'Annie. Toujours c'était une voix de femme qui alternait avec celle de la maîtresse de la maison. Quand l'un des deux amis la questionnait sur la personne qu'elle venait de quitter, elle répondait évasivement :
— C'est une tante à moi, c'est une amie, ou c'est ma nourrice.
Un jour Jacques se rencontra dans l'esca-
lier avec la nourrice, et il reconnut en elle la femme chez qui Annie logeait à Granvillc. Il demanda à M'"^ Descharmais :
— La femme chez qui vous habitiez cet été est donc à Paris maintenant?
La jeune femme rougit et dit :
— Oui. Elle a subi des revers de fortune. Elle a vendu sa maison du bord de la mer, et elle habite Paris, avec son fils...
— Ah ! elle a un fils?
— Oui. C'est mon frère de lait.
— Qu'est-ce qu'il fait? Peut-on lui être utile?"
— Je vous remercie, il est placé et gagne sa vie.
Elle avait évidemment le désir de couper court à la conversation. Il n'insista pas. En quoi pouvaient l'intéresser ces gens qu'il ne connaissait pas? C'était seulement par affection pour Annie qu'il avait pensé à s'employer pour le frère de lait. Il ne le vit qu'une fois, sans se douter que c'était lui. Comme il arrivait, un jour, Chaussée-d'Antin, il croisa sou& la voûte d'entrée de la maison un grand gars brun, à l'œil dur, aux cheveux luisants de pommade, vêtu de velours marron, avec un
anneau doré à sa cravate rouge, coiffé d'un feutre mou, et offrant le plus beau type de bandit vivant des femmes qui se pût concevoir. L'homme passa avec un coup d'œil insolent, et sortit en allumant une cigarette.
— Quel chenapan! pensa Jacques. On dirait quelque cambrioleur qui vient prendre sesmesurespourun coup à exécuter dans la maison.
Il était si frappé qu'il en parla à M""*^ Descharmais, lui fit la description de l'homme, en l'engageant à bien fermer ses portes le soir, et préoccupé lui-même au point de ne pas remarquer le trouble de son amie. Mais Dauziat survint et on parla d'autre chose.
Il y avait trois mois, au moins, que Jacques faisait à M*"^ Descharmais une cour assidue, et il n'était pas plus avancé que le premier jour. Il était aimé, Annie le lui avouait avec une ardente sincérité; mais elle ne voulait rien lui accorder et elle résistait aux tentatives les plus désespérées de son amoureux. Elle montrait une étonnante force de caractère. Quelquefois ils s'oubliaient dans les bras l'un de l'autre, avec un tel bonheur que Jacques se voyait au moment de tout obtenir; mais un geste, une
parole, suffisaient pour rappeler Annie à ellemême, et au bord du précipice elle se rejetait en arrière assez énergiquement pour se tirer de tout danger.
Jacques devenait fou. Aux exaltations les plus enivrantes succédaient pour lui les déceptions les plus douloureuses. Il sortait de chez M™® Descharmais les oreilles bourdonnantes, les jarrets brisés, en proie à un accablement physique aussi complet que son trouble moral. Il avait beau supplier Annie, elle était intraitable :
— Si je deviens votre maîtresse, lui disaitelle, je vous perds. Quand vous aurez obtenu ce que vous désirez, vous vous détournerez de moi. Et je serais trop malheureuse de votre abandon. Si je me donne à vous, je veux que ce soit pour toujours.
C'était bien clair, elle voulait le mariage. Jacques affectait de ne pas comprendre. Il s'épuisait à lui jurer qu'il serait fidèle. En vain. La jeune femme savait oii elle allait, et elle était la plus forte.
Une liaison aussi absorbante ne pouvait pas se poursuivre plus longtemps sans que le
changement qui s'était opéré dans la vie de Jacques échappât à sa famille. Il négligeait tout ce qui n'était pas Annie ou pour Annie. M™® Prévinquières, presque complètement délaissée par son fils, craignit quelque sottise. Elle s'ouvrit de ses inquiétudes à son beau-frère, et le commandant Prévinquières, un beau matin, tomba chez son neveu, auquel en un tour de main il arracha une confession complète. Le vieux militaire écouta son neveu attentivement et silencieusement. Mon Dieu! si la jeune femme était, comme on le lui disait, belle, distinguée, de bonne famille et riche, à tout prendre, quoiqu'il ne trouvât pas avantageux un mariage avec une veuve, il ne manifesterait pas trop d'opposition aux idées de Jacques. 11 savait ce que c'était qu'un coup de cœur. Mais encore convenait-il de s'assurer que la dame valait le sacrifice qu'on semblait disposé à vouloir lui faire. Sacrebleu ! un mariage, c'était sérieux. On ne partait pas pour quinze jours. Il était indispensable de savoir avec qui on s'attelait. Oui, un ange l c'était entendu ; mais les femmes sont toujours des anges avant, et souvent des diables après. Il importait de s'infor-
mer. D'abord il fallait voir la personne en question.
Il fut convenu que M™*^ Descharmais irait à la Comédie-Française le mardi suivant et que le commandant Prévinquières viendrait dans la baignoire du club pour faire l'inspection de la future de son neveu. Jacques eut la convenance de ne pas aller au balcon parler à Annie. Il ne bougea pas de son fauteuil et attendit avec anxiété le verdict du commandant.
Par hasard, Dauziat était sur le théâtre, ce soir-là ; il passa dans la salle et tintcompagnie à son ami pendant les entr'actes. Jacques ne lui ouvrit pas la bouche de l'épreuve à laquelle Annie était soumise, mais l'homme de lettres ne fut pas long à comprendre que quelque grave incident se produisait.
Jamais M™'^ Descharmais n'avait été si jolie, si élégante et si sérieuse. Elle avait vraiment une tenue parfaite, et sa beauté impressionnait l'orchestre, dont les lorgnettes étaient dans une agitation extraordinaire. Le commandant Prévinquières voyait bien tout l'effet que produisait la charmante Annie et il ouvrait ses oreilles aux conversations de ses camarades de
loge, tous gens très répandus et connaissant les jolies femmes de Paris, comme les nobles connaissaient autrefois le blason de toutes les grandes familles de l'Europe.
— Qu'est-ce que c'est que cette petite femme là, au balcon? demanda le baron Trésorier. Vous, Bernheimer qui avez la spécialité des nouveautés, vous devez savoir ça!
— Connais pas... non! jamais vue. C'est quelque bourgeoise de province. Gentille! vraiment bien tournée ! On en ferait quelque chose.
— Tachez donc de savoir qui c'est, vous, La Brède, qui êtes un fureteur...
— Ça va, dit La Brède en sortant dans le couloir : je ne reviens pas sans renseignements.
— Avec un potinier tel que La Brède, pensa le commandant, nous sommes sûrs d'être informés. Il se ferait tuer plutôt que de ne pas trouver le pot aux roses. Mais y en aura-t-il un?
Pendant que cette enquête se poursuivait sur la jeune femme, sans qu'elle s'en doutât, la pièce marchait, les sociétaires débitaient
leur rôle, et deux actes avaient défilé sans que La Brède eut reparu. Dans le dernier entracte il arriva. Il était essoufflé, sérieux, mais paraissait content.
— Ça a été dur, dit-il. Il m'a fallu causer avec plus de trente personnes, entrer dans plus de six loges. . . Mais ça y est. Je suis documenté. Je dois dire que le hasard y est pour quelque chose. Aucun de mes amis ne connaissait la dame. C'est un notaire de Carentan, de passage à Paris, et qui assistait à la représentation dans la loge du docteur Bonnefoy, qui m'a renseigné.
— Pas tant de commentaires ! s'écria le commandant. Qui est-ce?
— L'ancienne maîtresse de Descharmais.
— Comment! Descharmais, qui avait disparu depuis cinq ou six ans?
— Oui, celui qui jouait si bien au whist... Le vieux Descharmais...
— Dites donc, jeune homme, interrompit Prévinquières, ne massacrez pas ma génération...
— Pardon, commandant... Bref, Descharmais s'était toqué, il y a cinq ou six ans, de celt^
belle fille, qu'il avait rencontrée chez sa sœur dont elle élevait les enfants.
— Institutrice !
— Oui, ayant tous ses brevets, et fille d'un maire de la Commune déporté à Nouméa, évadé et mort en Angleterre.
— Charmante famille !
— La demoiselle avait de l'œil, du cheveu et de la dent, comme vous voyez, aucun principe, une franche envie de quitter sa mansarde, mais la crainte noire de tomber sur un farceur qui la planterait là, au bout de quinze jours... Elle voulut se faire épouser par Descharmais.
— Bon ! le coup du mariage ! . . . murmura le commandant. Décidément c'est sa botte favorite.
— Mais avec un fin renard comme Descharmais, la manœuvre ne devait pas réussir... Il se refusa au conjungo, mais il offrit la donation entre vifs. Et on finit par tomber d'accord . . . Mon Descharmais, qui savait combien la vertu est fragile , emmena sa bonne amie en province, dans un château près de Carentan, et vécut là, comme un coq en pâte, jusqu'à sa dernière heure... C'est sa fausse veuve, riche, jeune et
charmante, en goût de se décarêmer de ses six années de Descharmais, que vous avez sous les yeux.
— Eh bien ! mais elle ne manquera pas d amateurs, dit le baron Trésorier, si j'en juge par Fémotion qu'elle cause à nos amis.
Le commandant savait à quoi s'en tenir. Il ne jugea pas utile de prolonger la séance. Il prit son paletot, et, se dirigeant vers l'orchestre il rencontra Jacques, qui se promenait avec Dauziat dans le couloir.
— Vous partez, mon oncle? demanda le jeune homme.
— Oui, viens-tu avec moi?
— Est-ce que vous le voulez?
— J'ai à te parler.
— Bon. Eh bien! Dauziat, remplace-moi et mets M""^ Descharmais en voiture.
— Sois tranquille, dit l'homme de lettres. Jacques et le commandant sortirent. Le pavé
était sec. Ils suivirent la rue de Richelieu jusqu'à la fontaine Molière sans dire un mot. Le neveu redoutait d'interroger. L'oncle hésitait à parler. Une gêne était entre eux. Enfin Jacques dit :
— Gomment avez-vous trouvé M*"^ Descharmais, mon oncle? Vous plaît-elle?
— Oh! elle est charmante.
— N'est-ce pas ?
— Oui. Physiquement il n'y a rien à objecter...
— Moralement non plus?
— Ça, c'est moins sûr.
Jacques s'arrêta brusquement, pâlit, serra le bras du commandant, et d'une voix étranglée :
— Que prétendez-vous dire ? Expliquez vos paroles.
— Mon pauvre garçon, s'écria le vieux militaire ému du trouble de son neveu, comme tu es pris! Que ne t'es-tu confessé plus tôt?...
— Tôt ou tard, qu'importe ! Si M""® Descharmais a abusé de ma confiance, je ne la reverrai jamais. Je souffrirai, mais je n'épouserai certes pas une personne indigne de moi et des miens. Maintenant il me faut des preuves... Vous entendez, mon oncle, et des preuves indiscutables.
— Eh ! je vais te raconter ce que je sais.
Pour le surplus, s'il y a lieu, tu peux compter sur moi.
Et à son neveu, qui frémissait de douleur et de colère, il fit le récit de ce que La Brède avait appris du notaire de Garentan. Comme tous les caractères faibles, Jacques avait la colère prompte. Son oncle s'attendait à le voir s'emporter, fulminer, se répandre en violentes invectives. 11 n'en fut rien. Avec une tranquillité terrible, il écouta les douloureuses confidences, ne répliqua pas un seul mot, et, très convenablement, remercia le commandant de l'avoir si bien et si vite éclairé.
— Mais quelles sont tes intentions ? demanda M. Prévinquières un peu eff'rayé.
— Elles ne sont pas encore arrêtées, répondit Jacques d'un air soucieux.
— J'imagine que tu ne vas pas te laisser entraîner à quelque sottise? N'oublie pas que tu as affaire à une femme, si fautive qu'elle soit en cette circonstance. Moi, à ta place, je lui écrirais un mot de congé et je ne la reverrais pas...
— Que craignez-vous donc ? répondit Jacques. Vous ne pensez pas que je vais jouer le
drame et dégainer un poignard? Non , mon oncle . C'est passé ces façons-là ! Je verrai M"'® Descharmais, je causerai avec elle; mais, soyez tranquille, tout se terminera correctement.
— Bon ! Du moment que tu mêle promets...
— Dormez en paix.
— Alors, bonsoir, mon garçon ! Je suis content de te trouver si raisonnable. Tu viendras demain me dire eomment l'entrevue se sera passée.
— N'en doutez pas.
Ils se séparèrent. Jacques rentra se coucher très tranquillement, passa une nuit effroyable à maudire les coquines qui se donnent l'apparence d'honnêtes femmes, et à dix heures du matin se leva brisé. 11 fit sa toilette, déjeuna, et. comme deux heures sonnaient, il se présenta chez M"® Descharmais. Introduit dans le salon où il avait passé tant d'heures inoubliables il fut envahi par une soudaine colère, et toutes les sages résolutions qu'il avait prises en chemin tombèrent d'un seul coup. La brutalité de sa déception lui apparut avec une implacable netteté. Et, si près de cette femme qu'il avait jugée candide et loyale et qu'il dé-
couvrait pervcrso et fausse, il sentit plus cruellement la douleur de ne plus pouvoir l'aircer. Au même moment elle entra, la main tendue, le sourire sur les lèvres. Elle ne s'attendait certes pas à la modification qui s'était opérée dans les sentiments de son amoureux, car elle lui parla du ton le plus tendre, ne semblant pas s'apercevoir de ce qu'il y avait de gêné et de contraint dans l'attitude de Jacques. Pourtant, au bout de quelques instants, elle l'examina avec des yeux inquiets, et, lui prenant la main :
— Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui? ditelle ; êtes-vous souffrant? Vous n'avez pas votre physionomie habituelle. Est-ce qu'on vous a encore tourmenté dans votre famille, à cause de moi?
— Non, Annie, on ne m'a point tourmenté. Et nos incertitudes vont finir. Mais il faut d'abord que vous ayez la bonté de vous prêter à quelques petites formalités qui sont indispensables...
— Dites vite lesquelles, interrompit la jeune femme. Je m'empresserai devons satisfaire...
— Eh bien ! le notaire de ma mère réclame,
pour les examiner, les pièces suivantes : votr'î contrat de mariage avecM. Descharmais, votre acte de mariage, et l'acte par lequel votre mari vous a laissé toute sa fortune...
Annie baissa un peu la tête. Ses paupières battirent, ses lèvres se décolorèrent, mais elle ne perdit rien de son sang-froid, et avec un calme imperturbable elle répondit :
— L'acte de donation est ici... Je puis vous le communiquer aujourd'hui même... L'acte de mariage... il faut le temps de le faire venir de Car entan...
— Voulez- vous me confier cet acte de donation ? demanda Jacques , dont la voix s 'étrangla.
Elle le regarda avec tendresse, hocha la tête, comme si elle se demandait ce qu'elle allait faire, puis elle prit sa résolution, et, se dirigeant vers sa chambre, elle sortit un instant. Par la porte entr'ouverte Jacques l'entendit ouvrir des tiroirs, remuer des papiers; puis elle reparut avec un cahier qu'elle lui tendit :
— Voilà, mon ami, ce que vous réclamez... Il n'eut pas la patience d'attendre, pour examiner l'acte, de ne plus être en présence de la
jeune iemme. Il l'ouvrit d'une main tremblante, et, allant tout de suite aux qualifications, il lut : Entre le baron Hector Descharmais, rentier, et M"" Marie-Anne Avril... Il s'interrompit et reprit en insistant sur les mots : Mademoiselle Marie-Anne Avril. . . Pourquoi Mademoiselle?...
— Parce que la donation a été antérieure au mariage, et que j'étais encore demoiselle.
— Pourquoi cette donation n'a-t-elle pas été stipulée tout simplement dans le contrat de mariage?
Annie leva sur Jacques des yeux qui eussent attendri un bourreau, mais qui le trouvèrent aussi insensible qu'un marbre. Elle dit lentement, comme cherchant ses mots :
— Mais, autant que ie m'en souvienne, c'est parce que...
— Ne mentez pas, Annie ! cria Jacques hors de lui.
— Mentir, moi, à vous! répliqua la jeune femme épouvantée.
— Oui, vous, à moi ! Comme vous n'avez pas cessé de le faire depuis que je vous connais. Tout ce que vous m'avez raconté à Granville,
LA DAME EiN GUIS. 79
mensonge f Tout ce que vous êtes censée avoir fait depuis que vous en êtes partie, mensonge^ Votre attitude, votre physionomie, votre situation, votre nom, tout n'est que mensonge! Et je vous croyais, moi! Je croyais que vous étiez M""^ Descharmais, une honnête femme, simple, bonne, tendre, et il a fallu que brutalement on me jetât à la figure la honte de votre passé, la sale origine de votre fortune, l'usurpation audacieuse de votre nom, pour que je me rende compte de ma sottise et de votre duplicité !
Les derniers mots finirent dans un sanglot. Jacques, assis, le front penché, détournait ses regards de celle qu'il adorait. Il ne voulait pas la voir humiliée, et cependant il ne pouvait résister à la fureur qui l'entraînait à l'insulter.
Il entendit qu'elle lui criait avec désespoir :
— Oh! Jacques! ne croyez pas ceux qui ont intérêt à me perdre ! . . .
Jacques se releva avec violence :
— Qui donc? Ma mère? Mes parents? Osezvous donc les accuser?
Elle s'élança vers lui. Il sentit qu'elle le prenait dans ses bras, et le parfum enivrant qui émanait d'elle l'enveloppa. La tête sur son
épaule, les traits bouleversés, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue, elle gémit :
— Oh ! pardonne-moi ! C'est vrai , je suis coupable : je t'ai trompé!... Mais mon excuse, c'est queje t'aime follement! Je n'ai eu qu'une idée à partir du moment oii je t'ai connu : c'a été de te lier à moi pour toujours. J'étais absurde, je le vois bien. Les femmes comme moi ne peuvent pas arriver à vous abuser longtemps, ni surtout forcer l'entrée de vos familles si bien gardées par les lois... Dès la première minute de discussion sérieuse, tout mon échafaudage s'est renversé... Je me disais bien que je ne pouvais pas réussir, mais j'espérais contre la raison même ! Quoi? Que peutêtre tu m'aimerais assez pour passer sur les irrégularités de ma situation... Je t'offense en t'avouant cela... mais je t'aime tant! Oh ! mon Jacques, si tu avais assez de confiance en moi pour ne croire que moi , vois-tu, jamais tu n'aurais à t'en repentir... Je vivrais à tes pieds, je te serais si reconnaissante, je te devrais tant. . . Tu serais tout pour moi. . . J'ai bien des excuses, va! J'étais si malheureuse, si pauvre, si abandonnée, quand ce misérable Descharmais...
— Tais-toi! cria Jacques avec fureur. Pas le nom de cet homme devant moi !... Un vieillard !... Misérable! Qu'avait-il pour te séduire, toi, jeune et charmante?... Son argent?... Tu t'es ignoblement vendue ! Et cet argent, tu l'as encore!... Et voilà sur quoi tu veux que je passe? C'est pour une telle ignominie que tu réclames mon indulgence!... Tiens! Laissemoi, ne me touche pas, ne me parle plus : tu me soulèves le cœur!
Elle se détacha de lui, comme brisée, et, s'asseyant à trois pas, elle se mit à pleurer silencieusement : c'étaient de vraies larmes et une vraie douleur. En cet instant, Annie était sincère. Elle n'avait rien dit qui ne fût vrai : elle aimait Jacques, et c'était par excès de tendresse qu'elle l'avait trompé. Au bout d'un instant, elle dit :
— Veux-tu que je donne tout aux pauvres? Il répondit durement :
— Qu'est-ce que ça me fait? Nous allons nous quitter pour ne plus jamais nous revoir.
Elle recommença à pleurer doucement :
— Quoi, Jacques, plus jamais? Tu ne m'ai-
mes donc pas, toi? Gomment ! iu pourrais supporter de ne plus me revoir?
Il garda le silence. Elle reprit :
— Je suis plus éprise que toi, car je suis prête à te faire tous les sacrifices. Qu'est-ce que tu voulais de moi?... Mon amour?... Je te le donne sans condition. Tu ne veux pas de moi comme femme : voudras-tu de moi comme maîtresse? Je consentirai à tout pour te garder. J'avais essayé de me relever, de reconquérir un peu de considération. Je renoncerai à tout cela pour toi... Acceptes-tu?
Il se leva, prit son chapeau, machinalement le lustra avec sa main, et, le front penché, répondit :
— Je ne veux rien de vous.
Elle vint à lui, l'air riant, les yeux brillants, et, lui posant les mains sur les épaules, si provocante, si tentante, qu'il frémit de désir :
— Même moi? dit-elle.
Gomme il se taisait, résistant de tout son courage, elle l'attira à elle, et il sentit sur sa poitrine la gorge frémissante d'Annie, devant ses lèvres, il trouva la bouche entr'ou-
verte de la jeune femme. Un torrent de volupté l'emporta. Il la saisit avec un cri de rage, et, à demi pâmée, l'emporta dans sa chambre.
Quand il sortit de chez j\P^ Descharmais, deux heures plus tard, Jacques était complètement dégrisé : la satisfaction de ses sens l'avait rendu froid comme un marbre. Marchant dans la rue, il se dit avec amertume : Cette femme-là est plus forte que moi : elle me fera commettre toutes les sottises de la terre si je ne coupe pas court à nos relations... Je voulais la quitter, et elle a trouvé moyen de se donner à moi... Sous ces apparences de passion, il n'y a que calcul. C'est une rouée de la plus belle espèce : il faut me garder d'elle, comme du feu... En somme, quoi! je ne suis pas le premier, peut-être même pas le second! Elle a été très aimable pour moi, c'est une politesse qui vaut un cadeau, et voilà tout!...
Il gagna la rue de la Paix, entra chez un bijoutier, choisit un très beau bracelet, et, avec une ingratitude féroce, au crayon, sur une carte à lui, il écrivit ces mots : « Souvenir d'une heure de folie. » Il plaça la carte dans 1 ecrin, qu'il fit envelopper devant lui, et,
la conscience allégée, il envoya le tout à M'"^ Descharmais. Il dîna chez son oncle, à qui il raconta sa rupture, sans parler de la voluptueuse péripétie qui l'avait accompagnée, fut fort approuvé par le commandant, et rentra chez lui assez tard et très las.
Le lendemain matin, son domestique l'éveilla en lui apportant le courrier. Parmi les journaux, une petite lettre lui sauta aux yeux. Il l'ouvrit d'une main fébrile et lut :
« Mon cher Jacques,
(( Laissez-moi la joie de penser que le plaisir que vous avez paru goûter auprès de moi , je vous l'ai donné et non vendu. La richesse du cadeau que vous m'avez envoyé m'aurait fait de la peine, si quelque chose de vous pouvait me blesser. Votre bracelet a été reporté chez le bijoutier qui vous l'avait fourni. Mais comme je tiens à emporter de vous un souvenir, entrez chez la première fleuriste que vous rencontrerez, achetez-y un petit bouquet de vio lettes, ayez cette dernière bonté d'y poser vos lèvres : ce sera le présent le plus précieux
que je puisse recevoir de vous. Adieu, mon Jacques! Puisque tu ne veux pas voir dans mon cœur tout Famour désintéressé qu'il contient, je pars : tu n'entendras plus jamais parler de moi.
« Annie. »
En lisant ce billet, Jacques éprouva une légère impatience nerveuse. Il trouva que M"® Descharmais avait l'avantage sur lui. Il eut le soupçon qu'il venait de mépriser une affection sincère. Il alla dans la journée acheter un bouquet de violettes de deux sous, y posa ses lèvres et l'envoya comme on le lui avait demandé. Puis il s'efforça d'oublier Annie, y parvint, et dans le courant de l'hiver se maria.
De sept heures à neuf heures, Jacques se mit plus de cent fois à la fenêtre pour regarder dans la rue s'il ne voyait pas arriver sa femme. Le valet de chambre descendu chez le concierge, avec ordre de guetter l'arrivée espérée d'un commissionnaire ou d'un facteur du télégraphe, afin de monter aussitôt la lettre ou la dépêche explicative, avait jeté l'inquiétude dans la loge, et les domestiques de la maison, aux différents étages, commençaient à s'agiter. L'étonnement de Prévinquières, d'abord mélangé d'irritation contre la retardataire, commençait à tourner à l'épouvante. Il ne se disait plus : Quand elle va rentrer tout à l'heure, je vais lui administrer une bonne semonce. C'est vraiment ridicule d'oublier ain-
si l'heure et d'effrayer les gens! Il commençait à se demander si elle rentrerait.
Oh ! aucun soupçon ! grand Dieu ! Pas une fois la pensée qu'elle s'était attardée chez un amant ne lui vint à l'esprit. Il était sûr d'elle. Mais ne pouvait-elle avoir é\é victime d'un accident? Un attelage qui s'emballe, une voiture qui verse, un cocher qui pousse son cheval au tournant d'une rue. Et, comme dans une évocation affreuse il voyait un rassemblement, des gens effarés, se heurtant, criant, et, au milieu, sous les pieds des chevaux, un pauvre petit corps de femme meurtri, écrasé, inerte, qu'on relevait avec précaution et qu'on emportait avec effroi.
Il souffrit tellement de cette angoissante vision qu'il lui sembla que son cœur serré était dur comme une pierre dans sa poitrine. Il devenait fou. Les larmes qui lui montaient aux yeux et qui ne coulaient point le brûlaient, les sanglots qui lui gonflaient la gorge l'étouffaient. Il sauta sur une sonnette appelant désespérément, et à la femme de chambre, qui apparut la figure effrayée, il cria :
— Gourez chez M. Dauziat... S'il n'est pas
chez lui, demandez où il est... Ramenez-le... Prenez une voiture... Allez vile... Allez vite!
A peine cette fille eut disparu, il se jeta sur un canapé, la tète dans les coussins; il resta immobile, sans force, écrasé sous le coup d'une fatalité mystérieuse et effroyable. Il ne comprenait pas. Il sentait que quelque chose d'inattendu, d'impossible à empêcher, se produisait, avec la soudaineté foudroyante des grandes catastrophes. Une heure passa ainsi, sans qu'il fit un mouvement, anéanti, prostré. Le bruit de la porte en s'ouvrant lui fit lever la tête. Il crut que c'était sa femme et poussa un cri d'espérance. Mais il retomba dans son accablement : ce n'était que Dauziat qui arrivait, soucieux, déjà mis au courant par la femme de chambre. Il alla à son ami, lui prit la main, le questionna, le força à se redresser, à sortir de son accablement.
— Voyons, parle-moi, ne reste pas là... Qu'as-tu fait, jusqu'à présent?
Jacques parut étonné. Il n'avait pensé à faire quoi que ce fût. Et en un instant, la nécessité de se renseigner, d'avertir, de lancer du monde à la recherche de la disparue le frap-
pait impérieuse. Une fébrilité extrême succéda à sa complète atonie :
— J'avais perdu la tête... Tu as raison... 11 faut envoyer chez mon oncle, l'appeler ici... prévenir ma mère...
— Et informer la police, dit Dauziat. Ton commissaire devrait déjà être sur pied...
Jacques jeta à son ami un regard d'épouvante :
— Qu'est-ce que tu crois donc?
— Rien. Je prévois seulement. Suppose une indisposition subite, un évanouissement, dans la rue, ou dans un magasin... Et, par extraordinaire, ta femme sortie sans son portecartes... Qui est-elle? Qui prévenir?On la soigne, on attend, on interroge les postes voisins... La préfecture est avisée. Mais, toi, tu ne peux pas être averti. Voilà une hypothèse... Donc il faut répandre la nouvelle de ce qui se produit ici d'anormal. . . C'est ainsi qu'on trouvera quelqu'un qui s'écriera : Mais c'est la jeune femme qui est à tel endroit ! Et nous y courrons...
— Oui, c'est cela. Où avais-je l'esprit? Je n'ai pensé à rien... Eh bien! partons!...
— A quoi bon? Le téléphone ira plus vite que nous... Reste là et laisse-moi agir.
— Ah ! mon bon Dauziat, que deviendraisje sans toi? Tu me rends un peu de confiance et d'espoir...
L'homme de lettres était déjà dans le cabinet de son ami, et la sonnerie du téléphone prouvait l'activité qu'il mettait à accomplir la mission dont il s'était chargé. M™^ Prévinquières, chez elle ; le commandant, à son cercle; la préfecture de police et le commissaire du quartier, tout le monde était informé, et Dauziat causait encore avec le fonctionnaire, qu9 déjà l'oncle de Jacques accourait de la rue Boissy-d'Anglas.
Ce fut lui qui donna les premiers renseignements sur Hélène. Il l'avait rencontrée à quatre heures, en visite, chez sa belle-mère, au moment où elle prenait congé. Elle s'était rassise cinq minutes, pour ne pas avoir l'air de se sauver quand il arrivait. Puis, elle était partie en disant qu'elle était pressée.
Le commandant lui avait dit alors : J'ai une excellente voiture à la porte : voulez-vous attendre encore un instant, et je vous conduis...
LA DAME EN GRIS. 9i
Elle avait refusé avec beaucoup de gentillesse, déclarant qu'elle allait très loin, et hors du centre, du côté de Grenelle... Et comme le commandant se récriait sur le quartier, elle avait répliqué :
— C'est une affaireimportante... Je vous raconterai ça... Vous aurez peut-être à vous en mêler...
Il avait été impossible de lui tirer une explication plus complète, et, après avoir embrassé sa belle-mère, elle s'était sauvée.
Aussitôt Dauziat lança à la préfecture le renseignement, cependant bien peu précis, du commandant. C'était à Grenelle que M""^ Prévinquières se rendait, lorsqu'on l'avait vue pour la dernière fois. Qu'allait-elle faire dans ce quartier excentrique, où elle ne connaissait personne ? Quelque visite de charité, sans doute, dans une pauvre famille.
Jacques eut alors une idée. Il entra dans la chambre de sa femme et chercha s'il ne rencontrerait pas une demande de secours, comme il en arrivait si souvent chez lui, et que la jeune femme laissait sur la tablette de la cheminée ou dans un vide-poches pendu au mur. 11 ne
trouva rien. 11 passa en revue alors le cabinet de toilette, et, près de la fenêtre, tombée dans le pli d'un rideau, presque invisible, il découvrit une enveloppe froissée, roulée en boule,portant cette adresse: M'"*^Prévinquières, et sur le timbre, ce cachet d'oblitération : Rue Milton, 16 juin 94, 3®. L'enveloppe était d'un papier grossier ; l'écriture lourde et maladroite trahissait une main d'homme sans instruction ; une maculature ignoble accusait le séjour sur une table de café. Instinctivement, Jacques porta le papier à ses narines et perçut une vague et faible odeur de tabac. Il continua sa perquisition, espérant s'emparer de la lettre qu'avait contenue cette sale enveloppe, et qui peut-être lui aurait donné l'explication du mystère. Mais la lettre avait sans doute été emportée par la jeune femme, car il en fut pour ses investigations.
Il montra l'enveloppe à Dauziat et à son oncle. Mais l'un et l'autre furent d'accord pour avouer qu'elle ne prouvait absolument rien. Tous les jours on était exposé à recevoir, de mendiants vrais ou faux, des missives aussi dégoûtantes. Le timbre de la poste indiquait
un bureau situé dans un quartier complètement opposé à celui vers lequella jeune femme se dirigeait. Il fallait néanmoins conserver ce douteux indice, mais avec la quasi certitude qu'il ne serait d'aucune utilité.
Et dans le salon, en face les uns des autres, presque sans parler, les trois hommes restèrent à attendre, dans un trouble qui croissait d'instant en instant, car chaque quart d'heure de plus augmentait les probabilités d'une catastrophe. Enfin, à onze heures, dans l'antichambre, un coup de timbre retentit qui les fit tressaillir. Un bruit de pas, le murmure étouffé d'une conversation avec le domestique, et un prolongement de pourparlers, d'une si inquiétante signification, que Jacques ne put se contenir, et, sans attendre plus longtemps, se précipita hors du salon.
Il s'arrêta brusquement en apercevant, par la porte ouverte, le concierge et deux hommes dont l'un d'aspect assez louche et qui se découvrirent à sa vue. Le silence régna, pesant, comme si les paroles qui s'échangeaient avant son apparition ne pouvaient plus se prononcer en sa présence. Mais il n'était pas dans un état
d'esprit à supporter le moindre retard et la plus petite atténuation. Il voulait avant tout savoir. Et s'adressant aux nouveaux arrivants :
— Est-ce que vous apportez des nouvelles? Le plus convenable des deux hommes, s'in-
clinant, répondit d'un ton un peu bas, dans le but évident de ménager la sensibilité de Jacques :
— Oui, monsieur, mon collègue arrive de la Préfecture, et M. le commissaire de police va être ici dans un instant...
Jacques devint plus pâle encore qu'il n'était, et dit avec une horrible hésitation :
— Mais alors... ma femme... on sait donc ce qu'elle est devenue?...
Les deux hommes gardèrent un silence qui équivalait à la plus terrible des réponses. Jacques poussa un cri. Il lui sembla que des aiguilles de feu passaient à travers son crâne, et chancelant, comme un arbre qui s'abat, il serait tombé de sa hauteur si Dauziat, qui était accouru, ne l'avait pas saisi par le milieu du corps et porté jusqu'au canapé du salon.
Là, pendant que le commandant s'efforçait de faire reprendre connaissance à son neveu,
rhomme de lettres emmenant les deux hommes de police dans le cabinet de Jacques les iaterrogeait avec précision et fermeté :
— On a retrouvé M'"'' Prévinquières?
— Oui, monsieur.
— Est-elle vivante?
— Hélas! non, la pauvre dame!
— Qu'est-il arrivé? Un accident?
— Il est bien probable que non.
— Un crime?
— C'est ce que tout permet de croire.
— Où l'a-t-on retrouvée?
— Boulevard Contrescarpe, dans un fiacre.
— Morte?
— Morte.
— Et le cocher?
— Il n'y avait pas de cocher.
— Enfui?
— Non, monsieur : voiture volée, comme cela arrive fréquemment depuis quelques mois. Le cocher était venu à la Préfecture vers trois heures avertir que le fiacre de la Compagnie parisienne n° 7322 lui avait été levé, pendant qu'il prenait un petit verre, entre deux courses, chez un marchand de vins de la rue Oudinot.
D'habitude on découvre la voiture dételée dans un coin de la banlieue. Le cheval et le harnais sont vendus en province, et c'est une perte sèche pour l'entreprise... Mais cette fois-ci il est bien probable que la voiture a été détournée pour servir à faire le coup...
— Mais comment cette malheureuse jeune femme a-t-elle été tuée?
— Quand on Ta trouvée, elle avait autour du cou, très fortement serré, un foulard de soie, de ces foulards qui servent de cravate... Il était neuf heures. La mort pouvait remonter à quatre ou cinq heures, car déjà le corps était raide et froid.
— A-t-elle été volée ?
— Oui, monsieur : le porte-monnaie manquait, les bagues et les boucles d'oreilles avaient été arrachées... Du reste, il a dû y avoir lutte entre la victime et le meurtrier, car le tour des poignets est tuméfié et deux ongles sont brisés. . .
— Oii a-t-on porté cette pauvre femme?
— Comme il est d'usage, à la Morgue.
— Mais c'est effroyable !
— Vous n'ignorez pas, monsieur, qu'une autopsie est nécessaire...
— Quel redoublement de douleur pour le malheureux mari déjà si accablé!...
Dauziat resta un instant silencieux. Il paraissait réfléchir profondément et finit par dire :
— Avez-vous cherché dans les poches de jyjrae Prévinquières? N 'avez-vous trouvé aucun indice qui pût servir à reconnaître le coupable? Point de lettre, aucun papier?
— C'est par quoi nous avons commencé.
Mais lajeune dame avait été fouillée avec soin, on lui avait pris même son mouchoir...
— C'est bien, je vous remercie, dit l'homme de lettres. Si j'ai quelques renseignements à vous demander ou quelque indication à vous fournir, où vous rencontrerai-je?
— Monsieur, je passerai ici demain, de bonne heure...
— C'est bien.
Il rentra dans le salon, oii, depuis un instant, un bruit de paroles confuses et de lamentations contenues se faisait entendre. Jacques, assis prèsde son oncle, pleurait abondamment. Cette explosion de douleur l'avait soulagé, et il commençait à reprendre possession de lui-
môme. En voyant son ami, il put se lever et se jeta dans ses bras. Dauziat le fit rasseoir doucement. Et répondant à ses questions désolées, il le mit, avec ménagement, au courant de l'horrible situation. C'était vraiment comme une hallucination formidable. Et plus on réfléchissait à cet événement tragique, moins on arrivait à le comprendre et à l'admettre. Pourquoi ce meurtre? Pourquoi ce guet-apens? Car il était certain qu'une préparation du crime avait eu lieu et que la victime avait été appelée, attirée. Les paroles prononcées par elle, et rapportées par le commandant, alors qu'elle se disposait à se rendre au rendez-vous assigné dans le quartier de Grenelle, en étaient la preuve certaine. Mais qui avait commis le crime? Et qui avait intérêt à le commettre?
A cette question Jacques ne fournissait pas de réponse et n'en pouvait pas fournir. Il ne s>e connaissait pas d'ennemi. Il ne soupçonnait personne qui pût nourrir contre sa j eune femme une haine si implacable. Il le dit à son oncle, à Dauziat. Le commandant acquiesça pleinement, mais Dauziat resta silencieux et absorbé.
Cependant minuit venait de sonner. M. Pré-
vinquières annonça l'intention de passer chez la mère de Jacques pour lui communiquer, avec tous les ménagements possibles, et suivant l'état oii il la trouverait, tout ou partie seulement de l'affreuse vérité.
Il embrassa son neveu, qui se reprit à pleurer, serra la main à Dauziat, et laissa les deux jeunes gens ensemble.
— Tu vas resteravec moi, n'est-ce pas? demanda Jacques à son ami.
— Tu n'en as pas douté ? dit le romancier. Je ne suis pas homme à te livrer à toi-même dans une aussi triste situation.
Il y eut un instant de silence ; puis Jacques dit d'une voix étouffée :
— Pourquoi as-tu hoché la tête, quand j'ai déclaré, tout à l'heure, que je ne croyais pas que quelqu'un fût intéressé à frapper ma pauvre femme?
Dauziat baissa le front et ne répondit pas.
— As-tu donc un soupçon que tu ne veuilles pas me faire partager? reprit Jacques.
— Un soupçon?... Le mot est bien gros pour formuler l'impression que j'ai ressentie il n'y a qu'un instant. Il s'est fait dans mon esprit
une bizarre association de souvenirs, et, au moment précis où tu affirmais que nulle personne n'avait intérêt à frapper ta femme, très nette et soudaine s'est évoquée à moi l'image de la dame en gris.
— Annie ! s'écria Jacques en pâlissant.
— Oui, telle qu'elle nous est apparue sur le port de Granville, avec sa démarche souple et ferme à la fois, son regard étrange, et ce je ne sais quoi de mystérieux qui l'a signalée à notre attention.
— Annie ! répéta Jacques, quelle folie ! La pauvre femme est bien incapable d'avoir seulement la pensée d'un pareil crime.
— C'est pourquoi je t'ai dit que le mot a soupçon » ne traduisait pas exactement mon impression... Non, je ne soupçonne pas M""^ Descharmais... Sans cependant dissimuler que c'est, à ma connaissance, la seule personne qui ait pu avoir de mauvais sentiments contre ta femme et toi...
Jacques agita la tête d'un air de dou^e :
— Non, non! M"»® Descharmais n'aurait pas commis ni poussé à commettre un tel crime. Mais, dans l'ob ourité qui nous entoure, aucun
indice, si peu acceptable qu'il soit, ne doit être négligé. Je demanderai que des recherches soient faites, ne fût-ce que pour établir la parfaite innocence d'Annie...
— Tu n'as jamais eu de ses nouvelles depuis votre rupture?...
— Jamais. Elle avait déclaré que je n'entendrais plus parler d'elle. Et elle est bien trop fière pour manquer à son engagement...
— Quand tu t'es marié, elle ne t'a pas écrit?
— Non.
— Et sais-tu où elle habite?
— Je sais, par les déplacements et villégiatures des journaux, qu'elle habite Nice en hiver et Ville-d'Avray en été. Elle a sans doute gardé son appartement de la Ghaussée-d'Antin . Elle était riche.
— Elle t'a beaucoup aimé.
— Oui, beaucoup, je crois. Elle a eu un réel chagrin de notre séparation. Mais elle est trop intelligente pour n'avoir pas compris qu'il était plus raisonnable à moi de la quitter tout de suite...
— Elle a pu en concevoir néanmoins du ressentiment...
— Toujours cette idée?
— Eh ! je cherche à m'éclairer,tout simplement... Il est certain que si M'"*' Descharmais est à Nice, il y a bien des chances pour qu'elle soit innocente... A moins qu'elle n'ait eu un complice très sûr et très habile...
— Non ! s'écria Jacques, tout cela est impossible ! Il n'y a dans cet épouvantable malheur qu'une incompréhensible fatalité. Je me prends par moments à douter de la réalité du crime, tellement il me paraît invraisemblable! Pourquoi tuer cette innocente et douce créature? A quoi bon une telle férocité? Elle aurait donné son argent, ses bijoux. La frapper était bien inutile. De peur d'être dénoncé par elle? Il fallait lui faire prendre l'engagement de se taire. Elle l'aurait tenu. Mais la tuer! Oh! le monstre! l'infâme bandit! Et ne pas pouvoir se venger sur lui, l'ignorer, ne point le tenir, pour lui rendre le mal qu'il a fait, lui serrer la g#rge à son tour, et l'entendre râler, hurler, dans son agonie !
Le malheureux eut une nouvelle explosion de sanglots, et, dans ses spasmes douloureux, il se tordait les mains, exaspéré et impuis-
sant. La nuit se passa entrecoupée de dialogues navrants et de crises de larmes, entre ces deux hommes qui ne se cachaient rien de ce qu'ils pensaient et qui n'avaient aucune pudeur de tenue l'un devant l'autre.
Le jour ramena l'horreur des situations précises. Au moins pendant les quelques heures qui venaient de s'écouler, Jacques avait été à l'abri des curiosités blessantes et des investigations douloureuses. Dès le réveil de la ville, il fallut compter avec les curiosités, les exigences, les sommations.
L'appartement fut assiégé par des reporters, qui s'installèrent comme en pays conquis, faisant bien comprendre que le crime leur appartenait et que le scandale était leur domaine. Heureusement Dauziat défendit Jacques contre l'atrocité des questions. Il réunit, malgré leurs protestations, tous les limiers du fait-divers en une sorte de classe, et leur dicta les renseignements qu'ils réclamaient. A chacun d'eux, après la séance commune, il trouva moyen de glisser dans l'oreille une information qu'il eut l'art de faire croire inédite et les renvoya tous satisfaits. Quelques-uns voulaient profiter de la
circonstance pour lui prendre une interview sur sa prochaine pièce, mais il sut couper court à ce zèle excessif.
Pendant ce temps-là, Jacques se débattait aux mains d'un juge d'instruction qui n'était pas loin de penser que le meurtrier inconnu pourrait bien être le mari, et qui ne se gênait guère pour poser à ce malheureux des questions auxquelles il répondait avec une sincérité si touchante que le magistrat dut promptement renoncer à la douceur de martyriser un innocent. Il fallut porter dans une autre direction ses investigations. Et, hors du sentier battu, le juge ne trouva plus que ténèbres. Les tâtonnements auxquels il se livra auraient intéressé un observateur comme Dauziat. Le pauvre Jacques était trop troublé pour se rendre compte de l'infirmité intellectuelle de l'homme à qui était dévolu le droit de disposer de sa liberté, de son honneur, de sa vie.
Comme il faisait part à son tourmenteur des défiances de Dauziat relativement à M'"*' Descharmais, il vit l'œil du juge d'instruction se ranimer. Ce fut alors un flot de questions sur le passé de la jeune femme, sur ses rapports
avec Jacques, sur son caractère, sur ses relations habituelles, sur l'origine de sa fortune. Le juge était lancé sur une piste nouvelle et bien classique. Il avait des précédents pour le guider. Il recouvrait sa force, sa lucidité. Il allait pouvoir constituer un dossier.
Il voulut, avant de partir, causer avec Dauziat. Mais il trouva rhomme de lettres moins maniable que son ami. Inquiet de voir le magistrat s'embarquer avec tant d'ardeur à la poursuite de M"® Descharmais, Dauziat essaya de modérer un peu son enthousiasme. Mais il comprit vite qu'il perdrait sa peine. Il se dit que si Annie était coupable, ce serait fort bien fait qu'elle tombât sous la main de la justice; que si elle était innocente, elle réussirait facilement à le démontrer, et qu'au besoin on l'y aiderait. Il déclara, quant à lui, qu'il ne savait rien, de ce qui concernait M""*^ Descharmais et M. Prévinquières, que ce que celui-ci avait bien voulu lui en dire; qu'il n'avait donc aucun renseignement personnel à fournir, et par conséquent se tiendrait, avec la permission de M. le juge, à l'écart de l'affaire.
L'idée de passer son temps au Palais de justice, à faire antichambre, lui paraissait insupportable, et il avait hâte de se soustraire à celte corvée. Il ne put cependant éviter de bien grands ennuis. Il lui fallut accompagner Jacques avec le commandant Prévinquières, lorsque le pauvre garçon dut aller reconnaître le cadavre de sa femme. La scène fut d'autant plus angoissante qu'elle fut grave et silencieuse. Point de cris de désespoir, pas de démonstrations dramatiques. Une horreur, une tristesse, une pitié profondes, en face de cette innocente et douce victime qui dormait son dernier sommeil, à peine défigurée par la mort.
Ils sortirent tous en proie à une émotion poignante. Et Jacques put enfin aller embrasser sa mère qui pleurait sincèrement cette enfant qu'elle avait eu le temps de connaître assez pour la regretter toute sa vie. Puis le pauvre homme rentra chez lui, dans le vide de son logis en deuil, plus malheureux, maintenant que l'agitation des premières heures avait disparu, et qu'il se trouvait en face de lui-même, seul avec ses regrets.
Dauziat faisait ce qu'il pouvait pour distraire Jacques, mais il ne pouvait rompre avec les obligations de sa vie de travail. Tout le temps qu'il dérobait à ses occupations il le lui donnait. En compagnie de son ami, Jacques se ranimait. Mais, retombé à la solitude, il traînait sa vie dans un incommensurable ennui. Il essaya de travailler, de se vouer à sa profession plus activement que par le passé. Mais on n'improvise rien. Il faut des préparations en tout pour obtenir un résultat. Et les clients qui seraient venus facilement à Prévinquièi^s, au début de sa carrière, lorsqu'on pouvait penser qu'il les accueillerait avec satisfaction, lui furent rebelles quand il eut le désir de les attirer. Avec cela il était retenu par une sorte de fierté qui lui défendait d'aller au-devant des plaideurs qu'il avait paru dédaigner. Il resta donc inoccupé, malade de chagrin, et rongé par la douloureuse pensée qu'il était inutile aux autres et à lui-même.
Cependant l'instruction suivait son cours. Une enquête, assez bien conduite par la police, avait démontré la parfaite innocence de M'"*^ Descharmais. Lajeune femme avait quit-
to Nice et habitait Cannes, beaucoup plus tacite à surveiller et où toute allée et venue se remarquait aisément. Depuis le jour de son installation à la villa des Sycomores, Annie n'avait pas bougé. Son existence était des plus régulières. Elle sortait aux mêmes heures, voyait les mêmes personnes, toutes parfaitement honorables. Rien dans son attitude n'avait trahi le plus léger trouble, si ce n'est le jour où dans les journaux avait été relatée la mort tragique de M^^Prévinquières.M""^ Descharmais était allée à la messe, quoique ce fût un lundi et qu'elle n'affichât par une très ardente piété. Et quand elle était rentrée chez elle on avait rembarqué qu'elle avait les yeux rouges. Depuis, aucune manifestation. Elle sortait peut-être un peu moins souvent, cherchait des lieux de promenade plus écartés, et paraissait triste. Et c'était tout ce que la surveillance la plus minutieuse pouvait relever sur son compte.
Le juge d'instruction, devant l'écroulement de son second échafaudage, devenait enragé. 11 lui fallait un coupable et il n'en trouvait pas. A Paris, rien. Le vide, l'obscurité, une
voiture volée, on ne savait par qui, et un cadavre amené d'un point quelconque de la ville, de la banlieue peut-être, par des malfaiteurs mystérieux. Pas une trace, pas un témoignage, pas une preuve, si faible qu'elle fût. Des fantômes d'assassins tuant leur victime, puis s'effaçant dans un épais brouillard. Il fallait cependant agir. Une commission rogatoire fut envoyée à Nice pour que M"'*^ Descharmais fût interrogée. On voulait entendre le sou de sa voix, connaître ses explications et examiner sa contenance.
La jeune femme parut devant le magistrat, en apparence très troublée, mais très calme en réalité. Elle répondit avec précision et mesure, de façon à dissiper toutes les préventions. Il n'était pas possible, à moins d'être fou, de continuer à soupçonner Annie après l'entretien qu'elle eut avec le magistrat commis pour l'interroger. Elle parla de M. Prévinquières avec une sympathie touchante , exprima en termes justes l'horreur que lui avait inspirée le crime commis. Elle versa quelques larmes, en racontant qu'elle était allée, en souvenir de Jacques, prier pour le repos de l'âme de celle qu'il
nu LES BATAILLES DE LA VIE.
venait de perdre. Ce fut parfait. Presque trop parfait. On eût pu reprocher à tout cet étalage de sentiments excellents un excès d'habileté. Mais le juge ne s'ingénia pas à chercher les raisons qui faisaient M™^ Descharmais si tendre et si douce, quand elle eût paru si excusable de ne pas l'être. Il envoya à son collègue de Paris l'interrogatoire accompagné de quelques notes particulières, et, avec un furieux déchirement d'amour- propre, le magistrat instructeur dut se résigner à classer l'affaire.
Ce fut pour Jacques un véritable soulagement de savoir que M"^® Descharmais avait été reconnue absolument étrangère à l'événement qui bouleversait si fatalement sa vie. La nécessité deconsidérerla jeune femme comme une Hermione qui se venge avec cruauté eût singulièrement dérangé l'idée qu'il se faisait d'elle. Et il ne voulait pas se la figurer si sombre et si menaçante. Il aimait à reporter sa pensée sur elle. Quelquefois il se disait que le malheur qui l'avait frappé était peut-être une mystérieuse punition de sa conduite si dure envers Annie. Pendant longtemps il avait écarté de
LA DAME EN GRIS. Hl
sa mémoire l'image de M'"<^ Descharmais. Mais deDiiis que le soupçon de Dauziat et l'agitation du juge d'instruction avaient rafraîchi et comme revivifié le souvenir de la jeune femme, il se plaisait à l'évoquer. C'était une diversion à sa tristesse, un aliment à sa rêverie.
Cantonné chez lui par son deuil, il s'ennuyait désespérément. Habitué à la vie très mouvementée des oisifs, il ne savait que faire de son temps. Son cercle lui était fermé par le souci des convenances, aussi les théâtres. Une sortait que dc.us la journée et pour faire l'exercice nécessaire à sa santé. Afin de combattre les idées funèbres qui l'assiégeaient il n'avait d'autre ressource que la lecture. Ressource limitée, car tout le fatras publié au jour le jour le fatiguait sans le distraire. 11 en vint à juger la vie et à se demander si elle valait la peine d'être conservée.
Un soir, Dauziat, en arrivant, fut frappé de l'altération des traits de son ami. Il l'interrogea, et, péniblement affecté par l'amertume de ses réponses, il essaya de le calmer, de le raisonner, de lui montrer les compensations que pouvait lui réserver l'avenir.
— Lesquelles? s'écria Jacques avec âpreté. A quoi veux-tu que je me rattache? Ai-je un art, une industrie, ou seulement un métier qui m'intéresse et m'occupe? Quelles satisfactions puis-je obtenir de la vie? Socialement je suis fini. Si j'avais la fatale et stupide pensée de vouloir me remarier, quelle femme voudrait unir son sort au mien?N'inspireraisje pas de la répulsion ? Est-ce que je ne paraîtrais pas une espèce de jettatorc^ apportant le malheur avec lui? Aux yeux du monde j'ai sur le visage comme le reflet de la catastrophe dont j'ai été la victime. Il semble que je marche enveloppé de voiles mortuaires. Enfin je sens très bien que beaucoup de gens n'affronteraient pas ma présence sans éprouver un véritable malaise. Alors, que viens-tu me parler de compensations? Tu sais fort bien toi-même que je ne puis pas en attendre. Si j'avais un peu d'énergie, je quitterais Paris et j'irais me cacher en province, dans un trou où personne ne me connaîtrait, pour vivre seul, dans les champs et dans les bois. Mais je n'aurai pas te courage, et la perspective de me trouver en iace de moi-même me paraît insupportable.
Alors que devenir? Si je dois continuera être aussi malheureux , mieux vaut en finir tout de suite.
— Le suicide? Voilà la conclusion à laquelle tu arrives ! Comme un Anglais abruti par le spleen, tu songes à te tirer une balle dans la tête. Voyons, mon cher Jacques, penses-tu bien à ce que tu dis? Comment! Tu désespères de l'avenir, tu te juges fini, dans un pays où tout recommence avec une rapidité prodigieuse, où les impressions s'effacent, les sentiments se modifient, les opinions s'altèrent, du jour au lendemain, à ce point que tout y parait possible, et qu'un homme déshonoré, un beau matin, par la conduite la plus crapuleuse, et à qui personne ne rend plus son salut, au bout d'un temps qui n'est jamais très long, non au prix d'une conduite exemplaire, mais par le seul effet de la légèreté de nos contemporains, se voit accueilli, choyé, courtisé, comme s'il n'avait jamais été qu'une fleur de vertu. Tu es riche, tu as trente ans, et tu penses à déserter la vie, parce que tu ne sais plus quoi faire? Mais regarde autour de toi. La société entière est là qui te donne la comé-
die. Prends place et profite du coup d'onil. Tu me faisais du monde une description bien noire tout à l'heure, mais elle n'était pas exacte. Quoi ! Redouter quoi que ce soit de ces fantoches? Ils sont bien trop occupés de leurs plaisirs pour s'occuper de tes peines. Tu crois qu'on te fuit? Quelle erreur! On ne te voit même pas. Chacun court vers le but qu'il s'est marqué et qui est le bonheur. Non pas le même bonheur, heureusement, car la concurrence vitale, déjà terrible, deviendrait féroce, mais son petit bonheur idéal et personnel. Pour le pauvre diable, c'est un bon dîner à l'heure où le gaz s'allume; pour l'amoureux^ c'est un rendez- vous avec sa belle, qui vient de le tromper avant, et qui va courir le tromper après; pour l'ambitieux, c'est un accroissement d'influence ou de pouvoir; pour le joueur, c'est une triomphante série au baccara, sur les deux tableaux; pour l'artiste, c'est la médaille d'honneur au Salon, et pour ton serviteur, c'est une pièce qui ait trois cents représentations, ou un livre quf se vende de façon à faire baver la critique. Ah! mon bon Jacques, ne crois pas les hommes si malin-
tentionnés. Ils sont surtout indifférents. Veuxtu les attirer tous à toi, prends-les par leur faible. Donne-leur de Tamusement, du bon vin, des éloges, de l'argent. Tu les verras arriver comme les oiseaux, des quatre coins de l'horizon, quand on sème du grain dans la plaine. Tu parles de te casser la tête: ce serait irréparable. Veux-tu seulement, pour te distraire, écorner ta fortune? Fonde un journal. Tu descendras, d'un seul coup, jusqu'au fond de la bassesse humaine. Tu verras le monde à plat ventre devant cette force irrésistible et incontestée : la réclame. Comment! N'avoir rien à faire, être riche, et ne savoir à quoi employer sa vie et ses revenus ? Ce qu& tu racontes là est fantastique. Mais est-ce qu'on doit jamais être inoccupé quand on peut consacrer ses jours à étudier ses semblables et à les mépriser?
Jacques écoutait méditativement son ami.
Il ne lui disait plus comme autrefois : « Tu perds une chronique. » La verve de Dauziat le distrayait et l'arrachait à ses sombres humeurs. Livré à lui-même, il aurait fait quelque sottise. Mais en contact continuel avec l'écrivain, il re-
trouva pou à peu de la fermeté d'esprit et entra en convalescence morale. L'été vint, et, comme au temps où ils étaient garçons tous les deux, ils partirent pour le bord de la mer.
Ils cherchaient un endroit un peu écarté et qui ne fût cependant pas absolument privé de ressources. Auprès d'Avranches, ils découvrirent un petit village encadré dans une falaise rocheuse, les pieds dans le sable, et offrant, par l'échappée d'un vallon, une vue délicieuse sur la campagne.
Ils se logèrent dans une auberge toute neuve, bâtie avec des recherches de décors, qui sentaient l'opéra-comique. Au premier étage ils eurent la jouissance de deux chambres et d'un salon. Un balcon en bois découpé, auquel grimpait une vigne vierge, leur servit d'observatoire. Et, dans la tiédeur d'une belle soirée, étendus sur de larges fauteuils en paille, ils s'avouèrent que dans cet aimable désert ils passeraient agréablement quelques semaines. Une petite rivière, se jetant dans la mer, au milieu des roches verdies parle goémon, coulait à travers des prairies où pâturaient les lourdes vaches qui alimentaient de leur lait
les plages voisines. Un bateau plat, découvert sous des saules, et qui appartenait à un fermier, servit aux deux amis à passer des journées entières dans la fraîcheur de Teau et la senteur des prés. Jacques prétendait pêcher. Il trempait une ligne dans le courant, sans troubler, par cette démonstration, la quiétude des poissons qui brillaient au soleil comme des éclairs d'argent. Dauziat rêvait, étendu sur la levée du bateau, ou fumait en regardant le ciel.
Il y avait deux semaines que durait cette existence réparatrice. Jacques ne parlait plus de s'expatrier ou de mourir. Dauziat avait terminé le quatrième acte de sa pièce nouvelle, lorsque le directeur à qui elle était promise appela l'homme de lettres à Paris pour régler une importante question d'interprétation. Jacques conduisit son ami au chemin de fer et lui recommanda de revenir promptement. Dauziat promit d'être de retour le surlendemain. Mais il avait compté sans les mille exigences d'un séjour à Paris, si court qu'il fût. Il rencontra son éditeur, qui l'emmena dîner à la campagne. Sa jeune première voulut se faire
indiquer les intentions du rôle, qu'elle devait travailler pendant les vacances pour être toute prête à la réouverture. Il fallut s'entendre avec les décorateurs et les tapissiers. Bref, au lieu de rester deux jours, Dauziat en resta cinq, et pendant ce temps-là Jacques, qui avait tant besoin d'être guidé, conseillé, fut livré à lui-même.
Il en profita, le premier soir, pour s'ennuyer considérablement. Le paysage lui parut morne, le coucher du soleil sinistre. Il ne put demeurer sur le balcon où il avait passé de si longues heures à causer avec Dauziat, et descendit sur la plage, où il se promena solitaire et mélancolique, en pensant que son ami serait de retour prochainement et qu'il ne s'ennuierait plus. Le lendemain il reçut une lettre de Dauziat lui annonçant qu'il était obligé de s'absenter plus longtemps qu'il ne l'aurait souhaité. Il en éprouva un mécontentement si grand qu'il ne voulut pas demeurer seul et que, pour chercher des distractions, il se fit conduire en voiture à Saint- Vast. Il y déjeuna à la table d'hôte, au milieu d'un va-et-vient, d'un brouhaha qui lui servirent de distrac-
LA DAME Ei\ GRIS. 119
tions. Puis il descendit sur la plage et se promena devant le Casino.
11 était là, depuis un quart d'heure, à regarder jouer des enfants qui bâtissaient un fort avec le sable, lorsqu'une exclamation étouffée lui fit lever la tête, et, non sans un violent saisissement, à deux pas de lui, arrêtée, il reconnut M'"*^ Descharmais. Elle était très pâle, et ses yeux se mouillaient. Elle fit un mouvement pour s'éloigner, elle inclina le front et salua vaguement de la main. Il n'avait qu'à lui rendre son salut et à la laisser partir. Mais une angoisse inexprimable s'empara de lui, à la pensée qu'elle allait disparaître. Il s'avança vivement vers elle, et, dissimulant son émotion, il dit avec un sourire :
— Quoi! Annie, c'est vous? Par quel hasard ici? N'habitez- vous donc plus Granville?
Elle resta un moment sans répondre. Et l'agitation de toute sa personne, le tremblement de ses mains, le trouble de son regard expliquaient amplement son silence. Enfin, elle respira .avec force, comme quelqu'un qui revient à la vie. Son visage reprit ses couleurs,
et, d'une voix intelligible, elle put répondre :
— J'ai été amenée ici par des affaires d'intérêt... J'habite toujours Granviile... Et vous, Jacques?...
Gomme elle prononçait ce nom, des larmes coulèrent sur ses joues, et elle demeura immobile, pleurant devant cet homme qu'elle avait adoré et qu'elle avouait par son saisissement aimer bien tendrement encore.
Jacques lui prit la main sans qu'elle résistât, et, avec douceur :
— Voulez-vous faire quelques pas avec moi, Annie? Le hasard ne doit pas nous réunir ainsi sans que nous en profitions pour causer un peu ensemble. Etes-vous pressée? Avezvous quelque occupation qui vous réclame ? Ou bien craignez-vous d'être rencontrée avec moi?
Elle rougit et dit :
— Je suis libre, comme par le passé, d'agir à ma guise : nul n'a rien à y voir. Je ne pars qu'à trois heures pour retourner chez moi, et je n'ai rien de mieux à faire que de jouir du bonheur de celte rencontre. Si j'ai voulu m'éloigner, c'est que je craignais de vous déplaire ou de vous gêner.
— Holas ! Annie, je suis si malheureux que rien ne peut me contrarier, et si abandonné que personne ne s'inquiète de moi... Mais votre présence m'est douce, croyez-le. Elle me rappelle un temps oùj'étais moins triste...
M"'*^ Descharmais l'avait écouté le front bas et les sourcils froncés. Elle hocha la tête et dit :
— Oui, je sais que vous avez beaucoup souffert... EtTécho de votre chagrin est venu jusqu'à moi douloureusement...
Le souvenir de l'enquête dont avait été l'objet la jeune femme se présenta à la pensée de Jacques. Il eut honte de ce procédé en regardant le suave et calme visage d'Annie. Il ne pouvait comprendre qu'on eût conçu des soupçons sur elle, si bonne, si jolie. Non! elle n'avait point la physionomie d'une criminelle !
A ce moment, la bouquetière du Casino, passant auprès d'eux avec un panier plein de fleurs, offrit une botte de roses à M^^Descharoiais. Elle la refusa doucement, et, comme la marchande insistait, Jacques prit un simple bouquet de violettes, et le tendant à Annie :
— C'est là seulement ce qu'autrefois vous m'avez permis de vous offrir, dit-il avec mélancolie. C'est comme un symbole d'adieu. Acceptez ces fleurs. Qui sait si nous ne nous voyons pas pour la dernière fois?
A cette allusion si directe à leur rupture, Annie pâlit, ses yeux rougirent, mais elle prit le bouquet, et l'attacha à son corsage. Ils continuèrent à marcher sans parler. Ils étaient embarrassés, tant ils avaient de choses à se dire. Ils ne se regardèrent qu'à la dérobée, mais avec un vif plaisir.
Annie trouva Jacques changé. Il avait maigri et ses joues s'étaient creusées. Il portait toute sa barbe, maintenant, et paraissait plus grave. Du reste, toujours ses beaux yeux et son joli sourire. Il lui plut extrêmement ainsi et elle ne se découvrit plus dans le cœur trace de ressentiment. Elle s'était reprise de folie, en un instant. Et elle sentait que s'il convenait à Jacques de l'emmener chez lui et de l'y garder, elle le suivrait sans même songer à ré- GÎGter. Et heureuse, oh ! plus heureuse qu'elle zc pciiiTait l'exprimer !
Quant è lui; ;:1 h. rs/oyait telle qu'il l'avait
quittée, l'air tranquille et doux, avec, dans la tournure, cette élégance ferme et un peu hardie qui l'avait séduit dès leur première rencontre. Elle était coiffée d'un ravissant chapeau de paille couvert de bleuets, qui donnait à sa chevelure blonde un ton éclatant. Et, par hasard, elle portait un costume de voyage en lainage argenté qui la faisait plus que jamais la dame en gris.
Il fut frappé de tous ces détails, et en même temps effrayé. Il retrouva soudainement toutes les impressions qu'il avait eues à la suite de la découverte du passé de M"^^ Descharmais. Il se la représenta de nouveau entreprenante, calculatrice et dangereuse par l'ascendant qu'elle était capable de prendre sur les esprits. Il s'était, une fois déjà, écarté d'elle, parce qu'il avait craint de céder à son influence. Allait-il, lorsque rien ne l'y entraînait, se jeter dans les aventures qu'il avait fuies courageusement, quand tout l'incitait à les affronter?
Il pensa : « Que dirait Dauziat si, à son retour, il me trouvait ressaisi par Annie? » Puis, aussitôt, il se fournit à lui-même cette lâche réponse : « Pourquoi m'a-t-il laissé seul?»
Mais, par un revirement brusque, il se dit que, si près de l'affreuse catastrophe qui avait bouleversé sa vie, il serait dégradant de s'abandonner à des faiblesses incompréhensibles. 11 ressentit une telle amertume de cette constatation qu'il devint morose. Son visage changea d'expression, se creusa et s'assombrit comme la mer sous un vent d'orage.
Annie remarqua cette transformation sans pouvoir en comprendre la cause. Elle s'attrista, elle aussi, et, au moment oij quelques paroles de plus eussent suffi à dissiper la contrainte qui les séparait encore, ils se turent, et, gênés, comme s'ils faisaient mal, ils marchèrent l'un près de l'autre, sans rien trouver à se dire.
Ils employèrent à de banales flâneries le temps qui s'offrait à eux si plein de promesses et de satisfactions, et, un peu avant trois heures, Annie dut demander à Jacques de se diriger vers la gare. Il l'accompagna jusqu'au train, la mit en wagon avec d'autant plus de froideur qu'il s'accusait intérieurement d'être stupide.
Gomme il lui tendait la main, debout sur le
marchepied, au moment de la quitter, par un mouvement à la fois doux et fort, elle l'attira à elle, et, pâlissante de son douloureux désir, elle l'embrassa à pleines lèvres.
Le compartiment était vide , nul ne les voyait. Jacques fut tenté de la saisir, de la serrer sur sa poitrine et de lui rendre ses baisers. Mais il hésita une seconde, et, comme il demeurait interdit, l'employé s'approcha pour fermer la portière.
La jeune femme dit d'une voix frémissante et qui interrogeait :
— Alors, adieu, Jacques?
Il répondit :
— Adieu, Annie.
Elle eut l'amoureuse faiblesse d'ajouter :
— Nous ne sommes ici qu'à deux heures l'un de l'autre...
Le train partait. Il lui fit de la main un geste auquel elle répondit par un signe qui semblait signifier : « Viens ! » Puis tout disparut dans la fumée et la poussière, et Jacques se trouva seul. Il prit une voiture, rêveur, et rentra chez lui. Il passa la soirée à ruminer son aventure, à constater que sa chambre
lui paraissait plus vide et plus maussade que la veille et à maugréer de l'absence de Dauziat.
Le lendemain, il s'éveilla avec des idées noires. Le vent du nord avait amené de la pluie, et un rideau gris s'étendait sur la plage. Les journaux arrivèrent creux et ternes à croire que tous les rédacteurs étaient aux bains de mer et que les articles étaient faits par les garçons de bureaux. Il déjeuna mal et s'enferma dans sa chambre pour tâcher de tuer le temps en dormant.
Etendu sur un de ces excellents fauteuils où il avait passé de si agréables soirées à causer avec Dauziat, il ferma les yeux et appela le sommeil. Mais ce fut en vain : jamais il n'avait été si réveillé. Il se décida à fumer, espérant engourdir sa pensée; mais dans les nuages bleus il vit apparaître le charmant visage d'Annie. Il voulut l'éloigner et ne put y parvenir. Il pensa que dans sa situation, si près de son deuil, il y avait une complète absence de dignité et même une étrange bassesse de cœur à s'occuper ainsi d'une femme. Il devait être tout à sa douleur et ne point y chercher de
diversion. La pauvre victime était depuis si peu de temps séparée de lui, et déjà il cédait à des préoccupations de galanterie ! Il eut honte de sa faiblesse et résolut de ne jamais revoir Annie.
En somme, il avait été correct la veille, et toutes les avances étaient venues d'elle. C'était elle qui l'aimait, il le savait bien : un seul mot prononcé par lui, et tout ce qu'elle conservait de griefs était effacé.
Ce mot, il ne l'avait pas dit, il ne voulait pas le dire, et, au fond de lui-même, il en éprouvait à la fois de la satisfaction et du regret. Oui, Annie était bien tentante et lui ferait oublier sa tristesse et son chagrin; mais c'était justement parce qu'il ne voulait pas oublier qu'il ne voulait pas la revoir. La veille, à deux doigts du suicide, à force de spleen, et, le lendemain, tout à la joie de vivre avec une charmante maîtresse . Etait-ce digne de lui, et pouvait-il se conduire ainsi ?
Une voix mystérieuse s'élevait alors, plaidant la cause de la dédaignée : « Elle est bien belle, et bien tendre, et bien attachée. Elle te rendrait une partie du bonheur que tu as
perdu. Tu désespérais d'être encore aimé, de rencontrer une femme qui ne fût pas détournée de toi par l'impression lugubre de ton deuil, par le souvenir lamentable du crime. Et tout justement en voici une qui vient au-devant de toi les mains ouvertes, le visage souriant, décidée à ne rien voir que ce qui est doux, favorable et séduisant. Les voilà, les compensations que te promettait ton ami, et dont tu doutais plein d'abattement. Ce ne sont point des chimères, c'est la réalité, et celle qui te l'apporte n'est point un spectre comme celle que tu pleures, c'est une créature vivante et qui te fera revivre. Hésiteras-tu à l'accueillir? En trouveras-tu une autre, si tu repousses cellelà? Et celle qui s'offrira vaudra-t-elle autant par le charme de son esprit et l'éclat de sa beauté ? Pas de formalisme étroit, pas de prud'homie puérile! Tu ne dois te préoccuper que de toi. Tu ne dois pas de comptes aux autres : ils ne pleureront pas pour toi et ne te donneront pas de leur bonheur. Profite de l'occasion si tentante, et qui ne se représentera peut-être plus. Es-tu fou? Vas-tu sacrifier ta satisfaction réelle à de vaines traditions d'éti-
qiiette? Annie t'appelle, Annie t'attend : cours la rejoindre ! »
Et, partagé entre son désir et la raison, combattu par sa passion et retenu par ses scrupules, il passa la journée dans des hésitations douloureuses, mais il ne céda pas au démon qui l'entraînait vers Annie. La nuit vint; il pensa que d'ans deux jours Dauziat serait là, qu'il lui raconterait son aventure, lui ferait part de ses hésitations, le constituerait arbitre de sa situation et suivrait aveuglément le conseil qu'il recevrait de son ami. Il fut calmé par cette assurance. A cet esprit inquiet il fallait un point d'appui. Cessant de se débattre dans le vide, il retrouva de la force. Il dîna, sortit pendant une heure, et se promenait sur le sable quand un domestique de l'auberge vint le chercher, disant que quelqu'un le demandait.
— Qui ça, quelqu'un? fit Jacques.
— Une dame, monsieur...
— Une dame!... Quelle dame?...
— Nous ne la connaissons pas.
Jacques n'hésita pas. 11 pensa : « C'est Annie: » Mais comme il ne pouvait prendre ia
fuite, il se décida à affronter sa présence. Lentement, il revint vers l'auberge, et, de loin, il aperçut devant la porte la silhouette de la visiteuse : c'était bien Annie. Eclairé par le soleil couchant, son visage était tout rose sous sa voilette blanche. Assise sur un banc, elle attendait paisiblement. Quand elle vit Jacques a pprocher, elle se leva, et, allant délibérément au-devant de lui :
— Vous êtes étonné de me voir? dit-elle en souriant. Un peu ennuyé, peut-être?... Mais je suis revenue à Avranches, et comme j'étais tout près de vous, j'ai eu la curiosité de voir comment vous êtes installé... C'est très gentil ici, et les gens de l'auberge paraissent tout à fait bien... C'est tranquille : je suis sûre que vous n'êtes pas vingt étrangers dans le pays ! . . .
Jacques, qui l'avait écoutée un peu abasourdi, se jugea sot de ne pas montrer plus d'empressement et de la laisser ainsi babiller dans le vide. Il la lit asseoir, s'installa à côté d'elle, et, comme huit heures sonnaient au clocher de l'église :
— Mais j'oublie de vous demander si vous avez dîné?...
— Oui, oui, à l'hôtel, à Avranches, avant de m'embarquer.
Annie prit un temps, puis avec une nuance d'inquiétude elle demanda :
— Votre ami Dauziat n'est pas de retour?
— Non, il ne reviendra pas avant deux jours. Cette assurance parut soulager M""' Des-
cliarmais d'un grand poids. Elle respira avec force, et, se mettant à rire un peu nerveusement :
— Convenez que vous êtes vraiment interloqué de ma visite... Il est certain que j'aurais dû attendre que vous fissiez le premier pas, mais c'est le hasard qui en a décidé. Vous ne vous imaginez pas comme je suis devenue voyageuse : pour un oui ou pour un non, je saute en chemin de fer, et me voilà en personne au lieu d'écrire. D'ici à Granville il n'y a qu'une heure et demie de trajet : en partant à dix heures, je suis couchée à minuit. Autant dire qu'on a passé sa soirée au théâtre. . . Vous m'offrirez bien une tasse de thé, avant que je m'en aille?...
Il se confondit en protestations, et, comme on les regardait un peu, il offrit à Annie de
s'installer avec lui sur le balcon. Ils rentrèrent, gravirent le large escalier de bois, et arrivèrent dans l'appartement commun à Dauziat et à Jacques. Dans le salon, Annie ôta son manteau et son chapeau.
— C'est ici que votre ami travaille? dit-elle, en montrant la table couverte de papiers... Et c'est là que vous rêvez? ajouta-t-elle malicieusement, en indiquant le canapé.
— Tout juste, fit Jacques.
— Moi, j'aimerais mieux collaborer avec vous qu'avec lui.
— A cause de la rêverie, ou à cause du canapé ?
Elle lui donna un petit soufflet sur la joue, et dit :
— Allons! Jacques, ne soyez pas bête !
Ils passèrent sur le balcon, et s'accoudèrent en face de la mer qui verdissait sous les premières clartés de la lune. Dans ses vagues longues et pesantes, des traînées d'ombre passaient, puis sur la crête étincelaient des franges d'écume. Un bruit sourd et rythmé accompagnait le va-et-vient des lames se brisant sur le sable, et ce roulement continu occupait l'o-
reille, alanguissait l'esprit et emplissait le temps.
Ils restèrent ainsi, l'un près de l'autre, envahis par un trouble grandissant et ne prononçant pas une parole. S'ils avaient dit ce qu'ils pensaient, ils auraient exprimé le désir qui s'allumait en eux au contact de leurs corps rapprochés et frémissants. Par cette belle nuit d'été, tiède, lumineuse et douce, dans la senteur des brises qui agitaient le feuillage de la vigne vierge, au milieu de cette sérénité étoilée qui les enveloppait, ils brûlaient d'ardeurs anciennes en un instant rallumées. Ils n'osaient se regarder, craignant d'en trop exprimer par leurs regards. Cependant ils entendaient leur souffle plus court haleter dans leurs poitrines, et les palpitations de leurs cœurs battaient à gros coups sourds jusque dans lor.r3 c:or£:es.
La main d'Annie, soit habileté, soit hasard, rencontra la main de Jacques sur le coin de la balustrade, et leurs doigts tremblants s'emmêlèrent. Un vague sanglot se fit entendre, et comme Jacques se tournaitverslajeune femme, d la vit pâle, les yeux pleins de larmes et les
lèvres agitées par un frisson voluptueux. Il voulut parler, dissiper ce trouble délicieux et perfide, mais il n'eut pas le temps de prononcer un seul mot : elle défaillit et tomba dans ses bras. Ce soir-là elle ne retourna pas à Granville.
Lorsque Dauziat revint de Paris, en arrivant à la gare, il aperçut Jacques qui l'attendait sur le quai et qui lui ouvrit la portière de son compartiment. La figure de son ami parut si singulière à l'homme de lettres qu'il demanda :
— Tout va comme tu veux? Tu es bien portant?
— Oui, dit Jacques. Et toi, es-tu satisfait?
— Il y a du bon et du moins bon. J'aurai la distribution que j'ai demandée, moins Champagnol, que le directeur ne voit pas dans un rôle demi-sérieux... Gomme si cet admirable comédien ne pouvait pas tout jouer 1... Il est voué aux grotesques et aux pitres à perpétuité! C'est malheureux! Ah! on respire ici. A Paris, c'est une infection... On n'arrose pas.
et les égouts sont en fleurs ! Je me suis ennuyé... J'ai été voir Valentinc... Elle était partie en tournée, sur le mail de son marchand de vins de Champagne...
Ils sortirent de la gare. Dauziat confia sa valise au garçon de l'auberge, et prenant son ami sous le bras :
— Qu'est-ce que tu as, toi? Tu ne me montres pas ta figure de tous les jours !... Est-ce qu'il t'est arrivé quelque chose?
— C'est qu'il m'est arrivé quelque chose en eff'et.
— Et quoi donc?
— Annie est revenue.
Dauziat leva sur son ami ses yeux clairs,, puis, souriant :
— Est-ce elle qui est revenue, ou toi qui es allé la chercher?
— Le hasard a tout fait.
— Bon garçon de hasard!
— Non, je t'assure. Au reste, voici comment ça s'est passé.
Au lieu de se diriger vers l'auberge, Jacques entraîna son ami sur la plage. Et là, ils marchèrent à pas lents, l'un près de l'autre, Dau-
ziat écoutant distraitement la confession qui lui était adressée, regardant l'horizon, frappant de petits coups sur les coquilles nacrées avec sa canne, et ne soufflant mot. Brusquement il s'arrêta, et comme résumant sa pensée :
— En somme, ça t'est-il agréable d'être raccommodé avec elle?
— Sans doute.
— Eh bien ! alors, mon ami, tu as absolument raison de suivre ton penchant... Qui t'aurait su gré de ta continence ? Personne 1 Qui s'effarouchera de ton plaisir? Personnel Alors tu serais bien bête de te contraindre. M™^ Descharmais est une petite femme très gentille, très intelligente, très bien élevée, qui te donnera beaucoup de satisfaction, si tu sais la conduire. Mes enfants, je vous bénis : soyez heureux !
— Sois sérieux ! dit Jacques, riant avec embarras. Tu sais que tu vas la trouver installée auprès de moi...
— Est-ce que tu lui as donné ma chambre?
— Non. Elle habite l'appartement voisin, au même étage, avec le même balcon...
— On communique. Parfait ! Est-ce elle qui viendra chez toi, ou toi qui iras chez elle?
— C'est moi qui irai chez elle.
— A la bonne heure ! Je pourrai travailler tranquillement...
— Nous avons déniché un assez bon piano dans le pays... Le soir elle te jouera tout ce que tu voudras...
— Bon ! Rien de sérieux ni de congestionnant. De la musique digestive...
— Alors ça peut aller comme ça?
— Ça doit aller comme ça ! Rentrons, je meurs d-e faim.
Ils se dirigèrent vers la maison. De son balcon Annie avait suivi le manège des deux hommes. Elle savait que Jacques devait préparer son ami au changement qu'il allait trouver. Ce n'était pas sans appréhension qu'elle voyait revenir Dauziat et qu'elle affrontait sa présence. Elle avait toujours été sur la réserve avec l'homme de lettres; elle se le figurait hostile; elle le pressentait soupçonneux. Son esprit ironique lui déplaisait; leurs caractères ne sympathisaient pas. Elle
attribuait, en grande partie, à son influence la rupture de Jacques avec elle. Et, si puissante que la reprise de possession la rendit, elle craignait l'effet des raisonnements et des conseils de Tami tant écouté. Du reste, elle avait résolu de lui faire très gracieux accueil et de lui témoigner beaucoup d'affection. Derrière ce rideau d'attentions feintes et de bonne grâce étudiée elle pourrait Fobserver à loisir.
Il lui facilita la tâche et se montra aimable sans exagération et circonspect avec mesure. On eût dit que rien ne s'était passé, depuis leur séjour à Granville, et que c'était la veille qu'ils avaient fait connaissance. Cependant son esprit actif creusait le problème pour lui très curieux du raccommodement de M™^ Descharmais avec Jacques.
D'après ce que son ami lui avait raconté et ce qu'il voyait, Annie, il n'en pouvait douter, s'était jetée à la tête de son ancien amant. Peutêtre même avait-elle cherché Jacques, et la rencontre à Saint- Vast n'était-elle pas fortuite. Les déductions, comme toujours, entraînaient Dauziat un peu trop loin. Mais il ne se trompait pas quand il pensait que c'était Annie qui
aimait et qui, par conséquent, faisait tous les frais de ce retourde passion.
Il se dit : Avec une femme aussi pratique et aussi forte que notre petite M"'^ Descharmais, il est impossible qu'il n'y ait pas des dessous à cette affaire-là. Evidemment, elle est sincère dans l'expansion de sa tendresse pour Jacques, mais qu'est-ce qu'elle veut tirer de cette sincérité même? Une première fois, elle visait à se faire épouser, et elle a joué le tout pour le tout, jusques et y compris le don complet de sa personne. Espère-t-elle mieux réussir maintenant ? Ou bien se contentera-t-elle de vivre avec Jacques, ce qui, du reste, — relations mondaines à part, et qu'est-ce que valent^ en y regardant de près, les relations mondaines? — revient absolument au même que le mariage? Mais si j'admets la préméditation de son rapprochement, je suis amené à reconnaître l'intérêt qu'elle avait à la disparition de la femme légitime ? Et cependant tout établit qu'elle n'a participé en rien à cette mystérieuse catastrophe.
Comme le ressouvenir d'un spectacle entrevu dans quelque rêve macabre, l'image de la dame
en gris s'évoqua devant les yeux de Dauziat. Ce n'était plus Annie douce et rieuse, facile à vivre, et ne souhaitant que le plaisir, mais Annie féline et circonspecte, capable d'un crime pour se défendre ou se venger. Confusément, autour d'elle, il voyait s'agiter des ombres, et c'étaient les complices inconnus qui l'avaient aidée à frapper sans qu'elle pût être soupçonnée. Dauziat essayait de préciser leurs formes, de distinguer leurs visages. Une pouvait saisir et fixer nettement sa vision. Peu à peu elle s'effaçait, se perdait, et l'homme de lettres se retrouvait sur son fauteuil, accoudé à sa table, des papiers devant lui, sortant du rêve, pour rentrer dans la réalité.
Il ne pouvait se défendre alors d'un peu d'humeur contre lui-même. Il gourmandait son imagination qui l'emportait dans des conceptions délirantes. Sous le balcon, il entendait, devant l'auberge, assis au soleil en attendant l'heure du déjeuner, M'"^ Descharmais et Jacques qui riaient. Il se levait, se penchait sur la balustrade où grimpait la vigne vierge et leur parlait. Ils tournaient vers lui leurs visages radieux, leurs regards où ne se lisait
142 LES Batailles de la vie.
que la joie de vivre, et vainement Dauziat cherchait sur le front d'Annie la trace d'une pensée perverse.
Il rentrait en se disant : Ah! peste soit du romancier qui voit le drame partout! Tout est bien plus simple que ce que j'arrange. Le hasard est le seul auteur de ce renouveau, comme me l'a déclaré Jacques en pleine sincérité, et je suis une fière bête d'aller jeter du noir sur ce rose! Descendons déjeuner, ma tache est finie, le ciel est pur, la vie est belle. Encore une bonne journée de dérobée à la destinée méchante !
Il endossait son veston, prenait son chapeau et courait retrouver ses amis. Tous les trois, sous une tonnelle fleurie de capucines, s'installaient en vue de la mer, et le déjeuner commençait gaîment. Au dessert, toutes les préventions étaient dissipées. Dauziat pensait qu'Annie était une bonne petite femme, très jolie, et que Jacques n'avait pas à se plaindre. Mais aussitôt livré à lui-même, l'homme de lettres retombait sous l'empire de son idée fixe. Le visage souriant et ouvert de la tendre Annie s'effaçait, celui de l'Annie ténébreuse
et menaçante apparaissait. Et dans ces instants-là Dauziat eût juré qu'il y avait un terrible secret derrière le front blanc et uni de la jolie femme.
Cette existence délicieuse pour Jacques et M'"^ Descharmais dura trois semaines ; puis il fallut rentrer à Paris et mettre fin à cette communauté qui avait uni les amoureux plus étroitement que ne l'auraient pu faire deux années de vie à Paris. Les baigneurs s'en allaient, un à un, et bientôt les trois amis se trouvèrent seuls dans l'auberge. Le temps devint sombre, âpre, maussade, etle départ s'imposa. En passant les fortifications, au moment où Annie réunissait tous les petits paquets qui couraient sur les coussins du compartiment, Jacques, pris d'une sorte d'attendrissement, remercia Dauziat de lui avoir si fidèlement tenu compagnie quand il avait tant besoin de ne pas être abandonné et lui fit promettre de ne pas s'écarter de lui maintenant qu'il était heureux. Il parut à l'homme de lettres qu'une ombre passait sur le front d'Annie et que ses sourcils se contractaient légèrement. Mais ce fut si fugitif qu'if put croire qu'il s'était trompé quand
la jeune femme, s'adressantàlui, renouvela ei termes pressants la demande de Jacques. L'insistance qu'elle manifestait était si opposée au mécontentement qu'elle avait trahi que Dauziat se dit : « Si elle n'est pas sincère, elle est bien maîtresse d'elle-même. » Du reste il promit tout ce qu'on voulut, se réservant d'agir suivant les circonstances et de proportionner son empressement au plaisir que paraîtraient causer ses visites. On s'embrassa sur le quai de débarquement, et chacun tira de son côté pour surveiller ses malles.
Rien ne parut changé, dès le retour, dans l'existence de Jacques. Il continua d'habiter son appartement, il garda ses domestiques et ne sembla pas du tout disposé à rien concéder de son indépendance. Annie habitait Ghaussée-d'Antin : il allait tous les jours chez elle, mais il n'y déjeunait jamais et y dîna rarement. Quant à M'"^ Descharmais, elle ne mit pas le pied chez lui. Dès le principe Jacques s'expliqua très nettement sur ce point-là.
— Ma mère vient à chaque instant chez moi, [lit-il, rarement à la même heure. Elle se promène dans tout mon appartement, et il me
serait impossible de lui interdire l'accès d'une seule pièce sans qu'elle en demande aussitôt la raison. Si vous étiez chez moi, je ne pourrais vous mettre toutes les deux en présence ; je ne voudrais ni contrarier ma mère, ni vous froisser, vous : il convient donc dès maintenant de bien régler la situation.
x\nnie se montra un modèle de raison et de réserve. Elle approuva les scrupules de Jacques, eut l'à-propos d'indiquer, en quelques phrases choisies heureusement^ la vénération que la mère de son ami lui inspirait. Elle se déclara peu exigeante. Elle serait heureuse de recevoir Jacques rue de la Ghaussée-d'Antin. Tout ce qu'elle souhaitait c'est qu'il y vînt souvent et s'y trouvât bien.
Cette sagesse et cette douceur charmèrent Jacques. Elles enthousiasmèrent moins Dauziat. Il vit, dans les précautions que prenait ]y£me Descharmais pour assurer ses relations, bien plus d'habileté à se conduire que de facilité à vivre. Ses préventions s'en accrurent, et, quoiqu'il n'eût aucun reproche à faire à la jeune femme, à cause décela, peut-être, il demeura défiant et tendu vis-à-vis d'elle.
Il s'arrangea pour voir Jacques quand il était seul, et, sous prétexte de travaux à terminer, il sortit moins avec son ami que par le passé. Il se trouva ainsi du temps de reste et l'employa à visiter des coins de Paris qu'il voulait connaître à fond, afin de s'en servir comme cadre d'un ouvrage qu'il préparait. Le hasard allait, au cours d'une de ces promenades documentaires, lui fournir sur les secrets d'Annie des renseignements inattendus.
Revenant un dimanche, vers six heures du soir, de Saint-Ouen oii il avait passé la journée dans l'île, au bruit des orchestres en plein vent, des tirs à la carabine, des grinçantes balançoires, des hurlements des camelots, un peu las, il s'était assis sous la tonnelle d'une guinguette, à la porte des fortifications. C'était une belle journée d'octobre, douce et claire. Le soleil s'abaissait à l'horizon dans des nuages de pourpre. Un flot continu de promeneurs descendait l'avenue pour rentrer à Paris par le boulevard Ornano. Comme Dauziat suivait d'un œil complaisant cette cohue joyeuse, notant la couleur, le mouvement de ce tableau populaire, un fiacre fermé s'arrêta devant le
cabaret où il buvait un verre de bière, et. avec un inexprimable étonnement, il vit de la voiture descendre un bomme d'abord, puis Annie. Non pas l'Annie qu'il avait l'habitude de voir, élégante, parée, d'une distinction parfaite, donnant, à s'y méprendre, l'impression d'une femme du monde, mais Annie simplement mise, presque déguisée, et offrant l'aspect d'une femme de chambre de bonne maison. Tout était changé en elle, l'allure, la physionomie, aussi bien que le costume. Passant dans la foule auprès d'elle, Dauziat ne l'aurait pas reconnue. Peut-être eût-il pensé: Voilà une jeune personne qui ressemble à lyjme Descharmais, mais voilà tout. Tandis que la voyant descendre de voiture, comme dix fois elle l'avait fait devant lui six semaines auparavant, il fut saisi par certains détails de mouvements, par un geste particulier pour remettre la jupe en place et assurer le chapeau, qui étaient caractéristiques chez Annie et qui la trahirent sûrement.
Elle jeta les yeux autour d'elle, avec une rapidité précise qui acheva d'éclairer Dauziat. Elle faisait une escapade, elle avait peur d'être
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surprise, et regardait vivement si personne de suspect n'était là pour la reconnaître. Il suffit à l'homme de lettres de se renverser un peu en arrière pour échapper à la vue d'Annie, derrière le rideau grimpant des volubilis et des aristoloches. Elle se jugea donc à l'abri d'une indiscrétion, et, faisant signe à son compagnon, elle entra sous la tonnelle voisine de celle où Dauziat était assis.
L'homme donnait une indication au cocher. Il se retourna, et sa figure apparut dans la clarté mourante du soleil. C'était le grand gars très brun que Jacques avait une fois rencontré sous la porte cochère d'Annie et qui lui avait causé l'inquiétude' d'un coup de cambriolage. Ce dimanche-là, il n'avait plus l'air d'un bandit. Sa tenue était celle d'un ouvrier élégant et soigné. Il était vêtu d'un complet marron et coiffé d'un melon noir. Sa cravate négligemment nouée entourait un cou musculeux. Il tenait à la main une paire de gants dans lesquels il ne s'était pas résigné à emprisonner ses doigts. Mais si la mise n'avait rien d'extraordinaire, la physionomie était faite pour attirer l'attention. L'œil noir, cave
et cerné, la moustache rousse et rude, les cheveux ramenés sur l'oreille, la bouche coupée aux coins par un pli féroce, tout était sinistre et menaçant. Le costume et la tournure étaient d'un homme paisible, la tête était d'un assassin.
Dauziat, en arrêt, les yeux rivés à ce singulier compagnon, ne respirait plus. En un instant, il avait vu se dresser devant lui la criminelle, qu'il avait tant de fois rêvée, escortée de son complice. Il entendit l'homme qui disait d'une voix faubourienne :
— Nous serons très bien là.
De son poing il heurta la table, qui sonna comme un gong, en criant au garçon :
— Une groseille et un siphon ! . . . Une absinthe gomme !
Puis |il s'assit, et la voix d'Annie, sèche et comme inquiète, s'éleva derrière la cloison de branches :
— Faisons vite, n'est-ce pas? Je suis pressée de rentrer...
L'homme répliqua, jovial:
— Allons, Marie-Anne, ne me dispute pas le peu de temps que tu me donnes si rare-
ino LES BATAILLES DE LA VIE.
ment... Tu sais bien que le dimanche « il » ne vient jamais avant dix heures...
« Il »... Dauziat n'hésita pas. Il reconnut Jacques dans cet « il » qui ne venait jamais le dimanche avant dix heures, parce qu'il dînait régulièrement, ce jour-là, chez sa mère et n'était point libre plus tôt, en effet. Il pensa : Comment M""^ Descharmais, si soigneuse de sa réputation, se résigne-t-elle à sortir, même travestie en petite ouvrière et presque méconnaissable, avec ce drôle à figure de bagne? Quelle action a-t-il sur elle pour l'y contraindre? Car évidemment elle ne le subit pas de bon gré : son ton, son attitude, tout le prouve. Elle est au supplice, et donnerait beaucoup pour être rentrée chez elle et débarrassée de la présence de ce dangereux personnage. Il l'appelle Marie-Anne et la tutoie, mais elle?...
Au même moment la voix d'Annie, comme donnant la réplique à la pensée de Dauziat, s'éleva dans la tonnelle voisine :
— 11 est déjà six heures, Charles, et il faut que je m'habille, tu le sais bien...
— Bon! onne s'éternisera pas, dit l'homme. Et Dauziat l'entendit qui « bloquait » à petits
coups G )n absinthe, pendant que le siphon crépitait sous le doigt impatient de M'"^ Descharmais. La voix atroce reprit:
— C'est égal, tu es joliment pressée de me quitter pour ton monsieur... Si je savais que tu m'as menti et qu'il te plaise !...
— Tais-toi, hein ? Tu es fou de parler ainsi ? interrompit sèchement Annie. Sais-tu seulement si on ne peut pas t'entendre?
— Eh ! je m'en moque pas mal ! D'ailleurs y a-t-il quelqu'un à côté de nous seulement?
Un mouvement se fit dans le feuillage, et, par le lattis qui soutenait la verdure pourprée et déjà mourante du berceau, Dauziat vit passer une main, qui écartait les branches, et l'œil caverneux de celui qu'Annie nommait Charles se montra dans l'ombre. L'homme de lettres appuyé au dossier de sa chaise n'avait pas fait un mouvement et paraissait endormi.
— Il n'y a qu'un « type » qui fait un somme, dit le compagnon de M™^ Descharmais. Va, nous pouvons bavarder à notre aise...
— Je pense que nous n'avons plus rien à nous raconter. . .
— Toi, peut-être, mais moi...
— Eh bien! tu entreras à la maison... Appelle le garçon et allons-nous-en...
Dauziat eut le soupçon qu'Annie, avant de s'éloigner, aurait l'idée de vérifier l'identité du voisin qui paraissait si peu intéressant à Charles, et, se levant sans bruit, il sortit dans le jardin, gagna l'avenue et se posta derrière une guérite de douanier, afin de surveiller la rentrée du couple dans Paris. Au bout d'un instant il vit paraître Annie et son redoutable cavalier. Ils remontèrent dans leur fiacre et, au trot cahotant d'une maigre rosse, ils passèrent la barrière et se perdirent dans le lointain du boulevard Ornano.
Dauziat rentra lentement, à pied, réfléchissant à son étrange découverte. Certes, les antécédents d'Annie n'étaient point ceux d'une femme irréprochable. Elle avait vécu avec M. Descharmais et avait hérité de lui. Il est vrai qu'on ne pouvait établir qu'elle l'eût trompé. Elle se tenait avec une correction un peu exagérée et donnait assez bien l'impression d'une personne comme il faut. Gomment pouvait-elle tomber si bas, qu'on la rencontrât, revenant d'une partie, avec un chenapan pa-
reil à celui qui lui tenait compagnie? Quelles atroces fréquentations cette rencontre trahissait-elle? Derrière M"'^ Descharmais, faisant bonne figure de bourgeoise dans son salon de la Ghaussée-d'Antin , derrière l'Annie amoureuse qui, même dans ses folies, restait élégante et réservée, pouvait-on s'imaginer une M"'^ Descharmais courant des guilledous suspects, une Annie folâtrant avec des rôdeurs de barrières et cliente des bals-musettes? Avait-elle une existence en partie double? Se délassait-elle de la contrainte que lui imposait sa vie avec des gens convenables, en allant s'ébattre avec des escarpes? Ou bien, victime de quelque atroce chantage, devait-elle se soumettre au caprice, à la fantaisie, à l'amour de ce bandit à voix grasse, à regard sinistre, qui la promenait le dimanche dans la banlieue?
En examinant ces deux hypothèses, Dauziat jugeait qu'il devait y avoir de Tune et de l'autre : de l'entraînement et de la terreur, des accointances natives avec le brigand et un lien fortuit qui la mettait à sa merci. Mais dans les deux cas, Jacques, qui ignorait la conduite de sa maîtresse, pourrait, à un mo-
ment donné, être victime de ces fréquentations louches, et Dauziat voulait éclaircir le mystère que le hasard lui avait fait découvrir.
Le lendemain, vers dix heures du matin, sûr de rencontrer M"'^ Descharmais chez elle et de n'y pas trouver Jacques, Fhomme de lettres se présenta Chaussée-d'Antin. La femme de chambre l'introduisit dans le petit salon où Annie se tenait habituellement et le laissa seul. Un quart d'heure s'écoula, pendant lequel Dauziat regarda par la fenêtre distraitement, préoccupé de ce qu'il allait dire, inquiet de ce qui pouvait en résulter. Un bruit léger derrière lui, le frou-frou d'une robe, le craquement d'une serrure fermée, il se retourna; M"'^ Descharmais venait d'entrer. Elle s'avançait vers lui, fraîche, souriante, ses beaux cheveux relevés sur la tête par un petit peigne d'or, vêtue d'une robe flottante de soie rosée ornée de riches guipures.
— Quel événement de vous voir ici, dit-elle d'un ton enjoué, et si matin ! Que vous arrivet-ir?Vous venez pour aff'aires, certainement... Si Jacques ne sortait pas de chez moi il y a une heure seulement, vous m'efl'raieriez !...
— C'est justement parce que Jacques sor^ de chez vous que j'ai choisi cette heure pour me présenter.
— Quoi ! Vous teniez à ne pas le rencontrer? demanda Annie avec une pointe d'inquiétude.
— J'y tenais essentiellement. Ce qui m'amène ne concerne que vous, et je désirais être tranquille pendant que nous en causerions.
La jeune femme pâlit un peu; son regard se ternit, comme si une flamme intérieure s'était subitement éteinte. Sans un mot, elle montra un siège à Dauziat et s'assit elle-même. L'homme de lettres dirigea ses yeux sur Annie, et avec une audacieuse fermeté il dit :
— Pardonnez-moi si je me donne des airs de juge d'instruction commençant un interrogatoire, mais je ne puis entrer en matière autrement: Que faisiez- vous donc, hier soir, chère madame, vers six heures, à la porte de Saint-Ouen, vêtue comme vous ne Têtes point d'habitude, et en compagnie d'un homme qui ne ressemble en rien à ceux que vous fréquentez ordinairement?
Elle ne sourcilla pas, et d'une voix paisible :
— Moi, hier soir? Attendez donc... Elle sembla chercher. C'était dimanche... Maisj'ai passé ma journée ici... J'avais donné congé à mes domestiques jusqu'à l'heure du dîner... et c'était moi qui gardais la maison...
Dauziat pensa : Bon, point de contrôle praticable : elle a pris ses précautions. Il continua :
— Il est alors impossible de trouver une ressemblance pareille. La femme dont je vous parle a non seulement le visage, la tournure et la voix, mais encore le nom.
— Le nom!... Comment le nom?... Qu'estce que cela veut dire? s'écria Annie, dont le visage était devenu soudain menaçant.
— Cela veut dire que son compagnon l'appelait Marie-Anne, en causant avec elle.
— En causant? répéta Annie avec une sourde inquiétude : vous les avez entendus?
— Oui, madame.
— Et que se disaient-ils?
— Ils parlaient d'un crime qui a été commis Tan dernier, par l'homme, à l'instigation de la femme, déclara Dauziat hardiment.
— Et c'est une pareille misérable que vous
affectez de confondre avec moi? s'écria Annie en se dressant blême et tremblante. Est-ce un jeu, ou bien êtes-vous venu chez moi pour m'insulter?...
Dauziat ne se leva pas : il parut bien décidé à continuer son enquête, en dépit des exclamations courroucées et sans souci des grands gestes.
— Dieu me garde de desseins pareils! reprit-il : je suis aussi loin de vouloir vous offenser que de jouer une comédie. Ce que je vous dis là est très sérieux, très sincère. Croyez bien que je donnerais beaucoup pour obtenir de vous la preuve que je suis abusé par une ressemblance inouïe. Mais c'est impossible ! Je suis sûr que c'était vous. Sûr ! Comprenezmoi bien... tellement sûr que je le jurerais en justice, quej'en donnerais ma tête à couper !... Voyons, ne vous égarez pas dans des dénégations inutiles... Réfléchissez que la vérité sera bien facile à établir... traitez-moi en ami véritable, prêt à vous protéger s'il le faut, à vous sauver si on le peut encore, et, dans tous les cas, résolu à garder le silence sur ce que vous lui confierez.
11 lui avait saisi les mains en parlant ainsi, et il sentait ses nerfs vibrer, ses artères battre dans un trouble éperdu. Elle se détacha brusquement de lui, comprenant que sa chair la trahissait, et, butée à nier, elle s'écria avec violence :
— Vous êtes fou ! Je n'ai rien à vous confier : j'ignore ce à quoi vous faites allusion. Je sais seulement que vous m'êtes hostile, que vous m'avez toujours desservie et que vous ne reculerez devant aucun moyen, si lâche soit-il, pour éloigner Jacques de moi.
— Oh ! interrompit Dauziat avec hauteur, madame Marie-Anne, mettons un frein, s'il vous plaît, à ces emportements. Et sachez que si vous ne voulez point parler, il est facile de retrouver M. Charles...
A ce nom, pour la première fois prononcé, le visage d'Annie exprima l'épouvante : elle se jugea devinée, elle passa de l'extrême résistance à l'extrême abandon , et , tombant comme cassée sur un fauteuil, elle se tordit les mains avec des cris désespérés.
Alors Dauziat s'approcha d'elle, et, avec autant de douceur qu'il avait montré de fermeté :
LA DAME EiN GRIS. 159
— A quoi servent toutes vos résistances? Et que signifient vos préventions ? Vous voyez bien que je suis très exactement informé. Et, si vous réfléchissez, vous devez comprendre qu'en admettant même que je vous sois hostile, vous êtes défendue contre moi par l'amour de Jacques. Mais cela n'est pas : je n'ai contre vous aucun parti pris, je n'ai aucune raison de vous desservir. Seulement je désire, dans l'intérêt de mon ami, savoir quels sont les liens qui vous attachent à l'homme avec qui je vous ai vue hier. Me comprenez-vous?
Elle ne répondit pas, mais elle hocha la tête d'un air accablé.
— Voyons, je ne suis pas un bourreau : je n'ai nullement l'intention de vous torturer. Cette explication m'est aussi pénible qu'à vous : soyez assez raisonnable pour l'abréger. Voulez~vous me répondre?...
Elle ne bougea pas. Il reprit :
— Faut-il vous donner ma parole d!honneur que rien de ce qui sera dit entre nous ne sera répété par moi?
Elle demeurait inerte et comme évanouie. Alors il lui demanda :
— Vous me connaissez assez pour être sûre que je ne vous trompe pas?
Cette fois, elle releva la tête : son regard passa brûlant entre ses paupières, et Dauziat se rendit compte qu'elle était beaucoup moins prostrée qu'elle ne voulait le paraître et qu'elle se tenait encore sur la défensive. Cependant, à la dernière question, elle ne put se dispenser de répondre :
— Oui.
— Eh bien ! témoignez-moi un peu de confiance : vous ne vous en repentirez pas... Qui est ce Charles qui vous traite si familièrement?...
D'une voix étouffée, elle dit :
— Mon frère de lait.
— Le fils de la femme de Granville?
— Oui.
— Pourquoi n'avez-vous jamais parlé de lui? J'ignorais jusqu'à son existence.
— Jacques ne l'ignore pas.
Elle parut triompher de cette réponse.
— Est-ce que Jacques a vu quelquefois M. Charles?
— Non, jamais.
— îl sait simplement qu'il existe?
— Il n'y a pas de rapports possibles entre eux : Charles est un ouvrier.
— Est-ce qu'il travaille?
— Il est ajusteur à Saint-Denis.
— Alors vous allez vous promener le dimanche avec lui?
— Oh! bien rarement!
— Et, ces jours-là, vous vous habillez en petite ouvrière...
— Cela contrarierait Charles si je venais en toilette...
— Et vous craignez de le contrarier?
— A quoi bon faire de la peine aux gens?
— C'est donc aussi pour ne pas faire de peine à M. Charles que vous lui avez laissé croire que votre « Monsieur » , comme il appelle Jacques, ne vous plaît pas?...
Annie pâlit :
— Je ne vous comprends plus.
— C'est pourtant clair. Il résulte pour moi des paroles échangées par vous et votre compagnon que M. Charles vous aime; que, pour apaiser sa jalousie, vous lui avez expliqué que Jacques était pour vous un... — comment di-
rons-nous? — un protecteur sérieux, mais qu'il n'y avait pas d'amour entre vous et lui.
— Vous inventez à plaisir : il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que vous venez de dire. C'est du roman...
— Aussi bien, cela est indifférent : la psychologie de l'affaire est sans intérêt pour l'instant. Les faits suffisent : les causes se découvriront plus tard...
— Quelles causes?
— Les causes pour lesquelles vous favorisez ce bandit; car vous êtes sa maîtresse, je n'en puis plus douter!
— Moi? moi?... cria M"'*' Descharmais exaspérée : quel misérable êtes-vous donc pour m'insulter ainsi quand je ne puis me défendre?...
Dauziat sourit :
— Mais vous vous défendez très bien, et je soupçonne que M. Charles vous défendrait encore mieux...
Palpitante de rage et de frayeur, Annie, debout devant la cheminée, regardait Dauziat. Des vagues de sang montaient de son cœur à sa tête, et elle rougissait et pâlissait tour à
tour; de ses mains froides et inconscientes, elle déchiquetait son jabot de dentelles. Si ses yeux avaient pu foudroyer, Dauziat serait tombé mort. Mais, nullement troublé par le spectacle de cette fureur, il s'avança lentement vers la jeune femme, et, tout près d'elle, comme pour être sûr que nulle autre oreille n'entendrait ce qu'il allait dire :
— Est-ce par lui, demanda-t-il, que vous avez fait tuer M™^ Prévinquières?
M™^ Descharmais ne put répondre : ses yeux s'agrandirent, ses prunelles devinrent fixes, ses lèvres s'ouvrirent et laissèrent échapper un cri étouffé ; elle leva les bras pour attester le ciel, et, comme frappée à mort, elle tournoya et s'abattit sur le tapis.
Dauziat l'avait saisie au passage, amortissant son effroyable chute. Il sentit le corps de la malheureuse se raidir dans un spasme, tous ses nerfs frémir et se tendre ; sa bouche charmante se tordit, laissant échapper d'horribles plaintes, et, sur le canapé de son salon, Annie se roula dans des convulsions furieuses. Dauziat, impassible, la délaça, étouffa ses cris, lui rendit tous les soins que réclamait son
mal ; puis il attendit que, la crise passée, elle retrouvât le sentiment du réel.
Un torrent de larmes et des sanglots lui prouvèrent que la jeune femme revenait à la vie. Il s'approcha d'elle ; mais, instinctivement, d'un geste épouvanté, elle le repoussa comme si de lui elle avait tout à craindre. Il lui parla, et il la vit frémir au son de sa voix :
— Avez- vous déjà oublié ce que je vous ai promis? Rien de ce qui se sera dit ici n'en sortira. Cette assurance devrait vous donner delà fermeté : pour une simple question, vous tombez en pâmoison. Vous avez fait meilleure contenance, quand le juge de Nice vous a interrogée. Si vous aviez été, comme aujourd'hui, à la merci de vos nerfs, vous auriez été arrêtée au sortir de son cabinet ! Et, cependant, peut-être êtes-vous innocente? Peut-être est-ce ce bandit qui a tout préparé, tout exécuté?
Il lui tendait habilement la perche : elle n'avait qu'à acquiescer pour se disculper, au moins en partie. Elle ne le voulut point, et, poussant un cri d'horreur:
— Jamais, entendez-vous, jamais ce mal-
heureux n'a commis le crime dont vous m'avez fait accuser, car je vois maintenant d'oii sont venues les insinuations qui m'ont autrefois si indignement compromise, et dont vous l'accusez, lui, maintenant... Puisqu'il faut vous donner des explications pour me soustraire à vos odieuses inquisitions, eh bien! apprenez donc que ce garçon, avec qui j ai été élevée, est depuis longtemps amoureux de moi. Il a cruellement souffert de ma liaison avec M. Descharmais... Il fallait vivre cependant... Charles n'avait que ses salaires d'ouvrier, moi je végétais misérablement en courant le cachet, transie en hiver, brûlée en été, et toujours dans la gêne... Il s'est résigné à me voir accepter les bienfaits d'un vieillard, qui a été pour moi un véritable père... J'ai tiré sa mère, ma nourrice, de la misère : je l'ai installée à Granville, son pays d'origine ; lui, je l'ai aidé pour acheter un fonds de commerce, mais il n'est pas très laborieux, et il n'a pas réussi à se tirer d'affaire. Est-ce une raison pour me désintéresser de lui?... Je n'ai point de famille : dois-je mépriser ces bonnes gens, parce que j'ai de l'argent et qu'ils n'en ont pas? De temps en temps
Charles vient me chercher le dimanche, et nous allonsnous promener ensemble. Je ne me cache guère, puisque vous m'avez reconnue tout de suite, malgré la simplicité de ma mise: et cependant je prends des précautions, parce que je ne veux pas faire jaser. Vous tirez de ces faits très simples des conclusions extraordinaires, et, de but en blanc, vous venez m'accuser d'assassinat. 11 faut convenir que la fantaisie est un peu forte. Si je n'avais pas été saisie si douloureusement par la cruauté de vos accusations, j'y aurais répondu tout de suite autrement que par des larmes. Au surplus, pensez ce que vous voudrez : je n'en ai aucun souci. Vous m'avez infligé aujourd'hui un affront que je n'aurai paslechagrin desubir une seconde fois, car lorsque vous serez sorti de chez moi, je donnerai des ordres pour qu'on ne vous y laisse plus rentrer.
Elle s'était complètement reprise et. avec le sane- froid, la fermeté lui revenait. Ce n'était plus la femmo effarée et tremblante que Dauziat avait vue pâlir et balbutier au début de cet entretien. Il admira les ressources d'énergie que possédait Annie, et pensa qu'il serait bien
difficile d'obtenir d'elle la vérité. Il avait cru, un moment, la tenir et pouvoir lui faire avouer ce qu'il désirait si passionnément savoir. Mais elle s'était repliée avec habileté, et maintenant sur une défensive hardie, elle était presque inattaquable.
— Madame, puisque avec des atténuations polies, mais très nettement tout de même, vous me mettez à la porte, résumons-nous, afin que de cette conversation, qui a paru vous contrarier et qui ne me plaisait guère, il sorte quelque chose d'utile. Vous affirmez que vous n'êtes pour rien dans la préparation de la catastrophe qui a brisé la vie de mon ami Prévinquières. Vous déclarez que votre frère de lait n'est pour rien dans son exécution. Je n'ai aucune preuve matérielle à opposer à vos dénégations. Mais d'autre part, M. Charles ayant proféré à l'adresse de Jacques des paroles qui m'ont paru menaçantes, je vous atteste à mon tour que si. même à votre insu, il a à redouter quoi que ce soit de la jalousie, justifiée ou non. de votre camarade, une heure après je fais cofTrer cet intéressant personnage, au risque de ce qui pourra arriver à lui et à vous.
Sur ce , madame , comme tout propos serait maintenant une redite, permettez que je me retire.
Il salua et se mit en marche, sans qu'Annie le retînt. Il y comptait un peu cependant, et s'éloignait avec lenteur. Mais elle se montra bonne joueuse, et sans un geste elle le regarda se diriger vers la porte. Gomme, au moment de l'ouvrir, il se retournait, et regardait Annie, semblant attendre ce qu'elle pourrait avoir encore à arguer, elle dit :
— Vous conservez toutes vos préventions?
— Toutes.
— Rien dans mes explications n'a pu les infirmer?
— Au contraire.
— Alors vous me jugez une effroyable créature?
— Effroyable est beaucoup dire.
— Enfm, capable de crime, de débauche et de mensonge?
— N'abusons pas de la crudité des termes. D'ailleurs tout cela, c'est du ressassage...
— Enfin vous me haïssez, et votre unique préoccupation est de me faire du mal?
— En aucune façon. Je veux seulement savoir enfin la vérité sur vous.
— Je vous l'ai dite.
Il la regarda d'un air ironique :
— C'est tout?
Elle eut comme un affaissement de tout son être, et Dauziat crut qu'elle allait revenir sur ses déclarations, lui avouer tout ce qu'il devinait. Mais elle se raidit, et d'un geste lui montrant la porte, elle dit :
— Adieu.
Il n'insista pas, et sortit. Derrière lui Annie sauta sur une sonnette et fit retentir le timbre avec furie. Elle cria à sa femme de chambre qui entrait :
— Vite, habillez-moi : je sors.
En un tour de main, elle fut chaussée, vêtue, coiffée, gantée, et Dauziat n'était pas au bout de la Chaussée-d'Antin que M™*' Descharmais arrêtait un fiacre qui passait vide et disait au cocher :
— Rue Tholozé, au coin de la rue Lepic. La voiture mit un quart d'heure à gravir
la rue Blanche, et l'agitation violente qui bouleversait Annie n'était pas même diminuée
no LES BATAILLES DE LA VIE.
lorsqu'elle descendait sur le trottoir de la rue Tholozé. Elle fit une vingtaine de pas, se jeta dans Tallée noire et sale d'une maison de misérable apparence, et grimpant au second, elle tourna le bec-de-cane d une porte qui sonna en s'ouvrant. Elle traversa rapidement une entrée obscure et fut reçue sur le seuil d'une .chambre par cette exclamation de surprise :
— Tiens, Marie-Anne !
Une vieille femme, qui se chauffait en lisant un roman-feuilleton dans une brochure illustrée, grasse de taches, se leva vivement et vint au-devant de la visiteuse les bras ouverts pour l'accoler; mais celle-ci n'était pas d'humeur à souffrir des familiarités, et, reculant d'un pas, elle demanda d'un ton sec :
— Où est Charles? J'ai absolument besoin de lui parler !
— Eh bien ! ma mignonne, reprit la vieille, on va courir le chercher. Mais c'est tout ce que tu me dis? Tu n'es pas dans tes bons jours !
— J'ai des ennuis... Et surtout je n'ai pas de temps à perdre...
LA DAME EN GRIS. m
— C'est bien, on y va... Dans trois minutes je le ramène.
Avec un empressement poussif, la vieille s'éloigna et Annie resta seule. L'appartement dans lequel elle se trouvait était assez bien meublé, mais si mal soigné qu'il avait un aspect de taudis. Sur la table à manger le couvert de la veille était encore mis, et les assiettes grasses, les verres rougis de vin commun répandaient des odeurs si écœurantes que la jeune femme ouvrit la fenêtre. De là, dans la rue, elle vit la mère de Charles traverser la chaussée et entrer rue Lepic dans un café d'assez belle apparence, achalandé ,à l'ordinaire par les rapins du quartier, et le dimanche par la descente du Moulin de la Galette. Au bout d'un instant la vieille sortit, précédant son fils, qui, tête nue, en pantoufles, paraissait être là comme chez lui. Annie referma la fenêtre, en même temps la porte d'entrée s'ouvrait, et la voix de Charles se fit entendre :
— Où est-il, le bel ange?
Il parut, et prenant la jeune femme par la taille, il l'enleva avec une extrême facilité,
l'?2 LES BATAILLES DE LA VIE.
cherchant à l'embrasser. Mais elle le repoussa, disant :
— Tiens-toi tranquille. Je ne suis pas en train de plaisanter.
— Là! là! Calme-toi... On sera sage comme une image... Mais tu vas déjeuner avec nous? Es-tu gentille d'être venue, ce matin, sans être attendue!... La mère, il faut aller chercher de quoi régaler cette enfant-là. Elle a un fin bec... Cours jusqu'au restaurant de la Place Blanche : on y fait fort bien la cuisine. Haut la patte !
En parlant ainsi, Charles observait Annie et remarquait sa pâleur, le tremblement nerveux de ses lèvres, la cernure de ses yeux, irrécusables indices d'une violente agitation intérieure. Aussitôt que sa mère eut disparu dans l'escalier, il s'avança vers la jeune femme et vivement il demanda :
— Qu'est-ce qu'il y a donc? Tu as Fair exaspéré !
— Je le suis!
— A cause?
— A cause de toi!
— De moi? Qu'est-ce que j'ai encore fait?
— Rien! C'est toujours la même situationqui amène les mêmes ennuis, les mêmes dangers. On nous a vus ensemble, hier, à Saint-Ouen.
— Qui ça?
— Un ami de M. Prévinquières.
— Et il a bavardé? Qui est-ce, que je le massacre?
Le regard féroce du redoutable gars attestait que ce n'était pas une menace vaine. Il serra les poings, et comme Annie se taisait, semblant réfléchir :
— Dis donc qui c'est? Je lui fermerai le bec, moi, à celui qui va faire des potins sur notre compte !
— Heureusement, il ne les a faits qu'à moi. S'il avait parlé à M. Prévinquières, Dieu sait ce que nous aurions pu craindre !
— Que sait-il donc?
— Rien précisément, mais il y a des soupçons très sérieux.
— Eh bien! il faut qu'il disparaisse!
— Ce serait tout aussi dangereux que s'il pariait. Ah ! malheureux que tu es, dans quelle inextricable situation tu m'as mise, avec ton absurde violence !
— Oui, tu dis ça, maintenant ; mais l'an dernier, quand tu parlais de mourir!...
— Il fallait me laisser mourir !
Le visage de Charles prit une gravité singulière, ses sourcils se froncèrent, sa bouche se contracta, et avec force interrompant Annie :
— Assez!... Ce qui est fait est fait. Tu ne l'as ni conseillé, ni demandé, ni voulu. D'accord!... Tu n'en es pas responsable, c'est la vingtième fois que je le déclare. Si on coupe le cou à quelqu'un, pour cette affaire-là, ce sera à moi... Tu n'as rien à craindre, et je te couvrirai jusqu'à la mort. Mais ne me reproche pas de t'avoir été trop dévoué. C'est bête et c'est inutile! Si tu es heureuse aujourd'hui, c'est grâce à cette bonne poigne-là! Ne l'oublie pas!
— Et comment veux-tu que je l'oublie ? Comment le pourrais-je? Je vis dans les transes, je n'ai plus un moment de sécurité.
— Et moi, est-ce que j'en ai? Oh! non pas que je craigne les conséquences de ce que j'ai fait! Mais est-ce que c'est une vie pour moi de te savoir auprès de cet homme que je déteste et sur lequel, j'en suis sûr, tu m'as conté des
mensanges. . . Car, comme c'est probable que tu aurais été dans l'état où je t'ai vue, l'an dernier, quand il t'a laissée en plan, si tu n'avais pas été amoureuse?... Orgueil blessé, disaistu, parce que tu étais dédaignée;... jalousie enragée, quand tu as vu qu'il se mariait... Imbécile ! Alors ce n'était pas la femme qu'il fallait marquer à tuer... C'était l'homme! Il n'aurait pas pesé davantage !
— Charles !
— Eh bien!... quoi? Charles! Je sais mon nom, peut-être ! Tu n'as pas besoin de me le crier! Les femmes oublient vite ! Dans un moment de fureur, elles vous forceraient à commettre tous les crimes! Et puis, après, elles s'en lavent les mains. Elles geignent : Qui me débarrassera de cette créature que je hais? On les prend au mot, et quand elles sont obéies elles savent bien dire : « Qui t'avait commandé cela?. . . » Eh ! ce n'est pas toi, bien sûr 1 Mais ne l'as-tu pas commandé tout de même, en pleurant pendant des heures, à plat sur le dos, sans qu'on puisse tirer de toi un mot, un regard, autant dire morte? Alors, la rage do te voir souffrir, le désir de te venger, l'espoir
de te rendre le bonheur, tout ça réuni, et un mauvais coup est vite fait! Et tu t'en plains aujourd'hui ! N'empêche que si la jeune femme était toujours au logis, tu n'aurais pas le monsieur chez toi tous les soirs ! Et moi, brute que je suis, je ne me mangerais pas le sang en pensant que tu m'as dindonné, quand tu me jurais que tu ne l'aimais pas, et que c'était seulement ta position que tu regrettais I Le Descharmais ne t'en avait donc pas assez laissé, de l'argent? Il t'en faut donc plus que ça? Voilà! On prend des habitudes de grand luxe, et puis on ne peut plus s'en passer, et alors il faut désespérer un brave garçon qui vous aime sincèrement, lui, pour vivre avec des godelureaux qui vous lâchent pour un oui ou pour un non ! Tu en sais quelque chose ! En veuxtu, de l'argent? Je peux t'en avoir beaucoup, tu n'as qu'à le souhaiter... Tu sais que je ne bouderai pas devant l'ouvrage... On a des amis. Et, quoiqu'on n'ait jamais donné dans la cambriole, une caisse d'agent de change ou de notaire est vite sciée!... D'ailleurs, c'est la reprise du capital sur ceux qui l'ont volé... Et c'est dans mes opinions!
— Tais-toi ! Tu me fais horreur !
Le gars silencieusement alla s'asseoir sur un coin de la table. Il resta un instant la tète penchée sur sa poitrine, et d'une voix sourde :
— Je le sais bien que je te fais horreur, et que tu ne me subis que parce que tu ne peux pas faire autrement. Et c'est ça qui me ronge le cœur. Avant de t'aimer, je n'étais pas méchant. Je travaillais, je ne buvais point. Aujourd'hui, quand je pense à l'autre, je deviens féroce, et je tuerais un homme parce qu'il m'aura touché le coude en passant. Il y a des soirs où je me jette dans des batteries, rien que pour le plaisir de cogner, parce qu'il me semble que c'est sur lui, ou un de ses pareils, que mon poing frappe!... Je suis très malheureux... Je ne fais plus rien de propre, tout ça parce que je suis fou de toi. Si je n'avais pas peur que tu ne me revoies jamais, il y a beau temps que j'aurais fabriqué des dominos avec la carcasse de ton monsieur. J'ai l'air de croire que tu ne le gardes que pour le sérieux, mais c'est parce que tu l'exiges. Au fond, je crois que tu l'aimes autant que je t'aime. Et c'est
nS LES BATAILLES DE LA VIE.
effroyable, vois-tu ! cette pensée-là. Si je ne la chassais pas, je...
Annie lui ferma la bouche avec sa main, et sur la chair hne et parfumée il mit un baiser mordant, loup dompté toujours prêt à sauter sur son dompteur.
— Ecoute, dit la jeune femme : tu menée ici, je le vois bien, une existence misérable. Pourquoi ne prends-tu pas un grand parti?
— Lequel?
— Pars pour l'Amérique avec ta mère.
Il se leva avec violence :
— Ah! ah! tu veux te débarrasser de moi? En Amérique ! au diable ! dans des déserts ! à des milliers de lieues de l'autre côté de l'eau! Tu serais bien tranquille, hein? Je ne viendrais plus déranger ta petite existence bourgeoise ?
— Tu t'en ferais une plus convenable et plus digne, interrompit Annie. Ici il n'y a aucun avenir pour toi. On exige des gens une éducation qu'il ne dépend plus de toi d'acquérir. Là-bas, au contraire, l'homme vaut par lui-même : on ne lui demande pas compte de sa forme, mais seulement de sa valeur.
LA DAME EN GRIS. n9
Avec ton énergie et l'argent que je te confierais, tu t'enrichirais, j'en suis sûre, et, alors, j'irais te retrouver, et nous pourrions vivre ensemble, nous marier même, si tu veux I
— A d'autres I cria Charles avec un rire violent. Une fois au diable, va-t'en voir s'ils viennent ! Pas plus de Marie-Anne que sur ma main. Est-ce que tu ne m'as pas toujours trompé? Pourquoi ne m'as-tu pas permis de t'épouser, autrefois? Ton père, le vieux communard, nous avait envoyé de Londres son consentement. Tu as préféré aller avec le Descharmais I Tiens ! ne me force pas à me rappeler ces choses, parce que je vais devenir furieux, et alors je ne réponds pas de ne pas te faire du mal I
Annie, sans plus discuter, marcha vers la fenêtre, et contre la vitre appuya son front songeur. Il la suivit, et la prenant par les épaules il la força à se retourner :
— Voyons ! qu'est-ce que tu veux, en fm de compte ? Car tu ne t'es pas dérangée si matin pour me parler seulement de m'expatrier?Tu sais que je t'aime et que je consentirais à bien des sacrifices pour toi.
Un fugitif sourire passa sur les lèvres cl' la jeune femme. Elle hocha la tête, puis elle dit :
— Si tu ne pars pas, il faudra cesser complètement de nous voir.
Il eut un geste énergique :
— Tu peux rayer ça de tes papiers î Mes petits bonheurs me coûtent assez cher pour que je n'y renonce pas !
— Me contraindras-tu?
— Est-ce que je ne t'ai pas toujours contrainte? Ai-je obtenu quoi que ce soit de toi de bonne volonté ?
— Y a-t-il de quoi s'en vanter?
— Je ne m'en vante pas. J'en pleurerais plutôt.
— Oh I tes larmes!
— Plus sincères que les tiennes!
— Tu seras bien avancé quand M. Prévinquières m'aura quittée et que tu seras à la Roquette!
— Peut-être serait-ce le mieux ! Si tu crois que je m'amuse dans la vie?
— Tu fais pourtant ce que tu veux, c'està-dire rien.
— L'homme est né pour la paresse.
— Et manger?
— Patience ! On bousculera tout, un de ces soirs. Les amis nous le promettent, et ceux de la Chambre y travaillent. Cette fois l'armée sera avec nous, et nous deviendrons les maîtres. Ce jour-là, ton Jacques passera un franc quart d'heure, c'est moi qui te le dis. Et quand je serai dans ses habits, dans ses meubles et dans ses rentes, il faudra bien que tu restes avec moi, ou que tu dises pourquoi.
— Si c'est là-dessus que tu comptes ! Tu sais ce que ça a duré, pour mon père?... Deux mois, tout juste, et après : Nouméa!
— N'aie pas peur, on sera outillé, et si on a le dessous, on fera tout sauter, de telle façon que les bourgeois, en arrivant après leurs argousins pour reprendre leurs propriétés, ne trouveront même pas à en recoller les morceaux. Mais nous triompherons ! Et ce sera le bonheur !
— Idiot, va ! Tu crois tout ce qu'on te raconte! Est-ce que jamais le désordre pourra s'installer à perpétuité. Mais il n'y aurait plus de plaisir à vivre. Et vous-mêmes, vous n'en
voudriez pas ! Va en Amérique, c'es* dIus sûr... Veux-tu dix mille francs? En venx-tu vingt?
— Pars avec moi.
Annie laissa tomber ses bras avec un découragement si lassé, que Charles en pâlit de, colère.
— Tu me hais, tu me méprises, bégayat-il. Tu me subis, mais je sens que si tu n'avais pas peur de moi...
— Peur de toi? Oh ! non ! Tu le verras bien l
— Marie- Anne!
— En voilà assez ! En voilà même trop ! Il faut que je rentre. Veux-tu partir?
— Non! mille fois, non! hurla le gars en furie.
— Alors nous nous voyons pour la dernière fois!
Il la saisit par la taille, l'enleva, et les yeux dans les yeux, la bouche prête à insulter et à mordre :
— Marie-Anne ! prends garde à toi, et prends garde à ton amant !
— Moi, je ne crains pas; mais, lui, si tu y touches !
.— Einnen?
— Je te dénonce à la justice.
Il la reposa à terre, et la regardant d'un aïr sombre :
— Tu en serais capable î Marie-Anne, encore une fois, prends garde à toi ! Tu sais que quand je vois rouge rien ne m'arrête... Tu joues ta vie et celle de l'autre!
Elle lui mit le petit doigt de sa main sous le nez. Et, Fongle rose touchant la rude moustache, avec un air de défi :
— Avise-toi de bouger, et tu auras affaire à moil
Elle sortit sa bourse, et mettant quelques louis sur la cheminée :
— Tiens! voilà pour payer le déjeuner que ta mère est allée commander. Adieu !
Elle marchait vers la porte; il y courut, et suppliant :
— Reste, au moins, pour le manger!
Elle le regarda de bas en haut, avec une coquetterie qui le fit tressaillir, et d'une voix railleuse :
— Non, mon garçon : tu m'as mise de mauvaise humeur, et quand je suis fâchée, c est
comme toi, quand lu vois rouge : rien ne m'arrête !
Elle ouvrit la porte.
— Marie-Anne, cria Charles, voyons, re^c ! Elle dit, en relevant sa robe pour affronter
la saleté des marches :
— Bonsoir! Réfléchis.
Et elle disparut dans l'obscurité de l'escalier.
11 lâcha un juron effroyable, et, derrière elle fermant la porte à la briser, il revint en grondant se coller le front au carreau pour suivre au moins des yeux, pimpante et légère, cette maîtresse adorée qui s^en allait.
Armie, jusqu'au jour où elle avait rencontré Jacques, n'avait connu, dans la vie, d'autre préoccupation que son intérêt et son plaisir. Élevée par un père athée et socialiste, qu'elle avait, pendant toute son enfance, entendu gémir sur la bêtise qu'il avait faite de se charger d'un ménage, elle s'était bien juré de ne sacrifier sa liberté qu'en échange de tous les avantages qu'un homme peut offrir à une femme. Excepté le coup de folie, tant regretté, qui l'avait mise à la discrétion de son frère de lait, elle n'avait point manqué à sa règle de conduite. Institutrice dans une famille riche, elle avait essayé de se faire enlever par le fils aîné ; mais les parents clairvoyants l'avaient rondement congédiée. Courtisée par le
vieux Descharmais, elle avait exigé de lui des sacrifices qui étaient, pour son avenir, l'équivalent d'un contrat de mariage.
C'était une femme très forte, qui savait ce qu'elle voulait, et qui l'exécutait avec une longueur de vue, une patience de moyens tout à fait exceptionnelles. Très dangereuse pour un honnête homme qui fatalement devait être à sa merci. Très séduisante par sa beauté et par son esprit. Très agréable, même pour celui qui serait sa victime, car elle lui rendrait la vie agréable. Elle avait ainsi conduit Descharmais jusqu'à sa dernière heure, et il avait été si reconnaissant des bontés qu'elle avait eues pour lui qu'il l'avait faite sa légataire universelle.
De même avec Jacques, tant qu'elle avait joué son jeu ordinaire, elle s'était montrée supérieure, elle avait été absolument l'arbitre de la situation. Lorsque, entraînée par la violence des incidents, elle s'était décidée, jouant le tout pour le tout, à se donner à Jacques dans l'espérance de l'attacher indissolublement à elle par le souvenir des délices prodiguées, il s'était produit ce fait inattendu que la posses-
sion avait laissé son amant insensible, mais l'avait, elle, brusquement affolée.
Bouleversée par cette révélation du plaisir jusque-là insoupçonné, elle avait attendu le retourde Jacques avec une ardente impatience. Et sa douleur avait été immense en recevant, au lieu du billet plein de reconnaissance et d'espoir qu'elle attendait, ce mot de rupture, accompagné du cadeau outrageant que 1 on fait à une fille. La veille, et froide encore, elle n'eût peut-être pensé qu'à se venger, mais nouvellement initiée à l'amour, brûlante encore des baisers de celui qui l'abandonnait ainsi, elle ne songea qu'à pleurer. Au lieu d'essayer de le revoir, de le ressaisir, pour le soumettre et le punir, elle partit désolée, emportant dans la solitude l'amer regret de sa tranquillité perdue, le désir d'éprouver de nouveau le bonheur qu'elle avait goûté.
Maintenant rentrée en possession de celui qui l'avait délaissée, liée à lui par d'impérissables souvenirs de joies, ayant abdiqué toute ambition autre que celle de vivre à ses côtés, acharnée à lui faire ressentir ce qu'elle ressentait elle-même, aimée certes, mais bien
moins qu'elle n'aimait, une ombre continuelle s'étendait sur sa pensée : la crainte que Jacques n'eût chéri la jeune femme morte plus qu'il ne la chérissait, elle, si vivante, et que par instants, même dans sa compagnie, même entre ses bras, dans le secret de son. esprit, il ne regrettât celle qu'on lui avait arrachée.
C'était la préoccupation incessante d'Annie. Ce fantôme, elle le combattait avec passion, avec rage. Elle voulait en triompher, et elle avait la douleur de n'être pas assurée du triomphe. L'amour n'avait pas aboli chez elle la ruse et l'adresse. Jamais elle n'avait calculé avec plus de soin et de prudence la portée de ses moindres actions, de ses plus simples paroles, d'un geste même. Rien d'elle ne devait heurter Jacques, tout devait le satisfaire. Telle était la règle qu'elle s'imposait. S'il faisait une comparaison entre le passé et le présent, elle devait être tout à son avantage. Entre sa femme et sa maîtresse il fallait que toute différence constatée par Jacques, fût flatteuse pour la maîtresse. Et combien c'était difficile, délicat, scabreux! Et quel trésor d'ingéniosité
Annie dépensait dans cette lutte dont le résultat devait être vital pour elle !
D'abord elle avait entrepris de faire quitter le deuil à son amant. Elle était froissée de le voir tout en noir, auprès d'elle tout en clair, dans le luxe chatoyant de ses déshabillés tendres. Il y avait un an qu'il était veuf, et cette Jivrée funéraire était une preuve de regrets qui altérait singulièrement la sincérité de ses protestations affectueuses. Mais trop fine pour traiter la question sans précautions, trop craintive pour l'aborder de front, elle s'attachait à accentuer les contrastes et à faire naître naturellement, par une coquetterie d'homme jeune, dans l'esprit de Jacques, le désir d'abandonner cette immuable tenue d'officier ministériel gourmé ou de magistrat lugubre.
Elle finit par réussir à faire changer les affreux gants de chevreau noir qui salissaient les poignets de Jacques. Elle lui caressa, lui baisalesmains, pendantplus de troissemaines, avant d'obtenir qu'il cédât à ses critiques, qu'il se rendît à ses prières. Ce fut une joie pour elle que cette victoire. Elle y vit le présage du succès complet, définitif, qui consistait dans
raccaparemenl absolu de son amant. Elle n'avait même plus l'arrière-pensée du mariage. L'essentiel était qu'il ne la quittât pas. De quelque façon qu'elle vécût auprès de lui, pourvu qu'elle y vécût, elle se tiendrait pour satisfaite.
Elle savait combien sont puissants les liens de l'habitude et avec quelle peine, au bout de quelque temps, on les rompt, quand on peut les rompre. Elle se disait que le temps travaillait pour elle, et son unique plan consistait à durer, sûre à la fin de devenir indispensable.
Les exigences de Charles et la réserve très marquée de Dauziat étaient les seules difficultés sérieuses qu'elle eût à vaincre. Mais elle s'y employait avec un soin tout particulier. Son frère de lait avait, depuis longtemps, été consigné Ghaussée-d'Antin. Même par l'escalier de service, elle ne voulait pas le voir se présenter chez elle. Une fois déjà Jacques l'avait rencontré, et l'impression que le bandit avait produite avait été déplorable. 11 ne fallait pas qu'on le revît, sous peine d'être questionnée, surveillée peut-être, et dès lors compromise.
Toute sa tactique consistait à donner confiance à Jacques. Pouvait-elle tolérer que Charles vînt détruire le résultat de tant de soins et de sagesse? Elle aimait encore mieux, quand il devenait tout à fait impérieux et menaçant, aller le retrouver et passer avec lui un dimanche, en ces parties fines au retour d'une desquelles Dauziat les avait rencontrés. Depuis qu'elle aimait Jacques, elle ne supportait plus le gars, dont la bestialité ne Teftarouchaitpas autrefois. Tout, de lui, la choquait, la dégoûtait. Et c'était un supplice de passer en sa compagnie cette journée si réclamée, si attendue, et qui pouvait coûter si cher. Elle craignait toujours des violences. Elle le savait si emporté, si brutal, et, quoiqu'elle l'eût toujours jusque-là mené comme les dompteurs font de leurs bêtes, un jour viendrait peut-être où, révolté, il méconnaîtrait la main à laquelle il obéissait d'habitude. Il suffirait d'une minute pour abattre tout l'échafaudage si patiemment élevé.
C'était ce qu'elle se disait en revenant de la rue Tholozé à la Chaussée-d'Antin, à pied, car elle sentait la nécessité de calmer l'agi-
tation de son sang et.de rafîermir ses nerfs. L'heure critique approchait, elle s'en rendait compte. Et sa seule inquiétude était que sa liaison avec Jacques ne subît quelque atteinte des complications qui pouvaient se produire. Pour le reste, elle s'en souciait fort peu. Cette femme si soigneuse de sa réputation, qui se surveillait avec une prudence toujours en éveil, maintenant faisait bon marché de sa situation si elle ne devait pas lui servir à conserver Jacques. Soupçonnée par Dauziat, menacée par Charles, il était temps de prendre un parti.
Sans nul soupçon de toutes ces agitations, Prévinquières était heureux. Sa tristesse dissipée, il reprenait goût à l'existence. Il ne s'ennuyait plus. Il avait un élément d'intérêt dans sa vie. Ses jours ne s'écoulaient plus, uniformes et interminables, dans le désœuvrement. Annie ne l'absorbait pas, mais elle l'occupait. Il allait régulièrement chez elle à trois heures, puis la quittait pour aller à son cercle, et régulièrement passait sa soirée avec elle. Il lui savait un gré infini de l'avoir arraché au spli'cn qui le dévorait et de se mon-
trer si ingénieuse à lui plaire. Jamais il ne la trouvait que prévenante et gaie. Il l'enviait, pour cette égalité d'humeur, la croyant naturelle. Il lui disait:
— Êtes-vous heureuse, Annie, d'être contente de tout L . . Gomment faites-vous pour voir toujours les choses par leur bon côté et sous leur aspect agréable?...
Elle répondait en souriant:
— Vous vous imaginez que je n'ai pas mes heures d'ennui et mes moments d'impatience? Vous vous trompez, je ne suis pas si facile que vous le supposez... Seulement, comme je vous aime et que je ne veux pas vous mécontenter, je tâche d'user mes nerfs quand vous n'êtes point là, afin de vous réserver toutes mes douceurs. Si vous trouvez ici le ciel bleu, c'est que l'orage éclate quand vous n'y êtes pas.
— L'orage ! Il y a quelquefois de l'orage ici?
— Mais oui, assez souvent.
— Et on ne s'en doute pas! Il n'y a pas même un reste de pluie ou quelques éclairs en retard...
— Rien que l'azur et le soleil: pour vous, tout est pacifié, purifié, rasséréné.
— Mais, voyons, Annie, qui peut vous causer du souci ou vous mettre en colère?
— Ah ! voilà! Vous êtes trop curieux ! A quoi bon me donner la peine de vous cacher mes mauvaises humeurs si vous m'en faites avouer les causes?
— Je voudrais savoir ce qui serait capable d'irriter la patiente Annie...
— Pas vous, mon cher Jacques, ni rien de vous, à coup sûr.
Il n'insistait pas, se rendant compte qu'il la contrariait. Mais une curiosité latente le travaillait de ce que faisait, pensait ou disait la jeune femme hors de sa présence. Il n'en soupçonnait rien. Mais, par moments, il avait l'intuition que des dessous existaient dans cette existence si droite, si unie, si simple en apparence. Quand je ne suis pas là, à quoi s'occupe-t-elle? pensait-il, et oii va-t-elle? Il lui voyait, sur des métiers, d'énormes tapisseries dont les canevas se chargeaient de points dans un avancement progressif et régulier. Ce n'était pas sa seule distraction, son unique délassement. Il ne le croyait point, et cependant il ne découvrait rien d'autre. Annie lisait peu.
LA DAME ExN GRIS. 195
C'était un des gros griefs de Dauziat contre elle. A quoi peut penser une femme qui ne lit pas et qui tire des points toute la journée? formulait l'homme de lettres. La lecture est une paresse d'esprit, c'est un bercement de l'imagination. Les gens qui ne lisent pas sont ou des êtres tout à fait inintelligents ou très actifs, qui combinent, qui construisent dans leur cerveau des plans d'avenir, ou qui se souviennent d'événements auxquels ils ont été mêlés dans le passé. Jamais un livre dans les mains d'une femme, méfiance!
Jacques lui répondait :
— Toi, tu ne penses qu'à ton éditeur et à ta vente. Les gens qui ne lisent pas sont des monstres de stupidité ou de dépravation, parce qu'ils ne font pas monter ton tirage. C'est idiot! Il y a ceux que la lecture ennuie. Avec ça qu'ils sont drôles, vos romans !
— Qui est-ce qui te parle des romans? Je sais bien qu'ils ne valent pas grand'chose, malgré l'énorme prétention des auteurs, et si artiste que soit leur écriture. Psychologues, symbolistes, réalistes, naturalistes, satanistes, je les mets dans le même panier, avec la croix
d'honneur par dessus. Es-tu content? Mais il y a autre chose que des romans. Un journal. Je me contente de peu. Un journall Fût-ce le Petit Journal. Enfin un papier quelconque, sur lequel il y aurait des caractères d'imprimerie, et dont on se servirait après pour faire les paquets. Je m'en contenterais comme indice intellectuel et moral. Mais rien, ce qui s'appelle rien, le néant, ça me contrarie.
— Elle lisait, autrefois, tu le sais bien.
— C'est bien ce qui m'étonne, aujourd'hui. Voyons, là, franchement, tu n'as pas la prétention d'accaparer toute sa pensée? A quoi rêve-t-elle, en dehors de toi?
Jacques protestait, mais il lui restait trace dans l'esprit des raisonnements de Dauziat, et malgré lui, il cherchait s'il y avait quelque côté qui fût obscur ou douteux dans l'existence d'Annie. Il ne découvrait rien. Il l'aimait, il allait chez elle avec plaisir, et la quittait avec la satisfaction du retour prochain. Mais point de passion. La calme affection d'un homme rangé pour une maîtresse dont il est sûr.
II changea si complètement, dans les premiers temps de sa liaison avec M™^ Deschar-
mais, et si avantageusement, que sa mère et son oncle, qui s'alarmaient de sa sombre tristesse et de sa sauvage humeur, se réjouirent, et s'informèrent des causes d'une si heureuse modification. Le colonel rencontra Dauziat, lui posa des questions auxquelles l'homme de lettres fit des réoonses réservées, mais desquelles il résulta cependant, pour le vieux brave, que son neveu avait une amie agréable qui le consolait de ses chagrins.
De M™^ Descharmais il ne fut pas parlé. Si le nom de la jeune femme avait été prononcé, le colonel eût peut-être manifesté moins de contentement. Il avait retenu, des confidences du jeune La Brède, l'impression vague, mais tenace, qu'Annie était une dangereuse et astucieuse personne. Dauziat ne crut pas nécessaire de renseigner la famille de Jacques de façon à créer des difficultés à son ami. Il le voyait avec trop de plaisir arraché à son spleen pour risquer de l'y faire retomber.
Pourtant, quand il eut, sur les fréquentations de la jeune femme, les données soudaines que lui fournit la surprise dans la guinguette de la barrière Ornano, il délibéra s'il irait chez
le commandant, pour l'avertir. Mais il craignit les exagérations du vieux soldat. Et, ne jugeant pas les événements assez graves pour prendre une mesure hâtive, il se résigna à temporiser. 11 crut ainsi agir au mieux et laissa passer le moment favorable pour éclairer Jacques et dénouer peut-être aisément la situation.
En arrivant chez Annie le jour oii elle était allée rue Tholozé, Jacques trouva la jeune femme assise, pensive, dans son cabinet de toilette, les mains inoccupées, ce qui ne lui était pas habituel. Elle lui tendit son front d'un air distrait, et, comme tout de suite il demandait :
— Eh bien ! Annie, qu'y a-t-il donc? Pourquoi cette figure ?
Elle s'assombrit tout à fait, refusa de répondre, et, sur d'affectueuses insi stances, versa quelques larmes. 11 fut tout à fait contrarié, s'assit près d'elle, lui parla tendrement afin de la forcer à une explication qui semblait lui coûter.
— Voyons, bête, qu'est-ce que tu as? Estce qu'on t'a fait de la peine? Voilà quelque temps déjà que tu n'es pas d'aplomb et que
je le remarque. Manques-tu de confiance en moi? Je veux que tu me contes tes affaires. Car c'est évidemment quelque embarras que tu as...
Elle se récria. Elle n'était pas gênée, et il se trompait complètement. D'ailleurs, le fûtelle, il savait bien qu'elle n'accepterait rien de lui. C'étaient des motifs tout moraux, et d'ordre intime qu'elle avait de s'attrister. Mais il ne fallait pas y prêter attention. Cela ne le regardait pas. Il ne devait avoir d'elle que des sourires et de tendres paroles. Elle était une sotte de n'avoir pas su mieux commander à ses nerfs...
Ce disant, elle s'efforça de prendre un air riant, et de ses jolis yeux les pleurs coulèrent de plus belle. Alors Jacques, avec cette rage de tout savoir qu'ont les hommes, quand il serait si sage et si prudent de s'abstenir de chercher, força les aveux de la jeune femme, et entendit la confession qu'elle avaitadroitement préparée et amenée :
— Je n'ai jamais voulu te parler de ma famille, parce qu'elle n'est pas ce que je voudrais qu'elle fût. Et quand je dis ma famille,
ce n'est pas exact, car je n'ai plus aucun des miens, depuis que j'ai perdu mon père... Mais je désigne ainsi ma vieille nourrice et son fils... Tu sais, la femme de Granville ?
— Oui. Eh bien! qu'est-ce qu'ils ont, ces gens? Ils sont malheureux?
— Ils sont malheureux. Ma nourrice a risqué des spéculations et elle a mangé tout ce que je lui avais donné. Mon frère de lait, qui n'est pas un trop bon sujet, mécontent de son sort et de la condition de sa mère, quoique je les aide-très convenablement, m'a écrit des lettres affreuses, et enfin est venu ici me faire des scènes... Ce matin encore... De sorte que j'en suis toute troublée...
— Ah çà ! mais c'est un mauvais garnement, et on peut le mettre à la raison...
— Oh! je t'en prie, mon Jacques, ne t'occupe jamais de lui... L'idée que tu aurais la moindre contrariété, à cause de moi, me rend folle... C'est justement parce qu'il m'a menacée de t'écrire que je suis si tourmentée!
Et les belles larmes brillantes coulèrent sur les joues roses d'Annie, descendant comme des sillons d'argent au coin de ses lèvres fré-
missantes. Jacques approcha sa bouche de ce charmant visage éploré. Il baisa les yeux, doucement, et dit avec un bercement câlin :
— Pauvre Annie, si bonne! Qu'est-ce qu'il pourrait m'écrire, ce garçon? Qu'il a besoin d'argent? Que tu ne lui en donnes pas assez? Eh bien! je lui en enverrais, voilà tout, sans que tu le saches, pour ne pas te chagriner.
Annie se dressa effarée :
— Voilà justement ce que j'ai craint. Oh! pour rien au monde, Jacques, ne commets cette imprudence. Je serais si humiliée, si inquiète!... Tu ne sais pas comme il pourrait abuser, et, le jour oii tu te lasserais, Dieu sait quelles vilaines histoires il serait capable d'inventer pour essayer de nous brouiller... Un garçon que j'ai gâté, choyé, et qui pratique un hideux chantage contre moi... Voilà comme on vous paie vos bontés!
— Mais, mon enfant, il ne faut pas te troubler ainsi, dit Jacques en riant. Ce qui t'arrive là n'est pas nouveau : c'est le b-a-ba de la gredinerie. Ça ne tire pas à conséquence. Penses-tu que je vais croire ce qu'il me dira dans ses lettres? S'il m'écrit, je jetterai sa
prose au feu, pour la purifier, et je ne t'en soufflera i mol...
— Je veux, au contraire, que tu me préviennes, déclara Annie avec force : je veux être tenue au courant de ce qu'il fera ou dira. Peutêtre ne fera-t-il rien; mais s'il vient ou s'il écrit, je t'en prie, ne reste pas sous l'impression de ses calomnies : répète-moi tout, pour que je puisse me défendre et me disculper.
— S'il vient chez moi, je ne le recevrai pas, et, s'il m'écrit,je t'apporterai sa lettre... Es-tu contente?
— Oui, je te remercie.
Ayant ainsi prévenu Jacques contre une tentative de Charles, se réservant de revenir sur ce sujet de façon à déjouer toute attaque de son frère de lait, Annie respira plus librement. Quelques jours s'écoulèrent, pendant lesquels son existence suivit son cours habituel. Elle n'entendit pas parler de Charles. 11 s'abstint de lui écrire. 11 n'envoya pas sa mère geindre et se lamenter, comme il avait coutume quand la jeune femme résistait à ses demandes. Annie pensa que peut-être il s'était laissé effrayer par les menaces qu'elle lui avait faites, si in-
vraisemblable que cela fût. Peut-être aussi la ménageait-il pour ne pas l'amener à une rupture clélinitive, qu'il devait craindre en somme, car elle aurait pour conséquence de le laisser sans ressources.
Elle se reprit donc à espérer que le temps pacifierait les esprits, et qu'elle pourrait sortir de la passe dangereuse oii elle était engagée. Il semblait que les difficultés si grandes qu'elle avait à vaincre surexcitassent sa passion. Jamais elle n'aima Jacques si follement qu'en se voyant menacée de le perdre. Elle eut un de ces délires de cœur, comme en éprouvèrent les amants pendant la Terreur, quand ils s'adoraient sous le tranchant de la guillotine, incertains de vivre le lendemain et jouissant de leurs ivresses en se disant : a C'est peut-être la dernière ! »
Jacques, un peu étonné de cette fougue et flatté de ces transports, s'y prêtait avec tout l'entraînement de la jeunesse. Cependant, parfois, l'ardeur d'Annie l'effrayait, tant sa voix devenait étrange et tant il lui voyait d'égarement dans les yeux. Elle paraissait fascinée par une vision terrible, et ses lèvres trem-
blantes, ses joues pâlies, attestaient un trouble plus violent que celui de l'amour. Il s'efforçait alors de la calmer, de la rappeler à lui, mais elle était comme possédée par un délire passager, et elle ne répondait pas, ou parlait bizarrement de choses qui demeuraient pour Jacques énigmatiques. Une idée fixe la hantait, très compréhensible, très claire, celle-là, et qui consistait à exiger de Jacques l'aveu qu'aucune femme ne l'avait aimé comme elle. Il en convenait, et Annie semblait satisfaite.
Mais souvent cette affirmation ne suffisait pas à apaiser le démon intérieur qui la tourmentait, et elle demeurait inquiète, sombre et muette, comme absorbée par des réflexions qu'elle ne voulait, ou ne pouvait formuler.
Un soir que, la tenant dans ses bras, au cours d'une de ces crises, il la questionnait plus impérieusement, après des hésitations et des soupirs, Annie fit cette déclaration :
— Je voudrais être sûre que tu ne regrettes aucune des femmes que tu as aimées...
Surpris de l'étrangeté de la question, Jacques demeura silencieux. Annie alors, avec une sorte d'exaltation fiévreuse, reprit :
— Oui, je voudrais être sûre que je n'ai pas de rivale, même dans ta mémoire... L'idée que tu pourrais, auprès de moi, faire des comparaisons, avoir des souvenirs, des regrets, m'est insupportable , voilà ce qui me ronge le cœur. . . Jure-moi que je remplace, pour toi, tout ce que tu as aimé...
Elle l'étreignait avec force, et son visage encadré par ses cheveux épars exprimait une volonté ardente et douloureuse. Elle le dévorait de ses yeux, le brûlait de son souffle, le touchait presque de ses lèvres, comme prête à aspirer sa réponse dans un baiser triomphant. Mais Jacques, en un instant devenu triste, répondit d'une voix un peu basse :
— Rassure-toi, Annie, je puis te jurer que tu as remplacé toutes celles que j'ai aimées, et que je n'en regrette aucune de celles qui sont vivantes...
A ces derniers mots, Annie poussa un cri, sa physionomie exprima une angoisse mortelle, ses regards devinrent pâles, comme si ses yeux se décoloraient, et, au travers de ses sanglots, elle balbutia :
— Les vivantes!... oh! les vivantes, que
m'importe!... C'est l'autre, la morte, que je redoute!...
Glacé, Jacques resta immobile et silencieux. Il ne trouva pas un mot, pour apaiser cette jalousie qui se révélait si impérieuse et si forte. Et, plein de stupeur, il entendit Annie qui criait éperdue :
— Oh ! c'est celle-là que je voudrais te faire oublier!... Oh! que ne donnerais-je pas pour que tu ne penses plus jamais à elle, jamais!... Entre nos baisers, il y a sa bouche, et certaines nuits, dans l'obscurité, je suis sûre que c'est elle que tu t'imagines étreindre!... Oh! c'est elle qui t'empêche de m'aimer autant que je t'aime... C'est elle qui me hait et qui me tue!
Effrayé par cette explosion de douleur, Jacques parla à Annie, la raisonna, la pria, la consola et finit par l'apaiser. Mais il avait vu dans cette âme fermée le secret qui la torturait : la jalousie, non pas de l'amour qui l'avait attaché à la vivante, mais du culte pieux qui le liait toujours à la morte.
Plus maître de ses impressions, il réfléchit et chercha à analyser ce singulier état d'esprit. Si l'innocence d'Annie n'avait pas été si
clairement démontrée, lorsqu'il avait ou des doutes sur elle, il eût pu croire que le souvenir du crime la hantait et quecette furie passionnée qui l'entraînait à vouloir effacer le souvenir de toutes les femmes, dans le cœur de Jacques, était une combinaison extraordinaire de son amour avoué et de son secret remords.
Mais il repoussa bien vite cette pensée, qui lui parut outrageante pour la bonne et dévouée Annie. Allait-il la payer de sa tendresse par les plus ignobles soupçons ? L'excès de son affection même serait alors son seul et vrai crime? Car cette sorte de folie, qui la tourmentait, prenait sa source — de cela, par exemple, il était sûr — dans l'exclusive et violente adoration qu'elle avait pour lui.
Il se contenta de cette explication, d'abord parce qu'il n'en trouvait pas une meilleure, et ensuite parce qu'elle flattait son amourpropre. Mais ses rapports avec Annie en souffrirent. La jeune femme, malgré sa ferme résolution de tout sacrifier à la tranquillité de Jacques, ne sut cacher aussi bien que par le passé ses préoccupations et sa tristesse. Le
voile était déchiré, et tout ce qui, autrefois, pouvait être dissimulé, maintenant, éclatait en plein jour. Les sentiments d'Annie, les mouvements de son âme n'étaient plus mystérieux pour son amant. Et quand il la voyait attacher sur lui des regards pénétrants, comme si elle voulait fouiller jusqu'au plus profond de sa pensée, il devinait ce qui la tourmentait, ce qu'elle cherchait, ce qu'elle désirait.
Elle se gêna moins pour lui désormais, se sentant comprise, et, sinon approuvée, au moins doucement plainte. Elle eut même des exigences de femme sûre d'être traitée avec indulgence. Jamais elle n'avait manifesté le désir d'aller chez Jacques. Elle ne connaissait pas son appartement. Elle affectait même de ne pas passer devant la maison. Un jour elle voulut qu'il la reçût. Constatant qu'il accueillait froidement sa demande, elle bouda, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il dut reparler le premier de ce projet et en discuter la convenance et l'opportunité. Elle eut réponse à tout. Il fallait que ce désir la pressât bien impérieusement pour qu'elle, qui cédait toujours si vite, elle s'entêtât de la sorte.
— Mais qu'est-ce que vous croyez donc voir de curieux chez moi? disait-il.
— Votre chez vous.
— Mais il n'est pas remarquable, ni intéressant, ni...
— C'est chez vous !
— Mais chez moi c'est ici, puisque vous m'y laissez, si gentiment, le maître.
Elle hocha la tête, et il n'en put tirer une parole de docile renonciation.
Le lendemain, il venait de finir de déjeuner, et lisait dans son cabinet, lorsque le domestique vint lui dire :
— Monsieur, il y a là une dame qui demande à parler à Monsieur.
— Une dame?...
— Oui, monsieur, une jeune dame, très élégante et très jolie...
Jacques n'eut pas un instant de doute : c'était Annie. Il ne fut pas contrarié. Ce coup d'autorité l'amusa par sa hardiesse même. Il dit à son valet de chambre :
— Faites entrer au salon.
Il enleva son veston, passa une jaquette, pour n'avoir pas l'air trop familier avec
2i0 LES BATAILLES DE LA VIE.
la visiteuse, et, ouvrant une porte, il entra. Annie, lui tournant le dos, était debout devant le portrait de M"'*^ Prévinquières. Un beau portrait, qui la représentait mélancolique et charmante, avec ses doux yeux et son fin sourire. Elle le regardait avec une si farouche attention qu'elle n'entendit pas Jacques approcher, toute à sa contemplation. Il lui toucha légèrement l'épaule du doigt. Elle tressaillit, se retourna, et sombre, sans un mot d'affection, sans un bonjour, sans même un signe de tête, de la main elle montra le portrait.
Il demeura en face d'elle , saisi par le changement de sa physionomie. Le hasard avait fait qu'elle était vôtue d'une robe grise, comme le jour où il l'avait vue pour la première fois, et le jour où ils s'étaient rencontrés et repris d'amour ; mais ce n'était plus la dame en gris, énigmatique un peu, mais souriante et gracieuse : c'était une femme menaçante, redoutable, qu'il ne connaissait pas et qui le troubla profondément.
Elle lut dans ses yeux l'impression fatale qu'elle lui produisait, mais le furieux démon
qui la possédait ne lui permit pas d'atténuations hypocrites. D'ordinaire si prompte à composer son visage, si habile à dissimuler son mécontentement et à devenir câline, elle demeura ce jour-là irritée et rude, la poitrine soulevée par une émotion violente, les doigts crispés, les dents mordant la bouche. Enfin d'une voix rauque, elle dit :
— C'est elle!
Il baissa la tête et ne souffla mot. Annie jeta sur le portrait un regard chargé de colère, et ai ou ta :
— Je comprends que vous la regrettiez, elle était belle !
Cette fois Jacques perdit patience, et prenant Annie par le bras, il l'attira à lui, l'arrachant de devant l'image qu'elle insultait du regard et menaçait du geste, et avec une énergie qui fut très nouvelle pour la jeune femme :
— Que signifie cette scène ? Elle est aussi inconvenante que ridicule. Est-ce pour me blesser si gravement que vous teniez tant à venir chez moi? Qu'espérez-vous de cette manifestation ? Que voulez-vous prouver par votre attitude? Que vous êtes une femme mal éle-
véc et dénuée de tout sentiment délicat? Eh bien! Vous y avez réussi. Vous n'avez plus rien à faire ici, maintenant, rentrez chez vous !
A ces mots si sévères les traits d'Annie se convulsèrent, elle leva les mains d'un air de supplication, ses genoux plièrent, et avec un gémissement elle se laissa tomber sur un fauteuil. Jacques, sans s'occuper d'elle, marcha dans le salon, le visage assombri, les nerfs crispés, en proie à un trouble douloureux. Il était mécontent d'Annie, mécontent de luimême. Il lui semblait que tout ce qui venait de se passer là était odieusement prémédite pour violenter ses sentiments. Il accusait sa maîtresse d'une sortedeprofanation de ses plus intimes regrets, et il se blâmait de lui en avoir fourni l'occasion.
Mais il ne tint pas rigueur à son désespoir et, l'entendant pleurer, il s'approcha d'elle. Les traits détendus, redevenue la bonne Annie, elle le regardait avec inquiétude. Car, ayant repris possession d'elle-même, elle mesurait la portée de son acte, en était effrayée et surtout craignait que Jacques ne le lui pardonnât pas. Elle ne lui dit rien, mais elle saisit sa
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main et la posa sur son front avec une gracieuse humilité, se courbant devant lui, pleine de repentir et avide d'obtenir son pardon. Il ne le refusa pas, mais grondant affectueusement la jeune femme, il lui adressa des reproches qu'elle écouta résignée. Elle ne put se résoudre à ne pas plaider les circonstances atténuantes :
— Oh! j'ai été folle de venir ici, et tu avais bien raison de me le défendre. Je soupçonnais que tout, dans cet appartement, était voué au culte de celle que tu pleures toujours. Je n'en puis plus douter, et mon tourment sera bien plus cruel maintenant que j'ai vu ce portrait et que je sais qu'il est constamment sous tes yeux. Oh ! Tu ne te doutes pas de ce que j'endure, tu ignores les souffrances de la jalousie. Et être jalouse d'une morte ! Se dire : Elle est désormais immuablement chérie, digne de toutes les adorations, de tous les respects. Cette dévotion, qu'on a pour elle, ne s'affaiblira pas : c'est une sorte de martyre, de sainte ! Si elle vivait, elle pourrait vieillir, fatiguer, déplaire; la lutte contre elle serait possible, la victoire obtenue, qui sait? Mais
dans ta pensée elle est éternellement belle, parfaite et divine. C'est fini ! Jamais je ne triompherai de son souvenir. Et j'en souffre à mourir!
Il essaya de la raisonner, plein de tristesse et de pitié, car il reconnaissait Annie sincère et vraiment malheureuse. Hélas ! De quoi prenait-elle ombrage? Misérable triomphe pour la jeune femme disparue que ce tribut de regrets qu'il lui apportait chaque jouri Froide divinité d'un temple vide, où le silence de la mort régnait! Autel qui n'était qu'un tombeau ! De folles imaginations emportaient Annie à de chimériques craintes. Pour les vivants, les morts n'étaient point des rivaux redoutables, avec leux yeux fermés, leurs bouches muettes et leurs bras insensibles. A quoi bon se torturer l'esprit pour obtenir ce seul résultat d'empoisonner un bonheur qui pourrait être complet, grâce à un peu plus de sagesse? 11 souffrait, lui, cruellement, de ces luttes stériles entre la mort et la vie. Il suppliait Annie de les lui épargner. 11 verrait dans sa modération une véritable preuve d'amour.
LA DAME EN GRIS. 2io
Elle ne le laissa pas parler davantage. Elle se leva, et, le saisissant par la main :
— Oui, tu as raison et je suis indigne de ton indulgence. J'ai mal agi et je te jure que je ne recommencerai plus. Viens, sortons d'ici. La vue de ce portrait me torture, et je sens à présent que je t'offense en restant devant lui.
Il la suivit dans son cabinet, où elle s'assit à ses côtés, très calme, parlant d'une voix grave, sur un ton mesuré qui formait, avec l'âpre violence qu'elle avait montrée l'instant d'avant, le plus singulier contraste. Elle était redevenue complètement maîtresse d'ellemême, et calculait qu'il lui fallait, avant de quitter Jacques, effacer l'impression déplorable produite par son coup de démence. Elle s'y appliqua, avec l'habileté qui lui était particulière quand elle était de sang-froid, et y réussit assez bien pour espérer que le souvenir gardé par son amant de cet incident fâcheux lui serait plutôt favorable.
Il était trois heures, quand elle le quitta, en lui annonçant qu'elle rentrait chez elle. Il lui promit d'aller la retrouver à Iheure du
2ie LES BATAILLES DE LA VIE.
dîner, et, pour dissiper le dernier trouble qui persistait dans son esprit, aussitôt après elle, il sortit.
Il marcha dans la rue, sans but, pour faire de l'exercice, et sans l'avoir voulu il se trouva, au bout d'une demi-heure, devant la maison de Dauziat. Instinctivement il gravit les deux étages qui conduisaient à l'appartement de son ami et sonna. Il y avait si longtemps que Jacques n'était venu, que le domestique ne put se défendre en le voyant d'un mouvement de surprise, et, sans demander à son maître s'il lui plaisait de recevoir, il introduisit le visiteur dans le cabinet de l'homme de lettres.
Penché sur sa table, Dauziat achevait de couvrir d'une fine écriture un feuillet de papier blanc. D'autres feuillets épars attestaient que le travail régulier auquel il se livrait était commencé depuis le matin. 11 leva la tête au bruit de la porte qui s'ouvrait, et, reconnaissant Jacques, sa figure s'éclaira d'un sourire. Sa plume posée, il rangea ses papiers, et se levant :
— Ma foil tu arrives à propos. Jecommen-
LA DAME EN GRIS. 2i7
çais à faire de la mauvaise besogne... Eh ! Il n'est pas quatre heures !... Tu vas bien, du reste ?
— Très bien.
— Tu dis cela d'un air mourant! Est-ce que tu as des ennuis dans ton ménage?
Jacques affecta de n'avoir pas entendu et, changeant la conversation:
— C'est à ton nouveau roman que tu travailles?
— Oui, c'est à mon nouveau roman.
— Ça marche à ton gré?
— A peu près. Tu sais que je ne suis pas souvent ravi de ce que je fais... C'est une diable d'affaire que la réalisation d'une idée... Et quand on parvient seulement à mi-chemin de son rêve, c'est déjà une belle moyenne !
— Et tes affaires de cœur comment vontelles?
— Elles ne vont pas du tout. J'ai été abominablement trompé par Valentine... En plus de son marchand de vins de Champagne, elle cultivait un marquis italien et un baryton d'opérette. Je lui aurais encore bien pardonné le marquis, mais le baryton m'a dégoûté.
— Comment as-tu appris tout ça?
— Le baryton m'a écrit pour me dénoricer le marquis...
— Alors Valentine ne jouera pas dans ta pièce ?
— Pourquoi donc ? Parce que cette enfant a des faiblesses, faut-il briser sa carrière? Que dirait sa couturière, si elle ne promenait plus sur les planches, avec cette riche tournure que tout Paris lui connaît, les splendides robes que la maison X*** veut lancer? Que penseraient les belles madames des loges et des baignoires si, pour les distraire de ma prose, elles n'avaient pas à contempler cette admirable poupée si bien habillée? Quel chagrin pour le marquis si sa bonne amie n'était plus une étoile? Il serait capable de ne plus se ruiner pour elle ! Et alors que deviendrait le baryton? Non, je ne ferai pas tant de tort à tout le monde. Valentine jouera ! Je vais même lui corser son rôle... J'y ajoute une robe et un manteau, au dernier acte!
— Tu es gai ! Tu prends les choses par leur côté plaisant!
— Mon cher, il faut tâcher de proportionner
les effets aux causes. Tu ne voudrais pas me voir me pendre pour cette hospitalière cabotine? Ce serait par trop plaisant et par trop gai, à force d'être stupide!
— Tu es plus irrité que tu ne veux en avoir l'air. Tu te chatouilles pour te faire rire... Mais au fond tu n'en as pas envie.
— Dans le premier moment, j'ai été vexé, mais j'avais justement une scène violente à écrire dans mon roman, j'ai profité de la circonstance et j'y ai usé ma colère... La tempête a servi à faire tourner mon moulin ! Ainsi, il n'y a rien eu de perdu.
— Alors tu es assez philosophe pour prendre, par le bon côté, tous les ennuis de la vie?
— J'y tâche. Je ne réussis pas toujours. Jacques devint taciturne. 11 alluma une
cigarette et la fuma d'un air préoccupé. Dauziat le laissa à lui-même pendant quelques instants, puis, le regardant fixement :
— Tu sais, tu ferais mieux de me dire franchement ce que tu as. Il faudra toujours bien y arriver, et tu t'épargneras l'agacement d'un préambule.
Alors Jacques, tout d'un trait, raconta à
SOU ami l'étrange scène qui venait d'avoir lieu et les efforts tentés par Annie pour étouffer en lui tout souvenir des tendresses passées, pour l'emporter, souveraine, sur toutes les autres femmes connues et aimées.
L'air distrait, mais réfléchissant profondément, Dauziat l'avait écouté. La lutte entreprise par Annie était une confirmation de ses craintes. Ayant fait à Jacques ou contribué à lui faire le tort irréparable de lui prendre sa compagne choisie et adorée, il ne pouvait exister de rédemption, pour la coupable, si elle n'effaçait le souvenir de la victime. De là ses agitations et ses angoisses. Par une sorte de fatalité expiatoire, c'était le crime qui vengeait le crime. Et, de sa rivale morte, Annie souffrait plus que de sa rivale vivante.
Dauziat se garda bien d'éclairer son ami. Il le savait encore trop près du désespoir, il l'avait vu trop près d'y succomber, pour vouloir risquer de l'y rejeter de nouveau. Il s'attacha à lui donner le change et à le rassurer :
— Eh ! mon cher, je te conseille de te plaindre ! Tu es aimé, trop aimé même. Mais est-ce jamais un mal que cet excès? Annie est une
diablesse qui est férue de toi jusqu'à être jalouse du passé. Ce n'est pas la première fois que cela arrive, et nous avons quelques agréables comédies bâties sur ce sujet. Il faut être indulgent pour ceux qui nous aiment. Tu as affaire à une femme très intelligente : faislui comprendre, si elle ne Ta suffisamment senti elle-même, que tu ne te prêteras pas à ses fantaisies et tu peux être sûr qu'elle se le tiendra pour dit. Et, pour le surplus, jouis de ton bonheur.
— Alors, tu ne vois rien d'extraordinaire, toi, dans son attitude et dans son langage?
— Mais chez les femmes tout est extraordinaire. Il n'y a jamais rien de normal. Ce sont des êtres d'impulsion, à la merci de leurs nerfs, de leur imagination ou de leurs sens... Pas une ne ressemble exactement à sa voisine. Et la seule règle générale qu'on puisse formuler sur l'espèce, c'est qu'en fait de fejnmes, il n'y a que des exceptions.
— Je ne te demande pas de faire de l'esprit, dit Jacques soucieux, mais de me donner un conseil raisonnable. A ma place, resteraistu avec Annio'?
— En voilà une question? Avant de l'avoir revue, tu mourais d'ennui et de chagrin. Aujourd'hui tu vas prétendre qu'elle t'occupe exagérément, qu'elle te fait trop vivre ? Gardela; seulement prends de l'autorité sur elle. Et s'il t'arrive quoi que ce soit, avec elle ou à cause d'elle, promets-moi que tu viendras tout de suite, avant de rien faire, me mettre au courant.
— Je n'y manquerai pas. Je ne t'ai pas assez consulté... Je me suis trop tenu à l'écart de toi...
— Egoïsme du bonheur ! Nous connaissons ça.
— Qu'est-ce que tu fais ce soir?
— Mais je vais m'habiller, sortir et dîner... Après, nous verrons.
— Viens donc avec moi chez Annie. Je voudrais que tu l'étudiés en ce moment.
Dauziat fit un haut-le-corps :
— Non pas ! Et même garde-toi bien de lui raconter que tu es entré chez moi. Elle est fine, elle soupçonnerait que tu t'es ouvert à moi de vos affaires, et ce serait très mauvais.
— Tu crois donc qu'elle se défie de toi?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Et c'est très naturel, étant donné son caractère. Systématiquement elle doit vouloir faire le vide autour de celui qu'elle rêve d'accaparer. Si nous n'étions pas si liés, et si je n'avais pas agi avec autant de réserve, depuis que tu la connais, elle nous aurait certainement brouillés.
— C'est impossible !
— Aussi cela n'est pas. Mais cela aurait pu être. Il y a eu du froid entre nous, rappelletoi... Pas de mon fait, oh! non! mais du tien, et peut-être sans que tu t'en sois rendu compte. Ah ! pour brouiller deux amis, il n'y a rien de tel qu'une femme! Si elle soupçonne qu'on lui est hostile, si elle craint qu'on sape son influence, tout est perdu. Elle n'aura pas de cesse qu'elle ne soit arrivée à rompre les liens d'estime les plus puissants et les plus solides relations d'intérêt. Sois prudent, mon cher Jacques : tu ne serais pas le plus fort!
Jacques et Dauziat sortirent ensemble, se promenèrent sur le boulevard pendant une heure, comme ils faisaient si souvent autre-
fois, puis riiommc de lettres gagna son cercle, et Prévinquières se dirigea vers la Gliausséed'Anlin.
11 trouva Annie douce, empressée, riante, comme si aucun orage n'eût troublé la sérénité de son bonheur. Et, avec un soupir de satisfaction, Jacques pensa que l'alerte si désagréable qu'il avait eue ne se renouvellerait pas.
Il en fut ainsi qu'il l'espérait, pendant quelques jours. La jeune femme parut avoir effacé de son esprit jusqu'au souvenir de ses craintes. Rien dans sa manière d'être ne trahit même un effort pour plaire. Cependant un observateur plus perspicace que Jacques eût démêlé dans les effusions tendres d'Annie une nuance de mélancolie. C'était comme un rapide passage d'ombre sur un paysage, quand le soleil se voile subitement d'une nuée. Mais cette contrainte morale était soigneusement dissimulée, et il eût fallu la partager pour s'en rendre un compte exact. Jacques n'en eut pas le moindre soupçon, et il continua à vivre insouciant et par conséquent heureux.
Ce n'était pas sans raison que M™^ Deschar-
mais cédait par instants à la tristesse. Dès 1^) lendemain de sa visite à la rue Tholosé, elle avait vu arriver sa nourrice, qui, avec des larmes, s'était plainte de la dureté de Marie- Anne pour son fils. Très sincèrement la mère Charles adorait ce chenapan, qui lui avait, par deux fois, mangé tout ce qu'elle possédait, et il lui était difficile de concevoir qu'on ne fît pas tout pour plaire à celui qu'elle considérait comme le plus beau des hommes. Sans aller jusqu'à pousser Annie dans les bras de son sinistre rejeton, elle avait favorisé de toutes ses forces les amours de la jeune fille avec le précoce bandit. Elle aurait voulu qu'un mariage les unît l'un à l'autre. Elle avait pesé sur l'esprit accommodant du maire de la Commune afin d'obtenir son approbation. La résistance très énergique opposée par Annie à ses projets l'avait vivement mécontentée. La liaison avec Descharmais acheva de la désespérer. L'ingratitude des enfants envers leurs parents lui avait paru chose monstrueuse, et sans prendre souci de l'infâme conduite de son fils, qui lui volait son argent dans son armoire, elle stigmatisa avec énergie la dé-
ciiéance de Marie-Anne, qui se mettait en ménage avec un vieillard. Les libéralités de la jeune femme ne parvinrent qu'à grand'peine à calmer son ressentiment, et il fallut la mort du protecteur et la rentrée en grâce de Charles pour qu'elle se rassérénât complètement.
A compter de ce jour, les exigences de la mère-nourrice se traduisirent en jérémiades continuelles sur les malheurs des temps et l'injustice du sort. La vieille ne pouvait admettre que la destinée n'eût pas placé son brigand de fils dans une situation honorable, ne l'eût pas comblé de richesses et gorgé de jouissances. En dehors de ce mâle audacieux, à la carrure de coltineur et au regard d'assassin, elle ne concevait rien de séduisant. Il était, pour elle, la beauté et la séduction mêmes. Quand il jurait, elle tremblait, et quand il pleurait, elle n'eût reculé devant rien pour calmer sa peine.
Les chagrins d'amour de Charles avaient eu une répercussion violente sur le cœur de la vieille nourrice. Et quand elle était rentrée chez elle, escortée d'un garçon de café rapportant un succulent déjeuner, et qu'elle avait
trouvé le logis vide de la visiteuse et son fils dans les transports d'une fureur trop longtemps contenue, elle était tombée assise sur sa chaise, au milieu de ses plats et de ses bouteilles.
Maintenant, stylée par Charles, elle venait adresser à Annie les plus violents reproches. Elle était une ingrate qui méconnaissait toute l'affection qu'on lui avait témoignée aux heures graves. Certes Charles n'avait pas raconté à sa mère tout ce qu'il avait fait pour sa sœur de lait, mais la vieille femme se plaignait avec des réticences qui donnaient à penser que le vaurien s'était vanté d'avoir rendu un important service. Et c'était par tant d'indifférence et de sécheresse qu'Annie le payait! N'était-ce pas à dégoûter de jamais obliger les gens?
La jeune femme, assise tristement au coin de la cheminée de son cabinet de toilette, avait écouté en silence le discours de la nourrice. Elle était blasée sur ce genre d'objurgations, elle en avait tant entendu ! Pour l'émouvoir, dans ses ennuis cuisants, il fallait mieux que l'éloquence maternelle de M™^ Charles.
Cependant dépitée de produire si peu d'effet, la nourrice perdait peu à peu son calme, et la modération relative de ses doléances s'effaçait. Comme M'"^ Descharmais demeurait immobile et songeuse, sans même paraître entendre ce que lui débitait la matrone, celle-ci, encouragée par ce mutisme et cette passivité, s'enhardit et le fond de sa pensée commença à transparaître dans son langage :
— En somme, qu'est-ce que tu espères de la situation dans laquelle tu te trouves? Est-ce que tu t'imagines que M. Prévinquières t'épousera? Sa famille t'est absolument hostile. Nous avons pris des renseignements. Dieu merci ! on a des amis qui savent les choses et qui vous aident à en tirer parti !
A ces mots, qui contenaient les plus claires menaces de chantage, Annie leva les yeux et dressa l'oreille. Ce n'était pas l'audacieuse allusion de M™^ Charles qui l'avait tirée de sa torpeur, mais cette simple petite phrase : « Sa famille t'est absolument hostile. » La jeune femme se pencha en avant, et avec une soudaine rudesse :
— Qu'est-ce que tu veux dire? Vous avez
fait espionner les [:>arents de M. Prévinquières?...
— Tiens! On est bien avec les gens de la police. Il faut que ça serve à quelque chose!
— Et qu'est-ce que vous avez appris par vos mouchards?
— Que c'était la famille Prévinquières qui s'était mise, une première fois, en travers de ta liaison avec le jeune homme, et qui pourrait bien s'y mettre une seconde, si elle apprend que vous avez recommencé à vous fréquenter...
Annie ne souffla mot, mais elle pâlit et une petite ride, qui ne pouvait point passer pour un sourire, se creusa au coin de sa lèvre.
— Pardi! Si tu crois que ces bourgeois-là laisseront s'acoquiner leur héritier, reprit la vieille femme, tu te trompes du tout au tout. Ils ne savent pas ce qui se passe : c'est pourquoi v-ns pouvez filer le parfait amour ensemble. Mais si on les prévenait, ça ne traînerait pas! En route, le Jacques, comme la première fois, et chaud un second mariage avec une riche héritière! Un jeune veuf, tiens, ça n'est pas déjà si méprisable! Et
riche, n'est-ce pas? Tu ne penses pas qu'on en fasse cadeau à M""® Descharmais?
— Si on les prévenait? répéta lentement Annie, qui parut, de tant de paroles, n'avoir retenu que cette menace. Qui donc les préviendrait?
— Eh! sait-on ce que l'amour contrarié peut conseiller? Charles est si malheureux! Le choix des moyens ne lui appartient pas! Il n'en a pas de moyens, d'abord ! De moyens financiers s'entend, car pour les autres... On sait qu'il a de l'intelligence, du courage et du physique. Un homme, quoi! Et si tu n'étais pas devenue folle, tu saurais reconnaître la différence qu'il y a entre un beau gars comme mon Charles et un criquet comme ton Prévinquières. Tiens, veux-tu que je te dise, le Descharmais valait mieux. Il était plus raisonnable! On pouvait encore s'entendre avec toi, de son temps. Mais avec ce petit, qui colle vraiment au plancher, il n'y a rien à faire! Aussi, je te l'annonce, Charles se lasse, il va au désespoir, et un garçon comme lui, quand il a du chagrin, on ne sait pas ce qu'on doit craindre. Il m'effraie, moi qui suis sa mère, et
Dieu sait qu'il m'aime à donner un de ses yeux pour m'éviter un chagrin! Tu aurais tort de ne pas tenir compte de son état. L'exaspérer serait tout à fait imprudent, et, si tu veux m'écouter, tu l'amadoueras un petit peu. Oh! il n'est pas exigeant. Il m'a dit, quand je suis partie pour venir te voir : Qu'elle me donne une preuve qu'elle m'aime toujours, c'est tout ce que je demande. Qu'elle vienne déjeuner ici, dimanche, pour me consoler de l'affront qu'elle m'a fait en s'en allant hier... Viens-y donc... bête!... J'irai déjeuner chez une voisine, pour vous laisser en tête à tête, lui et toi... Rends-le heureux! Pour ce que ça te coûte, tu serais bien méchante de lui en refurser le plaisir!
Annie avec tranquillité répondit :
— Non! c'est fini! Ni vous, ni lui, vous ne me contraindrez à revenir... Vous avez abusé de moi... Je ne refuse pas de vous aider, et jamais je ne vous laisserai dans l'embarras, mais pour le reste, non ! De l'argent, soit, mais rien de plus.
— Marie-Anne, tu as tort ! Tu ne comprends pas tes véritables intérêts. Avec un homme
tel que Charles, pour te proléger, lu serais comme une reine. 11 est si fort et si dévoué... Mais ne le pousse pas à bout...
— Eh ! que ferait-il donc qui fût pire que ce qu'il a fait déjà?
La vieille lança à Annie un regard indigné :
— Ingrate !
— Tenez, voilà cinq cents francs, interrompit M™^ Descharmais, en tendant à sa nourrice un billet qu'elle prit dans un bonheur-du-jour: quand vous n'en aurez plus, redemandez-en, mais n'espérez pas autre chose... Ma résolution est arrêtée, et personne n'obtiendra que je la change...
M""^ Charles hocha la tète ; elle posa le billet sur la cheminée, et d'un air affligé :
— Non, je ne peux pas accepter ce que tu nous ofl'res... Si mon garçon se doutait que j'ai emporté de l'argent de chez toi, aujourd'hui, je ne sais pas de quoi il serait capable... lime battrait! oui, il serait assez exaspéré pour me battre... Ah! c'est que, vois-tu, il a été blessé de ce que tu lui as dit... Et on a son honneur, quoiqu'on soit des petites gens! Ce n'est qu'avec des gentillesses que tu le ramèneras...
L'intérêt n'a rien à voir dans la question... 11 s'agit d'amour ! Ah ! si tu étais gracieuse .avec lui, il accepterait sûrement tes générosités... Preuves de tendresse ! Ça va de soi ! Mais des sommes données comme des aumônes : non ! /C'est trop humiliant! Garde ton billet, ma fille !
— Comme vous voudrez, dit Annie avec humeur. En tous cas, laissez-moi en repos...
— C'est ton dernier mot?... demanda la vieille.
— Parfaitement! Du reste, Charles sait à •quoi s'en tenir... Je ne lui ai pas caché ma façon de penser.
— Je te conseille de t'en vanter.
— Mais mettez-vous donc bien dans la tète que je ne vous crains pas, ni lui, ni vous...
— Moi, je le crois aisément! Une femme qui t'a servi de mère!... Mais lui... tu as tort!
— C'est mon affaire.
— Eh bien! donc, n'accuse que toi de ce qui pourra arriver !
La mère Charles, comme par hasard, posa la main sur le billet de banque qui restait tout ouvert, et si engageant, sur la cheminée. Elle
le plia, sans avoir l'air de penser à ce qu'elle faisait, le glissa dans son corsage, et, lançant à Annie un coup d'œil chargé de reproches, avec un geste de désolation tragique, elle ouvrit la porte et sortit.
Quelques jours plus tard, comme Jacques rentrait chez lui pour s'habiller et aller dîner avec Annie., il trouva sur la table de son cabinet une lettre, dont l'enveloppe commune et l'écriture vulgaire annonçaient une demande de secours déposée par quelque mendiant de profession. Il la décacheta avec indifférence, préparé d'avance à l'odeur de tabac qui allait s'exhaler du papier et aux geignements coutumiers de la rédaction. Mais brusquement son regard devint fixe, et une pâleur effrayante s'étendit sur son visage. Il posa la lettre un instant sur la table, comme s'il doutait de ce qu'il venait de lire. Il s'assit, craignant de manquer de force, puis il ressaisit l^ } api or, et lut à nouveau :
« Monsieur,
(( Vous n'arez pas été long à oublier la jeune femme morte l'année dernière... Pourtant elle vous aimait bien et c'est à cause de vous qu'elle a péri. Si elle n'avait pas été si jalouse de savoir la vérité sur votre compte, elle serait encore de ce monde, et une créature indigne de votre affection ne la remplacerait pas. Si vous avez le désir de n'être pas trompé plus longtemps par un monstre, venez demain vers cinq heures à Passy, au coin de la rue Boulainvilliers et du quai. Vous trouverez là quelqu'un qui se chargera de vous conduire où il faut que vous alliez pour avoir des renseignements. Surtout pas de traîtrise, pas de filature, pas de surveillance ! Au premier signe suspect, on disparaîtra, et vous ne saurez rien. Venez seul et en confiance. Vous avez affaire à de véritables amis. »
Pas de signature. L'écriture de la lettre était une écriture grasse, ferme, prétentieuse, d'ancien fourrier, soignant ses pleins et ses déliés. Celle de l'enveloppe, commune, hérissée, mé-
chante, était une écriture de cuisinière hargneuse et qui vole ses maîtres.
L'impression ressentie par Jacques fut terrihle. En un instant il se trouvait replongé dans les angoisses, les soupçons, les doutes. Il se voyait assailli de nouveau par les pensées sinistres. Sa sécurité morale était encore une fois détruite. A l'heure où il se croyait débarrassé des cauchemars effroyables qui troublaient ses nuits et des amertumes qui empoisonnaient ses jours, il retombait dans ] 'affreuse préoccupation du crime. Le pied lui glissait dans le sang.
Il resta un moment anéanti, dans un désordre d'esprit inexprimable. Puis une réaction se fit. Il se dressa, pris par la colère, et avec une résolution exaspérée il se décida à affronter hardiment la situation. Il relut, pour la troisième fois, la lettre accusatrice, il en pesa les termes, en chercha les intentions cachées, en sonda la mystérieuse infamie.
D'abord quel était le but que se proposait le correspondant inconnu? Il n'y avait pas de doute possible : c'était, avant tout, de nuire à Annie. La phrase décisive de l'immonde pa-
pier était celle-ci : « Une créature indigne de votre affection. » On voulait perdre la jeune femme; on l'accusait en termes voilés, mais suffisamment clairs, d'avoir été Tinstigatrice du crime. On offrait à Jacques de l'éclairer sur la conduite de sa maîtresse, et, en même temps, on cherchait peut-être à l'attirer luimême dans un guet-apens.
Instantanément le souvenir lui revint de la lettre au moyen de laquelle la pauvre Hélène avait été amenée à Grenelle. Pourquoi ne serait-ce pas le même bandit qui l'avait écrite? Nul ne l'avait vue, pas même le commandant Prévinquières, quand la jeune femme lui avait, en riant, raconté qu'elle allait dans ce quartier perdu. On s'était sans doute servi vis-à-vis d'elle du même moyen dont on usait avec lui. La lettre disait : « Si elle n'avait pas été si jalouse. » Oui, on lui avait écrit : « Votre mari vous trompe : si vous voulez savoir la vérité sur son compte, venez à tel endroit. » Elle y était allée et y avait trouvé la mort.
Un sanglot monta à la gorge de Jacques, et dans la solitude de son cabinet, dans le si-
lence devenu funèbre, écœuré, épouvanté de tant de bassesse, de méchanceté et d'ignominie, il pleura amèrement. Qu'avait-il fait pour que des ennemis inconnus s'acharnassent ainsi contre lui? Quel tort leur avait-il causé? Quel tourment leur avait-il infligé? 11 avait la conscience de s'être toujours montré juste, charitable et bon. Alors, que lui voulait-on? D'oii cette haine occulte qui le poursuivait? Pourquoi ces intrigues effroyables, préparées autour de lui, perfides comme les mailles d'un filet tendu par quelque monstre invisible? Y avait-il donc des êtres dans la nature qui faisaient le mal pour le mal, avec la féroce jouissance de labourer les chairs, d'épouvanter les regards, d'emplir les bouches de râles, de stupéfier les âmes?
A la pensée que tant de tristesses, de douleurs, lui étaient venues par ces bandits anonymes, il se sentit un âpre désir de vengeance. Oui, il rendrait coup pour coup, il ne demeurerait pas lâchement impassible devant l'audacieuse provocation ! Il irait au rendez-vous, il fallait à tout prix connaître les secrets mobiles de tant d'atroces actions-. Si Annie était
coupable, il la punirait. Oh ! d une façon exemplaire. Si elle était innocente et calomniée, il la vengerait de ses ennemis, qui étaient aussi les siens.
L'existence lui parut impossible à supporter, dans l'incertitude où il allait se consumer. Il eût voulu pouvoir courir au-devant du danger, des révélations et du châtiment des coupables. Il fouilla dans le tiroir de son bureau, et y prit un revolver qu'il examina avec soin. C'était là le compagnon qu'il emmènerait avec lui. Sur ses gardes, bien armé, il ne craindrait rien. Il posa le pistolet sur sa table, et calmé soudain par ces premiers préparatifs d'action, il s'assit et réfléchit profondément.
Il lui revenait à l'esprit qu'au cours des explications qu'il avait eues avec Annie, pendant ces derniers jours, la jeune femme lui avait fait promettre de la tenir au courant de tout ce qu'on dirait ou écrirait contre elle. L'insistance qu'elle avait montrée, et à laquelle il avait dû céder, s'expliquait maintenant de la façon la plus claire. Elle connaissait les mystérieux bandits et craignait quel-
que dénonciation. Sans doute elle les avait mécontentés et elle les savait disposés à la compromettre. Mais alors il était donc permis ♦ de supposer qu'elle avait rompu avec eux, trahi leurs intérêts, peut-être pris ceux de Jacques.
Il entrevit une lueur dans l'obscurité sinistre qui l'environnait. Il espéra, un moment, qu'Annie était innocente. Mais comment aurait-elle pu l'être? Ses craintes lacondamnaient d'avance. Les premiers soupçons de Dauziat, ceux de Jacques, allaient-ils donc se trouver confirmés, et Famoureuse et charmante créature avait-elle trempé dans l'atroce et injustifiable crime? En tous cas il fallait lui laisser ignorer la lettre reçue et la démarche projetée. La mettre au courant c'était s'exposer à être trahi. Et Jacques, maintenant, ne voulait pas laisser échapper l'occasion unique de connaître les assassins de la pauvre morte. Mais Dauziat, lui aussi, lui avait demandé de no rien tenter sans le prévenir. Et de Dauziat, il était sûr. Son intelligence, son activité, son courage, il mettrait tout au service de son ami, et, dans une si grave conjoncture, qu'il
conseillât ou qu'il agît, son concours était inestimable.
Avant tout, Jacques voulut se rendre libre pour la soirée. L'idée de voir Annie, tant qu'il ne serait pas fixé sur sa culpabilité ou son innocence, lui parut insupportable. Il se mit à son bureau et écrivit à la jeune femme. Un prétexte : samère souffrante et l'obligation de rester auprès d'elle, devait suffire à le dégager. Il donna ce mot à son domestique, pour qu'il le fît porter par un commissionnaire, et comme sept heures sonnaient il arriva au cercle, oii presque toujours Dauziat passait quelques instants à bavarder avant le dîner. L'homme de lettres se faisait conter les petites nouvelles, les potins, les scandales du jour. Il étudiait ses collègues, et recueillait sur les habitudes, les manies, les défauts des mondains, qui posaient devant lui sans s'en douter, de précieuses indications.
En voyant entrer Jacques, Dauziat eut un geste d'étonnement. Il s'aperçut, dès l'abord, que son ami était sous le coup d'une vive émotion. Il quitta le groupe au milieu duquel il
se tenait, et attirant Prévinquières à l'écart, il lui dit d'un air inquiet:
— Qu'y a-t-il?
— Des choses très graves. Dînes-tu ici?
— J'y dînais, mais si tu veux que nous allions ailleurs, pour être plus tranquilles, pa»'tons.
— C'est cela, partons!
Ils descendirent, muets et très soucieux l'un et l'autre, traversèrent la place de la Concorde, remontèrent la rue Royale, suivirent la rue Saint-Honoré, et entrèrent chez Voisin. Là, dans un cabinet, leur dîner commandé, Jacques prit la lettre cause de tant d'émoi, et, sans commentaires, la plaça devant les yeux de Dauziat. Celui-ci la lut, et soudain regarda son ami avec une figure changée, tant l'impression qu'il ressentait était vive. 11 poussa un soupir et relut le texte avec soin, l'épluchant pour en faire sortir toutes les intentions, en dégager tous les sous-entendus. Puis il baissa la tête, s'accouda et réfléchit longuement. Enfin, comme formulant un arrêt:
— Celui qui a écrit cette lettre est le meurtrier de la malheureuse Hélène. Il est certain
que M""^ Descharmais était sa complice. Il est évident que ce rendez-vous est un guet-apens, et tu serais fou de t'y rendre.
— Est-ce bien toi qui me parles ainsi? s'écria Jacques avec force. Quoi ! J'ai une chance unique et inespérée de découvrir l'assassin de ma pauvre femme, et tu me conseilles de ne pas en profiter? Mais plus il est sûr que je suis en face du criminel, plus s'impose pour moi l'obligation d'aller à lui! Un être qui m'a fait tant de mal, je puis le surprendre, le saisir, l'écraser, et j'hésiterais? Voyons, Dauziat, tu me prends donc pour un lâche?
— Tu ne sais pas à quelles gens tu as affaire !
— Tu le sais donc, toi?
Le visage de l'homme de lettres devint sombre. Le moment était arrivé des révélations décisives, et il comprenait qu'une fois le récit, de ce qu'il savait, commencé, il lui serait impossible de s'arrêter, et qu'il faudrait aller jusqu'au bout. Il se demanda, dans un rapide retour sur lui-même, s'il agissait prudemment en dévoilant à son ami les répugnantes accointances de M'"® Descharmais avec le bandit. La
LA DAME EN GRIS. 24b
colère de Jacques n'ajouterait-elle pas à son désir de vengeance, et n'allait-il pas être lancé, sans recul possible, sur la route périlleuse où justement on s'etlorçait de l'attirer? Il mesura le danger que Jacques courait; mais, résolu à le partager avec lui, il n'hésita pas à lui dire toute la vérité.
— Tu veux apprendre ce que je tai toujours caché, ce que je ne voulais te révéler qu'en un jour de péril extrême? Eh bien ! Sois donc satisfait. M™® Descharmais est liée par de crapuleuses intrigues à un redoutable chenapan qui est vraisemblablement l'homme qui t'écrit cette lettre.
— Comment le sais-tu? s'écria Jacques, dont le visage s'empourpra.
— Je les ai vus ensemble I Je les ai entendus se tutoyer. J'ai surpris un fragment de conversation où il était question de toi, et dai:s des termes significatifs...
— Son amant, alors?
— Le terme est bien relevé pour l'appliquer à un pareil drôle...
— Quoi, un être si abject?
— Oui, mon pauvre garçon.
— Et elle l'aime? demanda Jacques avec une âpreté qui prouvait à quel point Annie l'avait su attacher à elle.
— Je ne dis point cela! Pour être franc, je dois même déclarer le contraire.
— Eh bien! Alors?
— Ah! mon bon Jacques, qui expliquera d'une façon certaine les formations lentes, progressives et finalement presque indestructibles de ces liaisons, entre hommes et femmes d'origine égale et de destinées diverses ? Le même ruisseau fut le berceau de l'un et de l'autre. La sage-femme du cinquième était la mère du garçon; la matelassière du rez-dechaussée, la mère de la fille. Ils se connurent enfants, sur le pavé gras et puant de la cour, sous l'œil bienveillant duliquoriste. Grandis, l'un près de l'autre, dans la liberté de la rue, dans la facilité des rencontres quotidiennes, quand la fille a eu seize ans, elle a été prise dans quelque coin par son camarade de jeux. Puis elle s'est développée, est devenue jolie, s'est affinée dans de meilleures fréquentations, et, avec ce merveilleux don d'assimilation des Parisiennes, en quelques mois de
vie aisée, s'est transformée en une femme coquette, élégante et point sotte. Pendant ce temps-là, le garçon, né pour être un ouvrier, s'est abêti, s'il est honnête et courageux, dans les fatigues de son état manuel. Il a vécu dans les ateliers, avec des hommes aussi grossiers que lui, et il est resté un gars aux mains calleuses, à la voix rude, aux fortes senteurs. S'il est veule et jouisseur, il a su promptement faire du café son séjour habituel et des demoiselles qui font métier de l'amour son gagne-pain ordinaire. Entre le bon et consciencieux travailleur et la camarade d'enfance devenue femme entretenue il n'y a plus de contact probable. L'une ne fréquentera plus l'autre. Le hasard d'une rencontre les pourra mettre en présence. Ils se reconnaîtront à peine. Mais entre le gouapeur et la fille, le point de rencontre est indiqué, et la réunion est presque fatale. Un soir, dans un bal public, au Moulin-Rouge , ils se retrouveront face à face et leur infamie commune les jettera dans les bras l'un de l'autre. L'homme ne rougira pas de la femme. La femme, entraînée par un vague regret de la crasse ori-
ginelle, se reprendra d'un caprice pour le mâle audacieux, faraud et menaçant. Elle emmènera le monstre, quitte à le chasser le lendemain pourle reprendre plus tard, comme une espèce de topique contre l'avachissement, la fadeur et l'écœurante bêtise de ses amants habituels. Celui-là au moins, il a des dents, des muscles, de la verve. 11 la mord, la brutalise, et la fait rire. Il entre par l'escalier de service: on le plonge dans la baignoire pour le rendre présentable, on lui met une chemise propre, et voilà le gars prêt pour le sacrifice. Il s'initie aux secrets de la maison, apprend où les jolis messieurs riches mettent leurs valeurs, se fait donner quelquefois l'empreinte des serrures, et un beau jour, pendant la semaine des courses à Trouville, un bon coup de cambriolage met à sac l'appartement d'un joyeux viveur. La police cherche et ne trouve rien... La dame pouffe de rire et mange le produit du vol avec le bandit. Et cela va ainsi, jusqu'à ce que, dans une heure do brouille, la belle devienne elle-même victime de son galant, qui lui coupe le cou pour lui prendre ses économies et ses bijoux...
Alors le public lit dans les journaux, avec curiosité mais sans étonnement, que la belle X***, ou la charmante Z***, qui resplendissait dans l'allée des x\cacias, traînée par des chevaux de cinq mille francs, avait des bontés pour un Prado ou un Pranzini. Et les gens chics de tous les clubs crachent publiquement de dégoût et frémissent intérieurement de terreur, en apprenant qu'ils ont côtoyé, dans le mystère des alcôves galantes, un gaillard guetté par l'échafaud. Voilà comment s'établissent les liens entre certaines femmes, convenables en apparence, et les pires gredins. Crimes commis en commun, infanticides perpétrés chez des faiseuses d'anges, vols indiqués ou seulement connus, quelquefois meurtres favorisés ou commandés, tels sont les nœuds qui les attachent. Souvent, à un moment donné de sa vie, la femme est lasse de son camarade : sa grossièreté la froisse, ses exigences d'argent ou de plai^r la gênent, et le caprice, qu'elle a eu pour lui, tourne en écœurement et devient de l'horreur. Cependant le bandit la tient. Il y a un cadavre cnlre eux. Qu'elle résiste à ses demandes, ou à ses désirs, et il a de quoi la
réduire à l'obéissance. Elle aime un autre homme? Qu'importe ! Il faudra qu'elle en passe par les fantaisies de son compagnon de vice. Et quand elle voudrait peut-être se réhabiliter par une affection sincère, par une conduite décente et un dévouement désintéressé, le chenapan, qui ne la lâche pas, est là pour se mettre en travers du chemin régulier et propre, et contraindre la repentie à redescendre dans la boue. Ceci, moucher, est l'aventure de beaucoup de ces malheureuses. Je te l'ai exposée sans atténuation, mais je ne suis pas sans pitié pour celles qui en sont victimes, Jo ne sais pas si ton amie est dans ce cas-là, mais je le croirais volontiers. En tous cas, elle bénéficie, âmes yeux, d'une circonstance atténuante considérable : c'est qu'elle t'aime sincèrement.
Jacques, pensif, écouta Dauziat sans l'interrompre. Ses nerfs se calmaient : il retrouvait du sang-froid, du courage, dans la compagnie de son clairvoyant ami. Il reconnaissait, avec étonnement et non sans admiration, que l'opinion première, nettement manifestée par Dauziat, se trouvait confirmée par les événements.
L'homme de lettres seul, dès le premier instant, avait cru à, une complicité possible de M"'^ Descharmais, et tout démontrait qu'ail ne s'était pas "trompé. Pourquoi se tromperait-il plus dans les inductions auxquelles il se livrait sur les sentiments éprouvés par la j eune femme et qui la guidaient actuellement?
Les présomptions favorables à sa thèse étaient bien plus nombreuses et bien plus fortes. L'attitude troublée d'Annie, ses fiévreuses tendresses, ses efforts presque convulsifs pour effacer le souvenir de la morte, étaient autant d'implicites aveux. Oui, Dauziat disait vrai, et le tableau qu'il traçait des accointances toujours honteuses et souvent criminelles des femmes galantes était d'une redoutable exactitude.
Toute cette boue des bas-fonds de l'existence parisienne, soudainement remuée, souleva le cœur de Jacques. Quoi! C'était dans une telle abjection, dissimulée sous les faux dehors de la respectabilité et du décorum, qu'il avait vécu avec tant de joie? Le vernis de la richesse gratté, le fard de la galanterie enlevé, il ne restait que l'infamie de l'argent saie-
ment acquis et le cynisme de la débauche faite avec des brigands. Et cependant Annie l'aimait, il en avait la certitude; Dauziat luimême l'accordait, et, malgré tout, la tyrannie des instincts, les obligations du passé avaient retenu la malheureuse sous le joug des plus abjectes compromissions.
11 ressentit à la fois de la pitié et de l'horreur. Il plaignit Annie d'être à la merci de pareils misérables ; il la blâma d'avoir cédé à leurs démoralisantes volontés et à leurs effroyables conseils. Mais surtout il se sentit au cœur une haine féroce contre le hideux bandit qui lui avait déjà coûté tant de douleurs et de tristesses. Il se jura de lui payer, en même temps, sa dette et celle d'Annie. Le livrer à la justice lui parut insuffisant et par trop platonique. Il résolut de frapper le misérable, il rêva de faire souffrir sa chair, d'entendre ses cris et ses plaintes. Il voulut se venger enfin, et de sa propre main.
— A quoi penses-tu, Jacques? demanda l'homme de lettres, inquiet de voir son ami méditer si longuement.
— Je pense, dit lentement Prévinquières,
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à lout ce que tu viens de me dire; j'en admire ]a justesse et la précision. Mais comment, puisque tu as deviné ces choses depuis si longtemps, ne m'as- tu pas averti tout de suite et mis à l'abri de l'affreuse désillusion qui m'atteint aujourd'hui?
— Ah ! mon pauvre ami, que me demandestu là? Mais y a-t-il une règle de conduite absolue, en quelque matière que ce soit? Et les conseils, je te l'ai cependant répété plus de cent fois, n'empruntent-ils pas leur seule valeur à Topportunitédes circonstances dans lesquelles on les donne? Ce que je t'ai fait entendre aujourd'hui, aurais-tu voulu l'écouter il y a seulement quinze jours? Et pourtant, c'eût été aussi juste, aussi utile qu'à l'heure actuelle. Mais ton état moral, ta situation matérielle ne s'y seraient pas prêtés. Et moi, que tu considères comme un sage en ce moment, tu m'aurais traité alors de calomniateur. Te dire du mal de M™® Descharmais, avant le moment où tu en penserais toi-même? Mais il aurait fallu que je fusse fou ! D'abord, à quoi aurait abouti ma tentative? A une brouille certaine avec toi. Je ne le voulais pas. J'ai risqué de me brouiU
1er avec Annie, en m'ouvrant résolument à eile de mes défiances, mais je me serais bien gardé de te souffler mot de ce que j'entrevoyais !
— Quoi ! Tu as eu une explication avec elle?
— Le lendemain même dujour oii je l'avais rencontrée avec le scélérat en question...
— Et quelles excuses a-t-elle fournies?
— Aucune ! Elle s'est défendue de toutes ses forces et a nié d'abord avec une rare fermeté. Je m'attendais à la désarçonner, dès les premières paroles, mais l'énergie de son caractère s'est montrée là à plein. Si je n'avais pas été si sûr de mon fait, l'admirable contenance qu'elle m'opposait aurait pu me convaincre que je me trompais. Tout : maintien, ton, paroles, regard, a été parfait. Pas une discordance : l'œil soulignait les déclarations qu'appuyait le sourire. Il fallut l'écraser sous les accusations, pour qu'elle avouât seulement une partie de la vérité, et encore elle la tourna à son avantage. Ses relations avec le scélérat n'étaient que la familiarité d'une sœur pour un frère malheureux. Elle se déguisait pour ne pas l'humilier par son élégance. Et quand je lui
iaissai entendre que je la soupçonnais d'avoir des bontés pour ce chenapan, elle s'indigna, comme si on accusait une reine de se donner à son valet de pied. Pendant près de deux heures, nous avons lutté, au milieu des crises de nerfs et des déluges de larmes, sans que j'aie pu l'amener à se confier à moi. Elle n'ébranla pas ma conviction, mais elle ne me donna aucune arme contre elle. Pour clore l'entretien, elle me mit à la porte, très dignement, en m'annonçant qu'il serait inutile de nie représenter chez elle, attendu qu'elle allait donner ordre à ses domestiques de ne plus me recevoir. Eh bien ! Cette femme, en la circonstance, combattait, j'en suis persuadé, non pas pour son salut, mais pour son amour, non pour se sauver, mais pour ne pas te perdre. Elle sentait qu'une rupture avec toi était la conséquence forcée d'un aveu, et c'est pourquoi elle s'est défendue si courageusement. J'ai vu, par deux fois, la vérité lui monter aux lèvres. Elle l'a retenue, parce que rester près de toi, sous mes yeux, après cela, lui eût été impossible. Entre ta vie et la sienne, elle n'hésiterait pas.
— Alors lu crois qu'elle ignore la tental>'^e nouvelle de ce scélérat?
— J'en jurerais.
— Ainsi c'est lui seul que nous avons devant nous? ,►
— Je le crois.
— Tant mieux! Je n'aurai aucun ménagement à garder, et je pourrai agir avec la dernière rigueur.
— Que comptes-tu donc faire?
— Aller au rendez-vous qui m'est fixe et pousser l'aventure aussi loin qu'il le faudra pour avoir la clef du mystère que nous avons tant cherchée.
— Tu sais que tu y joues ta vie.
— Parfaitement. C'est ce qui m'absoudra de tuer si j'y suis contraint.
— Bon! Nous irons donc ensemble.
— Y songes-tu? Rappelle-toi les recommandations de la lettre : il faut que j'y aille seul, sinon on se dérobe.
— Mais tu peux être assailli par deux ou trois hommes !
— Cette crainte ne m'arrêterait pas : je suis résolu à poursuivre l'affaire jusqu'au bout. Et
puis, mon cher Dauziat, j'emporterai un excellent revolver, qui rétablira 1 équilibre entre mes forces et celles de l'adversaire.
— Tu ne veux pas prévenir la police?
— Pour qu'elle brouille tout, nous arrête et laisse sauver les malfaiteurs! Non, aucune ingérence étrangère!... Moi seul : il en adviendra ce que pourra ! . . .
— Va donc, et à la grâce de Dieu !
Jacques sonna, paya l'addition de leur dîner,
auquel ils avaient peu fait honneur, et sortit avec son ami. En marchant dans la rue Saint- Honoré, Dauziat alluma un cigare ; puis, comme tourmenté par une idée :
— Mais Annie m'avait dit que tu connaissais son frère de lait. Est-ce que tu le connais réellement?
— Elle m'a quelquefois parlé de lui, en effet, mais avec réserve et d'une façon presque évasive. En tous cas, je ne l'ai jamais vu...
Il s'arrêta brusquement, et, serrant le bras de son ami :
— Dépeins-le-moi donc?...
- — Un grand gars, très brun, les yeux caves et cernés, des cheveux pommadés, une élé-
gance de boulevard extérieur, cravate rouge, complet de drap marron, chapeau mou...
— C'est lui ! s'écria Jacques : je l'ai une fois rencontré dans l'escalier d'Annie. Il m'a jeté en passant un regard si menaçant, il avait si louche apparence, que j'ai craint un vol avec effraction dans la maison, pour la nuit suivante. Oh ! c'est bien cet homme : tu me l'as dépeint avec une fidélité frappante ! Je le reconnaîtrais entre mille : son aspect seul m'a si violemment impressionné que j'aurais dû pressentir qu'il ne m'était pas étranger... Et c'est à un pareil misérable, et si répugnant, qu'Annie...
Il se tut, et Dauziat respecta son douloureux silence. Cependant, au bout d'un instant assez long, l'homme de lettres demanda à son ami :
— Est-ce que tu verras M""^ Descharmais, avant demain soir?
— Non.
— Tu ne la préviendras pas?
— Non : elle pourrait me trahir.
— Te défendre aussi, peut-être.
— Je ne veux rien d'elle. Que cette affaire tourne à mon avantage ou pas, je ne re verrai
jamais Annie : je ne pourrais supporter sa vue. Dauziat n'insista pas. Le ton dont Jacques avait parlé était si ferme, sa résolution paraissait si froidement prise, qu'il n'y avait pas à penser qu'il changeât jamais.
— Ah ça ! dit l'homme de lettres, je ne vais pas te laisser rentrer seul chez toi ce soir. Tu me parais dans un terrible courant d'idées, et je veux te tenir compagnie. Si tu as envie de dormir, tu te coucheras.. Moi, je me ferai installer un lit dans ton salon...
— Il y a une chambre toute prête, à côté de la mienne... Je te remercie de m'assister. Ce que je craindrais le plus, en ce moment, c'est la solitude.
Ils arrivèrent chez Jacques, et, installés dans son cabinet, ils restèrent jusqu'à minuit à étudier la situation sans pouvoir trouver une solution qui offrît un peu de sécurité. Toujours ils aboutissaient à cette issue fatale du rendezvous donné par la lettre anonyme. Enfin, las d'avoir tourné et retourné cent fois le même problème, Dauziat engagea son ami à se coucher :
— il faut prendre des forces et se rafraî-
chir l'esprit, dit-il : lu auras besoin domain de tous tes moyens. Mets-toi dans ton lit. Si tu ne dors pas, au moins tu te reposeras. Moi, je vais en faire autant.
Ils se serrèrent la main et se retirèrent chacun dans sa chambre. Dauziat ne fut pas fâché de se trouver seul, pour réfléchir plus librement à l'étrange aventure de son ami. Plus occupé de modérer Jacques que de mesu-: rer la portée des événements, il n'avait pas pu se faire une idée absolument nette de la situation. Maintenant, en face de lui-même, il avait tout loisir de commenter, de déduire et de conclure. Il ne se coucha pas, il s'assit dans un vaste fauteuil, alluma une cigarette, et dans le silence de la nuit, il reprit un à un tous les incidents qui pouvaient concourir à lui former une opinion. Tout d'abord il écarta la présomption d'une complicité quelconque de M"'^ Descharmais dans le guet-apens tendu à Jacques. Son intérêt, en ne tenant pas compte de sa tendresse, lui commandait de faire échouer la tentative au lieu de la favoriser. 11 y avait plus: le coup était au moins autant dirigé contre elle que contre son amant.
S'il était permis de supposer qu'on cherchait à attirer Jacques dans un piège, il était évident qu'on voulait en tous cas le détourner irrémédiablement d'Annie.
Dès lors le mobile de l'acte se manifestait d'une manière irrécusable. Celui qui voulait peut-être tuer Jacques, mais à coup sûr le séparer de sa maîtresse, était un jaloux, et ce jaloux on le connaissait de reste : il avait une tête de bagne et se nommait Charles. Enfin le crime autrefois commis se déduisait tout aussi logiquement que celui actuellement en préparation. Pour se faire bien venir d'Annie, pour lui montrer le cas qu'elle devait faire de l'audace, du dévouement de celui qui l'aimait, le bandit avait frappé la rivale, espérant être payé de sa prouesse par de l'amour et de larges subsides. Mais il se trouvait que le résultat avait trompé son attente, et que le meurtre n'avait pas été aussi productif qu'il l'avait espéré. De l'argent, il en obtenait à son gré, mais, pour l'amour, on s'en montrait chiche. Et il avait eu le chagrin de voir qu'ayant cru avancer ses affaires, il avait travaillé stupidement pour un autre.
Un sourire éclaira le visage de Dauziat. Il pensa : C'est une situation classique et souvent traitée. Racine en a fait le ressort principal de son Andromaque , Dumas l'a exposée à nouveau dans son Charles F//, et Musset l'a délicieusement rimée dans Les Marrons du feu. Nous avons ici, dans les personnages et dans l'agencement, une légère variante, mais c'est toujours le même fond, se résumant dans le cri fameux : Qui te l'a dit? Et, comme toujours, le monstre qui a fait du zèle reste confondu. Seulement dans notre donnée, voyant qu'il a été joué, il se fâche et veut se venger. Or, qui doit le plus aisément mettre à la raison cette bête féroce, si ce n'est la dompteuse qui l'a tant de fois réduite à l'obéissance? Cependant qui sait si, en cette occurrence, la dompteuse ne sera pas dévorée? Son prestige paraît compromis. Peut-être en at-elle abusé? En tous cas, si quelqu'un parvient à dénouer l'intrigue sans violence, ce sera Annie.
Arrivé à cette conclusion, Dauziat ne voulut pas en chercher une autre. Il lui parut juste et naturel que ce fût colle qui avait
allumé l'incendie qui se donnât la peine de l'éteindre. Toute intervention de Jacques serait désastreuse. Le mieux qui pût lui arriver serait de sortir sain et sauf de sa rencontre avec le dangereux bandit. En admettant que Charles ne voulût que l'édifier sur le passé de ]\jme Descharmais et sur ses relations avec elle, il était impossible que l'exaspération de Jacques ne poussât pas la scène aux plus violentes conséquences. Entre ces deux hommes, qui avaient l'un contre l'autre les plus graves motifs de rancune et de haine, il n'était pas admissible qu'un choc ne se produisit pas. Ils n'échangeraient pas trois paroles, avant d'en venir aux actes, et, en supposant que Jacques l'emportât sur le redoutable drôle et lui fit payer, sur place, sa sanglante dette, la victoire devait être si bruyante, si féconde en scandales, qu'il fallait à tout prix le mettre dans l'impossibilité de la remporter.
Or, le moyen d'obtenir ce résultat était unique. 11 consistait à se présenter chez M"'^ Descharmais, à l'insu de Prévinquières, à -ui expliquer le danger que le jeune homme allait courir, àcause d'elle, etàlui fournir Foc-
casion d'intervenir. De deux choses Tune : ou elle aurait assez d'autorité pour mater le Charles, et alors on pourrait l'éloigner pour toujours afin d'éviter l'horreur d'une reprise d'instruction sur les faits si lamentables à peine oubliés; ou elle ferait, en tous cas, manquer le rendez-vous auquel Jacques s'entêtait à se rendre, et alors, en gagnant du temps, on pourrait prendre des mesures pour se débarrasser d'un gredin qui devait avoir certainement assez de méfaits sur la conscience pour qu'on l'envoyât coloniser dans des pays aussi éloignés que malsains.
Deux heures sonnaient, comme Dauziat arrivait à cette solution, qui lui parut conforme à la raison et à la vraisemblance. 11 s'y arrêta. Et sentant le besoin de prendre des forces pour l'importante journée qui se préparait, il se coucha et s'endormit aussitôt. Le jour entrait à flots dans sa chambre quand il ouvrit les yeux. Au pied du lit, Jacques tout habillé était assis, attendant le réveil de son ami.
— Eh bien ! Tu as fini la nuit d'une façon supportable? dit le jeune homme. Je t'ai entendu marcher bien tard...
— Et toi, demanda Dauziat, t'es-tu un peu reposé ?
— Mais oui. Après que tu m'as eu quitté, j'ai rangé des papiers, écrit des lettres, et vers deux heures du matin, accablé de fatigue, j'ai cédé au sommeil... Ce matin, je me sens lucide et calme...
— Et toujours aussi résolu?
— Toujours.
— Et tu ne veux rien changer à tes dispositions?
— Rien.
— Tu iras seul au rendez-vous?
— Oui, puisque c'est la condition qu'il faut observer, et sans laquelle il n'aura pas lieu.
— Bon. Alors moi je te demanderai la permission d'aller faire un tour chez moi, pour lire mes lettres, donner des ordres à mon domestique. Je reviendrai déjeuner.
— Je te laisse.
Dauziat sauta à bas de son lit et s'habilla vivement. Il pensait : Avec les gens doux, c'est toujours ainsi : une fois butés à une résolution extrême, ils n'en démordent plus. Et plus on la leur déconseille, plus ils s'y enté-
lent. Des moutons enragés! En voici un qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, ne ferait pas de mal à un hanneton, et, dans l'état d'esprit où il se trouve, il tuera ou risquera d'être tué avec la férocité d'un tigre. Aussi je vais y mettre bon ordre.
Il passait sa redingote, en monologuant de la sorte. 11 ouvrit la porte du cabinet de Jacques, et le voyant assis devant son bureau, il lui cria :
— Je pars. A tout à l'heure.
Il dévala par l'escalier. Gomme il sortait dans la rue, l'horloge pneumatique marquait neuf heures. Il se dit : Il est peut-être un peu trop tôt pour me présenter chez la belle Annie... Mais je n'ai pas le loisir de respecter les convenances. D'ailleurs, si elle est au lit, elle n'en sera que plus à l'aise pour m'écouter... Et, en cas de pâmoison, elle ne risquera pas de se faire mal en tombant à la renverse. ..
Il arriva Ghaussée-d'Antin, monta vivement, et à la femme de chambre étonnée et méfiante qui lui ouvrait, il dit :
— Prévenez M™^ Descharmais que je désire lui parler...
— Mais, monsieur, Madame n'est pas levée... Et d'ailleurs je ne sais si Madame recevrait Monsieur.
— Bon! boni Dites-lui qu'il y a urgence... Et sans se préoccuper des mines consternées
de la femme de chambre, Dauziat entra dans le salon. Il n'y était pas depuis deux minutes qu'une porte sous tenture s'ouvrit et que M™^ Descharmais, dans un déshabillé coquet, ses cheveux blonds tordus à la hâte sur la tête, extrêmement jolie dans le désordre de son lever, se présenta devant l'homme de lettres. Elle ne s'attarda pas aux préambules, et d'un geste bref, avec des regards anxieux, interrogeant le visiteur :
— Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à Jacques?
Il riposta tout net :
— Saviez-vous donc qu'il pût lui arriver quelque chose?
— Ah ! Point de dissimulation, n'est-ce pas? Si vous êtes ici c'est que l'intérêt de Jacques l'exige...
— Vous en jugez sainement.
— Donc pas de phrases, expliquez-vous. Il
y a urgence, avez-vousdità ma domestique...
— H y a urgence en effet... Mais nous pou vons parler posément... Nous n'en serons que plus précis et plus clairs...
— Voyons, qu y-a-t-il ?
Elle entraîna Dauziat sur un canapé, lui laissant voir, dans un entier oubli d'ellemême, ses pieds nus dans des pantoufles de soie brodée et le bas de sa jambe fine.
— Il y a, dît Dauziat, que votre bandit de frère de lait recommence à faire des siennes. Il a écrit à Jacques une lettre anonyme pour lui assigner un rendez-vous.
— Si elle est anonyme, sur quelles preuves l'accusez-vous de l'avoir écrite?
Dauziat regarda Annie de ses yeux perspicaces, et avec une froide ironie :
— Vous le défendez encore?
^jme Descharmais rougit jusque dans les cheveux, et d'un ton irrité :
— Contre vous. C'est vous seul qui poursuivez avec tant d'acharnement sa perte et la mienne...
— Je ne vous le demandais pas, dit froide' ment l'homme de lettres. Vous avouez, vous'
même, votre complicité dans ses actes en associant votre destinée à la sienne... Mais coupons court aux propos malsonnants...
Vous demandez sur quelles preuves j'accuse Maître Charles... Les voilà... Jugez vousmême.
Et, sortant de sa poche la lettre, qu'il avait gardée depuis le dîner de la veille, il la mit sous les yeux d'Annie. Elle pâlit, ses paupières battirent comme si elle était prise de vertige. Sa respiration se précipita, un flot amer gonfla sa gorge, et, avec un cri douloureux, elle éclata en sanglots, répétant, saisie d'une sorte de folie désespérée :
— C'est bien lui! C'est bien lui! Oh! Mon Dieu! C'est bien lui!
Puis, à bout de résistance, oubliant ses défiances, dans un accablement qu'elle n'essayait plus de vaincre, elle se laissa tomber sur l'épaule de celui qu'elle jugeait son ennemi et y pleura éperdument. Dauziat, la voyant sans défense, rendue à merci, fut pris de pitié et lui parla doucement :
— Voyons, ne vous épouvantez pas ainsi... Il doit y avoir moyen d'arranger les choses...
Je ne suis venu que pour me concerter avec vous... Ce qu'il faut, avant tout, c'est éviter un choc entre Jacques et ce brigand... J'ai tout tenté pour arrêter Jacques, mais il ne veut rien entendre... Il est poussé par la colère et aussi par la jalousie...
A ces derniers mots, Annie souleva un peu sa tête pâlie. Un rayon brilla dans ses yeux pleins de larmes. La femme amoureuse, exclusivement, sincèrement, apparut d'une façon si certaine que Dauziat abandonna ses derniers doutes. Il vit bien là qu'Annie ne pensait qu'à son amant et ne défendait que lui, mais se dévouerait, s'il le fallait, corps et âme pour le sauver, et, s'il était possible, même au prix d'un prodige, le ramener à elle.
— Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il ne doit pas y avoir de rencontre entre l'homme que vous savez capable de tout et M. Prévinquières...
— Mais pourquoi veut-il aller à ce rendezvous?
— Pour apprendre le secret dont l'ignorance le torture, depuis un an, dût-il être plus torturé encore quand il le connaîtra.
— Et si je le lui dis, moi? s'écria Annie, cela suffira-t-il? Ah! Je sais bien que quand j'aurai parlé, il ne voudra plus, il ne pourra plus me revoir. Mais s'il va au-devant de ce misérable, il joue sa vie... Eh bien! mon bonheur pour sa sécurité!...
Dauziat la vit transfigurée. Ce fut une Annie nouvelle, franche, généreuse, loyale, qui se révéla à lui et qui effaça pour toujours le souvenir de l'Annie calculatrice et égoïste qu'il avait devinée. Il lui prit la main, et dit :
— Vous sacrifieriez complètement cet homme qui vous est si attaché et par des liens si forts ?
— Oh! il me fait horreur I Vous ne pouvez savoir ce que j'endure, depuis un an, et à quelles exigences j'ai été exposée?... C'est un monstre!... J'ai tout essayé, pour le sauver de lui-même. Il n'a pas voulu. Qu'il n'accuse que lui de ce qui va se passer I... Quelle fidélité garderais-je à un pareil misérable, qui me vend pour satisfaire ses basses rancunes? Est-ce que je lui dois encore quelque chose, après la lettre que vous venez de me mettre sous les yeux? Il a trahi, le pre-
mier... Moi, je ne suis pas si abominable que lui, et je ne le perdrai pas, si j'arrive à m'en débarrasser autrement...
— Quel est votre projet?
— Oh! je ne puis l'expliquer, et moi seule puis l'exécuter...
— Ne saurais-je vous servir en aucune manière ?
— Si. Vous allez porter un mot, tout de suite, à la mère de ce malheureux. Ce mot suffira, je pense, à déranger tous les plans préparés, et puis...
— Et puis?
— Vous pouvez m'amener Jacques ici...
Dauziat baissa la tête avec embarras :
— Je ne crois pas qu'il y consente...
— Quoi ! Il ne me reverrait plus... jamais? demanda Annie, dont la voix se brisa.
— Il l'a déclaré...
— Vous sentez bien vous-même que ce serait injuste... Et d'ailleurs... dans son intérêt même, il faut que je lui parle... Je n'ose aller chez lui... N'aurez- vous pas assez d'autorité pour l'amener ici?...
— J'essaierai...
— Vous que j'ai tant suspecté, vous allez donc vous conduire, vis-à-vis de moi, comme un ami véritable ?
— C'est que je vois que vous êtes sincère et désintéressée.
Des larmes brillèrent dans les yeux d'Annie, et elle sourit avec une navrante tristesse :
— Si vous m'aviez aidée plus tôt, j'aurais su échapper à l'horrible tyrannie qui m'a perdue... J'ai toujours aimé Jacques de toutes les forces de mon cœur... Si j'avais pu me fier à vous, tous les malheurs qui sont arrivés auraient été évités!... Vous ne vous êtes jamais doutés, ni Jacques ni vous, de tout ce que j'ai souffert quand il m'a si brutalement abandonnée ! Et cependant je lui étais si fortement attachée que , s'il avait voulu , j 'aurais accepté de vivre comme il lui aurait convenu... Je le lui ai proposé... Mais son esprit était prévenu... Que de mauvais conseils on lui avait soufflés, pour détruire l'influence de ma tendresse!... C'est lorsque je lui avais donné la preuve la plus complète de mon abandon à sa volonté qu'il me quittait, comme on quitte une fille après une nuit de plaisir, en la payant!...
Malgré tout, je l'aimais encore et je l'ai toujours aimé, et ma joie a été bien grande quand j'ai réussi à le retrouver, à le reconquérir... Et vous le voyez, ma conduite ne s'est pas démentie... Il a usé de moi comme il lui a plu... J'ai tout supporté pour que son repos ne fût pas troublé. Ce soir même, s'il faut me compromettre, m'exposer àtous les dangers, pour qu'il ne lui arrive aucun mal, je n'hésiterai pas, et je ne suis même pas sûre d'être récompensée par un remerciement!
Dauziat Fécoutait, songeant. Pour la première fois il voyait se découvrir à lui, sans atténuations, sans réserves, les sentiments de la jeune femme. Il put la juger en pleine connaissance de cause, et il ne se sentit pas une infaillibilité assez complète pour la condamner. 11 se demanda si ce n'était pas elle, la victime, et Jacques, sa famille, la société et lui-même, son ami, les véritables coupables. Qu'avait-elle fait, en somme, d'autre, la pauvre femme, que d'aimer? Etait-elle responsable du hasard de sa naissance, qui l'avait jetée dans l'horrible milieu d'où elle était sortie tarée de corps plus que d'âme ? Tous
les efforts pour se relever, elle les avait faits, jusqu'à essayer de devenir la femme de celui qu'elle aimait. Et si Jacques, malgré l'opposition de sa famille, s'était décidé à l'épouser, de quel droit supposer qu'elle n'eût pas été une épouse fidèle ? Tant d'autres, choisies pures, devenaient des coquines, — qui avaient tout pour rester sages, — qu'une pauvre fille, relevée par l'amour, était bien capable de donner, dans la suite, l'exemple de la vertu. Après tout, elle était jeune, jolie, intelligente, passionnément dévouée. 11 y en avait certes de pires, et pas beaucoup de meilleures !
Arrivé à cette conclusion, Dauziat fit un retour sur lui-même, et fut pris d'un accès de gaîté intérieure. Il pensa : Bon! voilà que je tombe dans les Idées de Madame Aubray ! Décidément les situations neuves sont aussi rares dans la vie qu'au théâtre !
Annie interrompit la méditation philosophique de l'homme de lettres en lui demandant d'un air timide :
— Est-ce que je puis espérer que vous voudrez bien m 'aider dans ma difficile entreprise?
— Oui, certes, vous le pouvez, dit Dauziat avec chaleur. Et même mieux ! Car je m'intéresse à vous et je m'emploierai à vous servir... Avant tout, je vous promets que je vous amènerai Jacques...
Elle joignit les mains, avec un air de bonheur si reconnaissant, que Dauziat en fut ému et qu'il se reprocha toutes les duretés qu'en d'autres temps il lui avait dites.
— Et vous porterez d'abord la lettre que je vais écrire?
— J'imagine que vous ne la confieriez pas à tout le monde?
— Oh ! Non ! Et vous seul, en la circonstance, pouvez être mon messager...
Elle s'assit devant un petit bureau, et écrivit quelques lignes, cacheta l'enveloppe, et la lui tendant :
— Je ne sortirai pas que vous ne soyez revenu...
— Et comptez que je ne reviendrai pas seul...
Elle lui tendit la main. Il la prit et la serra douce et un peu tremblante entre les siennes. Puis, accompagné par elle jusqu'à la porte,
il descendit l'escalier quatre à quatre, et, hélant une voiture qui passait, il donna au cocher l'adresse de la lettre : Rue Tholozé. En un quart d'heure, il arriva devant la maison lépreuse, à l'escalier puant, et poussant la porte vitrée d'une loge d'où sortaient des odeurs de rata à l'oignon, il demanda :
— Madame Charles?
De l'obscurité nauséabonde, une voix asthmatique grogna :
— Au deuxième, la porte à gauche...
Dauziat grimpait déjà. Il vit la clef sur la
porte, mais il ne voulut pas pénétrer brusquement, sans prévenir, dans ce qu'il jugeait être un repaire. Il frappa et entendit qu'on lui criait : La clef est sur la porte! 11 entra, traversa le petit vestibule, et fut reçu sur le seuil de la salle à manger par M™*^ Charles, en train de frotter une assiette avec un torchon plus noir que le fond de la cheminée. En le voyant, la femme s'écria d'un ton de joviale familiarité :
— Tiens! c'est M. Dauziat...
Et, comme l'homme de lettres ne dissimulait pas sa surprise :
— Oh ! je VOUS connais bien, monsieur Dauziat... Je vous ai assez vu à Granville, dans le temps... Et puis on expose votre photographie chez les papetiers... Et, cet hiver, le théâtre Montmartrejouaitundrame de vous : Le dernier Gentilhomme. . . Même que votre portrait était sur l'affiche.. Très honorée de vous voir chez moi. . . Mais asseyez-vous donc, monsieur. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?...
Étourdi parce verbiage, dont l'obséquiosité dissimulait mal une sourde inquiétude, Dauziat tendit la lettre d'Annie :
— Voici un mot que je suis chargé de vous apporter...
La vieille déchira l'enveloppe et s'écria :
— Ah ! C'est de Marie-Anne !...
Au même moment la porte qui faisait face à Dauziat s'ouvrit, et Charles, en bras de chemise, sans s'inquiéter du visiteur, entra brusquement, arracha plutôt qu'il ne prit la lettre à sa mère, et se mit à la lire. Il rougit, ses dents grincèrent, sa physionomie exprima une sauvage fureur, et proférant un terrible juron, il frappa du pied :
— Est-ce qu'elle me prend pour un idiot,
Marie-Anne? vociféra-t-il. Puis, se tournant vers l'homme de lettres, qui rexaminait avec curiosité : Quant à vous, il faut que vous ayez un fameux toupet pour vous être risqué à m'apporter ce papier-là... Savez-vous ce qu'il y a d'écrit dessus?
— Non! répondit Dauziat avec tranquillité, mais je m'en doute...
Le bandit fit craquer ses poings énormes tant il les serra:
— Et si je vous cassais la figure? Qu'est-ce vous diriez?
— Il est probable que je ne dirais plus rien. Mais il faudrait essayer d'abord de me la casser, et y réussir.
Charles fit du côté de l'homme de lettres un mouvement si inquiétant que sa mère se jeta devant lui, disant:
— Voyons, Charles, c'est M. Dauziat... tu sais bien... l'auteur.
— Et quand ça serait le diable !
— Mais il n'est pas responsable de ce qu'on nous écrit...
— Tonnerre ! L est de ceux qui veulent me faire avoir du désagrément...
— En tous cas, dit Dauziat, je suis de ceux qui n'aiment pas qu'on leur échauffe les oreilles... Et je vous déclare que si vous continuez sur ce ton-là, j'ouvre la fenêtre et j'appelle le sergent de ville qui se promène là-bas, au coin de la rue Lepic... Après, nous irons nous expliquer devant le commissaire de police... Ça vous va-t-il?
— Si vous ouvrez la fenêtre, elle vous servira à descendre dans la rue...
— Alors, du calme ! Il n'est que dix heures^ je ne suppose pas que vous soyez déjà ivre. Et puis, cette lettre n'est pas pour vous, elle est pour votre mère : donnez-la-lui immédiatement...
— Elle est pour elle, elle est pour moi ; elle est aussi pour vous. . . Écoutez cequ'elle chante, cette lettre : « Mère Charles, si aujourd'hui votre fils n'a pas quitté Paris, demain matin je prendrai des mesures pour mettre à l'abri de ses menaces les gens que j'aime. Qu'il sache bien que rien ne m'arrêtera, même pas le souci de ma propre sécurité... Il est inutile qu'il aille au rendez-vous qu'il a donné pour ce soir, il n'y trouvera personne... » Voilà ce
qu'elle écrit! Et je la connais! Elle le fera comme elle le dit... Voilà la récompense de mon dévouement! C'était bien la peine de...
— De quoi? demanda Dauziat.
Charles frappa sur la table un coup à la défoncer, et se tournant vers la vieille femme, qui écoutait consternée:
— Va-t'en, la mère, cria-t-il d'une voix rude. J'ai besoin de causer, seul à seul, avec Monsieur...
— Charles ! Charles! supplia la nourrice, tu sais comme tu vas facilement plus loin que tu ne veux !
— Allez, madame, dit intrépidement Dauziat, je ne crains rien.
Elle sortit. A peine la porte était fermée, Charles s'avança vers l'homme de lettres, et avec une sinistre arrogance :
— Vous voulez connaître la fin de la phrase? Eh bien! La voilà: C'était bien la peine, pour lui faire plaisir de tuer l'autre femme !
Dauziat ne sourcilla pas, il désira avant tout savoir, et craignant, par un cri, par un geste qui traduirait son horreur, d'arrêter la confidence commencée, ilditpresque à demi-voix:
— C'est donc elle qui vous l'avait demandé?
— Non! la gueuse! Elle est bien trop maligne pour ça! Mais elle a fait ce qu'il fallait pour me pousser à la venger... Elle savait bien que je n'étais pas de caractère à permettre qu'elle restât en affront. Et quand elle pleurait d'être quittée, autant dire qu'elle condamnait celle qui était cause de son chagrin... Quant à lui, elle m'a laissé croire qu'elle n'y tenait que par intérêt, comme au Descharmais... Alors, n'est-ce pas, on sait ce que c'est que la vie, on se raisonne, en se disant qu'on a le cœur, et que cela doit suffire. Mais quand on voit que c'est tout le contraire, et qu'on est trahi, volé... Alors on prend son bon couteau, et on tue !
— Ah ça ! mais, monsieur Charles, dit Dauziatjje crois rêver. Vous parlez de tuer, comme s'il n'y avait ni société, ni magistrats, ni gendarmes. Nous ne sommes pas dans un désert, on ne se conduit pas impunément comme un sauvage... Tuer, c'est vite dit, mais on peut vous tuer aussi : il faut compter avec l'échafaud!
— Les camarades sont là, pour nous ven-
ger! Votre société, on la mettra sens dessus desous; vos magistrats, on les fera sauter, et quant à vos gendarmes, au mur!
— Oh! oh! C'est un délicat mélange de communisme et d'anarchie... Mais nous nous égarons... Je vois que M'"*^ Descharmais sait, sur votre compte, amplement de quoi vous causer de légitimes inquiétudes... Vous avouez vous-même que vous la connaissez de caractère à exécuter ses menaces... Ne serait-il pas plus raisonnable de s'accommoder?... Elle vous propose de partir.,.
— Pour que je la laisse vivre tranquille avec votre ami... Jamais!
— Vous n'avez cependant pas à vous louer de la situation actuelle. Voulez-vous donc l'aggraver?
— On ne me traitera pas comme un imbécile !
— Eh! qui y pense? On vous offre les honneurs de la guerre. Ce que je vous dis là n'est pas très moral, mais c'est très pratique. J'y ai quelque mérite, croyez-le, car j'ai pleuré la jeune femme qui a été votre victime...
— Si je pouvais la ressusciter!... dit Char-
les d'un air sombre. Oh ! ce serait la meilleure vengeance à tirer de Marie-Anne!... La pauvre petite malheureuse ! Il en a fallu bien peu pour la tuer... Elle n'avait pas la vie dure... Et elle ne s'est guère défendue... Un soupir, un regard, et c'était fini... On ne viendrait pas à bout de l'autre comme ça. Elle est d'attaque ! Mais c'est égal, qu'elle prenne garde tout de même!
— Songeriez-vous donc à la frapper?
— Je ne sais pas encore ce que je ferai... Cette femme-là me meta l'envers quand je la vois. Mais, pour sûr, je ferai quelque chose!
— Elle aussi. Ne l'oubliez pas.
Charles hocha la tête, sans répondre, et reprit la lettre, qu'il lut à nouveau, mais sans colère. Il paraissait redevenu maître de lui. Au bout d'un instant il dit:
— C'est une fameuse coquine! Mais elle ne l'emportera pas en Paradis ! Vous pouvez le lui annoncer...
— Est-ce que vous n'avez pas peur qu'en sortant d'ici je vous fasse arrêter?
— Si vous aviez été libre de le faire, les uns ou les autres, ce serait déjà fait... Mais
VOUS craignez le scandale et aussi de compromettre Marie-Anne. Et je vous tiens tous, je le sens bien.
— Toute contrainte a des bornes. Quand la somme des dangers que Ton doit craindre de vous dépassera celle des malheurs qu'un éclat peut causer, tout sera dit.
— Eh bien! Tout sera dit, monsieur: je mène une existence misérable et qui me dégoûte. C'est une façon d'en finir!
— En semant la désolation autour de soi, comme un véritable monstre !
— Comme un monstre, oui ! Puisque je ne puis pas obtenir la part de jouissance à laquelle j'ai droit. Eh bien! Malheur aux heureux!
Dauziat comprit qu'il n'obtiendrait aucune concession de ce révolté, et voyant la raison impuissante, il s'en remit au hasard. Il voulut cependant résumer la situation en une proposition défmitive:
— Si vous vous décidez à partir, comme on vous le demande et comme tout vous le conseille, venez me trouver, je vous en faciliterai les moyens. Vous n'aurez affaire qu'à moi: la fierté sera sauve.
Charles eut un mouvement d'émotion, ses traits se crispèrent, il dit:
— Si je n'avais rencontré que des gens comme vous, je ne serais pas ce que je suis...
— Eh bien ! s'écria Dauziat, repris d'espérance, rachetez- vous. . .
— Non! Il est trop tard! Même si je le voulais, je ne le pourrais plus !
L'homme de lettres fit un geste d abandon, et, ouvrant la porte, il sortit.
11 était deux heures lorsque Dauziat revint chez M"^*' Descharmais. La jeune femme l'attendait, le front à la vitre, ne perdant pas du regard la rue, dans son impatience d'apprendre ce qui, suivant elle, devait décider de sa vie. Elle vit l'homme de lettres descendre de voiture devant la maison. 11 était seul. Un nuage passa devant les yeux d'Annie, ses jambes plièrent; elle pensa: Je suis perdue. Jacques a refusé de venir, il ne l'amène pas ! Tout est fini ! S'il a résisté à son ami, il ne cédera à personne. Cependant, le coup de sonnette de Dauziat la fit bondir, et devançant ses domestiques, elle courut lui ouvrir la porte. Elle le prit par la main, l'entraîna dans le salon, et, incapable de parler, l'interrogea anxieusement d'un coup d'œil.
— Rassurez-vous, dit Dauziat, il me suit. Annie se laissa tomber anéantie sur un
fauteuil, et des larmes de reconnaissance coulèrent sur son visage. Elle respira avec délices. Il lui sembla qu'elle sortait de l'enfer et qu'elle entrait dans le paradis.
— Ça n'a pas été commode, reprit l'écrivain. Il résistait avec acharnement. Mais la certitude de ne trouver personne au rendez-vous, ce soir, l'assurance que je lui ai donnée, qu'il apprendrait de vous la triste vérité, l'ont décidé. Quand je l'ai quitté, son oncle était avec lui. J'ai tenu à prendre les devants pour vous prévenir.
La jeune femme remercia Dauziat d'un signe de tète. Maintenant qu'elle était sûre d'obtenir la satisfaction qu'elle désirait si ardemment, elle paraissait saisie de crainte. Elle resta silencieuse un instant, pensant avec douleur que c'était seulement une implacable curiosité qui ramenait, pour une heure, Jacques auprès d'elle. Mais qu'importait le motif de son retour, puisqu'elle allait le voir, après avoir tant désespéré qu'il revînt. Puis changeant d'idée, elle demanda :
— Et ma lettre, ravez-vous remise à celle qui devait la lire?...
— Je l'ai remise, mais ce n'est pas celle qui devait la lire qui l'a lue... C'est son fils!...
— Il était présent?
— Non ! Il flânait sans doute dans la pièce voisine. Mais, en entendant prononcer votre nom, il est entré, sans plus de précaution qu'un boulet de canon, a arraché le papier des mains de sa mère, et sans daigner remarquer ma présence, a pris, sans façon, connaissance de votre lettre... Il est vrai qu'aussitôt après il m'a offert de me casser la tête... C'est un personnage bien aimable !
— Que fera-t-il?
— Un massacre, si on lui en laisse le temps.
— Je lui ai donné jusqu'à ce soir pour se décider à partir... Je ne devancerai ni ne reculerai l'échéance... Il aura été le maître de son sort. Je ne mériterai aucun reproche...
— Soyez sur vos gardes... Il est plus animé contre vous que contre Jacques...
— Tant mieux ! Mais je ne le crains pas... Il le sait bien...
— Il ne le sait que trop ! C'est ce qui le rend fou...
Annie eut un geste d'insouciance, et montrant à Dauziat un visage rasséréné :
— Jacques n'ignore pas que vous êtes ici?
— Assurément non.
— Alors il connaît la part que vous avez prise à ces derniers incidents?
— Il la connaît.
— Je puis donc espérer qu'il se doute que vous me jugez plus favorablement.
— Je ne lui ai rien dissimulé de mon opinion sur vous.
La jeune femme resta un instant rêveuse. Sans doute elle mesurait les conséquences possibles de l'appui prêté par Dauziat. Son beau front pâli se pencha sur sa poitrine. Mais sa physionomie continua d'exprimer une sorte de contentement intérieur. Le roulement d'une voiture et son arrêt net devant la maison, le claquement précipité de la portière, la firent se dresser. Elle dit sans joie, comme avec appréhension :
— C'est Jacques, le voilà!
— Eh bien! Je me retire, dit l'homme de
LA DAME EN GRIS. 29i
lettres. Entre vous et lui il ne faut personne. Et comme la sonnette d'entrée tintait, sans attendre qu'Annie lui répondît, il s'éloigna. Dans le salon, un pas brusque, celui d'un homme agité et nerveux se faisait entendre. Annie respira fortement et, le cœur battant mais l'esprit lucide, elle entra. Jacques debout, immobile, la laissa s'avancer vers lui. Comme elle essayait, dans une poussée irrésistible de toute sa tendresse, de le prendre par les épaules et de l'attirer dans ses bras, il lui appuya doucement, mais fermement, la main sur la poitrine, et la tint à distance, la regardant d'un air si triste qu'un terrible désespoir s'empara de la jeune femme à la pensée qu'il souffrait ainsi à cause d'elle. Elle le força à s'asseoir et s'agenouillant auprès de lui, elle réussit à s'emparer d'une de ses mains, sur laquelle elle appuya son front, en la mouillant de ses larmes. De sa gorge contractée aucune parole ne put sortir; elle eût voulu s'expliquer, s'excuser, plaider passionnément sa cause, et elle ne sut que balbutier au travers de ses sanglots : Jacques! Oh! mon Jacques!
11 la vit si mallieurcLis.', si brisée, si anéantie, dans l'humilité repentante qui la pro sternait à ses pieds, qu'il se départit de son impitoyable froideur, et dit :
— Relevez-vous, Annie, et tachez d être plus raisonnable : vous me troublez cruellement et vous vous faites beaucoup de mal.
Elle se releva, et lui jetant un regard de fièvre :
— Moi, qu'importe! Je souffrirais cent fois davantage avec bonheur pour vous éviter un chagrin... Je vous aime tant!
11 l'interrompit d'un geste, et hochant douloureusement la tête :
— Et cependant, x\nnie...
Elle le saisit avec une force extraordinaire et le tenant dans ses bras :
— Oh! ne dis pas que je ne t'ai pas aimé! Ne pense pas que je ne t'aime pas plus que tout au monde, plus que ma vie... Si je t'avais moins aimé...
— Tu n'aurais pas été criminelle, malheureuse! s'écria-t-il.
Les yeux d'Annie s'agrandirent, sa physionomie prit une expression d'exaltation tur-
rible, et avec un accent qui fit vibrer les nerfs de Jacques :
— Eh bien I Oui ! c'est vrai ! J'ai tout subordonné à toi! El vois comme j'en suis punie, puisque tu me frappes dans cet amour mèmel Oh! Jacques, si tu savais...
— Ce que je sais est déjà épouvantable... Cependant je ne sais pas tout... Et je veux tout savoir... Tu m'as fait dire que tu serais sincère, que tu m'apprendrais l'horrible vérité que je cherche depuis un an. la devinant, sans la pénétrer tout entière... J'en veux connaître tous les détails, tu m'entends, tous! Parle ! Achète donc mon indulgence , s'il se peut que tu en sois encore digne, mais dis tout, même l'horrible, même l'infâme... Montre-moi ton complice tel qu'il est... Que j'aie le droit, en le haïssant plus complètement, de te détester un peu moins toimême...
— Oh! Jacques!... me détester., toi, estce possible?
— Oui, cria furieusement le jeune homme. Si ce bandit n'est pas le plus affreux des monstres, alors c'est que tu es la plus méprisable
des créatures!... Donc, défends-toi, charge-le pour l'innocenter!
— Lâche besogne! sanglota Annie, retombée à genoux, et se cachant le visage dans ses mains crispées.
— Moins lâche que le crime commis!...
Allons! Vas-tu te décider à avouer?
Il se pencha vers elle, et d'une voix tremblante et basse :
— C'est bien lui qui a tué ma pauvre femme ?
Elle baissa la tête en signe d'affirmation.
— Pourquoi?
Annie se démasqua brusquement et les yeux enflammés :
— Parce que je t'aimais!
— Tais-toi, misérable! cria Jacques avec rage : n'essaie pas de me rendre complice de ce meurtre, en disant qu'il a été commis, même indirectement, à cause de moi ! Que je ne t'entende pas répéter cette infâme parole, ou je ne réponds plus de ma patience!
Blême, tremblant, au paroxysme de la colère, Jacques se dressa formidable. Annie, dans les heures d'effroi, où elle le voyait jus-
ticier implacable, ne se l'était jamais figuré si terrible. Il paraissait prêt à toutes les violences, et cet être faible, une fois entraîne aux actes extrêmes ne devait pas pouvoir s'arrêter. Elle dit :
— Comment aurai-je le courage de tout te dire si tu n'as pas la force de m'écouter?
Il passa la main sur son front, oîî la sueur perlait, et se dominant :
— C'est vrai! Ainsi ce brigand, qui est resté impuni et qui me menace encore... il était votre amant?
Elle protesta avec passion, comme si c'était peut-être de cela qu'elle tenait le plus à s'innocenter :
— Je l'ai subi avec horreur! Mais mon amant? juste ciel ! oh ! non : je n'ai jamais eu d'autre amant que toi, et chéri, et adoré!
— Assez de mensonges et de comédies!... Vous l'avez subi, vous le subissez encore!... Il vous a possédée, chaque jour de notre liaison, quand il a voulu, oii il a voulu, et j'ai été exposé au contact dégradant et continuel de cet être immonde ! Voilà l'amant adoré que j'ai été pour vous!... Mais quelle influence
inexplicable avait-il sur vous, ce monstre? De quelle abjection était fait le lien qui vous attachait l'un à l'autre?
— Il était fait de notre commune origine, si basse et si triste, de nos communes misères. Tu parles sévèrement : tu as raison, car j'ai été bien coupable, mais si tu savais comment ces malheurs-là arrivent, par quelles promiscuités ils sont préparés, par quels exemples mauvais ils peuvent être excusés!... Vois-tu, nous autres, pauvres enfants nés de gens aigris par la misère et l'incrédulité, exaltés par les rêves chimériques, nous grandissons sans religion, sans morale, livrés au hasard de l'existence... Pour que nous tournions bien, il fautqu'on nous aide, qu'on nous conseille, qu'on nous recueille... Nous ne connaissons que le vice, on ne nous prêche que la jouissance... Nous ignorons le devoir... Voilà comment s'établissent les liens que tu traites d'exécrables, et avec justice... Il est facile de les nouer... Il est presque impossible de les rompre . . . Une heure d'oubli les a établis . . . Des années ne suffisent pas à s'y soustraire. . . Et on est, toute sa vie, prisonnier de sa première faute!
Jacques, pendant qu'Annie se lamentait ainsi, se souvenait du tableau que lui avait tracé Dauziat, la veille, de ces bas-fonds populaires dans lesquels se développaient les femmes vouées à la galanterie et les hommes marqués pour le crime. Il en admirait l'exactitude et se rappelait que les indulgences de l'homme de lettres se fondaient sur les mêmes raisons que les excuses de la jeune femme. Mais, dans son cœur ulcéré, la colère domina la pitié. Et de même qu'Annie se défendait avec ardeur d'avoir aimé son complice, il s'acharna à la confondre avec lui dans ses accusations.
— Oui, reprit-il, et quand on a besoin d'un bandit pour faire exécuter un mauvais coup, l'amant se change en assassin... Et les complaisances les plus viles sont le prix du crime qu'on a ordonné...
— Ordonné?... Jamais! cria Annie.
— Et qui donc aurait désigné au meurtrier cette victime ? Qui donc avait intérêt à ce qu'elle fût frappée ?. . . Allons, avouez donc hardiment . Cela vaudra mieux que de disputer des lambeaux de vérité !
— Il l'a fait sans mon aveu!
— Prouvez-le...
— Lui seul pourrait le dire... Et il ne le dira pas : il a trop le désir de nous séparer et de me perdre !
Elle se tordait les bras, en proie à un horrfble désespoir. Mais Jacques, acharné et impitoyable, continua :
— Mais comment a-t-il su que je me mariais et que vous en étiez désespérée?...
— Par moi!... Oh! que ne puis-je, au prix de ma vie, faire que les paroles imprudentes n'aient pas été prononcées!... Oui, il a su par moi!... Mais je ne lui ai rien demandé,, rien conseillé : il a agi sans que je le sache!
Jacques éclata d'un rire affreux :
— Oh! la bonne raison à donner! Et qui pourrait y croire? Vous me prenez pour un niais!... Vos inventions sont vraiment trop grossières!... Allez donc raconter des choses pareilles à des jurés : ils vous feraient couper la tête!
— Eh ! quel compte tiendrais-je de leur opinion, si je pouvais, toi, te convaincre?
— Rien ne fera, entendez-vous, dit Jacques, que le crime n'ait été commis à votre profit!
Rien ne fera que vous n'en ayez eu le bénéfice! Complice ou non matériellement, vous êtes moralement coupable, et le sang versé pour vous rejaillit sur vous! Voilà ce que jo ne pourrai jamais oublier, ce qui m'emplit de dégoût et d'horreur! Jamais je ne vous aurais revue si vous ne m'aviez fait supplier de venir!... Avant que je m'en aille, qu'avez-vous encore à me dire? Dépêchez-vous : j'ai hâte de sortir de votre présence.
Elle joignit les mains :
— Comment, toi qui me conneis si complètement, peux-tu m'accuser ? Si s-je donc si fausse que, pendant un an, je taie abusé à ce point que tu m'aies aimée? Car tu m'ai-
mais
— C'est de cela que je vous en veux le plus ! cria Jacques.
— M'as-tu jamais vue mauvaise?
— Vous haïssiez jusqu'à la mémoire de votre victime I
— Ah ! c'est que je te voyais si malheureux de sa perte que j'aurais voulu te la faire oublier. Tu ne sauras jamais tout ce que j'ai souffert, en pensant qu'on t'avait frappé si cruel-
loment à cause de moi. Car cela, je ne ie nie pas, je le sais bien, je te l'ai dit moi-même. Si j'avais été mauvaise, une fois vengée, puisqu'on voulait me venger, et que tu crois que j'ai ordonné cette vengeance, je n'avais qu'à m'écarter de toi, à ne te revoir jamais, satisfaite de t'avoir puni et respectant le mystère lu crime commis. Loin de là, je t'ai cherché, revu, repris, et ma préoccupation unique a été de guérir la blessure de ton cœur, de chasser de ta pensée le souvenir, le regret de celle qui t'avait été arrachée. Quand tu me voyais triste, agitée, fiévreuse, c'est que je désespérais d'y parvenir, que l'ombre de ma rivale me paraissait invincible. Et c'était un tourment de toutes les heures,, une angoisse qui ne me quittait jamais, avec laquelle j'ai vécu misérablement et qui me portait à envier la femme que tu pleurais. Oh ! j'ai expié le crime, quoique je ne l'aie pas commis. J'ai tout fait pour en obtenir le pardon par un amour exclusif. J'aurais donné ma vie, pour t'entendre prononcer le mot qui devait m'absoudre, ce mot qui m'aurait prouvé qu'aimé de moi tu ne regrettais plus rien. Je n'ai pu y réussir: tu ne me pardonnes
pas, tu me condamnes. Je n'ai plus qu'à disparaître.
— Allez-vous me menacer de vous tuer, à présent? N'est-ce pas assez d'horreurs souffertes à cause de vous?
— Je ne te menace de rien. Je te demande une dernière fois, à deux genoux, si tu me crois coupable et si tu refuses de m'absoudre. Oh! réfléchis, avant de parler, mesure ta réponse... Sois pitoyable... sois juste...
Elle s'était prosternée sur le tapis, et sa tête blonde éplorée touchait les pieds du jeune homme. Elle cria désespérément :
— Jacques, grâce I Que deviendrai-je si tu m'abandonnes?...
Il pâlit de douleur et de colère, et durement cria :
— Vous retournerez avec votre bandit !
Elle se redressa, et avec un calme soudain,
jetant sur Jacques un regard de reproche :
— Je n'aurai pas besoin d'aller à lui, il viendra à moi.
Comme si ces paroles avaient le don d'évoquer celui à qui elles faisaient allusion, une violente rumeur s'éleva dans la pièce voisine :
voix rude d'homme qui menaçait, voix aigre de femme qui protestait, et la porte, soudain ouverte d'une brusque bourrade, laissa voir Charles repoussant la femme de chambre qui cherchait à l'empêcher d'entrer.
— Madame! madame! s'écria-t-elle.
Mais elle n'eut pas le temps de prononcer une parole de plus : Charles lui ferma la porte au nez. Alors, seul en face d'Annie et de Jacques, le bandit eut un geste de satisfaction, et, s'adressant à la jeune femme avec une menaçante autorité :
— Passe dans ta chambre : j'ai à causer avec Monsieur.
Annie ne bougea pas, éperdue entre ces deux hommes qu'elle devinait au paroxysme de la haine et de la colère. Il lui sembla qu'une parole, un mouvement allait être le signal d'une lutte effroyable qui, une fois engagée, ne se terminerait que par la mort de l'un ou de l'autre. Elle se vit avec Jacques étendu à ses pieds, perdant son sang par une horrible blessure, et l'assassin riant sinistrement en face d'elle. Elle voulut aller à la fenêtre, l'ouvrir, appeler, crier au meurtre, elle ne put ni se déplacer,
ni même agiter ses lèvres. Elle était paralysée par la terreur. Charles, la voyant immobile, lui dit de nouveau :
— Allons, Marie- Anne, va-t'en dans ta chambre : tu nous gènes pour nous expliquer...
Il s'avança hardiment, la toucha de la main à l'épaule, et la poussant, essaya de la faire sortir. A subir ce contact devant Jacques, Annie éprouva une telle honte qu'elle s'arracha à sa prostration.
— Misérable! cria-t-elle, ne me touche pas!...
— Ah ! C'est comme ça, la belle? Nous allons voir...
Il n'eut pas le loisir de continuer. Jacques, saisissant un tabouret en bois doré qui était près du piano, venait de se ruer sur lui et de le frapper d'un coup terrible à la tête. Le bandit recula comme un bœuf assommé, mais reprenant des forces, avec un grondement sourd, il sortit de sa poche son redoutable couteau, et fondit sur Jacques. Celuirci le reçut de pied ferme, lui asséna un second coup de son tabouret, qui se brisa, et saisissant la main du bandit, il s'efforça de lui arracher son arme.
Ils luttcrcnt ainsi avec des cris furieux, pendant qu'Annie d'un œil fou suivait les péripéties du combat. Ecroulés sur le plancher, cherchant à s'étoufîer et à se poignarder, ils étaient tantôt vainqueur, tantôt vaincu. Enfin Charles prit l'avantage, il parvint à maintenir son adversaire, épuisé, râlant, et il allait le frapper, quand Annie, avec un grand cri, s elança sur lui. Il voulut la repousser. Alors, sentant qu'elle n'était pas la plus forte et que la main redoutable armée du couteau allait s'abattre sur Jacques, de sa belle bouche amoureuse aux dents blanches, grinçantes en ce moment comme celles d'un tigre, elle mordit furieusement le poignet qui la maîtrisait.
Charles poussa un hurlement de rage, il saisit son arme de la main gauche et la levant avec force, il en frappa Annie. La robe de la jeune femme, en un instant, se couvrit de sang. Mais, si gravement blessée, elle ne lâcha pas le poignet qu'elle tenait, et tirant violemment en arrière son meurtrier, elle permit à Jacques de se relever.
Au même moment la scène changea de face •
Par la porte de la chambre, Dauziat venait d'entrer. D'un élan il fut sur Charles qu'il empoigna à la gorge et colla au mur. Jacques saisissant Annie dans ses bras l'avait portée sur le canapé, et, avec des précautions épouvantées, il s'efforçait d'arracher de la plaie le couteau, qui y était entré jusqu'au manche.
La gorge blanche de la jeune femme, percée de cette lame effroyable, laissait couler un flot rouge. Enfin, d'une main plus assurée, Jacques retira l'arme. La douleur fut si atroce qu'Annie rouvrit les yeux, et poussa un cri déchirant. Mais reconnaissant celui qu'elle aimait et pour qui elle se sentait mourir, elle eut le couras^e de sourire et, saisissant sa main, de la porter à sa bouche.
Elle ne put parler, mais ses regards exprimaient si clairement la joie de voir vivant celui pour qui elle avait si ardemment lutté, que Jacques ne sut pas retenir ses larmes, et qu'oubliant les faiblesses, les fautes, le crime, pour ne se souvenir que de la tendresse, de la vaillance et de l'abnégation, il posa ses lèvres sur le front pâlissant de la mourante.
— Oh! Tu m'as pardonnée? murmura Annie.
Elle voulut se redresser, enlacer Jacques, l'approcher d'elle, expirer en le tenant, reconquis. Mais ses bras tîéchirent, une ombre passa sur son front qui se creusa, et avec un grand soupir elle retomba en arrière.
— Grand Dieu ! Elle est morte ! cria Jacques. Dauziat lâcha son prisonnier, et s'approcha.
Il posa sa main sur le cœur d'Annie, le sentit battre :
— Non ! elle vit. Portons-la dans sa chambre...
Il sonna à tour de bras, et aux domestiques qui accoururent affairés :
— Vivement un médecin!
Ils soulevèrent la jeune femme et avec des précautions infinies la couchèrent sur son lit.
Dans le salon, bouleversé par la lutte, et dont le tapis était rouge de sang, il n'y avait plus personne. Les domestiques couraient chercher des secours. Charles avait disparu.
\ ill
Pendant dix jours Annie fut entre la vie et la mort. Un soir elle parut à Jacques si brûlée par la fièvre, si anéantie, si incapable de résister à la souffrance, qu'il envoya chercher Dauziat et le pria de veiller avec lui, tant il craignait de se trouver seul auprès d'elle quand elle rendrait son dernier souffle. Elle délirait, appelant à grands cris et sans cesse Jacques, qu'elle se figurait parti pour le rendez-vous assigné par Charles.
Vainement le jeune homme lui parlait, essayait de ramener son esprit des espaces vagues, ténébreux, peuplés de chimères où il se perdait flottant. Elle n'entendait pas sa voix, elle ne reconnaissait pas son visage; elle le prenait pour le meurtrier, le repoussait, l'insultait et s'efforçait de lui échapper.
C'était à ce point, douloureux pour lui, et funeste pour elle, que Jacques avait pris le parti de ne plus s'approcher du lit où elle dormait son effrayant sommeil halluciné.
Les deux amis, assis près de la cheminée, écoutaient, avec une tristesse accablée, les divagations fiévreuses de la blessée. De *emps en temps Dauziat se levait pour donner à boire à Annie. De lui elle acceptait tout et semblait même quelquefois le reconnaître. Mors elle s'inquiétait de Jacques, questionnait ardemment sur le compte de celui qui 4tait à deux pas d'elle, puis retombait dans sa stupeur.
La mère Charles venait chaque matin chez la concierge demander des nouvelles. La première fois, elle avait été rencontrée par Dauziat, avec qui elle avait, en pleurant, causé pendant plus d'un quart d'heure, sous le passage de (a porte cochère. Jacques ignorait ces visites. Les domestiques avaient ordre de ne pas lui en parler. Aucun d'eux n'ouvrait la bouche de ce qui s'était passé dans l'appartement. Pour tous les locataires de la maison, un cambrioleur, surpris par M'"^ Descharmais pendant
qu'il forçait ses armoires, avait tenté de l'assassiner.
Les recherches faites par la police avaient été infructueuses, comme elles l'avaient été pour M™® Prévinquières. Ceux qui auraient pu éclairer la justice avaient intérêt à ce qu'elle ne vît rien. La préfecture, le parquet, pataugeaient donc à qui mieux mieux. Et les reporters, exaspérés de ne rien savoir, de ne pas même être reçus dans l'appartement, avaient pris le parti d'inventer de toutes pièces une histoire.
Leur génie professionnel ne les avait pas trop mal servis, et les récits qu'ils dramatisaient n'étaient pas très loin de la vérité :
« LES DRAMES DE LA JALOUSIE. UN ASSASSIN PAR AMOUR. LUTTE TERRIBLE ENTRE M. X. ET LE MEUR- TRIER. LA CONSIGNE EST DE NE RIEN DIRE. » ToUS
ces titres divers imprimés tour à tour en lettres grasses faisaient bien dans les journaux, amusaient le public et navraient la police.
De désespoir, le chef de la sûreté essaya de parler à Annie, quoiqu'il sût qu'elle se mourait. Il fut reçu par Dauziat, qui se fît un plaisir de le mystifier. L'homme de lettres, avec
une bonhomie parfaite, raconta à l'homme de police que M'"*^ Descharmais, dans un accès de désespoir, avait essayé d'attenter à ses jours. Soupçonnée d'entretenir des relations avec un sien ami d'enfance, menacée d'être quittée par un charmant garçon qu'elle aimait, elle n'avait pu supporter une scène violente, qui avait eu lieu entre les deux rivaux, inopinément mis en présence chez elle. De là son affreuse tentative, heureusement manquée.
Et comme le policier s étonnait, invoquait les premières clameurs entendues dans la maison, les appels des domestiques demandant du secours contre le meurtrier, Dauziat, avec un air très étonné, répliqua que dans une situation pareille les gens perdaient habituellement la tête et criaient n'importe quoi : « Au feu! A l'assassin! Au voleur! » s'occupant seulement de faire du bruit pour obtenir main-forte. Qu'au surplus il était bien renseigné, puisqu'il avait lui-même séparé les deux adversaires et relevé la femme.
Alors, devant l'insistance de son interlocuteur, il s'était replié avec une gravité froide,
LA DAME EiN GRIS. 3U
déclarant qu'il n'avait aucun renseignement à donner, qu'il s'agissait d'une affaire intime, au sujet de laquelle aucune plainte n'avait été portée, et que par conséquent nul n'était autorisé à s'en occuper officiellement. Il était heureux de causer avec le chef de la sûreté à un point de vue ahsohiment confidentiel, mais si l'ingérence de la police devait se faire plus complète, il aurait le regret d'opposer à ses investigations le mutisme et l'inertie.
Avec la mère Charles, il avait tenu un autre langage. Brutalement il avait déclaré à la vieille qu'il était décidé à la faire mettre à Saint-Lazare, comme complice de son fils, si, le jour même, ce bandit ne disparaissait pas, pour ne plus jamais revenir. Gomme il rentrait chez lui, vers six. heures, il avait, devant sa porte, trouvé Charles qui l'attendait. Sans un mot, il lui avait fait signe de le suivre. Dans son cabinet, bien enfermé, il s'était expliqué d'une façon décisive avec l'assassin :
— Cette fois, il s'agit de ne plus barguigner. Je suis las de vos résistances. Si j'avais, dès le premier instant, couru raconter au procureur de la République tout ce que je savais de
votre passé, à l'heure qu'il est vous croupiriez à la Roquette, à trois pas de la guillotine, et la pauvre Annie ne brûlerait pas sur son lit de souffrances en attendant la mort. C'est mon indulgente faiblesse qui vous a permis d'aggraver votre culpabilité. J'ai donc le devoir de réparer mes imprudences. Et vous ne sortirez pas d'ici avant que la situation soit réglée...
— Et comment? demanda Charles avec un air menaçant. Vous savez que je ne fais guère que ce qu'il me plaît...
— Eh bien ! Vous vous arrangerez pour que ce qui me conviendra vous plaise...
— Qu'est-ce que je peux craindre? La mort?
Il eut un geste d'insouciance.
— Le bagne serait pire... mais on en sort.
— Et votre mère?
Le bandit tressaillit. Un nuage passa sur son front. Il demeura silencieux et parut se perdre dans une soucieuse rêverie.
— Vous n'avez pas rendu cette pauvre femme très heureuse, jusqu'ici, et, de degré en degré, vous l'avez conduite au plus bas de la misère et de l'abjection... Elle vous aime
cependant, et on la couperait en morceaux plutôt que d'obtenir d'elle une parole qui vous soit préjudiciable. Un tel attachement ne mérite-t-il pas quelque retour?... Et lorsque vous avez, une dernière fois, l'occasion de recommencer votre existence et d'adoucir la fin de celle qui vous est si dévouée, vous hésitez, on ne sait par quels scrupules de gloriole et de vantardise... Vous ne voulez pas avoir l'air de reculer, même devant l'emprisonnement, même devant l'échafaud... Qui espérez-vous éblouir par cet héroïsme de l'infamie? Annie? Elle se meurt, et vous ne la reverrez sans doute jamais. Moi? Maisjesuis,par état,vouéàla conception de personnages tels que vous, et je les compose plus complets dans l'horreur que vous ne sauriez vous montrer à mes y eux. Alors ?Avez-vous la prétention de tuer Jacques? Vous n'y parviendrez pas. Si vous marchez seulement vers laporte, je vous livre à la police... Vous n'avez qu'un bon parti à prendre, et c'est celui que je vous conseillais avant votre dernier crime. Je vous le propose encore, non plus par intérêt pour vous, mais pour épargner à ceux, à qui vous avez fait tant de mal , le dernier tort
que vous pourriez leur causer : le scandale de votre procès... Si vous avez dans l'âme un derniervestiged'honnêteté, vousaccepterezceque je vous offre, et vous aurez ainsi réparé, dans une certaine mesure, les fautes commises... Le bandit ne répondit pas, et Dauziat commençait à craindre d'avoir dépensé son éloquence en pure perte, lorsque Charles poussa une sourde exclamation, et frappant du pied violemment :
— Il n'y a que les enfants trouvés qui puissent agir librement dans la vie!... Ils n'ont pas à compter, au moins, eux, avec les liens de la nature et les obligations de la famille... Eh bien! oui, vous me tenez! Là, êtes-vous content? Vous me tenez!
Il grinçait des dents, plein à la fois d'impuissance et de rage.
— Vous partirez? dit Dauziat. Quand cela?
— Ce soir.
— Pour l'Amérique?
— Pour l'Amérique.
— Combien voulez-vous d'argent?
Le bandit releva la tête d'un air offensé, et avec rudesse :
— Croyez-vous que je vais accepter d'être payé par vous! Gardez votre monnaie...
Il se mit à rire, et haussant les épaules :
— J'enverrai la mère chez vous, ce soir : vous lui donnerez, à elle, ce que vous voudrez. ..
Il marchait vers la porte. Dauziat l'arrêta, et d'un ton grave :
— Ah çà! Pas de tromperie? Vous partirez, vous vous y engagez?
— Vous avez ma parole.
Et sur cette noble déclaration Charles sortit. Le soir sa mère se présenta chez l'homme de lettres, et avec des soupirs et des sanglots annonça que son « trop coupable, mais toujours cher » enfant avait pris le train pour Brest. Là il attendrait qu'elle lui expédiât des fonds pour s'expatrier. Plus tard elle irait le retrouver, quand il iaurait fixé sa résidence dans quelque ville du Nouveau-Monde. Combien, à son âge, c'était pénible de quitter son pays pour aller vivre au milieu d'étrangers, dont on ne comprenait pas la langue !
— Ça vous évitera des bavardages, dit froidement Dauziat.
La vieille, en constatant que son attendris-
semontne produisait aucun effet sur rhomme de lettres, devint aussi froide qu'une pierre, ses larmes tarirent en un instant, et elle économisa ses gémissements. Elle regarda avec attention autour d'elle, comme si elle supputait la valeui* du mobilier pour se faire une idée de ce qu'on pouvait demander d'argent à un homme aussi simplement logé.
Dauziat l'observait et lut sa préoccupation dans ses yeux :
— Moi, à votre place, je n'attendrais pas qu'il soit arrivé pour aller le rejoindre, je l'accompagnerais et je ne lui donnerais pas l'argent, je le garderais pour fonder un établissement dans un pays de langue française, comme le Canada. Il est à Brest, je prendrais le train demain pour le suivre, et je ne lui confierais que juste le prix des places sur le bateau. Vous devez, l'un et l'autre, si vous êtes raisonnables, vous tirer d'affaires avec ce que je vais vous remettre...
A ces mots la mère Charles ne put s'empêcher de dire :
— La vie doit être coûteuse dans ces pay^là...
— Oui, mais on y vit. Tandis qu'ici...
— Bon ! bon ! grommela la vieille, nous savons qu'il faut partir...
— Et ne jamais revenir...
— Plus souvent, quand j'aurai passé la mer une fois, que j'aurai envie de retraverser, moi qui suis malade sur les bateaux-mouches, rien que pour aller à Billancourt!
Dauziat ouvrit le tiroir de son bureau, y prit un paquet tout préparé et le tendant à la mère Charles :
— Il y a, là dedans, six mille francs... C'est de ma poche que je vous les donne... Aussi n'espérez pas que je recommence jamais...
— Oh! monsieur! s'écria la vieille, se confondant en témoignages de gratitude, j'avais bien jugé votre cœur... Je l'avais dit à mon fils : Vois-tu, M. Dauziat, c'est un homme qui comprend l'humanité. Il ne nous laissera pas dans la peine... Monsieur, nous serons toujours vos serviteurs reconnaissants. Ah ! si ma pauvre Annie savait ce qui se passe... elle nous aurait peut-être donné plus... Elle était si bonne !...
Cette fois Dauziat faillit se fâcher. Il poussa
îa mère Charles vers la porte et lui dit :
— Restons-en là. Je ne tiens pas à votre reconnaissance, mais je compte sur votre ponctualité... Vous partirez demain, et on n'entendra plus jamais parler ni de vous ni de votre fils... Jamais!... C'est bien entendu?
— Jamais, mon digne monsieur... Ah ! si le ciel, au lieu de mon scélérat, m'avait donné un fils comme vous!... J'aurais été trop heureuse !
— Grand merci! fit l'homme de lettres, et il mit la vieille à la porte.
Le soir, dans l'appartement d'Annie, au coin du feu, veillant avec son ami, il parla pour la première fois de l'assassin :
— Qu'est devenu ce misérable? demanda Jacques.
— Il a disparu pour toujours... Tu n'auras plus rien à démêler avec lui.
— Comment le sais-tu?
— C'est moi qui lui ai pris son billet pour partir.
Jacques regarda son ami avec stupeur :
— Pourquoi ne l 'as-tu pas livré à la justice?
— Pour que tu ne me reproches pas, un jour, de l'avoir fait.
— Moi?
— Oui, toi.
— Mais je l'aurais tué avec joie, ce monstre qui a brisé ma vie!...
— Bon ! Il fallait le tuer, en effet, quand il t'en offrait l'occasion... C'était fini tout de suite. On en parlait deux jours, et puis, après, le silence... Mais l'envoyer en cour d'assises... Remuer toute la boue et tout le sang dans lesquels s'était vautré ce brigand, j'ai jugé que c'était déplorable.
Jacques resta un instant silencieux, puis il dit :
— Tu as toujours eu une étrange faiblesse pour ce scélérat...
— J'en conviens, répliqua Dauziat. Il m'intéressait parce qu'il avait du sang et des muscles... Dans son genre, c'était une manière de héros. Il n'a jamais calculé la portée de ses actes, il les a exécutés impulsivement, tête baissée. S'il les avait raisonnes, peut-être aurait-il reculé devant leur infamie et leur cruauté. Il était monstre, à la façon des tigres
qui sont naturcllomont féroces et n'y mettent pas de raffinement... Ce sont les êtres tels que lui qui font les hommes de main, dont on tire si grand parti à la guerre. Avec eux pas de discussion : on les Jance, ils partent, culbutent tout, ou périssent. Ces gaillards-là ont des cervelles de plomb et des cœurs de bronze. Rien ne les arrête.
Jacques ne répondit pas. La tête penchée, il parut n'avoir pas entendu les paroles de son ami. Au bout d'un assez long moment, il releva le front, poussa un soupir et dit :
— Annie Fa aimé...
— C'est toi qu'elle a aimé et elle en meurt! Ne sois pas ingrat envers cette pauvre femme. Si elle ne t'avait pas défendu avec une énergie passionnée, elle ne serait pas à l'agonie, et toi tu serais sous la terre. Certes elle a commis des fautes, mais elle les a rachetées autant qu'elle a pu. Et quant à la sincérité de son affection pour toi, elle l'a prouvée au risque de sa vie... En aurais-tu fait autant pour elle? Je veux le croire, mais ce n'est pas sûr. Les femmes sont plus braves que les hommes et plus dévouées^ sans arrière-pen-
sée.,. S'il n'y avait pas des croix d'honneur, des médailles de sauvetage et autres institutions favorables à la gloriole, nos semblables y regarderaient de plus près à se risquer dans les dangers... Les femmes, point!... Attends! la voilà qui s'éveille...
Annie s'agitait dans son lit et murmurait des paroles vagues. Dauziat se leva, et avec un soin fraternel soulevant la tête de la blessée, il lui donna la potion qui la calmait. Elle le regarda de ses yeux troubles et eut un sourire, puis une ombre passa sur son front, et elle dit d'une voix sourde :
— Jacques... Oii est Jacques?...
— Ne vous tourmentez pas... Il est en sûreté...
— Non I L'assassin reviendra pour le tuer à son tour... Ne quittez pas Jacques, jamais... Vous ne serez pas trop de deux contre ce misérable...
— Il est bien loin, tranquillisez-vous... Jacques ne court aucun danger...
— Bien loin!... Rien n'est assez loin...
A bout de forces, elle se renversa sur son oreiller, et y roula sa tête avec effort. Mais au
buut d'une minute, plus calme, elle ne bougea plus et ferma les yeux. Dauziat revint auprès de Jacques.
— Tu vois, toujours toi. Une seule pensée persiste dans ce cerveau enfiévré : celle d'assurer ta sécurité.
— Oui, je le sais bien.
— L'as-tu jamais aimée autant qu'elle t'aime ?
Jacques demeura soucieux, puis il dit :
— Ce qui me déchire, c'est que je sens bien qu'elle m'inspire de l'horreur, que c'est injuste, et que je ne puis surmonter cette impression. Entre elle et moi, il y a l'autre : l'innocente, la pure, la douce victime. Cette ombre ne me quitte pas, je ne réussis pas à la chasser, malgré ma volonté, et sans cesse à mes côt-és je vois la morte qui me reproche non seulement de ne l'avoir pas vengée, mais encore de l'oublier et de la trahir.
— Imaginations causées par la fatigue. Tu veilles depuis plusieurs nuits, tes nerfs sont exaspérés, et ta tête est lasse. Etends-toi donc sur ce canapé et dors...
^ Je ne le pourrais pas. Il me semble que
je resterai maintenant, toute ma vie, sans dormir...
Ils demeurèrent au coin du feu, ne parlant plus, et vers deux heures, Dauziat, qui n'avait pas les mêmes causes d'énervement que son ami, s'assoupit au fond de son fauteuil. Le silence s'était fait dans la rue, et la chambre était plongée dans une demi-obscurité. Jacques, les yeux grands ouverts, suivait au plafond le jeu des ombres que le foyer soudainement mllumé projetait mourantes au plafond, lorsqu'il lui sembla entendre Annie prononcer son nom.
Il se tourna vers le lit, sans se lever, car il craignait de jeter la jeune femme dans les violentes agitations qui s'emparaient d'elle, dès qu'il se montrait. Soulevée sur son coude, les yeux fixes, Annie le regardait. Et pour la première fois, depuis l'horrible jour, ce regard lui parut animé d'une pensée. Comme il ne bougeait pas, la blessée appela de nouveau : Jacques ! Elle le reconnaissait, il n'en pouvait douter, elle le voulait près d'elle. 11 s'avança vers le lit. Alors d'une voix faible Annie murmura :
— Tu (.-> (Jonc vivant, mon Jacques, et tu es pW's (Je moi... Mon sacrifice n'aura pas été inutiJe, etje t'aurai sauvé... J'en désespérais... J'aide mauvais songes, vois-tu, dans lesquels je t'ai vu mort... AJi! j'étais bien malhicureusc, car tu étais alJé retrouver l'autre... CeJle que tu n'as jamais pu oublier... Et la jalousie me torturait... J'aurais voulu mourir pour vous rejoindre à mon tour, et me jeter entre vous... Mais il me semblait que si tu étais mort, je ne pouvais pas te suivre et que je resterais dans la vie avec le monstre... Tandis que si je mourais, ce serait toi qui survivrais... et que tu aimerais d'autres femmes... Enfin toujours nous étions séparés... Etj'étaissi triste... Car tout ce que j'ai fait au monde de mal ou de bien, ça a été pour te garder à rnr)i...
Elle l'examina avec des yeux effrayés où le délire s'effarait encore :
— Mais tu restes silencieux et immobile, et si grave qu'on dirait une ombre... Est-ce que tu es vivant, Jacques?
Il ne parla pas, craignant de la rejeter dans sa folie, mais il posa sa main sur le bras de la blessée. Elle frissonna doucement et son
visage exprima une jouissance délicieuse. EJle reprit :
— Dans mon mauvais sommeil, bien souvent, j'ai rêvé ceci : J'étais près de mourir... Il dépendait d'un rien que je ressuscite, ou que je succombe. Ma vie était comme la flamme d'une bougie penchée par le vent. Va-t-elle se relever ou s'éteindre?... On ne sait... C'est le hasard qui en décidera... Mais ce n'était pas le hasard, c'était toi... Pour que je vive il fallait que tu oublies l'autre... Si l'autre sortait de ta pensée, la petite flamme qui m'animait encore se relevait... Si elle demeurait ta préférée... la petite flamme s'éteignait, et c'était la nuit éternelle... Tout à l'heure encore, j'ai eu ce même rêve... La flamme se couchait et noircissait et il n'y avait presque plus de lumière... Alors je n'ai pas voulu qu'elle s'éteignît, j'ai fait un grand effort pour sortir de l'obscurité, }e me suis dressée, je t'ai vu, je t'ai appelé, et maintenant je te demande si tu veux que je m'en aille ou que je reste... Tu m'as dit. un jour, que tu ne me reverrais jamais... Aujourd'hui tu es l'arbitre de mon sort : Veux-tu ne me revoir jamais?...
Tu n'as qu'un mot à prononcer... Je disparais. . . Mais, Jacques, ce serait bien dur : je t'ai tant adoré, tant et si exclusivement!... Veuxtu que je vive?... Alors il faut m'aimer et oublier tout ce qui n'est pas moi... La petite flamme vacille, Jacques. . . Elle ne luit presque plus... Dans un instant, ce sera l'obscurité, le silence, la solitude...
L'ombre de la mort sembla passer, souveraine et auguste, sur le front de la blessée. Ses yeux regardèrent très loin, comme s'ils entrevoyaient déjà les horizons derniers. Un sourire désespéré crispa les lèvres d'Annie, elle poussa un soupir plein du regret de son rêve près de s'effacer. Jacques crut que le suprême instant était arrivé pour elle ; il eut, en une seconde, la vision précise de tout ce qu'il perdait d'amour, de dévouement et de bonheur en cette créature si exclusivement à lui, il poussa un grand cri qui rappela Annie des profondeurs de la mort, et, la saisissant dans ses bras, comme pour mieux la retenir, il balbutia avec des sanglots ;
— Reste auprès de moi, ne m'abandonne pas! Que deviendrais-je seul dans la vie? Tu
es mon unique affection. Reste! Que tout ce qui n'est pas toi soit effacé de mon esprit et de mon cœur!...
Le visage d'Annie resplendit de joie. Elle eut un sourire de triomphe heureux. Elle saisit la tête de Jacques, posa ses lèvres sur le front de celui qu'elle aimait, et, avec un soupir qui parut à Jacques le dernier, elle retomba inanimée.
A la suite de cette crise violente, qui marqua la fin de la période périlleuse pour Annie, la guérison se fit rapide. Jacques, désormais sûr de sa volonté n'avait plus quitté la malade, et les preuves de tendresse qu'il lui prodiguait contribuaient mieux que tous les remèdes à lui rendre la santé. Pourtant les spectres effrayants qui torturaient l'imagination de la jeune femme et la conduisaient à la folie et à la mort ne s'étaient pas, pour toujours, envolés dans l'oubli.
Annie se leva, reprit ses forces, retrouva sa beauté, plus attirante encore peut-être, et plus suave. Cependant elle demeura profondément triste. Elle faisait effort pour se montrer sou-
riante, gaie, agréable surtout, car elle voulait plaire. Mais une ombre était sur son front, qui ne s'effaçait jamais complètement. Jacques l'interrogeait doucement, tâchait de savoir ce qui la préoccupait, la tourmentait. Avec un sourire, elle répondait qu'elle était contente, qu'elle ne souhaitait rien, que de rester près de lui et de le voir heureux. Il ne l'était pas. Une sourde inquiétude le tenaillait. Sans cesse il sentait en lui une amertume indéfinissable. La vague sensation que, malgré toutes les raisons qu'il avait eues de pardonner, il vivait mal auprès de celle qui avait une responsabilité si grande dans le crime effroyable.
Il se serait jugé lâche et misérable d'abandonner Annie, après qu'elle avait payé de son sang la réhabilitation; il se jugeait indigne demeurant à ses côtés, amnistiant le meurtre par sa présence et en bénéficiant ainsi monstrueusement. Peut-être Annie, avec ce sens spécial si délicat qu'ont les femmes pour lire au fond de la pensée de celui qu'elles aiment, se rendait-elle compte de ces froissements et de ces angoisses. Gomme deux complices impunis, qui vivent côte à côte, peut-être parla-
geaient-ils secrètement la même répugnance et le même remords.
Au commencement du printemps, Jacques, ayant mis ordre à ses affaires, annonça à sa mère et à son oncle qu'il partait pour un assez long voyage. Le séjour de Paris ne lui plaisait plus. Il voulait chercher sous un doux climat un lieu tranquille propice au honheur. Il parcourut avec Annie le riant midi de la France, les côtes de l'Italie, baignées de lumière; ilvisitalablancheAlgérie, puis un jour, entre Tunis et Bizerte, il découvrit une villa située sur une colline, parmi les chênes verts et les lauriers-roses. Un lac dormait auprès, dont les roseaux abritaient des milliers de hérons et de flamants. Du côté de la terre, un horizon de montagnes violettes, et du côté de la mer, la ligne bleue des vagues sans cesse agitées se confondant avec le ciel d'une immuable sérénité.
Il s'y installa pour quelques jours. Lâchasse était belle, les habitants du village prochain se montraient paisibles et empressés. Il y resta plusieurs mois, jouissant délicieusement de la tranquillité et de la solitude. Il avait acheté
de beaux chevaux de selle, frété une de ces longues canges égyptiennes qui servent à remonter le Nil. Le matin, il parcourait les plaines couvertes de riches moissons et les coteaux chargés de vignes. Il traversait des champs de roses et de géraniums, cultivés par les distillateurs de parfums. Le soir, il longeait, dans la barque, avec Annie, les rives du lac, regardant s'envoler les oiseaux qui s'étaient reposés, pour un jour, sur ces eaux tranquilles, avant de regagner le Nord, à l'approche du printemps.
La vie s'écoula ainsi, pendant de nombreuses semaines, dans une calme douceur qui ressemblait à du bonheur, mais qui n'en était pas, ils le savaient bien, lui et elle. Vers le mois d'octobre, Dauziat vint les voir et se montra ravi de leur installation. Annie secoua, pour un moment, sa mélancolie, se contraignit à un empressement qui lui rendit, en apparence, sa grâce charmante des temps passés. Elle fit illusion à Dauziat, mais non à Jacques. L'homme de lettres, joyeux comme un écolier en vacances, chassa la bartavelle et le lièvre avec Jacques, cueillit des fleurs avec Annie, et
projeta d'écrire un drame dont l'action se déroulerait dans ce merveilleux pays tout plein du souvenir des Phéniciens, des Grecs et des Romains.
Sur ces entrefaites, le propriétaire du domaine, un négociant maltais, vint à mourir après avoir perdu la plus grande partie de sa fortune. Tous ses biens furent mis en vente : un palais à Tunis, des entrepôts, des navires, et le délicieux coin de terre où Jacques, auprès d'Annie, depuis un an, avait trouvé le repos, sinon la joie. Quinze cents hectares entourant la villa charmante, avec ses terrasses blanches, ses tourelles décorées de faïences, son lac, et les bois, les plaines, les vignes, les champs de fleurs. Toute une exploitation sur laquelle travaillaient cent colons indigènes, doux et actifs, souriants à l'étranger, prêts à aimer le nouveau xnaître, tout un intéressant labeur qui emplirait la vie de Jacques et ne lui laisserait plus le temps de connaître l'ennui.
— N'hésite pas, dit Dauziat : achète cet Eden. Installe-toi dans ce pays neuf, qui ne te réserve que des douceurs en échange de ton
argent et de ton intelligence. Sois gentlemanfarmer, rien n'est plus beau, plus utile et plus attachant. Tu rendras service à ton pays en colonisant, et tu te sauveras du désœuvrement. Je viendrai passer, tous les ans, trois mois avec toi, c'est très facile et cela me reposera. Pendant l'été, au moment des chaleurs écrasantes, tu voyageras sur le continent, tu iras voir ta famille en France. Sur ce beau lac, qnii te servira de port, tu auras un yacht à vapeur, avec lequel tu te promèneras le long des côtes sur la mer bleue. J'ai toujours rêvé de caboter, depuis Smyrne jusqu'à Tanger : nous réaliserons ensemble ce rêve merveilleux, et tu pourras t'imaginer que tu es un des héros des Mille et une Nuits, un Simbad ou un Aladin!
Jacques hocha la tête, et soucieux :
— Ce serait un avenir délicieux, s'il était sûr. Je resterais volontiers ici toute ma vie, si j'avais le droit d'espérer que je n'y serai jamais seul...
— Eh bien ! Et Annie? Et moi? Nous comptes-tu pour rien?... Nous sommes là...
— Y serez-vous toujours?
Il y eut un silence grave entre les deux
hommes. L'étourdissement causé à Dauziat par le charme féerique de ses premières heures de séjour se dissipa: il regarda Jacques avec attention et le vit sombre et triste.
— Est-ce que tout ne va pas comme tu le souhaites? Est-ce que la santé d'Annie?...
— Mon cher ami. en apparence Annie est rétablie et se porte bien. En réalité elle souffre et décline. On ne traverse pas impunément des épreuves comme celles dont nous sommes sortis à peu près saufs. Il en reste, dans le cœur, des traces ineffaçables. Te rappelles-tu que. lorsque nous avons visité le château de Blois, le gardien qui guide les voyageurs à travers les appartements nous montra sur le plancher d'une salle des taches brunes, grattées jusqu'à creuser le bois, et qui. cependant, malgré tout, restaient apparentes : c'étaient les éclaboussures du sans^ du Balafré... Eh bien! Annie et moi nous avons aussi notre lâche de sang... Et rien ne peut ni ne pourra jamais la faire disparaître... Lorsque la pauvre fille eut risqué sa vie. si généreusement, pour défendre la mienne : quand elle faillit mourir pour m'avoir sauvé, je suis r.v-t '• niès d'elle. Je reste
encore et je resterai toujours... Mais, entre elle et moi, l'ombre de la victime se dresse... Elle est présente continuellement... Chacun des actes de notre vie l'évoque à notre pensée... Nous ne nous en faisons pas la confidence, mais nous sommes sous le coup de cette obsession. . . J'ai fui Paris, croyant laisser derrière nous tous ces affreux souvenirs. . . C'est nous-mêmes qu'il faudrait fuir, car le cadre de notre existence a changé, la ville tumultueuse a disparu, ce sont des paysages calmes et reposants qui sont sous nos yeux, mais nous les regardons avec les mêmes yeux de tristesse, en roulant dans notre esprit les mêmes idées de douleur... Nous souffrons du même mal, en nous cachant l'un de l'autre, mais nous souffrons, et rien ne doit, je le crains, nous guérir...
— Le temps amortit toutes les impressions, affaiblit toutes les souffrances, éteint tous les souvenirs.
— Crois-tu qu'il supprime les remords?
— Oh ! les remords ! Quel mot énorme ! Celui-là seul qui mériterait d'en éprouver, le seul coupable, n'en a pas, tu peux en être sûr.
Ne VOUS torturez donc pas inutilement, vous qui n'avez été que des victimes...
Jacques hocha la tête et resta silencieux. Dauziat au bout d'un instant lui dit :
— Veux-tu que je parle à Annie? Elle m'écoute volontiers, et j'ai de l'ascendant sur son esprit.
— Non ! ne lui donne pas prétexte à remuer toutes ces horreurs dans sa mémoire... Lui permettre de les préciser de nouveau, ce serait les lui rendre plus vives et plus cuisantes... Laissons-la dans son demi-sommeil moral. Si dangereux qu'il soit, c'est encore du repos.
La nuit descendait sur les jardins, douce, claire, étoilée, pleine de parfums. Au flanc du coteau, les lumières des douars piquaient des points de feu, et un chien aboyait au loin dans le silence. Sur les eaux du lac endormi, la lune versait ses clartés pâles. Une sérénité délicieuse et souveraine enveloppait les choses, et, perdus dans une contemplation muette, les deux amis cessèrent de parler
Vers le mois de janvier, Dauziat, rentré depuis longtemps à Paris, et dans toute l'agitation de sa vie laborieuse, reçut d'Amérique
une volumineuse enveloppe contenant une lettre de faire part bordée de noir et un fragment du New York Herald. En dépliant la lettre, un nom imprimé en gros caractères sauta aux yeux de l'homme de lettres : « Charles, » puis au-dessous : « décédé dans sa vingt-huitième année... » Dauziat frappa le papier avec sa main et s'écria :
— Parbleu! Voilà un bon débarras! Mais ce gaillard paraissait constitué pour vivre jusqu'à cent ans. Qui nous a donc, si prématurément, privé de sa charmante société?
Il déplia le fragment de journal, et, entouré d'une large marque de crayon, il découvrit le passage suivant d'une correspondance de Chicago : L'attaque des grévistes contre les ateliers Pulmann était dirigée par un Français nommé Charles. Ce gentleman était occupé à arroser les cars avec du pétrole pour les incendier, lorsqu'une balle tirée par un homme de police l'abattit sur la voie... Sa mort fut le signal de la débandade générale. Une charge vigoureuse acheva de dégager les ateliers, etc.
Un mot de la nourrice d'Annie était joint à cette coupure de journal. La vieille femme
s'y perdait en lameniations qui devaient être sincères, mais qui se terminaient par un appel à la générosité de ceux qui « avaient envoyé son pauvre enfant à la mort ».
Dauziat réfléchit un instant, puis, toujours pratique, il prit une feuille de papier et adressa à Jacques la dépêche suivante :
« J'apprends la nouvelle que Cliarles a été tué dans une émeute en Amérique. Guette les lettres qui arriveront pour Annie. »
L'homme de lettres craignait pour la jeune femme un envoi semblable à celui qu'il venait de recevoir, et il n'avait pas tort. Mais les précautions qu'il avait prises pour éviter à la pauvre Annie une affreuse émotion devaient être inutiles. Le soir même, la réponse de Jacques lui parvint : « Merci! Mais il était trop tard. La nouvelle était arrivée et le coup porté. Viens vite, si tu veux revoir encore Annie. »
Le temps d'arranger ses affaires les plus pressantes, et l'homme de lettres prit le rapide.
En quelques mois, le mal dont souffrait Annie avait fait d'effrayants progrès. Une fièvre, impossible à calmer, la dévorait. Pas
nne plainte ne tombait de sa bouche toujours souriante. Elle allait vers la mort avec une résignation angélique. Sans cesse étendue sous la véranda, en face du lac au bord duquel les palmiers, frissonnants au vent de mer, abritaient des centaines de ramiers, elle rêvait, les yeux fixes, le visage douloureux et morne, quand elle était seule, mais riant et gracieux, dès que Jacques paraissait. Se sentant glisser chaque jour, plus vite, vers la tombe, elle acceptait l'épreuve avec le courage d'une martyre. Sa seule préoccupation était de caoher son état de souffrance à Jacques, pour s'épargner à elle-même l'horreur de le voir désespéré.
Ils gagnèrent ainsi le milieu de l'hiver. De temps en temps, sur le lac, Annie se promenait encore en barque, par les jours ensoleillés. C'était son unique plaisir. Elle dirigeait sur ces beaux sites ses yeux mourants, comme pour prendre congé de la nature.
Un soir, vers neuf heures, elle venait de rentrer, et dans sa chambre enlevait un manteau que l'air vif de la nuit tombante l'avait contrainte à mettre sur ses épaules. Sa
femme de chambre lui apporta les journaux, qu'elle ne regardait jamais, et des lettres. Elle en ouvrit une, volumineuse, bordée de noir, et, l'ayant parcourue, poussa un cri étouffé.
Jacques, qui fumait sur le balcon, entra, et la vit, blême, cramponnée à un meuble pour ne pas tomber, regardant d'un œil fou la lettre qu'elle essayait inutilement d'achever. Sans qu une parole pût sortir de sa gorge contractée, elle tendit à Jacques le fatal papier, mais il ne le prit pas. Il enleva la jeune femme dans ses bras, l'étendit sur une chaise longue, lui parla, s'efforça de la calmer, uniquement préoccupé d'elle.
Au bout d'un instant elle retrouva des forces, et avec un sanglot étouffé, elle balbutia :
— 11 est mort !... Ce malheureux!... Jacques, ce malheureux!... Il est parti, le premier... Maintenant, c'est mon tour... Oui, même faute, même châtiment...
Elle prononça encore quelques paroles épouvantées et tomba dans un accablement profond. Jacques désespéré détruisit la lettre et passa la nuit auprès du lit d'Annie à veiller sur son fiévreux sommeil.
3i0 LES BATAILLES DE LA VIE.
A partir de ce moment les forces de la jeune femme déclinèrent rapidement. Les médecins, appelés de Tunis, ne savaient quel nom donner à la maladie, mais ils constataient qu'elle était très grave. Annie redevenue très calme, très maîtresse d'elle-même, ne se plaignait pas, et pour tous ceux qui l'approchaient n'avait que des sourires. L'arrivée de Dauziat lui procura un apaisement passager. Elle fut heureuse de le revoir, et le lui dit avec une tristesse résignée qui bouleversa l'homme de lettres.
— Mon bon Dauziat, je suis contente que vous arriviez ici... Bientôt, je n'y serai plus, et je me tourmentais à l'idée que Jacques se trouverait seul... Vous savez comme il est faible devant la douleur... Il aura beaucoup de chagrin en me perdant, car je vais faire un grand vide dans sa vie... Emmenez-le avec vous, et ne le quittez pas, tant qu'il ne sera pas consolé... N'agitez pas la tête : il se consolera... Il faut qu'il se console, et je compte sur vous pour l'y aider... A son âge un homme ne vit pas -sans amour... Je désire qu'il se remarie... Je ne le lui dirai pas à lui... Cela
lui causerait trop de peine... Mais vous le lui direz, vous, de ma part, plus tard quand il sera un peu calmé... Trouvez-lui une femme, Dauziat : vous avez du jugement... Vous la lui choisirez bonne... Il faut qu'il soit heureux... Et, pour qu'il ne m'oublie pas complètement, pas trop jolie...
Le visage d'Annie s'éclaira, à ces mots, d'un de ces sourires d'autrefois qui la faisaient si charmante. Elle eut des pleurs dans les yeux et dit :
— Vous voyez... Toujours jalouse!... Ah! cœur obstiné, qui ne veux pas abdiquer!... Eh bien! mon cher Dauziat, jolie, s'il le faut, pourvu qu'elle soit bonne et qu'elle le rende heureux !
Et comme elle voyait sur la joue de l'homme de lettres une larme couler, elle murmura :
— Ne pleurez pas, ami : qu'il ne soit pas dit que, jusqu'à la fin, j'aurai fait pleurer ceux que j'aimais le mieux.
Après cet entretien, elle appela Jacques, et parut plus tranquille. Elle se fit porter sous la véranda, en face du lac qu'elle aimait, et retint les deux amis auprès d'elle, enjouée,
presque coquette. Mais vers quatre heures, à la tombée de la nuit elle eut une défaillance. Une ombre violette donna à son front une gravité soudaine, ses yeux étaient devenus fixes. Elle s'efforça, encore une fois, de sourire à Jacques et à Dauziat. Sa main s'agita faiblement, et, avec un grand soupir, elle renversa la tête en arrière. Les deux hommes tombèrent à genoux. Au même moment, des bords du lac, un vol de ramiers s'enleva, en tournoyant comme des flocons de neige sur la pourpre du couchant, et il sembla que les blancs oiseaux, dans les battements de leurs ailes, emportaient avec eux Tàme d'Annie vers le ciel.
Les Abymes. — Paris, 1894-95.
Parie. — Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères. — 33394
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