LE LENDEMAIN
Et c'est, en efTet, le lendemain matin que je la revis et dans quel désarroi, et dans quel abandon de toute coquetterie ! par la large ouverture béante à même le pont, sur la partie du
bâtiment réservée aux troisièmes. Elle gisait là sur un matelas, pêle-mêle avec les autres passagers, Arabes, Juifs et Maltais, tout habillée, inerte, la face livide, comme hébétée de souffrance, la face crucifiée des êtres atteints du mal de mer.
L'Asia continuait de rouler sous une pluie fine, un crêpe mouvant entre le ciel bas et la mer grise: des flocons d'écume voletaient, mouchetant de blancheurs salées les mâts et les agrès; et désemparée, les veux douloureux et fixes, la dame turque roulait avec le roulis et tanguait avec le tangage sur son matelas de misère, abandonnée au mouvement du bateau.
Ses deux femmes agenouillées ou plutôt écroulées auprès d'elle, dans des attitudes d'animaux, l'isolaient un peu du grouillement des Arabes et des Turcs vautrés dans l'entrepont ; son serviteur nègre, il est vrai, veillait, accoté dans un coin, et c'était somme toute une sauvegarde que cette présence et cette immobilité farouche au milieu de toutes ces promiscuités ; mais quelle détresse et quelle pitié que cette jeune femme d'une race et d'une religion si différentes, jetée par le hasard
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. LA DAME TURQIE ROILAIT AVEC LE ROULIS ET TANGUAIT AVEC LE TANGAGE SUR UN MATELAS DE MISÈRE P. 38).
à bord de ce transport européen et voyageant entre l'Afrique et l'Asie sans autre protection que trois esclaves noirs, encore plus dépayse's qu'elle à bord de ce paquebot, et sans autre garantie que la loyauté' équivoque d'un interprète inconnu.
Je la contemplais longuement.
Elle était encore charmante dans son désordre et sa pâleur, charmante malgré la déchéance de la maladie, qui nous rend semblables aux bêtes. La cape de satin noir, dont elle était enveloppée la veille, avait glissé sur ses épaules, et sa jolie tête apparaissait toute au milieu des ondes défaites de ses cheveux. Je vis que son front blanc avait cinq pointes et coiffait comme un diadème l'ovale un peu carré de son visage impérieux... et toute cette tourbe indigène, toute cette racaille de la Méditerranée qui l'entourait! Mais au moins l'officier turc n'était point auprès d'elle, et cela me fut un soulagement. J'aurais souffert de l'y trouver.
A ce moment, elle leva les yeux et rencontra
mes yeux. Elle rougit, et, honteuse de sa chevelure dénouée comme d'une nudité, essaya de ramener sa cape sur ses tempes, mais elle était trop faible et, à demi soulevée sur un coude, elle chuchota quelques nuDts à l'oreille de ses femmes. D'un bond, les négresses furent debout, et, en un clin d'œil, avec des gestes effarés et des voix grondantes, la malencontreuse cape fut rabattue sur le visage de la dame turque.
Maintenant, elles échafaudaient, à l'aide de cordes et de longues pièces d'étoffes bariolées et voyantes, toute une muraille d'Asie contre mes yeux de roumi. En une minute leur activité fiévreuse eut dressé une tente de cotonnade rouge et jaune, mais une sourde inquiétude les agita encore derrière leur pavillon; car tous les plis de la tente oscillaient avec des doigts noirs de singesse apparus entre les fentes, et c'était dans leur retraite improvisée toute une rumeur indignée d'invectives en langue turque et d'exclamations coléreuses.
D UN BOND LES NEGRESSES FURENT DEROUT. . .
LA DAiME TURQUE ^.S
Ma présence les gênait. J'eus une discrétion tardive, j'allai m'accouder à l'avant du bateau et, malgré le tangage plus fort à cet endroit, je m'y absorbai dans la contemplation de Malte : Malte, masse rocheuse déjà entrevue à l'horizon depuis l'aube, et qui, depuis l'aube, semblait aussi lointaine, reculée comme au fond des limbes dans la lividité d'un éternel petit jour.
Oh! cette passe du canal de Malte, la plus mauvaise de toute la Méditerranée ! Cette mer remueuse aux lames lourdes et courtes, tout en ressauts et en ressacs contre les roches verticalement coupées, ces roches invisibles dont on sent le voisinage à la soudaine violence du flot; et cette irritante et décevante ile de songe qu'est, durant des heures et des heures, Malte aux yeux du voyageur! Malte, qu'on voit de si loin et qu'on est si longtemps à atteindre ! Malte avec sa haute ligne de falaises et de montagnes pelées droites comme un mur au-dessus des vagues crétées d'écume, Malte, le rempart de la chre-
tienté contre le monde oriental, Malte, l'île des Chevaliers.
Ile de chimères et de mirages, l'était-elle assez, ce malin de janvier, sous ce ciel blême où ses montagnes apparues spmblaient diminuer au lieu de grandir! Ile fugitive, île lointaine, reculant dans la brume à mesure que VAsia avançait, et le défi de ses hautes falaises de pierre, tout à coup surgies dans un jour d'apocalypse comme une citadelle de la mer, et puis soudain rapetissées au ras des vagues marbrées et livides de bave, et puis comme évanouies dans l'infini des siècles.
Puis ce fut La Valette enfin détachée de la masse pierreuse de l'île, La "Valette apparue au tournant d'une falaise, telle une immense carrière
avec ses palais, ses maisons, ses églises et ses rues tout en amphithéâtre : ville, on dirait de loin, taillée à même la roche sous l'uniforme teinte ocreuse dont le soleil, ici, revêt les monuments.. .
Clochers ou minarets, ces hautes tours sculptées, il semble, en vieil ivoire ! Et ces terrasses et ces palais escaladant le ciel ou dégringolant dans la mer, entassés les uns contre les autres, tels les mille degrés d'un immense escalier, le tassement de tombeaux d'un monumental cimetière ou les pierres de taille d"un chantier de géants?
Cimetière ou chantier, nécropole ou carrière, c'est sous ce double aspect que s'impose, pierreuse sur une île de pierre, La Valette, toute entière bâtie en pierre de Malte, sur le sol même qui a fourni tous les matériaux.
On songe aussi à quelque vaste lazaret, un lazaret pour les lépreux de tout l'univers, devant les silhouettes ruineuses, tant elles semblent fauves et dorées, de cette ville sans arbres, sans herbes, sans verdure et si lointaine, si isolée dans son immense ceinture de vagues, si battue
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par les tiots et si jaune de soleil I... car Malte est jaune, jaune comme de l'or même sous les ciels gris, les ciels gros d'ondées et les ciels de plomb des jours de tempête.
A travers la brume et l'écume des mers glauques, à l'embrun de la Méditerranée devenue pareille à l'Océan, Malte reste d'or, Malte reste éclairée de toute la divine lumière de l'Afrique.
Sa pierre couleur d'ivoire semble garder la réverbération du soleil, et cette transparence jaune, qui baigne aussi hiver comme été certains quartiers de Marseille, ce halo de clarté fauve qui étonne et inquiète l'homme du Nord comme un reflet de peste, fait la gloire de Malte et l'orgueil du Maltais qui pour son ile a trouvé ce dicton célèbre :
Napoli bella, Roma santa, Malta piccolj, fior del miindi.
Naples est belle, Rome est sainte, Malte petite est la fleur du monde.
. MAIS SLR UN MOT DE L INTERPRETE, LA VOICI QUI DÉTACHE SON HAÏCK fp. 56).
LA DAME TURQUE 5l
J'ai parlé de nécropole, j'ai écrit le mot de carrière.
Mirage et fantasmagorie, j'ai rêvé. La Valette est une forteresse et la Méditerranée est une mer anglaise, car les Anglais possèdent Malte et Gibraltar.
Nous sommes dans le grand canal et nous avons déjà passé sous les canons braqués de cinq forts : le fort Saint- Elme, à la pointe même de la ville; le fort Ricasoli, de l'autre côté du canal; le fort Saint-Ange, à la pointe de Vittoriosa; le fort Isola, à la pointe de Senglea, et tous les ouvrages avancés de Coradino, qui défendent la prison militaire. Cinq forts! et je fais grâce des pièces d'artillerie de Lascaris-Barracks et de toutes les casernes étagées le long des remparts. Dans le port, vis-à-vis la marine, entre Senglea et la ville, ce sont les cuirassés de la flotte.
Par ordre militaire nous sommes mouillés dans le bassin des Etrangers, à une heure de La
Valette, tout au fond du grand canal, sous les canons de Coradino : et depuis le fort Saint- Elme et le fort Ricasoli, qui gardent l'entrée de la passe, nous voguons dans un couloir de murailles à droite, bastions à gauche, créneaux partout, formidables et gigantesques travaux qui sont à notre droite le mur d'enceinte de la ville. A notre gauche les murs de quai de Vittoriosa et de Senglea, ses faubourgs.
Oh! le port de Malte, cette lagune fortifiée, avec, le long de la Marine, sa flottille de barques montées par des matelots à têtes de pirates, faces larges et basanées, cheveux drus et frisés du noir de leurs prunelles, et l'agilité, la fièvre de mouvement et de vie de tout ce peuple de la Marine aux reins râblés et aux jambes nues, race presque sarrazine sans la franchise et la gaieté du sourire... Ces bateliers de Malte! leur apparition a été comme une éclaircie dans cette morne matinée pluvieuse. Nous avons passé au milieu d'eux sans stopper, et nous voici à l'ancre parmi la tristesse des hangars et des docks du
bassin des Etrangers, attendant le bon plaisir des autorités anglaises et la visite de la Santé à bord.
C'est ainsi. Il y a eu des cas de fièvre typhoïde
à Tunis et à Tripoli en décembre et nous avons beau être le 3i janvier, nous devons passer à la visite. UAsia, son équipage et ses passagers sont suspects, nous ne pouvons descendre à
terre sans avoir montré notre langue et fait tater notre pouls aux médecins.
Nous sommes là, assis sur nos malles, déjà pris d'assauts et obsédés par tous les courriers d'hôtel; autour de IMs/j une nuée de bateliers, accourus à force de rames, nous hèlent et nous interpellent, debout sur leurs barques, et nous attendons toujours le canot de la Santé, et la Santé ne vient pas. — Et, elle, la dame turque, où est-elle? plus malade, qu'on ne l'ait pas encore vue.
Tous les passagers sont là.
Enfin, l'embarcation de la Santé est signalée, elle aborde; les médecins montent l'escalier, un scribe les accompagne, ils sont trois, le commandant leur remet la liste et le journal du bord, une table est apportée, le comité s'y installe et c'est l'appel des noms. Seuls d'Européens, nous avons les honneurs : » Français, oui, monsieur le docteur, Français...! »
Ces Anglais ! ça les étonne de voir des Français à Malte. <• Où descendez-vous: « et ils inscrivent
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le nom de notre hôtel, car ils viendront nous visiter à domicile à quatre heures, puis les autres passagers défilent, des Juifs, des Arabes, des matelots italiens, des Levantins, des Maltais retour de Tripoli, et, enfin, la voici. Elle a mis son haïck de soie et, aujourd'hui, on ne lui voit que les veux, ses longs yeux aux lourdes paupières turques où la fatigue a posé son bistre. L'eau de ses prunelles est ce matin d'un bleu trouble; elle s'appuie pour marcher sur le bras de l'officier turc, et j'ai la sensation d'un pincement au cœur. Ses serviteurs la suivent et l'interprète arménien prend la parole :
Shiauié Esinirli, femme d'Essad-Bey, vingtdeux ans, à Haggi, près Beyrouth, Turquie d'Asie, elle et ses serviteurs. Et l'interprète égrène tout un chapelet de noms turcs, puis décline le sien : Bascia Cahuaji, ne à Alexandrie, parents arméniens.
Shiamé Esmirli, le joli nom, sonore et doux comme un tintement de perles, et quelle caresse
dans ce Shiamé prononcé en ouvrant les lèvres comme pour un baiser ! Mais sur un mot de son interprète, la voici qui détache son haick et tend sa main à l'un des médecins, tandis que l'autre examine sa langue.
Gomme elle est pâle et languissante aujourd'hui, la mystérieuse dame turque de VAsial bien plus mystérieuse encore, maintenant que je sais son nom : Shiamé Ennirli.
Mais où descend-elle : Je suis si troublé que je n'ai même pas entendu : " Hôtel de Constantinople », me souffle dans l'oreille l'Arménien Bascia Cahuagi, et il tend en même temps sa main au pourboire.
Cet Arménien ! je le battrais, mais des portefaix se sont emparés de nos malles, je dois défendre notre bagage contre les courriers des hôtels. Où est la dame turque? Une barque l'emporte assise côte à côte avec l'officier du sultan; ses trois moricauds, empaquetés de burnous, se tiennent accroupis à l'arrière, le Cahuaji est dans une autre embarcation avec ses bagages.
Hôtel de Constantinople, où est-ce? Dans quelle Strada de La Valette, et puis comment
lui parler, quel prétexte, bien qu'il m'ait semblé la voir sourire quand elle a dû retirer son haïck? Shiamé Esmirli, je devais pourtant revoir Shiamé Esmirli !
SHIAMÉ ESMIRLI
« Jean, viens donc, une \isite. » C'est le matin, il est dix heures, la pluie tombe à torrent, lavant les orangers en caisses du patio de l'hôtel. Il y
a déjà trois jours que nous sommes à Malte, et depuis trois jours ce ne sont qu'averses et bourrasques ; on dirait qu'un cyclone d'eau fait rage sur l'ile des Chevaliers. « Jean, une visite. » C'est la voix de ma mère qui m'interpelle de sa chambre... Ces chambres de l'hôtel d'Australie, hautes comme des cathédrales, dallées de marbre comme des palais et pourtant si fourmillantes de puces, malgré leurs murailles revêtues de faïence, que nous devions déménager après la troisième nuit.
Une visite I le consul, alors? C'est peu probable, il serait au salon de l'hôtel. J'achève de nouer ma cravate et gagne par la galerie extérieure à colonnettes de pierre, qui fait le tour du patio, la chambre voisine de la mienne ; j'entre et je retiens mal un cri. La visite est toute une députation de nègres et d'Orientaux encapuchonnés de burnous, enturbanés d'éclatantes soieries; et la visiteuse est Shiamé Esmirli, la dame turque. Oui, la dame turque de
LA IJAME TUUQUr. <^'3
VAsiiT, celle qui tit avec nous la traversée de Tripoli.
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Elle s'est levée de sa chaise et, avec une
grâce exquise, fait deux pas à ma rencontre, s'incline, et, les paupières baissées, ses longs cils en ombre sur ses belles joues mates, étrange de silhouette dans sa jupe de satin un peu trop ballonnée et les plis droits de son camail noir, Shiamé Esmirli me salue à la turque..., c'est-àdire qu'elle porte d'abord sa main droite à son front, puis à son cœur et enfin à ses lèvres, et, baisant longuement le dos de sa main, ne consent à redresser sa taille inclinée qu'avec le geste qui semble envoyer ce baiser vers moi. Ah I ce joli salut turc, d'une mimique si éloquente, où dans la seconde de trois gestes, l'Oriental se donne tout entier (àttoi ma tête, à toi mon cœur, à toi mes lèvres).
A moi sa pensée, à moi son cœur, à moi sa bouche, sa bouche surtout dans ce lent baiser prolongé sur le dessus de sa main, cette main qu'elle a lancée ensuite vers moi comme une balle qu'on jette! J'en demeure abasourdi, Shiamé Esmirli, la femme du pacha de Beyrouth, la mystérieuse dame turque de VAsia est chez ma mère; j'avoue que je ne comprends pas... Shiamé Esmirli s'est de nouveau assise et, sou-
LA DAME TUR(iUE
Gr
riante, elle attend que Bascia Cahuaji explique pourquoi elle est là.
Bascia Cahuaji, l'interprète juif. J'aurais dû me douter, en effet, que lui seul avait pu l'ame-
ner, et une impatience me prend déjà devant l'échiné souple et le regard oblique du personnage. Je prends en haine ses yeux trop caressants, ses longs yeux de femme amoureuse et la gesticulation fatigp^te de ses mains.
Il est là, en effet, le Cahuaji, flanqué des deux négresses et du moricaud de la suite de Shiamé. Tous les trois sont figés dans une stupidité passive, tous les trois ont l'air d'animaux familiers.
Et, tandis que la dame turque se tait et sourit, la volubilité de Bascia s'évertue à nous faire comprendre, à ma mère et à moi, que Shiamé Esmirli, très touchée de notre sollicitude, a tenu à nous remercier de l'intérêt que nous lui portons .
L'intérêt que nous lui portons! Ma mère ne comprend pas, mais, moi, j'y suis.
En effet, la veille, dans la soirée, en rôdant dans la Strada Santa-L'rsola, j'ai aperçu écrit au-
LA DAME TURQUE 6g
dessus d'une grande porte, Hôtel de Constantinople; je me suis rappelé que la dame turque avait dû y descendre, et, inquiet de ne l'avoir pas vue depuis deux jours au bureau de la Santé, je suis entré et j'ai pris de ses nouvelles auprès du portier de l'hùtel.
Le bureau de la Santé? Oui, j'oubliais, une autre corvée à laquelle nous fûmes astreints durant tout notre séjour à Malte.
Tous les matins, de neuf à dix, nous dûmes, nous, et tous les passagers de VAsia, nous présenter à la visite des médecins et là, Strada Santa-Lucia, défiler avec tous les matelots levantins ou italiens venus d'Afrique devant les pince-nez de deux docteurs anglais ; tel avait été l'arrêt du comité de la Salubrité publique.
Nous avions dû nous y conformer. Or, depuis deux jours, j'avais bien retrouvé, dans l'étroit bureau empuanti d'odeurs de pharmacie, les nègres de la dame turque et son juif arménien, mais Shiamé Esmirli n'avait pas reparu.
Ma curiosité de la veille au soir, mon besoin
irraisonné de m'informer d'elle à son auberge (une véritable auberge, en effet, que cet hôtel de Constantinople avec son grouillement de Turcs et d'Arabes vautrés sur des nattes au travers des escaliers) mon imprudence, somme toute, nous valait aujourcftiui la visite de jemerciements de la belle Shiamé... Mais comment ce ruffian d'Arménien avait-il découvert notre adresse à nous ? Parbleu, il n'avait eu qu'à ouvrir l'oreille à bord de YAsiji, lors de l'interrogatoire des médecins de la Santé.
« Sa maîtresse avait été on ne peut plus sensible à ma démarche ; elle avait pour ma mère et pour moi la plus grande sympathie ; elle nous avait remarqués durant la traversée et était heureuse d'une occasion qui lui permettait d'entrer en relations avec nous. Elle était si isolée, si désemparée dans ce Malte où elle avait encore deux jours à passer en attendant le départ du transport pour Alexandrie. Il n'était même pas encore arrivé ; elle était seule de sa race et de sa religion dans cette ville anglaise, hormis ses trois esclaves. L'officier turc, lui, était parti dès le lendemain pour Constantinople et Shiamé
souffrante, encore toute brisée par les affres du mal de mer, avait dû rester couchée pendant deux jours. Elle se désespérait, la pauvre, dans cette ville inconnue, sous cette pluie battante, et c'avait été pour elle une joie quand elle avait appris que quelqu'un dans Malte s'intéressait à elle.
Ma démarche l'avait guérie presque, et, toute reconnaissante, elle avait tenu, dès ce matin même, à venir présenter ses hommages à ma mère et à me remercier, moi.
Nous étions Parisiens, sans doute. Ah! Paris! c'était le rêve de Shiamé Esmirli ; elle et lui, Bascia, auraient bien voulu y venir. Paris ! la ville où il V a de si belles robes et où les femmes sont libres. Shiamé et lui étaient prêts à nous y suivre; elle consentait à ne revoir jamais Beyrouth, et, lui, jamais Alexandrie, si nous voulions les emmener avec nous. Shiamé nous offrait ses esclaves, ils étaient sa propriété et valaient cinq mille francs à eux trois : les femmes quinze
cents francs chacune et l'homme deux mille ; ils étaient même à nous, si nous voulions tout de
suite, même au cas où nous n'aurions pas voulu emmener Shiamé en Europe. Ça l'ennuyait de
les rapatrier en Asie ; ça coûtait trop cher le voyage, et puis ils seraient certainement plus heureux avec nous qu'avec elle. Pauvres vieux serviteurs si dévoue's à sa personne, on n'aurait que des mauvais traitements pour eux, là-bas, au retour. Quels ménagements pouvaient espérer les esclaves d'une épouse en disgrâce."...
Car Shiamé était très malheureuse : elle était la seconde femme du pacha de Beyrouth, mais en était la plus aimée.
Elle était la plus jeune, mais Shiamé n'avait pas d'enfant, tandis que la première femme avait deux fils. Le mari de Shiamé avait soixante ans, et elle dix-huit, quand il l'avait prise. Si vieux qu'il fût, tant qu'il avait résidé à Beyrouth, Shiamé avait vécu tranquille, car l'autre femme craignait le pacha et n'osait rien contre Shiamé. Mais depuis qu'il avait déplu à Stamboul et que le sultan l'avait exilé à l'^zan, à la suite des affaires d'Arménie, l'autre femme avaitpris toute l'autorité dans la maison sans maître; elle était