‹ La Dame turqueChapitre 4 sur 8 · FEMME TURQUE · texte numérisé non relu

FEMME TURQUE

la mère des enfants, elle, et toute la domesticité obéissait à l'absent dans ses fils.

C'est alors que Shiamé, vraiment trop humiliée, avait entrepris ce voyage. Elle avait obtenu un passeport des autorités turques et avait quasi déserté le harem, emportant son argent et ses bijoux. Ses trois nègres, seuls, l'avaient accompagnée; l'une des deux femmes l'avait élevée, et, sous leur sauvegarde, elle s'était embarquée pour Tripoli. Elle n'avait pas craint la traversée et elle était pourtant malade en mer; mais elle voulait tant revoir son mari ! C'était un des premiers généraux de la Porte; mais il était libéral, avait longtemps vécu à Paris et, après les massacres d'Arménie, avait signé parmi les premiers la liste de protestation des étudiants turcs, car des Turcs avaient protesté contre les ignominies et les exactions des janissaires.

La destitution d'Essad-Bey avait été la réponse du cabinet ; mais non seulement on l'avait destitué, mais pis, on avait exilé à Fezan le gêné-

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rai disgracié. Fezan, c'est là-bas dans les sables, en plein Sahel, à des centaines de lieues de Tripoli. C'est là que Shiamé avait voulu rejoindre son mari; mais on ne peut s'aventurer dans la Tripolitaine sans escorte. La Tripolitaine, c'est peutêtre la partie la plus dangereuse de l'Est africain ; les Touareg la sillonnent en tous sens, égorgeant les voyageurs et pillant les caravanes ; s'y aventurer sans garde suffisante, c'est tomber sûrement entre les mains des nomades, et cette garde, Shiamé Esmirli avait espéré l'obtenir du pacha de Tripoli, un ancien compagnon d'armes et un ami de son mari. Ils avaient fait autrefois campagne ensemble.

Mais, cette nécessaire escorte, Mehri-Ahmet- Bey l'avait refusée à Shiamé, et la jeune femme, triste et découragée, avait dû reprendre le chemin de Beyrouth, autant dire de l'exil, car quel accueil lui était-il réservé à son retour? L'autre femme, la mère des fils d'Essad, la recevrait-elle seulement? Elle avait abandonné la maison con-

jugale. En somme, elle allait peut-être en trouver les portes closes, les fils du pacha en exil pouvaient répudier au nom de leur père la jeune femme révoltée et errante; elle avait quitté Beyrouth à leur ins'i et avait fait ainsi acte de rébellion.

Et voilà pourquoi Shiamé Esmirli était triste.

Ah ! si elle pouvait intéresser quelqu'un d'influent à son sort, si elle pouvait nous toucher, nous convaincre, nous, par exemple, de sa dignité et de son malheur, comme elle renoncerait facilement à son titre de favorite, à la Turquie et à Beyrouth, et comme elle consentirait à ne reprendre jamais le bateau d'Alexandrie!

Et c'étaient des regards navrés, des sourires de pitié, des bras levés au ciel, des prunelles au plafond et des supplications à mains jointes, toute une mimique expressive, tout une gesticulation passionnée dont Bascia Cahuaji soulignait son récit, tandis que, silencieuse et un peu mélancolique, Shiamé Esmirli continuait de sourire, gênée, je crois de son rôle de belle

ELLE PORTE D ABORD SA MAIN DROITE A SON FRONT, PUIS A SON CŒUR (P. 64).

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muette, et de tant de paroles qu'elle ne saisissait pas. J'avais fait monter du café turc (c'est la politesse obligée dans tout l'Islam que la tasse de caoua offerte au visiteur), et Shiamé le buvait lentement, à petites gorgées, ses beaux grands yeux gris appuyés sur les miens, sans se douter des étranges pensées qui bataillaient en moi pour elle.

En efiet, qu'y avait-il de vrai dans tout cela? Était-elle la réelle héroïne du récit de l'Arménien, la Shiamé Esmirli transfuge par amour et par amour proscrite, victime errante du devoir conjugal ; ou bien cette beauté, périlleuse à ceux qui la regardaient, cette liberté d'allures, ce charme et cette apparente inconscience de l'osé de sa conduite ne décelaient-ils pas plutôt une redoutable aventurière?

Aventurière ou femme de pacha? et, devant ses larges prunelles profondément naïves, ce regard d'enfant si tranquillement posé sur le mien je voulais croire à la véracité du récit de Tinter-

prête, mais quand je venais à fixer l'Arménien, l'équivoque compagnon créait autour de lui une si lourde atmosphère de brocantage et de bassesse que je ne pouvais admettre une femme de général venant relancer les étrangers de passage dans leurs chambres d'hôtel, accompagnée de ce ruffian.

Ce mercanti! il sirotait lentement son café, mais n'avait pas les beaux yeux naïfs de Shiamé Esmirli. Il me surveillait, laprunelle coulée sous ses longue,s paupières; et ce regard filtré comme une lueur m'énervait, m'emplissait d'un ressentiment sourd. Les trois serviteurs de Shiamé eux, prenaient leur café debout, figés dans des attitudes de statues; dehors, la pluie avait redoublé de violence et crépitait, bruissante, sur les pavés de la galerie extérieure.

Malte sous l'averse, Malte sous la rafale, toute une île sous l'ondée.

La dame turque se levait enfin pour partir; elle nous serrait la main avec effusion et nous priait de vouloir bien lui permettre de revenir;

nous Citons les seuls amis qu'elle eut à Mjlte, traduisait pour nous le Cahuji. Je la reconduisis jusqu'à la porte de l'hôtel. Nous étions sur le seuil. « Viens ce soir au café de la Rotonde, me soufflait l'Arménien dans l'oreille, viens vers neuf heures; viens nous retrouver, sidi. Shiamu Esmirli veut te parler, à toi seul. »

Look in my face, my name is miglït hâve been. I am also called Too late, Nevermore, Farewell.

(Dante. Gabriel Rosetti.)

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