‹ La Dame turqueChapitre 7 sur 8 · SILHOUETTE DONT NOUS VERRONS LONGTEMPS · texte numérisé non relu

SILHOUETTE DONT NOUS VERRONS LONGTEMPS

s'agiter le MOUCHOIR (p. l'ilj.

LA DAME TURQUE l3l

de la haute masse qu'est la Neva, silhouette dont nous ne distinguons déjà plus le visage, mais dont nous verrons longtemps s'agiter le mouchoir.

Nous avons trouvé la dame turque installée sur le pont des troisièmes, au milieu de ses nègres, de ses ballots d'étoffes voyantes, et l'Arménien toujours auprès d'elle. J'ai revu la malle de cuivre historiée qui m'avait tant intrigué le premier jour, et comme au premier jour, j'ai admiré et tristement désiré les beaux yeux d'aigue-marine au repos et d'agate dans la tendresse, les beaux yeux de brume et de vague si mystérieusement verts et gris ; j"ai regretté plus que jamais la bouche épaisse et sinueuse et les dents courtes et blanches comme autant de grains de riz... Ohl le beau profil au nez brusque et la belle figure sensuelle et impérieuse !

Shiamé, visiblement heureuse de notre visite, a demandé à ma mère de l'embrasser; Shiamé

m"a offert elle-même le duvet de sa joue... Nous reverrons-nous jamais ?... La demi-heure que nous avons passée auprès d'elle à bord a été toute d'effusion et de regards éloquents mal traduits par le sabir de Cahuaji; au départ, Shiamé, penchée au bastingage, nous a regardés longuement descendre l'escalier mouvant de la .Vt'i'j ; une fois dans notre barque, ses veux ne nous ont pas quittés et peut-être nous suivent-ils encore, ses pauvres yeux qui auraient tant voulu s'attacher. Tout cela, ma mère l'a remarqué comme moi; mais ce qu'elle n'a pas vu et ne saura jamais c'est le geste de Shiamé, quand je lui ai glissé dans la main sa bague à l'opale que je lui rapportais, l'opale, pierre de malheur dans l'Europe méfiante, l'opale, pierre de dévouement dans l'Asie merveilleuse.

Shiamé prenait la bague avec un petit tremblement de tout son être, puis avançant la main au-dessus du bastingage, elle l'ouvrait toute grande dans le vide et les paupières baissées, un petit sourire aux lèvres, cette opale que je lui

rapportais, ce dévouement dont je ne voulais pas et ce malheur qu'elle craignait maintenant pour ceux qu'elle aimait, Shiamé la rendait au néant, Shiamé la laissait tomber dans la mer.

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