A BORD DE LA « NEVA
Je ne le croyais plus cependant et je l'ai revue, elle n'est pas partie...
Alors cette visite de l'Arménien, sa démarche de la matinée, l'offre de cette opale et les dix louis soutirés à ma crédulité, des mensonges et
I lO LA DAME TURQUE
encore des mensonges! Je suis deux fois joué. Ah I la bonne dupe qu'ils ont trouvée en moi et ce qu'ils doivent se gausser de ma naïveté de roumi, dans leur barbare idiome aux sonorités tour à tour caressantes et métalliques ! Aussi, quand Shiamé m'est brusquement apparue au tournant de la terrasse qui domine le port le long de la Strjda Santa-Barbara, toute baignée d'embrun et de soleil, je me suis encoresenti plus de rancune que de stupeur et prestement j'ai tourné les talons pour ne pas la rencontrer.
Et elle devait partir à midi, leur passage était payé à bord du transport d'Alexandrie, et, à quatre heures, ella errait nonchalante ec curieuse, à travers les rues en terrasses de la Marine, avec son escorte de nègre et de négresses, appuyée au bras de son louche interprète, telle une princesse orientale au milieu de sa suite, mais une princesse très manégée, par l'habitude des voyages, et dressée par un ruffian à prélever des sommes sur les passants impressionnés par ses beaux yeux.
J'avais encore son opale au doigt; machinale^
ment, je l'en (Uais et la fourrais dans ma poche de gilet. Elle me brûlait la peau, cette opale,
maintenant que m'apparaissait évidente la petite machination à laquelle elle avait servi. D'ailleurs, elle était fort laide et puis ces pierres-là portent
malheur. Je rentrai donc à l'hôtel, jetai la malencontreuse bague au fond d'une valise et passai la soirée dans les bas quartiers delà ville, dans Floriana, de l'autre côté du champ de manœuvre, à rôder à travers les bars et les public-house où les soldats de Sa Gracieuse Majesté emploient les loisirs de leurs permissionsà se griser de gin et à valser entre eux, la très catholique austérité de l'archevêque (la puissance de Malte après le gouvernement toutefois) interdisant les jeux de cartes et les maisons de filles... Dans ce quartier de soldats, abandonné de six heures à minuit à la brutalité et à l'ivrognerie de la plus ivrogne des garnisons, là au moins j'étais en sûreté et à l'abri des tentatives de Shiamé Esmirli, à l'abri de moi-même surtout, là, certainement je ne pouvais la rencontrer... Quoi qu'il arrivât, j'étais décidé à ne pas la revoir. Belle décision qui ne m'empêchait pas de dire à mon cocher de prendre par la rue de Santa-Ursola pour rentrer à mon hôtel. Il éiait minuit passé, quand ma légère carriole à stores de toile s'engageait dans l'étroit couloir dallé où se trouve l'hôtel de Gonstantinople, le sordide et grouillant caravansérail
levantin où était descendue Esmirli. Tout y était hermétiquement clos, et la façade, plongée dans l'ombre, y dormait d'un sommeil on eût dit séculaire; elle était là pourtant et une intime conviction me disait qu'elle m'eût bien accueilli, même à cette heure si j'étais monté... A cette heure, pour combien d'heures était-elle encore dans cette auberge? Peut-être partait-elle le lendemain, et alors je ne la reverrais jamais, jamais, elle qui était toute ma vie depuis le soir, où elle m'était apparue sur ce pont de VAsia, dans l'ambre et dans l'or rose de ce divin crépuscule.
Pourquoi avait-elle retardé son départ? Elle avait désiré me revoir, peut-être, et moi qui l'accusais de complicité avec ce chien de juif! Elle ignorait tout de cet homme, et sa basse nature et sa louche démarche. Comment avaisje pu la soupçonner ! Je l'excusais, mieux, je l'absolvais maintenant, oui je la reverrais et pas plus tard que le lendemain à la première heure, c'était par trop stupide, à la fin, cette bouderie et cette éternelle reculade devant moi-même et mon désir.
Et la journée du lendemain, je la passai à
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Cita-Vecchia; Cita-Vecchia la ville morte, l'ancienne capitale de Malte, à une heure de La Valette; Cita-Vecchia, où le pas du visiteur, au milieu de ruesbordéesdepalaisclos n'attire pas un seul visage aux seuils, un seul visage aux fenêtres ; Cita-Vecchia, où, en dehors des trois guides qui vous accueillent à la gare, on ne rencontre personne...si, le portier de la cathédrale et son bedeau. C'est dans cette tombe, ce morne abandon, cette poussière des siècles et cette infinie tristesse que, volontairement, je traînais toute une longue journée, à une heure de La Valette, où je savais être Shiamé... Pourquoi ? oh ! sensualité de la douleur, de toutes les sensualités la plus aiguë et la plus perverse. Il est des jours où l'on aime souffrir et faire souffrir les autres, des heures où la joie la plus fine est de se meurtrir soi-même et de se torturer le cœur. Nous ne rentrâmes à La Valette que très tard, pour dîner.
— On est venu vous demander, nous disait-on à l'hôtel. ^ Qui cela, à quelle heure ? — Le Turc de l'autre matin, vers quatre heures, dans la journée. — La dame turque n'est donc pas partie ? je les croyais embarqués depuis hier,
ELLE ETAIT LA POURTANT ET UNE INTIME CONVICTION ME DISAIT QU'eLLE m'eUT BIEN ACCUEILLI (p. Il3).
me disait ma mère. — Ils auront retarde, ces gens-là n'ont pas de volonté.
Et je coupais court, je me sentais le cœur bouleversé, Bascia Cahuaji était revenu sûrement envoyé par elle ; j'étais à la fois furieux et ravi que Shiamé m'eût relancé.
— La dame turque sort d'ici ; elle est venue me faire ses adieux. Ils partent demain, elle aurait bien voulu te voir; ils sont descendus au port, tu peux les y rencontrer. Tu as le temps avant le déjeuner.
C'est le lendemain, je rentre de l'hutel de Constantinople, où je n'ai trouvé personne ; je n'ai pu m'y faire comprendre et ne sais rien de Shiamé. Je rendre à l'Impérial, et c'est ma mère qui m'apprend qu'elle est venue. Elle est venue faire ses adieux en mon absence, elle part demain, elle est au port et les heures, qui nous restent, sont comptées.
Je descends quatre à quatre les escaliers de Santa-Lucia et tombe dans la strada Ponente. Sous la porte de la Dogana, dans l'ombre Iraîche de ses longs arceaux voûtés, Esmirli m'apparair.
tel un portrait dans son cadre, et tout Tazur du ciel et tout le bleu de la mer l'auréolent de clartés. Quelle toile de fond que ce port de Malte avec ses eaux de lumière, réparpillement de ses barques, la masse haute de ses cuirassés et ce mouvement, ces allées et venues de commerce, ces bruits de chaînes, ces lourds camions, qui nous frôlent presque et les cris, la gesticulation de tous ces Maltais trapuset basanés. Il est midi, c'est un décor unique de vie et de gaité ; l'air sent le goudron, la marée et le poivre, et c'est dans cette allégresse et cette lumière que je la revois, pâle de sa délicate pâleur de cire, souriante et triste, déjà marquée de l'irréparable sceau de celles qui vont partir.
Elle vient à moi. Ce ne sont plus les trois saluts cérémonieux de la première entrevue; spontanément, elle a mis sa main dans la mienne et, tandis qu'elle me regarde jusque dans l'àme, ses yeux clairs bien posés dans mes yeux, le Cahuaji m'explique avec force gestes de ses longues
mains molles que Shiame est bien heureuse et
que j'ai été bien dur pour elle; qu'elle est restée
pour me revoir, pour moi seul; que ça lui faisait de la peine de s'en aller sans un adieu de moi; qu'elle m'a attendu pendant deux jours à son hôtel et que maintenant elle va pouvoir partir. Et ce sont des récriminations, des tendres reproches, extraordinaires dans la bouche de Cahuaji, nuancés, comme ils sont par lui, dans des intonations de caresse, mais que je supporte, parce qu'ils sont soulignés, cette fois, par les regards humides et les pressions de main d'Esmirli.
— Nous nous verrons, ce soir, au café de la Rotonde, à huit heures et demie, comme toujours, et passerons cette dernière soirée ensemble, n'est-ce pas, sidi ?
Cette fois, les doigts de Shiamé insistent et son regard supplie; je promets, — Oui. — Sidi! — C'est l'Arménien qui revient à la charge ; Shiamé et ses esclaves remontent déjà la strada Ponente, l'Arménien est revenu me prendre à part, il veut encore de l'argent, sans doute; non. — Sidi, aurais-tu ton portrait, une photographie, comme on dit dans ton pays? Si portrait de toi, apporte ce soir au café, Shiamé sera si contente, elle emporter avec elle, elle garder toujours en souvenir
du roumi qui fut bon pour elle. Tu apporteras, sidi? Et il a vraiment des yeux de bon chien dévoué en me disant cela, l'équivoque Cahuaji. — J'apporterai, oui.
Nous sommes au café de la Rotonde, réfugiés à l'intérieur, car le temps si beau dans la matinée s'est brusquement gâté vers trois heures: la mer est démontée et la pluie tombe torrentielle. La dame turque aura une mauvaise traversée si le ciel ne se calme, elle si délicate et si facilement malade, et c'est une tristesse de plus dans la tristesse de nos adieux que la pensée de cette mer tumultueuse et sombre sur laquelle elle va s'embarquer demain. Le petit café est presque désert, et accoudés sur le marbre blanc des tables, nonchalants et veules, nous y buvons à petites gorgées des grogs ; je me sens le cœur vague, comme llottant dans la poitrine, moins étreint que décroché d'angoisse, un cœur a la dérive emporté dans le vide et l'irréparable, tandis que Shiamé, pâle et muette, me sourit de sa belle bouche
ciselée et de ses grands yeux gris appuyés sur les miens, ses yeux
Pas plus grands que deux yeux quelconques Et plus grands que la destinée !
Et ce sont les vers d'Henri Bataille qui me reviennent en mémoire par lambeaux incomplets, parcelles par parcelles, tandis que je plonge désespérément et qu'obstinément je cherche à lire dans l'eau verte et grise de ses larges prunelles d'agathe avivées par le kolh des cils :
Voyons si ce sont bien tes yeux...
Deux pauvres yeux que j'aimerai !
O nouveaux venus qui venez Vous reposer des routes longues, Savez-vous si j'en dois souffrir, Saurez-vous si j'en dois mourir ?
Et pourtant son regard sourit, car j'ai apporté la photographie et c'est moi que ses yeux regardent fixement, obstinément, après avoir longtemps étudié mon portrait comme si elle voulait s'assurer à jamais de la ressemblance ; mais tout à coup je vois se foncer ses pranelles. Shiamé se
penche sur Cahuaji, lui parle avec animation et l'interprète, me désignant mes mains : « Tu n as
pas l'opale au doigt, pourquoi ne portes-tu pas sa bague puisqu'elle te l'a donnée.' (donnée?...) Shiamé est très étonnée, elle ne te plaisait
donc pas? Il ne fallait pas l'accepter, alors. »
En eiTet, je n'ai pas l'opale, j'ai oublié de la
remettre, je suis sans excuse et naturellement
j'en cherche une, et immédiatement je la trouve : j'explique à Cahuaji qu'en France, l'opale est une pierre qui porte malheur, que beaucoup hésitent à s'en parer, qu'on lui attribue une mauvaise influence, et bien plus pour les parents et les amis de qui la porte que pour le porteur
TANDIS QUE SHIAME ME SOURIT DE SA BELLE BOUCHE CISELÉE (p. I2l).
lui-même; que c'est de la superstition, mais qu'en voyage, à l'étranger, surtout sur mer, on est plus accessible à la crainte; que je ne voyage pas seul, que j'ai ma mère avec moi, et que, bref, j'ai mis l'opale en lieu sûr. Voilà pourquoi je ne l'ai pas au doigt à Malte; une fois rentré en France, je la porterai.
Gahuaji a répété, mot pour mot, mes paroles à Shiamé. Celle-ci l'a écouté toute pensive, puis, brusquement, s'est levée, a dit quelques mots à Cahuaji, et, maintenant, avec un sourire grave, elle écoute ce que l'Arménien me dit à son tour : « Si l'opale porte malheur en Europe, elle est, en Asie, le symbole du dévouement ; c'est la pierre de l'abnégation et de l'amour sans même espoir de retour, c'est le signe de l'esclavage, la pierre nuptiale entre toutes. Voilà pourquoi Shiamé me l'avait donnée; elle était si heureuse qu'elle eut pu me plaire. » Et la dame turque prend congé, elle part demain et se sent très lasse. Inutile que je la reconduise, il pleut trop fort, et puis
elle a son nègre et Cahuaji. J'insiste. Songez, moi qui espérais cette nuit, moi qui comptais presque!... Mais Shiamé a, maintenant, un visage impassible et fermé ; sa main, que j'ai pu ressaisir, demeure froide..., inerte. Je sens, ce soir et jamais, Tinut'lité de toute tentative auprès de la dame turque, je l'ai profondément blessée dans son orgueil.
— Vous partez, demain, à midir
— Oui.
— Irrévocablement:
— Oui.
-- Et votre navire s'appelle r
— La Neva.
— J'irai vous dire adieu à bord. ->
Nous revenons de la Neva, nous, car ma mère a tenu à dire aussi adieu à la dame turque ; la barque que nous avons prise danse, rudement secouée sur les vagues du port. Nous sortons du bassin des Etrangers et, derrière nous, déjà loin, la silhouette noire de Shiamé se dresse à l'avant