‹ La damnation de FaustChapitre 5 sur 78 · ERNEST REYER · texte numérisé non relu

ERNEST REYER

Par ADOLPHE

^ sait qu Ernest Reyer assmna longtemps, au .lournal des Débats, la fonction de critique mu-

l quy avaient remplie Herlio-,, puis d'Orti^ue L.es rapports entre les deux compositeurs furen't étroitement affectueux. Leurs caractères sympathi-

sica Le.

LA première fois que je vis Ernest Reyer, c'était au Concert-Colonne il y a quelque vingt ans. Coude à coude, Fauteur dé Stgurd, déjà chargé d'ans et de gloire, et moi presque enfant nous attendions devanTune porte fermée. Derrière cette porte, ainsi que disait X'ictor Hugo, «il se passait quelque chose»: l'orchestre venait de^ commencer à jouer la Damnation de Faust.

Or, Al. Edouard Colonne, fort sagement, tenait à faire l'éducation du public: il ne laissait plas entrer dès que sa baguette directrice avait commandé le silence.

Nous étions donc condamnés, Reyer, moi, et quelques attardés qui venaient de survenir, à ne rien entendre de; toute la première partie de la Damnation, sinon de vagues éclats des cuivres, étouffés parla porte implacable, et les applaudissements des auditeurs plus exacts ei plusi heureux que nous.

Mais Reyer n'était pas homme à se laisser décourager. j

Au gran'd effroi de l'ouvreuse et du municipal, il se^mit às'escrimer, de la canne, contre la porte; il battit d'imprévus contre-temps dans le petit carreau; et, soutenu' par le Hol grossissant des retardataires, il mena un tel| vacarme que les auditeurs assis protestèrent, et M. Colonne dut interrompre.

Alors, nous entrâmes, nous nous assîmes. — M. Colonne,; avec le sourire qu'on lui connaît, reprit les quelque centi mesures qu'il venait de jouer.

Presque à deux pas logeait Berlioz. Enireeux, desamis communs, notamment Méry et Théophile Gautier, servirent de trait d'uiiion, ainsi que le rapporte M. Servières dans son intéressant volume sur la Musique française tnoderne.

Et au printemps de i85o on exécute du Reyer pour la première fois à Paris: aussitôt Berlioz, dans les Débats, écrit l'éloge du débutant; et peu après, à la Société Philharmonique qu'il dirige, conduit de la musique du jeune compositeur. '

Pour louer Sacow«/a/a, le ballet de Reyer, Berlioz fit même une incursion dans le domaine de son À ami Jules Janin. Car le papillotant « prince de la critique »

avait tenu a rester, dans le feuil ieton des Débats, le maître des ballets. Néanmoins Berlioz parla de Sacountala :

« L'orchestre n'y est pas l'éternel orchestre parisien ;

ce n'est pas de l'instrumentation officielle;... les

instruments de percussion n'y sont pas des instruments de

persécution ;... tout cela est jeune et souriant, c'est vert et

rteuri. Dieu soit loué! Nous sommes sortis de la cuisine, nous

,.,,.,, ,. entronsdans le jardin;... voici les senteurs de la verdure et la

Cette anecdote symbolise assez bien 1 attittide de Reyer^j.jgg __ respirons.»

A Bade, en 1862, Berlioz et Reyer voisinèrent sur l'affiche

en face de l'œuvre de Berlioz : Reyer, malgré tous les obstacles, et malgré des musiciens trop confraternels, entraîna le public jusqu'à Berlioz ; et si, aujourd'hui, quelques œuvres du compositeur romantique, — pas toutes, hélas! — ont conquis le public musical, Reyer les y aida de la manière la plus efficace.

Entre ces deux maîtres il y avait maintes affinités: même sans rien connaître de leurs vies ni de leurs caractères, on le devinerait à leur seule musique. L'autre dimanche encore, — lorsque M. Colonne, pour rendre hommage à Reyer qui venait de mourir, inscrivit sur son programme un entr'acte de Sigurd, — il n'y eut qu'un nom sur Lien

de la Maison de Conversation : Béatrice et Bejiedîct, de Berlioz, fut donné quelques jours avant VErosirate de Reyer.

Les succès n'étaient pas seuls a rapprocher les deux musiciens. Durant la longue et douloureuse vieillesse de Berlioz, durant ce sinistre « crépuscule d'un romantique», Reyer fut son compagnon fidèle.

« Nous l'avons vu souvent (écrivait-il), en ces heures de découragement moral auauel étaient venues s'ajouter

des lèvres: Berlioz. Certes, l'originalité de Reyer, ses dons d'émotion ., et de poésie, ne disparaissent pas dans le rayonnement de son redoutable devancier. Mais, dans la ligne mélodique, dans le choix et la valeur expressive des timbres, il y a une incontestable parenté. Par exemple, au dernier acte de Sigurd, on ne peut guère entendre l'introduction de l'air des Présents de Gunther sans penser aux nostalgiques et lents gruppetti qui ondulent dans le chœur à deux voix la Mort d'Ophélie.

Reyer, dès son arrivée à Paris, connut Berlioz. C'était au lendemain de la révolution de 1848.

L'apprenti musicien, âgé de vingtcinq ans, s'était logé dans cet appartement de la rue de la Tour d'Auvergne qu'il devait garder jusqu'à sa mort.

d'intolérables souffrances physiques qui devaient le conduire au tombeau. Il semblait résigné et ne se plaignait plus, sentant que l'instant de la délivrance approchait. Et alors, impuissant à chasser de son espritd'amers souvenirs, nous demeurions respectueusement incliné et silencieux devant sa muette douleur. »

Reyer « recueillit le dernier soupir » de Berlioz. Et aussitôt, il mena le bon combat pour la revanche, pour la résurrection du maîire disparu. A l'Opéra même, oij la chute de B^nvenuto Cellini avait à jamais fermé les portes du théâtre à Berlioz, Reyer, pour le premier anniversaire de la mort de son maître et ami, dirigea un festival qui marque une date dans l'histoire du berliozisme.

Puis, sans trêve, dans ses articles, il parla de Berlioz. Il organisa des concerts, et il fut assez adroit pour savoir stimuier le zèle des femmes du monde : il ne leur demanda pas de venir chanter dans les chœurs, mais il leur demanda de souscrire.

Il écrivit même des comptes rendus de représentations imaginaires. Quels titres étonnants et tristes, dans les feuilletons de Reyer aux Débats; quels titres sinistres, et humiliants pour nous tous 1 Bravement, audacieusement, pour stimuler les directeurs, Reyer inscrivait : « Benvenuto Cellini à l'Opéra-

Comique », — « les Troyens à l'Opéra », — et il analysait la partition et le livret comme si la pièce venait d'être jouée.

— la

Page 1