‹ La danse des mortsChapitre 1 sur 18 · DE LA CRITIQUE EN MATIERE DE BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

DE LA CRITIQUE EN MATIERE DE BEAUX-ARTS

L’homme le plus simple, lorsqu’il est placé en face d’un objet d’art, ne peut s’empêcher de le juger ; dans son jugement, si grossier et si faux {[u’il puisse être , interviennent les plus nobles facultés dont Dieu ait doué notre espèce, celles qui sondent le mystère de notre destinée , et qui , à travers les choses périssables , aperçoivent les

pas la piatcntioii déjuger. A leur avis, des U ois opérations de l’entendenient, que liossuet ^1) reconnaissait dans riiomnie, le créateur nous en a départi deux qui sont superflues ; il aurait ou lui suffire de douer d’attention un être qui, lors- (ju’il a vu deux olijets , n’a aucun intérêt à les comparer entre eux, et qui ne saurait surtout se fonder sur leur rapprochement pour rien affirmer de leur nature, de leur fin, du rang que tient leur destinée dans la destinée universelle.

Critiquer une œuvre, c’est montrer ses rapports avec la destinée de fiime humaine et avec celle du monde. Vous voulez me faire connaître l'impression que cet ouvrage a produite sur vous; que m'importe? je vais opposer mon impression à la \ être ; quelle sera l’autorité qui prononcera entre nous, si vous n’avez pas pris soin d’asseoir votre opinion sur quelque idee que je serai obligé de respecter, parce que, tenant à la constitution même de l’esprit humain, elle por- (I) De la connaissance de Dieu et de soi-incine.

tei’a le caractère de l’évidence. Vous voulez me dire ({uel est cet ouvrage , sans m’apprendre a quel genre il appartient, c’est-à-dire quelle place il occupe dans les grandes classifications de Tartou dans Tordre général des choses ; vous ne sauriez non plus mériter mon intérêt. Que me fait ce phénomène isolé, à moi qui me vois isolé à mon tour au milieu de ce chaos sous l’image duquel vous me peignez le monde? Si la vie est courte, ce n’est pas la peine que j’en perde le moindre instant à vous écouter. 11 me parait prudent d’employer les moments qui me restent à chercher au-dessus de toutes ces apparences quelque principe auquel je puisse rattacher mon existence prête à s’enfuir. Tout le reste est oiseux et insipide.

Lorsque la critique se trouve en face d’un objet d’art, alors surtout elle doit élever le ton, ne pas s’embarrasser de mots inutiles , chercher hardiment l’esprit même des choses. Si elle se borne à définir les procédés des artistes , elle fait une œuvre vulgaire à laquelle suffit la science qu’on

peut acquériron huit jours dans les ateliers. Si elle se prévaut du vague qui est le caractère de toutes les impressions délicates, pour se dispenser d en faire le sujet d’un jugement sérieux, elle méconnaît les lois les plus simples de la nature. Ce n’est pas parce qu’ elles sont indécises, c'est parce qu’elles sont générales que les sensations de l’art se prêtent difficilement à l’analyse. Répondant à ce qu’il y a de plus essentiel dans l’âme de l’homme et dans l’univers , elles doivent être ressenties par tous et ne se laisser expliquer (jue par le petit nombre : c’est cependant cette explication qu’il importe de donner. Kant l’a >u nettement ; l’étude des beaux-arts iwrte sans cesse l’esprit à la considération de la lin des choses (1). C’est par là qu’elle plaît aux intelligences fatiguées par les déceptions de la vaine science; c’est par là qu’elle a mérité d’être classée par Hegel au sommet des connaissances humaines, à côté de

(i) Lrihce f(iCHUaii<< judicandi œslheiica'.

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la religion, avec qui elle partage le soin de ramener la création dans le sein de son auteur (l) .

Mais plus j’élève cette science, plus aussi je veux lui donner une base solide ; je cherche pour elle un appui contre le danger des faux systèmes ; et il me semble qu’on n’en saurait rencontrer de meilleur que celui de l’histoire. Réduire la critique à enregistrer les unes après les autres, et sans ehercher le lien qui les unit, les œuvres successives du génie humain , me parait un excès tout semblable à la manie des gens qui veulent la borner à en décrire les contours ; il ne saurait me venir à la pensée de la rabaisser jusque là. Mais observer sur le grand théâtre de l’histoire les modifications de la vie intérieure de l’âme humaine, suivre à travers les siècles le jeu des phénomènes de la conscience , mesurer aux âges de l’espèce les pas que l’individu , dont elle est l’image, fait vers le but suprême, me semble une tentative en tout digne de notre temps.

(I) Encyclopédie.

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Kn exprimant ce vœu, je n’entencls rien proposer de nouveau , mais seulement, comme je l’ai dit ailleurs , rappeler quelques idées (lue je vois ehaciue jour mises en oubli par ceux-là mêmes qui ont reçu la mission de les défendre. inckelmann avait déjà compris, au dernier siècle, que toute la théorie de l’art peut se réduire a la théorie des époques ; lorsqu’on lit son ouvrage , on sent que cette pensée, qu’on y voit percer partout, lui assurera une jeunesse éternelle, semblable a celle des chefs-d’œuvre aux({uels il est consacré..

incKelmann connaissait tout ce que les philosophes et les rhéteurs de la Grèce ont écrit sur le sentiment du beau, sur la source divine vers la- (|uelle il fait refluer nos pensées , sur les canaux divers par le.squels il en découle pour se répandre parmi les hommes. Dans son livre à peine fait-il allusion à ces systèmes ; cependant il n’y dit rien ([ui ne les rappelle; à leurs principes abstraits il a substitué des vérités historicfuesqui n’en sont ipie la traduction; et d’une science métaphysi(iue,

accessible à peu de gens, il a fait ainsi une étude toute positive , où les moins habiles se sentent à l’aise. 11 ne reste qu’une difticulté : séparées des idées dont elles émanent , les classifications de \' Histoire de l'art ne sont plus que de vaines nomenclatures ; et si on ne sait pas ce que Denvs d’Halicarnasse appelle le sublime, la grâce et le beau, on ne peut non plus comprendre ce que Winckelmann veut dire avec la première, la seconde et la troisième époque.

A ce compte, le nombre des personnes qui entendent l’illustre auteur allemand n’est point encore très considérable. J’ai entendu des criti- ({ues demander qu’on leur démontrât ce qui forme les éléments memes de leur art, et blâmer, comme une invention de nos jours, ce qui est, depuis plus de deux mille ans, le patrimoine commun de tous les hommes qui pensent, le fondement inébranlable de toutes leurs spéculations et de toutes leurs découvertes. Vouloir contredire à tout prix, préférer l’erreur qui vous en fournit

les moyens a la vérité qui vous réduirait au silence , employer même le mensonge lorsque l’erreur ne sufüt plus, sont peccadilles de tout temps tolérées dans les débats littéraii*es; ceiicndant il fallait autrefois , ix)ur être 1*6011 à les commettre, prouver qu’on était au coût ant des choses , et que , si on embrassait le faux , on serait aussi capable de faire triompher le M-ai. Sans doute il est commode de repousser ce qu’il faudrait prendre la peine d’étudier ; mais quand on aspire à donner (les leçons, il semble qu’on devrait tout au moins avoir ouvert les livres des maîtres de la science.

ba théorie des époques , tracée par ^Vinckelmann, exercera long-temps encore les méditations des ('sprits sérieux. Je n’y voudrais ajouter qu’un amendement , qui a été préparé par de savants travaux et cjue le goût de notre temps a rendu nécessaire. Dans les œuvres de la Grèce et de l\ome, on a eu à juger jusqu’ici une civilisation ou l’homme, épris de lui-méme , voyait tout à

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travers les formes finies de son entendement et meme de son corps. Mais cette civilisation n’a point été la seule que l’art ait illustrée par ses merveilles ; avant qu’elle brillât, l’Orient avait eu des empires qui s’étaient éveillés et éteints dans le sein du panthéisme; et lorsqu’elleeut disparu, le Moven-Age ralluma sur les autels du Dieu de l’esprit ce culte de l’infini que l’Asie avait entretenu dans les temples des Dieux de la matière. NVinckelmann avait déjà rencontré le génie de l’Orient dans les ouvrages de l’Égypte ; mais partagé entre l’admiration qu’ils lui inspiraientet l’impossibilité où il était de les faire entrer dans les classifieations de l’art grec, il négligea de caractériser leur principe , de peur de se voir foreé à le condamner. L’illustre élève de ce grand maitre, M. Quatremère de Quincy, a fixé son regard sur les monuments du Moyen-Age (1), et, poussé par l’esprit de son siècle, il n’a pas hésité à les blâ-

(I) Dictionnaire d’urchitecliire , aitii le Archiieciurr (jniliiqne.

mer ; mais par la eriti(iue qu'il er. fait , on les connaît mieux que par tous les éloges que nous avons entendus depuis ; et après la déllnition qu’il en donne il semble qu’il ne reste plus rien à dire , sinon que cette définition même est un principe qui, pour se soustraire aux régies de l’Antiquité, peut néanmoins former un véritable système, et, à ce titre, mériter le respect et l’étude. Comparer les époques où l’art est au service d’une civilisation marquée du sceau de l’infini, à celles où il exprime une civilisation réglée sur les conditions finies de la nature humaine, telle est , à ce qu’il me parait , la tâche principale et nouvelle de la critique contemporaine. Placés à l’issue de cette grande révolution de la Renaissanee qui a donne ù I expansion indéterminée du génie chrétien les limites du goût antique, nous sentons que, dans le domaine de 1 art non plus que dans celui de la philosophie , nous ne pourrions, sans abdiquer une partie essentielle de nous-mêmes , adhérer à une doetiinc qui exclurait ou l’élément infini du

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