UNE VILLE BATIE DE LAVES
Fatigué par les fièvres électorales de Paris, où me retirer pour me reprendre ? Magnifiques agi-
1 Dans la pensée de M. Barrés, ces deux livres : les Bastions de l'Est et les Volcans du Centre, se font pendant.
M. BARRES EN AUVERGNE 123 tarions ! C'est vrai qu'elles excitent mon intelligence ; mais elles gênent mon estomac. Le médecin me laisse le choix entre une retraite à Charmes et une cure à Vichy. Encore estime-t-il que Vichy me serait plus salutaire. Ce praticien pose bien le problème, et son verdict s'accorde à mon instinct. Car s'il admet que j'aille quêter la paix dans le pays de ma mère, ce savant, avec sa froide intelligence, comprend ce que devine mon cœur. C'est à la terre de mes ancêtres paternels qu'il m'adresse, s'il s'agit que je retrouve, non une tendre quiétude, mais la force et la santé.
Qu'on m'épargne telles railleries... Un repos en Lorraine, je le sais, toujours me fut délicieux. Heureuse sieste, mais quel péril ! Ce n'est pas un baume que je cherche, c'est le plus fort cordial. La Lorraine, pour tous si sèche, a pour moi trop de complaisances. Elle m'enchante. Mais prenons garde. Dans l'enchantement de cette province frontière, j'aperçois de la sentimentalité allemande. Elle m'enveloppe, me pénètre... Ah ! craignez de m 'amollir. C'est au centre de la France que je trouverai un réconfort plus sévère. Une mère trop longtemps retient son enfant, et en chantant le berce. Mais, s'il touche le sol de ses pères, chacun reprend de la vigueur. Pour retremper mon cou-
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rage, il n'est que de rechercher mes solidités auvergnates. Le plus puissant des élixirs, pour un Auvergnat bien né, et qui se doit aux tumultes de la politique, c'est une promenade à Saint-Flour.
LA VERTU DE l'aUVERGNE
" Saint-Flour, ville noire bâtie de laves ", dit Michelet, quand, à trente-deux ans, dans le tableau de la France, qui préside à sa grande histoire, il s'essaie à décrire l'Auvergne. Mots décisifs, et que je roule continuellement dans ma solitude, mais dont je ne peux épuiser le sens abondant et magnifique ! Illuminations du génie, puisque ce jeune Parisien nerveux, et qui n'a nullement vécu les destinées de notre grave massif, si vite en pénètre le secret. La vertu de l'Auvergne, c'est qu'elle construit ses villes avec ses laves. Elle sait rendre le feu fécond. Continuellement travaillée pendant des siècles par sa combustion intérieure, elle a poussé au jour une flore rude et grasse, et aussi une forte race d'hommes. Sur l'ardeur pétrifiée de son vaste incendie, l'Auvergne bâtit des villes régulières et montre d'heureuses moissons. Oh ! la sûre conseillère, si des cendres échappées au brasier dont elle brûla, elle fait de l'ordre, et
s'entend à utiliser ses tourments. " On voit, en Auvergne, dit Michelet, le noyer pivoter sur le basalte, et le blé germer sur la pierre ponce. "
Pauvre et généreuse Auvergne ! Je m'abandonne à ses influences. Je l'écoute, sérieuse et qui me dit : " L'essentiel n'est pas d'être sans passions, mais de soumettre ses passions à l'ordre. " Je n'éteindrai pas les sentiments passionnés qui brûlent au fond de mon cœur, mais quelle victoire si je sais, comme fait la terre auvergnate, rendre cet incendie fécond !