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LA DISCIPLINE AUVERGNATE

Héroïque débat, et qui se perpétue, non seulement aux profondeurs de la terre, mais dans chaque Auvergnat même. Chez ces hommes qui vivent aux environs de Saint-Flour, j'aperçois de la passion, la plus sauvage énergie. Mais nous acceptons le contrôle de la raison. Le génie arverne se soumet à la sagesse latine. Vercingétorix, quand il a convaincu César de la générosité de sa race, sort de la ville, et va jeter ses armes aux pieds du Romain. Lucidité de l'héroïsme ! " Quelle alliance, " se dit-il, si toujours l'impérieuse volonté de " Rome organise nos magnifiques puissances gau-

" loises. " — Ah ! tout mon cœur part avec vous, qui seul et à cheval sortez de Gergovie ! Je ne connais rien dans l'histoire qui me contente plus que ce sacrifice. Puissé-je mériter un jour de pouvoir pieusement expliquer le sens sublime du temple de Mercure, assis au sommet du Puy de Dôme !

De cette terre militante, jamais ne se lèvent ces thèmes joyeux, ni ces déchirantes cantilènes, où s'exprime un peuple assez heureux pour donner du temps aux exaltations et aux désolations de la vie intérieure. Dur pays, rebelle à tout lyrisme. Croyez- vous donc qu'il ignore les musiques du désir ? Non, mais il les refoule au plus profond de son cœur. J'admets ces divertissements, si d'ailleurs, on est tranquille. Mais l'Auvergne a d'autres soucis. La pensée éternelle de l'Auvergne, c'est une pensée organisatrice. Ne cherchez pas en Auvergne des poètes, des élégiaques. Vous y trouverez de froids légistes, des logiciens, de beaux soldats.

C'est à Aigueperse, en Auvergne, qu'est né le chancelier Michel de l'Hôpital. La tâche d'un administrateur, c'est de tourner au bien commun les éléments hostiles qui lui préexistent. Par tous ses morts auvergnats, le grave Michel de l'Hôpital

est préparé pour cet office. Cet intègre médiateur déteste les fureurs partisanes. Nos sanglantes fièvres religieuses font horreur à ce légiste pondéré. C'est bien qu'à Madrid ou Genève les cagots se déchirent entre eux. Mais il importe au bel ordre français, que papistes et huguenots s'accordent. Au plus fort des tumultes civils où s'emportent les Français déréglés, le Massif Central délègue un prudent magistrat, pour qu'il juge les adversaires, les apaise et les départage.

Pour qu'ils jugent les raisonnements et qu'ils départagent les doctrines, Aurillac offre ses logiciens. Les Arnauld sont nés à Aurillac. Qu'ils s'irritent, ces durs logiciens jansénistes, si le jeune Racine, au fond de Port-Royal-des-Champs, mal satisfait de leur stricte pédagogie, pour contenter son coeur brûlant, apprend et retient les romans grecs qu'ils lui confisquent ! Ils veulent le plier à leur règle. Ils lui offrent le rudiment et tous leurs froids syllogismes. Je loue leur forte méthode, mais c'est en vain qu'ils s'évertuent. Que vaut leur discipline auvergnate pour ce Champenois passionné ?

Des logiciens et des légistes, c'est parfait, c'est indispensable ; mais leur sagesse n'a d'efficace que quand elle s'appuie à la force militaire. L'Auvergne

l'a bien compris. La Tour-d'Auvergne est né à Clermont, et c'est à Saint-Hilaire d'Eyrat (Cantal) que grandit l'enfant Desaix pour son court destin héroïque.

Mais ni le grave Michel de l'Hôpital, ni les Arnaud, ni la Tour-d'Auvergne, ni notre jeune Desaix ne m'importent autant qu'un capitaine de gendarmerie qui, en 1823, applique la politique de l'Auvergne et m'en instruit :

Vicomte de Foucault^ lorsque vous empoignâtes L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates.

Victor Hugo peut railler. M. de Foucault emporte tout mon cœur, le jour qu'il pénètre dans la Chambre pour mettre sa main auvergnate au collet du bavard. Qu'un beau gendarme français, décidé et soumis à ses chefs avec quelques soldats impose silence au parlementaire Manuel, quel bienfait pour mon pays ! La leçon que Foucault me donne je l'interprète dans l'Appel au soldat.

LA PENSÉE ÉTERNELLE DE l' AUVERGNE

L'Auvergne me propose une politique, une règle de conduite. Bienfait que je sais reconnaître.

Mais quel saisissement si je m'aperçois que ma pensée la plus secrète, c'est l'Auvergne encore qui me l'inspire. Je lui dois, non seulement mes vues sociales, mais ma conception de l'univers. J'ai mis à mon insu mes pas dans les pas du génie. Mon système se vérifie, et c'est à mourir de bonheur quand je m'aperçois que mon instinct d'emblée me conduit au point où lentement l'achemine la réflexion d'un Pascal. Extrémité de l'orgueil ! Le plus haut philosophe, c'est un penseur de ma race. C'est Pascal, ce Biaise Pascal, en qui s'exalte le pathétique génie de l'Auvergne.

L'Italie, pour qu'ils l'illustrent choisit l'Arioste et Pétrarque. Heureux génies et si faciles ! Mais l'élu de mon Auvergne, c'est le plus douloureux solitaire. Un journal, il y a peu d'années, demanda à quelques écrivains quel fut à vingt ans, leur grand désir. Maurice Donnay déclara : " A vingt ans, j'ai voulu devenir l'amant d'une femme du monde. " Pauvre idéal ! J'ai répondu : c< A vingt ans, j'ai voulu voir clair, et je crois avoir vu clair. " Cette réponse, elle me vint du plus profond de mon Auvergne intérieure. Un autre jeune Auvergnat, à quatorze ans, voulut voir clair. Il retrouve la géométrie, fait des expériences de physique. Ah î que j'aime ce précoce physicien.

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Le grave enfant méditatif saura voir clair et discipliner ses passions. Bien vite, il aperçoit l'imbécillité de notre nature. Pour le contenter, il faut la plus tragique discipline. Il se déchire contre toutes les pointes de l'ascétisme catholique.

Une discipline pour les passions, voilà ce que toujours mes livres proposèrent. Dès le livre (livre d'enfant) où j'explique qu'il faut se mettre en garde contre l'indiscrétion des Barbares, à mon insu, je suivis le conseil que de l'Auvergne reçut Pascal : " Voir clair et discipliner ses passions. " Comme Pascal je participe de l'éternelle pensée arverne.

C'est en Auvergne que j'ai mes racines ; je le comprends chaque jour davantage. A travers mes livres, l'Allier circule. Le puy de Dôme domine toute mon œuvre. C'est qu'il n'est pas d'idées personnelles. Nous ne pouvons que mettre les pas dans les pas de nos morts. Chacun doit obéir aux prédispositions obscures que la terre et les morts ont glissées dans son sang. Magnifique humiliation ! Le génie n'est rien que la fleur fragile que pour une brève saison pousse au jour la terre chargée de tombes. Je me connais comme un instant de l'Auvergne éternelle. Je suis une note du chœur auvergnat.

Le 2 novembre, en Auvergne, quand, rapide, le soir descend sur nos pauvres villages, et qu'aux églises les cloches s'ébranlent pour honorer la nuit des morts, ceux de Saint-Flour ne font pas la veillée comme les autres Auvergnats. Nous avons de plus beaux rites. On dresse la table, on emplit les cruches du meilleur vin de Cantal, et puis tous les vivants montent se coucher. Sublime délicatesse ! Quand ils rentreront dans la grande salle de la maison héréditaire, les morts trouveront le repas préparé et un silence solennel. Je hais les curiosités sacrilèges. Mais laissez qu'un seul instant, pieusement, j'entr'ouvre la porte, et que je risque un regard sur ce banquet magnifique, afin que je puisse, jusqu'à l'occident de ma vie, garder sous ma paupière l'image de mes ancêtres et accorder mes gestes aux gestes de nos morts.

Dans un second chapitre, le Voyage de Tolède, M. Barrés explique qu'il a retrouvé à Tolède Clermont-Ferrand. Dans un troisième chapitre : Essais de psychogéologie, il marque comment les assises successives de son âme correspondent aux formations géologiques superposées du Massif Central.

Dans un quatrième chapitre, les Affinités arvernes, il a rassemblé les notes qu'il a prises sur l'acquisition par un

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petit Auvergnat des sentiments qui donnent un prix à la vie. Il y expose son système d'éducation. Le dialogue entre le puy de Dôme et le Ballon vosgien forme les conclusions du livre.

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