LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE
A propos des Congrès de Philosophie d'Heidelberg, et de l'Enquête de la Phalange sur la littérature nationale.
Je n'essaierai pas de m'excuser d'avoir fait si longtemps attendre cette seconde chronique, ce serait tomber de la négligence dans la fatuité. Mieux vaut que je fasse simplement promesse d'être régulier à l'avenir.
J'avais annoncé, au mois d'avril, que j'étudierais dans ma seconde chronique les livres de MM. Bazaillas et Delacroix. Ces livres, je croyais les avoir mis dans ma malle. Le fait est qu'ils n'y étaient pas. Aux mois d'août et de septembre on a bien le droit de voyager. Le voyage bouscule tous les plans. Taine seul ne bronchait pas en voyage, mais vous voyez bien ce qu'il y aurait à dire là-dessus. A vingt ans, il ne s'agit pas de
i42 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
poursuivre, sans jamais s'en laisser détourner, quelques idées fondamentales, mais de se prêter, avec un enthousiasme inquiet et souple, aux belles leçons, aux belles secousses de la vie. Relire V Apologie pour l'influence dans les Prétextes d'André Gide.
Bref, sans m'attarder, j'avoue qu'il est très difficile d'écrire en voyage une chronique philosophique : le voyage est l'ennemi de la philosophie. Il fait irruption dans l'esprit comme un enfant dans le cabinet d'un sage. — Il défait les constructions prudentes, déchire les beaux plans progressifs. Descartes, sans doute, a voyagé. Mais c'était pour se dégager l'esprit. Quand il se mit à philosopher, il s'enferma dans un poêle. Le voyage est l'ennemi de la philosophie, et vous en voyez les raisons. Philosopher, c'est ou bien, comme font Descartes et Hamelin, établir un ordre des idées, ou bien, comme fait Bergson, une hiérarchie des réalités l.
1 C'est bien rapide, mais je crois la distinction juste. — Il y a des philosophes pour qui la dialectique, c'est-à-dire la marche et l'ordre des idées, est la réalité même ; d'autres pour qui elle n'est qu'un moyen de rejoindre la réalité.
Mais qu'elle prétende créer le monde par la dialectique ou l'appréhender par l'intuition, de toute manière, la philosophie est un système. Or, en voyage, on est bien moins occupé de donner à chaque notion son rang, ou à chaque réalité sa place que de laisser librement courir les idées et de bien saisir la figure individuelle de chaque réalité. — Le voyageur n'a ni perspective, ni recul. Il n'a pas le temps de réfléchir ce qu'il voit. Et ce qu'il voit l'occupe et l'empêche de réfléchir sur ce qu'il sait. Le mieux est donc qu'il se résigne à regarder les idées défiler devant son esprit, comme il se plaît à regarder les paysages défiler devant la portière.
Drum frisch ! Lass ailes sinnen sein.
Und grad* mit in die JVelt hinein !
Ainsi parle Méphistophélès. Mais j'avais mal arrangé mon voyage. Car j'attendais de lui qu'à chaque instant il me renouvelât, me rafraîchît. Et par une étrange aventure, il m'a ramené constamment à une idée fondamentale. C'est à savoir qu'il n'y a pas au xxe siècle de culture allemande. A l'occasion de cette idée, j'ai formé quelques réflexions sur la tradition et la patrie. Je prendrai la liberté de vous les soumettre. Une fois n'est pas
i44 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
coutume. Quand j'aurai vidé cette question, qui est si pressante, je ferai office, qui est de vous renseigner sur le mouvement philosophique. D'ailleurs j'aurai, chemin faisant, à vous parler du Congrès d'Heidelberg. Puis, je relève de voyage et j'avais oublié mes livres.
J'avais été à Sainte-Odile, non point, comme vous pourriez le croire, pour mettre " mes pas dans les pas " mais pour y lire, dans la paix des sapins, Spinoza et le Faust de Goethe. — Barrés nous avertit bien qu'il ne fait pas bon philosopher à Sainte-Odile, et surtout qu'on n'y peut pas lire Goethe. — Mais je ne le croyais pas. Et d'ailleurs, en fait, dans cette haute solitude végétale, si l'on se tourne du côté du couvent, si l'on ne regarde pas la plaine, on est fort bien pour philosopher. En mars 1867, Taine écrit l : " Couvent de Sainte- " Odile — La solitude absolue ramène zum " hôhstein, à la métaphysique. " —
Là-dessus il tente une réduction au principe d'identité du principe de raison suffisante. Voici de quelle manière il opère cette réduction :
1 Taine, Correspondance, t. II, p. 388.
" Soit un objet déterminé A, survient une con- " dition déterminée B. Expérimentalement A " devient C. Soit le même objet A (exactement le " même) à un autre moment, supposé que cette " différente position dans le temps n ait pas d'influence^ " puisse être considérée comme nulle \ Survienne la " même condition B (avec les mêmes réserves) : " je dis que cet A deviendra aussi C, car le second " A est absolument substituable au premier, et le " second B au premier.
" Notez que pour que la substitution soit com- " plètement possible, il faut éliminer la différence " de lieu et de temps. — Il y a des cas où la dif- " férence de temps constitue une condition efficace " nouvelle (second moment de la chute d'un corps). u — De même pour la condition de lieu (oscillation " différente du pendule sur une montagne et dans " une mine)."
Taine, qui est lucide, aperçoit bien que, pour que le principe de raison suffisante puisse être ramené au principe d'identité, il faut, en même temps que toute différence de lieu, éliminer toute différence de temps.
Mais si Taine est lucide, il n'est pas pénétrant. Il ne voit pas que le temps que la science élimine
1 C'est moi qui souligne.
n'est pas le temps réel. Car " le temps réel, envi- " sage comme un flot, ou, en d'autres termes, " comme la mobilité même de l'être, échappe aux " prises de la connaissance scientifique ! ". — Il croit que la science peut éliminer le temps comme elle élimine l'espace. Mais il y a une profonde différence de nature entre l'espace et le temps. La science ne considère jamais que des " moments ", des stations virtuelles, et toujours les nomme des immobilités... " Quand la science2 positive parle " de temps, c'est qu'elle se reporte au mouvement " d'un certain mobile T sur sa trajectoire ; ce " mouvement a été choisi par elle comme repré- " sentatif du temps et il est uniforme par définition. " Appelons T\, T2, T3, etc., des points qui divisent " la trajectoire du mobile en parties égales depuis " son origine T0. On dira qu'il s'est écoulé i, 2, 3 " unités de temps, quand le mobile sera aux points " T1} T2, T3 de la ligne qu'il parcourt. Alors con- " sidérer l'état de l'univers au bout d'un certain " temps /, c'est examiner où il en sera, quand le " mobile T sera au point T\ de sa trajectoire. " Mais du flux même de temps, a plus forte raison " de son effet sur la conscience^ il n'est pas question
1 Bergson, Evolution créatrice, p. 363.
2 Ibid., p. 363.
" ici. Car ce qui entre en ligne de compte, ce sont " des points T\, T2, T3, pris sur le flux, jamais le " flux lui-même. "
Si Taine avait aperçu que le temps scientifique n'a rien de commun avec le temps réel, son déterminisme psychologique eût été ruiné. Et c'est bien en effet pour avoir aperçu que le temps dont parle la science est en dernière analyse de l'espace \ tandis que le temps réel est mobilité, c'est pour avoir fait cette distinction que Bergson a ruiné le déterminisme psychologique 2. " Que l'on appro- " fondisse la physique cartésienne, la métaphysique " spinoziste, ou les théories scientifiques modernes, " on trouvera partout la même préoccupation " d'établir un rapport de nécessité logique entre " la cause et l'effet, et on verra que cette préoc- " cupation se traduit par une tendance à trans- " former en rapports d'inhérence, les rapports de " succession, à annuler l'action et la durée et à
1 II y a pourtant un temps logique, un mouvement de la pensée, qui est un élément de la raison. L'ordre logique, l'ordre dialectique (surtout quand il est synthétique, comme dans la philosophie d'Hamelin par exemple) participe bien de la nature du temps. Or, ce temps de la pensée n'est ni de l'espace, ni de la pensée psychologique.
2 Ch. Bergson. Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 158.
" remplacer la causalité apparente par une identité " fondamentale. "
Cette substitution n'est possible que parce que la science voit des moments du temps là où il n'y a que des positions dans l'espace.
Voilà comment Taine (ayant bien aperçu qu'en dernière analyse c'est au principe d'identité que le principe de raison suffisante tend à se réduire) n'a pourtant pas tiré de cette idée la principale conclusion qu'elle comporte, c'est à savoir que la notion scientifique de la causalité n'est pas applicable à la vie de l'esprit. La philosophie de Bergson exerce sur toutes les intelligences modernes une influence égale à celle que la philosophie de Taine a exercée sur les intelligences de 1888. 11 est curieux que cette philosophie, qui, à vrai dire, est destituée de toute valeur proprement philosophique, ait agi jadis sur les esprits avec autant de force que le fait aujourd'hui la philosophie de Bergson. Il est plus curieux encore de constater que la philosophie de Taine et la philosophie de Bergson s'opposent point par point et trait pour trait. Bergson a ruiné le déterminisme psychologique de Taine. A la méthode analytique de Taine, Bergson oppose la méthode intuitive, dont le principe est justement qu'il y a toujours quelque
chose de plus dans le tout que dans les parties. A l'associationisme de Taine, Bergson oppose la théorie de la continuité psychologique, au parallélisme psychophysiologique la thèse de l'indépendance relative du corps et de l'esprit. Pour Taine, la sensation est une hallucination vraie. Elle est dans l'esprit ; elle est une fonction du cerveau. Pour Bergson, elle est dans les choses, et la fonction du cerveau n'est pas de créer la représentation, mais de la limiter à ce qui intéresse l'action immédiate.
Pour Taine, le souvenir est une image affaiblie ; pour Bergson, il n'y a pas seulement une différence de degré, il y a une différence de nature entre l'image et le souvenir. L'esthétique de Taine explique la production de l'œuvre d'art par l'action combinée du moment, de la race. Bergson montre que la création artistique est à proprement parler inexplicable (cf. le Ier chapitre de Y Evolution créatrice), parce qu'elle est absolument imprévisible et strictement individuelle. — La création artistique est un acte de liberté, le type même de l'acte libre. Enfin, de l'œuvre de Taine on peut tirer une morale stoïcienne, une morale qui voit dans la résignation, dans la soumission la première des vertus : qui affirme le primat de la théorie sur l'action,
la valeur éminente de la science, son droit absolu à régler les questions politiques. (L'œuvre de M. Durkheim, par exemple, est dans le prolongement de celle de Taine.) — Au contraire, de l'œuvre de Bergson, on peut tirer une morale pour qui les vertus cardinales sont l'effort, l'audace, l'invention, qui affirme le primat de l'action sur la théorie, l'incompétence ou tout au moins l'insuffisance de la science proprement dite à régler les questions morales ou sociales. — A la morale intellectualiste de Taine on peut opposer une morale volontariste qui est impliquée dans la métaphysique de Bergson, et que Bergson en dégagera peut-être lui-même. — De même, pour Taine, c'est l'histoire qui fait l'homme : pour Bergson, c'est l'homme qui fait l'histoire. Il serait facile de continuer à montrer que les deux systèmes s'opposent absolument, et pour ainsi dire symétriquement. — Mais revenons, je me suis longtemps égaré, je vous parlais de Sainte-Odile; vous voyez qu'on peut y philosopher, mais c'est à la condition de nous enfoncer dans la forêt, de tourner le dos à la plaine. —
Regardons maintenant la plaine. Elle est si large, si claire, si bonne !... D'abord à Sainte-Odile, dans la forêt, sur la hauteur, c'est silence, solitude, abri. Mais si la plaine apparaît, nous invite à descendre,
à descendre de la forêt et de nos rêves, si nous allons à la rencontre des hommes, des Alsaciens!... Ah ! au bout de huit jours, quand de Barr ou d'Obernai, je remontais à Sainte-Odile, sous mes pas les questions se levaient avec les feuilles : je marchais avec précaution pour ne pas irriter la terre, et je croyais poser le pied sur un grand problème douloureux. — Il faut que nous tous, chaque année, plusieurs fois par année, munis de lettres d'introduction, nous allions visiter l'Alsace, et parler aux Alsaciens. — Vous ne leur apprendrez pas grand'chose, mais vous apprendrez beaucoup d'eux et Barres n'a pas menti.
Ils vous donneront une décisive leçon d'énergie, de fierté virile. — Charles Andler, dans une leçon magnifique \ nous avait bien avertis qu'il n'y a pas de culture allemande. — Je n'avais pas compris tout le sens de cette phrase. Je suis maintenant, grâce aux Alsaciens, en mesure de vous la confirmer et de vous l'expliquer. Mais ce sera pour la prochaine fois. La prochaine fois, je vous montrerai : i° qu'il n'y a pas, au xxe siècle, de culture allemande ; 2° qu'il y a une culture française ; 30 que cette culture n'est pas la culture de
1 II est essentiel, si l'on ne veut pas faire de phrases et savoir ce qu'est l'Allemagne, d'aller entendre Andler. C'est le jeudi à 3 heures.
i52 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
l'Action Française. Cette démonstration sera accompagnée et illustrée par le récit de quelques expériences alsaciennes, par le compte rendu du congrès de philosophie d'Heidelberg, auquel j'ai assisté et par quelques observations sur l'enquête ouverte ici par M. Henri Clouard. Je vous aurais aussi soumis quelques réflexions sur l'idée de culture, sur l'idée de transition, et sur l'idée de patrie. — Ce sont des problèmes qui se tiennent. — J'espère bien qu'on m'écrira là-dessus des lettres aussi pleines, aussi vivantes que celles que j'ai reçues, après que j'avais ici parlé de l'inquiétude. — M. Rauh enseigne que pour nous fixer sur une question morale, il faut : i° nous mettre en présence des faits ; 2° faire la psychologie des consciences sincères et compétentes du temps présent ; 3° confronter avec les résultats de cette enquête l'idéal qui anime notre propre conscience, et constater ce qui subsiste de cet idéal dans notre conscience, après cette confrontation avec les faits. C'est une enquête de ce genre que j'ai faite en Alsace : c'est une enquête de ce genre que je vous prie de faire sur l'idée de patrie. Je crois connaître les faits, et je vois bien ce qui, dans ma conscience, s'accorde ou contredit à ces faits. Mais, si j'ai mené en Alsace une enquête conforme à la méthode
de Rauh, je n'ai pas satisfait en ce qui concerne l'idée de patrie, à la seconde condition qu'il assigne à toute enquête morale l. Je connais quelques consciences ouvrières (par des livres, des journaux). Il faut que je fasse un grand effort pour arriver à m'imaginer la conscience de Déroulède, qui, d'ailleurs, est évidemment sincère, mais que je crois incompétent. Quant à la conscience de ceux de vingt ans, j'en ignore le contenu. Or chacun de nous est compétent sur l'idée de patrie, s'il a fait ou s'apprête à faire son service militaire et s'il a un
1 Cf. Rauh : L'Expérience morale : p. 15. " La croyance morale " peut être dite surtout une expérience, non l'expérience d'un fait, " mais l'expérience d'un idéal. Elle n'est pas un principe simplement " pensé, rêvé ; elle n'est pas déduite de telle vérité objective ou de " telle autre croyance morale par un simple mécanisme idéologique. " Il faut ajouter à toute déduction morale qui, sans cela, est simple- " ment possible, entre bien d'autres, la vérification de la vie. En ce " sens, on peut dire qu'une croyance ne se prouvées, elle s'éprouve. " Il faut définir les conditions d'une bonne expérience morale, et ces " conditions ne peuvent être déterminées que par une analyse de la " vie morale... A la suite d'une enquête qui porte sur l'idéal non " pas abstraitement isolé de ses conséquences, de ses moyens d'action, " de son histoire, mais de l'idéal développé, manifesté, considéré " dans ses relations avec tout le réel, les consciences qui comptent " s'entendent sur ce qu'elles ont à faire, sur ce qu'elles doivent " faire. L'accord moral entre les hommes peut résulter seulement " de ce que, s'étant mis dans les conditions d'expérience que révèle " la vie morale consciente, ils constatent en eux le même résidu " d'idéal. "
peu voyagé en Allemagne. Pour assurer mes conclusions, j'ai besoin de votre concours, et j'y compte.
La question est pressante. L'Allemagne devient chaque jour plus odieuse. L'Europe a cessé de respirer librement. C'est l'Allemagne quia machiné l'abject complot dont la jeune Turquie est victime. Il est triste de penser qu'aujourd'hui, c'est au secours des Turcs que lord Byron irait mourir. Mais qui donc est lord Byron ? Et nous autres que faisons-nous ? Il faut pourtant bien se dire que le temps est passé des beaux balancements de l'intelligence. Sur tous les points du monde l'avenir rencontre un obstacle : l'Allemagne. Par l'influence de Charles Maurras, la germanisation intellectuelle gagne même les jeunes esprits français. Je le montrerai la prochaine fois. Les magnifiques conflits entre la civilisation bourgeoise qui n'a pas encore épuisé sa vertu et la civilisation ouvrière qui se cherche et se prépare sont dominés, faussés par la force allemande. Cette lourde puissance réactionnaire va-t-elle longtemps encore nous barrer le chemin ? Va-t-elle se mettre victorieusement au travers de l'Evolution créatrice du libre mouvement français ?
Je vous en prie, ouvrons les yeux, prenons la vie, prenons les choses avec nos mains, et tâtons
la réalité. Mais je m'excite : au lieu de vous fournir des renseignements et des idées, je cherche à vous communiquer des sentiments... Il vaut mieux que je m'arrête. Sur ces questions, si l'on est honnête, il faut être précis et ne rien hasarder. Je voudrais bien que mon ardeur fût contagieuse. — Du moins, j'ai fait des expériences: je vais en soumettre la prochaine fois le récit. Mais pour que ce récit ait quelque signification, il faut, je le répète, que je puisse confronter mon expérience à votre expérience. Le premier devoir d'un jeune homme, c'est d'être de son temps. Son plus haut plaisir, c'est d'apprendre qu'il n'est pas un cri isolé, un feu dans le désert. Je m'excuse encore un coup d'avoir donné à une " chronique philosophique " un accent aussi insolite.
Certainement je n'ai été ni bien précis, ni bien objectif, ni bien serein. Je n'ai pas respecté la séparation des genres. Mais quoi ! je relève de voyage. Et puis, le présent fait un grand tumulte. — Je ne pourrai me remettre à la " spéculation que quand j'aurai achevé de me délivrer de ce trouble. — J'y tâcherai la prochaine fois. — Et nous en reviendrons ensuite à l'inconscient et à la conscience, à la matière et à l'esprit.
15 octobre 1908.
" C'est le destin des poètes romantiques anglais " d'avoir été plus romantiques que d'autres. De " là peut-être vient leur influence. Keats meurt " poitrinaire à vingt-six ans. Byron qui parcourut " le monde, tombe tragiquement à Missolonghi. " Shelley se noie, Chatterton à dix-sept ans s'em- " poisonne ". — C'est ainsi que commence l'étude nourrie et sensible que Raymond Laurent a écrite sur Coleridge. Mais qui donc jamais fut plus romantique que cet enfant de vingt et un ans qui s'est tiré, à Venise, un coup de pistolet en plein cœur ?
Il mourut sur le coup. Il avait traversé le Grand Canal en gondole, et c'est au pied d'une église qu'il se tua. (11 était deux heures du matin.) Il a voulu être enterré à Venise. Dans sa chambre on a trouvé une caisse contenant tous ses manuscrits, Y Henri a Ofterdingen de Novalis, et les Voyages de
Gœthe. Le 23 septembre, le soir, à dîner, il s'entretint avec quelques amis du suicide et de la légitimité du suicide. Ses amis l'avaient gaiement raillé, lui représentant que cette solution est démodée, lâche, absurde. Raymond Laurent les écouta, plaisanta avec eux, puis alla se tuer.
Le pauvre Laurent s'est trompé, s'il a cru pouvoir, d'un coup de revolver, troubler le silence de Venise. Venise n'a pas tressailli de sa mort. Et quant au décor qu'il prit soin de disposer autour de son action, il glace notre pitié plutôt qu'il ne suscite notre admiration. La mort est par soi-même quelque chose de solennel et de simple qu'aucun artifice profane ne peut ennoblir. Ecartons ces images romantiques. Et résistons d'abord, pour considérer gravement ce lamentable suicide, à l'entraînement de notre cœur.
La Phalange et les amis de Raymond Laurent prendront soin, selon son vœu, tacite mais certain, de publier les pages qu'il nous laissa. André Gide veut bien s'intéresser à cette publication. Dans les papiers qu'on nous a confiés se trouvent d'importantes E.udts anglaises^ un essai inédit sur Coleridge,
un article sur le Préraphaëlisme qui parut dans la Nouvelle Revue, une Introduction à F histoire du Préraphaëlisme qu'a donnée Y Ermitage, une étude sur Oscar Wilde, qu'on lira bientôt ici, 1 et une autre étude (vraiment belle, je crois) sur Walter Pater. Dans ces études, on ne trouvera pas seulement les renseignements les plus neufs et les idées les plus justes sur la magnifique culture anglaise du xixe siècle, mais chacun aussi pourra discerner, à travers ces pages très personnelles, le visage de notre ami. C'est ce qu'il a écrit de meilleur, à ma préférence. Cependant nous réunirons aussi les Pèlerinages que Laurent fit dans les villes fameuses, et les Proses qu'il y composa. Si les Proses de Laurent ne valent pas ses Essais critiques, du moins elles décèlent une sensibilité charmante, ornée, extrêmement souple, un peu facile et tout ensemble assez complexe, souvent ingénue et souvent perverse. Comme c'était son devoir, en somme, Laurent se soumit d'abord docilement à toutes les belles influences du temps présent. On voit bien qu'il a lu et Barrés et Gide et aussi Pierre Louys et Jules Renard, et encore Heine, et que même, par une prédilection assez inquiétante, il s'est attaché à Maurice de Guérin,
1 La Phalange
dont il n'admirait peut-être pas tant le Centaure que cette Bacchante qu'interrompit la mort. Enfin il lut Wilde, et de bien près, et de Jean de Tinan il adorait la vie et les œuvres. Le choix de ses maîtres indique assez ses goûts, et aux voix qu'il aima, on peut présumer celle qu'il aurait eue. Mais je me rappelle bien tristement aujourd'hui ce penchant prononcé qu'il avait pour tous les poètes qui sont morts jeunes, non seulement pour les romantiques anglais, mais aussi pour Maurice de Guérin, Jules Tellier, et Jean de Tinan.
De même qu'il n'a pas eu le temps de donner à sa sensibilité un accent tout à fait personnel, de même Raymond Laurent n'était pas encore arrivé à se former un style. Mais il avait déjà l'art de l'agencement des mots, du choix des images, et il était fort adroit à manier et à varier les rythmes. Si l'on lit une Méditation qu'il fit à Guetaria et qu'ont donnée les Lettres, on admirera son sens de la prose. Le défaut du style de Raymond Laurent, c'est son extrême facilité. Cette facilité, qui fait le défaut de l'art de Laurent, fut aussi sans doute la cause de sa mort. Les mots n'obéissent vraiment qu'à celui qui a pris conscience de leur résistance, et pour bien apprécier ce que vaut la vie, il faut s'y être écorché les mains. Jamais la vie ne fit à
Laurent d'objection véritable. De là vient la tristresse un peu vague et la richesse un peu molle de sa sensibilité. De là vient aussi l'abondance heureuse, mais souvent aussi la négligente prolixité de son style. De là vient enfin qu'il ait pu si hâtivement et si étourdiment se défaire de la vie. Jamais il n'en reçut le coup de poing au visage. D'autant plus était-il agacé des petites piqûres qu'elle n'épargne à aucun vivant.
Vraiment, rien de plus commode ni de plus heureux, au moins en apparence, que l'existence de Raymond Laurent. A l'âge où les artistes sont si souvent empêchés de faire le court voyage dont ils attendent un renouvellement, ce " Voyage en Italie " qui souvent est pour eux une raison de vivre et le but de tout leur effort, Raymond Laurent avait déjà possédé " avec nonchalance et fatigue " l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne du Harz et des Lieder. Et c'est à Venise qu'il s'est tué. Il suivait très exactement en Italie l'itinéraire de Goethe. Par le Tyrol, la vallée de l'Inn, par Innspruck, par le Brenner " où l'on voit les premiers mélèzes ", et par Schemberg " où l'on voit les premiers cembres ", par Mittenwald, Botzen, " où les raisins bleus sont si gracieusement suspendus ", par Trente " que remplissent les
chansons des bambins et les cris des sauterelles ", par Torgole, par Malsesine et Vérone, " où le vent qui souffle des tombeaux des anciens arrive chargé de parfums par-dessus une colline de roses ", par Padoue, où Goethe lut pour la première fois les ouvrages de Palladio, Laurent arrive à Venise. Il connut les nuits sur les gondoles, et il but des granités à l'ombre du Campanile. Puis le onzième jour, il se tua.
L'Italie, qui confirma Goethe dans sa certitude et dans sa solidité, inclina le petit Laurent au suicide. Elle dégagea les puissances de mort qui travaillaient son âme... On ne trouve dans les plus beaux paysages que ce qu'on y met. Us ne font que nous révéler à nous-mêmes. N'accusons pas Venise. Raymond Laurent est seul coupable de sa mort.
Mais pourquoi s'est-il tué ? Il donnait de très beaux gages. Nulle culture ne lui était étrangère. Il savait l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol. Il peignait avec bien de l'adresse, il était fort bon musicien. Il avait, sous de très longs cils, de grands yeux spirituels et tristes. Chacun l'aimait. Et il s'est tué.
Mais pourquoi donc ? Certainement ce suicide n'a pas la portée du suicide de Maurice Léon. Il n'est pas la solution exacte d'un problème précis.
Il n'est rien qu'une faiblesse et qu'un tragique enfantillage. Raymond Laurent s'est tué, dans un moment de dépression, parce qu'il avait lu Novalis, parce qu'il souffrait impatiemment l'attente de la gloire, parce que Venise ne lui avait pas donné la confirmation, la révélation qu'il en attendait.
Il n'y a pas de révélation. Les inspirés sont rares. En général, la vie d'un écrivain n'est qu'effort patient et recherche. Quant à la gloire, elle vient à son heure. Encore ne dépend-elle pas entièrement de nous. Mais il dépend de nous de bien sentir et de bien penser. D'ailleurs, il y a quelque chose de plus beau que la gloire, c'est l'admiration. Etre admiré vaut moins qu'admirer. Enfin, il faut se donner aux lettres sans arrière-pensée. Il faut savoir jouir de la vie et de la pensée, de leurs victoires et de leurs défaites, en combattant courageux ou en spectateur désintéressé. Mais Raymond Laurent était d'une susceptibilité étrange aux petits échecs littéraires. Qu'une revue refusât ou ajournât un de ses manuscrits, c'était une désolation. Il était fier et il se défiait de lui-même. Il fut à la fois timide et orgueilleux. Il était plein d'inquiétude sur soi. Rien de mieux s'il avait accepté son inquiétude, et s'il avait tâché d'en tirer de la vie. Mais elle l'a conduit au suicide. Il
est mort pour avoir trop aimé l'art et la littérature. Il s'était formé un univers artificiel. Il a mieux aimé les poètes que la poésie, et il n'a pas compris le large lyrisme quotidien des choses. Il n'a pas saisi la leçon que donnent les Mémoires de Goethe, dont la lecture pourtant aurait dû prévaloir sur les suggestions de la faiblesse. S'il a maudit la vie, c'est qu'il ne la connaissait pas. Blâmons sa cruelle étourderie. Il vivait seul avec sa mère, et il faut bien de la hardiesse pour dénouer si brutalement ces liens-là. Plaignons-le, et donnons-lui toutes nos larmes. Je souhaite qu'il prenne sa place dans la troupe légère et touchante des poètes qui sont morts jeunes. Je le souhaite et je l'espère. La mort qui met de la solennité aux visages qu'elle envahit, jette aussi une ombre émouvante sur les pages qu'il nous a laissées.
15 novembre 1908.
FREDERIC RAUH
Les élèves de M, Rauh ne reverront plus le visage crispé et n'entendront plus la voix émouvante de celui qui s'est épuisé à leur communiquer son ardeur. Cette ardeur, ils feront ce qui dépend d'eux pour la retenir et la propager. Ce sera leur consolation. — Mais leur maître n'admettait pas qu'on ne regardât pas en face et virilement la vérité. Ne cherchons donc pas, au bord de sa tombe, à nous consoler. Ne pensons pas à ce qu'il laisse, mais à ce qu'il emporte. Comment exprimer ce qui s'abîme avec lui ?
Ah ! qu'il était vivant, courageux et sincère ! Il ne suffit pas de dire qu'il vivait sa pensée. 11 la nourrissait vraiment de sa substance. Il faisait passer en elle tout ce qu'il y avait en lui de chaleur et de passion. Il l'arrachait du plus profond de lui-même. Que c'était beau de le voir qui cherchait, tâtonnait, peinait, jusqu'à ce qu'il eût ren-
contré le réel — c'est trop peu dire — jusqu'à ce qu'il se fût violemment cogné au réel. Il se donnait ainsi et s'épuisait chaque jour.
Si le bonheur intellectuel ne consiste que dans la sérénité, M. Rauh n'a pas été heureux. Nul ne fut moins serein que lui, nul ne fut plus tourmenté. Du moins a-t-il connu la joie, puisqu'il possédait quelque chose de cette animation intérieure qu'il admirait lui-même chez un Pascal. Si une vie est d'autant plus joyeuse qu'elle fait moins de place à l'indifférence, au morne, à l'ennui, M. Rauh fut toujours joyeux.
Aussi bien ne cherchait-il pas le bonheur. Au contraire, il nous mettait en garde contre ce qu'il appelait "la nostalgie des paradis perdus", contre l'amour des hautes contemplations intellectuelles, des belles fêtes de l'esprit, qui détournent de l'action, et qui énervent la volonté. 11 nous recommandait de nous contenter des tâches et des certitudes limitées, de travailler modestement au jour le jour. Seulement, il voulait que nous fissions ce travail avec courage. Il nous enseignait que la vie est courte, et qu'il faut perdre le goût de l'éternel. Il est affreux que la vie ait été si avare d'elle-même pour un homme qui avait si vaillamment accepté qu'elle soit brève. Il est affreux que sur cet homme
FREDERIC RAUH 167
qui ne cherchait pas, qui repoussait l'apaisement, et, comme il disait, " la paix sans trouble, la paix morte ", soit si brutalement descendu le grand apaisement que voilà.
L'ardeur de M. Rauh était héroïque. Mais il avait horreur de la solennité, et comme il disait, " des phrases ". 11 était grave, mais il était jeune. Aussi avons-nous vraiment le droit de dire qu'il a été pour nous un ami. C'est pourquoi nous lui donnons toutes nos larmes. C'est pourquoi nous déposons sur sa tombe, en même temps que notre reconnaissance et que notre admiration, notre respectueuse tendresse.
22 février 1909.