‹ La danse devant l'archeChapitre 46 sur 61 · A PROPOS D UNE DISCUSSION ENTRE MM. BERGSON ET BOREL · texte numérisé non relu

A PROPOS D UNE DISCUSSION ENTRE MM. BERGSON ET BOREL

(Revue de Métaphysique et de Morale, novembre 1907, janvier 1908.)

Si une chronique philosophique pouvait se composer simplement des comptes rendus juxtaposés, je l'aurais ouverte sans autre préambule. Mais c'est impossible. Et j'en dois les raisons aux lecteurs de La Phalange. Du moins tâcherai-je de les leur exposer brièvement.

S'il me fallait rendre compte ici de tous les livres qu'éditent les librairies philosophiques, je n'y suffirais pas. Et d'ailleurs, rien ne serait plus fastidieux ni plus vain que cette besogne. Je ne veux pas développer que la philosophie de notre temps s'est étendue en même temps qu'elle s'est divisée. Mais je puis bien rappeler qu'elle comprend la sociologie et la morale sociale, l'histoire de la philosophie, la critique des sciences, la psy-

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chologie, voire la métaphysique. Et un seul homme ne saurait être compétent sur tant de sujets divers. Pour faire de la critique littéraire, il suffit d'être sensible et intelligent. Ce n'est pas donné à tout le monde, mais chacun peut y prétendre. La critique philosophique, entendue de la manière que je viens de dire, est impossible a priori, et celui qui annoncerait son intention de l'entreprendre, annoncerait du même coup sa sottise et sa prétention.

Heureusement, s'il est des connaissances qu'on ne peut acquérir que par une longue étude, chacun a le pouvoir d'exercer avec bonne foi la réflexion philosophique \ 11 s'agit seulement que la réflexion trouve où se prendre, qu'elle ne fonctionne pas à vide, qu'elle porte sur une réalité bien définie. Mais quelle réalité ?

On a soutenu qu'il y a un mouvement littéraire indépendant en un certain sens des œuvres où il s'exprime. C'est contestable. Mais s'il s'agit du mouvement philosophique, ce ne l'est pas du tout. Hegel avait fait de l'histoire, de la philosophie, le développement logique et clos d'un système de concepts. Sous cette forme, sa théorie n'est pas valable. Mais il est sur que les philosophes ne sont

1 II suffît d'avoir acquis — et c'est facile — la préparation philosophique classique. On ne s'improvise pas philosophe.

pas maîtres de poser à leur guise les problèmes philosophiques. Ces problèmes leur préexistent. C'est d'ailleurs ce qui fait l'intérêt de la philosophie : c'est ce qui l'empêche de dégénérer en un jeu arbitraire, en un vain exercice dialectique. Il dépend de moi, de mon effort, que je donne aux problèmes qui me sont posés telle ou telle solution. Mais ces problèmes, je ne les crée pas. Ils me sont donnés. Je les reçois de la tradition philosophique, en même temps que je les découvre dans la réalité contemporaine.

Je les reçois de la tradition philosophique. De là vient l'intérêt profond qui s'attache à l'étude des grands systèmes du passé, et dont tant de savants s'étonnent. Dans les huit livres de la physique d'Aristote, M. Borel voit " tout juste de quoi amuser la curiosité des bibliophiles ". {Revue de Métaphysique^ novembre 1907.) Mais, comme le lui fait remarquer Bergson (Jbid., janvier 1908) : " C'est la philosophie grecque dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est la philosophie générale d'Aristote (et non pas telle ou telle cosmogonie) qui remplit ces huit livres de la physique... Et précisément, parce que notre esprit est encore imprégné d'hellénisme, nous ne pouvons nous dispenser d'étudier la philosophie hellénique... Il est une illusion assez

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répandue, qui consiste à croire qu'on peut aborder d'emblée l'œuvre d'un philosophe contemporain, y entrer de plain-pied, et la réfuter au pied levé, trancher les problèmes qu'elle pose, ou les écarter comme autant de futilités, sans tenir compte des vingt-cinq siècles de méditation, d'inquiétude et d'effort, qui sont comme condensés dans la forme actuelle de ces problèmes, et jusque dans les termes dont nous nous servons pour les énoncer l. "

— C'est pourquoi nous rendrons compte, dans cette chronique, des livres importants qui paraîtront sur les grands philosophes. Nous rendrons compte, par exemple, du livre de M. Delbos sur Malebranche, ou du livre de M. Andler sur Nietzsche 2, parce que de tels livres n'ont pas un intérêt purement historique, mais un intérêt philosophique immédiat et direct.

Les problèmes que nous recevons de la tradition philosophique, nous sont aussi impérieusement posés par la réalité contemporaine, c'est-à-dire par le mouvement de la science et la société. Ce sont toujours les mêmes problèmes qui font l'objet de la spéculation philosophique. Mais ces problèmes ne sont pas toujours sur le même plan : ils ne se

1 Revue de Me'taphysique et de Morale, janvier 1908, p. 32. ' Ces livres sont annoncés.

posent pas toujours dans le même ordre. Surtout à deux moments de l'histoire, on ne dispose pas pour les résoudre des mêmes données. Problèmes des rapports de la pensée à l'action, de la vie à la matière, de l'esprit au corps, de l'individu à la société : ce sont de vieux problèmes. Mais aujourd'hui le développement du syndicalisme pose en termes nouveaux le problème des rapports de la pensée à l'action. — " Quels sont, se demande M. Georges Sorel l, les rapports de la science et de la technique, du droit et de la violence ? — Le même problème est posé (du point de vue religieux) par les pragmatistes français, anglais ou américains, qui cherchent quels sont les rapports de la science et de la foi. — Le problème des rapports de l'individu et de la société se ramène aujourd'hui à celui-ci : " Quels sont les rapports de la morale et de la science des mœurs ? (Cf. les livres de Durkheim, de Lévy-Brûhl, de Rauh). — Enfin, le problème des rapports du corps et de l'esprit se pose surtout sous cette forme : " Quels sont les rapports de l'âme et de l'esprit ? — C'est le débat entre l'intellectualisme idéaliste (M. Brunschvicg, etc.) et les philosophes de l'école de M. Bergson.

1 Voir ses livres et ses articles du Mouvement socialiste. Nous aurons bientôt à parler de lui.

— Quant à la philosophie de M. Bergson luimême, son intérêt singulier et sa portée exceptionnelle lui viennent de ce qu'elle ne répond pas seulement à telle ou telle de ces questions, mais qu'elle les pose toutes et qu'elle indique une méthode pour les résoudre toutes. — Nous aurons à parler de cette méthode géniale. A propos de l'Evolution Créatrice, nous étudierons, en détail, toute la philosophie de Bergson.

En résumé, dans cette chronique nous ne retiendrons que les livres philosophiques les plus significatifs. Nous essaierons de dégager les tendances qu'ils recèlent, et de les mettre à leur place dans le mouvement philosophique contemporain. Nous déterminerons quelles sont les traditions qui les autorisent et nous les confronterons aux expériences qui les fondent.

Une chronique reçoit sa matière de l'actualité. Il importe pourtant d'en assurer l'unité. — L'unité d'une chronique littéraire lui vient de la personnalité du critique qui l'écrit. A une chronique philosophique il faut une unité d'un tout autre genre. Mais quelle unité ? Ce ne peut être ici

l'unité d'un système. Nous n'indiquerons pas non plus à propos de chaque livre nos "vues personnelles " sur la question que ce livre traite. Au bout du compte, la seule unité que je puisse imposer à cette chronique, c'est l'unité d'une recherche. Si le principe de la science, c'est la curiosité, le principe de la philosophie, c'est l'inquiétude ; c'est le sentiment que la vie est grave, qu'elle pose des problèmes graves. Une telle inquiétude n'est pas l'angoisse stérile qu'éprouvent tant d'hommes devant le mystère de la vie et de la mort, et qui les jette dans le mysticisme et la théosophie. C'est une inquiétude active, principe d'une recherche ardente et lucide, méthodique et passionnée. Ce qui fait la médiocrité de tant de livres soi-disant philosophiques, c'est qu'on ny sent pas cette inquiétude. Ils ont écrits sans gravité, sans scrupule et sans effort.

Au contraire, ce qui fait quelquefois la beauté de certains livres littéraires l, ce qui fait par exemple la beauté des livres d'André Gide, c'est la présence secrète et constante de cette inquiétude métaphysique. Je voudrais qu'elle circulât à travers les pages de cette chronique. La fonction de la

1 A propos d'un livre récent, nous traiterons bientôt la question des rapports de la philosophie et de la littérature.

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philosophie, c'est d'inquiéter les hommes. Le grand philosophe est celui qui parvient à dépasser cette inquiétude. Mais il commence toujours par l'éprouver et par l'éveiller.

Dans notre prochaine chronique nous étudierons le livre de M. Bazaillas, Inconscient et Musique et le livre de M. Delacroix sur les Mystiques.

15 avril 1908.

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