‹ La danse devant l'archeChapitre 51 sur 61 · ANDRÉ SPIRE I · texte numérisé non relu

ANDRÉ SPIRE I

J'ai vu des corps d'enfants guettés par des vieillards J'ai vu le ventre las des prostituées lentes, J'ai vu des conquérants, des nains et des joueurs, Des avares, des fous, des pauvres, des esclaves, ' Et j'ai pleuré.

Ce rêveur fanatique, s'il descend dans la vie des hommes, ne perd rien de la lucidité. Les Prophètes sont exaltés, mais YEcclésiaste est clairvoyant. Trop passionné pour se contenter du rêve, trop fier pour accepter que son idéal se réalise en se déformant, trop intelligent pour penser que sans se déformer il puisse se réaliser en effet, c'est à une profonde tristesse qu'André Spire finalement s'adonne. Tristesse militante, qui jamais ne glisse au découragement. Au contraire.

C'est ce Demain infatigable qui marche devant lui, qui fait pour Spire la raison de vivre. C'est sur son désespoir que son enthousiasme s'élève. Mais cet enthousiasme emporte et détruit ce que d'abord il transfigure. Il voudrait bien lancer le peuple contre ceux qui l'oppriment.

Mais tenter d'exalter ces hommes sans désirs

Ce peuple qui se traîne

Tu n'as donc pas encore regardé ses yeux vides ?

Le peuple est las, morne et servile. Il a faim et meurt de sommeil. Et la justice qu'il a le droit d'exiger, il la quémande.

" Cherchons nos égaux : là seulement est le bien, " dit Gcethe. Où Spire trouvera-t-il ses égaux ? Où sont les opprimés qu'il pourra ne pas mépriser ? — L'élan qui l'emporte ne lui permet pas de s'arrêter avant qu'il ait rejoint sa race. C'est elle qui lui inspire ses plus beaux poèmes. Mais au milieu de son peuple même, il ne saurait trouver la paix.

Au contraire, il veut lui communiquer sa fièvre, et relever l'orgueil d'Israël qui abdique. Car Israël aspire à deux choses contradictoires. Il veut être comme tout le monde, et être à part.

Tu es content, tu es content

Ton nez est presque droit, ma foi

Et puis tant de chrétiens ont le nez un peu courbe.

Au lieu de s'humilier devant les gentils, qui les méprisent, jusqu'à vouloir leur ressembler, les juifs doivent non seulement préserver ce qui fait leur personne, mais se révolter contre ceux qui les

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traquent. Ecoute, Israël, aux armes. Il y a encore dans les torrents des pierres pour la fronde de David.

Mais des vieillards de sa race, Spire apprend que la révolte est vaine. Qu'on écoute leur plainte admirable :

Alors les vieillards se lamentèrent

Chaque fois qu'un de nous a relevé la tête L Etranger a marqué les poteaux de nos portes A pris nos premiers-nés, a massacré nos femmes, Laissez-nous : la seule injustice, c'est de mourir. Le sourire ambigu de nos lèvres soumises Nos faces humiliées, nos âmes impassibles Nous gardent mieux que vous.

De même les routes sont ouvertes. Qu'Israël abandonne les fausses patries où il s'entasse. Qu'il prenne le pain sans levain et les herbes amères. L'Océan de nouveau peut s'ouvrir devant lui. C'est à un suprême exode que Spire enfin convie son peuple. Ainsi le dernier espoir où il se réfugie n'est pas celui d'un port, mais d'un voyage.

* Le livre d'André Spire n'a pas la continuité que

cette analyse lui prête. Ses poèmes sont de courts cris rauques qui par intervalle s'élèvent dans un espace brûlant. La pensée tendre et violente fait à chaque instant craquer la strophe un peu maigre. 11 La maigreur ", dit Barrés, dans le Secret de Tolède, en parlant de la philosophie juive, "élégance d'une pensée née sous le palmier ". Oui, mais c'est bien plutôt la maigreur d'un énergumène, d'un coureur exalté qui traverse un désert pour toucher le Messie.

Avril 1910.

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